Le Brésil sans clichés de Gilles Lapouge

De tous les pays du monde, le Brésil est sans doute celui qui appelle le plus volontiers les superlatifs, suscite le plus facilement l’enthousiasme et fait l’objet des clichés les plus nombreux. Dans le Dictionnaire amoureux du Brésil de Gilles Lapouge, on trouve quelques superlatifs, assortis d’amples explications sur les raisons qui les justifient, beaucoup d’enthousiasme, combiné avec une grande lucidité et tempéré par un sens critique aigu, mais pas la moindre trace de cliché. Personnel et subjectif, dans l’esprit de la collection des Dictionnaires amoureux, le tableau du Brésil que brosse Gilles Lapouge est aussi éloigné qu’il est possible des stéréotypes et des images simplificatrices. Un des produits les plus réussis (peut-être le plus remarquable) d’une série qui compte un grand nombre d’excellentes réalisations, le Dictionnaire amoureux du Brésil est à la fois, selon l’expression consacrée, le livre que Gilles Lapouge ne pouvait manquer d’écrire, un des ouvrages les plus intéressants  existant aujourd’hui en français sur le Brésil et une œuvre littéraire à part entière, la meilleure et la plus aboutie de son auteur.

Le Brésil occupe dans la vie et l’œuvre de Gilles Lapouge une place déterminante, quasiment centrale. Après une enfance passée en Algérie et une jeunesse de bohême étudiante, littéraire et artistique (il a fait du théâtre) partagée entre ce pays et la France, en 1951, dans des circonstances qu’il raconte dans le livre d’entretiens La Maison des lettres et rappelle dans le Dictionnaire, il était recruté par Fernand Braudel, à l’époque professeur d’histoire peu connu, comme responsable de la rubrique économique du quotidien brésilien O Estado de São Paulo. Après être resté trois années sur place, il a continué à travailler durant quelque soixante ans pour ce journal au titre de correspondant en France, traitant de sujets divers à l’attention de ses lecteurs brésiliens, ainsi qu’il le rapporte dans un récent livre de souvenirs, Le Flâneur de l’autre rive. Régulièrement, il retournait bien sûr au Brésil, qui est donc, après le sien (peut-être même avant), le pays que ce grand voyageur connaît le mieux.

Assez naturellement, le Brésil est devenu un des sujets majeurs de ses livres. Plus riche et plus varié que l’intéressé lui-même ne tend à le décrire en le présentant comme le reflet de « quelques idées, quelques manies, quelques obsessions », l’univers de Gilles Lapouge n’en est pas moins organisé autour de quelques grands thèmes : les pirates, sujet sur lequel il a écrit plusieurs années avant que Michel Le Bris ne s’y intéresse et ne fasse publier la traduction intégrale en français de la fameuse épopée de la flibuste du mystérieux Capitaine Johnson (en réalité un pseudonyme sous lequel se cachait Daniel Defoe, selon l’historien anglais Christopher Hill), les voyages et la géographie, la neige et l’Islande (qui le fascinent), la faune et la flore, en particulier les abeilles, etc. Un des thèmes récurrents parmi les plus fréquents est le Brésil.

Le Dictionnaire amoureux du Brésil vient aussi s’inscrire spontanément dans le prolongement de ce que Lapouge avait écrit jusqu’ici en raison de sa forme. Collaborateur attitré des Nouvelles Littéraires de Maurice Nadeau, associé aux débuts du magazine littéraire télévisé Apostrophes de Bernard Pivot, rapidement devenu un des piliers du festival du livre et du film de Saint-Malo Étonnants voyageurs, Gilles Lapouge a en effet composé une œuvre essentiellement constituée, à côté des romans, d’essais se présentant chaque fois sous la forme d’un assemblage cohérent de longs fragments (Equinoxiales, Utopie et Civilisation, Le Bruit de la neige, Besoin de mirages, L’encre du voyageur, La légende de la géographie). Par sa formule, le Dictionnaire amoureux du Brésil se situe dans le droit fil de cette série, qu’il vient en quelque sorte couronner.

Les réalités cruelles de l’esclavage

Que nous apprend ce dictionnaire ? D’abord et avant tout, beaucoup de choses sur l’histoire du Brésil : sa découverte par Pedro Cabral et l’origine de son nom, le pau-brasil, l’« arbre de braise », ainsi baptisé par les Portugais en raison de sa couleur, dont « l’aubier est vermillon, l’écorce rouge […] et le cœur écarlate », et duquel on extrait des teintures ; l’élection par les missionnaires jésuites, pour pallier les effets de la diversité des dialectes indiens, d’une variété du langage tupi-guarani au titre de « langue générale » ; la construction de Brasilia, troisième capitale du pays après Salvador de Bahia et Rio de Janeiro, une initiative du président Juscelino Kubitschek concrétisée par l’urbaniste Lúcio Costa et l’architecte Oscar Niemeyer – une réussite à condition d’admirer la ville depuis un avion, précise Lapouge, et un grand rêve égalitaire et communiste dans lequel la misère, regrette-t-il, s’est invitée avec le béton et l’acier.

On fait la connaissance des mercenaires de légende du XVIIe siècle, les bandeirantes, des cangaceiros, bandits de la région du sertão, des garimperos à la recherche de l’or et des seringueros qui saignaient les hévéas pour en recueillir le latex. On découvre aussi, à la suite de l’anthropologue Gilberto Freyre les réalités cruelles de l’esclavage autrefois, et celles, aujourd’hui, de l’intégration des groupes raciaux, moins harmonieuse que ne le veut l’idéologie du métissage heureux et marquée par la persistance d’une forte discrimination sociale corrélée avec la clarté du teint (on apprend à ce sujet avec surprise qu’une enquête démographique, en 1976, distinguait dans la population 136 types différents de couleur de peau). Gilles Lapouge est aussi très disert sur les richesses naturelles du Brésil et leur exploitation économique : les 420 espèces de palmiers endémiques au Brésil (le naturaliste allemand Alexander von Humboldt en avait identifié 40), le café, l’extraordinaire aventure du caoutchouc, qui a fait surgir une ville dotée d’un opéra, Manaus, au cœur de la forêt amazonienne, et même l’éthanol, qui fait l’objet d’une des rares entrées portant sur l’économie brésilienne d’aujourd’hui. À son propos, Lapouge fait remarquer que la destruction massive de la forêt, conséquence du développement de la culture de la canne à sucre, obéit (en en transposant les effets à une échelle bien plus importante) aux traditions ancestrales du pays, puisque les Indiens, suivis en cela par les Portugais, ont toujours systématiquement pratiqué le défrichage.

On croise aussi dans le Dictionnaire amoureux du Brésil les grands écrivains nationaux : l’auteur de romans épiques João Guimarães Rosa, le poète Carlos de Andrade, le romantique Joaquim Machado de Assis, Euclides da Cunha et son roman Os Sertões, qui raconte la révolte des habitants pauvres de la région des Canudos contre l’État – un récit dont Mario Vargas Llosa a donné une version moderne dans La Guerre de la fin du monde –, José Ferreira de Castro, dont Blaise Cendrars (personnage récurrent dans le Dictionnaire), a fait connaître le roman Forêt vierge, non pas exactement en traduisant l’ouvrage, comme il est dit un peu rapidement, mais en adaptant à sa manière une traduction ancienne, et naturellement Jorge Amado, que Gilles Lapouge a connu personnellement, dont il rappelle que c’est Albert Camus qui l’a signalé à l’attention des Européens dès 1939, et auquel il consacre un long et affectueux article.

L’aveuglement de Stefan Zweig

À plusieurs reprises, Lapouge fait référence au célèbre livre Brésil, terre d’avenir de Stefan Zweig, déplorant, comme la plupart des commentateurs, à quel point il donne du Brésil une image mensongèrement idyllique, contaminée par tous les clichés sur le pays qui circulaient déjà à l’époque. Convaincu d’avoir trouvé le paradis sur terre, aux antipodes d’une Europe défigurée par les horreurs de la montée du nazisme, Zweig, contre toute évidence, s’extasie sur l’absence de racisme dans les rues, et prend pour argent comptant les déclarations des intellectuels locaux au sujet de la foncière cordialité des Brésiliens, expression d’une vision enchantée théorisée par Sérgio Buarque de Holanda dans Les Racines du Brésil : l’historien y exalte en effet « l’affabilité, l’hospitalité et la générosité » des Brésiliens, qu’il présente comme des traits fondamentaux du caractère national, en affirmant voir dans l’usage pléthorique des diminutifs que fait la langue du pays une illustration de la gentillesse atavique de ses habitants. (Le Brésil, rappelle opportunément Gilles Lapouge, est un pays extrêmement violent : Rio, où l’on assassine plus d’une vingtaine de personnes quotidiennement, est l’une des villes les plus violentes du monde, comme l’est aussi São Paulo.) Cet aveuglement sera reproché à Stefan Zweig, qu’une partie de l’opinion brésilienne accusera d’avoir rédigé un ouvrage de propagande de commande, à la demande du régime dictatorial (le fameux Estado Novo) du président Getúlio Vargas. Allant plus loin sur ce point que les précédents biographes de Zweig (Donald Prater, Serge Niémetz, Dominique Bona, Alberto Dines et Olivier Matuschek), Dominique Frischer, dans son récent ouvrage Autopsie d’un suicide, qu’on lirait avec moins de malaise si ne s’y exprimait pas un manque absolu de sympathie envers l’écrivain autrichien, avance l’hypothèse que la mauvaise réception de Brésil, terre d’avenir et les polémiques qui ont accompagné la publication du livre, qui l’ont profondément affecté parce que c’était la première fois qu’il se trouvait confronté à une situation d’hostilité, venant se greffer sur un fond de dépression et son sentiment d’échec dans sa tentative de recommencer son existence, ont joué un rôle déclencheur dans sa décision de s’ôter la vie.

Le Dictionnaire amoureux du Brésil fait aussi une place généreuse aux grands intellectuels français qui se sont intéressés au pays et y ont séjourné, l’historien Fernand Braudel, le sociologue Roger Bastide et l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, dont Lapouge nous offre un portait évocateur et fouillé. Si trois entrées sont respectivement consacrées à l’architecte et sculpteur baroque du Minas Gerais Antonio Francisco Lisboa, dit l’Aleijadinho (« le petit estropié ») en raison de son infirmité, à l’aquarelliste Jean-Baptiste Debret, fidèle témoin de la vie quotidienne au Brésil au début du XIXe siècle, et au photographe français contemporain Pierre Verger, grand connaisseur du candomblé de Bahia, la vie artistique n’est pas l’élément le plus représenté dans le livre. Gilles Lapouge évoque la musique et la chanson brésiliennes, la samba et la bossa nova, mais si les noms emblématiques d’Heitor Villa-Lobos, João Gilberto, Tom Jobim, Caetano Veloso, Vinícius de Moraes, Chico Buarque et Gilberto Gil sont cités, on cherchera en vain, par exemple, ceux d’Ellis Regina ou de Maria Bethânia. Les références au cinéma sont peu nombreuses : Orfeo negro de Marcel Camus, Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock, dont l’action se déroule à Rio, et le film de Carlos Diegues sur la légendaire Chica da Silva, femme, esclave et Noire, qui « par le pouvoir mirobolant de la féminité se hisse au faîte de la société ». Mais rien sur le Cinema Novo de Glauber Rocha et les réalisations récentes les plus remarquées comme Pixote d’Héctor Babenco ou La Cité de Dieu de Fernando Mereilles.

Les eaux limoneuses de l’Amazone

Comme on pouvait s’y attendre, tout au long du Dictionnaire amoureux du Brésil, roulent les eaux limoneuses de l’Amazone. Mais si le fleuve apparaît à plusieurs reprises, l’intérêt de Gilles Lapouge tend à se concentrer sur les plantes et les animaux, et la question de la déforestation. Ceux qui souhaiteraient en apprendre un peu plus sur l’histoire de la route transamazonienne liront avec intérêt les pages que lui consacre Sébastien Lapaque dans son Court voyage équinoxial. Pour découvrir la dure réalité de l’existence des habitants de cette région, on se tournera vers le livre de l’écrivain-voyageur espagnol Javier Reverte El río de la desolacíon, ainsi intitulé parce que son auteur n’a vu dans le bassin amazonien que « des gens pauvres et misérables » et une terre « pleine de tristesse ».

S’il dit quelques mots du livre de Conan Doyle Le Monde perdu, Lapouge n’éclaire par ailleurs pas en détails certains épisodes qui ont contribué à nourrir la mythologie de l’Amazonie. Sur l’expédition de Francisco de Orellana, l’homme qui attribua son nom au fleuve, dont le récit est à l’origine de la légende de l’El Dorado, les exploits de Lope de Aguirre et du baron du caoutchouc Carlos Fermin Fitzcarrald (« Fitzcarraldo ») – leur histoire authentique, pas la version très spectaculaire mais déformée qu’en donnent Werner Herzog et son acteur fétiche Klaus Kinski dans les deux films correspondants –, on apprendra beaucoup dans Tree of Rivers, de John Hemming, couronnement de plusieurs dizaines d’années de recherches sur la région amazonienne, et le beau Amazonie mangeuse d’hommes de Ricardo Uztarroz. Dans ces deux livres apparaît aussi la figure de l’explorateur anglais Percy Fawcett, dont David Grann raconte la quête de la Cité perdue au fond de la jungle amazonienne dans The Lost City of Z, sur les traces duquel Henri Vernes lance son héros Bob Morane dans une de ses premières aventures, et dont Uztarroz rappelle qu’il a inspiré, outre le personnage de George Edward Challenger dans Le Monde perdu, ceux de l’excentrique Ridgewell dans l’album de Tintin L’Oreille cassée, d’Eliah Corbett dans une des histoires de Corto Maltese d’Hugo Pratt et (en combinaison avec quelques autres modèles), celui d’Indiana Jones dans les films de Steven Spielberg.

Par un choix délibéré sur lequel il s’est expliqué, considérant que ces sujets sont largement rebattus, Gilles Lapouge ne traite dans le Dictionnaire amoureux du Brésil, ni du football (Pelé, Ronaldo et les grand-messes du stade du Macaranã), ni (à l’exception de quelques paragraphes de l’entrée « Rio de Janeiro »), du carnaval et de la furie des concours de samba, ni du string « fil dentaire » et du culte du corps célébré avec l’assistance précieuse de la chirurgie esthétique sur les plages de Copacabana et d’Ipanema. On ne lui en fera pas trop grief.  On pourrait par contre regretter le peu de place accordé à la réalité sociale, politique et économique du Brésil d’aujourd’hui. Il est vrai que les sources d’information sur ces questions ne manquent pas. Ceux qui voudraient en savoir davantage sur la nature exacte et l’impact économique du « plan real » du président-sociologue Fernando Henrique Cardoso, les effets de la politique sociale pragmatique de son successeur Luiz Inácio da Silva, l’influence historique considérable qu’ont eue ces deux hommes d’État, le rôle joué par TV Globo dans la vie brésilienne, le développement de l’industrie aéronautique du pays, le caractère de puissance régionale ou mondiale du Brésil, liront avec bénéfice le livre de Peter Robb Death in Brazil, The New Brazil de Riordan Roett, ou, mieux encore, Le Brésil au XXIe siècle d’Alain Rouquié ou Brazil on the Rise de Larry Rother, ancien chef du bureau du New York Times à Rio de Janeiro.

Une éclatante langue littéraire

Tous ces ouvrages (à l’exception de celui de Peter Robb, plus élaboré de ce point de vue) sont écrits dans un style clair et efficace, mais fondamentalement journalistique ou universitaire. Tel n’est pas le cas du Dictionnaire amoureux du Brésil, qui est rédigé dans une éclatante langue littéraire, preuve que la beauté d’un livre ne doit strictement rien au procédé utilisé pour le fabriquer, puisque Gilles Lapouge a conservé de ses longues années de journalisme l’habitude d’écrire directement, autrefois à la machine, à présent à l’ordinateur. Pour donner des exemples d’entrées particulièrement remarquables de ce point de vue, on n’a que l’embarras du choix, il faudrait en vérité les citer presque toutes. Ce pourrait être celle consacrée aux favelas « [dans lesquelles on trouve] des dispensaires, des éventaires, des marchands de drogue, des banques […] des milliers d’orchestre, des caïds, […] des ONG, beaucoup de photographes, des vers rouges dans le ventre des enfants, des chaînes de poignet pleines de Christ, […] des manucures, des tonnes d’ennuis, des fragrances de vomissures, d’égouts et de cabinets, des poules qui attendent le couteau des dieux africains et, sur le sol, des paquets de fils électriques tellement embrouillés qu’on se demande comment ils savent vers quelle bicoque ils ont mission de transporter la lumière ». Ou le passage sur cet usage ancien qu’on appelle janelar (rester à la fenêtre et y guetter), « une activité banale et universelle […] que le Brésil colonial [pratiquait] avec persévérance, ardeur, protocole et subtilité, [dont] il fait une cérémonie et l’ossature de ses journées  [et] qui requiert finesse, patience, sens de la tragédie et de la dérision ». Ou encore la magnifique méditation sur la saudade « [qui] n’est pas le blues, ni le vague à l’âme, pas le mal de vivre ni la mélancolie, et moins encore la tristesse […] qu’on a […] comme le chagrin, la « grosse tête » ou « la pêche » [qui est] malicieuse, espiègle, surprenante et toujours fraîche  [contrairement] au spleen et à la nostalgie [qui] sont patauds, monotones et répétitifs, moches comme des culs-de-sac ». 

Des passages de cette qualité font de la lecture du Dictionnaire amoureux du Brésil un enchantement constant. Ils sont un ingrédient-clé du puissant charme de ce gros livre, presque trop court, malgré ses 650 pages, pour un sujet immense, mais assurément une brillante démonstration qu’il est possible de décrire avec à la fois bonheur et pertinence, sensibilité et précision, d’une manière simultanément savante et légère, érudite et personnelle, chaleureuse et critique, instructive et poétique, dans tous ses excès et sa singularité, sa réalité comme l’image qu’il se donne et voudrait donner de lui-même, un pays qui, à l’instar de la Russie (une des quelques autres régions du monde qui lui soient comparables de ce point de vue), n’a jamais arrêté de faire rêver et ne devrait pas de sitôt cesser d’exciter les imaginations.

Michel André

Le Brésil, au-delà des clichés

Recruté en 1951 par Fernand Braudel, alors professeur d’histoire peu connu, pour diriger la rubrique économique du quotidien brésilien O Estado de São Paulo, Gilles Lapouge tombe aussitôt amoureux du pays, où il vivra de longues années. Dans le Dictionnaire amoureux qu'il lui consacre, explique dans son blog Michel André, le tableau qu’il dresse est cependant aussi éloigné qu’il est possible des stéréotypes et des images simplificatrices.

Apocalypse grecque : la crise de l’euro et le mont Athos

On croit que notre fragile eurozone est constituée de 17 pays. Faux : c’est 18. Il faut y inclure « la République Monastique du Mont Athos », un minuscule appendice territorial du nord de la Grèce qui possède sa propre constitution, ses propres lois, son propre calendrier, sa propre langue (liturgique), et même son propre système horaire. Depuis 1000 ans, le mont Athos se tient soigneusement à l’écart du monde moderne. Le territoire est d’ailleurs rigoureusement interdit à « tous les animaux femelles » (1). Mais cet endroit en dehors du temps et en dehors du monde est bel et bien dans la zone euro, et c’est de là qu’est partie la déflagration politico-financière qui a fait exploser la Grèce, et qui pourrait encore faire exploser l’Europe.

Le mont Athos s’est toujours perçu comme un refuge sacré où attendre tranquillement l’Apocalypse, sans nécessairement la provoquer. C’est pourtant ce qu’il a fait, par le truchement d’une spécialité du système politique grec : le « Rousféti » – un concept difficilement traduisible (encore que…) qui caractérise les machinations financières au niveau de l’État (les petites, au niveau des particuliers, s’appellent « Fakelakia »). Et c’est un des principaux monastères de la Sainte Montagne de l’Athos, Vatopaidi, qui se trouve à l’origine du méga-rousféti qui a provoqué la chute du gouvernement Caramanlis en octobre 2009.

L’higoumène de Vatopaidi, le père Efraïm, souhaitait redonner à son établissement, fort beau mais très décati, son lustre ancien. Sur les conseils avisés de son redoutable acolyte, le père Arsenios, il a fait valoir au gouvernement grec que le monastère était, d’après un manuscrit byzantin, propriétaire depuis le XIe siècle d’un lac du nord de la Grèce. Problème : le lac, une attraction touristique fameuse, était devenu un parc national. « Qu’à cela ne tienne », ont déclaré le père abbé et son conseiller, « donnez-nous d’autres terrains appartenant à l’État ». Ce qui fut fait, et de grande façon : le lac a été miraculeusement échangé contre 70 propriétés étatiques – des terrains agricoles, miraculeusement devenus constructibles, et même d’anciennes installations olympiques, miraculeusement transformables en centres commerciaux. La « monétisation » du manuscrit byzantin aurait, si elle avait pleinement abouti, produit un pieux bénéfice de l’ordre du milliard d’euros ; la perte (avérée) pour le contribuable grec est de 100 millions d’euros. Les mécanismes de la transaction sont encore opaques ; mais dans Boomerang, son formidable livre reportage sur les causes de la crise financière, Michael Lewis insinue que les pères connaissaient quelques secrets opportuns (entendus en confession) qui auraient servi de levier auprès du chef du cabinet du premier ministre. Les pères savaient aussi manier d’autres leviers, plus classiques : c’est la femme d’un ministre qui a par exemple servi d’agent commercial pour la transaction.

Le scandale de Vatopédi a fait chuter Caramanlis, prestement remplacé par Papandréou, qui n’a eu d’autre choix que de dévoiler le pot aux roses global (déficit réel du pays multiplié par cinq, dette réelle multipliée par trois, etc.). Et l’on connaît la suite de l’histoire, du moins jusqu’à présent. Peut-être la justice divine s’est-elle servie du saint monastère pour porter un coup fatal au capitalisme répugnant qu’elle a supporté sans mot dire pendant des siècles ? C’est une théorie qui a cours dans le monde orthodoxe indigné. Car depuis Noël le père Éphraïm dort en prison : la justice humaine, quant à elle, n’est pas restée les bras ballants, même si elle a pris son temps, elle aussi.

Jean-Louis de Montesquiou

(1) Une journaliste française a effectué un long séjour clandestin au mont Athos à la fin des années 1920. Mais elle y avait mis le prix : elle s’était fait couper les seins.

C’est pas moi, c’est mon cerveau !

Loin d’occuper dans l’esprit humain la position centrale que lui attribuaient Descartes et les philosophes rationalistes, la conscience se cantonne, le plus souvent, au rôle d’inspecteur des travaux finis. Les mécanismes cognitifs qui sont au fondement de nos croyances et de nos actions œuvrent pour l’essentiel à notre insu et échappent à tout contrôle réflexif (lire « Ces émotions qui nous gouvernent »). C’est en tout cas le message que martèle avec passion le neurologue David Eagleman dans Incognito, son dernier ouvrage de vulgarisation, bestseller aux États-Unis.

« La conscience ressemble, selon lui, au directeur général d’une grande entreprise », qui « sait peu de choses sur le détail des opérations quotidiennes » et auquel ses subordonnés ne transmettent que « des rapports succints, tardifs et parfois contradictoires », résume Adam Kepecs dans la revue Nature. C’est dire le peu de valeur qu’accorde Eagleman aux données issues de l’introspection : les raisons qui semblent à nos yeux justifier nos décisions ou motiver nos opinions ne constituent en général que des explications ex post. Elles ne font que résumer à gros traits et rationaliser après coup des processus qui se déroulent entièrement « à l’insu » de la conscience. Le phénomène est évidemment lourd de conséquences pour la manière dont nous définissons la responsabilité morale des individus, note Alexander Linklater, qui s’empresse de rappeler dans le Guardian que Freud, et avant lui toute « la poésie romantique et les romans russes du XIXe siècle » ne disaient pas autre chose.

S’appuyant quant à lui sur les neurosciences, Eagleman ne craint pas de pousser son raisonnement jusqu’au bout. Selon lui, puisque personne ne peut accéder aux mobiles profonds de ses propres actes, ni donc s’y opposer consciemment, et puisque ces mêmes mobiles varient d’un individu à l’autre, alors l’égalité des hommes face à la loi n’est qu’un mythe, dont il s’agit de se débarrasser. Au lieu d’infliger une sanction abstraite au criminel, la justice doit reconnaître le crime pour ce qu’il est, l’effet d’un dysfonctionnement neurologique sur lequel l’intéressé n’a hélas aucune prise. Bref, « un système judiciaire tourné vers l’avenir devrait prendre en considération ces données biologiques pour déterminer le risque de récidive d’un criminel, et moduler la sentence en conséquence », explique Kepecs. D’une manière qui rappelle le monde ultrasécuritaire imaginé par l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick dans Minority Report, la justice ne se contenterait plus d’établir les faits. Elle chercherait à prédire les intentions.

Dans le Spectator, Anthony Daniels ne cache pas son scepticisme. Étonné du « zèle presque religieux avec lequel certains vulgarisateurs en neurobiologie prétendent que l’homme ne diffère pas essentiellement des autres animaux », il accuse Eagleman d’« exagérer de beaucoup le pouvoir de prédiction et d’explication » des neurosciences. Quant à leur utilité dans un prétoire, elle est rendue douteuse par les prémisses mêmes du scientifique. « Pour une raison inconnue, s’amuse Daniels, Eagleman semble croire que les actes des criminels sont déterminés, mais que ceux des juges et des jurés ne le sont pas. » Et d’enfoncer le clou : « Comment un homme qui accorde si peu d’importance à la conscience peut-il s’efforcer de convaincre quiconque de quoi que ce soit ? »

Ma petite entreprise connaît bien la crise

À mi-chemin du reportage et du roman, le dernier ouvrage de l’écrivain Edoardo Nesi, lauréat du prix Strega en juillet dernier, s’arrache dans les librairies de la Péninsule. En racontant la fermeture d’une usine textile de Toscane, écrasée par la concurrence chinoise, il touche en effet une corde sensible : depuis plusieurs années, le pays voit péricliter le tissu industriel régional qui avait fait sa force. Le récit est en grande partie autobiographique car Nesi, qui se partage entre l’écriture et les affaires, a longtemps dirigé l’usine familiale fondée par ses arrière-grands-parents, Lanificio T.O. Nesi & Figli SpA, revendue en 2004.

« Notre entreprise était comme une famille, raconte l’écrivain  au quotidien La Stampa. Je connaissais tous les employés. J’étais certain que ma bonne volonté finirait par payer. Puis est venu le temps des premiers déficits, l’obsession des comptes. » Convaincu que la littérature se doit d’interpréter le réel, Nesi a choisi, avec Storia della mia gente, de s’intéresser à la déliquescence d’une petite industrie malmenée par la mondialisation.

Vila-Matas pense à son art

Le dernier livre d’Enrique Vila-Matas s’impose comme un « exercice de littérature radicale », rapporte El País. Il met en scène un critique, double romanesque de l’auteur, qui, le temps d’une nuit, dans la chambre d’un hôtel de Turin, tente de faire le point sur ses goûts littéraires, s’interroge sur la possibilité de « concilier le radicalisme d’un James Joyce dans Finnegans Wake et la prose rationnelle,  plus accessible, mais non moins puissante, de Simenon ». Dans ce surprenant autoportrait, l’auteur de Bartleby & Cie salue au passage tous ceux qui peuplent sa bibliothèque. « C’est un texte de “fiction critique”, déclare-t-il à El País, dans lequel l’essai a pris le dessus sur un récit dont l’action est minimale. »

Niemeyer en ses églises

« Comment un athée convaincu, communiste de surcroît, a-t-il pu mettre autant d’énergie à construire ces temples de la religion ? », s’interroge O Globo devant ce beau livre consacré aux églises d’Oscar Niemeyer. Le célèbre architecte brésilien (qui aura 104 ans en décembre) a conçu plus d’une vingtaine d’édifices religieux, parmi lesquels l’impressionnante cathédrale de Brasilia. Il défend dans l’ouvrage la cohérence de ses choix : « Ces églises reflètent mon souci de la beauté et sont pleines de la surprise que se doit de susciter toute création architecturale », explique-t-il, ajoutant que « l’on peut être touché par ces formes sans être mystique ». 

Fraude poétique : à qui profite le crime ?

Le film Anonymous: Was Shakespeare a Fraud ?  est très distrayant. L’invention du Masque de fer est faible en comparaison : Roland Emmerich traite l’histoire avec une telle fantaisie qu’il offensera autant les partisans du comte d’Oxford que ceux de Shakespeare, les « stratfordiens ». Shakespeare, batteur d’estrade illettré, noceur, ne se contente pas de voler les œuvres du comte, il le fait chanter ; la reine Elisabeth, mère de plusieurs bâtards dont un engendré par son propre fils, est une ruine sénile ; ses ministres préférés, les Cecil, de fourbes roturiers, détestent le théâtre et les aristos ; cela ne les empêche pas d’être haïs par le peuple, qui reconnaît sous la bosse de Richard III le méchant bossu Robert Cecil, et se rue à l’assaut du palais après avoir vu la pièce. Car Oxford écrit dans le but bien déterminé de libérer la cour des Cecil : c’est en découvrant la force du théâtre sur la populace qu’il décide de faire jouer ses œuvres en public, quarante ans après avoir donné sa première pièce devant des amis de son rang. Outre l’effet réducteur d’une telle théorie, nous avons là un exemple parmi d’autres des libertés prises avec l’histoire : la pièce donnée en prélude à la rébellion d’Essex n’était pas Richard III mais Richard II, et bien que jouée à la demande des conjurés, elle n’a pas été écrite pour l’occasion ; les Londoniens ne se sont pas soulevés ; comme ils étaient restés sagement chez eux, les Cecil n’ont pas fait tirer sur la foule à coups de canon. Ils n’ont pas non plus incendié le Globe : c’est un tir d’artifice qui mit le feu à la toiture de chaume pendant une représentation d’Henry VIII. Quant au comte d’Oxford de cette fiction, il est si possédé par l’amour de l’écriture qu’il ne connaît pratiquement aucune des aventures tumultueuses de l’original, mais ses mots sont plus forts que l’épée, nous répète le scénariste. On a rarement vu au cinéma un hymne aussi vibrant à la poésie, et aussi grossier.

Dans le blog de décembre, j’évoquais l’absence totale de bases historiques aux différentes théories visant à identifier le « véritable » auteur du canon shakespearien – elles sont toutes le produit d’une conviction intime, et désignent chacune avec la même conviction un auteur différent. En 1920 un maître d’école, Thomas J. Looney, trouve dans les œuvres des caractéristiques difficilement concevables selon lui chez un petit provincial, notamment une familiarité manifeste avec les milieux aristocratiques et les cours d’Europe, alors que tous les traits qui l’intriguent sont réunis chez Aubrey de Vere, comte d’Oxford. À sa suite, le parti des « oxfordiens », ou « anti-stratfordiens », s’emploie à démontrer les parallèles entre la vie mouvementée de ce personnage et les intrigues mises en scène. Aux objections principales, comme le fait qu’Oxford est mort en 1604, alors qu’il restait une dizaine de pièces à écrire, ils répondent qu’on ignore leur date d’écriture… sauf quand elles contiennent des allusions topiques postérieures à son décès. L’autre argument massue du film, le fait qu’on n’a retrouvé aucun manuscrit chez Shakespeare, vaut aussi bien pour tous les auteurs dramatiques de l’époque, qui n’étaient pas propriétaires de leurs écrits : une fois payés, leurs manuscrits appartenaient à la compagnie théâtrale et ils ont également disparu.

Théories du complot

Anonymous donne un tour novateur aux thèses droitières de Looney, en prenant clairement parti pour la noblesse ancienne contre les parvenus auxquels Elisabeth préfère confier son gouvernement et sa sécurité parce qu’« ils lui doivent tout ». Par ailleurs le film affiche un tel mépris pour le métier de comédien qu’on se demande comment des acteurs shakespeariens réputés comme Vanessa Redgrave, Mark Rylance l’ancien directeur du Globe restauré, ou Derek Jacobi, ont pu se laisser embarquer dans cette somptueuse galère. Sony Pictures a distribué des plans de cours aux professeurs de littérature et d’histoire visant à les « informer de la controverse », afin d’« encourager les étudiants à penser par eux-mêmes ». Objectif atteint, semble-t-il, car le New York Times, qui avait publié un commentaire de James Shapiro intitulé sans ambages « Hollywood Dishonors the Bard » (16 oct. 2011), a été bombardé de protestations indignées. Un sondage d’opinion (sur 145 votants) donne 69 % des voix au comte d’Oxford. Quel succès aura en France Anonymous ? Peut-être amusera-t-il la génération des trentenaires qui ont adoré le Much Ado de Kenneth Branagh, et les amateurs de théories du complot, ou encore les cinéphiles qui reconnaîtront les citations filmiques, comme le Prologue de Jacobi sous les feux de la rampe, emprunté au Henry V du même Branagh. En Angleterre, où les directeurs d’édition Arden ont refusé de s’associer à une opération publicitaire, il a déjà pratiquement disparu des écrans. Souhaitons-lui même sort ici.

Dominique Goy-Blanquet

Passion Stradivarius

C’est un projet un peu fou que résume ainsi le quotidien italien Il Sole 24 Ore : « Photographier et publier grandeur nature une sélection significative des stradivarius existants » dans le monde – soit 148 violons, altos et vio­loncelles, sur les quelque 600 connus. Fruit d’une collaboration entre un luthier et un photographe allemands, ainsi qu’une historienne de l’art italienne, l’ouvrage (en quatre tomes qui représentent au total 1 200 pages, et en anglais) affiche un prix  à la hauteur de ses dimensions (32 x 45 cm) : 2 150 euros pour  la version­ bibliothèque (impri­-mée à 2 000 exemplaires) et 3 200 euros pour la version de luxe (reliée cuir, imprimée à 100 exemplaires) ! Une bagatelle, relativise Il Giornale dell’Arte, si l’on songe que « la valeur des instruments photographiés dépasse 600 millions d’euros »… 

Vis ma vie de Rolling Stone

Avant tout, il ne faut pas se fier à la simplicité presque nue de ce titre (contrastant singulièrement avec son contenu fleuve): Life. Et quelle vie! Celle-là même conduit ce jeune Anglais de classe plus que moyenne, né à Dartford en 1943, à devenir une "pop star internationale", selon son dernier beau-père en date. Pop star, encore plus que rockstar, même si Keith Richard en a exhibé tous les attributs les plus reconnaissables: le sexe (bien que pratiqué à rythme plus qu'honorable, il ne semble pas être la première affaire à gérer pour le guitariste), la drogue (consommée encore plus que ce que tout ce qu'on aurait pu fantasmer), le rock'n'roll (ou plutôt le blues, la grande passion éternelle du guitariste). Et aussi un look improbable et bohème, du khôl à foison, une immuable maigreur, sans oublier la bagarre facile.

Beaucoup de choses à raconter, donc, par un Keith Richards extrêmement volubile, doté d'un talent de conteur presque égal à ses capacités de guitariste. En enlevant les notes et autres appendices du texte présenté dans cette édition de poche, réclamée à cors et à cris par un public d'avance conquis, il reste 721 pages… 721 pages de confessions non stop, tant et si bien que Richards nous désarçonne. À défaut, pourtant, de nous toucher véritablement.

Malgré tous les mauvais aspects de la gloire et de la drogue (invitée privilégiée de cette autobiographie) ici narrés, les morts subites des proches et les séparations sanglantes, Richards peut se dire certes bouleversé (la mort de son fils Tara, sa rupture avec la muse Anita Pallenberg, le décès de Gram Parsons) mais continue son petit bonhomme de chemin avec un aplomb déconcertant. Il se targue lui-même, non sans la bonne dose d'humour (so british) qui ne quitte que rarement son récit, d'être une force de la nature. Il est en effet possible que la plupart des hommes normalement constitués auraient succombé depuis belle lurette à tout ce que la star s'est infligé. Overdose, accident de voiture, chute presque fatale, crises de nerfs, tout passe sur Richards, qui ne trépasse pas malgré les heures de sommeil manquant cruellement au compteur. Grâce à une bonne nature, certes, mais aussi une dose généreuse de chance que beaucoup lui envient, à juste titre.

Ce côté surhomme, espèce de Superman du rock'n'roll circus, doublé de la fierté de n'être parti de rien, est le socle identitaire de Richards – par là, le socle narratif de Life, sans aucun doute. Malgré l'auto-dérision souvent teintée de séduction, le narcissisme peut s'avérer lassant. Or, lorsque le lecteur vient à compter les pages qui lui restent, l'auteur fait volte-face, se mettant à nu. D'abord avec la description des rapports complexes avec ses parents, narrés au début et à la fin du livre (les dernières lignes sont les plus émouvantes), comme pour boucler la boucle. Puis il évoque avec une lucidité crue, voire violente, sur sa relation avec celui qui n'est plus un ami mais un frère – avec la proximité et l'agressivité que cela implique. Les remarques acides sont monnaie courante, et Richards ne se gêne pas pour souligner la mégalomanie de Mick, surnommé "Brenda" en studio… Mick et Keith, les Romulus et Romus des Rolling Stones ?

Une crainte maladive de l’ennui

En revanche, il est surprenant, pour ne pas dire gênant, de voir le manque d'empathie de Richards (dont il ne se cache guère) envers Brian Jones. Ce génial guitariste mais "pleurnicheur de m…" d'après son camarade de cordes est mort en juillet 1969 après avoir été, lentement mais sûrement, évincé (ou auto évincé? telle est la question) des Stones. Cette brutalité, motivée par un désir de transparence à visée clairement narcissique, est à déplorer. Fort heureusement, le lecteur ne se contente pas de potins d'importance inégale, et a également le droit au récit des genèses d'albums aussi déterminants que Some Girls ou Exile on Main Street, où le rôle de Richards, leader dans l'âme, apparaît décisif. Il invite des amis musiciens, invente des nouveaux sons, s'essaye à de nouvelles techniques de production… Motivée par une crainte maladive de l'ennui, sa curiosité l'a conduit à créer plus intensément que les autres membres des Rolling Stones.

Cependant, outre son rythme narratif relevé (du notamment à un vocabulaire oral des plus savoureux) et sa richesse dramatique, l'une des grandes qualités de Life réside dans les interventions de proches, ou, du moins, de connaissance digne de ce nom. De son fils Marlon à Tom Waits en passant par sa tante ou sa femme actuelle Patti, de jolis noms (Marianne Faithfull, Ronnie Spector…) mettent leur grain de sel et confirment la véracité d'anecdotes parfois incroyables du super-héros déjanté du rock.  C'est en cela que cette autobiographie, façonnée d'honnêteté et d'ironie, est un document remarquable sur les Rolling Stones: les légendes, rumeurs et autres mythologies circulant autour du groupe sont passées en revue dans le moindre détail. 

Les tournées folles à lier, Altamont, les arrestations, les aller-et-venues de musiciens au sein du groupe (comme membres ou contributeurs), les genèses de certains tubes comme Satisfaction ou Miss You, les histoires de femmes (la fameuse Anita Pallenberg fait couler beaucoup de sang et d'encre)… Lire la Life de Keith Richards, c'est apprendre tous les aléas de son existence convulsionnée et indéniablement passionnante.

Sophie Rosemont