Astrophysique et imagination scientifique

Dans Illuminations : Cosmos et esthétique de Jean-Pierre Luminet, il est beaucoup question du cosmos, un peu d’esthétique, mais, contrairement à ce que le titre pourrait faire penser, pas du tout de l’esthétique du cosmos. Si les trois premiers quarts de l’ouvrage sont consacrés à divers sujets d’astrophysique et d’histoire des sciences, et le dernier à un ensemble de réflexions sur les liens entre arts et sciences, cette ultime partie traite en effet d’autre chose que de la beauté de l’univers.

Dans ce gros livre très bien écrit et agréable à lire, Jean-Pierre Luminet apporte, ou propose, des réponses à une série de questions qu’on peut se poser au sujet de différentes catégories d’objets célestes, des plus familiers aux plus exotiques, de l’origine et de la forme de l’univers, ainsi que des relations entre création scientifique et création artistique. Par sa nature et son contenu, l’ouvrage soulève toutefois lui-même un certain nombre de questions, qu’il n’aborde pas mais qu’on est conduit à se poser à son propos, au sujet des livres de vulgarisation scientifique et des limites dans lesquelles la science peut être rapprochée d’autres activités intellectuelles.

Jean-Pierre Luminet est avec Marc Lachièze-Rey et Étienne Klein l’un des plus célèbres et productifs vulgarisateurs scientifiques de haut niveau en physique et astrophysique en France (les trois chercheurs ont à plusieurs reprises, deux à deux, co-signé des ouvrages). Ses deux spécialités sont l’étude des fameux « trous noirs », objets célestes si denses que la lumière elle-même ne peut s’en échapper, qui naissent de l’effondrement gravitationnel d’étoiles massives, et la topologie cosmique, c’est-à dire l’étude des formes d’espaces et de la géométrie de l’univers. À côté de ses travaux scientifiques, ainsi qu’il l’indique dans la préface de l’ouvrage et le court texte autobiographique sur lequel il s’ouvre, Jean-Pierre Luminet s’est par ailleurs toujours intéressé à plusieurs disciplines artistiques, dont le dessin, la musique et la littérature – il est notamment l’auteur de vies romancées des grandes figures historiques de l’astronomie et de la physique que sont Copernic, Galilée, Kepler et Newton.

Illuminations est un recueil de textes de circonstance (articles, transcriptions de discours, de conférences et d’entretiens, contributions à des ouvrages collectifs) couvrant une période de trente ans, de 1979 à 2009. Cette caractéristique fait à la fois l’intérêt et la faiblesse de l’ouvrage. Si la forme courte et l’exposé oral permettent à Jean-Pierre Luminet de présenter ses idées et de traiter les questions qu’il aborde de manière plus synthétique et plus accessible que dans les livres qu’il a publiés sur les sujets correspondants (Les Trous noirs, L’Invention du Big Bang, Le Destin de l’univers, L’Univers chiffonné), la publication de textes anciens quasiment sans commentaires de mise à jour ne va pas sans inconvénient. À l’exception près de textes canoniques développant des idées d’un niveau élevé de généralité (et encore), les essais scientifiques vieillissent en effet plus rapidement que ceux de critique littéraire ou d’histoire. En cosmologie, en particulier, les idées évoluent rapidement et, en trois décennies, le paysage des connaissances a considérablement changé. Dans des entretiens qu’il a donnés au cours des dernières années, qui ne sont pas repris dans le livre, Luminet mentionne plusieurs développements récents – il exprime par exemple sa sympathie à l’égard de la gravitation quantique à boucles, une théorie de grande unification de la relativité et de la physique quantique alternative à la physique des supercordes. Il aurait été opportun de faire référence à de telles nouveautés au moins par l’intermédiaire de notes.

Univers parallèles

Un autre problème est que Jean-Pierre Luminet glisse régulièrement de l’exposé de faits avérés et de théories qui font l’objet d’un consensus quasiment unanime des astrophysiciens, à la présentation de ses propres idées, en l’occurrence une théorie très spéculative au sujet de la topologie de l’univers, baptisée familièrement « univers chiffonné » et en termes techniques « univers multiconnexe » : un univers fini mais sans bord, plus petit que l’univers observable, qui nous paraîtrait selon lui plus grand en raison d’un « mirage topologique », la production d’images fantômes par un phénomène de réflexions multiples comparable à celui qu’on observe dans une galerie des glaces.

Jean-Pierre Luminet est loin d’être le seul à se livrer à ce genre de glissements, qu’on peut relever dans de nombreux ouvrages de haute vulgarisation dont les auteurs sont des chercheurs. Dans un domaine comme l’astrophysique et la cosmologie, on peut en vérité trouver quatre types de livres différents. Premièrement, des livres d’histoire des sciences, dans le cas d’espèce l’histoire des idées sur l’univers, par exemple Les Origines de l’univers et The Book of Universes de John D. Barrow ou The Universe de J. P. McEvoy. Deuxièmement, des livres qui résument l’état actuel du savoir dans une partie ou l’ensemble de ce domaine, comme Just Six Numbers de Martin Rees ou The Universe: A Biography, de John Gribbin. Ensuite, des ouvrages exposant et comparant différentes théories avancées à titre d’hypothèses, qui sont en concurrence les unes avec les autres ; dans le cas de l’idée très à la mode des « multivers », univers parallèles au nôtre et dotés d’une autre structure, ce seraient In Search of The Multiverse du même John Gribbin, Parallel Worlds de Michio Kaku, et Univers parallèles de Thomas Pelletier. Enfin, il y a ces livres, souvent des bestsellers, dans lesquels un chercheur présente au grand public les idées qu’il défend dans la communauté scientifique, sans qu’elles fassent (encore) l’objet d’un consensus. Parmi les publications récentes, on mentionnera à ce titre les livres de Lisa Randall Warped Passages et Knocking on Heaven’s Door (sur la cosmologie des cordes et des « branes »), de Brian Greene L’Univers élégant et The Hidden Reality (physique des supercordes et cosmologie des multivers) et  de Roger Penrose Cycles of Time (théorie des univers cycliques) (lire à ce sujet « Le rêve d’un univers sans fin », Books n° 27, novembre 2011, p. 57). Certains livres de Jean-Pierre Luminet appartiennent à cette catégorie, dont relèvent plusieurs parties d’Illuminations. On gagne à le savoir et à en rester conscient.   

À la suite des sections sur la relativité, les trous noirs, les origines de l’univers et la géométrie du cosmos, la première partie de l’ouvrage se termine par quelques considérations sur des objets plus familiers, plus particulièrement des astronomes : les planètes, les comètes et les météorites. La seconde partie s’ouvre sur un chapitre d’histoire des sciences évoquant notamment les figures de Pythagore, Copernic, Galilée et Newton. Il contient également un éloge bienvenu du chanoine belge Georges Lemaître, physicien et astronome, inventeur, avec  George Gamow, de la théorie du Big Bang, et souvent injustement oublié au profit de ce seul dernier : parce qu’il était ecclésiastique, on le soupçonnait (à tort) de vouloir justifier par ce scénario l’idée chrétienne de la création. (Georges Lemaître a été définitivement réhabilité par Dominique Lambert dans une série de travaux, dont une remarquable biographie de l’homme, Un Atome d’univers, que Luminet ne mentionne pas).

Einstein et Picasso

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux rapports de l’art et de la science. Ceux-ci peuvent être considérés de plusieurs  points de vue. On peut étudier les aspects scientifiques de certaines disciplines artistiques, comme Philip Ball le fait pour la peinture dans Une histoire vivante des couleurs (sur la chimie des pigments) et pour la musique dans The Music Instinct, ou mettre en évidence les racines scientifiques des beautés de la nature et des formes et structures qu’on y trouve, comme le même auteur dans les trois volumes de sa série Nature’s patterns. (Dans The Artful Universe, John Barrow fait les deux choses à la fois). Il existe par ailleurs une forte propension parmi les scientifiques à présenter la science elle-même comme belle et comme une source de beauté, dans un esprit bien résumé par le titre de l’ouvrage du mathématicien Ian Stewart sur les symétries : Why Beauty is Truth. Ainsi que le relève pertinemment Jean-Marc Lévy-Leblond dans son petit livre La science n’est pas l’art, cette tendance est presque exclusivement observable chez les mathématiciens et les physiciens : les chimistes et les biologistes sont trop matérialistes et trop près des réalités concrètes pour tomber dans ce travers, une tournure d’esprit qui les prémunit d’ailleurs également contre les tentations spiritualistes et mystiques auxquelles cèdent volontiers les deux premières catégories de chercheurs. Dans cet ouvrage décapant et salutaire, Lévy-Leblond fait brillamment justice de telles vues : quand ils évoquent la beauté d’une théorie ou d’une équation, souligne-t-il, les scientifiques se réfèrent en réalité plutôt à la concision de leur formulation ou la pertinence et la puissance des idées qu’elles expriment. À y bien regarder, la phrase du poète Keats (« La beauté est la vérité, et la vérité la beauté »), que cite avec approbation Lisa Randall, est donc bien davantage un cliché et le produit d’un préjugé que le reflet de la réalité.

Il est enfin possible d’essayer de rapprocher les mécanismes de création dans les deux domaines, en montrant la parenté de l’imagination artistique et de l’imagination scientifique, pour reprendre l’expression de Gerald Holton. C’est ce qu’Arthur I. Miller, par exemple, a tenté dans son livre sur Einstein et Picasso, dans lequel il explique le succès des idées des deux hommes dans leurs domaines respectifs par certains traits psychologiques communs et le contexte culturel identique dans lequel ils baignaient. Depuis longtemps, les historiens et sociologues des sciences ont en effet renoncé à identifier la science telle qu’elle se construit et la science « faite » telle qu’elle s’enseigne ; ils ont montré que dans la genèse des idées scientifiques, des éléments de nature imaginative et émotionnelle jouent un rôle important, tout comme l’atmosphère intellectuelle du moment.

C’est cette approche que développe Jean-Pierre Luminet, pour des raisons biographiques dont il s’explique sans ambages : également passionné par les arts et les sciences, il lui plaît de mettre en lumière la présence d’une identité d’inspiration dans les deux domaines. Dans cet effort, son enthousiasme l’entraîne toutefois un peu trop loin, puisqu’il le conduit à conférer  à certaines productions artistiques et littéraires une signification qu’on peut difficilement leur reconnaître. Lorsque John Michell et Pierre-Simon de Laplace, bien avant les découvertes astrophysiques récentes, évoquaient la possibilité de corps célestes suffisamment denses et massifs pour attirer même les particules de lumière, ils en savaient assez pour qu’on puisse leur attribuer sans hésitation la première mention de l’idée de trou noir. Mais voir dans un vers de Gérard de Nerval, ou certains poèmes de William Blake et de Victor Hugo, une anticipation « visionnaire » de cette idée, relever chez un poète soufi du XIIIe siècle une « intuition fulgurante » de la fission nucléaire, ou dans l’idée de « quintessence » d’Aristote l’équivalent de « l’énergie du vide » que les physiciens contemporains ont ultérieurement choisi de baptiser de ce nom chargé d’histoire, c’est prêter à la littérature et la philosophie une capacité qu’elles ne peuvent pas posséder. En dépit de la rencontre apparente des mots, ces artistes et penseurs anciens parlaient à l’évidence d’autre chose, parce qu’ils ne pouvaient tout simplement pas avoir en tête ce que nous désignons aujourd’hui à l’aide d’expressions proches des leurs.

L’« idéologie du précurseur »

Luminet consacre tout un chapitre au fameux poème en prose d’Edgar Poe Eurêka, dans lequel sont évoquées une série d’idées d’allure scientifique – on y  trouve notamment la première esquisse d’un des éléments de ce qui constitue la solution du fameux « paradoxe d’Olbers » (pourquoi le ciel nocturne est-il noir ?) Mais Poe s’appuyait sur la littérature scientifique de son temps, et ce qu’il n’en pas tiré, c’est nous qui l’y projetons rétrospectivement. Emporté par sa volonté d’illustrer l’unité profonde de l’imagination humaine, Jean-Pierre Luminet tend donc à appliquer dans l’ensemble de l’univers culturel cette « idéologie du précurseur » que l’épistémologue Georges Canguilhem a dénoncée et démontée en histoire des sciences. Parce qu’une idée scientifique, faisait-il remarquer, est inséparable du contexte conceptuel et intellectuel dans lequel elle apparaît, il ne peut y avoir d’authentiques précurseurs (ces penseurs paradoxaux, « à la fois de leur temps et du nôtre ») que dans un nombre réduit de cas et à l’intérieur de limites très étroites.

Jean-Pierre Luminet est un physicien relativiste spécialiste des trous noirs qui s’est  aventuré dans la partie la plus spéculative (la topologie de l’univers) d’une discipline, la cosmologie, elle-même par définition très spéculative, parce que l’expérimentation y est impossible et les observations difficiles. Il est par ailleurs un homme cultivé qui s’intéresse à la création littéraire et artistique.  Les  pages qu’il consacre aux trois catégories correspondantes de sujets sont toutes élégamment rédigées, dans une langue classique et claire. Mais les affirmations qu’il y fait n’ont pas le même statut et la même portée, parce qu’elles correspondent dans le premier cas à des idées largement acceptées, dans le second à de pures hypothèses et dans le troisième à des vues personnelles de valeur subjective, qu’on peut de surcroît légitimement considérer comme dépourvues de fondement. Ce beau livre sera donc lu avec d’autant plus de profit qu’on pourra le mettre en perspective, ce qui implique notamment d’en avoir lu un certain nombre d’autres. 

Michel André

Entretien avec Pascal Boniface : les intellectuels faussaires

Daniel Salvatore Schiffer : Votre dernier ouvrage a comme très explicite et critique titre Les Intellectuels faussaires. Son sous-titre n’est pas moins corrosif, ni dévastateur : Le triomphe médiatique des experts en mensonge. Qu’est-ce à dire ?

Pascal Boniface : Je ne m’attaque pas, dans ce livre, à des gens avec lesquels je règle là des désaccords idéologiques, même si j’en ai avec la plupart des personnes que je cite. J’ai voulu y démasquer ces « intellectuels faussaires » uniquement dans le domaine de spécialisation qui est le mien : les relations internationales. Je ne m’aventure pas, par exemple, sur le terrain de l’économie, que je ne connais pas assez. Non : ceux que j’y critique, ce sont ces gens qui prétendent se faire une spécialité, alors qu’ils n’en ont pas les connaissances, des questions stratégiques. Et, ce, en employant des arguments qui, non seulement sont faux, mais dont ils savent, chose plus grave, qu’ils sont fallacieux !

Pourquoi ? À quelle fin se rendent-ils coupable de pareille forfaiture intellectuelle ?

Leur but est d’influencer le public, pour une triple raison : soit pour les amener à des idées qui sont les leurs ; soit par intérêt professionnel ; soit, plus dommageable encore, parce qu’ils vont dans le sens du vent. Ils ne font que suivre, tout en se présentant comme de courageux résistants, la pensée dominante.

Un conformisme médiatique, doublé d’un dogmatisme politico-idéologique, en somme ?

Oui. Ils se gardent bien de dire certaines choses, même lorsqu’ils pensent qu’elles peuvent être vraies, car ce qu’ils craignent par-dessus tout, c’est de subir des représailles de la part de ce système médiatique dont ils ne sont, en réalité, que les porte-parole. Cette malhonnêteté intellectuelle, dont j’ai été souvent le malheureux témoin lors de débats télévisés, s’avère particulièrement néfaste pour nos démocraties. C’est contre ce genre de mensonges délibérés que mon livre s’insurge : livre qui s’est vu par ailleurs refusé par quatorze éditeurs !

Avez-vous des exemples concrets quant à ce genre d’attitude, particulièrement répréhensible sur le plan moral et intellectuel ?

On peut avoir un réel et très légitime débat sur le concept d’« ingérence ». La Libye du colonel Kadhafi nous en fournit, ces semaines-ci, une nouvelle occasion. De même pour l’Irak. Au moment où Saddam Hussein était à sa tête, on pouvait avoir un véritable débat sur la nécessité ou non, pour nos démocraties occidentales, de s’ingérer dans les affaires internes de ce pays afin d’y renverser son dictateur. Les questions, de ce point de vue-là, sont aussi nombreuses que fondées : est-ce la meilleure méthode pour libérer un pays de la tyrannie ? est-ce que le remède est pire que le mal ? comment atténuer les souffrances d’un peuple opprimé ? la notion de « guerre juste » est-elle recevable ? Ces problématiques peuvent faire, et doivent faire, l’objet d’un débat, y compris entre intellectuels. Mais à partir du moment où on affirme péremptoirement, sans preuves, que ce même Saddam Hussein possède des armes de destruction massive, et qu’il faut donc une guerre pour l’éliminer et l’empêcher ainsi de nuire, on n’est plus, là, dans le débat intellectuel ; on est, au contraire, dans la volonté d’influencer unilatéralement, dans un sens bien précis et par rapport à des intérêts bien calculés, l’opinion publique. C’est de la pure et simple propagande, destinée à justifier, à travers le mensonge, les fins les plus injustifiables : une guerre, illégale, de surcroît, car menée sans mandat international de l’ONU ! C’est cela qui me heurte le plus dans le comportement de ces intellectuels : la fabrication, à l’instar des politiques et pour leur seuls intérêts personnels, de mensonges.

Certains d’entre eux vous rétorqueront, à tort ou à raison, qu’une guerre, aussi abominable soit-elle, vaut parfois mieux que maintenir au pouvoir un dictateur, surtout lorsque c’est la démocratie que l’on veut instaurer !

Dans le cas spécifique de la guerre d’Irak, cela s’est révélé, en tout état de cause, faux ! À l’inverse, toutes les mises en garde que j’avais pu, avec d’autres, adresser, à l’époque, se sont révélées, a posteriori, exactes. Mais le pire, en l’occurrence, c’est que ces mêmes personnes, qui avaient justifié cette guerre au prétexte fallacieux de la présence d’armes de destruction massive, continuent, à ma grande surprise, à être considérés comme des experts en matière de géostratégie et, donc, à occuper le terrain médiatique.

Quelles conclusions en tirez-vous ?

De deux choses, l’une. Soit ces intellectuels mentaient sciemment, et donc ils étaient de vulgaires propagandistes, auquel cas il ne faut les considérer que comme tels. Soit ils se sont lourdement trompés, auquel cas ce ne sont tout simplement pas des « experts »… sinon en mensonges éhontés, précisément !

D’autres exemples de ce genre de manipulation ?

J’ai été frappé par la façon dont ces mêmes intellectuels ont détourné l’irruption de la morale, dont tout humaniste était pourtant censé se féliciter, dans les relations internationales. J’en veux pour preuve la guerre du Kosovo, en 1999, qui a été menée par l’OTAN sans, là non plus, de mandat international. En ce sens, la guerre du Kosovo annonçait celle d’Irak. Cela n’a cependant pas empêché, à l’époque, cette sortie incroyablement arrogante de Bernard-Henri Lévy, à la une du journal Le Monde, à l’encontre de Régis Debray. Certes pouvait-on avoir, là aussi, un débat, entre intellectuels, de haute tenue : sur la guerre du Kosovo elle-même ; sur le nettoyage ethnique ; sur les méthodes employées par les Serbes pour résoudre leur conflit avec les Kosovars ; sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; sur les limites de l’autodétermination ; sur le sécessionnisme, etc. Mais non : toutes ces questions se sont vues transformées, par Lévy, en un sommaire et expéditif article intitulé « Adieu Régis ». Avec, comme conséquence, la condamnation de ce même Debray, intellectuel à l’œuvre pourtant nettement plus conséquente que celle de son accusateur, à une sorte d’exil, de forclusion médiatique. Telles sont les raisons pour lesquelles, indigné, je me suis décidé, après moult hésitations, à écrire ce livre, Les Intellectuels faussaires : afin de lever le voile sur ceux qui nous racontent, du haut de leurs postures médiatiques et impostures intellectuelles, des sornettes !

Votre ouvrage ne se limite pas à une simple, pour acerbe qu’elle soit, galerie de portraits. Il tente de pousser un peu plus loin, dans sa première partie, intitulée « De la malhonnêteté intellectuelle en général », la réflexion : comment se fait-il que des gens, dont l’absence de sérieux tout autant que de crédibilité est connue par le public comme par les journalistes, peuvent continuer, malgré tout, à triompher sur la scène médiatique ? Quelles en sont les raisons profondes ? Quelles sont les causes de cet incroyable paradoxe, du moins en France ?

Les causes en sont multiples et diverses. Car il n’y a pas à cette incompréhensible dérive – le triomphe médiatique de ces intellectuels faussaires – qu’une seule raison. Il ne faudrait pas tomber, non plus, dans une absurde théorie du complot. Mais il y a là, c’est vrai, une spécificité française.

Qu’entendez-vous par là ?

Nous sommes, en France, plus accommodants, avec le mensonge, que dans d’autres pays. C’est peut-être dû à notre culture latine. Ce déplorable état de fait, en Angleterre et, plus généralement, dans les pays anglo-saxons, ne serait pas possible. Surtout pas aux États-Unis, où ceux qui sont pris en flagrant et répétitif délit de mensonge ne sont guère appréciés. Davantage : un Bernard-Henri Lévy, en Amérique, ne jouirait plus d’aucune crédibilité, et ne serait plus invité nulle part, après l’affaire Botul ! On pourrait multiplier ce genre d’exemples en France, où il y a une sorte de bienveillance négligente, une espèce de laisser-faire ou de laisser-aller, quant au mensonge, surtout lorsqu’il émane de gens qui détiennent le pouvoir. Ils sont intouchables. Peu importe ce qu’ils racontent : on continue, indéfiniment, à les respecter ou à les encenser. Pis : personne, à de rares exceptions près, n’ose dénoncer, tant ils sont craints, leurs petits arrangements avec la vérité !

N’est-ce pas aussi là l’image que donne à voir, hélas pour nos démocraties, la classe politique elle-même ?

Absolument ! Nous assistons au même phénomène, en France, avec la politique : ses responsables peuvent mentir et continuer leur activité, comme si de rien n’était, sans que rien ne s’oppose à leurs démagogiques mensonges. Aux États-Unis, pays dont les français aiment à se moquer, le jugeant trop rigoriste, le mensonge est disqualifiant dans la vie politique. En France, bizarrement, il ne l’est pas, ni dans la vie politique ni dans la vie intellectuelle. C’est très dangereux !

Pourriez-vous préciser la nature de ce danger ?

Cela conduit, à terme, au populisme, que ces mêmes intellectuels dénoncent pourtant. Cela mène à une sorte de méfiance par rapport aux élites. Il y a, en France, une très grande coupure entre les masses populaires et les élites intellectuelles, du moins celles, privilégiées, occupant le haut du panier. Car il existe aussi des élites intellectuelles qui, bien que très informées, n’ont aucun accès à la voix médiatique : des enseignants, des professeurs, des médecins, des avocats, etc. Il y a, dans l’Hexagone, des dizaines de milliers de gens qui possèdent une excellente information, qui ne sont pas dupes de ces faussaires, mais qui, malheureusement, n’ont pas d’autre choix que de constater, parfois à leur détriment, que ce système leur impose constamment, quotidiennement, les mêmes personnages, les mêmes figures, les mêmes faussaires. Bref : ceux que j’appelle, dans ce livre, les « serial-menteurs », lesquels assènent sans scrupules ni vergogne, chaque soir sur tel ou tel plateau de télévision, chaque matin dans telle ou telle chronique radio, un nombre invraisemblable de contrevérités.

La deuxième partie de votre essai, intitulée « De quelques “faussaires” en particulier », nous livre, de ce point de vue-là, quelques exemples concrets !

Effectivement : ces intellectuels faussaires, qui squattent en permanence nos plateaux de télévision et occupent régulièrement nos studios de radio, ont pour nom, principalement, Alexandre Adler, Caroline Fourest, Mohamed Sifaoui, Thérèse Delpech, Frédéric Encel, François Heisbourg, Philippe Val et, bien entendu, Bernard-Henri Lévy, leur seigneur et maître.

Ne croyez-vous pas qu’il y ait là, en cet arbitraire éventail de noms disparates et même hétéroclites, quelque amalgame un peu trop rapide, facile ou simpliste ?

Ce à quoi on a affaire là, avec ces intellectuels faussaires, c’est, pour reprendre l’heureuse et célèbre expression de Julien Benda, une nouvelle « trahison des clercs », où l’intérêt personnel prime, moyennant une série de mensonges les uns plus énormes que les autres, sur l’intérêt général. C’est là une menace qui pèse aujourd’hui, non seulement sur l’information, mais sur la démocratie elle-même. Il est donc impératif, à l’heure actuelle, de se montrer vigilant : c’est là, face à ce danger qui nous guette, une nouvelle forme de résistance intellectuelle, alliée à une exigence sociale en même temps qu’à un devoir moral !

Daniel Salvatore Schiffer

Pour compléter cette analyse, le lecteur pourra se rapporter, notamment, à l’un des derniers ouvrages, intitulé Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones (François Bourin Editeur) de l’auteur de cet entretien.

 

Vive le risque d’échec !

Darwin aurait-il pu empêcher la crise ? Peut-être, si politiciens, économistes et banquiers avaient suivi sa définition de la sélection naturelle et procédé (comme dans la nature) par essais et rectifications, au lieu de concevoir a priori des systèmes ultracomplexes, souvent défectueux. Le livre du journaliste économique Tim Harford est un vibrant plaidoyer pour le tâtonnement. Il appelle à la rescousse quelques grands « expérimentateurs », qui n’ont pas hésité à contourner les voies hiérarchiques et à risquer l’échec : le haut fonctionnaire qui a lancé, hors procédure, la production du Spitfire (et sauvé l’Angleterre) ; le scientifique qui a détourné des crédits de recherche et obtenu un Nobel ; le général Petraeus, qui, en rupture avec le dogmatisme de ses prédécesseurs, s’est fondé sur les informations du terrain pour rétablir la situation en Irak. Les vertus de la souplesse se vérifient aussi au niveau des entreprises, confirme Rafael Behr dans le Guardian : « Les statistiques montrent clairement que les cycles de vie des entreprises au cours de l’histoire ressemblent fort à la sélection darwinienne. » Celles qui survivent sont les plus adaptatives, les plus décentralisées et celles qui encouragent la créativité et l’expérimentation, comme Google. Pour prévenir les catastrophes, mieux vaut une culture d’entreprise encourageant l’expression du désaccord que des règles imposées d’en haut. Harford estime ainsi que les garde-fous du système financier ont paradoxalement contribué à l’affaiblir, en entretenant une illusion de sûreté. Or « les risques ne peuvent jamais être éliminés ».

Rony Brauman s’explique sur la Libye

Dans un post récent sur les circonstances de l’intervention de l’OTAN en Libye, Tzvetan Todorov faisait état d’une analyse d’un spécialiste britannique montrant que l’aviation de Kadhafi, contrairement à ce qui a été dit et redit, n’a pas bombardé Benghazi. Revenant sur une autre rumeur, celle de l’avancée vers Benghazi d’une colonne de chars envoyée par Kadhafi, Rony Brauman écrit dans son blog qu’elle était tout aussi imaginaire.

Rony Brauman s’explique sur la Libye

Dans un post récent sur les circonstances de l’intervention de l’OTAN en Libye, Tzvetan Todorov faisait état d’une analyse d’un spécialiste britannique montrant que l’aviation de Kadhafi, contrairement à ce qui a été dit et redit, n’a pas bombardé Benghazi. Revenant sur une autre rumeur, celle de l’avancée vers Benghazi d’une colonne de chars envoyée par Kadhafi, Rony Brauman écrit dans son blog qu’elle était tout aussi imaginaire.

Benghazi : quelle colonne de chars ?

Dans une tribune publiée par Le Monde le 6 décembre, Éric Bouvet et Matthias Bruggman, photoreporters présents à Benghazi lors de la répression du soulèvement et de l’intervention internationale, contestent certains de mes propos tenus lors de l’entretien avec Bernard-Henri Lévy publié par ce journal le 24 novembre. J’y affirmais que « personne n’a […] été capable de nous montrer les tanks qui se dirigeaient prétendument sur Benghazi. Or, une colonne de chars, à l’époque des téléphones mobiles et des satellites, ça se photographie. » Éric Bouvet et Matthias Bruggman, qui ont passé deux heures sous des tirs de chars à Benghazi, sont bien placés pour savoir que ceux-ci étaient bien sur place, les ayant vus repartir par la suite sans pouvoir les photographier en raison du danger extrême de la situation. Ils m’invitent à regarder les images existantes de ces blindés, disponibles sur Internet, pour me convaincre de leur existence.

Je ne mets aucunement en doute leur témoignage, ni la bonne foi de leurs critiques, mais nous ne parlons pas de la même chose. Il y a confusion parce que j’ai été hâtif et donc bien trop elliptique sur ce point, qui méritait plus de précisions. Vingt-cinq chars étaient massés aux portes de Benghazi depuis plusieurs semaines, harcelant la population insurgée sans pouvoir pénétrer au cœur de la ville. C’est assurément une partie de ceux-ci qu’ont vus les photographes. Je parlais en l’occurrence de tout autre chose, à savoir de la fameuse colonne de chars dont on nous disait qu’elle faisait route sur Benghazi pour lancer l’assaut final et qu’il fallait à tout prix arrêter. De celle-ci, véritable déclencheur de l’intervention, il n’existe aucune image, pas plus d’ailleurs que du non moins fameux mitraillage aérien de manifestants à Tripoli quelques semaines plus tôt, en dépit des innombrables caméras individuelles, ainsi que des Awacs et des satellites observant de près et sans relâche toute la région. Voilà les raisons qui me font douter de leur existence.

Les vertus insoupçonnées du CO2

Le mathématicien et physicien américain Freeman Dyson, a commencé, sur le grand tard (il est né en 1923), une carrière de trublion des sciences. L’homme est pourtant un savant très respecté, qui a apporté « une contribution fondamentale à la physique en unifiant les théories quantique et électrodynamique, écrit Nicholas Dawidoff dans le New York Times, et participé au développement de la physique moderne, échangeant avec certains des plus grands esprits de son temps, y compris Einstein ». Mais voilà : « Au lieu de rester fidèle à ce champ fondamental, Dyson a entrepris des recherches au-delà du territoire habituel de la plupart des physiciens » (lire « Effet de serre : un sceptique encombrant »). Il entend, selon sa belle formule, « servir de pont entre les deux rives de la rivière ignorance ». Ce refus du cloisonnement et de l’hyperspécialisation lui a sans doute coûté le Nobel.

Aujourd’hui, le vieil opposant à la bombe atomique, aux guerres du Vietnam et d’Irak, s’engage pour le « climato-scepticisme ». Certes, pour Dyson, « la science est intrinsèquement subversive, rapporte George Johnson dans le New York Times. Qu’il s’agisse de pulvériser une théorie établie ou de bousculer les doctrines politiques les plus respectées, la démarche scientifique – l’implacable poursuite de sa propre intuition – est une menace pour toute autorité quelle qu’elle soit ». Mais de là à affronter l’un des dogmes majeurs de l’époque !

En fait, en rigoureux mathématicien qu’il est, Dyson trouve simplement que nous ne disposons pas de données suffisantes et fiables sur la question. Ce n’est donc pas la peine de bâtir des modèles ultrasophistiqués truffés d’inconnues et d’hypothèses hasardeuses. Mieux vaut, dit-il, se polariser sur des problèmes urgents et avérés : la pauvreté, l’acidification des océans, ou le gaspillage de l’eau. Même le CO2 trouve grâce aux yeux du mathématicien : non seulement ce composé est fort utile (sans CO2, pas de vie), mais on devrait pouvoir à terme le neutraliser – notamment en plantant des arbres génétiquement modifiés pour absorber le carbone  (lire « Les remèdes énergiques sont les pires », Books, n° 3, mars 2009, p. 17). Le débat n’est pas près d’être tranché – mais l’essentiel du message est ailleurs : la science n’a pas vocation à conforter les idéologies, même scientifiques, mais à les remettre en question.

Le dangereux virus de la rumeur

À en croire bien des articles répertoriés dans Google News, nous sommes au bord d’une nouvelle catastrophe médicale, une épidémie semblable à celle que décrit le film Contagion. Ron Fouchier, du Centre Médical Erasmus de l’Université de Rotterdam, aurait créé un virus de la grippe aviaire contagieux de personne à personne, et cette grippe, identifiée depuis de nombreuses années lorsqu’elle passe de la volaille à l’homme, tue au moins la moitié des patients affectés (246 pages parues au cours de la dernière semaine, à 17h00 le 10 décembre, avec le mot clé « Fouchier »). Mais l’information, en particulier rapportée par Le Monde, a ceci de particulier qu’elle est indirecte. Il ne s’agit pas du compte-rendu d’un article scientifique décrivant l’expérience, mais d’une glose, par de nombreux journalistes du monde entier, à propos d’une nouvelle de la revue Science. Dans cette nouvelle quelques chercheurs s’interrogent et s’inquiètent de la parution possible du travail de Ron Fouchier. Pourtant les données de ce travail ne sont pas accessibles. En bref, il s’agit d’une rumeur.

La rumeur touche à tous les sujets. Elle repose sur l’attrait d’une certaine forme de plaisir dans le dégoût. C’est pour les adultes l’équivalent de l’intérêt des enfants pour le stercoraire. Parfois elle va plus loin, elle se réjouit de l’horrible, de l’inquiétant, de la catastrophe à venir. C’est ce qui arrive le plus souvent à la rumeur en science. La rumeur est un phénomène de masse, et les media de masse en sont donc la proie, tout en en étant friands, puisque leur intérêt vénal est dans la vente la plus large possible.

Si la rumeur ne reposait sur absolument aucun fait, elle ne tiendrait pas longtemps. Elle doit donc partir d’une réalité associée à des croyances, mais les croyances seules suffisent parfois. L’un des mouvements de foule les plus réussis, si l’on en croit (est-ce une rumeur ?) ce qui se dit, fut le débarquement des Martiens aux États-Unis, le 30 octobre 1938, annoncé à la radio et donc certainement vrai… Le lendemain le New York Times décrivait la panique de ceux qui avaient fui la ville pour échapper aux envahisseurs. Parmi les craintes qui obsèdent l’humanité les maladies tiennent une place à part. C’est que nous avons le souvenir de grandes épidémies, souvent encore très proches : la peste, la variole, et le choléra de 1832 qui tua à Paris des milliers de personnes parfois célèbres, comme Georges Cuvier ou le premier ministre Casimir Périer. Et dans ces conditions la rumeur est mortifère : il lui faut des boucs émissaires, et au cours de l’histoire bien des innocents ont été pris à partie par la foule et massacrés (ce fut le cas à Paris, durant le choléra).

Une observation paradoxale

Tout près de nous l’épisode du Syndrome Respiratoire Aigu Sévère, le SRAS, il est vrai très dangereux, contagieux de façon initialement mal comprise, et surtout entièrement inattendu, a été la dernière démonstration du comportement peu rationnel et parfois dangereux de bien des acteurs. Cela a été, aussi, un remarquable succès, puisque le virus a été identifié, et la maladie arrêtée en quelques mois seulement, malgré sa diffusion dans le monde entier. Une leçon, cependant, n’a pas été retenue. On peut remarquer que le taux de mortalité a été très variable, et particulièrement élevé à Hong Kong et à Toronto (17 %), alors qu’il était moitié moindre en Chine voisine. Il n’y a pas eu, curieusement, d’étude rétrospective approfondie pour comprendre cette observation paradoxale, mais on ne peut s’empêcher de remarquer le rôle des media de masse (et de certains médecins que les media érigeaient en augures) dans ce qui a pu être à l’origine de cette différence. À Hong Kong (où je travaillais à l’époque), dès le début de la maladie quelques voix médicales « autorisées » (auto-proclamées, à vrai dire), faisaient état dans les journaux, à la radio et à la télévision du succès spectaculaire de leur traitement (combinaison de corticostéroïdes, et de l’antiviral ribavirine), qui soulageait immédiatement les patients. Et tout naturellement, on peut le penser, l’accès à ces traitements choisis par les media fut très vite répandu localement. On ne savait pourtant encore rien du virus. Une semaine à dix jours après traitement l’état des patients s’altérait brutalement, et conduisait vite à leur décès. Il fallut quelque temps pour comprendre qu’il valait mieux ne rien faire, ou plutôt se contenter d’un traitement symptomatique (assistance respiratoire en particulier). En Chine voisine, faute de moyens, on se contentait de la pharmacopée locale, qui, si elle est le plus souvent sans effet, a le mérite de ne pas tuer (sans compter sur l’effet placebo, très positif) ! Et ce n’est que bien plus tard que les publications scientifiques à propos du virus, de son origine et de son mode d’action, purent valider une attitude rationnelle pour arrêter la propagation de la maladie (essentiellement fermeture des frontières à toute personne fiévreuse – aujourd’hui encore, le voyageur qui arrive en Chine est accueilli par une caméra infrarouge qui mesure sa température, en fonction de laquelle il peut être placé en quarantaine).

Nous assistons aujourd’hui a un débat inquiétant à propos de la grippe aviaire H5N1 (incidemment concomitante en 2002-2003 de l’arrivée du SRAS à Hong Kong, ce qui a été cause de confusion), non pas en tant que débat scientifique (déjà très ancien) mais parce qu’il est essentiellement développé par la rumeur, dans les media de masse ! La peur s’installe, l’idée de bioterrorisme et celle de guerre biologique remplacent l’évaluation scientifique de la situation. Or, on sait depuis plus d’une décennie qu’on doit craindre non pas le passage du virus de l’oiseau au mammifère (ce qu’on analyse avec soin au jour le jour dans le monde entier), mais le moment où un variant de ce virus se transmettra de personne à personne. Plusieurs mutations favorisant ce passage ont déjà été identifiées, et la recherche se développe pour préparer une vaccination qui rendrait la contagion inefficace. La question qui se pose est de savoir prévoir le chemin que prendra, peut-être, le virus. C’est une question qui relève de la virologie, de l’épidémiologie, et de la gestion des foules. Ce ne peut en aucune manière être propagé par la rumeur à partir de travaux présentés à Malte en septembre 2011 et qui resurgissent aujourd’hui sans qu’on puisse juger de leur réalité et donc de leur danger réel.

La peur est toujours mauvaise conseillère. C’est elle qui est à l’origine de la mise en place d’une vaccination de masse pour une autre forme de grippe (virus H1N1), voisine de celle qui avait causé la pandémie de 1918-1919, dans des conditions où l’on pouvait savoir que l’épidémie serait bénigne. La conséquence en a été une désaffection générale pour la vaccination dans une grande partie de la population. Cela peut devenir très dangereux et mortifère. Attendons la publication des résultats scientifiques pour discuter des résultats nouveaux concernant le virus H5N1, et nous préparer correctement, le cas échéant, à une situation difficile.
 

Une si longue absence

« Certains jours, l’absence de mon père me pèse autant qu’un enfant qui se serait assis sur ma poitrine. » Ces mots qui ouvrent Anatonomy of a Disappearance sont ceux de Nouri, un personnage dont le père a disparu depuis dix ans. Mais on les imagine parfaitement dans la bouche du romancier Hisham Matar. Son père à lui, l’un des chefs de file de l’opposition à Kadhafi, a été enlevé au Caire en 1990 par les services secrets égyptiens. Ses proches ont appris au bout de trois ans qu’il avait été remis à la Libye et incarcéré dans la sinistre prison d’Abou Salim, à Tripoli. Deux lettres signées de sa main leur sont parvenues clandestinement – la seconde en 1995. Jaballah Matar a été vu vivant pour la dernière fois en 2002, et personne n’a eu de ses nouvelles depuis.

Le livre de son fils a « en quelque sorte été éclipsé par la réalité », constate Robert Worth dans le New York Times. Hisham Matar l’a achevé quelques mois avant le début de la révolution libyenne, avant que « Kadhafi, soucieux de conjurer la révolte, ne fasse libérer certains prisonniers, dont quatre membres de la famille Matar enfermés depuis vingt et un ans » et que ne renaisse l’espoir de retrouver Jaballah – ou au moins d’en apprendre davantage sur son sort.

Un pays sans nom

Le premier roman d’Hisham Matar (Au pays des hommes, Denoël, 2007), mettait en scène un petit garçon, fils d’un activiste libyen arrêté à Tripoli à la fin des années 1970. Comme le précédent, ce nouveau livre est « une fable sur la perte », doublée d’« une méditation souvent troublante sur la relation père-fils », explique Tim Adams dans The Observer. Et comme le précédent, « il recèle des petits trésors de perspicacité, des détails et métaphores bien sentis qui éclairent un personnage ou campent une scène », ajoute Worth. Nouri, le narrateur, a 24 ans. Il vient d’un pays sans nom qui ressemble beaucoup à l’Irak. Au fil des pages, il raconte son histoire et celle de sa famille : sa mère, morte quand il avait 10 ans ; son père, « ancien ministre et leader de l’opposition », exilé en Égypte ; et Mona, « un fantasme fait femme dans un maillot de bain au jaune scandaleux, que Nouri rencontre au bord d’une piscine pendant des vacances à Alexandrie », raconte Adams. « Instantanément, elle devient pour l’adolescent à la fois une mère de substitution et une source de tourment sexuel […]. Lorsque son père tombe amoureux d’elle, le supplice est à son comble. » Après leur mariage, Nouri est envoyé en pension dans le Yorkshire, où il ressasse sa jalousie filiale et son désir pour Mona. Jusqu’à la soudaine disparition de son père, kidnappé à Genève, chez une maîtresse. « Suit le lent affaissement des quelques certitudes sur lesquelles croyait pouvoir s’appuyer le garçon. » L’absence s’installe, étouffante. Quand, devenu adulte, Nouri revient dans l’appartement du Caire, il enfile l’imperméable laissé là par son père : « J’ai serré sa ceinture autour de ma taille comme il avait l’habitude de le faire. Il aura besoin d’un imperméable quand il rentrera. Peut-être que celui-ci lui ira encore. »

« D’autres écrivains arabes ont essayé de faire comprendre ce qu’est la cruauté des dictatures […], mais beaucoup restent entravés par la censure, des traductions inadaptées ou leurs propres agendas politiques, constate Worth. Matar écrit en anglais, d’une façon extraordinairement évocatrice ; il semble taillé pour le rôle d’ambassadeur littéraire entre deux mondes longtemps séparés par la suspicion et l’ignorance mutuelles. » Pour autant, le journaliste du New York Times n’est pas totalement enthousiaste à la lecture de ce nouvel opus : « Le ton possède une froideur et une fragilité affligée qui contrastent avec la vivacité et la spontanéité d’Au pays des hommes. » Et puis il y a ce goût d’inachevé, cette relation père-fils laissée volontairement en suspens, cette fin qui n’en est pas une, et le réconfort qui ne vient jamais. « Espérons, conclut Adams, que dans les prochaines semaines la réalité se montrera plus généreuse avec Matar qu’il n’a autorisé son roman à l’être. »

Petites leçons de la Nouvelle Héloïse

Pour l’historien américain Robert Darnton, qui analyse dans son dernier ouvrage la réception de La Nouvelle Héloïse à la fin du XVIIIe siècle, il serait « complètement aberrant de présumer que nos ancêtres lisaient de la même manière que nous ». C’était peut-être même l’exact contraire, car s’ils s’adonnaient peu à la lecture, ils le faisaient avec une intensité que nous avons peine à concevoir.

La lecture était alors un acte qui engageait tout l’esprit et toute l’âme, et requérait des conditions appropriées : « Il est recommandé de se laver le visage à l’eau froide et d’emporter le livre dehors, où l’on peut lire au sein de la nature, de préférence tout haut, car le son de la voix favorise la pénétration des idées », décrète un Art de lire de l’époque. On lit souvent à plusieurs, en confrontant ses impressions ; c’est d’ailleurs la grande distraction diurne des protagonistes de La Nouvelle Héloïse, à propos desquels Darnton peut écrire : chez eux, « la vie ne se distingue pas de la lecture, ni l’amour de la correspondance amoureuse… Les amoureux s’apprennent mutuellement à lire comme ils s’apprennent à aimer ». Avec pour effet, comme le suggère Rousseau lui-même, que les livres « soient digérés si parfaitement qu’ils sont absorbés dans la vie ».

Et le résultat est spectaculaire : La Nouvelle Héloïse, redoutable pavé truffé d’appels à la vertu, devient le bestseller du siècle. Rousseau est inondé de lettres d’admiration. Un lecteur a tant pleuré qu’« il s’est guéri d’un mauvais rhume ». Une marquise s’est évanouie au récit de la mort de Julie. Et presque tous croient que les personnages existent réellement : ils demandent leurs coordonnées à Rousseau, veulent voir leurs portraits, et soupçonnent le philosophe d’avoir été lui-même l’amant de Julie ! Cette fusion de l’auteur, du lecteur et du texte, cette lecture-communion, qui n’est pas sans rappeler la lectio divina de saint Augustin, s’est perpétuée à travers le romantisme. Peut-être resurgira-t-elle un jour, mais sous quelle forme ?

Guglielmo Libri