Et si les juifs avaient inventé la modernité ?

En 1391, peu avant la semaine sainte, une foule de chrétiens armés se rassembla devant le quartier juif de Séville. Ils furent dispersés par des gardes et par des représentants du gouvernement, mais, encouragés par un archidiacre local, Ferrán Martínez, ils se rassemblèrent à nouveau le 6 juin. Cette fois, la Judería fut détruite et la plupart de ses habitants tués ou contraints de se convertir au christianisme. À la fin août, plus de soixante-dix villes et villages de la péninsule Ibérique avaient connu des attaques similaires. Un survivant décrit les événements dans les marges d’un rouleau de la Torah qu’il a sauvé des ruines de la synagogue de son père : « Gémis, sainte et glorieuse Torah, revêts un habit noir, car les exégètes de tes paroles limpides ont péri dans les flammes. Pendant trois mois, la conflagration s’est propagée parmi les saintes assemblées des exilés d’Israël au pays séfarade (1). […] L’épée, le massacre, la destruction, les conversions forcées, la captivité et la spoliation étaient à l’ordre du jour. Beaucoup furent vendus comme esclaves aux Ismaélites ; ne pouvant résister aux barbares qui leur imposaient leur volonté, 140 000 des nôtres s’abandonnèrent à l’impureté. »

Peu de chercheurs contemporains pensent que les convertis furent alors si nombreux. Mais, quel que fût le chiffre exact, il augmenta vite. On appela ces nouveaux catholiques et leurs descendants les marranos.

Bien que les origines du mot soient obscures, le sens en est clair. C’était une insulte – « sale porc juif » – employée par les chrétiens de ce que nous appelons aujourd’hui l’Espagne envers d’autres chrétiens, soupçonnés d’être des convertis ou leurs descendants. Le terme n’apparaît que plusieurs décennies après 1391, mais dans L’Aventure marrane, le philosophe israélien Yirmiyahu Yovel l’emploie pour désigner un certain type de « subjectivité », apparu selon lui avec les premières conversions. Aux yeux de l’auteur, ces individus étaient incapables de pleinement embrasser une religion. Ceux qui voulaient être chrétiens ne pouvaient prétendre à une « intégration naturelle dans le catholicisme », puisque leur foi avait été un « acte de volonté, laquelle, souvent dissociée de la vie réelle de la personne, s’affirme néanmoins comme un principe supérieur. […] Leur “détermination” extérieure était en réalité une forme de dualité (laquelle implique bien souvent un aveuglement à soi-même) ». Quant à ceux qui aspiraient au judaïsme, ils ne pouvaient y revenir ouvertement sans risquer la mort ou l’exil.

Moyennant quoi tous ces convertis et leurs descendants – des plus fervents crypto-juifs, qui continuaient en secret à manger kasher et à faire circoncire leurs fils, jusqu’aux nouveaux chrétiens les plus zélés, qui applaudissaient l’Inquisition – développèrent une double personnalité, même s’ils semblaient se conformer extérieurement aux exigences des autorités religieuses. Cette subjectivité marrane, incapable de se soumettre à la moindre religion, tradition ou loi sans quelque distance critique, « préfigure » la modernité, à en croire Yovel. Cette double identité a même joué un rôle important dans sa « genèse » : ce fut « un aiguillon, une incitation » qui projeta l’Europe vers son avenir. Yovel est célèbre pour son travail sur Spinoza, le plus connu de ces marranes « qui favorisèrent le développement de la modernité ». Mais son livre suggère que tous « les créateurs de la modernité », y compris ceux – l’écrasante majorité – qui n’étaient pas des juifs convertis, « ont souvent été obligés d’agir comme des quasi-marranes ». Pour Yovel, nous sommes tous marranes : « Le marranisme, à l’entendre plus métaphoriquement ou par analogie, existe aujourd’hui partout dans le monde, j’entends partout où s’effondrent les vieilles identités compactes. Cela peut tenir à l’immigration, à l’urbanisation, à la globalisation ou à quelque autre phénomène avec un nom en “-ation”. »

C’est une théorie ambitieuse, qui propose une version alternative de ce que le philosophe canadien Charles Taylor appelle les « sources du moi (2) » [lire notre entretien avec Charles Taylor, Books, n° 17, novembre 2010]. Yovel part d’une analyse philosophique de la modernité : « Pour Hegel […], l’essentiel de l’époque moderne est l’émergence du principe de la subjectivité (l’esprit subjectif qui se découvre et s’affirme comme source de la valeur […], au lieu de dépendre d’une tradition non réflexive […], ou de la révélation extérieure de Dieu). Et Hegel vit la préfiguration de ce changement dans la religion – spécifiquement dans la Réforme luthérienne […]. Je pense, pour ma part, qu’on peut en identifier une source antérieure et plus spécifique chez les marranes […]. Hegel comprit toutefois le sujet moderne non seulement comme déchiré et fracturé, mais aussi comme potentiellement harmonieux, capable de se réconcilier avec lui-même et de parvenir à une identité unifiée et supérieure ; au contraire, le sujet marrane émergea d’emblée avec une identité scindée, qu’il était incapable de restaurer entièrement. Ainsi se constitua le moi moderne insatisfait, clivé mais créateur, plus proche de l’instabilité qui caractérise notre expérience récente que des espoirs (et des illusions) de réconciliation qu’entretenait Hegel pour la modernité. »

 

« Foutez-moi cette sainte dehors ! »

Autrement dit, le philosophe allemand avait raison sur le « principe de la subjectivité », mais il avait tort sur son histoire et son avenir. Les origines de notre modernité résident dans les événements de 1391 et non dans la Réforme, comme le prétend notamment Max Weber dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

Bien que son propos soit d’ampleur, la méthode de Yovel est très simple. Il commence par chercher la présence des marranes dans l’histoire, puis il identifie les aspects de leur vie qui ne semblent correspondre ni au catholicisme qu’ils avaient adopté ni au judaïsme qu’ils avaient abandonné. Puis il compare ces attitudes aux traits constitutifs selon lui de la modernité : intériorité, ironie, laïcité, mysticisme, privatisation de la piété, athéisme, carriérisme, tolérance, curiosité et primat de la raison, conscience de soi, capitalisme. À chaque fois que cela correspond, il pense avoir découvert un précurseur de l’individu contemporain.

Diego Arias d’Ávila, par exemple, fut converti par ses parents dans son enfance, vers 1412, lors des grandes campagnes de prédication du frère Vincent Ferrier : sa stratégie consistant à isoler les juifs dans les ghettos en les obligeant à écouter les prêcheurs déclencha dans les années 1412-1415 une vague de conversions aussi massive que celle de 1391. Arias fut trésorier de Castille sous le roi Henri IV d’Espagne – l’une des figures les plus influentes et les plus haïes du pays. Il mourut en 1466, bien avant le début de l’Inquisition en 1481. Mais, vers 1486, les juges intentèrent un procès posthume à Diego Arias et à sa première épouse, afin de discréditer leurs puissants descendants, en particulier leur fils Juan, devenu évêque de Ségovie. Le procès dura des années et produisit quantité de dépositions. Un témoin déclara ainsi qu’Arias avait fait construire une chapelle sur l’une de ses propriétés pour ses fermiers. Parti inspecter le bâtiment, il fut surpris par un orage de grêle si violent qu’il craignit pour sa vie. Lorsqu’il arriva enfin à la chapelle, il exigea que soit remplacée la sainte à laquelle le sanctuaire était dédié : « J’ai cru mourir à cause de cette vieille catin ! […] Foutez-la dehors, et mettez un saint à sa place ! »

Yovel raconte qu’en traitant les saints comme « de purs instruments, dont il convenait de se débarrasser lorsqu’ils étaient inefficaces », Arias avait une attitude certes « fort peu catholique, mais loin d’être juive ». Elle exprimait la « confiance en soi […] de quelqu’un qui s’affirme dans ce monde » et « ne s’incline devant aucune Église ». Si son comportement n’était ni catholique ni juif, il devait être laïc et moderne. Mais si l’auteur se trompait dans sa caractérisation des catholiques et des juifs ? Les chrétiens du Moyen Âge et du début de l’époque moderne n’avaient pas la dévotion servile. Ils tenaient compte des efforts accomplis en leur faveur par leurs saints patrons, concevaient des rituels afin d’humilier et menacer ceux qui n’avaient pas su les protéger et n’hésitaient pas à remplacer un intercesseur céleste par un autre. Le comportement de Diego n’a rien de « non catholique ». Et, probablement, rien non plus de « moderne ».

Une méthode qui prétend découvrir la modernité dans l’espace entre les cultures religieuses n’est efficace que si elle s’accompagne d’une réelle connaissance du sujet. Or l’image que donne Yovel du catholicisme tient parfois davantage de la parodie polémique que de l’analyse historique : « Le catholicisme espagnol de la fin du Moyen Âge, écrit-il, était essentiellement formaliste et extérieur. Il reposait sur l’exécution du rituel, sur le pouvoir de l’Église, sur une scolastique contraignante et une hiérarchie rigide ; il pâtissait, en outre, d’abus cléricaux extrêmes. » À lire cette description, on ne soupçonnerait pas que, à l’image du reste de l’Europe, l’Espagne vit alors se développer sur son territoire des courants mystiques et messianiques, ainsi que certains mouvements de réforme venus des Pays-Bas. Une étude plus fournie du catholicisme médiéval tardif aurait-elle permis de voir en tout signe de piété intérieure, de mysticisme ou de réforme spirituelle un symptôme de l’« injection d’éléments d’origine juive dans l’Espagne catholique » ?

 

Stéréotypes modernes

Le judaïsme n’est guère mieux traité. On lit à plusieurs reprises que tel ou tel élément « est incompatible » avec lui, quand des exemples historiques bien connus prouvent le contraire. Le jeûne marrane du Yom Kippour est apparemment non juif parce qu’il commence par ces mots : « Ce sang dont je prive mon corps, je te l’offre, afin que mon âme soit sauvée. » Selon Yovel, « cette formule est inconnue du judaïsme, où le sang humain ne sauve pas ». Mais si vous consultez les prières orthodoxes du Kippour, vous trouverez des références au sang rédempteur. Les traits que l’ouvrage présente comme la quintessence du judaïsme – « la conception positive du travail, de l’effort personnel, du savoir et de l’argent », « la logique », « le bon sens élémentaire », « le désir ardent de réussite » et « la volonté d’exceller dans tout ce qui compte pour la société d’accueil » – semblent devoir davantage aux stéréotypes modernes qu’à la connaissance du passé. Résultat : les conclusions de l’auteur font parfois involontairement écho aux arguments formulés, au début du XXe siècle, par les critiques antisémites de la modernité, tel le sociologue Werner Sombart, qui affirmait lui aussi, contre Max Weber, que le capitalisme, la raison calculatrice et l’hyperrationalité étaient des apports juifs à l’Occident chrétien (3).

Les exemples choisis par Yovel constituent un autre problème. Un chercheur qui ne lirait que Chaucer, Pétrarque ou Maître Eckhart pourrait fort bien découvrir les racines de l’intériorité et de la conscience moderne dans l’Angleterre, l’Italie ou l’Allemagne de la fin du Moyen Âge. De même, si nous examinons l’histoire exclusivement du point de vue des convertis du judaïsme et de leurs descendants, tout commence à avoir l’air marrane. Quand Yovel cite le frère Alonso de Nogales exhortant les chrétiens à aimer les musulmans et les juifs, il croit avoir prouvé l’origine marrane de la tolérance, de la laïcité et de l’athéisme. Mais les archives de l’Inquisition fourmillent de propos similaires émanant de vieux chrétiens. Et Bernardo Pérez de Chinchón, principal propagateur de la pensée d’Érasme en Espagne, écrivait en 1535 que la tolérance semblait un trait musulman : « Certains des érudits parmi les Maures disent que chacun peut être sauvé selon sa propre loi : le juif selon la sienne, le chrétien selon la sienne, le Maure selon la sienne (4). »

Yovel a fort peu à dire à propos de l’islam en Espagne, mais on ne saurait le lui reprocher : aucun auteur ne peut parler de tout. Il existe cependant des parallèles intéressants dans la manière dont les moriscos – les musulmans convertis – et les marranes gérèrent l’acculturation forcée. Dès le XIIe siècle, Averroès, l’éminent juriste de Cordoue, autorisait les croyants à se faire passer pour chrétiens en temps de persécution. En 1492, quand Ferdinand et Isabelle reconquirent les derniers territoires musulmans en terre ibérique, le grand cadi de Grenade dit aux habitants de la ville qu’ils ne devaient plus chercher conseil auprès des autorités religieuses, et que chaque musulman devrait être « juge pour lui-même ». Tout au long du XVIe siècle, alors que l’Inquisition faisait peser sur eux une pression de plus en plus forte, les morisques conçurent des formes très singulières de messianisme, de mysticisme et de dévotion, produisant des bizarreries comme un missel morisque, écrit en arabe, avec de longs passages empruntés à l’Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis mais attribués à un sage musulman. Une femme morisque fut même accusée de judaïsme par l’Inquisition (elle était soupçonnée d’avoir allumé des bougies de shabbat, et déclara qu’elle ignorait ce qu’elles signifiaient, mais les avait allumées parce qu’elle savait que c’était une pratique interdite aux chrétiens). En 1609, l’Espagne avait renoncé à l’assimilation et expulsa 400 000 morisques vers l’Afrique du Nord, où des milliers de marranes s’étaient réfugiés au cours du siècle précédent. Si la conversion forcée génère une double identité, et la double identité le laïcisme, on peut se demander pourquoi ces migrations n’ont pas fait entrer le Maroc dans une modernité précoce.

 

Douteuse méthode généalogique

Mais le problème majeur de l’argumentation de Yovel vient de son recours à des méthodes généalogiques proches de celles de l’Inquisition. Dans les minutes d’un procès pour judaïsme figurait en général, immédiatement après le nom de l’accusé et la sentence prononcée, l’arbre retraçant ses origines familiales. Un témoin disait-il avoir vu l’accusé porter des vêtements propres un vendredi soir, refuser d’acheter une pomme un samedi matin, regarder le sol pendant l’élévation de l’hostie, ou n’accrocher aucune image de saint dans sa chambre ? Ce comportement, sans incidence pour celui qui n’avait nul ancêtre juif, devenait une preuve d’adhé­sion au judaïsme dans le cas contraire.

Le problème de cette approche, comme le note Fernán Díaz dans son rapport à l’évêque de Cuenca quand le premier « statut de pureté du sang » fut instauré à Tolède en 1449, c’est que les juifs ont conclu des alliances avec tant de familles de l’élite espagnole que personne n’est au-dessus de tout soupçon (5). La logique de l’Inquisition pouvait donc aussi fonctionner à rebours : dès qu’une activité – s’inquiéter du sens hébreu d’un terme biblique, prier devant un crucifix non décoré ou lire Érasme, par exemple – était qualifiée de « judaïsante », quiconque la pratiquait devenait vulnérable à l’accusation et sujet à enquête généalogique.

Yovel commence par critiquer une précédente génération d’historiens juifs – l’école de Jérusalem – qui avait adopté cette méthode pour accréditer la thèse que les convertis et leurs descendants étaient restés juifs : « L’ironie, écrit Yovel, est que cette école adopte la même attitude conceptuelle et tombe dans la même illusion que l’Inquisition. L’une et l’autre tendent à voir un juif en toute personne dont l’esprit fluctuant ou duel manifeste quelques habitudes et/ou croyances résiduelles juives. » L’ironie est bien vue, mais elle vaut aussi pour Yovel, qui tient à rattacher le moindre penchant pour l’intériorité, la rationalité et la conscience critique à une ascendance juive, si lointaine soit-elle.

Cela lui permet d’affirmer que « les conversos jouèrent un rôle très supérieur à celui des anciens chrétiens dans l’essor du précapitalisme castillan » et qu’ils « l’emportaient tant par le nombre que par l’innovation créative » parmi les écrivains et mystiques de l’âge d’or. Il ose même suggérer – négligeant le rôle joué par les inquisitions médiévales dans la mise au point de ses techniques d’accusation, d’interrogatoire et d’archivage – que l’Inquisition était elle-même une institution marrane. Celle-ci est différente d’autres « formes de vie catholiques », un « phénomène prémoderne », « l’incarnation d’un esprit qui s’était profondément aliéné lui-même ». Dans la logique de Yovel, cela seul suffirait à rendre la juridiction marrane, mais ce n’est pas tout : Tomás de Torquemada, Grand Inquisiteur de 1483 à 1498, était « presque certainement d’origine juive », manifestant « la classique insécurité d’un converso qui accentue excessivement son identité chrétienne en persécutant ceux qui s’en écartent ». Presque certainement ? On sait simplement, selon un contemporain, qu’un ancêtre de l’oncle de Tomás, le cardinal Juan de Torquemada, avait épousé une convertie (6).

Yovel est loin d’être le premier auteur contemporain à adopter ce genre de raisonnement. Il reconnaît sa dette envers les enquêtes généalogiques des universitaires l’ayant précédé, qui hantèrent les archives dans les années 1960 et 1970 pour chercher des preuves de la présence d’éléments « juifs » dans la famille d’illustres représentants de la culture castillane. Il leur reproche seulement de ne pas être allés assez loin : ils avaient tendance à traiter ces personnalités comme pleinement « espagnoles » alors que, pour Yovel, l’« irrémédiable dualité » des marranes et les suspicions des vieux chrétiens à leur encontre montrent que les descendants de juifs conservaient toujours leur « judéité existentielle », « ni religieuse ni nationaliste, mais qui précède et le religieux et le nationalisme comme un pur factum existentiel et historique que l’on ne peut rejeter sans se nier et s’aveugler sur soi-même ».

Dès le XVe siècle, l’Espagne avait un nom pour cette identité « existentielle » : raza, d’où vient notre mot « race ». Yovel semble connaître le lien entre race et « judéité existentielle » ; il appelle « antisémitisme existentiel » la haine envers les Juifs et y voit le double moderne de la « judéité existentielle » des marranes. Mais, alors qu’il déplore l’« antisémitisme existentiel » (qu’il semble juger inévitable), il approuve la « judéité existentielle », en y voyant le modèle de l’identité juive moderne, noyau inaliénable qui laisse le sujet libre d’accepter ou de rejeter d’autres « formes de vie juives plus saturées » : « On peut aussi personnellement choisir de lui ajouter des attributs religieux, nationalistes, communautaires, culturels, entre autres, écrit-il. Aucune de ces modalités juives – qui procèdent fondamentalement d’un choix – n’est toutefois en droit d’exiger l’allégeance d’un juif existentiel qui refuse toute caractérisation supplémentaire. »

Telle est l’affirmation la plus ahurissante de L’Aventure marrane, même si elle reste implicite : un judaïsme racial, généalogique, existentiel, est le meilleur garant d’une subjectivité juive moderne qui soit libérale, laïque et libre.

Les implications d’une telle affirmation sont si énormes qu’elle appelle une explication. Ce n’est pas seulement une conséquence de la méthode généalogique que l’auteur utilise. Cela nous renvoie plutôt à une autre préoccupation essentielle de Yovel : la politique israélienne. Ce n’est pas la première fois que l’histoire de l’Espagne médiévale sert à l’expression d’une vision d’Israël. En 1995, l’historien Benzion Netanyahou, le père de Benjamin, l’actuel Premier ministre israélien, publia une étude imposante intitulée The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain (7). Il y affirmait que la grande majorité des marranes étaient des convertis sincères, mais que les chrétiens antisémites avaient exigé leur ségrégation et leur stigmatisation, pour des raisons plus sociales que religieuses. Netanyahou citait l’expérience marrane comme la preuve d’un antisémitisme éternel qui a toujours contrecarré et contrecarrera toujours la moindre tentative d’assimilation, en en faisant le plus solide argument en faveur d’un État juif.

Les idées politiques de Yovel sont très différentes de celles de Netanyahou. Il défend clairement l’idée d’un État libéral­ laïc et la séparation entre politique et religion en Israël. Mais il aboutit cependant à une hypothèse fondamentalement proche de la sienne. Lui aussi voit dans les marranes le meilleur exemple de l’impossibilité d’échapper à la judéité. Lui aussi érige cet exemple en une vérité transhistorique. D’ailleurs, pour Yovel, l’identité marrane préfigure non seulement le judaïsme laïc moderne, mais constitue en outre un retour à ses formes originelles – d’abord réprimées par Ezra le Scribe, puis par les rabbins –, dans lesquelles l’identité n’était pas liée à la religion (8). Et, comme Netanyahou, Yovel place quelque chose qui ressemble fort à du racisme au centre de son analyse du destin historique des Juifs (9). À cette différence près : alors que Netanyahou trouvait ce racisme hors du judaïsme, dans l’antisémitisme, Yovel le situe au cœur de l’identité juive, sous la forme de la « judéité existentielle ».

 

Une logique périmée

En mai 1968, quand Daniel Cohn-Bendit – de nationalité française mais fils de réfugiés allemands – fit l’objet d’un arrêté d’expulsion, le cri de ralliement sur les barricades parisiennes était : « Nous sommes tous des Juifs allemands ! » Pour les manifestants, le terme « Juif allemand » représentait une identité collective sans pouvoir coercitif, que l’on pouvait utiliser pour critiquer le racisme, le colonialisme et le nationalisme de l’État. Comme l’a dit plus tard Derrida, « l’attribut “juif”, la qualité de “juif” et de “judaïsme” sont engagés dans une surenchère sans fond. […] Chacun voudrait être le meilleur exemple de l’identité comme non-identité à soi et, par conséquent, un Juif exemplaire (10). »

Aujourd’hui, cette logique est périmée. Loin de représenter l’absence d’État ou de puissance, le mot « juif » apparaît plus souvent dans le discours politique mondial comme le meilleur exemple de l’identité comme hyper-identité, un synonyme de racisme, de colonialisme et de nationalisme plutôt qu’un slogan pour les contester. Il y a bien des raisons à ce changement, dont certaines sont liées aux inquiétudes de Yovel quant aux nouveaux équilibres entre laïcité et religiosité en Israël (et dans le reste du monde). Nous n’avons pas à être d’accord sur les causes de ce glissement des représentations pour sympathiser avec le désir qu’éprouve Yovel de découvrir de nouvelles histoires de juifs exemplaires. Mais celle qu’il propose n’est pas la bonne.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books en juillet 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.

La marche suspendue des moai

On a longtemps cru que l’énigme de l’île de Pâques était résolue. Ses habitants polynésiens, nous disait-on, avaient abattu les arbres pour défricher des terres afin d’accueillir une population à la croissance inconsidérée, et de construire des traîneaux en bois pour transporter leurs statues de pierre, les moai, jusqu’à leurs plates-formes cérémonielles. Il n’y eut bientôt plus d’arbres pour fabriquer les pirogues à bord desquelles les habitants auraient pu retourner d’où ils étaient venus. Enfermés dans une prison qu’ils avaient eux-mêmes édifiée, ils furent frappés par une série de calamités : pénuries, guerres et cannibalisme. C’est à cause de leurs déplorables excès qu’ils moururent.

Rétrospectivement, cette version de l’histoire était mûre pour la curée. Comme l’affirment l’archéologue Terry Hunt et l’anthropologue Carl Lipo dans leur livre passionnant, la thèse de l’« écocide » reposait sur une mauvaise interprétation des sources historiques et des données archéologiques. Les deux auteurs consacrent des litres d’encre à réfuter le bestseller de Jared Diamond, Effondrement (1), et les ouvrages d’autres tenants de la théorie de l’écocide. Ils lui substituent à la fois une vision radicalement nouvelle de l’histoire et une analyse critique de la relation de l’Occident aux sociétés isolées.

L’île de Pâques, ou Rapa Nui en langue locale, émerge du Pacifique Sud à environ 3 000 kilomètres à l’ouest du Chili. S’y rendre, comme je l’ai fait récemment, c’est aborder un lieu qui procure une écrasante sensation d’isolement et d’étrangeté. Près d’un millier de moai couvrent l’île, certains aussi grands qu’un immeuble de deux étages. L’origine des premiers habitants ne fait plus guère débat : ils venaient de Polynésie, probablement des Marquises, et non du Pérou, comme l’avait postulé l’aventurier Thor Heyerdahl (2) dans les années 1960. La date de leur installation est mal connue. Hunt et Lipo, sur la base de leurs propres fouilles et datations au carbone 14, estiment qu’ils sont arrivés vers l’an 1200, soit au moins trois siècles plus tard que ne le pensent Diamond et la plupart des autres historiens. Les auteurs partent donc d’une chronologie plus resserrée du peuplement originel de l’île, qui conforte leur principale thèse : le commerce et les maladies d’origine européenne ont touché cette société plus tôt et ont eu sur elle un impact plus violent qu’on ne le pensait.

Lors de leurs premières visites, les explorateurs ont trouvé un territoire grouillant de vie. Aujourd’hui quasi dénudée, Rapa Nui était jadis couverte de forêts d’un type de palmier depuis disparu qui culminait à 30 mètres. À certains égards, son extinction est la question non résolue dont procèdent toutes celles que suscite l’île. Diamond et d’autres résument le problème à un cas de surexploitation des ressources naturelles. Les clans auraient rivalisé en construisant des moai de plus en plus grands et de plus en plus beaux, abattant de plus en plus d’arbres pour acheminer les statues aux quatre coins de l’île

 

La responsabilité des rats

Hunt et Lipo soutiennent quant à eux que les arbres ont été détruits pour l’essentiel par des rats échappés des navires européens, qui mangeaient leurs graines et leurs pousses plus vite qu’elles ne pouvaient se régénérer. Les amandes de palme fossiles comportent toutes des traces de dents de rongeurs, qui les ont empêchées de germer. Diamond mentionne lui aussi ce facteur. Mais Hunt et Lipo fournissent un éventail plus large d’éléments, notamment des études menées à Hawaii montrant comment les rats peuvent se reproduire par millions en quelques années et avoir un impact considérable sur les écosystèmes.

Ils remettent ensuite en question la thèse relative aux moai. Il n’existe aucune preuve que les îliens aient jamais transporté les statues à l’horizontale, utilisant pour cela des traîneaux en bois. Elles étaient déplacées à la verticale, affirment-ils, avec des cordes et à la force des bras, en les faisant basculer et pivoter comme on le ferait pour transporter des réfrigérateurs, le long de routes rayonnant à partir de la carrière où elles étaient sculptées. Encore visibles aujourd’hui, ces chemins sont tous bordés de moai tombés, qui se sont brisés au moment du choc. On comprend mal comment cela aurait pu se produire si on les avait fait glisser à l’horizontale. Des traditions orales parlent en outre de statues dressées, « marchant » jusqu’à leurs sites rituels.

Loin d’être à l’origine de la décadence de Rapa Nui, la construction des moai, selon Hunt et Lipo, aurait eu pour effet de limiter la population. Citant des études menées sur d’autres sociétés à l’environnement fragile, tels les Inuits, ils voient dans la fabrication des statues une stratégie classique de « limitation des risques » par laquelle les individus canalisent leur instinct reproducteur dans une autre activité – en l’occurrence, la construction de statues. Les auteurs estiment que la population de Rapa Nui se maintenait à un niveau gérable de 3 000 habitants quand les premiers Européens sont arrivés, en lieu et place des 15 000 évoqués dans des études antérieures.

Hunt et Lipo contestent aussi l’idée selon laquelle l’érection des statues exigeait une sorte d’autorité centrale, chargée d’organiser les opérations. Des différences de style entre les moai de tel ou tel village laissent supposer qu’il existait des traditions indépendantes, écrivent-ils. Et puis, de Stonehenge aux bâtisseurs de tertres de l’Ohio, de petites sociétés dispersées se sont montrées capables de créer un art monumental. L’idée selon laquelle la culture est l’apanage des civilisations centralisées et « hautement évoluées » est à leurs yeux un non-sens.

Ils s’en prennent ensuite à l’hypothèse de la guerre, qui aurait prétendument suivi l’épuisement des ressources naturelles. On ne trouve sur l’île aucune des fortifications ou levées de terre défensives que l’on rencontre dans le reste de la Polynésie. Quant à la « tranchée » visible sur le versant oriental de l’île, censée avoir été creusée par une faction pour en enterrer une autre vivante, c’est en réalité une formation naturelle provoquée par la confluence de deux torrents de lave.

L’effondrement a en fait été provoqué par l’introduction des maladies européennes. L’explorateur hollandais Jacob Roggeveen arriva en 1722, le dimanche de Pâques, et décrivit des jardins bien entretenus, des centaines de statues encore debout et, selon ses termes, « des étendues entières de terres boisées ». Il resta quelques heures, juste assez longtemps, pensent les deux auteurs, pour que ses hommes transmettent leurs maladies vénériennes aux îliens confiants et curieux. Ironie de l’histoire, Hunt et Lipo font sur ce point écho à l’ouvrage de Diamond De l’inégalité parmi les sociétés (3), qui montrait à quel point les pathologies exotiques ont le pouvoir de transformer les communautés humaines. Mais c’est la partie la plus spéculative de leur argumentation. Nous disposons, avec les récits oculaires décrivant des villes abandonnées, les registres de décès et les charniers, d’amples témoignages de l’implosion des populations originelles des Amériques. Hunt et Lipo ne possèdent rien de tout cela, au moins pour les quarante-huit années ayant suivi le passage de Roggeveen. Ils affirment que la venue des Hollandais a « vraisemblablement » fait plonger la population à quelques centaines d’habitants, laquelle aurait de nouveau atteint 800 âmes environ à l’arrivée d’autres Européens – un équipage espagnol en 1770. Celui-ci resta six jours, assez longtemps pour laisser derrière lui une kyrielle de microbes.

Le visiteur suivant, le capitaine Cook, débarqua en 1774 pour découvrir une île dévastée. Les îliens vivaient dans des grottes et des huttes misérables, dont les abords étaient jonchés d’ossements humains. La scène était « précisément ce à quoi pourraient ressembler les suites d’une épidémie et d’une dépopulation subite », expliquent les auteurs. D’autres traumatismes devaient se produire. Dans l’un des meilleurs chapitres du livre, les auteurs expliquent comment l’arrivée des produits européens fit s’effondrer les traditions relatives aux moai. Les îliens continuèrent à vénérer les statues jusqu’en 1770, tout en étant subjugués par les élégants chapeaux, les vestes, les outils et les armes apportés par les nouveaux venus, qu’ils volaient sans aucun scrupule. Avec ces nouveaux symboles de prestige, les anciennes coutumes perdirent toute valeur et les moai, négligés, s’écroulèrent. En 1830, seules huit statues se dressaient encore sur leur plate-forme. L’île devint l’une des escales favorites des aventuriers et des chasseurs de baleines d’Europe et des Amériques, attirés par ses « patates douces, ses bananes, ses idoles, son eau saumâtre et ses mœurs sexuelles ». Puis les capitaines des navires évitèrent un temps le territoire qui avait la réputation d’être infesté par la syphilis. En 1868, il ne restait plus un seul moai debout. Une fois défunts ses cultes indigènes, l’île devint pratiquement un bordel.

Curieusement, c’est seulement en 1845 que des rumeurs de cannibalisme se firent jour, dans le récit d’un marin français retourné sur son bateau avec des traces de dents et prétendant que les îliens avaient essayé de le manger vivant. C’était probablement un canular, estiment Hunt et Lipo, mais la légende est restée, bientôt enrichie d’anecdotes tout aussi épouvantables qui renforcèrent les stéréotypes coloniaux concernant le passé païen de l’île, juste au moment où les missionnaires y prenaient pied pour sauver les âmes.

Le coup final, et quasiment fatal, fut porté en 1862 par des chasseurs d’esclaves, qui encerclèrent plus de 1 400 îliens et les emmenèrent au Pérou pour ramasser le guano. De nombreux habitants étaient désormais convertis au chris­tianisme, et la « chasse aux merles », comme on appelait la traite des esclaves dans le Pacifique Sud, fit l’objet d’une condamnation internationale. Mais c’était trop tard. Les rares îliens couverts de pustules qui réussirent tant bien que mal à rentrer chez eux apportèrent une nouvelle épidémie de variole. En 1877, Rapa Nui ne comptait plus que 110 habitants. Des siècles de traditions et de savoir étaient irrémédiablement perdus, laissant la place à une pseudo-histoire de mangeurs d’hommes et de catastrophe autoprovoquée.

Le Chili annexa l’île dévastée en 1888 et en confia les terres à des éleveurs de moutons, dont les troupeaux anéantirent le peu de végétation qui subsistait. En revanche, la langue polynésienne de l’île – l’un des rares liens vivants avec le passé – parvint à survivre. On l’entend encore aujourd’hui dans les échoppes et dans l’intimité des familles, et les groupes hip-hop autochtones l’utilisent, mélangée avec de l’espagnol, mais vivante. Une centaine d’imposants moai ont été redressés sur leur plate-forme.

Ce livre novateur et iconoclaste décevra ceux qui voient dans l’île de Pâques une parabole de l’Apocalypse. « L’histoire atteste que Rapa Nui a subi un quasi-génocide, et non un “écocide” auto-infligé », soulignent les auteurs. Il y a toutes sortes de leçons à retenir de cette histoire pour le monde d’aujour­d’hui, mais ce ne sont pas celles que l’on croyait.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 19 octobre 2011. Il a été traduit par Philippe Babo.

Les derniers jours de Marcel Proust

Le 18 mai 1922, un peu après minuit, une éblouissante pléiade d’écrivains, d’artistes, de musiciens et de mécènes se réunit dans un salon de l’hôtel Majestic pour y fêter la première représentation de Renard, un ballet burlesque de Stravinsky. L’œuvre interprétée par les Ballets russes de Serge de Diaghilev avait été donnée ce soir-là à l’Opéra, devant un public perplexe mais poli. Neuf années s’étaient écoulées depuis le scandale du Sacre du printemps et, à en juger par les critiques de Renard citées dans le livre de Richard Davenport-Hines, les spectateurs se montraient désormais plus intrigués qu’indignés par les expériences modernistes (1). Ainsi, un critique du New York Herald salua-t-il la partition de Stravinsky, tout en estimant que « son évolution ne sera pas aisément suivie par le public ».

Une décennie plus tôt, même cette discrète concession à l’autonomie du créateur aurait surpris. L’hermétisme n’était plus universellement considéré comme un défaut artistique. Stravinsky et les autres invités de marque du Majestic – Pablo Picasso, James Joyce et Marcel Proust – pouvaient se prévaloir de l’admiration d’un petit cercle de passionnés qui lisaient dans le métro le dernier volume en date de la Recherche, et goûtaient cette obscurité qui leur semblait être la marque du génie ; les mêmes se rendaient aux expositions de Picasso et assistaient aux conférences d’Albert Einstein sur la relativité, dans l’attente d’être agréablement déconcertés.

 

Quand Proust rencontre Joyce…

C’était à n’en pas douter un signe de curiosité intellectuelle, mais aussi une marque de snobisme. Comme le luxueux hôtel Majestic, les phrases de Proust et les équations d’Einstein avaient le charme de l’entre-soi. Il est significatif que deux des contemporains du romancier, cités par Davenport-Hines, aient comparé ses prouesses syntaxiques à l’automobile et à la chasse, deux activités alors réservées à l’aristocratie : pour la romancière britannique Violet Hunt, Proust « pilotait ses phrases avec la virtuosité d’un chauffeur de premier ordre, expert à entrer et sortir du garage » ; quant à E.M. Forster, il comparait dédaigneusement la négociation de ces phrases interminables et fleuries à une partie de chasse : « Trois prairies plus loin, comme une perdrix blessée, le verbe principal se tient accroupi, et l’on se demande alors en ramassant la pauvre petite bête si elle valait une randonnée pareille, avec tant de fusils et de chiens de race. »

L’idée du très sélect souper du Majestic avait germé dans l’esprit d’un couple anglais, Violet et Sydney Schiff, qui avait financé la soirée. Si Violet s’amusait à jouer les entremetteuses, Sydney, dont les romans modernistes sont aujourd’hui passablement oubliés, semble avoir passé l’essentiel de son temps à se concilier les bonnes grâces de membres éminents de l’avant-garde. Il était particulièrement épris de Marcel Proust et tentait de s’insinuer dans les recoins les plus intimes de son existence. Il le harcelait d’invitations et lui envoyait des lettres enamourées étrangement dénuées de tact. Un jour, il exigea de savoir où sa gouvernante achetait le papier sur lequel il écrivait : « J’aimerais en avoir du même, comme autrefois je me servais du parfum de telle femme que j’aimais. Seulement, dans votre cas, c’est beaucoup plus sérieux. » Sa passion ne l’avait cependant pas poussé à lire le roman écrit sur ledit papier. Ignorant la théorie proustienne selon laquelle l’œuvre et son auteur sont totalement distincts, Schiff déclara au romancier qu’il était inutile de lire le texte d’un ami lorsqu’on pouvait lui rendre visite en personne, tout comme il était selon lui futile d’écouter le disque d’un chanteur encore vivant.

Même si la soirée était donnée en l’honneur de Serge de Diaghilev, le principal objectif des Schiff était de présenter Proust à James Joyce, dont l’Ulysse était paru trois mois auparavant. Ils se comportaient comme les gardiens d’un zoo faisant entrer dans une même cage deux animaux rares et capricieux, dans l’espoir de voir quelque merveille naître de leur brève union : un bon mot, une discussion fascinante, une amitié durable. Le décor était planté pour la rencontre mémorable de deux esprits modernistes.

Le repas avait déjà été desservi, lors­qu’un ivrogne mal fagoté fit irruption, s’assit à côté de Sydney Schiff et, selon l’un des convives, « resta là sans mot dire, la tête entre les mains, devant une coupe de champagne ». Plus tard, on l’entendit ronfler. C’était l’auteur d’Ulysse. Puis, entre deux et trois heures du matin, une petite silhouette soignée, enveloppée dans un manteau de fourrure, se faufila dans le salon. Si l’on en croit le même témoin, l’homme ressemblait un peu à un rat, « trop lustré, trop humide, trop gominé ». C’était l’auteur de À la recherche du temps perdu.

Joyce et Proust ne furent pas à la hauteur de cette occasion historique : il n’y eut pas de conversation brillante, et les deux écrivains ne se revirent jamais. Ce qui n’empêcha pas les commères et les mémorialistes d’inventer ensuite leur dialogue. Davenport-Hines en donne six versions différentes, la plus ennuyeuse étant celle que Joyce a lui-même confiée à son ami Frank Budgen : « Notre conversation s’est résumée au mot “non”. Proust m’a demandé si je connaissais le duc d’Untel. J’ai répondu non. Notre hôtesse lui a demandé s’il avait lu telle ou telle partie d’Ulysse, il a répondu non. Et ainsi de suite. C’était évidemment une situation impossible. »

Le retour en taxi fut à peine plus mémorable. Joyce alluma une cigarette et ouvrit la vitre. Proust, qui avait horreur des courants d’air, n’arrêta pas de jacasser, sans un regard pour Joyce. Lorsqu’ils arrivèrent devant chez lui, rue Hamelin, l’auteur d’Ulysse tenta de se faire inviter, mais Proust insista : « Permettez que mon taxi vous reconduise. »

On sait en fait très peu de choses du banquet au Majestic. Fait inhabituel pour un événement de ce genre, ni la liste des invités ni le menu ne furent publiés dans la presse. La soirée a surtout ici valeur de procédé narratif ; elle permet de présenter la personnalité excentrique de Marcel Proust à travers le regard des autres, avant que le récit plonge dans les arcanes de son cerveau. C’est une approche admirablement proustienne de la biographie : anecdotes et potins esquissent le portrait du sujet sous différents angles, avant que soient dévoilées ses idiosyncrasies réelles, bien plus étranges. La structure du livre reflète aussi celle de la Recherche. Tout comme le narrateur de Proust écrit avec le sentiment de sa mort imminente, Davenport-Hines commence son récit disert, passionné et scrupuleux avec cet événement qui fut « l’apogée de la vie sociale de Proust dans la dernière année de sa vie ». Six mois jour pour jour après la soirée du Majestic, le 18 novembre 1922, non sans avoir apporté d’ultimes corrections à la scène décrivant l’agonie de l’un de ses personnages, Marcel Proust mourut de septicémie.

L’appartement qu’il avait regagné après la réception devait être sa dernière­ demeure. Celui qu’il occupait précédemment­, au 102, boulevard Haussmann, et où il avait vécu pendant près de treize ans, était déjà entré dans la légende du Paris littéraire. Le comparant à son propre logis survolté, Joyce enviait ce refuge béni : « Un appartement confortable près de l’Étoile, un appartement dont le plancher et les murs étaient recouverts de liège pour assurer une tranquillité parfaite. » Ces fameuses plaques de liège étaient la caractéristique la plus connue d’un environnement artificiel, entièrement dédié à la rédaction d’un roman. Mais pourquoi Proust l’hypersensible vivait-il dans un lieu exposé au bruit de la circulation et des voisins, à l’odeur âcre de la lessive et au pollen des marronniers du boulevard, qui exacerbait son asthme ? Il était assez riche pour s’offrir une villa en banlieue. Il avait chauffeur et téléphone. Et, avec ses 450 kilomètres de tubes pneumatiques et son armée de coursiers à bicyclette, le service postal parisien était assez efficace pour satisfaire les besoins de n’importe quel écrivain.

 

Le laboratoire des souvenirs

À vrai dire, comme le souligne Davenport-Hines, Proust n’avait rien contre les voisins. Lorsqu’il habitait boulevard Haussmann, il aimait écouter les échos de leurs ébats à travers la cloison. Dans la même veine, il contribua au financement d’un bordel homosexuel pour pouvoir observer en secret les galipettes des clients. Lorsque sa bonne, Céleste, lui demanda comment il pouvait regarder de telles horreurs, il répondit : « Précisément parce que ce sont des choses qu’on n’invente pas. » Il aimait les fêtes bruyantes et animées, et semblait même apprécier les intrusions constantes de Sydney Schiff et ses vaines flagorneries. Ses murs de liège formaient un cordon sanitaire, mais aussi un système de filtrage censé ne laisser passer que les stimulants jugés nécessaires à son travail.

Joyce aurait été surpris de voir que cet appartement prétendument « confortable » tenait davantage de la chambre d’hôpital que de la tanière douillette d’un écrivain. Aucun désir de flatter l’œil. Les objets n’étaient pas décoratifs, mais des pièces nécessaires aux expériences littéraires en cours. Sydney Schiff remarqua que tel ou tel objet – une cruche, une tasse de café, un verre de bière à moitié vide où le soleil se reflétait de façon particulière – demeurait au même endroit : « Parfois, [Proust] insistait pour que l’objet reste indéfiniment à sa place car il voulait retrouver la sensation qu’il lui avait procurée. » Dans la Recherche, ces sensations apparemment anodines sont toujours ressenties par hasard, puis entraînent les épiphanies où le narrateur appréhende tout « l’édifice du souvenir­ » et peut commencer à transformer le « temps perdu » en œuvre d’art. Chez Proust, elles étaient constamment accessibles. L’appartement de la rue Hamelin était un laboratoire où des souvenirs involontaires pouvaient être provoqués à volonté.

L’un des mérites de Davenport-Hines est de montrer l’extraordinaire degré de réflexion qui sous-tendait presque chaque activité de Proust. Peut-être souffrait-il d’une sensibilité exacerbée, comme il s’en plaignait souvent, mais il prenait des mesures pour que celle-ci ne s’émousse jamais. Un homme dont les murs sont insonorisés par des plaques de liège se voit inévitablement rappeler cette sensibilité. Et un homme qui s’impose un régime à base de caféine, d’opiacés, de barbituriques, de nitrate d’amyle et d’adrénaline pure a peu de chances de rester inconscient du fonctionnement de son cerveau. La quantité et la variété des drogues qui contribuèrent à la rédaction de la Recherche n’ont sans doute pas d’équivalent dans la littérature française. Proust exhortait les critiques à éviter les relations de causalité faciles lorsqu’ils analysaient le processus de création. Néanmoins, on peut raisonnablement supposer que les réminiscences hallucinatoires dont jouit le narrateur à plusieurs années de distance se produisaient plus fréquemment chez l’auteur – et qu’elles étaient le fruit de substances moins innocentes qu’une madeleine trempée dans une infusion.

Davenport-Hines – à qui l’on doit aussi une fascinante histoire des drogues (2) – décrit un Proust « rusé comme tous les grands consommateurs de stupéfiants » : même pendant la Première Guerre mondiale, il avait réussi à s’approvisionner en drogues venues de Suisse et d’Allemagne. Mais le biographe n’en considère pas moins l’addiction de l’écrivain comme un moyen de faciliter « son exploration des jungles de l’inconscient ». À l’image de Bergotte dans la Recherche, Proust expérimentait les stupéfiants par curiosité professionnelle, et non pour sa seule satisfaction personnelle. Le passage de La Prisonnière (l’un des tomes posthumes du roman) où il est question des narcotiques consommés par Bergotte se lit comme une aventure sexuelle mâtinée de voyage d’exploration : « On n’absorbe le produit nouveau d’une composition toute différente, qu’avec la délicieuse attente de l’inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. […] par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout-puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? » La vie mondaine de Proust semblait peut-être répétitive et vaine à ses contemporains. Mais qui sait vers quelles aventures audacieuses son esprit s’élançait lorsqu’il était attablé au Ritz, les mains gantées, à déguster des asperges et à écouter les ragots ?

 

L’amitié, cette abdication de soi

Le même égocentrisme fervent était à l’œuvre dans les relations qu’entretenait Proust avec les autres. Ses connaissances vont et viennent comme les invités d’une soirée et semblent prouver que le reclus de la chambre de liège était par ailleurs un être profondément sociable. Aucun de ces individus n’était pourtant un ami au sens habituel du terme. Il est parfaitement logique que l’événement mondain du Majestic, qui donne son titre au livre, ait été, du point de vue de l’histoire littéraire, un tel non-événement. En 1922, Proust n’était plus ce jeune snob ambitieux qui perdait son temps en vaines conversations avec des membres de la noblesse. C’était un romancier lancé dans une course contre la mort, qui utilisait ses amis comme des réservoirs d’informations, les invitait à souper lorsqu’ils lui écrivaient de bonnes critiques, et les persuadait de lui décerner le prix Goncourt. Lorsqu’il n’avait plus besoin d’eux, il les abandonnait. « Les artistes, écrit-il dans le volume qui lui valut ledit Goncourt – À l’ombre des jeunes filles en fleurs –, ont aussi le devoir de vivre pour eux-mêmes ; or l’amitié est une dispense de ce devoir, une abdication de soi. La conversation même qui est le mode d’expression de l’amitié est une divagation superficielle, qui ne nous donne rien à acquérir. »

Samuel Beckett donna une définition mémorable de l’amitié selon Proust dans la monographie qu’il consacra à l’écrivain en 1931 : « [Pour lui, l’amitié] implique une acceptation presque pitoyable des apparences. L’amitié est un agrément social, comme le tissu d’ameublement ou les poubelles. Elle n’a pas d’importance spirituelle. Pour l’artiste, qui ne s’occupe pas de la surface des choses, le rejet de l’amitié n’est pas seulement raisonnable, c’est une nécessité (3). » Voilà qui pourrait expliquer le lien particulier qui unissait Proust à Sydney Schiff. Son hôte au Majestic n’était pas seulement une source intarissable de ragots ; il incarnait aussi une forme d’arrogance et de stupidité intéressantes. Son dévouement servile, ses compliments invo­lontairement offensants et son extraordinaire vanité rappellent fort certains des personnages les moins sympathiques de Proust. Lui qui s’y connaissait en vanité ne pouvait être indifférent à cet homme qui se présentait comme le traducteur idéal de la Recherche – sans l’avoir lue entièrement –, arguant qu’« il n’y a personne qui comprenne comme nous comprenons », mais ajoutant « Vous ne le croiriez pas en entendant mon français détestable » : « Il s’agit ici de mon intuition bienveillante, de mon goût littéraire et de mes facultés intellectuelles. »

Rien de tout cela n’étonnera les lecteurs familiers de la vie et de la légende de Proust. Mais l’étude de Davenport-Hines a ceci d’original qu’elle insiste allègrement sur l’homosexualité de l’écrivain. Son rôle crucial dans la vie et l’œuvre de Proust n’avait plus été démontré avec cette vigueur depuis la parution en 1980 du livre de J. E. Rivers, Proust and the Art of Love (4). L’auteur y suggérait que la Recherche avait sans doute été d’abord conçue « comme un essai documentaire sur l’homosexualité, avant de devenir peu à peu un roman, à mesure que l’auteur découvrait les implications de plus en plus larges de son sujet ». Un an avant la fête au Majestic, Proust avait publié la première partie du quatrième tome, sous le titre audacieux de Sodome et Gomorrhe. L’épisode initial, où le narrateur observe le baron de Charlus séduire Jupien, puis espionne leurs ébats, est l’une des premières scènes de la littérature moderne décrivant sans indignation morale un rapport clairement homosexuel.

C’était fort courageux de la part d’un écrivain que l’opinion de ses lecteurs préoccupait presque jusqu’à l’obsession. En France, les actes homosexuels avaient été implicitement légalisés par le Code pénal de 1791, mais les « sodomites », « pédérastes », « tantes » et autres « unisexuels » étaient fréquemment arrêtés pour attentat à la pudeur. Une carrière pouvait voler en éclats sur une simple rumeur. Proust, qui avait toujours nié publiquement avoir ce penchant, s’inquiétait légitimement des réactions que susciterait Sodome et Gomorrhe : « Quand M. de Charlus apparaîtra, tout le monde me tournera le dos, surtout les Anglais. » Il avait sans doute à l’esprit les procès d’Oscar Wilde et le fait que les homosexuels étaient persécutés en Angleterre avec plus d’ardeur encore que partout ailleurs en Europe. Mais il s’aperçut finalement que bien des critiques gardaient un silence pudique, même s’ils étaient personnellement horrifiés. Ezra Pound, par exemple, rendit compte du « nouveau morceau de Proust » dans la revue américaine The Dial sans un mot à propos de « ses maquereaux, ses sodomites, ses idiots opulents » qu’il mentionnait dans une lettre à un ami.

La réaction britannique fut, elle, ouvertement hostile. « On s’échappe de ce livre avec soulagement pour chercher refuge dans le monde robuste et viril de Fielding ou même dans le naturalisme grossier de Zola », pouvait-on lire dans le New Statesman. On trouve aujourd’hui encore des traces de cette aversion, y compris chez les admirateurs de Proust. Dans l’énorme biographie de référence qu’il lui a consacrée, Jean-Yves Tadié (éditeur de la Recherche dans « Bibliothèque de la Pléiade ») traite le sujet de façon discrète et parfois avec un dégoût flagrant. Balayant les preuves de certaines des pratiques sexuelles du romancier, il écrit : « Consolons-nous : nul historien n’a jamais classé les écrivains selon leurs performances sexuelles. » Le point de vue de Tadié sur ce qu’il appelle l’« inversion » est parfaitement en phase avec l’opinion qui dominait au temps de Proust. Davenport-Hines, lui, place l’homosexualité de l’auteur « au cœur de sa sensibilité ».

Par une triste ironie du sort, la réputation du romancier fut en partie épargnée pour cette simple raison : relativement peu de lecteurs dépassèrent la première partie de la Recherche. Ils connaissaient le narrateur comme cet enfant délicat qui reste éveillé en attendant, anxieux, le baiser de sa mère ; pas l’adulte priapique qui tente d’embrasser les femmes qui le frôlent par hasard dans la rue et que le chef de la Sûreté de Paris met en garde parce qu’il aime caresser les petites filles (5).

Proust lui-même émerge du livre de Davenport-Hines comme un personnage marginal, bourgeois parmi les aristocrates, homosexuel à une époque ouvertement homophobe, fils dreyfusard d’une mère juive qui, même s’il avait reçu le baptême, ne renia jamais ses racines et assimilait la situation des homosexuels à celle des Juifs dans une société antisémite. L’écrivain, qui apparaît d’abord comme un mondain, semble finalement trop détaché de la vie parisienne pour justifier le sous-titre original de l’ouvrage : « Les derniers jours de l’auteur dont le livre a changé Paris ». Davenport-Hines ne tente d’ailleurs pas de prouver que Proust eut le moindre effet sur Paris. Il le montre dans ses derniers mois, tentant de suivre le fil de l’actualité qui se déroulait derrière ses rideaux tirés. C’était « un consommateur impénitent de papier journal, toujours à l’affût des nouveautés », pas un réformateur. En dépit de son modernisme structurel, linguistique et psychologique, la Recherche ressemblait de plus en plus à la chronique d’une époque révolue, un adieu au XIXe siècle et, comme le dit le titre médiocre et passif de la traduction anglaise, une « remémoration des choses passées » (Remembrance of Things Past).

 

Un obélisque de nougat rose

Si Proust prétendit jamais avoir « changé Paris », c’était peut-être par allusion à l’effet impalpable qu’eut son roman sur la perception de la ville, tout comme il notait dans la Recherche l’influence manifeste de certains peintres sur la réalité : « Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que c’était le moment de la grande vogue des Expositions d’Aquarellistes, dans un ciel mobile et léger. » Ou encore : « Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. »

Ces visions insaisissables, fugitives, paraissent peut-être dérisoires comparées à l’importance historique du grand dîner moderniste de 1922, mais ce sont elles, précisément, qui donnent au roman de Proust sa profondeur particulière et sa promesse constante de révélation et de rédemption. Davenport-Hines rend judicieusement hommage à Proust en ornant de références au roman sa description du cortège funèbre de l’écrivain : le quartier des Champs-Élysées, qui semblait si mélancolique au jeune narrateur ; l’obélisque de la Concorde, qu’un coucher de soleil estival avait transformé en nougat rose. « De fait, jamais comme au cours de ce dernier voyage, Paris ne fut si riche en évocations proustiennes. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 19 octobre 2006. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le foot avant la mort

Le football est le sport le plus populaire du monde. Il divertit, passionne et envoûte des dizaines de millions de personnes par sa beauté, son énergie, sa finesse. Mais jouer au football à Terezín (1), dans ce qui servit d’antichambre à des camps d’extermination comme Auschwitz-Birkenau, Lublin, Bergen-Belsen et des centaines d’autres, disséminés aux quatre coins de l’Allemagne nazie et de l’Europe occupée ? Eh bien oui, à Terezín, à 62 kilomètres de Prague, on jouait au football. Les Allemands permettaient aux Juifs de s’amuser avant de mourir, afin qu’ils oublient leurs désirs de révolte et leur sort d’êtres vivants déjà traités comme des cadavres.

Des équipes de sept joueurs s’affrontaient pendant 70 minutes. Les Allemands, eux, misaient sur les formations comme sur des chevaux ou des lévriers. Des internationaux célèbres comme Pavel Mahrer, du DFC Teplitz allemand, ou Ignác Fischer, du club juif du Hakoah de Vienne, ces joueurs incroyablement brillants qui périrent dans les chambres à gaz, montraient alors l’étendue de leur talent, démentant la théorie allemande des surhommes et des sous-hommes. Les Juifs n’étaient ni des chiens ni des saints. Ils voyaient dans le football un lien entre ce passé dont on les avait dépossédés, ce présent fait de faim et de souffrance, et leurs espoirs de voir la fin de la guerre, la libération et la débâcle des Allemands.

Écrivain et journaliste sportif, František Steiner est l’auteur d’un livre sur le football à Terezín. Dans Fotbal pod žlutou hvezdou, il nous offre un court ouvrage mémorable. Et si quelqu’un venait à dire : mince alors, ce n’était donc pas si terrible pour les Juifs, ils pouvaient jouer au football ? Effectivement. Ils pouvaient jouer. Mais ils servaient aussi de sparring-partner pour des équipes de SS et des Jeunesses hitlériennes. Un joueur qui en blessait un autre était sûr de finir en cendres. De même qu’un joueur juif blessé. Les nazis obligeaient certains prisonniers à participer. Les autres se portaient volontaires. C’était une danse aux frontières de la mort, récompensée par un bref retour dans le monde des humains.

František Steiner tire de l’oubli plusieurs noms, que les survivants de l’époque sont les seuls à se rappeler. Mahrer, Burka, les joueurs du club juif Hagibor de Prague, de l’équipe allemande du DFC Sturm de Prague, où jouait le reporter engagé Egon Erwin Kirsch (2), les athlètes du Čechie Karlín ou encore ceux du Maccabi de Brno, tous ont commencé leur longue descente aux enfers à Terezín.

František Steiner dit sur le sujet des choses que personne n’a jamais écrites. Comme l’histoire arrivée à l’un des footballeurs qui eut la chance de rentrer chez lui, Jiří Taussig (il changea alors son nom en Tessař). À Terezín, le football était sa vie. À son retour, il fut recruté au Čechie Karlín, qui trouva en lui un gardien fiable, adroit et talentueux. Le football, qui, à l’époque du camp de concentration, avait prolongé son existence et lui avait donné un sens, venait réaliser ses espoirs d’au­trefois : il n’avait plus l’air différent des autres. Il était l’un d’eux. Du moins, c’est ce qu’il pensait. Un jour, comme d’habitude, il laissa ses vêtements au vestiaire. Quand il y retourna, son pantalon avait disparu. L’un de ses coéquipiers le lui avait pris. Taussig-Tessař l’apostropha. Comment avait-il pu faire ça ? Il n’allait tout de même pas repartir avec… « Vous les Juifs vous ne manquez de rien. Et moi, je n’ai pas de pantalon », s’était expliqué le nouveau propriétaire du vêtement, avant de le rendre, à contrecœur.

 

Cet article est paru dans Lidové noviny le 30 juin 2009. Il a été traduit par Morgan Corven.

Meilleures ventes à l’université d’État de San Francisco – Rebelles, mais pas trop

1 Leche (« Lait »), R. Zamora Linmark, Coffee House Press 
2 Bossypants (« C’est moi qui porte la culotte »), Tina Fey, Reagan Arthur Books
3 A Life in Motion (« Une vie en mouvement »), Florence Howe, Feminist Press
4 Water for Elephants (De l’eau pour les éléphants), Sara Gruen, Algonquin Books
5 The Different Dragon (« Le dragon différent »), Jennifer Bryan, Two Lives Publishing 
6 The Sissy Duckling (« Le peureux petit canard »), Harvey Fierstein, Simon & Schuster
7 Howl and Other Poems (Howl), Allen Ginsberg, City Lights Publishers
8 Street Art San Francisco (« Le street art de San Francisco »), Annice Jacoby, Abrams
9 And Tango Makes Three (« Un plus un font trois »), Justin Richardson et Peter Parnell, Simon & Schuster
10 Infinite City. A San Francisco Atlas (« La ville infinie. Atlas de San Francisco »), Rebecca Solnit, University of California Press
Chronicle of Higher Education, 26 juin 2011.

La librairie du campus de l’université d’État de San Francisco établit tous les mois une liste de ses meilleures ventes. Le palmarès du mois de juin 2011 frappe par l’absence des romans à l’eau de rose et autres polars qui se taillaient pourtant au même moment la part du lion à l’échelle nationale, comme 10th Anniversary, de James Patterson, alors sur la liste des bestsellers du New York Times.

Les étudiants auraient-ils des lectures plus « sérieuses » que la majorité des Américains ? Oui, mais pas uniquement. On retrouve sur la liste de l’université un certain nombre d’ouvrages au succès général. De l’eau pour les éléphants, sur la vie d’un cirque dans l’Amérique de la Grande Dépression, s’est hissé en juin à la première place du classement du New York Times et figure ici aussi en bonne position – la sortie du film tiré du livre y étant sans doute pour quelque chose. Et l’autobiographie fantasque de la célèbre humoriste Tina Fey (qui s’était notamment distinguée en 2008 par son imitation de Sarah Palin) connaît un succès inouï au niveau national. Ces deux ouvrages témoignent de l’influence grandissante exercée par les écrans – grand et petit – sur la vente des ouvrages, comme s’ils étaient appelés à devenir des « produits dérivés » de la télévision ou du cinéma. Même le célèbre recueil Howl d’Allen Ginsberg, icône de la beat generation et de San Francisco, a bénéficié pour partie de la sortie récente du long-métrage inspiré de sa vie et du scandale provoqué par la parution du livre en 1957.

Cela étant, les lectures des étudiants restent à l’évidence très marquées par leur ville (deux titres portent sur San Francisco) et son climat politique. Le premier roman sur la liste, Leche, raconte ainsi l’histoire d’un Philippin de Hawaii qui se rend dans son île d’origine après treize ans d’absence. R. Zamora Linmark, déjà remarqué pour son premier livre, Rolling the Rs (« Rouler les r », paru en 1997), a fait de l’expérience interculturelle l’un des principaux thèmes de sa fiction, sujet qui trouve manifestement un écho parmi les étudiants. L’université d’État de San Francisco fut en effet en première ligne des « guerres culturelles » des années 1960 : manifestations contre le conflit du Vietnam, création de programmes d’études multiculturels. Un héritage politique dont témoigne aussi la présence, à la troisième place du classement, de l’autobiographie de Florence Howe, fondatrice en 1970 d’une célèbre maison d’édition féministe. Quant aux trois livres pour enfants qui figurent sur la liste (The Different Dragon, The Sissy Duckling, And Tango Makes Three), ils sont au programme d’un projet étudiant consacré aux questions LGBT (« Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres »). 

Alice Béja

(Docteur en littérature américaine, Alice Béja est actuellement secrétaire de rédaction de la revue Esprit.)

Bestseller du passé – La revanche du pirate

« Le Corsaire est loin d’être le meilleur texte de Byron », annonce d’emblée Manfred Schneider dans le Neue Zürcher Zeitung. Pourtant, ce long poème qui raconte les aventures d’un valeureux pirate de la mer Égée connut un succès gigantesque lors de sa parution en février 1814. Les 10 000 premiers exemplaires s’écoulent en quelques jours à peine. Au cours des deux mois qui suivent, 15 000 lecteurs supplémentaires s’arrachent l’opuscule. Des adaptations au théâtre et à l’Opéra suivront tout au long du XIXe siècle. « Ce triomphe littéraire du pirate, rappelle Manfred Schneider, correspond historiquement à la disparition de ce mode de vie sous les coups du droit international naissant. »

Le malheur des classes moyennes et comment y remédier

En octobre 2005, trois experts de Citigroup publièrent un rapport sur le schéma de croissance des États-Unis. Pour vraiment comprendre l’avenir de l’économie et de la Bourse, disaient-ils, mieux valait d’abord reconnaître la réalité : cet animal qu’on appelle le « consommateur américain » n’existe pas et les concepts d’endettement « moyen » et de dépense « moyenne » sont extrêmement trompeurs. Selon eux, l’Amérique est en fait composée de deux groupes bien distincts : les riches, et les autres. Or, en matière de décisions d’investissement, la seconde catégorie n’a aucune importance ; surveiller ses habitudes d’achat ou s’inquiéter de son taux d’épargne relève de la perte de temps. Tout, dans l’économie américaine, se passe au sommet : les 1 % les plus riches gagnent autant que les 60 % d’Américains du bas de l’échelle ; leur patrimoine est égal à la richesse cumulée de 90 % de la population ; et chaque nouvelle année voit passer entre leurs mains et tomber dans leurs poches une part un peu plus grande du trésor national. Cette couche sociale détient, à elle seule ou presque, la clé de la croissance et des profits de demain.

Les trois analystes, Ajay Kapur, Niall Macleod et Narendra Singh, ont imaginé un mot pour désigner cet état de choses : ploutonomie. Dans une ploutonomie, écrivaient-ils, « la croissance est générée et en grande partie consommée par une minorité de riches ». L’Amérique a déjà connu cette situation à deux reprises : pendant le Gilded Age (1) de la fin du XIXe siècle et durant les Années folles. À chacune de ces époques, la concentration de la richesse fut simultanément le fruit d’une révolution technologique, d’un mouvement d’intégration planétaire, d’une politique de « laisser-faire » et d’une phase d’« innovation financière ». En 2005, la situation des riches Américains flirtait avec les sommets alors atteints, et Citigroup ne voyait aucune raison de penser qu’ils ne poursuivraient pas, cette fois, leur ascension.

Kapur et ses coauteurs se sont trompés dans certaines de leurs prévisions sur la ploutonomie, et leur division de la société en seulement deux groupes s’avère, in fine, trop simple. Mais leur analyse globale reste pertinente. Entre mai 2009 et mai 2011, selon l’institut Gallup, les dépenses des Américains gagnant plus de 90 000 dollars ont augmenté de 16 % ; celles de tous les autres sont restées parfaitement étales. La reprise de la consommation que connaît le pays est apparemment portée par les nantis, non par la majorité de la population. Trois ans après la crise de 2008, les nantis et les instruits ont laissé la récession derrière eux. Le reste de l’Amérique est au point mort, quand il ne recule pas.

Souvent, durant une crise, les inégalités de revenus diminuent ; ce ne fut pas le cas pendant la Grande Récession (2). Entre 2007 et 2009 (à défaut de chiffres plus récents), elles se sont même légèrement accentuées. Certes, les 1 % les plus riches ont vu leurs revenus baisser davantage que les autres en 2008, mais ce reflux tenait presque entièrement au krach boursier, qui a entraîné une chute de 50 % des plus-values réalisées. Abstraction faite de cela, même en 2008 cette élite a vu croître sa part du gâteau national. Et, de toute façon, la Bourse s’est ensuite redressée.

Même dans la finance, les gros revenus sont de retour. Et Wall Street est resté relativement à l’abri des vagues de licenciements ; entre le premier trimestre 2007 et le premier trimestre 2010, 8 % des emplois ont été supprimés dans le secteur, contre 27 % dans le BTP et 17 % dans l’industrie.

Il est difficile d’ignorer à quel point la récession a affecté très diversement les différentes catégories sociales et les différentes régions du pays. Pour l’essentiel, les salaires ont stagné à l’échelle nationale entre 2009 et 2010, mais ils ont progressé de 11,9 % à Manhattan et de 8,7 % dans la Silicon Valley. En février 2011, dans les régions de Washington et de San Jose (Californie) – véritables repaires des gagnants de la méritocratie américaine –, les offres d’emploi étaient presque aussi nombreuses que les candidats. À Miami et à Detroit, au contraire, on comptait six personnes par poste à pourvoir. En mars, le taux de chômage était globalement de 12 % parmi les diplômés du secondaire, de 4,5 % parmi les titulaires d’un master et de 2 % parmi les superdiplômés (plus de quatre années d’études supérieures).

Dans la même veine, la crise de l’immobilier a frappé plus durement les banlieues éloignées et les régions restées abordables comme Phoenix, Las Vegas et les trois quarts de la Floride – autant de Mecque pour les familles de la petite classe moyenne dont les niveaux d’épargne et d’éducation sont modestes. L’élite des cadres supérieurs, regroupés à la périphérie immédiate de villes chères mais capables de résister à la crise (San Francisco, Seattle, Boston et Chicago), a peu perdu en comparaison. Et, bien sûr, les valeurs boursières ayant rebondi à l’inverse des valeurs immobilières, l’Américain moyen a vu s’évaporer une plus grande part de sa richesse que les nantis, dont le patrimoine est diversifié. Selon une étude réalisée en 2010, la famille type de la classe moyenne avait perdu 23 % de ses ressources depuis le début de la récession, contre 12 % pour celle de la classe supérieure.

La facilité avec laquelle la haute bourgeoisie et les superdiplômés ont nargué la récession ne doit pas surprendre ; voilà des années qu’ils ont le vent en poupe. Et la crise, en limitant la hausse des salaires moyens, en accélérant les restructurations et les délocalisations, a permis à bien des entreprises de réduire leurs coûts de production, d’augmenter leurs profits et, donc, la rémunération de leurs cadres dirigeants.

Anthony Atkinson, économiste à Oxford, a étudié les conséquences sur la distribution des revenus des crises financières qui ont ravagé l’Asie et plusieurs pays nordiques dans les années 1990. Les nantis jouissent en général, au lendemain de la bourrasque, d’une meilleure position économique. Dans la plupart des cas, la baisse des revenus de la classe moyenne se fait sentir bien après la crise, tandis que les 1 % les plus riches se protègent ; ils utilisent leurs réserves de liquidités pour racheter des avoirs à vil prix après l’effondrement du marché, et sortent en possession d’une plus grosse part du gâteau. « Je pense que nous assistons à bien des égards au même processus aux États-Unis » depuis le krach de 2008, confie-t-il. « Warren Buffett n’a pas cessé d’investir. »

Les récessions sévères – c’est un de leurs traits saillants – tendent à accélérer les mutations économiques déjà en cours. Les secteurs et les entreprises en déclin font faillite, canalisant les travailleurs et le capital vers les nouveaux métiers ; les villes en déclin dépérissent plus vite, ne laissant que ruines ; les salariés dont les fonctions ont été en partie supplantées par la technologie sont remerciés en masse et jamais rappelés.

Le tri toujours plus sélectif des gagnants et des perdants est sans doute la principale tendance économique des quarante dernières années, avec à la clé l’assèchement progressif de la classe moyenne américaine. Le revenu médian a nettement baissé entre 1999 et 2009.

 

La crise de l’emploi intermédiaire

« La Grande Récession a modifié quantitativement mais pas qualitativement la tendance à la polarisation de l’emploi », écrivait David Autor, du MIT, dans un Livre blanc de 2010. Les pertes ont été « bien plus sérieuses pour les postes de cols bleus et de cols blancs moyennement qualifiés que pour les jobs de cols blancs de haut niveau, d’un côté, et les fonctions de service peu qualifiées, de l’autre ». Entre 2007 et 2009, le marché du travail est en effet resté stable pour les professions libérales, les managers et autres ingénieurs. De même que dans les services bas de gamme comme la préparation alimentaire, les soins à la personne et le ménage. En d’autres termes, la récession a détruit pour l’essentiel les emplois de l’entre-deux. Près d’un poste de vendeur et d’employé de bureau sur douze a disparu durant les deux premières années de récession, et un poste d’ouvrier sur six dans la fabrication, la réparation ou l’entretien des machines. Aux yeux de David Autor, l’épuration des emplois à qualification intermédiaire est l’une des évolutions qui remodèlent profondément la société américaine. Voici les autres : la hausse des rémunérations au sommet, la baisse des salaires des moins instruits et le « décrochage des hommes sur le marché du travail ». « Tout cela est antérieur à la crise. Mais les données disponibles laissent penser qu’elle a renforcé ces tendances. »

Voilà plus de trente ans que les États-Unis connaissent une profonde mutation, avec le passage à l’économie de services et d’information et l’intégration croissante du pays à un marché unique mondial des biens, du travail et du capital. Dans une certaine mesure, cette transformation a toujours été perturbatrice. Mais le rythme du changement s’est accéléré depuis l’an 2000, et plus encore depuis le krach. Les entreprises ont compris comment exploiter mieux et plus vite la hausse exponentielle de la puissance informatique. Parallèlement, les nouvelles technologies et la libéralisation des échanges rendaient les chaînes logistiques planétaires à la fois plus solides et plus souples – facilitant la délocalisation du travail routinier. Sans oublier que la Chine, l’Inde et les autres pays émergents sont devenus des locomotives économiques.

Dans certains domaines, la mue de l’Amérique est quasiment achevée. Le poids du secteur manufacturier s’amenuise depuis plusieurs décennies à mesure que d’autres activités se développent. Mais l’idée que l’on se fait généralement du phénomène – déclin rapide dans les années 1970-1980, puis lente érosion – n’est pas juste, du moins sur le plan de l’emploi. Le nombre de salariés de l’industrie est resté relativement stable de la fin des années 1950 à l’an 2000 environ, avec 17 à 19 millions de personnes. Pendant des dizaines d’années, la hausse de la production a compensé l’impact des délocalisations et des technologies économes en main-d’œuvre. Mais, depuis l’an 2000, l’activité manufacturière américaine a perdu environ un tiers de ses postes, en partie au profit de la Chine. L’industrie n’est pas sur le point de disparaître pour autant, pas plus que l’agriculture n’a disparu depuis l’effondrement de sa population active au XXe siècle. En 2010, les États-Unis étaient la deuxième puissance industrielle et la troisième puissance agricole mondiale. Mais le secteur primaire est aujourd’hui tellement mécanisé qu’il ne fait plus vivre que 2 % environ des Américains. L’industrie semble prendre le même chemin.

Une autre phase de la mutation – qui concerne plus directement les cols blancs – ne fait, elle, que commencer. « Les technologies de l’information, explique Autor, ont ceci de particulier qu’elles ont un champ d’application extrêmement large, coûtent de moins en moins cher et sont de mieux en mieux maîtrisées. » Les logiciels peuvent désormais rédiger des textes juridiques standard, par exemple, ou proposer une première lecture de radiographies et autres examens médicaux. Lesquels peuvent aussi être lus et interprétés par des médecins installés à l’autre bout du monde.

En 2007, Alan Blinder, ancien vice-président de la Réserve fédérale, estimait que 22 à 29 % des postes américains étaient potentiellement délocalisables au cours des vingt prochaines années. La récession de 2008 n’a fait qu’accentuer le phénomène. La crise financière a certes touché le monde entier, mais les pertes d’emploi ont frappé tout particulièrement les États-Unis. Un poste détruit sur quatre l’a été en Amérique, selon le Fonds monétaire international (FMI). À mesure que les machines et une main-d’œuvre étrangère bon marché récupéraient les fonctions exigeant des compétences limitées, les savoir-faire qui leur sont associés sont devenus moins précieux, et les salariés sans formation universitaire ont souffert.

Pour l’essentiel, ces mêmes dynamiques se sont révélées jusqu’à présent une véritable aubaine pour les Américains les mieux formés, détenteurs de capacités analytiques ou créatives exceptionnelles. Les nouvelles technologies complètent plus qu’elles ne remplacent le travail de ceux qui font de la recherche complexe, de l’analyse sophistiquée, de la négociation de haut niveau, du design ou de la création artistique. Et la mondialisation élargit le marché des nouveaux produits et services haut de gamme, avec à la clé des revenus plus élevés pour ceux qui les créent ou les proposent.

La rentabilité des études supérieures a progressé ces dernières­ décennies, engendrant une stratification plus marquée des revenus. Mais, même au sein de l’élite méritocratique, l’évolution de l’économie a provoqué une différenciation saisissante. Depuis 1993, plus de la moitié de la hausse du revenu national a été captée par 1 % de la population, et le phénomène s’est accusé au fil du temps : entre 2002 et 2007, sur trois dollars de croissance, les membres de cette strate en ont empoché deux. Près de deux millions de personnes sont entrées à l’université en 2002 – dont 1 630 à Harvard – mais il n’y avait parmi elles qu’un seul Mark Zuckerberg. L’ascension de la super­‑
élite n’est pas le résultat des différences d’éducation. C’est en partie l’effet naturel de l’élargissement des marchés et de la révolution technologique : de plus grosses fortunes se constituent plus vite que jamais.

Depuis peu, la pression économique se fait plus forte aux échelons élevés de la hiérarchie éducative, à mesure que la technologie s’améliore et que les pays émergents envoient leurs enfants à l’université. « Il est devenu pertinent de distinguer des autres ceux qui ont achevé un troisième cycle universitaire. Pour eux, le marché du travail est porteur depuis longtemps, et le reste. En revanche, ceux qui n’ont pas dépassé les quatre années d’études supérieures s’en sortent moins bien qu’avant. Ils ont été délogés des postes de management ou de gestion intermédiaires, qui n’exigent pas de compétence très spécialisée et difficile à trouver. Un diplôme universitaire ne protège plus comme autrefois contre la perte d’emploi ou de rémunération. » Nul doute qu’il vaut toujours mieux avoir un diplôme de l’enseignement supérieur que ne pas en avoir. En termes relatifs, la rentabilité d’un master frôle son record historique. Mais cela s’explique surtout par les piètres perspectives d’avenir des moins formés. Tout au long des années 2000, les revenus des diplômés de l’université ont à peine bougé. « Ils ne s’en sortent pas mal », précise Timothy Smeeding, spécialiste des inégalités à l’université du Wisconsin. Mais « la progression des rémunérations est concentrée sur ceux qui ont dépassé le niveau bac + 4 ».

Les classes sociales américaines changent et se détachent les unes des autres. Flottant haut dans le ciel, une minuscule élite vogue à l’écart du reste de la population. En dessous, comme en suspension, se tient ce qu’on pourrait appeler la classe moyenne supérieure – des diplômés ordinaires pour qui la flèche de la fortune indique principalement l’immobilité, auxquels on peut ajouter les plus mal lotis des très diplômés, pour qui elle ne pointe que modérément vers le haut. Depuis le krach, cette catégorie est inquiète, et non sans raison. Mais ces angoisses ne doivent pas détourner notre attention d’une autre fracture, bien plus importante, au sein de la société américaine : celle qui sépare les diplômés du supérieur de tous les autres.

Quand on vit et travaille dans le monde des supercadres de Boston, Seattle ou Washington, on peut facilement oublier qu’à l’échelle nationale, même parmi les 25-34 ans, les détenteurs d’une formation universitaire ne représentent qu’environ 30 % de la population. On peut aussi facilement oublier que l’appartenance à un foyer jouissant en 2009 d’un revenu de 113 000 dollars vous plaçait parmi les 20 % les plus riches. Les non-cadres ont toujours été le cœur battant de la société américaine : 58 % de la population adulte du pays n’a pas poursuivi d’études après le lycée. Et à mesure que disparaissent les emplois manufacturiers et les emplois de bureau semi-qualifiés, cette vaste classe moyenne intermédiaire est tirée vers le bas. Et ses problèmes sont indissociables de la destinée des hommes dans la nouvelle économie. Les hommes sans formation universitaire ont été les grands perdants de ce changement d’ère : selon l’économiste Michael Greenstone, du MIT, le salaire réel médian masculin a chuté de 32 % depuis son maximum de 1973, si l’on tient compte de ceux qui ont été définitivement écartés du monde du travail. Or les difficultés des hommes ont amplifié les nombreux problèmes – économiques, mais aussi sociaux et culturels – auxquels est aujourd’hui confronté le pays.

Depuis le milieu des années 1980, selon l’économiste Lawrence Katz, de Harvard, le marché du travail donne beaucoup plus de valeur aux compétences créatives, analytiques et relationnelles, et le salaire des hommes sans diplôme universitaire est singulièrement menacé. « Et je pense que cette récession aggrave » le phénomène, ajoute Katz. Dans les années 2000, le BTP offrait encore des débouchés à des jeunes gens qui seraient allés dans l’industrie une génération auparavant. Mais il est difficile d’imaginer un nouveau boom de la construction venir bientôt à leur secours.

La façon dont les hommes, pris globalement, ont réagi au déclin du travail ouvrier est l’une des grandes énigmes de ces trente dernières années. Pour la plupart, ils n’ont cherché ni à faire des études ni à occuper les emplois de services. La proportion de jeunes hommes ayant fréquenté l’université pendant quatre ans est aujourd’hui sensiblement la même qu’en 1980. Et, comme le notaient en 2004 les sociologues Maria Charles et David Grusky dans leur livre Occupational Ghettos, de nombreux secteurs et métiers restent étonnamment clivés sexuellement, les hommes continuant à chercher du travail dans des métiers manuels en déclin, les femmes­ « se pressant dans les activités non manuelles qui sont, en moyenne, mieux payées et plus prestigieuses ».

En 2001 encore, l’industrie employait presque autant de personnes que la santé et l’éducation réunies (environ 16 millions). Mais depuis, ces deux derniers secteurs, majoritairement féminins, ont gagné environ 4 millions d’emplois, tandis que le l’activité manufacturière en perdait à peu près autant. Or les hommes ne se sont pas engagés dans ces deux domaines ; en 2009, ils n’occupaient qu’un quart des postes environ dans ces métiers en plein essor, exactement comme au début de la décennie. Ils ont dans le même temps conforté leur emprise sur l’industrie ; ce secteur en déclin était encore plus souvent masculin en 2009 qu’au début de la décennie.

« Je suis très inquiet » pour les hommes peu qualifiés, affirme Bruce Weinberg, économiste à l’Ohio State University. En 1967, 97 % des Américains mâles âgés de 30 à 50 ans et dépourvus de formation universitaire travaillaient ; en 2010, ils n’étaient plus que 76 %. Les recherches de Weinberg montrent que, là où les « compétences humaines » comptent de plus en plus, les postes ont tendance à être captés par les femmes. Catégorie large s’il en est. Dans son document de travail « People People », Weinberg et ses deux coauteurs affirment que les qualités relationnelles sont ainsi de plus en plus valorisées dans les activités centrées sur l’usage de l’outil informatique, et où le travail d’équipe est important. Or ces deux éléments sont de plus en plus au cœur du monde du travail.

Il va sans dire que bien des hommes possèdent d’excellentes compétences humaines et réussissent leurs études. Dans leur ensemble, ils gagnent encore plus que les femmes, notamment en raison de la discrimination persistante (3). Mais bon nombre d’entre eux tirent difficilement leur épingle du nouveau jeu économique et peinent à s’adapter. C’est flagrant dans les quartiers populaires en déliquescence de tout le pays. C’est là que les rôles sexuels, la dynamique familiale et la nature du vivre-ensemble changent dans le sillage de la crise de 2008.

 

Dysfonctionnement familial

Les femmes ont tendance à ne pas se marier (ou à rester mariées) avec des hommes sans emploi ou en situation précaire – bien qu’elles aient des enfants avec eux. Des enfants qui traversent généralement une phase difficile quand, chose fréquente, leurs parents se séparent. Le sociologue William Julius Wilson, de Harvard, a établi un lien de cause à effet entre la disparition des emplois manufacturiers des centres-villes dans les années 1970 et la plupart des problèmes sociaux qui ont surgi ensuite [lire notre entretien avec William Julius Wilson, Books, n°11, janvier-février 2010]. Aujourd’hui, dans les zones les moins bien loties du pays, nous assistons peut-être à la formation d’un quart-monde plus vaste encore, majoritairement masculin, avec les problèmes culturels que cela engendre.

Ces maux sociaux se sont aussi insinués dans la petite classe moyenne. Dans une enquête sur la famille américaine, publiée fin 2010, le sociologue W. Bradford Wilcox­ notait que, dans les milieux où l’on ne possède qu’un diplôme de fin d’études secondaires, de nombreux indicateurs de dysfonctionnement familial sont passés au rouge. « La vie de famille des Américains moyennement instruits [qui ressemblait de près à celle des diplômés de l’université dans les années 1970] évoque aujourd’hui de plus en plus celle des Américains qui ont décroché du système scolaire, avec ses difficultés financières, ses crises de couple, ses foyers monoparentaux et ses enfants perturbés. »

À la fin des années 1990, 37 % des couples possédant un niveau d’instruction moyen divorçaient ou se séparaient moins de dix ans après leur premier mariage, un chiffre comparable à celui des ménages sans instruction, et trois fois plus élevé que celui des foyers les mieux formés. Dans les années 2000, le pourcentage de mariages « très heureux » dans cette catégorie intermédiaire – identique, dans les années 1970, à celui des plus diplômés – se rapprochait aussi de celui des moins scolarisés. Entre 2006 et 2008, 44 % des enfants naissaient hors mariage dans cette catégorie, pas si loin du chiffre de 54 % observé chez les mères sans instruction du tout ; alors que cela ne concernait que 6 % des bébés quand les mères sont diplômées de l’enseignement supérieur.

Un stéréotype a la vie dure aux États-Unis : c’est parmi les cols bleus et dans les petites villes – et plus généralement parmi ceux qui n’ont pas fait d’études après le lycée – que le sentiment religieux serait le plus fort. Et c’était vrai dans les années 1970. Depuis, la pratique s’est effondrée chez les Américains dotés d’une instruction moyenne, et elle est beaucoup plus répandue au sein de l’élite. Il en va de même en matière d’engagement civique. Les lycéens de familles aisées sont plus souvent bénévoles, fréquentent davantage l’église, affichent de plus hautes ambitions intellectuelles qu’autrefois ; et ils font preuve de la même confiance envers autrui que ceux de la génération précédente ; leurs pairs issus de foyers plus démunis sont, eux, moins impliqués sur tous ces plans. Un gouffre culturel sépare désormais la classe moyenne traditionnelle et le tiers supérieur de la société.

Certains des bouleversements les plus significatifs sur le plan des valeurs se sont accélérés au cours de la décennie écoulée, à mesure que l’horizon s’assombrissait pour la petite classe moyenne. Le nombre de couples non mariés est en augmentation constante depuis les années 1970, par exemple, mais il n’a réellement explosé qu’au cours de la dernière décennie, doublant presque entre 2000 et 2009, passant de 3,8 à 6,7 millions de personnes. Et le chiffre a encore progressé de près de 1 million entre 2009 à 2010. Dans 6 couples non mariés sur 10, l’un des deux partenaires au moins ne travaillait pas, proportion beaucoup plus élevée que par le passé.

En définitive, l’évolution de la méritocratie elle-même semble être au moins en partie responsable de l’abîme culturel croissant qui sépare les Américains très instruits du reste de la société. Depuis trente ans, comme l’a montré le journaliste Bill Bishop dans The Big Sort [« Le grand tri »], la segmentation des quartiers américains par niveau de revenu et d’études n’a cessé de s’affiner, phénomène qui a lui-même renforcé la différenciation des modes de vie. Dans les milieux très instruits, les familles sont généralement intactes, les idéaux éducatifs restent forts et les modèles positifs abondent. Tout cela ne va plus de soi dans les zones qui comptent peu de diplômés de l’enseignement supérieur. Les leaders naturels de ces communautés – les gagnants de la méritocratie qui réussissent à l’école et vont dans des universités sélectives – les quittent en général définitivement peu après leur vingtième anniversaire.

Une véritable sortie de crise ne peut donc consister seulement à remettre l’économie sur les rails où elle était ; il s’agit de changer de voie. Aucune action ni prescription politique ne peut résoudre à elle seule les différents problèmes qu’affronte aujourd’hui la classe moyenne, mais nous pouvons améliorer la situation en combinant les approches destinées à doper la croissance et celles destinées à mieux en partager les fruits. La plupart des évolutions économiques profondes que la récession a révélées ou accélérées mettront des décennies à se déployer pleinement. Nous pouvons nous adapter, à condition de commencer maintenant.

Avant d’évoquer quelques propositions, il faut commencer par un réexamen de la manière dont la mondialisation affecte la société. En 2010, le McKinsey Global Institute publiait un rapport exposant en détail la puissance des multinationales américaines – et leur importance pour l’économie du pays. En 2007, les géants ayant leur siège aux États-Unis employaient 19 % des salariés du secteur privé, engrangeaient 25 % des bénéfices bruts et versaient 25 % des salaires. Ils justifiaient aussi des trois quarts des dépenses de R&D environ. Depuis 1990, ils ont aussi engendré 31 % de la croissance du PIB.

Malgré leur stature de colosse, les multinationales ont fait œuvre lilliputienne sur le plan de l’emploi. On leur doit 41 % des gains de productivité réalisés au cours des vingt dernières années, mais 11 % seulement des créations de postes. Et le tableau a pris encore plus mauvaise tournure dans la seconde moitié de la période : de 1999 à 2008, les multinationales américaines ont ainsi supprimé environ 1,9 million d’emplois aux États-Unis, mais en ont créé environ 2,4 millions à l’étranger, selon l’économiste Martin Sullivan. Ces chiffres sont porteurs de deux leçons. D’une part, nous ne pouvons pas faire comme si la mondialisation n’existait pas ou tourner le dos au libre-échange ; ce serait nous appauvrir. D’autre part, même si la prospérité des États-Unis est liée à la globalisation, la manière dont l’économie américaine s’est adaptée à l’interdépendance croissante a en partie mal tourné.

Depuis les années 1970, en particulier, le pays mise sur l’innovation permanente, en acceptant le transfert rapide de la production vers d’autres pays dès que les biens parviennent à maturité et que leur fabrication relève de la routine ; avec en filigrane l’idée que la création de biens et de services toujours plus nouveaux compense largement l’érosion. Cette stratégie s’est parfois avérée très payante. Dans les années 1990, elle a permis à l’économie de se développer très vite et de créer de nouveaux emplois de qualité du haut en bas de l’échelle pour remplacer les jobs perdus, entraînant une forte hausse des revenus pour la plupart des Américains. Mais, ces derniers temps, la mécanique s’est enrayée. Notamment, selon l’économiste Michael Mandel, parce que l’Amérique ne jouit plus du fruit de ses innovations aussi longtemps qu’autrefois. Les compétences, la R&D et le savoir-faire se déprécient aujourd’hui plus vite qu’il y a encore quinze ans, car la communication à l’échelle mondiale se fait plus rapidement, les liaisons sont plus souples et le capital humain plus répandu.

Dans ces conditions, les phases d’expansion sont plus éphémères que par le passé. Selon des prévisions officielles faites en 1999, 155 000 nouveaux emplois devaient être créés en dix ans, aux États-Unis, dans la production d’ordinateurs ; en réalité, 500 000 postes ont été détruits. Idem dans le domaine du traitement de données. Nous avons dès lors besoin de plus d’innovations qu’avant pour maintenir le taux de croissance.

Or nous avons assisté, dans les années 2000, à un ralentissement spectaculaire de l’innovation. C’est peut-être simple malchance – les véritables percées qui créent des catégories entières de biens et de services sont difficiles à prévoir, et les longues périodes d’aridité ne sont pas rares. Dans un livre récent, The Great Stagnation [« La grande stagnation »], l’économiste Tyler Cowen affirme que la science elle-même – ou du moins celle qui a des applications commerciales – progresse plus lentement depuis plusieurs décennies, et consomme pour ce faire de plus en plus de ressources.

L’Amérique jouit d’énormes atouts en matière d’innovation. Des centres névralgiques comme la Silicon Valley, le Triangle de la recherche en Caroline du Nord et la route 128 – le corridor high-tech du Massachusetts – sont difficiles à reproduire, et les États-Unis en comptent beaucoup. Les étudiants du monde entier continuent d’affluer dans le pays et, depuis quinze ans, les savants et ingénieurs étrangers qui passent leur doctorat en Amérique y restent plus longtemps. L’Amérique tient toujours le haut du pavé, à l’échelle mondiale, pour le nombre d’ingénieurs qualifiés, de scientifiques et de managers de haut niveau installés sur son territoire.

 

Priorité à l’investissement

Il reste à mieux exploiter ces atouts pour accélérer le rythme de l’innovation, notamment en donnant à l’investissement la priorité sur la consommation. Cela signifie, entre autres, que l’État et le secteur privé financent davantage tant la recherche fondamentale que la R&D. Edmund Phelps et Leo Tilman, professeurs à l’université Columbia, ont proposé la création d’une Banque nationale de l’innovation qui financerait les start-up les plus imaginatives, ou leur consentirait des prêts, en injectant plus d’argent que ne le ferait un fonds de capital-risque, et à un moindre coût. Écarter les obstacles bureaucratiques à l’innovation est aussi important que d’orienter vers elle plus de fonds publics. Il est toujours difficile de trouver le bon équilibre en matière de régulation, mais Michael Mandel suggère une règle empirique simple : pour les nouveaux secteurs émergents, qui sont à l’avant-garde de l’économie et peuvent engendrer de véritables vagues de croissance, mieux vaut une régulation légère permettant l’expérimentation créatrice. L’expansion rapide d’Internet dans les années 1990 est un bon exemple des avantages que cela présente pour un secteur dans l’enfance ; les technologies vertes, le sans-fil et les techniques de réseau social méritent peut-être aujourd’hui un traitement similaire.

Nous devons aussi nous efforcer de maintenir plus longtemps sur le territoire la production de nouveaux produits à forte valeur ajoutée. Les mesures protectionnistes sont souvent contre-productives. Mais un taux de change équitable peut faire la différence. Tout au long des années 2000 et aujourd’hui encore, la Chine a tout fait pour conserver une monnaie sous-évaluée face au dollar, au détriment l’industrie américaine. Nous devons exiger de Pékin un réajustement monétaire.

Étant donné certaines des tendances à l’œuvre sur le marché du travail depuis dix ans, parier sur la technologie, l’innovation et la mondialisation peut paraître aberrant. Et cette stratégie n’est évidemment pas une panacée. Mais, sans une économie dynamique et inventive, tous les horizons s’assombrissent. Pour les cadres supérieurs en particulier, la moindre valorisation de l’innovation et le retour à une croissance économique plus soutenue résoudraient bien des problèmes et relanceraient probablement la hausse des salaires. Cela étant, même en période d’expansion, il restera toujours des gens sans l’instruction et les compétences nécessaires pour réussir sur un marché pur et mondialisé, avec d’énormes réserves de main-d’œuvre dans les pays émergents. Même si la croissance est forte, c’est ce que nous ferons pour les Américains moyennement instruits qui décidera probablement du fait que les États-Unis restent ou non un pays de classes moyennes.

Durant les trois quarts du XXe siècle, écrivent les économistes Claudia Goldin et Lawrence Katz dans The Race Between Education and Technology [« La course entre instruction et technologie »], la plupart des Américains ont prospéré et les inégalités se sont réduites car le niveau de formation progressait plus vite encore que le progrès technologique ; le réservoir d’individus capables de tirer profit de ces avancées était donc toujours plus vaste, les autres restant relativement peu nombreux.

Il ne peut y avoir meilleur remède aux récents maux du pays que le développement des compétences dans l’ensemble de la population. À l’évidence, nous pouvons mieux faire. Environ 30 % des jeunes adultes achèvent aujourd’hui des études universitaires, mais ce chiffre est de 50 % pour les enfants de parents fortunés. En améliorant l’instruction primaire et secondaire, en favorisant la stabilité familiale et en facilitant l’accès à l’université sur le plan financier, nous pourrions sans doute, à terme, permettre à 50 % des Américains d’avoir un diplôme de l’enseignement supérieur. Cela étant, l’expérience de ces trente dernières années incite à penser que cette évolution sera lente et difficile : de 1979 à 2009, le pourcentage des 25-29 ans qui sont allés jusqu’au master est passé de 23,1 % à 30,6 %, soit 1 % de plus tous les quatre ans. Et en fin de compte, bien sûr, la proportion de diplômés de l’université risque de plafonner assez vite. Il fut un temps où l’école primaire était la pierre angulaire sur laquelle s’est construite une vaste classe moyenne en Amérique. Puis ce fut le lycée. L’université ne pourra peut-être jamais avoir une portée aussi universelle. En tout cas, l’enseignement supérieur ne saurait être la réponse unique aux malheurs de la classe moyenne dans les dix ou vingt prochaines années, puisque la plupart des ses membres ne seront pas titulaires d’un master ou de son équivalent.

L’un des aspects les plus pernicieux de la méritocratie telle que nous l’entendons aujourd’hui tient à cette façon que nous avons d’assimiler la valeur à la réussite scolaire, assortie de la conviction que les enfants qui ont des difficultés en classe ne peuvent s’attendre à réussir en dehors de l’école. Cette conception étriquée du potentiel humain dessert terriblement une grande partie de la population. Les bourses, les prêts et les crédits d’impôt accordés aux étudiants représentent environ 160 milliards de dollars par an ; en comparaison, l’ensemble des dépenses publiques en faveur de l’emploi et de la formation professionnelle atteignaient 7 milliards par an en 2004, soit un déclin de 75 % environ depuis 1978 en valeur corrigée de l’inflation.

Nous devons créer des voies d’accès à la classe moyenne qui ne passent pas par l’obtention d’un diplôme universitaire. De ce point de vue, comme le notent Ron Haskins et Isabel Sawhill dans Creating an Opportunity Society [« Créer une société du possible »], les career academies représentent une approche prometteuse : ces établissements qui accueillent de 100 à 150 élèves, au sein de lycées plus grands, proposent un cursus mélangeant programme classique et enseignements techniques conçus pour développer des compétences professionnelles. Quelque 2 500 académies fonctionnent déjà à travers le pays. L’enseignement professionnel a mauvaise réputation aux États-Unis, notamment parce qu’on le soupçonne souvent d’interdire l’accès aux études supérieures. En réalité, les élèves des career academies sont aussi nombreux que les autres lycéens à poursuivre ensuite un cursus universitaire. Et une récente étude montre que les hommes ayant suivi ce type de trajectoire gagnaient, en moyenne, nettement plus que ceux issus d’un lycée standard. Ils ont 33 % de chances en plus d’être mariés, et 36 % de risques en moins d’être des pères absentéistes.

Il faudrait étendre le système des career academies, tout comme les filières d’apprentissage et les autres programmes de ce genre. Car, même dans le pire des scénarios, les emplois « intermédiaires » ne sont pas près de disparaître. De nombreux postes du bâtiment et de l’industrie réapparaîtront (4). Et il existe énormément d’emplois à revenu moyen – ambulancier, aide-soignant, technicien en radiologie, plombier, etc. – que le libre-échange et la technologie ne peuvent remplacer. Or ces activités se développeront probablement. Une main-d’œuvre mieux formée, c’est une croissance plus rapide et plus efficace, des produits et des services de meilleure qualité, et des salaires plus élevés.

 

Petits boulots

Cela dit, l’évolution générale du marché du travail aux États-Unis incite à penser que les Américains, au cours des dix ou vingt prochaines années, devront plus souvent accepter des jobs traditionnellement peu qualifiés et mal payés. De 1999 à 2007, relève David Autor, la part des « petits boulots » sur le marché du travail a augmenté substantiellement. Et, en 2010, les trois quarts des créations de postes émanaient de secteurs où le salaire horaire moyen est inférieur à 15 dollars. L’un des principaux défis consistera dans les prochaines années à rendre plus sûrs et plus épanouissants les métiers du bas de l’échelle. Afin qu’ils ressemblent davantage à des emplois de la classe moyenne.

Quelle que soit l’évolution du taux de chômage à court et moyen terme, le problème à long terme ne sera pas le manque d’emplois. Le problème, c’est que la valeur marchande des postes peu ou moyennement qualifiés, et donc les salaires que les employeurs peuvent proposer pour les occuper, sera si faible que peu d’Américains les accepteront avec enthousiasme. Les mauvais emplois mal payés sont l’une des raisons pour lesquelles, en bas de l’échelle, tant de gens vont et viennent sur le marché du travail ; et cette instabilité engendre à son tour de graves problèmes sociaux et familiaux.

Les économistes américains, de gauche comme de droite, préconisent depuis longtemps de subventionner les emplois à bas salaires pour favoriser l’intégration sociale : une convention serait proposée à quiconque accepte un emploi, quel que soit son niveau de qualification. C’est d’ailleurs précisément ce que fait l’Earned Income Tax Credit, créé en 1975 et plusieurs fois remanié depuis. C’est le meilleur programme anti-pauvreté du pays, mais il s’adresse uniquement aux familles. Il nous faut soutenir davantage les travailleurs sans enfants à charge. C’est une question d’équité fondamentale. C’est aussi une façon de s’attaquer directement à certains des problèmes sociaux les plus graves en train d’éclore aux États-Unis. Mieux récompenser le travail, c’est encourager les jeunes les moins qualifiés – les hommes en particulier – à nouer très tôt des liens solides avec le monde du travail, et améliorer leurs perspectives. Avoir une meilleure situation financière les aiderait en outre à se marier. En tant que société, nous devrions nous soucier bien davantage de la réussite de la majorité des Américains que de l’ampleur des gains au sommet. Mais les inégalités extrêmes de revenus provoquent un clivage culturel malsain à court terme, et corrosif à long terme. Et les plus puissantes dynamiques économiques de notre temps continueront probablement à concentrer la fortune au sommet et à faire pression sur les couches intermédiaires. Il est difficile d’imaginer une réponse adéquate aux problèmes du moment qui ne passe pas par une redistribution des richesses.

Il semble inévitable d’augmenter un tant soit peu les impôts – sous une forme ou sous une autre. La tranche maximale d’imposition, de 91 % en 1960, est passée à 70 % en 1980, 50 % en 1986, et 39,6 % en 2000 ; elle est aujourd’hui de 35 %. Les dividendes sont imposés à 15 %. La taxe sur la plus-value immobilière a été supprimée. Les plus riches devraient payer beaucoup plus d’impôts qu’ils ne le font. Même une tranche maximale à 50 % pour les revenus à sept chiffres serait encore très inférieure au niveau atteint dans l’après-guerre.

Les riches ne le sont pas devenus en vivant en apesanteur. Le progrès technologique, la libéralisation des échanges, l’élargissement des marchés – et les politiques qui accompagnent cette évolution – profitent à certains et nuisent aux autres. La théorie économique est claire : les gagnants gagnent plus que ne perdent les perdants. Même en compensant entièrement les pertes de ceux qui souffrent de ces dynamiques, la société dans son ensemble y gagne encore. Ce précepte guide le gouvernement américain depuis trente ans. Mais, en pratique, les perdants sont rarement dédommagés, jamais entièrement et jamais pendant très longtemps.

Alors que les gagnants vivent plus que jamais à l’écart des perdants, l’idée de dédommager les pertes des seconds en puisant dans les poches des premiers rencontre une résistance farouche car cela irait à l’encontre d’une autre théorie économique, en décourageant les gagnants et en étouffant leur esprit d’entreprise ; on nous rappelle aussi que certains pourraient même quitter le pays. Au gré d’une sorte de valse-hésitation, sans doute inconsciente, de nombreux membres de l’élite ont soutenu les politiques en leur faveur, en faisant miroiter à la société des gains théoriques, puis ont écarté toute mesure permettant de les distribuer largement.

L’Amérique continue d’attirer les talents, pour des raisons qui vont bien au-delà du code des impôts ; et, si l’on en juge par les normes internationales, aucune des propositions fiscales faites ici ne serait une charge trop lourde pour les plus hauts revenus. Si quelques financiers choisissent de décamper dans un micro-État insulaire, en quête de la plus petite imposition possible, souhaitons-leur donc bonne chance.

Dans les discours politiques et dans les médias, l’« avenir de la classe moyenne » est souvent synonyme d’« avenir de l’Amérique ». Mais les deux ne se recoupent pas. La dimension de la classe moyenne n’a cessé de changer au fil du temps, tout comme les inégalités de revenus. L’après-guerre fut extraordinairement favorable à cette catégorie, mais cet heureux hasard est une anomalie historique, qui a peu de chances de se reproduire.

Mais si cette période fut exceptionnellement généreuse envers la classe moyenne, celle que nous vivons paraît exceptionnellement cruelle. Les principales dynamiques de notre époque créent naturellement la division ; sans un effort de grande ampleur pour les contenir, la polarisation économique et culturelle se poursuivra sans doute. Les catégories intermédiaires sont peut-être assez riches aujourd’hui pour affronter la bourrasque avec sérénité. La ploutonomie s’avérera peut-être stable à long terme. Mais quelle que soit leur classe sociale, bien peu d’Américains ont très envie de voir ça.

 

Cet article, tiré du livre de Don Peck, est paru dans The Atlantic en septembre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Etats-Unis – Une mauvaise leçon d’histoire

Les critiques n’y font rien : le dernier livre de l’animateur vedette de Fox News, Bill O’Reilly, se maintient aux premières places des ventes d’essais du New York Times. L’ouvrage, qui retrace les événements ayant conduit à l’assassinat d’Abraham Lincoln à Washington, a pourtant connu des débuts difficiles. Le Théâtre Ford, où le président fut abattu d’un coup de pistolet dans la nuque en 1865, a retiré l’ouvrage de sa librairie­ à la suite d’une critique soulignant ses nombreuses « erreurs factuelles », largement relayées dans la presse nationale. Mais les vrais défauts du livre sont ailleurs, estime le Christian Science Monitor, qui lui reproche d’être écrit dans le style des « contes moraux qu’affectionnent les grandes chaînes d’information : sensationnaliste, allusif et simpliste à l’extrême ».

Mexique – 1968, annus horribilis

Journaliste et écrivain, « Fabrizio Mejía Madrid est né en 1968, année emblématique et douloureuse de l’histoire mexicaine », rappelle le quotidien La Jornada en commentant le succès rencontré par l’ouvrage Díaz Ordaz. Ce fut en effet l’année des Jeux olympiques de Mexico ; celle, aussi, du massacre de Tlatelolco, quand l’armée, aux ordres du président Gustavo Díaz Ordaz, réprima dans le sang les manifestations étudiantes qui agitaient la capitale à quelques jours seulement de la cérémonie d’ouverture. Dans la biographie romancée qu’il publie du leader mexicain, Mejía Madrid brosse non seulement « le portrait, entre chronique et fiction, de celui qu’il considère comme un monstre, mais aussi des arcanes du pouvoir en général, et de ses coulisses, pas toujours fréquentables ».

Island la tortue

Tante Wanda veut me reprendre à la réserve pour l’été parce que Maman a replongé. Je lui dis que je suis assez grand pour me débrouiller tout seul, et elle me répond que 11 ans c’est pas un âge pour traîner dans les rues et que je ferais mieux de changer de ton parce que c’est une aînée et que les Indiens sont censés respecter leurs aînés. J’ai envie de lui dire qu’elle a que 19 ans et que mes amis pensent que c’est une MBAB (1) parce qu’elle a déjà deux gosses, mais je me retiens, je tourne ma casquette de base-ball sur le côté et je me rasseois sur le sofa, les bras croisés.

Quand ma tante finit par s’en aller en hochant la tête, je me lève pour me tirer vite fait, mais mon connard de p’tit frère, Francis, avec ses grosses lunettes rafistolées avec du Scotch et sa tortue débile à la main, demande s’il peut venir avec moi. Je lui dis : « Putain, ta gueule », mais c’est trop tard, Tata sort de la cuisine comme une furie, me montre ma chambre et me dis de faire mon sac.

Je regarde Francis en plissant les yeux et je lui dis que je suis 100 % gangster, alors que lui, c’est rien qu’un bouffon. J’ai envie de lui arracher sa tortue pour la balancer à la poubelle, mais il gueulerait tellement que ça vaut pas la peine. Je suis un Posse. Je vais filer par la fenêtre parce que je fais partie du gang des Indian Posse (2). Francis me suit dans notre chambre, je lui dis de sortir avec sa bestiole tarée avant qu’elle me donne des verrues.

« Island peut pas te donner de verrues, il répond. C’est les crapauds qui donnent des verrues. » Vous parlez d’un nom débile pour une tortue ! L’année dernière, quand Maman a arrêté de se shooter, elle est partie dans un trip tradition, elle a commencé à brûler de l’herbe aux bisons et à nous raconter des histoires comme quoi, pour les Indiens, le monde est construit sur la carapace d’une tortue, des conneries comme ça. C’est là que Francis a appelé sa tortue « Island » au lieu de Toby.

Comment le monde pourrait tenir sur le dos d’une tortue ? On s’en fout. Un gangster peut pas bâtir un empire sur le dos d’une tortue qui va à deux à l’heure, compris ? Les tortues, c’est bon pour la soupe, à la rigueur. Pas pour le business. Francis remet Island dans son aquarium vert dégueulasse qui pue comme un marécage, et il me fait un doigt d’honneur avant de sortir en courant trop vite pour que je puisse le frapper avec une godasse.

Il est temps de me bouger, alors j’ouvre la fenêtre en faisant le moins de bruit possible et, juste au moment où j’ai une jambe dehors, j’aperçois l’aquarium cradingue. Vite, j’attrape la tortue et je la glisse dans la poche de mon sweat à capuche, j’ai peur qu’elle me salope ce truc classe qui m’a coûté deux autoradios volés. Règle no 1 des gangs : toujours se faire respecter.

La capuche relevée, le visage caché pour pas être photographié par un flic en planque dans sa voiture banalisée, j’avance en chaloupant dans mon meilleur style Posse, jusqu’à Wolf et ses soldats assis sur leur escalier. Ils sifflent et ricanent en me voyant. Discrètement, j’essaie de voir si Wolf me regarde, mais il est complètement recroquevillé, ses longs bras autour de ses jambes, et il fixe le sol à ses pieds.

« Yo, visez un peu mini-Tupac (3) », dit le gros qu’on appelle Two Tone. Il est gros dans le genre baraqué, avec des grandes taches blanches sur sa figure foncée ; ça doit être la même maladie que Michael Jackson

« Qu’est-ce ça peut te foutre, sang-mêlé », je réponds. Les autres se tiennent le bide tellement ils rigolent. Two Tone se contente de me dévisager.

« Yo, dit Wolf quand ils ont repris leur souffle, je pense qu’il est prêt. » Il se lève et, je vous jure, il se redresse comme une de ces plantes magnifiques que j’ai vues un jour sur Nature Channel, celles qu’on voit pousser en accéléré. Il se déploie, comme dirait Tante Wanda. Il se déploie au soleil sous mes yeux, comme s’il y avait un trucage. Il est grand quand il se tient droit, et pas de blague, moi j’aime les meufs, mais le mot « beau » est le seul qui me vient quand je le vois. Deux longues nattes noires, qui pendent sur ses pectoraux, ses bras comme des cordes avec les veines en saillie. Je serre les bras dans mon sweat, je veux que mes veines ressortent, moi aussi. Il se retourne et passe à l’intérieur. Je le talonne. Two Tone aussi. Je suis encore jamais entré.

Il fait noir là-dedans et ça pue le shit. Toutes les fenêtres sont recouvertes de papier-alu. Planté dans un coin, Wolf regarde Two Tone compter les petits sachets en plastique remplis de poudre blanche. Quand il a terminé, il les recompte et les glisse dans un vieux paquet de Player’s Light. J’ai essayé d’apprendre à fumer tout seul, mais le tabac, putain, ça brûle les poumons.

Two Tone me tend le paquet. J’hésite une seconde avant de le prendre. J’ai volé des autoradios pour eux, j’ai guetté l’arrivée des flics pour eux, mais j’ai jamais été leur mule. Two Tone me dit à quel coin de rue je dois livrer, c’est juste à cinq cents mètres. Je hoche la tête, je me lèche les lèvres, et je prends. Le paquet est léger, mais plus lourd que j’imaginais.

Je fais demi-tour pour m’en aller mais je vois Wolf me faire signe. Je vais vers lui, j’ai envie de lever la tête pour le regarder dans les yeux, mais je fixe le sol.

« T’as un bel avenir, t’entends ? Foire pas ! » Je m’apprête à partir mais il tend le bras et me saisit l’épaule. « Mets ça dans ta poche », dit-il, en regardant le paquet de cigarettes. J’obéis, choqué de sentir la carapace froide de la tortue, Island. Je l’avais complètement oubliée. Elle bouge pas. J’ai envie de la sortir parce que j’ai peur qu’elle soit morte. Mais je peux pas faire ça devant Wolf. Je frotte la tortue pour la réchauffer. Rien. Je glisse le paquet sous Island, je lui prends la patte pour voir si elle va bien. Rien. Froide. Je vois déjà la tête de mon frangin quand je lui annoncerai la nouvelle. J’ai peur de me mettre à pleurer.

Je m’endurcis et j’acquiesce. « O.K. Je m’en occupe. » Il sourit, il a les dents si blanches.

J’aimerais que ce soit la nuit pour que personne me voie, mais il y a un beau soleil et je transpire dans mon sweat. Je suis à deux cents mètres maintenant, et à chaque pas j’ai l’impression qu’une main va m’attraper par-derrière. À chaque voiture qui passe, je crois que les flics viennent me choper. Island bouge toujours pas, même si je la tiens à deux mains dans ma poche pour tâcher de la réchauffer. Qu’est-ce que je vais dire à Francis ? À Tante Wanda ?

Droit devant, je vois trois voitures de police débouler, toutes sirènes hurlantes, et la flicaille qui en sort l’arme au poing, comme dans les films. Mais certains sont plus gros qu’au cinéma, il y en a même un qu’arrive pas à sortir son flingue de son étui. Je m’immobilise. Ils empoignent des gosses indiens sur les marches d’un immeuble, ils les plaquent à terre, ils leur foutent un pied sur la tête. Ceux à qui je suis censé donner le paquet.

Encore d’autres sirènes qui beuglent, et deux bagnoles qui freinent à côté de moi en faisant crisser les pneus. Sans savoir quoi faire d’autre, je me tourne contre le mur, je farfouille pour trouver le paquet de cigarettes et je cherche où le jeter. Mais je trouve que la carapace froide de la tortue. C’est elle que je sors de ma poche. Je sais pas pourquoi. Mes mains tremblent.

Verte et noire avec des anneaux rouges et jaunes, la carapace d’Island est jolie au soleil, même si elle commence à se craqueler par endroits. Elle doit être morte, la bestiole, avec sa tête et ses pattes bien au fond. Les flics parlent derrière moi. J’en entends un dire qu’il espère qu’un Peau-Rouge sortira un flingue pour pouvoir le crever.

Je murmure à Island « Réveille-toi, bichette », et comme si mes mots étaient magiques, elle sort lentement la tête. Elle a un bout de tissu collé à son bec. Elle cligne des yeux au soleil. La tortue entrouvre à peine la bouche et la referme. Elle a besoin d’eau. Je voudrais demander de l’aide aux flics, mais j’ai peur.

Je lui dis tout bas : « Continue à respirer, ma poulette. » Derrière moi, les flics parlent plus, et je sens leur regard. J’entends un bruit de cuir froissé, ils ont dû ramasser un truc. « Respire juste », je lui dis en levant une main pour rabattre ma capuche.

Moi aussi, maintenant, je cligne des yeux au soleil, quand je me tourne vers eux. J’essaie de bouger lentement, mais on dirait le film accéléré d’une fleur qui se déploie à la lumière. Pourtant c’est pas du cinéma, c’est moi, moi avec ma tortue, Island, je la leur montre du doigt et j’espère qu’ils comprennent.

 

Cette nouvelle est parue dans le Globe and Mail le 9 juillet 2011. Elle est inédite en français et a été traduite­ par Laurent Bury.