Christopher Hitchens, le mythe et la réalité

L’annonce du décès du journaliste et critique anglo-américain Christopher Hitchens, le 15 décembre 2011, a donné lieu à un flot impressionnant d’hommages et de commentaires, au début presque tous hyperboliquement élogieux, plus mesurés et sévères à mesure que le temps passait. Un tel déferlement de réactions n’a rien d’étonnant : mort à l’âge de 62 ans d’un cancer de l’œsophage diagnostiqué un an et demi auparavant, conséquence d’un mode de vie qu’il qualifiait lui-même de « bohême » et impliquait une consommation extraordinaire d’alcool et de cigarettes, Christopher Hitchens était l’essayiste politique et littéraire contemporain le plus connu du monde anglo-saxon, du fait notamment de ses prises de position radicales et de ses multiples et mémorables apparitions à la télévision, largement relayées par internet. Personnalité haute en couleur suscitant autant d’exaspération que d’admiration, il était en un mot une célébrité, ce qui conduit immédiatement à s’interroger sur le degré exact et la nature véritable de son talent.

Christopher Hitchens était-il, comme l’affirment ses adulateurs, un génie littéraire et la conscience morale du monde occidental, ou comme le soutiennent ses détracteurs un histrion provocateur, anticonformiste par principe, opportuniste et avide de publicité ? Ni l’un ni l’autre, en vérité, ou un peu des deux choses à la fois. Assurément « le critique le plus doué de sa génération », il était aussi devenu, avec sa complicité plus qu’active, un personnage public hautement controversé et très heureux de l’être, goûtant avec une satisfaction non dissimulée les joies souvent douteuses de la notoriété.  

Dans le procès en authenticité qu’on est tenté d’instruire à son sujet, une pièce importante à verser au dossier est son dernier livre, plus précisément le dernier en date : intitulé Arguably (terme qu’on peut traduire, selon les cas, par « on peut le dire », « sans doute », « probablement »), et sorti de presse au moment où son auteur se savait déjà condamné, il n’est en effet pas appelé à être son ultime ouvrage, puisqu’on annonce déjà la parution au début de 2012, sous le titre Mortality, d’une collection posthume des belles réflexions sur la maladie et la mort qu’il a publiées dans le magazine Vanity Fair durant les mois où cette question était assez naturellement devenue son principal objet de méditation.

Épais volume de plus de 700 pages, Arguably rassemble une sélection d’articles rédigés au cours des cinq dernières années : s’exprimant oralement en paragraphes impeccablement formés, Hitchens écrivait notoirement avec une déconcertante facilité, et sa production a toujours été d’une spectaculaire abondance. Comme les quatre recueils qui l’ont précédé, ce livre permet de se faire une excellente idée du Christopher Hitchens commentateur politique et critique littéraire, davantage encore, d’ailleurs, du second que du premier, parce qu’au fur et à mesure que les compilations se succédaient, la place qu’y occupait la critique n’a cessé d’augmenter, pour représenter ici près des deux tiers de l’ouvrage.

Déboulonnage d’idoles

Avant de se pencher sur ces deux volets de ses activités, il peut toutefois être utile de dire un mot de deux autres facettes du personnage, dont la première a tout particulièrement contribué à sa réputation sulfureuse : le pamphlétaire et polémiste, le biographe et mémorialiste. Dans les années qui ont suivi son installation aux États-Unis (pays dont il a fini par prendre la nationalité), Christopher Hitchens, qui avait été jusque là essentiellement un journaliste militant de gauche spécialisé dans la politique européenne et internationale et un grand reporter couvrant entre autres les conflits du Moyen-Orient, s’est fait connaître du monde entier par une série de pamphlets relevant du genre toujours très populaire du « déboulonnage d’idoles ». Après s’en être pris à la famille royale britannique, il a violemment attaqué dans trois ouvrages successifs Mère Teresa, Bill Cinton et Henry Kissinger, respectivement accusés d’être une fanatique réactionnaire, un menteur invétéré et un criminel de guerre.

S’appuyant sur un solide travail d’investigation, Hitchens défendait dans les trois cas sa thèse sans nuance à l’aide d’un déploiement d’arguments d’avocat de prétoire, le plus souvent pertinents, toujours habiles et parfois retors, soutenus par ce que le genre exige inévitablement de mauvaise foi. Les faits qu’il reprochait aux personnes qu’il mettait en cause et les traits de personnalité qu’il pointait chez elles sont suffisamment avérés pour conférer à ces petits ouvrages une réelle consistance. S’ils lui ont assuré un succès de scandale en partie recherché, le caractère outrancier des diatribes qu’ils contiennent, entonnées au nom de la défense de la vérité, tend cependant à réduire leur intérêt et à amenuiser leurs chances de passer à la postérité. À quelques exceptions près, comme le J’accuse d’Émile Zola ou les Lettres provinciales de Pascal, la littérature de dénonciation vieillit généralement mal.

Plus récemment, déjà devenu un auteur fameux et une vedette des médias, Christopher Hitchens, dans son ouvrage le plus connu et traduit (un des rares de lui qui existent en version française), Dieu n’est pas grand, a engagé une offensive en règle contre la religion. Athée de toujours, confronté à la montée du fondamentalisme protestant aux États-Unis et de l’intégrisme musulman dans le monde, sensibilisé aux effets de ce dernier par la fatwa lancée par les autorités religieuses iraniennes à l’encontre de son ami Salman Rushdie, Hitchens s’est jeté dans ce qu’il est difficile de décrire autrement qu’une croisade contre la foi, plus particulièrement sous la forme qu’elle prend dans ce qu’il appelle les  « religions organisées », terme par lequel il désigne avant tout les trois « religions du livre », le christianisme, le judaïsme et l’islam. En quelques mois, aux côtés des trois autres membres d’un groupe surnommé « Les quatre cavaliers de l’anti-Apocalypse » comprenant le théoricien de l’évolution Richard Dawkins, le philosophe Daniel Dennett et le neuroscientifique Sam Harris, il est devenu un des fers de lance du « nouvel athéisme », poussant le zèle prosélyte et cette sorte de provocation dont il avait un goût prononcé jusqu’à présenter son ouvrage et défendre ses idées dans la région américaine conservatrice de la Bible Belt.

À l’encontre de la religion, Hitchens mobilise avec brio une argumentation des plus classiques, dans le droit fil des réflexions du rationalisme des Lumières et d’athées militants déclarés comme Bertrand Russel, en montrant combien elle est une invention humaine. Après avoir évoqué les aspects métaphysiques (les « preuves philosophiques » de l’existence de Dieu), et scientifiques (les thèses « créationnistes ») de la question, il met résolument l’accent, à sa manière manichéiste, sur sa dimension morale : pour lui, la religion est d’abord et avant tout la source première de la souffrance et du mal dans le monde. Face à une entreprise de ce genre, tout en admirant le cas échéant l’exercice, on peut s’interroger sur son utilité. À qui Hitchens s’adresse-t-il exactement ? Ceux qui partagent ses opinions n’ont guère besoin des explications qu’il prodigue, qui leur sont parfaitement familières, et ceux qu’il voudrait persuader ne seront jamais ébranlés dans leurs convictions, parce que la religion relève par définition de l’irrationnel et que, là où c’est leur foi qui en cause, les croyants sont imperméables au raisonnement. Dans son combat contre la religion, Hitchens a dépensé une énorme quantité d’énergie dont on ne peut pas s’empêcher de penser qu’elle aurait pu être employée bien plus utilement ailleurs.

Un mélange d’autoportrait et de panégyrique têtu

Parmi les autres ouvrages de Christopher Hitchens qui ne sont pas des collections d’articles figurent trois courtes monographies sur Thomas Jefferson, Thomas Paine et George Orwell. Assez superficiels et entachés d’erreurs factuelles, ces livres n’ajoutent pas grand chose à sa réputation. C’est particulièrement le cas pour l’ouvrage sur Orwell, dont on aurait pu attendre beaucoup compte tenu du culte que lui vouait Hitchens, mais dans lequel on apprend en vérité bien plus sur Hitchens lui-même que sur Orwell, beaucoup moins, à coup sûr, que dans les excellentes biographies de l’auteur de 1984 par Bernard Crick, Jeffrey Meyers, Gordon Bowker et D.J. Taylor. Également décevantes sont les Letters to a Young Contrarian, intéressante distillation des vues d’éthique littéraire et politique d’Hitchens, dans laquelle celui-ci laisse malheureusement libre cours à sa tendance spontanée au « name-dropping ».

Dans un genre proche, sous un titre qui fait référence à la fois au surnom sous lequel il est connu (« The Hitch ») et au célèbre roman satirique de Joseph Heller Catch 22, Hitch 22 n’est pas à proprement parler une autobiographie ou un livre de souvenirs (Hitchens y laisse complètement dans l’ombre des pans entiers de sa vie – il ne mentionne par exemple même pas son premier mariage), mais un mélange d’autoportrait et de panégyrique têtu, sans la moindre trace de doute ou de regret, de son parcours politique et de ses vues dans ce domaine. Le caractère personnel de l’ouvrage, émouvant dans le chapitre consacré à sa mère, et l’écriture aussi brillante que toujours, rachètent difficilement l’impression pénible que suscitent le ton d’autosatisfaction de nombreux passages, le plaisir visible qu’Hitchens prend à raconter des épisodes peu glorieux de sa vie et à se livrer à ce qu’il faut bien appeler de bas commérages, et la lourdeur emphatique des compliments qu’il adresse à ses amis de jeunesse Martin Amis, Ian Mc Ewan et James Fenton.

On découvre aussi les aspects les moins avenants de sa personnalité, comme sa vision dans l’ensemble assez réductrice et conservatrice des femmes, si éloquent qu’ait pu être par ailleurs son plaidoyer pour leur émancipation dans les pays musulmans. Katha Pollitt la stigmatisera dans un hommage posthume très critique. Après avoir judicieusement souligné que son alcoolisme n’avait rien d’admirable, relevant qu’il avait toujours vécu dans un monde outrageusement masculin (lorsqu’il n’était pas à sa table de travail, Christopher Hitchens n’était jamais aussi heureux qu’en compagnie d’autres intellectuels mâles, pour d’interminables discussions polémiques ou érudites), celle qui avait été sa collègue durant vingt ans cite à sa charge à cet égard ses déclarations sommaires et simplistes sur l’avortement, ainsi que le fameux article de Vanity Fair  « Pourquoi les femmes ne sont-elles pas drôles ? », dans lequel, en réponse à la question, il avançait l’explication pseudo-darwinienne que les hommes doivent faire rire les femmes pour les séduire, et non l’inverse.

Le meilleur de Hitchens et le pire

Mais revenons à Arguably. De cet ouvrage, il a été dit qu’il contenait « le meilleur de Hitchens et le pire ». Beaucoup du premier, par bonheur et (relativement) peu du second. Le pire, ce sont les articles politiques qu’il a publiés durant les dernières années. Généralement courts, et parus dans le journal électronique Slate, ils portent l’empreinte du dernier Christopher Hitchens, celui dont l’attentat du 11 septembre 2001 à New York a été le chemin de Damas et qui a mis sa plume au service de la guerre contre la terreur engagée par le gouvernement de George Bush. En réalité, Hitchens n’avait pas attendu cet événement pour prendre ses distances vis-vis du communisme trotskyste de sa jeunesse, dont il était déjà éloigné au moment de son apparente spectaculaire « conversion ». Il n’est par ailleurs assurément pas le seul intellectuel de gauche ou modéré à avoir défendu l’intervention américaine en Irak au nom de la démocratie et de la lutte contre la tyrannie (Adam Michnik, Václav Havel, Michael Ignatieff, pour n’en citer que quelques-uns, l’ont également soutenue).

Ce qui le distingue dans cette affaire, c’est le style comminatoire, exagéré et brutal dans lequel il s’est exprimé, qui a certainement beaucoup contribué à lui aliéner la sympathie de ses anciens collègues des hebdomadaires progressistes anglais The New Statesman et américain The Nation, ainsi qu’à le brouiller avec des amis de longue date comme Gore Vidal (qui l’avait intronisé comme son dauphin), Noam Chomsky ou Edward Saïd. C’est aussi l’opiniâtreté avec laquelle il a défendu ses positions, même après qu’il fut devenu évident que l’Irak ne possédait pas les armes de destruction massive invoquées comme justification par le gouvernement américain pour y intervenir, et surtout l’étonnante coexistence, dans son esprit et ses écrits, de ses antipathies de toujours et des nouvelles qu’il s’était découvertes. Dans une large mesure, Hitchens n’a pas remplacé ses anciens ennemis par des nouveaux, il a plutôt ajouté les seconds aux premiers au nom de sa haine contre toutes les formes d’oppression et de totalitarisme, y compris l’oppression religieuse et ce qu’il s’obstinait à appeler « l’islamo-fascisme », persistant contre toute évidence historique à placer cette doctrine d’existence contestable sur pied d’égalité dans l’horreur avec le nazisme et le stalinisme.

Comment expliquer une telle attitude ? Dans un article pénétrant significativement intitulé The Believer (« Le croyant »), qui constitue une des meilleures analyses de ses idées et de son évolution politiques, son ami l’écrivain hollando-britannique Ian Buruma avance l’hypothèse qu’au fond de lui-même, Hitchens, par tempérament et à l’instar de beaucoup d’anciens révolutionnaires, loin d’être le rebelle naturel qu’il affirmait (et aurait aimé) être, était plutôt un suiveur, et qu’en en dépit de son goût affiché pour l’argutie et de sa dévotion ostensible envers le rationalisme, il était en réalité « un homme de foi ». Parce qu’ils prennent volontiers la forme d’une suite d’invectives, d’affirmations fracassantes et de slogans entrelacés d’arguments spécieux, les textes politiques les plus brefs repris dans Arguably ne sont donc guère convaincants. On retrouve heureusement le meilleur Hitchens, le grand reporter extraordinairement bien informé, remarquable observateur capable de lire et d’interpréter l’actualité à la lumière de l’Histoire, dans une série de textes plus longs, originellement publiés dans The Atlantic et Vanity Fair, dont  un  article sur la situation politique en Iran, un autre sur la condition des femmes en Afghanistan, un reportage poignant et indigné sur les conséquences tardives de l’utilisation du défoliant « agent orange » au Vietnam, et une éloquente réflexion sur le thème du partage des territoires, dans laquelle il montre de quelle façon un grand nombre de « lignes de front » et de « points chauds » du globe coïncident avec des frontières autoritairement et arbitrairement tracées dans le passé par l’Empire britannique.

Familiarité avec la science

Ce dernier texte est farci de références littéraires et historiques, dans un style qu’illustrent bien mieux encore les échantillons de critique qui composent la plus grande partie de l’ouvrage. Des critiques littéraires de Christopher Hitchens, la légende veut qu’elles témoignent de connaissances proprement encyclopédiques, quasiment universelles. En réalité, lorsqu’on prend la peine de lire ou relire tout ce qu’il a écrit dans ce registre au cours des vingt dernières années, on s’aperçoit que l’univers qu’il maîtrisait de loin le mieux (mais celui-là, il le connaissait à la perfection), c’était celui de la littérature de fiction et d’idées anglo-saxonne, plus particulièrement la littérature anglaise, de l’époque victorienne à nos jours.

À l’exception de Jorge Luis Borges, Albert Camus et quelques autres écrivains comme Stieg Larsson, dont il a brillamment analysé la trilogie Millenium, Hitchens s’est assez peu intéressé à des auteurs s’exprimant dans d’autres langues que l’anglais. Et lorsqu’il l’a fait, c’était le plus souvent dans une perspective anglophone : dans l’article sur Marcel Proust qui figure dans Love, Poverty and War, le précédent recueil de ses chroniques, il est davantage question des mérites comparés des traductions d’À la recherche du temps perdu par Terence Kilmartin et C.K. Scott Moncrieff que de Proust lui-même. Le compte rendu de la biographie de Newton par Peter Ackroyd repris dans Arguably atteste par ailleurs une certaine familiarité avec la science (qui le fascinait), l’histoire des sciences et le raisonnement scientifique, et Hitchens pouvait se montrer un « écrivain-voyageur » de la meilleure tenue, comme le démontrent deux articles sur Sunset Boulevard et la Route 66 qu’on trouve dans le Love, Poverty and War.

Dans l’ensemble, cependant, c’est lorsqu’il traite de ses auteurs britanniques favoris qu’il est le plus éblouissant. Ce sont aussi ceux sur lesquels il s’est prononcé le plus souvent. Dans Arguably et les précédents volumes apparaissent une série d’écrivains anglais sur lesquels il est régulièrement revenu au fil des années, commentant de nouvelles biographies ou la publication de recueils de correspondance avec une maîtrise chaque fois accrue : Graham Greene, Anthony Powell, Evelyn Waugh, George Orwell, Jessica Milford, Rebecca West, Steven  Spender, Aldous Huxley, W. Somerset Maugham, Philip Larkin, Oscar Wilde, P.G. Wodehouse – au moment de sa mort, il travaillait sur deux comptes-rendus des plus récentes biographies de Dickens et Chesterton –, des noms auxquels il faudrait notamment ajouter ceux de James Joyce, et, pour les Américains, Mark Twain, Upton Sinclair, John Updike, Saul Bellow et quelques autres. À côté de la littérature anglophone, trois sujets dont Christopher Hitchens possède une connaissance particulièrement étendue et profonde sont l’histoire de la Grande-Bretagne et des États-Unis, celle de la pensée politique et l’histoire de la langue anglaise. Parmi les pages les plus brillantes d’Arguably figurent donc celles qu’il consacre à des réflexions sur Benjamin Franklin, Abraham Lincoln et l’abolitionniste de l’esclavage John Brown, les idées d’Edmund Burke, le journalisme de Karl Marx et le révolutionnaire Victor Serge, ainsi que deux livres fondamentaux dans l’histoire de la langue anglaise, le dictionnaire de Samuel Johnson et la King James Bible.    

Un certain maniérisme

Une autre caractéristique souvent vantée des critiques de Christopher Hitchens est l’éclat de leur style, fréquemment comparé à celui des grands écrivains anglais. Ici aussi, la vérité est un peu plus nuancée. Incontestablement un des meilleurs stylistes contemporains, Hitchens écrivait avec panache dans une prose riche et colorée, précise et évocatrice, reconnaissable en quelques phrases et dont il usait avec une extrême virtuosité, comme dans cette description saisissante de l’univers de Philip Larkin, l’univers des classes populaires anglaises qui déprimait tellement Orwell et que nous ont fait découvrir les cinéastes Ken Loach et Mike Leigh  : « un monde misérable de nourritures insipides et de boissons fades, d’intérieurs tristes et surpeuplés, de plomberie extravagante, de cynisme renfrogné, de files interminables, d’hygiène choquante et de vacances lugubres et ruisselantes de pluie, ponctuées en permanence par la grossièreté et le philistinisme ».

Toute en méandres et d’une texture chatoyante, faite d’allusions, d’ellipses, de références plus ou moins explicites, de tournures idiomatiques, de doubles négations, de fausses interrogations, d’expressions parfois à la limite de l’opacité à force d’euphémismes, et de cascades de citations s’appelant mutuellement, qui surgissaient dans son esprit grâce à une mémoire quasiment photographique des lectures et des conversations, la manière d’écrire d’Hitchens, souvent envoûtante, qui empruntait beaucoup à l’éloquence politique et judiciaire, l’entraînait toutefois très facilement vers un certain maniérisme. Retenant un peu du style fleuri et de la musique d’auteurs classiques comme Edmund Burke, Edward Gibbon ou Thomas Macaulay, cette façon chargée de s’exprimer n’est pas rare dans la littérature anglaise – on en retrouve par exemple des échos chez Oscar Wilde et Winston Churchill ou, plus près de nous, dans les textes du critique et homme de télévision Clive James (un autre ami de jeunesse de Christopher Hitchens). À côté de la tradition illustrée par ces noms, on rappellera toutefois qu’il en existe une autre très différente, exploitant les ressources de la prose pure plutôt que celles du langage rhétorique ou poétique, prônant un style aisé et familier et visant à une expression simple et transparente, qui est celle des plus grands essayistes de la langue anglaise comme William Hazlitt, George Bernard Shaw, Bertrand Russel ou George Orwell.

En dépit de cette différence flagrante de style, on a pourtant souvent comparé Christopher Hitchens à Orwell, l’écrivain auquel il s’est le plus ostensiblement identifié et qui lui a servi de modèle toute sa vie. Justifiable par certains traits communs superficiels (tous deux issus de ce qu’Orwell lui-même décrivait comme la « lower-upper-middle-class », journalistes et critiques littéraires également prolifiques, il se sont l’un et l’autre intéressés aux questions situées à l’intersection de la politique, de l’histoire, de la morale et de la littérature), un tel rapprochement est en réalité peu approprié. Certes, les deux hommes partageaient la même passion pour la justice, la vérité et l’honnêteté intellectuelle. Par leur style de vie (Orwell était austère jusqu’à l’ascétisme), le ton de leur argumentation (posé dans un cas, véhément dans l’autre), leur caractère (respectivement introverti et extraverti) et leur manière d’écrire (délibérément sobre chez Orwell, flamboyante chez Hitchens), ils se situaient cependant aux antipodes l’un de l’autre.

La figure de H. L. Mencken

S’il fallait inscrire Christopher Hitchens dans une lignée d’auteurs anglais, ce serait plutôt, par-delà les différences idéologiques, celle d’écrivains comme Evelyn Waugh ou Kingsley Amis, comme lui « adolescents permanents », pour utiliser la formule de Cyril Connolly employée par Hitchens à propos du premier, deux hommes dont il avait le goût des amitiés masculines et de la formule assassine, la vision étroite du monde féminin, le penchant avéré pour l’alcool et le sarcasme, la tendance aux jugements sommaires et l’amour profond  de la langue anglaise.

Aux États-Unis, une figure à laquelle Hitchens fait irrésistiblement penser est celle du fameux journaliste de Baltimore d’origine allemande H. L. Mencken, dont il présente beaucoup de traits et reproduit de manière frappante les contradictions. Comme lui un esprit cultivé et curieux de tout s’abaissant facilement à d’atterrantes manifestations de mauvais goût, un artiste de la langue tombant souvent dans un style baroque à l’excès, un pourfendeur auto-proclamé du mensonge, de la bêtise, de la superstition religieuse de l’obscurantisme se rendant volontiers coupable de préjugés et de mauvaise foi, un misogyne défendant la cause des femmes, Mencken, que sa phénoménale productivité a fait décrire comme une « machine à écrire humaine », à l’instar d’Hitchens a payé cher sa passion pour l’alcool et le tabac (dans le cas d’espèce le cigare), puisqu’un accident vasculaire cérébral l’a réduit à l’aphasie, un sort spécialement tragique  pour un homme qui ne vivait que pour et par le langage.

Dans un compte-rendu d’une biographie de H.L. Mencken datant de 1994, Christopher Hitchens cite un extrait d’un texte que ce dernier a publié à la mort d’un autre journaliste américain, Ambrose Bierce, dans lequel il déplorait que le meilleur de ce qu’il avait écrit se trouve perdu au milieu de travaux médiocres « remplis d’épigrammes contre des crimes oubliés depuis longtemps et d’échos de vieilles et puériles controverses journalistiques ». Une telle affirmation, faisait remarquer Hitchens, pourrait également être formulée à propos de l’œuvre de Mencken. Il est terriblement tentant d’appliquer ce jugement à ce que Hitchens lui-même nous a laissé.

Le monde étant ce qu’il est, il n’est pas exclus du tout (il est même assez probable) qu’on se souvienne dans l’avenir de Christopher Hitchens comme d’un journaliste de gauche qui a défendu l’offensive militaire américaine en Irak et d’un athée de choc qui a osé s’attaquer à Mère Teresa. Avec un peu de chance, il restera toutefois dans les mémoires comme ce qu’il a incontestablement été de meilleur, un reporter engagé et extrêmement professionnel, un homme courageux et déterminé jusque devant la mort (il a littéralement écrit jusqu’à son dernier souffle, parce qu’écrire était sa vie), et un commentateur de talent exceptionnel de la littérature de langue anglaise.

Michel André

L’agonie poétique de Bucarest

Cela se passe au « pays au double langage », écrit le Spectator : une ville hérissée de grues et d’immeubles inachevés où les épiciers étalent leurs maigres stocks – « quelques poivrons aux airs de vieilles chaussettes et des carottes atrophiées » – à même le trottoir, alors qu’un peu plus loin le champagne s’écoule au marché noir. Nous sommes à Bucarest, en 1989, quelques mois avant la chute de Ceausescu. Une période que connaît bien le poète Patrick McGuinness, qui vivait alors en Roumanie. Pour The Independent, cela donne à son premier roman « le parfum inimitable de l’authentique ». The Last Hundred Days est narré par un étudiant britannique fraîchement débarqué dans la capitale roumaine. Il y rencontre Leo, un universitaire louche, pilier du marché noir et auteur d’un guide visant à préserver la mémoire de cette ville en passe de disparaître derrière les fantasmes architecturaux du dictateur. Après s’être amouraché de la fille d’un apparatchik, le héros va s’imaginer qu’il peut aider des étudiants à fuir le pays… Si la prose relève parfois du « thriller de bas étage », estime le Spectator, le livre n’en traduit pas moins « l’intensité poétique avec laquelle McGuinness a perçu la ville ». 

Le Bonheur et l’Argent – post-scriptum

Les liens entre bonheur et argent sont ténus, et la direction même de la relation de causalité, si elle existe, est incertaine (les personnes heureuses et équilibrées réussissent mieux professionnellement et, du coup, gagnent en effet plus d’argent) (1). Pour tenter de clore le débat, essayons de renverser la problématique : si l’argent ne fait pas nécessairement le bonheur, la pauvreté cause-t-elle obligatoirement le malheur ?

Là encore, la réponse n’est pas bien claire. Les spécialistes comme Derek Bok (2) ont mis en évidence toute une série de causes de bonheur : de bonnes relations sociales, un bon mariage, une bonne approche de la vie, une bonne santé, de bonnes prédispositions génétiques, etc. Or tout ceci ne s’achète, en principe, pas avec de l’argent, ni ne se désactive obligatoirement en son absence. Derek Bok note avec étonnement que « même les familles aux revenus les plus bas semblent souvent s’être adaptées à leurs condition de vie et témoignent d’un surprenant niveau de bonheur ». Spécieux et choquant ? Pas nécessairement.

L’auteur de ces lignes a personnellement fait l’expérience d’un (bref) séjour dans un des foyers les plus pauvres du bidonville musulman d’Ahmedabad, dans le Gujarat (État situé dans l’ouest de l’Inde). Malgré des conditions extrêmement difficiles, la famille Rizwana menait, à six personnes dans 17 m², une vie harmonieuse et d’apparence sereine. Les quatre femmes, la mère de famille, ses deux filles et sa fillette, étaient constamment apprêtées avec élégance. Sur le réchaud rudimentaire, elles produisaient une cuisine raffinée, et les repas étaient de véritables moments de plaisir et même de gaieté. Les étroites ruelles du quartier, constamment encombrées, portaient témoignage de l’intensité de la vie sociale. Malheureusement, les femmes et jeunes filles étaient employées à des taches de couture monotones, fantastiquement mal rémunérées (guère plus d’un euro pour dix heures de travail), incertaines qui plus est, car l’approvisionnement en travail dépendait du bon vouloir d’un courtier tout-puissant. L’électricité provenait d’un branchement sauvage, très aléatoire. L’eau était stockée dans un grand bidon alimenté par une pompe tournant entre les habitants. Quant aux distractions, elles consistaient exclusivement en visites d’une casemate à l’autre ou, le vendredi, à la mosquée.

Ingéniosité financière

Pour autant, la véritable tragédie de l’extrême pauvreté n’est pas la difficulté des conditions de vie qu’elle suscite, mais la précarité qu’elle entraîne. Un groupe d’économistes a suivi sur longue période 250 individus ou familles vivant avec moins de deux dollars par jour, dans plusieurs parties du monde, notant au quotidien dans des « financial diaries » les aléas de leur vie économique – et de leur vie tout court. L’image qui en ressort est celle d’une existence au jour le jour, cahin-caha, que le moindre événement vient bouleverser, comme un esquif sans bordage que la plus petite vaguelette peut faire couler.

Ceux qui se trouvent dans de telles conditions ne restent bien sûr pas les bras ballants, mais au contraire multiplient les initiatives financières pour se prémunir contre les assauts de l’infortune. La famille Rizwana, quant à elle, a mis en place un réseau de dépôts et d’emprunts croisés avec des voisins, la mosquée, des cousins, le boutiquier du coin, ou encore le courtier qui fournit le travail. Elle est aussi membre du syndicat SEWA, une institution héritée du ghandisme, qui offre une forme minimale de protection sociale. Dans Portfolios of the Poor, les auteurs recensent pour leur part jusqu’à une vingtaine « d’instruments financiers » par famille, incluant tontines, systèmes d’assurances spécifiques (comme pour les funérailles), emprunts auprès des « loan sharks », les usuriers que l’on trouve sous toutes les latitudes, ainsi bien sûr que tous les instruments de la micro finance disponibles localement : micro crédits, micro dépôts, micro assurances. À noter que ces trois instruments fonctionnent, paradoxalement, de manière pratiquement identique : à chaque fois, il s’agit d’échanger un flux de paiements réguliers mais très modestes contre un paiement unique beaucoup plus important ; leur différence essentielle tient aux conditions et surtout au moment de ce paiement : en amont quand il s’agit d’un prêt, à l’échéance quand il s’agit d’un dépôt, ou lors de la survenance d’un événement spécifique quand il s’agit d’une assurance. C’est en entremêlant et en superposant tous ces instruments que les très pauvres parviennent malgré tout à se tisser un filet de sécurité, et donc remédier au principal inconvénient de leur situation.

Incidemment, ces exemples apportent la démonstration, utile par les temps qui courent, que l’ingéniosité financière n’est pas nécessairement synonyme de déprédation et de catastrophe.

Jean-Louis de Montesquiou

(1) Richard Easterlin, « Feeding the Illusion of Happiness », SIR, 2005.

(2) Voir par exemple The Politics of Happiness, Derek Bok, Princeton University Press, 2010.

Bienvenue dans l’aérotropolis

« Je pense que l’aéroport sera la véritable ville du XXIe siècle », écrivait l’auteur de science-fiction J. G. Ballard en 1997. Eh bien, nous y sommes, martèle aujourd’hui l’universitaire John Kasarda, gourou d’un nouvel ordre urbain international qu’il a baptisé « aérotropolis ». Un ordre où « l’aéroport est situé au centre, et non plus à la périphérie » de la ville, explique Rowan Moore dans The Observer. Depuis une vingtaine d’années, Kasarda plaide auprès des décideurs du monde entier pour la construction d’aéroports flambant neufs, « encadrés par un réseau de transports sur mesure, de bons restaurants, des boutiques de créateurs et des zones d’activité dont les salariés sont ainsi reliés par un cordon ombilical au marché mondial », précise le New York Times.

Persuadé que Kasarda est « le plus grand théoricien de l’urbanisme vivant », le journaliste Greg Lindsay s’est lancé dans un tour du monde des « aérotropolis », explique Will Self dans la London Review of  Books. Il en a tiré ce livre, dont son mentor a fourni la base théorique. Memphis et Louisville, respectivement pôles opérationnels de FedEx et d’UPS, préfigurent ce modèle dont Dubaï semble l’exemple le plus avancé (lire « Lendemains de fête à Dubaï »). Une version totalement aboutie de l’« aérotropolis » devrait voir le jour en 2015 avec la ville sud-coréenne de New Songdo, bâtie sur une île artificielle reliée par un pont à l’aéroport de Séoul Incheon. La Chine n’est évidemment pas en reste, ajoute le Guardian : « Le pays doit construire cent nouveaux aéroports d’ici 2020, pour permettre à 82 % de la population de vivre à moins de 1 h 30 de l’un d’eux. Les iPod et autres marchandises à forte valeur ajoutée fabriquées là pourront ainsi être livrées en Amérique via Hong Kong en quarante-huit heures. »

Pour Kasarda, l’avion est aussi consubstantiel à ce qu’il appelle l’« ère de l’instantané » que le train le fut à la révolution in­dustrielle. Dans sa logique, connectivité électronique et connectivité physique sont indissociables : « Si les gens deviennent amis sur Facebook, ils vont vouloir prendre l’avion pour se rencontrer. Amazon génère un tourbillon de biens aéroportés, et les accords commerciaux conclus par e-mails ont besoin, pour être scellés, de rencontres en tête à tête et de poignées de main », résume Moore. L’Internet virtuel doit donc se doubler d’un « Internet physique », lui aussi global, massif et surtout rapide. Au­jour­d’hui, explique Lindsay, « le fret aérien représente, en valeur, le tiers de toutes les marchandises transportées dans le monde ». Or « les villes ont toujours été créées en fonction du moyen de transport dominant de l’époque. Au temps de l’âne et des sandales, cela a donné les petites rues en pente de Jérusalem ; avec le cheval et les bateaux, on a eu les ports de Lisbonne, Hong Kong ou Boston, et les canaux de Venise et d’Amsterdam ; le chemin de fer a fait naître Kansas City, Omaha, et les parcs à bestiaux de Chicago ; et la production en série de la Ford T a engendré Los Angeles… ».

Kasarda et Lindsay ne négligent pas l’argument écologique qui leur est volontiers opposé : ils relativisent le bilan carbone du transport aérien et ont bon espoir que de nouveaux types de carburants, plus propres, régleront le problème. Mais la vraie question, pour Moore, est de savoir pourquoi, « malgré toutes les raisons qui poussent à leur développement », les « aérotropolis » demeurent si rares. Cela tient sans doute à « une vérité moins spectaculaire : les villes ont toujours été fondées sur le transport, mais pas seulement. Les aéroports ne sont qu’un des puissants facteurs dont l’interaction globale rend les villes attractives ». Or force est de constater, avec le New York Times, que « les aérotropolis qui existent déjà, comme Hyderabad en Inde ou Dallas-Fort Worth au Texas, sont souvent loin d’être des “cités globales électrisantes” ».

Dans les geôles de Lima

« J’ai commencé à rédiger ce roman en 1957 ; j’ai décidé de l’écrire en 1939 », écrit José María Arguedas en épigraphe à El Sexto, que traduisent pour la première fois en français les éditions Métailié. El Sexto était un pénitencier sinistre du centre de Lima. Il fut détruit en 1985. En 1938, arrêté avec plusieurs de ses camarades étudiants à l’issue d’une manifestation antifasciste, José María Arguedas y passa huit mois. Le Pérou vivait alors sous la dictature du général Benavides et, quelques mois seulement après sa libération, celui qui allait bientôt devenir « la figure de proue du mouvement littéraire néo-indigéniste » – selon le quotidien argentin Página 12 – décida de tirer de cette expérience une œuvre de fiction. Il ne parviendra à la mettre en mots que vingt ans plus tard, quand la maturité lui donnera de dépasser le simple récit carcéral pour produire une analyse critique de la réalité sociale péruvienne des années 1930.

Paru en 1961, trois ans après le triomphe des bucoliques Fleuves profonds (Gallimard, 2002), El Sexto est un ouvrage à part dans l’œuvre d’Arguedas, le seul dont l’action se déroule dans la région côtière (urbaine et européanisée) du pays et non dans la cordillère andine de culture quechua. Le plus explicitement politique aussi. L’écrivain s’attaque aux inégalités sociales, dénonce la dictature et les rivalités absurdes qui divisent l’opposition de gauche, met en scène la violence et les perversions sexuelles des hommes.

La prison El Sexto est construite sur trois niveaux : au rez-de-chaussée s’entassent les plus dangereux criminels, assassins et violeurs que la police ramasse dans les bas-fonds de la capitale ; le premier étage abrite les délinquants de droit commun ; enfin, le deuxième étage est le « paradis » où les prisonniers politiques jouissent de conditions de vie jugées plus supportables.

À El Sexto, « tout est torture physique ou mentale », note l’hispaniste Ève-Marie Fell dans la préface à l’édition française de l’ouvrage : la faim et le froid, le sadisme des gardiens, l’impunité des caïds, le viol, omniprésent, et la prostitution forcée. « L’horreur ordinaire est démultipliée par l’impossibilité d’échapper au regard des autres. L’architecture d’El Sexto, conçue sans angle mort, permet à chacun de jouir du spectacle. Accoudés aux rambardes, les détenus ont un seul sujet de divertissement : contempler les violences infligées à d’autres, dont ils seront peut-être demain les victimes. » Pendant ce temps, les leaders politiques du deuxième étage choisissent d’ignorer, autant que faire se peut, les crimes du rez-de-chaussée et les injustices faites aux plus faibles.

Plutôt très mal reçu par la  critique péruvienne, El Sexto « connut cependant, grâce au bouche-à-oreille, un incroyable succès populaire », rappelle la préfacière.

Téléphonie mobile : derrière la guerre des brevets

Alors que les brevets déposés chaque année par les géants de la téléphonie mobile se comptent en centaines de milliers, Apple, HTC, Samsung et les autres ne cessent d'enchaîner les procès. Olivier Bomsel se penche dans son dernier blog sur cette coûteuse guerre de dissuasion, qui permet aux firmes installées de se prémunir contre la concurrence des nouveaux venus.

Guerre des brevets : qui aura le dernier mot ?

Dans les derniers jours de décembre, l’International Trade Commission (ITC) des États-Unis a donné raison à Apple dans un différend l’opposant à HTC sur l’usage de la technologie permettant d’appeler ou de stocker en un clic un numéro de téléphone figurant dans un courriel. Le brevet déposé par Apple oblige tous ses concurrents à payer une licence ou à retirer cette fonctionnalité de leurs systèmes d’exploitation – ici, Android de Google – avant le 8 avril 2012. Autant dire accepter de se dégrader ou de retirer à cette date tous leurs appareils du marché.

Le même jour, British Telecom annonçait qu’il déposait plainte contre Google pour usage abusif, toujours sur Android, de technologies brevetées. La France, quant à elle, a débouté Samsung de sa plainte visant à interdire la commercialisation de l’iPhone 4GS au motif d’une violation de brevets sur la 3G.

Le marché de la téléphonie mobile est en ébullition. En effet, le déploiement des smartphones a fait du système d’exploitation l’application différenciante des terminaux mobiles, donnant ainsi aux brevets un rôle déterminant dans le jeu de la concurrence. Cette situation diffère radicalement de celle où le terminal n’était que l’appendice du réseau de l’opérateur télécom, lequel pouvait orienter et revendre à sa guise l’innovation technique des équipementiers. Avec l’iPhone, le Blackberry et les autres, la fidélisation des consommateurs se fixe sur le terminal bien plus que sur les services de l’opérateur. De là cette guerre des systèmes d’exploitation qui ne vise rien d’autre qu’à se partager six milliards de consommateurs. Une bagatelle.

L’autre nouveauté de cette guerre est qu’elle oppose des détenteurs de brevets ayant cherché méthodiquement à protéger un investissement critique à des concurrents prêts à utiliser un logiciel libre – Android – pour mutualiser cet investissement et refaire leur retard sur le premier entrant. En contestant au logiciel libre le droit d’exploiter certaines fonctions, les monopoleurs historiques – qu’ils soient opérateurs ou équipementiers – veulent protéger leur avantage et empêcher qu’un autre monopoleur – Google en l’occurrence – n’étende sa domination dans le search vers ce nouveau marché. Le logiciel libre demeure certes gratuit, mais présente pour son intégrateur le risque juridique d’être localement attaqué, entraînant du même coup une perte des investissements bâtis sur lui.

Guerre de dissuasion

Le jeu ne s’arrête pas là. Car la guerre des brevets suscite ses propres risques. Les firmes high-tech déploient depuis des années des stratégies très actives dans le dépôt des brevets. Le site espacenet.org, qui recense l’ensemble des dépôts dans le monde, comptabilise plus de 19 416 brevets pour Apple contre seulement 4 857 pour Google (très en retard) alors que Microsoft, Qualcomm ou Nokia en affichent 60 000, et Samsung ou Sony crèvent le plafond des 100 000. Or, à chaque brevet correspond un libellé d’autant plus sibyllin que le détenteur ne souhaite pas éventer son invention, libellé bien souvent référé à d’autres, formant une grappe ou un pool, visant à baliser un large champ d’applications. Comment statuer alors sur la validité de ces titres, sur la pertinence des exclusivités requises, sur leur application mondiale instantanée ? Qui va finalement décider du caractère novateur, par rapport au lien html par exemple, du lien sur un numéro de téléphone inscrit dans un mél ? Les jugements de l’ITC ou des juridictions analogues risquent d’être systématiquement attaqués, amplifiant encore l’incertitude juridique associée non seulement au brevet, mais à l’investissement dans toute la filière numérique.

En fait, la prolifération des brevets obéit à une autre logique. Celle d’une guerre de dissuasion dans laquelle l’équilibre des forces s’établit entre grands détenteurs de portefeuilles. L’idée est qu’il est possible, voire économiquement souhaitable, d’aménager, par la négociation privée, des droits de passage entre grands latifundiaires, laissant hors du terrain les peones trop pauvres ou insuffisamment dotés. À l’instar des armes nucléaires, les brevets cessent alors d’être utilisés pour eux–mêmes, mais servent de monnaie d’échange – de signe de reconnaissance – entre grandes firmes mondialisées qui se neutralisent mutuellement. Dans cette configuration nouvelle, l’acquisition par les États de grands portefeuilles de brevets peut s’avérer nécessaire pour permettre à de petits joueurs nationaux d’entrer sur des marchés très fermés. La Chine, devenue premier déposant en 2011, devrait, selon Reuters, atteindre les 500 000 dépôts en 2015, contre 400 000 pour les États-Unis et 300 000 pour le Japon.

La maîtrise des brevets fait désormais partie des relations économiques internationales. Elle pèse de plus en plus sur l’organisation territoriale des filières industrielles. On aimerait voir, malgré sa crise de gouvernance actuelle, l’Europe plus active sur ce terrain.

Olivier Bomsel

(Ce texte s’inspire d’une conférence de Yann Ménière au séminaire « Protocoles Editoriaux », à paraître aux Presses de l’Ecole des Mines en 2012).

Histoire d’une déjantée

Cinq ans après avoir achevé sa série de bandes dessinées au succès mondial, Les Déjantées (publiée en français chez Métailié), la dessinatrice argentine Maitena publie son premier roman, Rumble, qui fait un tabac à Buenos Aires. « Mère à 17 ans, mariée à 18, de nouveau mère à 19, divorcée à 24, à la fois dessinatrice de bandes dessinées érotiques et d’albums pour enfants, Maitena a mille fois raconté, à travers des vignettes aussi drôles qu’azimutées, ses multiples vies », note Página 12. Lassée du dessin, la dessinatrice, dont le très catholique père fut ministre sous la dictature de Roberto Eduardo Viola, a découvert avec Rumble « le pouvoir thérapeutique des mots ». Le récit, très autobiographique, raconte les années 1970 en Argentine.

Le bloc France

Sans aucun doute, juge Piero Fornara dans Il Sole 24 Ore, « les Français se sentiront mieux le jour où ils arrêteront de se croire “exceptionnels”. “Meilleure cuisine du monde”, “patrie des droits de l’homme”… Les mythes analysés par le journaliste italien Alberto Toscano, qui vit à Paris depuis 1986, contribuent à perpétuer la ridicule notion de “grandeur” ». Mais quelle leçon les Italiens ont-ils à donner ? « Après un siècle et demi d’unité, ils se demandent encore s’ils veulent continuer à vivre ensemble et “bricolent” des solutions. Au moins la France, sûre de sa longue tradition unitaire, affronte-t-elle ses problèmes comme un seul bloc. »

Vous avez dit « gossip » ?

Spécialiste du XVIIe siècle français, le Britannique Nicholas Hammond a écrit un livre entier sur le rôle du « gossip » à cette époque. Selon le contexte, « gossip » peut se traduire par bavardage, commérages, cancans, ragots, potins, voire désigner l’auteur du « gossip ». Problème : selon Nicholas Hammond lui-même, aucun mot français ne rend précisément compte du sens du mot anglais dans toute son ampleur. Bref, ce qui est évident pour un Anglais ne l’est pas pour un Français, relève Julia Prest dans le Times Literary Supplement. Cela explique que le « gossip » traité par Hammond lui permette de balayer des sujets aussi différents que la gestion d’une association d’homosexuels (la « confrérie italienne ») et la trame de La Princesse de Clèves, en passant par la sorcellerie, les textes du chansonnier Maurepas, les « historiettes » de Tallemant des Réaux et la naissance de nos modernes « RG ».