La Corée du Nord aura-t-elle conquis le monde en 2024 ?

Parallèlement aux discours d’experts sur les conséquences du décès de Kim Jong-Il, il est une communauté qui tremble désormais devant l’éventualité futuriste de conquêtes prochaines du monde par la Corée du Nord. Cette communauté est celle des amateurs du jeu vidéo Homefront (Kaos Studios – THQ), sorti début 2011 et vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Le cadre du jeu est présenté dans une bande-annonce très réussie, qui raconte sous forme de flashs l’histoire de la conquête progressive du monde par les troupes nord-coréennes, sur fond de crise économique mondiale, de tensions sociales et de faiblesses de la communauté internationale. Mêlant images d’archives authentiques et projections futuristes, la bande-annonce donne à voir, en deux minutes très efficaces, l’unification des deux Corées en 2013, la création d’une fédération avec le Japon en 2018, puis plusieurs annexions jusqu’en 2024 en Asie du Sud-Est avant le grand assaut contre les États-Unis, le tout mis en parallèle avec de graves troubles intérieurs aux États-Unis à partir de 2015 causés par l’explosion du prix du pétrole puis par une crise financière massive en 2022.

Frissons

Ce que le scénario a de particulier est qu’il débute par… la mort de Kim Jong-il, qu’il situe en 2012. La première phase du scénario est donc tout près de s’être effectivement produite, au point que les 37 premières secondes de la bande-annonce peuvent désormais presque prétendre au statut d’histoire authentique. Il n’en a pas fallu davantage aux connaisseurs du jeu pour s’inventer quelques frissons qui, au moins en apparence, ne dépassent pas le mode de la plaisanterie.

Certes, l’on n’imagine guère une réunification coréenne dans les deux ans à venir, encore moins sous l’égide du Nord, mais la petite coïncidence du décès de Kim Jong-il conduit irrésistiblement à voir aujourd’hui la bande-annonce du jeu différemment d’avant ce décès. Difficile en effet de s’empêcher désormais d’y projeter d’autres événements actuels : la crise financière imaginée dans le jeu et celle que nous connaissons en Europe, ou les manifestations proposées pour 2015 et le mouvement Occupy Wall Street.

Benoît Rittaud

Houellebecq, grandiose ou abominable ?

Décidément, les réactions suscitées par l’œuvre de Michel Houellebecq sont contrastées (lire « Houellebecq en son aquarium »). Pour l’écrivain colombien Santiago Gamboa, qui s’exprime dans les colonnes d’El País, son dernier livre, La Carte et le Territoire, n’a pas usurpé le prix Goncourt qui lui a été décerné en 2010. Ce « roman grandiose » est en effet selon lui « l’un des livres les plus complets, riches et stimulants de ces dernières années ». Quant à Houellebecq lui-même, il « est de loin le meilleur écrivain français actuel, et l’un des trois ou quatre meilleurs d’Europe ».

Dans le même quotidien, Alberto Manguel avoue ne pas comprendre l’enthousiasme que déclenche un peu partout un auteur qu’il juge pour sa part « abominable ». « J’ai demandé, écrit-il, à ceux qui considèrent Houellebecq comme “le plus important écrivain français de notre temps” de me montrer un seul paragraphe, une seule ligne de lui sans laquelle “le monde serait plus pauvre”. Aucun n’a pu le faire. » Les arguments avancés par ceux qui louent sa « critique acerbe du monde occidental », son combat « contre l’hypocrisie de notre époque » le laissent froid et lui semblent manquer l’essentiel. « Curieusement, parmi les défenseurs de Houellebecq, peu nombreux sont ceux qui parlent de littérature », remarque-t-il. Il s’explique : « Quand je lis, je cherche dans l’écriture quelque chose qui me saisit et me bouleverse, non pas au moyen d’arguments, mais par une tension créée par les mots eux-mêmes. » Rien de tout cela chez le Français, dont le style est selon lui « ennuyeux, monotone et parfaitement en adéquation avec la banalité des idées qu’il propose ».

Claude Guéant et les médecins du Bénin

Invité de l’émission Radio France Politique, le 24 novembre dernier, Claude Guéant s’est insurgé contre le « pillage des cerveaux », affirmant que « deux tiers des médecins du Bénin exercent à Paris ». Dans la bouche d’un ministre de l’intérieur, zélateur de la politique du chiffre, et dont les services observent les étrangers à la loupe, ces deux tiers ne peuvent qu’émaner de sources sérieuses. Ce n’est pas si sûr. On peut sans doute compter le nombre de médecins béninois exerçant en France et en particulier à Paris. Mais comment compter ceux qui exercent chez eux ou ailleurs dans le monde ? Le pouvoir d’investigation statistique du ministère de l’intérieur s’arrête aux frontières de la France. Au-delà, il faut consulter les statistiques étrangères ou internationales. Or, en 2007, l’OCDE a mené une grande enquête dans tous les pays du monde pour compter les personnels de santé selon leur nationalité. Les résultats publiés dans International Migration Outlook (1) donnent le pourcentage de médecins de chaque pays exerçant dans un pays de l’OCDE autre que le leur. On y lit que 40,9 % des médecins du Bénin travaillent dans un pays de l’OCDE. Il n’est pas difficile de vérifier l’origine de ce pourcentage puisque l’OCDE donne aussi le nombre de médecins travaillant dans un pays de l’OCDE par nationalité – 215 Béninois. L’Organisation mondiale de la santé dans son dernier annuaire (2009) compte de son côté 311 médecins exerçant au Bénin. Les  215 expatriés rapportés au total des médecins béninois (311 + 215) représentent exactement les 40,9 % avancés par l’OCDE.

Outre le fait que 40,9 % est loin des deux tiers (66 %) comptés par Guéant, ces médecins béninois expatriés n’exercent pas tous en France. Certains travaillent dans d’autres pays de l’OCDE, particulièrement, en Suisse, en Belgique ou au Canada où leur connaissance de la langue française les sert. D’autres représentent leur pays au sein d’organisations internationales s’occupant de santé ou d’environnement. Même si l’on admet qu’aucun médecin béninois n’exerce dans un autre pays que le sien ou la France, il est peu probable que tous soient concentrés à Paris ou dans la région parisienne. Un quart des médecins actifs en France vivent dans l’agglomération parisienne : un quart des médecins béninois expatriés en France sans doute aussi (vraisemblablement moins car on les emploie là où les médecins français rechignent à s’installer). Au mieux, Guéant aurait pu défendre le chiffre de 10 % des médecins béninois dans la région parisienne (et non à Paris qui ne contient qu’un sixième de ses habitants). Au pied de la lettre, il aurait sans doute approché la vérité en annonçant le chiffre de 2 % des médecins béninois exerçant à Paris même. Il est regrettable qu’un ministre qui base sa politique sur le chiffre se conduise de manière aussi désinvolte avec les chiffres. 2 % n’est pas 66 %. Les chiffres de l’immigration ou de la criminalité souffrent-ils d’une pareille imprécision ?

« Brain drain » ou « brain gain » ?

Indépendamment des fantaisies statistiques de Guéant, ces 40,9 % de médecins béninois exerçant à l’étranger ne manifestent-ils pas l’importance prise par le fameux pillage des cerveaux ? Paradoxalement, la réponse est négative. La proportion de médecins travaillant hors de leur pays d’origine dépend en partie de la richesse ou plutôt de la pauvreté du pays, mais surtout de sa taille. Ainsi, l’OCDE compte 31,3 % de médecins luxembourgeois exerçant à l’étranger. Or, le Luxembourg a le plus haut revenu par tête de la planète. De même, 25,2 % des médecins chypriotes, 26,6 % des Irlandais, 29,2 % des Islandais, tous gens de pays fortunés, exercent à l’étranger. Au contraire, dans de grands pays, la proportion d’expatriés est faible (11,7 % au Nigeria, proche du Bénin et de même niveau de vie, 11,1 % des Ivoiriens, 2,1 % des Mexicains, 1,1 % des Brésiliens et 1 % des Chinois, soit toutefois 13 391 médecins à rapprocher des 215 Béninois). Pourquoi la taille du pays influe-t-elle sur le taux d’expatriation des médecins ? En raison d’études longues et spécialisées que les universités les plus petites et les plus pauvres ne peuvent pas assurer. Si, jeune Béninois, vous désirez devenir ophtalmologue ou neuropsychiatre, l’université de Cotonou (2) ne possède pas les équipements laser, les scanners dont disposent les grandes universités des grands pays, à Paris comme à Pékin ou même à Lagos. De même, l’université de Luxembourg est de trop petite taille pour développer un enseignement de pointe dans toutes les spécialités médicales. Les médecins des petits pays ont donc très souvent effectué leurs études à l’étranger où ils sont tentés de rester car ils pourront continuer à appliquer et entretenir les compétences qu’ils y ont acquises. La langue parlée est elle-même un facteur important. Ainsi 11,3 % des médecins anglais exercent-ils à l’étranger (même proportion qu’au Nigeria), soit 16 200. 4 700 sont aux États-Unis, 4 600 en Australie, 3 600 au Canada et 1 500 en Nouvelle-Zélande, au total, cela représente 90 % des médecins anglais expatriés.

Est-on en présence d’un « pillage des cerveaux » pour reprendre l’expression du ministre Guéant ? Pour que les médecins béninois restent au Bénin, il faudrait qu’ils renoncent à se spécialiser et à s’intéresser à la recherche. Double peine : être né dans un pays pauvre, que l’on n’a pas choisi et se voir interdire d’accéder aux études et aux savoirs des pays riches. Sans entrer dans ce vaste sujet, signalons aux services du ministère de l’intérieur que le sujet « brain drain ou brain gain » est largement documenté et penche en faveur du brain gain au point que l’exportation des cerveaux représente un poste essentiel de la balance des paiements de nombreux pays émergents, tels le Maroc, l’Égypte ou l’Inde et qu’il spécialisent parfois leur système d’enseignement en vue de l’émigration, formation de personnel de santé aux Philippines, de techniciens du pétrole et de la construction en Égypte, d’informaticiens en Inde. Enfin, dans ces pays, le taux de chômage des jeunes diplômés est souvent supérieur au taux de chômage général (22 % au Maroc pour un taux total de 12 %). Exporter leurs jeunes cerveaux allège le chômage, procure des devises par les remises (« remittancies »), l’argent envoyé dans le pays d’origine, et facilite l’implantation d’entreprises modernes car beaucoup reviennent tôt ou tard ou souhaitent circuler entre les deux pays. Modernisez donc vos services statistiques Monsieur Guéant, sinon vos chiffres erronés et les préjugés sur la migration qu’ils entretiennent passeront pour une manœuvre politicienne.

Hervé Le Bras

1. International Migration Outlook, SOPEMI 2007, Paris, OCDE, 2007

2. Par exemple, l’université du Bénin (Abomey-Calavi) a un seul professeur titulaire en ophtalmologie et un seul en neurologie.

Mères d’apocalypse

La présence de ce roman dystopique sur la long list du Booker Prize a beaucoup surpris : publié chez un éditeur écossais confidentiel, il s’aventure sur un terrain – la science-fiction – réputé sous-représenté dans les sélections du prestigieux prix littéraire. L’histoire se déroule dans un futur proche où l’humanité est menacée d’extinction par un redoutable syndrome de mort maternel (probablement le fruit d’un acte terroriste) qui foudroie les femmes enceintes. Faute de remède, des jeunes filles baptisées « Belles au bois dormant » acceptent de se sacrifier : elles sont plongées dans le coma pour mener une grossesse à terme, avant de mourir. « Le roman n’imagine pas d’apocalypse compliquée, mais révèle âprement celles qui nous menacent réellement », estime The Independent, pour qui son auteur interroge fort à propos les notions de sacrifice et de responsabilité : « Qu’arrive-t-il si l’on accepte que des individus soient sacrifiés ? », demande un personnage, dont les paroles font écho aux guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Un enfant du Midwest

« Si Chris Ware avait quelques années de moins, avait grandi dans un foyer plus religieux et était moins formaliste, il aurait pu devenir Joshua Cotter », estime Andrew Wheeler sur le site spécialisé ComicMix.com. La comparaison du jeune Cotter (il est né en 1977) avec l’une des légendes vivantes de la bande dessinée américaine en dit long sur son talent. Pour Tom Spurgeon du Comics Reporter, son coup d’essai, qui sort ce mois-ci en français, est un coup de maître, « l’un des meilleurs premiers romans graphiques de la décennie ».

L’ouvrage est fait d’un grand nombre de petites histoires – jusqu’à trois par page –, essentiellement consacrées à une famille d’une petite ville, quelque part dans le Midwest américain, en 1987. Le fils aîné, un peu enrobé et rejeté par ses camarades, se réfugie dans un univers imaginaire peuplé de robots. Il est âgé de 10 ans (comme Cotter en 1987) et n’est jamais nommé, pas plus que ses parents. Seul le petit frère a un nom – Jeffrey – qui se trouve être le même que celui de l’auteur dans la vraie vie… Cotter reconnaît dans un entretien au Comics Reporter que son livre est « à demi autobiographique ». « À demi » seulement, car il introduit des passages de pure fiction. La distance se manifeste d’ailleurs d’emblée par le choix de représenter les personnages sous forme de chats anthropomorphes, « aux grands yeux blancs et néanmoins expressifs », note Andrew Wheeler. Sur Examiner.com James Defebaugh estime que « l’art de Cotter est magnifique. Ses figures de félin transmettent plus d’émotion que bien des humains dessinés par des artistes grand public ».

Roman d’apprentissage

Les Gratte-Ciel du Midwest met en scène les petits événements du quotidien : le héros doit porter des lunettes, lui et son frère trouvent des chatons, ils prennent le car scolaire, vont chez leur grand-mère… La spécificité de cette existence tient au lieu où elle se déroule : une petite communauté très religieuse, où les familles vivent totalement isolées les unes des autres. La succession d’épisodes tantôt joyeux, tantôt douloureux finit par former une sorte de roman d’apprentissage, à en croire Wheeler : « Le monde de Cotter n’a pas la suffocante inexorabilité de celui de Chris Ware. Son jeune héros apprend petit à petit à entrer en relation avec les autres, notamment avec son frère. Son existence est peut-être dure pour le moment, mais il va de mieux en mieux et mûrit. Les autres enfants peuvent bien en faire leur souffre-douleur, le monde ne se réduit pas à eux – ce n’est pas là le schéma inévitable de sa vie. »

Juifs, Arabes, un malheur en commun

Attention, champ de mines. Métaphoriquement parlant, qu’on se rassure. Mais voilà un livre qui met à rude épreuve les catégories proprettes au milieu desquelles il est si bon d’évoluer mentalement. Le titre alarme déjà : Israël : les maladies des religieux. De quoi donc va-t-il s’agir ? D’un essai sur les psychopathologies des juifs orthodoxes et/ou des fous d’Allah ? On s’apprête à aller fouiller dans les malles débordantes – depuis le temps ! – où l’on a fourré toutes les analyses et toutes les indignations ramassées au long d’une vie sur ce conflit qui a l’outrecuidance d’être né avant nous et une probabilité non négligeable de nous survivre.  C’est bon, on est paré pour affronter une controverse qui est forcément une variante du déjà vu. Et là, stupeur.

Le petit livre qu’on commence à lire est une enquête sans fioritures sur les maladies génétiques en Israël. Or il y en a beaucoup, énormément même, nous apprend Yves Mamou, jusqu’à tout récemment journaliste au Monde où il suivait le secteur de la santé. Au lecteur ahuri qui aimerait tant qu’on n’associe pas un groupe humain – pas les juifs ! pas les Palestiniens ! – à des tares héréditaires, il assène des statistiques, toutes inexorablement ethniques. Il y a les maladies des juifs ashkénazes (une cinquantaine sont répertoriées) et celles des juifs d’Afrique du Nord, mais aussi celles très spécifiques des juifs irakiens ; et puis il y a les maladies des Arabes, israéliens ou des Territoires palestiniens, celles des Bédouins et celles des Druzes.  Parfois, ce sont les mêmes affections que l’on retrouve d’un groupe ethnique à l’autre, avec des taux de prévalence variables, comme la thalassémie, une forme d’anémie qui peut être relativement bénigne, ou la maladie de Tay-Sachs, qui paralyse progressivement les enfants, les rend aveugles et les emporte avant l’âge de cinq ans.  Précisément détaillée par l’auteur, toute une palette de maux et de déficiences plus ou moins curables frappent dans des proportions inconnues ailleurs les habitants d’Israël et de Palestine.

L’explication est simple : la consanguinité. Les communautés juives de la diaspora ont vécu pendant des siècles en cercle fermé, soit qu’elles fussent assignées au ghetto, soit qu’elles choisissent pour des raisons culturelles de favoriser les unions entre cousins. De ce point de vue, l’arrivée en Israël et le brassage qui en est résulté a contribué à élargir le bassin génétique et à réduire la prévalence de certaines maladies. Mais il n’en est pas allé de même chez les Arabes, chez les Druzes et chez les Bédouins, et pas non plus chez les juifs orthodoxes. Dans tous ces groupes, le mariage entre cousins, souvent cousins germains, est resté fréquent, voire majoritaire, même s’il tend à se réduire.

Un sentiment de gêne

« La fréquence des maladies rares liées à la consanguinité en Israël est telle qu’en septembre 2006 une base de données génétiques nationale a été inaugurée dans le but de répertorier les désordres génétiques au sein de la population israélienne et d’étudier leur distribution dans les différents groupes ethniques », écrit Yves Mamou. C’est le hasard qui l’a amené à découvrir cette particularité de la santé en Israël. Il visitait, dans le cadre d’un reportage, l’hôpital Hadassah de Jérusalem quand il a appris l’existence d’un service spécialisé dans les maladies génétiques sans équivalent au monde, où 3000 consultations sont données chaque année. Combien de juifs et d’Arabes parmi les patients ? « On ne fait pas de statistiques ethniques », répond le service de communication de l’hôpital.

L’enquête va plus loin et montre comment la prise de conscience des facteurs de risques s’est répandue dans la société israélienne, donnant lieu à des dépistages prénataux de plus en plus nombreux, et à des interruptions volontaires de grossesse quand le fœtus est porteur d’une maladie grave.

Mais les religieux, autant juifs que musulmans, rejettent l’avortement et pratiquent plus que les autres les mariages consanguins. Yves Mamou montre comment, néanmoins, certaines communautés ont trouvé des moyens de réduire le taux d’enfants atteints de maladies rares en rusant avec les interdits. Et là encore, on réprime un sentiment de gêne en constatant qu’il n’y a qu’un terme pour définir cette démarche : l’eugénisme. Israël est sans doute le seul pays où, parmi les métiers de la santé, figure celui de conseiller génétique.

Et le conflit israélo-palestinien, dans tout ça ? Il est présent avec la politisation des enjeux de santé, exploités par les deux camps, explique Yves Mamou sans un mot plus haut que l’autre. Son enquête, aussi passionnante que documentée, avec un équilibre scrupuleux des sources médicales, juives et arabes, n’a pas été pompée dans la presse américaine ou israélienne. Cette originalité aurait dû lui valoir de nombreuses recensions. C’est tout le contraire qui s’est produit.

Sophie Gherardi

Cholestérol ? Votre problème

Un bon médicament qui abaisse le taux de cholestérol empêche une attaque cardiaque chez 1 sujet sur 300. Le médicament a une probabilité de 5 % de provoquer des effets secondaires, notamment de méchantes douleurs musculaires et articulaires, et une débâcle gastro-intestinale. Autrement dit, pour 1 personne effectivement prémunie, 15 éprouveront des effets secondaires et ne seront pas prémunies. Cette réalité statistique, valable pour bien d’autres décisions médicales (la biopsie pour vérifier un cancer du sein ou l’ablation de la prostate après identification d’un cancer), devrait être au cœur d’une médecine éclairée, dans laquelle le patient discuterait sérieusement avec son médecin des avantages et des coûts de telle ou telle solution. Dans le New York Times, Daniel Levitin dit que la lecture du livre de l’oncologiste Daniel Groopman et de l’endocrinologue Pamela Hartzband a complètement changé sa perception de la décision médicale.

Chostakovitch contre Hitler

Quand Hitler a envahi la Russie, en juin 1941, sa première grande victime fut Leningrad, que la Wehrmacht a assiégée pendant 900 jours. Mais la ville a tenu, et l’un des siens, Chostakovitch, a écrit pour elle une symphonie, la septième. Le compositeur a été exfiltré à temps, mais son œuvre a pu être jouée dans la ville en août 1942 par le chef d’orchestre Karl Eliasberg. Tel est le sujet du dernier livre de la populaire romancière néo-zélandaise Sarah Quigley, The Conductor (« Le chef d’orchestre »). « Quel rôle une réalité aussi impalpable que la musique peut-elle donc jouer dans des circonstances aussi abominables ? », s’interroge Paula Green dans Canvas Magazine. « Le roman nous l’apprend : elle fortifie l’esprit, tandis que le corps s’affaiblit. » 

Insaisissable Ravel

 

« Ravel demeure jalousement insaisissable derrière tous les masques que lui prêtent les snobismes du siècle », écrivait le philosophe Vladimir Jankélévitch dans son Ravel (1995). Dans les dernières lignes de sa biographie du compositeur français, la plus complète à ce jour, le musicologue américain Roger Nichols, fait le même constat : « Essayer de cerner Ravel est une entreprise à peu près aussi futile que d’attraper Scarbo dans un seau », écrit-il, faisant allusion au gnome de Gaspard de la nuit. L’auteur du Boléro, de La Valse ou de L’Enfant et les sortilèges est né en 1875 à Ciboure, près de Saint-Jean-de-Luz. Sa mère, qu’il adorait, était l’enfant illégitime d’une femme de pêcheur. Son père était un ingénieur original, connu pour avoir inventé une voiture de cirque, à moteur, bien nommée Le Tourbillon de la Mort : elle s’est écrasée lors d’un test, en 1905, causant le décès du conducteur et le désarroi de la famille. Ravel, à ce moment, est déjà un compositeur en vue et se présentait pour la cinquième et dernière fois au prix de Rome. On ne sait toujours pas très bien pourquoi il s’obstina à vouloir décrocher cette distinction si représentative du conservatisme artistique, alors que son Jeux d’eau (1902) constituait déjà, selon Nichols, « l’œuvre clé de l’école “impressionniste” des compositeurs pour piano en France ». Jankélévitch cite la réaction d’un membre de l’Institut apprenant cette cinquième tentative : « Monsieur Ravel peut bien nous considérer comme des pompiers, il ne nous prendra pas impunément pour des imbéciles. » Il faut dire que l’impétrant avait dépassé la limite d’âge.

Hier comme aujourd’hui, la musique de Ravel suscite des appré­ciations contrastées. Célèbre chroniqueur au Temps, Pierre Lalo la détestait cordialement. C’était une époque où l’on ne se gênait pas pour écrire ce que l’on pensait. Lalo voyait une « petitesse de l’esprit » chez un homme qui « n’a pas de sensibilité personnelle ». Lui-même compositeur, Roger Nichols montre la naïveté de ce jugement. En commentant son livre dans la London Review of Books, le musicologue britannique Stephen Walsh le rejoint pour décrire la tension qui existait chez cet homme au contraire hypersensible entre une « pudeur » (en français dans le texte) viscérale et les contraintes associées à la création musicale et aux attentes de la société. Ravel, qui avait été l’élève de Fauré, était un piètre enseignant et un exécutant plutôt médiocre. « Il n’a jamais été capable de bien jouer ses œuvres les plus difficiles, écrit Walsh, et était souvent critiqué pour le manque de subtilité de son toucher. » Il détestait les hommages et les marques de déférence, s’est tenu à l’écart des cliques musicales parisiennes et a refusé la Légion d’honneur. Plus gênant pour un biographe, cet homme qui s’habillait de manière raffinée, presque en dandy, n’a écrit aucune lettre d’amour (pour autant qu’on le sache) et n’a jamais laissé filtrer quoi que ce soit de sa vie sexuelle (s’il en a eu une). Il se refusait aussi à commenter sa musique. Il aurait été une catastrophe dans le monde actuel, écrit Stephen Walsh, un monde où tout artiste se doit d’expliquer les significations cachées de son art et souvent d’étaler sa vie privée au grand jour.

Cette tension intérieure apparaît clairement dans son travail, estiment Walsh et Nichols. « Comme beaucoup d’artistes à la virtuosité incertaine, il était obsédé par la rigueur technique et, de même que son dandysme servait de couverture à son anxiété stylistique, le caractère hypercontrôlé de sa musique était sans doute un moyen de déguiser sa sensibilité émotionnelle. » Un critique anonyme du Times le décrit en 1923 : « Le charme de M. Ravel est impénétrable ; il a quelque chose d’un elfe, conduit l’orchestre le poignet ferme et souple avec autant d’économie d’émotions que s’il maniait le rasoir ; au piano, il adopte le ton mesuré de la conversation ordinaire, comme s’il vous expliquait le sens commun de la chose. » Un motif récurrent de ses œuvres signe sa personnalité profonde : « Une machine froide qui, de temps à autre, explose sous la pression de la vapeur », écrit Walsh.

Une tête froide dans les étoiles

L’astronomie n’est pas seulement une science, peut-être la plus ancienne de toutes, mais elle a longtemps été considérée comme un art. Les Grecs lui attribuèrent d’ailleurs une muse : Uranie. C’est ce haut patronage que reprit l’Allemand Johannes Bayer en 1603 lorsqu’il publia son Uranometria. Cet ouvrage, qui ressort outre-Rhin dans une luxueuse édition commentée, a révolutionné l’astronomie, en tentant justement de l’extraire du flou artistique où elle se complaisait. « Il y eut, avant Uranometria, d’autres atlas célestes mais les étoiles n’y comptaient pas pour elles-mêmes. Ils se contentaient de représenter les constellations, l’aspect esthétique dominait », rapporte Günter Paul dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Bayer put s’appuyer sur les observations extrêmement précises faites par ses contemporains, notamment celles du Danois Tycho Brahe.

« À son époque, les étoiles étaient encore désignées en fonction de leur place au sein d’une constellation (par exemple : “l’épaule gauche d’Orion”). » Bayer introduisit une nomenclature plus rigoureuse, recourant à l’alphabet grec et se fondant sur la plus ou moins grande luminosité des étoiles. Elle fait encore autorité.