L’amour contre la mort

Son précédent roman, Zones humides (traduit aux éditions Anabet) avait défrayé la chronique il y a trois ans, avec 1,8 million d’exemplaires vendus. Charlotte Roche y faisait l’éloge du sexe « sale », des odeurs et des poils. L’Allemande vient de récidiver. Schoßgebete (« Prières à genoux »), son nouvel opus, a bénéficié outre-Rhin de la plus importante mise en place en librairie de l’histoire du pays, avec un premier tirage de 500 000 exemplaires. Depuis plus de trois mois, l’ouvrage est en tête des ventes. On y retrouve la puissance provocatrice de Zones humides : les vingt premières pages décrivent une fellation, la dernière une sodomie… Pourtant, « Schoßgebete est dix mille fois plus délicat, plus fin, plus profond que Zones humides. Il parvient paradoxalement à garder l’équilibre entre exhibitionnisme radical et extrême pudeur », estime Ljoma Mangold dans le Zeit.

Charlotte Roche y met en scène une certaine Elizabeth Kiehl, son alter ego. Comme elle, Elizabeth a la trentaine, un enfant, peu de soucis matériels, et vit avec un homme plus âgé. Elle tente d’être non seulement une mère parfaite, mais une compagne soucieuse de ne jamais laisser s’éteindre le désir. Cela passe notamment par des visites régulières au bordel, où le couple pimente son quotidien en s’ébattant avec une prostituée. « Dans notre société, note Mangold, plus personne ne reste longtemps avec quelqu’un. Dès que cela devient contraignant, on tourne le dos. Schoßgebete est un virulent  appel à l’ancrage, la sécurité, la confiance, la fidélité. » Moyennant quelques aménagements.

Autre point commun entre Charlotte et Elizabeth : le drame qu’a vécu l’auteure, qui devient celui de son héroïne. Ses trois frères ont péri dans un accident de voiture alors qu’ils se rendaient à son mariage. Ils auraient dû venir en avion, mais avaient pris la route pour pouvoir transporter la robe de mariée sans la froisser. Comment surmonter cette perte et vivre malgré la culpabilité ? Par le sexe. « La sexualité, c’est la vie. Elle est la meilleure, peut-être la seule réponse à la mort », renchérit Thomas Steinfeld dans le Süddeutsche Zeitung.

Mais cette façon de mêler éros et thanatos n’est pas du goût de tous les critiques. Christian Buß, dans le Spiegel, juge le procédé « grossier ». Et même Mangold, dans le très élogieux compte rendu qu’il fait de l’ouvrage pour le Zeit, reconnaît qu’il est parfois « un peu simpliste ».

Louis Chauvel : « Les classes moyennes françaises sont écartelées »

Faites-vous pour l’avenir des classes moyennes françaises un diagnostic aussi lugubre que Don Peck, dans son enquête parue dans The Atlantic et traduite dans le numéro de février de Books, pour les classes moyennes américaines ?

Le problème, en France, est que les classes moyennes tombent de plus haut. Dans les années 1990 encore, aussi bien chez les sociologues Henri Mendras et Alain Touraine que dans la vision d’un Jacques Delors, la question sociale était marquée par l’opposition suivante. D’un côté, les classes moyennes – deux Français sur trois, disait Giscard D’Estaing en 1977 – incarnaient le bel équilibre d’un confort intermédiaire, modeste et harmonieux. De l’autre, les extrêmes, à l’écart de ce monde parfait : les « nouveaux pauvres », qui en étaient exclus par le bas, et les privilégiés, qui en étaient exclus par le haut. Ce beau rêve des classes moyennes stables et équilibrées, qui frise l’idéal social d’Aristote ou de Confucius, se délite et laisse place à une réalité plus inquiétante : aujourd’hui, c’est au centre même de la société que nous mesurons des tensions nouvelles, qui ne sont pas  fantasmées et psychologiques, mais bien réelles.

Dans Les classes moyennes à la dérive, en 2006, j’ai utilisé la métaphore du morceau de sucre au fond de la tasse à café pour caractériser la dynamique sociale française : dans la partie haute du sucre, rien ne se passe, en apparence, alors que la déliquescence qui ronge les parties inférieures remonte progressivement par capillarité, et que tout l’édifice finira par s’écrouler si rien n’est fait.

En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard. Il nous a fallu dix années de chômage de masse pour détecter enfin, au milieu des années 1980, la « nouvelle pauvreté », et nous avons inventé le RMI en 1989 ; il couvre aujourd’hui un million de personnes. Il a fallu attendre le milieu des années 1990, et Emmanuel Todd, pour prendre conscience de la nouvelle fracture sociale – la rupture entre les classes populaires et les classes moyennes ; pour colmater la brèche, nous avons inventé la CMU (4 millions de bénéficiaires) et la Prime pour l’emploi (9 millions). Si nous allons au bout de cette logique, parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ?

C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis, comme le montre David Autor, du MIT. Il en résulte l’apparition d’un large sous-prolétariat exclu de l’« emploi décent », si l’on veut bien désigner ainsi le travail stable de niveau intermédiaire caractéristique de la société salariale des années 1970. D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. Cette stabilité serait une très bonne chose s’il s’agissait d’éviter les dégradations humaines et sociales liées à la pauvreté de masse telle qu’on peut l’observer dans des régions entières des Etats-Unis : Detroit, Baltimore ou Pittsburgh sont autant de noms qui évoquent l’horreur postindustrielle américaine. Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. Pour ne rien dire des affres d’un monde du travail qui, dans le public comme dans le privé, apparaît comme un lieu de maltraitance systémique, où le management semble parfois vouloir dégoûter les salariés.

Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (en ville, où sont les généralistes à 23 euros disponibles hors des heures de bureau et que la mutuelle remboursera intégralement ?), pour une retraite lointaine dont l’horizon s’éloigne à mesure que l’on s’en approche, pour un parc de logements sociaux où abondent les situations d’injustice flagrante. Si les mannes célestes de l’Etat pourvoyeur de bien-être allaient réellement, en France, dans le sens de la justice sociale, dans un pays qui redistribue 56% de son PIB, il n’y aurait pas de problème. Mais les classes moyennes n’y croient plus.

Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. Pour le salarié de niveau intermédiaire, le travail régulier, qualifié, inscrit dans le long terme, ne rapporte plus : en 1970, la seule possession d’un diplôme permettait de se loger sans l’aide de personne ; en 2012, quel que soit le milieu social, le soutien des parents reste essentiel pour les moins de 50 ans.  En définitive, beaucoup peinent à comprendre comment, dans un pays où la dépense publique est si forte, les difficultés sociales peuvent être aussi prégnantes. C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. Entre la retraite à 60 ans, les 35 heures, le décrochement du salaire net par rapport au vrai coût de la vie, et notamment du logement, l’explosion du coût des mutuelles, la difficulté croissante à se soigner ou accéder au logement social lorsqu’on n’a pas toute sa semaine pour soi, la figure du travailleur se rapproche de celle du martyr pour les membres concernés des classes moyennes.

Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Tels sont les reproches que les classes moyennes en souffrance adressent au système social contemporain (1). La décennie sera marquée par cette prise de conscience. Les Français ne deviendront jamais des Américains, mais les membres d’une société à statut (ce que les Etats-Unis ne seront jamais) privés de protection sociale.

La désindustrialisation touche-t-elle également la France de manière redoublée ?

Depuis trente ans, face à la révolution des transports maritimes et aériens qui a mis en concurrence directe des ouvriers à 2 000 dollars par mois avec des ouvriers à 100 dollars, les pays développés ont réagi très diversement. La stratégie implicite des Etats-Unis est très simple : ce défi n’est pas si grave tant que le travail reste au centre de tout, chose possible à condition de laisser filer les inégalités ; résultat, les Etats-Unis deviennent à la fois un pays hyper développé et un pays en développement. Et l’on voit des communautés urbaines opulentes jouir d’un bien-être de niveau helvétique alors qu’à quelques kilomètres de là, il est des quartiers où l’espérance de vie peut-être comparable à celle de certains pays africains. Les meilleures universités peuvent être des ilôts géographiques cotoyant les pires difficultés sociales. Surtout, pour les classes moyennes inférieures, le travail industriel, riche et qualifiant, parti au loin, est remplacé par un travail de service pauvre. Cette équation, intenable en France, fonctionne aux Etats-Unis parce la population est convaincue qu’il n’existe pas de sot métier pour qui sait en saisir les opportunités. Pour renouveler chaque fois le rêve américain, l’exemple du balayeur devenu manager ou P-DG est sans cesse rappelé. Evidemment, cet exemple n’a pas de réalité statistique très différente de celle qu’elle a en Europe, mais chaque nouvelle génération d’immigrant (des fondateurs aux Irlandais, puis des Italiens aux Hispaniques, et maintenant des Chinois aux Indiens) a eu plus que l’espoir de se faire une place au soleil.

Cela étant, bien sûr, une partie des Américains entretient le souvenir de l’âge d’or des classes moyennes dans les années 1950, une période qui a réellement existé, quand l’ouvrier presque analphabète pouvait devenir technicien et avait la quasi-certitude de pouvoir envoyer ses enfants à l’Université. Cette mémoire d’un âge d’or perdu se transmet, en Amérique, sur plusieurs générations. Depuis les années 1970 et la mise en concurrence de l’ouvrier américain avec celui des pays à bas salaire, les Etats-Unis ont maintenu l’hypothèse que le marché permettrait spontanément la conversion du mécanicien automobile en mécanicien d’aviation ou en spécialiste de la logistique. En réalité, autour de Detroit, Flint, Cleveland, Philadelphie et tant d’autres villes industrielles, des banlieues de toutes appartenances ethniques sont devenues des déserts économiques peuplés d’une humanité en deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier. L’anthropologue Katherine Newman, dans son livre Falling from Grace (« déchoir »), paru en 1999, décrivait ainsi fort bien l’expérience d’individus confrontés à la déchéance sociale. Une moitié de la population parvient à sortir grandie de l’épreuve, mais pas l’autre.

Le problème américain est d’abord celui de l’accumulation des « déchets humains » sur l’ensemble du territoire : l’expression est celle du sociologue danois Gösta Esping-Andersen qui par un esprit de dérision peu politiquement correct caractérisait ainsi (« Human Waste ») la tendance à l’exclusion de masse de certaines sociétés ultracompétitives (2). En effet, ce souci n’est pas tant celui des cols bleus en reconversion que celui des contremaîtres et de nombreux techniciens qui, par définition, doivent suivre leurs ouvriers ; que se passe-t-il lorsque les chaînes de production partent pour Shanghaï ou Bangkok ? Malgré toutes les horreurs sociales qui s’ensuivent, le système américain tient encore et semble disposer de capacités de rebond que nous avons vu à l’œuvre dans les années 1990, alors que l’Europe s’enfonçait dans le marasme. Et cela s’explique, précisément, par le caractère omniprésent et central du travail et de l’éthique du travail dans le système. Même à bon marché, le « job » est un espace où le salarié conquiert sa fierté, phénomène que nous ne connaissons pas dans les mêmes conditions en France.

Chez nous, le travail est avant tout un lieu de conflit, de rapport de force, de souffrance, de maltraitance, et de paiement de cotisations sociales. Dans l’espace public, après sa journée, le salarié doit rentrer chez lui et surtout ne pas la ramener « parce qu’il y a des gens bien plus à plaindre », comme le chômeur et le retraité pauvre, et d’autres bien plus dignes, comme l’artiste et l’étudiant à vie.

La réponse américaine à la globalisation (la concurrence marchande) a en effet deux grands concurrents, grands par l’esprit sinon par la taille. La stratégie suédoise consiste à re-former les adultes tout au long de la vie, en particulier les travailleurs des secteurs les plus exposés. Dans le régime nordique, l’investissement dans le travailleur tout au long de la vie n’est pas un vain mot. « Donnez une subvention et le travailleur mangera quelques jours, donnez une vraie formation et il travaillera toujours », pour paraphraser un célèbre dicton chinois. Ce système va de pair avec l’emploi jusqu’à 67 ans pour la grande majorité de la population, et l’intégration des jeunes dans le monde du travail dès l’âge de 18 ans. La stratégie française consiste, quant à elle, à rendre la vie hors du travail tout à la fois possible et même plutôt agréable par rapport aux tensions, anxiétés, humiliations vécues par le travailleur : « On commence tard, on finit tôt (pour l’instant), mais entre les deux, qu’est-ce que l’on souffre ! », persiflait justement Brice Courturier sur France Culture. La droite favorise, par sa politique fiscale, le legs, le rendement de long terme, la rente patrimoniale ; la gauche a favorisé la retraite. Nous avons transformé l’économie française en une industrie du loisir où la souffrance qui n’a pas de nom est celle du travailleur qui subventionne tout cela. Tant qu’il le peut.

Le problème crucial de la désindustrialisation est que les sources de valeur ajoutée qui alimentent notre système se raréfient : l’aéronautique, l’agroalimentaire, le TGV, peut-être ; mais le nucléaire, l’informatique, l’automobile et bien d’autres secteurs de pointe en 1970 mettent en évidence le fait que notre avance passée n’est en rien gage d’avenir. Le manque d’investissement dans ces secteurs, tout comme le manque de développement de logements de qualité, est un exemple parmi d’autres des difficultés de notre société de rente à développer le travail créatif et utile de demain.

Le problème du déclassement des hommes touche-t-il la France aussi fortement qu’il touche les Etats-Unis ?

Le modèle de la société industrielle des années 1950 était celui de la sociologie de Talcott Parsons : les hommes à l’usine pour la production, les femmes à la maison pour la reproduction. Cette société etait inégalitaire et choquante, mais ce n’est pas une raison pour être aveugles aux maux qui se developpent lorsqu’on redistribue des places rares dans une société en stagnation. La nouvelle donne met sous très forte pression les hommes, en particulier ceux des jeunes générations, qui peuvent monter nettement plus haut, mais peuvent aussi descendre nettement plus bas que les femmes. Aux Etats-Unis, le débat sur la sociologie masculiniste (à côté des études féministes) a déjà permis quelques avancées dans cette direction de recherche. Un véritable humanisme ne peut faire l’économie d’un examen de la souffrance typiquement masculine de notre époque, que l’on comprend mieux lorsqu’on analyse le suicide, l’état de santé ou l’espérance de vie, ou encore le mal-être masculin que distille notre temps. Il ne suffit pas de dire que les hommes, par leur violence ou leurs difficultes psychologiques, l’ont bien cherché et n’ont que ce qu’ils méritent.

En France, si nous regardons les choses en face, il faut souligner que le statut social des femmes a progressé en moyenne, et qu’en période de stagnation générale, le progrès des unes exige la régression de certains autres. En dehors du sommet de l’échelle (grandes écoles, grandes entreprises, grande politique), l’âge d’or masculin est derrière nous : emploi stable, à vie, porteur d’identité et fortement statutaire, avec un bon revenu qui couvre les besoins de toute la famille, tout cela est plus que menacé. Dans la concurrence entre les sexes, les hommes cherchent ces emplois au sens fort qui existent de moins en moins, s’enferment dans des secteurs en forme d’impasse jusqu’au licenciement final où le chômage de longue durée les attend. Les femmes « acceptent » plus facilement des « jobs » de transition, plus informels, plus modestes mais aussi parfois porteurs de plus d’opportunités futures, de savoir-faire et de savoir-être. Dans les années 1970, les femmes ont été les premières victimes du chômage ; aujourd’hui, ce n’est plus aussi clair.

Bien des hommes regrettent en silence les temps anciens, intériorisent une frustration qui ne peut s’exprimer, dans un mouvement indicible et donc d’une violence décuplée, et l’on voit alors prendre racine les germes de l’anomie. Deshérence, incapacité à assumer des rôles anciens qui leurs sont encore réclamés, frustrations porteuses de violence, suicide, sont des figures de la génération masculine frappée par la désindustrialisation. Il existe un malaise spécifiquement masculin qui n’est pas réellement pris en compte, une déstabilisation des rôles que les jeunes hommes anticipent de plus en plus tôt avec un mal-être adolescent particulièrement différencié selon les sexes. Je le répète, le haut des classes moyennes échappe encore à cette tendance, qui la rattrapera sans doute. Mais, dans la mesure où les hommes et les femmes se rencontrent pour fonder la majorité des familles, la souffrance de l’un devient celle de tous. Aujourd’hui, en France, dès l’age de 10 ans, un quart des jeunes vivent sans père au domicile, le double de ce que nous connaissions voila trente ans. A suivre les courbes, nous allons bien en direction de ce que connaît la société américaine depuis des décennies, où l’on prévoit pour 2025 qu’une majorité absolue de jeunes américains sera sans père à domicile. Mieux vaut vivre seul que mal accompagné, mais quelles en sont les véritables conséquences ? Les familles monoparentales sont en moyenne plus pauvres en argent et en temps ; la sécurité économique du foyer est plus fragile, puisque le revenu d’un seul adulte doit pourvoir à tout. Dans les milieux qui possèdent vraiment du patrimoine et un statut social inattaquable, le modèle de la famille décomposée est coûteux mais envisageable. Dans les classes populaires, il s’agit des situations typiques de pauvreté, mais l’Etat-providence s’est adapté de facon à prendre le relais. Dans les classes intermediaires du salariat, il va avec des tensions extrêmes. Les femmes des classes moyennes pourraient bien être les victimes collatérales de l’effondrement des hommes des classes moyennes. Ces difficultés d’abord vécues en bas de l’édifice social tendent aujourd’hui à se développer dans des milieux qui ont certes plus de ressources mais pas tant que cela non plus. Pour l’instant, au sommet de la société, comme sur le morceau de sucre, tout va bien.

Jusqu’à présent, le déclin des classes moyennes françaises s’exprimait surtout en termes de déclassement générationnel. Risque-t-il de s’étendre aux plus âgés ?

C’est écrit : l’âge d’or des retraites se termine. Les générations ayant disposé de carrières complètes à bon taux de cotisation sont déjà pensionnées et les quinquagénaires d’aujourd’hui forment les bataillons d’une future armée de vieux pauvres en 2020. La crise touchera les jeunes et les moins jeunes, et pendant encore une dizaine d’années, les retraites des générations nées en 1940 permettront de pallier les difficultés de deux générations, tout comme la retraite de réversion de l’arrière grand-mère veuve de mineur de fond permet aujourd’hui, à Bully-les-Mines, à plusieurs générations de survivre. Mais ce regime social n’est pas soutenable.

Les classes moyennes risquent-elles de « décrocher » de la communauté politique ?

Ici, l’argument des classes doit se combiner avec celui des générations. Le système politique français est constitué de jeunes trentenaires de 1981 qui sont de jeunes sexagénaires aujourd’hui ; des gens généralement issus de la base, du syndicalisme, de la politique au local, notamment dans la fonction publique. D’ici à 2017, ils se représenteront, pour la plupart. Ensuite, nous avons un grand vide générationnel : il n’y a pas de relais ni de successeurs prévus. Nous assisterons vraisemblablement à l’émergence d’une classe politique d’héritiers et d’héritières de circonscriptions familiales, dont le sport préféré pourrait être la braderie de concessions de services publics au profit de proches ; et à l’émergence d’un parti ni droite, ni gauche, ni centre, ni FN, une sorte de parti justicialiste à forte teneur populiste et démagogique, qui surfera sur l’ensemble des thèmes de l’indignation, qui ne manqueront pas de fleurir dans une société en crise profonde, marquée par la décomposition d’une classe moyenne en détresse. La société francaise emprunterait en somme une voie argentine.

Est-il trop tard pour réagir ?

Je reste persuadé que produire et créer sont des éléments essentiels à la construction d’une identité humaine ascendante et au progrès. Le travail est donc le principal support d’une identité politique et sociale dans une démocratie de citoyens naissant égaux en droit. Depuis que la droite avantage la rente et la gauche la retraite, nous avons perdu ce fondement de la construction des classes moyennes. Renouer avec l’investissement productif, que ce soit dans le logement ou dans les activités scientifiques et techniques les plus élaborées, est la seule manière de se donner les moyens d’un avenir économique soutenable. Les élites asiatiques l’ont bien compris, comme le montre Niall Ferguson dans son dernier livre, Civilization. C’est à notre tour de fumer l’opium et de chercher l’ataraxie. Vous vous souvenez du mythe du mandarin chinois dans Le Père Goriot, de Balzac, qui l’empruntait à Chateaubriand (tout en citant Rousseau) ? Imaginez que vous deviez faire fortune ici-même pourvu qu’au même moment, un mandarin en Chine dût en mourir ! Qui donc hésiterait ? Et c’est un peu ce que nous avons fait à la Chine du XIXe siècle. Deux-cents ans après, c’est au tour des enfants du mandarin chinois d’accéder aux classes moyennes, s’il le faut au prix du bien-être de celles d’ici. Est-il immoral qu’ils n’hésitent pas plus que nous, et s’en donnent les moyens, par leur travail, leur goût des sciences et même de la culture ? La renaissance ici est possible, mais elle exige une politique de l’investissement dans le travail.

Propos recueillis par Sandrine Tolotti

1. On peut lire sur ce sujet Le Déclassement, de Camille Peugny (Grasset, 2010).

2. Louis Chauvel fait référence au livre Les trois mondes de l’Etat-Providence (PUF). Sur le travail de Gosta Esping-Andersen, lire notre dossier « Y a-t-il un bon niveau d’inégalité sociale ? », p. 36, Books n°17, novembre 2010.

 

Louis Chauvel est sociologue et professeur à Sciences-Po. Célèbre pour ses travaux sur les inégalités de générations et sur les classes sociales, il a largement contribué au lancement du débat national sur le malaise des classes moyennes avec Les Classes moyennes à la dérive, en 2006. 

Trois femmes souffrantes

L’intrigue du nouveau roman de Chi Li, « Sa ville », s’articule autour de trois époques et de trois femmes dont les destins s’entrecroisent, dessinant les contours d’un univers fait des souffrances qu’engendrent le mariage et des conflits de génération. Reste qu’entre « Mi Jie, la millionnaire, Feng Chun, la belle-sœur éduquée et employée de bureau qui quitte son mari dans un accès de colère et se voit réduite à cirer des chaussures, et la belle-mère de Mi Jie, qui incarne la bourgeoisie établie, se tissent peu à peu des rapports d’entraide et s’installe une compréhension tacite qui leur permet de supporter le quotidien et de continuer à vivre au rythme du Yangzi », écrit le China Writer.

Fais dodo, put**n !

« Les chats et les chatons / les agneaux et les moutons / tout le monde fait dodo / ALORS TOI AUSSI, MERDE ! » Comme le savent tous les parents, le coucher du petit dernier vire parfois au cauchemar. Épuisé par les nuits blanches que lui fait vivre sa fille, le jeune écrivain américain Adam Mansbach a fait de cette réalité le thème de Go the F**k to Sleep. Parodiant les comptines traditionnelles avec un humour corrosif, il brocarde au passage le good parenting, devenu l’un des piliers de la société américaine. L’ouvrage s’est hissé « en tête  des bestsellers du New York Times dès sa première semaine de parution », rapporte Mary Elisabeth Williams sur Salon.com. « Avec un tirage spectaculaire de 300 000 exemplaires, les droits pour son adaptation au cinéma sont déjà vendus. »

Miniatures arabes

Très prisés aujourd’hui encore par les lecteurs arabes, qui n’hésitent pas à les déclamer en public, les Maqamat sont de courts récits en prose rythmée et même rimée. Ils trouvent leur origine chez le Persan Al-Hamadhânî. Ce linguiste, écrivain et poète qui vécut à la fin du Xe siècle « a fondé un genre très fécond, ouvrant la porte à bien d’autres auteurs après lui », rappelle le journaliste Rifaat Al-Allan du quotidien jordanien Al-Rai. Les cinquante-deux saynètes ou « séances » (comme on traduit généralement Maqamat) que regroupe ce recueil, dont Actes Sud propose une traduction intégrale, racontent la vie, les villes et les mœurs de son époque. Originaire de Ha­madhan (l’antique Ecbatane), d’où vient son nom, Hamadhânî appartenait à une famille d’érudits d’origine arabe installée dans cette ancienne capitale de l’Empire perse. « Il était fier de son appartenance et possédait les deux cultures perse et arabe dont il connaissait à fond les littératures », rapporte Al-Allan. Cette réédition est l’occasion de redécouvrir ces « séances raffinées » dont parlait l’Égyptien Mohamad Abdo, grand réformateur musulman mort en 1905, et grand amateur de ces « poèmes élégants et profonds, au style séduisant ».

Les extraterrestres de Bruxelles

Dans Le Doux Monstre de Bruxelles, Hans Magnus Enzensberger sonne la charge contre le Léviathan européen. L’écrivain salue le processus d’unification, qui a offert six décennies de paix au continent, mais voue aux gémonies la bureaucratie qui en est issue. « C’est comme si un peuple d’extraterrestres avait débarqué sur notre planète en toute discrétion et avait commencé par assujettir l’Europe, peut-être parce ses habitants étaient particulièrement prospères. Ces extraterrestres, ce sont les technocrates », commente le Frank­furter Allgemeine Zeitung.

Il ne verse pas pour autant dans le populisme facile. « Il s’est soigneusement documenté et énumère des faits, accumule les indices, comme dans une enquête criminelle. » Parmi les règles ubuesques qu’il relève, celles qui entendent décider de la forme des concombres ou de la couleur des poireaux. Pour Martin Meyer de la Neue Zürcher Zeitung, l’ouvrage s’inscrit « dans le sillage des mises en garde de Hannah Arendt contre une bureaucratie qui, en voulant réduire la complexité, crée des complexités plus inextricables encore ».

Entretien avec Jacques de Decker : Richard Wagner

Pourquoi l’homme de lettres et de théâtre que vous êtes s’est-il intéressé d’aussi près à Richard Wagner, le plus grand des compositeurs romantiques ?

Richard Wagner, né en 1813 et mort en 1883, est avant tout, par-delà son génie musical, un dramaturge : un des plus grands, non seulement du XIXe siècle allemand, mais de tous les temps. C’est fondamental pour comprendre les raisons profondes de cette biographie de Wagner. J’ai eu, d’autre part, un véritable coup de foudre pour le deuxième acte de son Tristan et Yseut lorsque j’ai vu cet opéra. J’ai assisté là à la représentation de la beauté pure ! Je me suis alors dit, secrètement, mais qui peut bien donc être cet homme capable de réaliser pareil chef-d’œuvre ? Comment une chose aussi fabuleuse a-t-elle pu surgir d’un cerveau humain ? C’est d’ailleurs là la formule qu’a utilisée Verdi, immense compositeur d’opéras italiens, à la mort de Wagner, dont il était pourtant le principal rival sur le plan musical, lorsqu’il lui a rendu hommage.

Pensez-vous que ce deuxième acte de Tristan et Yseut soit à ce point sublime ?

Il y a d’autres grandes partitions musicales chez Wagner, mais dans le cas précis du deuxième acte de cet opéra, il y a là une sorte de perfection : la perfection du rapport entre le fond et la forme. Nous assistons là à un orgasme d’une heure et dix minutes : une évocation mimétique de la jouissance, unique dans les annales de l’Art ! Ce moment musical m’a bouleversé, subjugué. C’est là, instantanément, que j’ai décidé, sans être pourtant musicologue, de consacrer un livre, sous forme de biographie, à Richard Wagner.

Cette question que vous vous êtes posée, à l’instar de Verdi, à propos de Wagner, est aussi celle que s’est autrefois posée Stefan Zweig à l’égard de Nietzsche : « comment une pensée aussi prodigieuse, puissante et titanesque, a-t-elle pu naître dans un cerveau humain », se demande-t-il dans l'essai qu'il lui consacre.

Cela reste l’un des grands et insondables mystères de la création artistique ! Mais je suis néanmoins, en ce qui me concerne, en pays de connaissance avec Wagner. Je me suis tout de suite senti, dès mes premières recherches biographiques, familier avec lui. Car le petit Richard était, en réalité, un garçon vivant, aux côtés de son père et de ses sœurs, puis de son beau-père, dans un milieu de gens de théâtre, dont il fréquentait assidûment les coulisses. Lui-même, enfant, écrivait des pièces. Et à l’âge de quatre ou cinq ans, il  se voulait déjà metteur en scène. Wagner, jeune enfant, sentait donc déjà, en lui, le théâtre.

Wagner serait donc né, en fait, dramaturge ?

Absolument ! Mais comme il était alors déjà très ambitieux, il voulait faire aussi bien que les plus grands. Le premier de ces dramaturges auquel il s’est mesuré, c’est Shakespeare. Il écrit donc, c’est sa première pièce, une parodie involontaire de Hamlet. Sa famille, très avertie et cultivée, ne le prend cependant pas au sérieux. Elle en rit même, et le ridiculise. Telle est la raison pour laquelle, humilié et se sachant moins doué, comparé à ce monument inégalable, en matière de théâtre, qu’est Shakespeare, il décidera alors de devenir le plus grand en un domaine artistique où il n’existe pas de concurrent aussi redoutable et incontesté : l’opéra, précisément, qui allie théâtre et musique. Wagner, à l’origine auteur de théâtre, mais incapable de rivaliser avec Shakespeare, va donc décider – c’est cela son premier et véritable projet artistique – de donner une dimension supérieure, à travers la musique, à sa forme dramatique, qu’il va transcender. C’est cela la genèse du génie wagnérien : il écrira toujours ses livrets, d’après des histoires empruntées aux mythes et légendes de l’imaginaire germanique (voir ses opéras Lohengrin, Parsifal, Tannhäuser, Der Ring des Nibelungen), puis les mettra en musique et en scène, jusqu’à se faire construire, quelques années plus tard, un théâtre à sa seule gloire et (dé)mesure : celui de Bayreuth, bâtit avec les deniers de son protecteur et mécène, Louis II de Bavière.

L’art de Wagner est donc, en ce sens-là, un art total ?

C’est là une excellente définition, en même temps qu’un très bon résumé du génie wagnérien, unique en son genre : il allie écriture, musique et théâtre ! Mais, au départ, Wagner est d’abord poète. La poésie est, chez lui, innée, tandis que la musique, il l’apprend, sur le clavier d’un petit piano.

Ses mises en scène théâtrales, la disposition de ses personnages dans l’espace, s’inspirent d’ailleurs du théâtre grec antique.

Exact ! Il a des intuitions scénographiques et architecturales qui, en rupture avec le théâtre classique, s’inspirent directement du théâtre grec. C’est là l’un des éléments qu’il a en commun avec les autres grands romantiques allemands, dont des philosophes tels que Hegel et Schelling, des écrivains tels que Goethe et Schiller, ou l’historien et archéologue Winckelmann. Le théâtre grec représente, pour Wagner, deux points essentiels à l’élaboration de ses propres opéras : le recours aux grands thèmes mythologiques, et la référence aux grandes tragédies existentielles. C’était là un de ses rêves : reconstituer, via la mythologie germanique, l’expérience de la tragédie grecque, pour mieux se mesurer ensuite à elle.

La manière dont il conçoit l’espace où se tient le public est, lui aussi, d’inspiration grecque…

Oui. C’est à Riga, aujourd’hui capitale de la Lettonie, qu’il réalise que le théâtre, dont on lui avait confié la direction, correspond, dans la disposition du public, à ses vœux : un théâtre en hémicycle, où la place du spectateur est démocratique, et non pas un théâtre à l’italienne, avec un parterre et des balcons correspondant, implicitement, à une hiérarchie sociale. Wagner ne veut pas cela : il souhaite, au contraire, que tout le monde soit à égalité devant le plateau. C’était là, pour lui, une obsession d’ordre politique, sinon idéologique. Il y découvre aussi une scène, avec son appareillage technique et mécanique, où la fosse d’orchestre est la moins visible possible : ce qu’il va restaurer, dans son propre théâtre, à Bayreuth, qu’il va adorer. C’était là, pour lui, un lieu de bonheur !

Sa confrontation, sur le plan des idées, avec des penseurs aussi importants que Nietzsche et Schopenhauer ne manque pas non plus d’intérêt.

Effectivement. Sa relation conflictuelle avec Nietzsche est assez connue. Mais, en ce qui concerne Schopenhauer, le titre même de son principal ouvrage, Le monde comme volonté et comme représentation, est extrêmement révélateur : ses deux composantes fondamentales, la volonté et la représentation, expliquent la démarche de Wagner. Il y a d’abord cette volonté inexpugnable, ce puissant désir d’aller jusqu’au bout de son propos, et qu’il va réaliser, plus que tout autre musicien, avec sa Tétralogie. Et puis, s’il y a un artiste qui est dans la question de la représentation, c’est bien Wagner. Il y a en outre, tant dans l’œuvre philosophique de Schopenhauer que dans l’œuvre musicale de Wagner, une extraordinaire amplitude.

La relation de Wagner à quelques-unes des principales idées philosophiques de ce temps-là s’avère déterminante pour comprendre en profondeur l’esprit wagnérien !

Absolument ! Une chose me paraît évidente : c’est que la Tétralogie wagnérienne, et en particulier une œuvre comme L’Or du Rhin, peut se lire, avant tout, comme une critique du capitalisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Wagner fut, très tôt, un fervent lecteur de Proudhon, de Bakounine et de Marx. Car Wagner, contrairement à l’exploitation honteuse qu’en feront plus tard les nazis, a une sensibilité de gauche, dotée d’une pensée proche du socialisme libertaire, sinon de l’anarchie. Wagner, né au crépuscule de l’épopée napoléonienne, est un véritable révolutionnaire. L’épisode de sa rencontre avec Bakounine constitue, de ce point de vue-là, une des grandes expériences, avec son exil (en Suisse, en Italie et en France), de sa vie !

Propos recueillis par Daniel Salvatore Schiffer

Le fantasme de la femme orientale

« L’Orient est l’Orient, et l’Occident est l’Occident ; jamais ils ne se rencontreront », écrivait Rudyard Kipling. À tort. Car il existe au moins un terrain où les deux civilisations se mêlent avec enthousiasme, nous dit aujour­d’hui Richard Bernstein : le lit. Selon ce fin connaisseur de l’Asie (longtemps correspondant de Time à Pékin), le mâle occidental a une prédilection particulière « pour les femmes asiatiques, sans hanches ni fesses, dont les seins ressemblent plus à des prunes qu’à des melons ». Mais aussi pour les beautés d’Arabie, d’Afghanistan ou de Somalie qui, toutes, entrent dans sa définition très large de la « femme orientale ».

L’amour de l’exotisme ne date pas d’aujourd’hui : Marco Polo célèbre déjà les petites servantes parfumées des bains de Hangzhou ; Flaubert n’a pas assez de mots pour dire les sortilèges nocturnes des courtisanes d’Égypte ; et Richard Burton – fameux explorateur anglais du XIXe siècle, à qui l’on doit les premières traductions non expurgées du Kâma-sûtra et des Mille et Une Nuits – se trouble au souvenir d’Éthiopiennes capables de propulser les hommes au septième ciel « non en bougeant ou se tortillant », mais par d’habiles succions de leurs parois vaginales exceptionnellement musclées… Bref, le sexe lointain « a sa propre mystique », constate Colin Thubron dans la New York Review of Books. Mais il a aussi des relents de harem, d’esclavage et de prostitution, qui font de ce sujet un terrain « miné par une foule de considérations dérangeantes sur la race, le pouvoir, la sexualité, le genre et l’histoire », écrit Laura Miller sur le site Salon.

Bernstein en traite, dit-elle, « avec une subtilité qu’étaye une érudition impeccable », mais son propos n’est pas entièrement clair. Il prend parfois des tournures apologétiques qui ont mis le feu aux poudres – un critique de Slate allant jusqu’à dénoncer « l’odeur de testostérone et de vieux sperme qui imprègne les pages du livre ».

 

La conquête de la femme orientale

Prenant le contre-pied des théories d’Edward Said sur la construction par les Occidentaux d’un Orient imaginaire, Bernstein pense que la « vision érotisée de l’Orient contient un fond substantiel de vérité » ; qu’au cours de l’histoire les hommes occidentaux ont eu – et conservent par endroits – « un avantage dans la conquête des Orientales ». Cela tiendrait au fait que les femmes d’Asie, d’Afrique et du monde arabe ont pu, dans certains cas, « développer avec eux des relations moins marquées par le patriarcat qu’avec leurs compatriotes », explique Miller. En contrepartie de quoi les hommes blancs jouissaient de mille plaisirs inimaginables dans le contexte de « morale sexuellement répressive » de l’Occident chrétien – à mille lieues de ces cultures orientales où l’on « dissociait le sexe aussi bien de l’amour que du péché », souligne Thubron.

Vu sous cet angle, chacun, hommes colons et femmes autochtones, pouvait trouver intérêt à s’unir. Le problème, écrit Miller, c’est qu’« il n’y eut jamais vraiment un moment de l’histoire où cet échange put fonctionner ». En tout cas pas suivant la logique « gagnant-gagnante » de Bernstein. D’abord parce que, jusqu’aux grandes révolutions féministes, les hommes européens (ou américains) « ne traitaient pas mieux les femmes que ne le faisaient leurs homologues asiatiques » ou autres ; ensuite parce que, dans les « cultures de harem » chères à l’auteur – qui décrit ainsi des sociétés autorisant la polygamie, le concubinage et la prostitution –, « les femmes vivaient comme des esclaves et n’avaient aucunement droit de décider de leur vie, encore moins de leurs pratiques et de leurs partenaires sexuels ». Bernstein n’ignore rien de tout cela, mais, regrette Miller, « il demande constamment au lecteur de mettre de côté ses objections concernant l’impuissance absolue des actrices de cette prétendue libération, afin de mesurer à quel point elle dut être émancipatrice pour les hommes ».

L’Europe des juges

L’Europe existe-t-elle ? Question rémanente, ressurgie à l’occasion de la crise financière avec en filigrane le maintien de l’euro. La question sonne juste, quand on se pose les questions de qui décide, de la place du citoyen européen dans la décision politique. La question devient plus incertaine, plus indécise quand on accède aux rouages de l’Europe, à son fonctionnement quotidien. La visibilité de ce fonctionnement est à Bruxelles. Il faut consulter le listing des réunions affiché tel jour à l’entrée d’un des centres de conférence utilisés par la Commission, le centre Alfred Borschette, du nom d’un commissaire oublié : De la sécurité nucléaire aux statistiques de la criminalité, en passant par les travaux du comité sectoriel de l’électricité, sans oublier une formation sur la citoyenneté européenne et l’interopérabilité des systèmes ferroviaires, ainsi que le groupe de travail sur les relations Europe-Vietnam. Tous les jours, le tableau change. La gamme de réunions est immense, fascinante par sa variété et la multiplicité des professionnels qui défilent provenant des quatre coins de l’Europe. Peut on imaginer un instant, un arrêt de cette machine, le « détricotage » de ces milliers de réseaux, de contacts, d’ententes, de règlements, de protocoles ? La machine est trop forte, les besoins sans cesse renouvelés ; la moindre petite décision d’un Conseil des ministres n’est que le produit de cette machine avant de la faire rebondir un tant soit peu vers de nouveaux champs de travail. Des pans entiers de l’activité sociale, économique, éducative, de services s’harmonisent de manière presque automatique. Ainsi, la presse de ces derniers jours relatait la naissance d’un organisme basé à Bruxelles, destiné à réguler les réseaux d’électricité en Europe afin d’éviter les ruptures d’alimentation ; ceci est né d’un incident d’une ligne à haute tension en Allemagne qui a privé d’électricité 14 millions d’Européens sur trois pays. Personne ne pourra mettre fin à ce réseau, le fait européen s’est imposé, le politique a du mal à le suivre. Notre vie quotidienne passe par pans entiers dans cette « moulinette » bruxelloise.

Se pose surtout  la question du contrôle de cette machine et de sa conformité à des objectifs politiques déterminés démocratiquement.

L’Europe, on la rencontre encore plus quand on se consacre à la lecture du « rôle » de la Cour Européenne de Justice pour les semaines à venir. Près de 120 affaires vont être examinées  dans le mois. Prenons le rôle du 12 Janvier 2012. Voici quelques unes des questions auxquelles les juges vont répondre ce jour là.

– Un citoyen de nationalité d’un des pays appartenant à l’Europe réside dans un autre pays européen depuis plus de dix ans quand il est condamné à une peine d’emprisonnement. A sa sortie de prison, les autorités prennent une mesure d’éloignement l’empêchant de continuer à vivre dans le même pays. Cette mesure légalement possible doit être motivée pour des « motifs graves de sécurité publique ». La Cour européenne va examiner le caractère de gravité de ces motifs, ce qui va l’amener à examiner à la fois les circonstances nationales, mais également la dimension communautaire de cette gravité ; pourquoi ce qui est grave pour un pays ne le serait pas pour les autres ?

– Le botox est devenu la référence des traitements esthétiques du visage, alors qu’il  existe plusieurs types de toxine botulique. L’Oréal veut interdire à Rubinstein la classification de certains produits dans la catégorie des produits « botox », dont l’attrait commercial n’a pas besoin d’être démontré. Marché de plusieurs dizaines de millions d’euros.

– Un vendeur de billets d’avion sur internet doit permettre à  son client de pouvoir refuser l’intégration d’une assurance annulation au prix du billet sans être victime de la notion de « suppléments de prix optionnels ».

– Le Portugal va-t-il obtenir l’annulation d’une décision de la Commission européenne de réduire le concours financier au programme portugais de « modernisation du tissu économique » ?

– L’UE a institué une liste noire des entreprises continuant de commercer avec l’Iran en dépit des interdictions édictées par la Commission ; une entreprise européenne s’est retrouvée sur cette liste, ce qui a entraîné pour elle, le gel de fonds et de ressources économiques (prêts bancaires notamment). Elle trouve la décision injustifiée.

– Les créateurs du flacon de parfum « Empire » s’estiment menacés par une copie mise sur le marché par un concurrent et demandent son retrait ainsi que des dommages intérêts.

– Une personne soupçonne une entreprise de n’avoir pas retenu sa candidature pour des motifs discriminants, tenant à l’origine ethnique, au genre, à un handicap. Elle veut connaître les critères de sélection retenus par l’entreprise, mais cette dernière en refusait la communication. Elle demande à la Cour de l’ordonner. Ce qui est en jeu derrière cette décision, c’est un renversement de charge de la preuve. Si la Cour fait droit à la demande, à l’avenir, tous les  postulants à un emploi n’auront plus à faire la preuve de la discrimination, ce sera à l’entreprise de démontrer la non discrimination.

– Depuis plusieurs années, des laboratoires pharmaceutiques avaient multiplié des dépôts de brevets purement artificiels pour empêcher l’arrivée sur le marché de médicaments génériques concurrents. Une amende de 60 millions d’euros leur avait été infligée par la Commission. Ils font appel de la décision devant la Cour. Olivier Bomsel, dans un blog récent, nous relate la guerre entre opérateurs de la téléphonie consistant à déposer des centaines de brevets pour entraver la concurrence. Nous pourrons suivre avec attention l’appel de la décision de la Commission condamnant des laboratoires pharmaceutiques à 60 millions d’amende pour avoir utilisé cette même tactique.

– Les quatre grands producteurs de cognac sont ils liés par un accord implicite par le biais d’une taxe parafiscale aboutissant à limiter la production pour éliminer des concurrents ?

– Est-ce que le temps passé à s’être occupé de l’éducation de ses enfants pendant un séjour dans un pays européen peut  être pris en compte dans les calculs du montant de la retraite versés dans un autre pays européen ?

– Un dossier de demande d’asile est introduit auprès d’un pays, par un réfugié qui, avant la décision, se voit accepter par un autre pays. Le premier pays annule la demande et transmet le dossier au second pays qui annule sa décision compte tenu de la décision du premier. Chaque pays est il tenu par la décision des autres en matière d’accueil des réfugiés ? A-t-il délégué une part de souveraineté aux 26 autres pays européens ?

À cette liste de questions s’ajoutent cinq autres affaires touchant la propriété industrielle dont une sur un logiciel.

Régulation politique et processus judiciaire

Les trois quarts des futurs jugements de la Cour auront des répercussions directes sur le droit positif, sur la manière dont les administrations nationales, les entreprises agiront dans le domaine concerné. Ce listing nous fait voir la richesse d’intervention des juges dans des problèmes de vie quotidienne, d’administration de notre vie sociale, familiale, mais également d’organisation de la vie de la cité et de construction de l’espace européen.

On se souvient du coup de tonnerre de leurs décisions s’appliquant à la France concernant la présence obligatoire de l’avocat pendant la garde à vue, ou encore le fait que le procureur de la République ne pouvait pas être considéré comme une autorité judiciaire indépendante. Rappelons aussi la décision Microsoft de 2007, intervenue au bout de dix ans de tergiversations de Microsoft, qui s’est soldée par une amende de 500 millions d’euros et la fin du monopole « windows média ».

Le désordre financier dans lequel la planète se trouve appelle une régulation politique dont on voit bien l’horizon lointain ; ce que la discussion politique ne peut nous apporter, le processus judiciaire le peut, en suggérant quelques principes d’organisation tirés des quelques conventions internationales existant en matière de finances. Encore faut-il une juridiction internationale, pourra-t-on objecter, et ceci n’est pas chose plus aisée. Certes, mais en attendant le jour d’une telle création, un réseau d’échanges multiples existe entre juridictions souveraines, entre la Cour suprême des États-Unis et la Cour européenne. Les juges se rencontrent dans les colloques, les cabinets d’avocats s’internationalisent et accélèrent le transfert des connaissances juridiques d’un pays à l’autre. Il est courant de citer comme exemples de ces rapprochements entre les juges, les règles concernant la propriété industrielle, les ententes, les extraditions de trafiquants de drogues entre les États-Unis et les pays d’Amérique latine, alors que tout accord bilatéral était difficile à envisager. Autre cas cité, l’évolution de la peine de mort aux États-Unis sous l’influence de la Cour interaméricaine des droits de l’homme.

Encore faut-il que le processus judiciaire soit de qualité, qu’il autorise des débats contradictoires, publics, que les hommes qui composent ces juridictions soient de qualité. La France a illustré son ignorance et son mépris en proposant dernièrement pour un poste de juge européen, un candidat n’ayant aucune connaissance du droit, mais libérant ainsi un poste de sénateur !

Ce réseau des juges nourrit petit à petit la constitution d’un corpus commun dont Mireille Delmas-Marty nous avait déjà montré le lent cheminement dans son livre Libertés et sûreté dans un monde dangereux, Seuil, 2010.

Les juges sont des acteurs du changement ; un changement réactionnaire ou progressiste. Nous sommes entrés dans une société de juges, une société dont le désir d’égalité – la « société des égaux de Rosanvallon – peut être satisfait en partie par le processus judiciaire. La justice est une composante essentielle du gouvernement des choses et des hommes.

Démagogie

L’ensemble de leur production (la jurisprudence) n’a jamais été évalué en termes d’impact économique, social, culturel. Certaines études sur le coût du crime ont abordé la question du coût mais peu le retour sur investissement ; de plus ces calculs étaient limités à la matière pénale. Dans ses jugements, le juge exprime toujours une prise de position sur toutes les questions touchant l’organisation du monde social, économique, culturel, sur les relations entre les individus, sur l’identité sexuelle, sur les libertés et les droits. De temps à autre, des arrêts de la Cour de Cassation laissent entrevoir ce potentiel de changement, ainsi sur les plans sociaux des entreprises, ainsi sur le refus d’inscrire à l’État civil des enfants nés de mères porteuses américaines, ainsi sur le délit d’initié en matière financière mais globalement cette fonction reste mystérieuse.

Ce rôle d’agent du changement est nié par la majorité des juges et par la classe politique ; les premiers par peur de se voir imputer des opinions politiques partisanes, les seconds par crainte de se voir contester le monopole du changement. De cette conjonction naît l’immobilisme dans la réforme de la justice incarné par le discours d’une indépendance toujours prônée, jamais accomplie. De cette conjonction se pérennise aussi la pauvreté des moyens accordés à la Justice. La commission des Lois du Parlement indien (New India Express 20 Décembre 2011) vient de proposer que le nombre des juges soit porté de 10,5 à 50 juges pour 10 000 habitants. La France n’en compte que 9,1, l’Allemagne, plus de 25.

Il est savoureux de lire la proposition du Président Sarkozy voulant inscrire dans la Constitution le principe de l’équilibre budgétaire à l’image de nos amis allemands. Pendant la crise financière, on avait reproché la lenteur des Allemands à prendre des décisions en oubliant que la chancelière allemande était tenue par une jurisprudence de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe qui notamment impose un certain nombre de procédures en accord avec le parlement. Instituer ce principe, c’est accepter que les juges constitutionnels français, puis la Cour de Justice européenne s’introduisent dans le débat budgétaire du parlement français. A-t-on bien envisagé ce développement ? La France est aussi le pays où les juges sont constamment mis en cause, leurs décisions critiquées par le pouvoir exécutif. Ainsi, dans les derniers mois, deux décisions de juges d’application des peines concernant des affaires de mœurs ont été contestées par le pouvoir, qui s’en est emparé pour en faire un thème démagogique de campagne électorale. Le gouvernement des juges est constamment brandi comme une menace pour la République.

Le temps de la reconnaissance du rôle des  juges est peut être venu grâce à l’Europe.

Michel Marcus

Doris Lessing parle de tout

Le « temps vorace » (« Tempus edax rerum »), dont parlait Ovide dans ses Métamorphoses, a peut-être inspiré à Doris Lessing le titre de son dernier ouvrage, Le temps mord, qui vient de sortir en France. On ne le saura pas : l’auteure n’a pas écrit d’introduction à ce recueil de quarante-quatre textes (le premier du genre pour la prix Nobel nonagénaire qui a déjà publié plus de cinquante titres). Il regroupe « des discours, des conférences, des interventions à la radio, des critiques, des préfaces, écrits de 1972 à 2004 sur des sujets aussi divers que les livres, l’opéra, les chats, sa maison, la vieillesse, la mémoire, la politique et le soufisme », résume Elaine Showalter dans le Times Literary Supplement.

« Il a dû être très difficile de rassembler ces textes, note Jane Gardam du Spectator. Les remerciements renvoient à des sources extrêmement obscures. Aux côtés d’écrits d’abord parus dans des publications prestigieuses comme le Guardian et le New York Observer, où l’on n’est pas surpris de trouver la signature de l’une des romancières les plus influentes du XXe siècle, on trouve une anthologie sur les chats publiée à Salt Lake City et un petit livre de conseils pour une école de filles. »

Dans Le temps mord, Lessing parle donc de (presque) tout. Elle s’intéresse à des monstres sacrés de la littérature comme Tolstoï ou Stendhal, à la Bible du roi Jacques, mais s’enthousiasme aussi pour des auteurs bien moins connus comme l’obscur Niccolo Tucci, qu’elle range parmi les plus grands. À propos du roman russe sous Staline, elle rappelle que le petit père des peuples se passionnait pour les grands écrivains de son pays, et voit en lui un artiste raté. Selon Elaine Showalter, « le champ de ses intérêts littéraires est incroyablement vaste et affranchi de toutes les modes. Elle cite Barbara Cartland à propos de la trame des fictions romantiques aussi volontiers qu’elle discute de Mikhaïl Boulgakov. Elle est toujours intéressante et personnelle sur les femmes écrivains, reconnaissant sa parenté avec elles, et leurs préoccupations communes ». Ainsi s’identifie-t-elle par exemple à Jane Austen et à ses romans qui mettent en scène l’isolement, avec des intrigues rythmées par les visites que se rendent les personnages dans leurs maisons de campagne respectives. Cela lui rappelle  son enfance africaine : dans le Zimbabwe des années 1930-1940, raconte-t-elle, les automobiles bringuebalantes et le mauvais état des routes transformaient en aventure le simple fait d’aller souper chez un voisin…

À en croire Showalter, le point fort de la romancière serait pourtant moins ses critiques littéraires que les textes politiques : « Lessing excelle dès qu’elle se confronte au concret et au particulier, à l’empirique, à l’individuel. » Comme dans son essai consacré à la « tragédie du Zimbabwe », où « elle fait un exposé sans concession des politiques qui ont justifié la corruption et la violence des Noirs ».