Par une agréable journée du printemps dernier, une étudiante de 28 ans attend à un carrefour de Cambridge pour raconter, au cours d’une promenade, une histoire qui semble si fantomatique qu’on a de prime abord du mal à y croire. Pourtant, cette histoire est vraie, elle peut être attestée par des documents et des témoignages. C’est l’histoire de son père. Elle se déroule en Angleterre, en Suède, en Thaïlande, en Chine, à Hongkong, en Allemagne, dans de nombreux endroits du monde, et parle d’un éditeur de livres, un homme subtil qui écrit des poèmes. Cet homme s’appelle Gui Minhai, il a 58 ans. Il est, certes, né en Chine, mais il est suédois depuis trente ans, comme le prouve son passeport. Sa fille l’a vu en personne pour la dernière fois en décembre 2014. Ce père a été enlevé par des agents secrets, emmené en Chine, probablement torturé.
Si vous demandez à sa fille s’il est encore vivant, elle vous regarde longuement sans rien dire, déglutit et répond : « Je pense que oui. Mais je ne sais pas. » Cela fait plusieurs années que Gui Minhai n’a pas donné signe de vie. Il est – d’après ce que l’on sait des étrangers détenus dans des prisons chinoises – le seul citoyen de l’Union européenne à être emprisonné en République populaire de Chine pour des raisons politiques. Notre Suédois a publié des livres, notamment de la littérature de commérage dans laquelle la vie privée des dirigeants politiques chinois était étalée. Le régime y a vu une provocation.
Quiconque suit cette affaire ne peut que constater la décontraction avec laquelle la Chine impose sa loi, celle du plus fort – et la faiblesse de nos démocraties. Le gouvernement suédois s’abandonne à une impuissance qu’il a lui-même choisie et se laisse prendre au piège du principe de précaution. Le cas de Gui Minhai est aussi une leçon sur les faux égards en politique – et sur la paralysie de ceux qui se pensent respectables.
Ce serait, bien sûr, se fourvoyer que de voir en Gui Minhai un héros sans tache. Mais l’injustice dont est victime cet éditeur n’est pas moindre sous prétexte qu’il n’est pas exempt de fautes. S’il est un héros, c’est un héros brisé, l’un de ceux auxquels il n’est pas toujours facile de s’identifier. C’est aussi pour cela que c’est un cas particulier. Dans quelle mesure devons-nous faire preuve de solidarité envers quelqu’un qui a certes subi des violences mais qui a aussi des côtés douteux ?
Angela Gui, qui prépare une thèse de doctorat d’histoire de la médecine à l’Université de Cambridge, se promène dans un parc avec son chien Peggy, un bouledogue français, s’assoit sur un banc et raconte, se lève de nouveau, cherche une place dans le jardin d’hiver d’un restaurant, continue de raconter. Trois heures après, son récit est loin d’être terminé. On se croirait dans un thriller d’espionnage, à cela près que tout est vrai.
Son père a disparu le 17 octobre 2015. Jeune homme, il avait émigré en Suède, puis s’était essayé à l’écriture et aux affaires dans plusieurs autres pays. Il dirigeait depuis une maison d’édition florissante à Hongkong, qui comprenait également une librairie. Mais, le jour de son enlèvement, Gui ne se trouve pas à Hongkong, où il fait rénover son appartement par des ouvriers. Pour échapper au bruit des travaux, il s’est envolé pour Pattaya, en Thaïlande. Il y possède un luxueux appartement de vacances au 17e étage d’une tour, avec une vue époustouflante sur le golfe de Thaïlande, comme le montrent photos et vidéos. Fenêtres panoramiques, balcons, carrelage en marbre… Beaucoup de Suédois ont acheté ici des appartements dans lesquels ils comptent plus tard s’installer de manière permanente. La Thaïlande est un paradis pour les retraités européens.
La résidence est surveillée, équipée de courts de tennis et de piscines – les affaires marchent bien pour l’éditeur. C’est ici qu’il veut travailler sur une pile de manuscrits. Il publie jusqu’à cinquante livres par an, dont beaucoup traitent de l’élite du Parti communiste chinois.
Lorsque Angela, sa fille, discute avec lui par Skype depuis l’Angleterre, ils parlent de la rénovation de l’appartement de Hongkong, de la couleur de la cuisine – et de leur volonté de fêter Noël ensemble. Angela est son unique enfant, ils sont très attachés l’un à l’autre. La seconde épouse de l’éditeur, également d’origine chinoise, vit dans la banlieue de Düsseldorf, où le couple possède une maison. Voyageant souvent à travers le monde, Gui Minhai fait régulièrement la navette entre Hongkong et l’Allemagne ; il voit rarement sa femme.
Ce qui se passe ce jour d’automne 2015 à 13 h 15, des caméras de surveillance l’ont filmé. Les amis de Gui analyseront plus tard les enregistrements vidéo. Après avoir fait des courses, l’éditeur rentre chez lui au volant de sa voiture, une Honda blanche, lorsqu’un homme en polo rayé, qui le guettait, l’aborde devant le parking souterrain. Gui sort, demande à un employé de la sécurité d’apporter les sacs de fruits et de légumes dans l’appartement. Il lui donne les sacs, se rassoit au volant, fait demi-tour. L’inconnu s’installe ensuite à côté de lui dans la voiture et ils partent ensemble. Quelques heures plus tard, Gui appelle de nouveau l’immeuble et demande à une employée de fermer les fenêtres de son appartement et de mettre les fruits au réfrigérateur.
Au téléphone, Gui dit à sa femme, en Allemagne, de ne pas s’inquiéter, qu’il doit partir en voyage pour raisons professionnelles, que tout va bien. C’est ce que rapporte Bei Ling, l’un des amis de Gui, un poète chinois critique à l’égard du régime et qui vit aujourd’hui en exil à Taïwan. Bei Ling est intervenu dès qu’il s’est douté que quelque chose avait pu arriver à son ami suédois. Il a fait part de ses soupçons à la femme de l’éditeur, à Düsseldorf, qui a répondu : « Il m’a appelée. » Il serait « en sécurité ». Son mari lui aurait toutefois demandé de ne rien raconter aux personnes extérieures. Rien là de bien rassurant.
Quelques jours après la disparition de Gui, quatre hommes, dont deux parlent chinois, réussissent à entrer dans l’appartement de vacances en Thaïlande grâce à une ruse. L’éditeur disparu appelle d’abord la gérante de l’immeuble et lui annonce la visite d’étrangers, qu’il appelle « mes amis ». Amis qui s’emparent de son ordinateur et copient probablement toutes sortes de documents.
Les pièces du puzzle de cet enlèvement tortueux, que les confrères écrivains de Gui assembleront plus tard, révèlent que les ravisseurs le conduisent dans une ville chaotique, réputée pour ses casinos : Poipet, située dans une zone franche à la frontière avec le Cambodge. De là, on ne sait pas comment Gui se rend jusqu’en Chine. Il n’existe rien d’officiel sur ce voyage, aucun document de sortie du territoire, rien. Ce qui est clair, c’est que, le 13 novembre 2015, l’éditeur se trouve déjà en Chine. Ce jour-là, il envoie enfin un message par Skype à sa fille, qui a plusieurs fois tenté en vain de le joindre. D’habitude, il lui écrit en suédois ; après tout, Angela a grandi à Göteborg. Mais cette fois-ci, il opte pour leur autre langue commune, l’anglais – ce qui indique que des policiers sont présents et veulent comprendre chaque mot. Gui écrit qu’il va bien. Don’t worry. Plus tard, il appelle sa fille et lui dit en anglais : « C’est papa. Je ne vais pas pouvoir venir te voir pendant un moment. N’en parle à personne. »
Fin 2015, alors que le Suédois Peter Dahlin, qui vit à Pékin et a fondé le petit groupe de défense des droits de l’homme China Action, met tout en œuvre pour reconstituer l’enlèvement de l’éditeur à l’aide des documents disponibles et ébruiter l’affaire, des agents de sécurité chinois lui tombent dessus à son domicile. Lui aussi se retrouve en prison. Il passe vingt-trois jours dans un endroit lugubre dont on ne lui dit rien. Dahlin peut facilement s’imaginer ce que vit l’éditeur. Dans cette prison, où deux fonctionnaires ne le quittaient jamais des yeux, on l’a torturé en le privant de sommeil et en l’interrogeant sans cesse, parfois avec l’aide d’un détecteur de mensonges. Depuis, Dahlin a déménagé au Portugal, mais il sursaute toujours la nuit lorsqu’il entend des bruits inhabituels provenant de l’extérieur. Pendant des années, il a gardé un couteau sur sa table de nuit. « Les images ne sortent pas de ma tête », confie-t-il.
À cette époque, en Chine, plusieurs libraires de Hongkong sont arrêtés, mais tous sont libérés l’un après l’autre. Une exception : le Suédois Gui Minhai, que les autorités chinoises considèrent apparemment comme le chef d’une bande de dissidents.
Un citoyen de l’UE enlevé – en Thaïlande, hors de Chine – par des hommes de main du régime et envoyé dans une prison chinoise : c’est, en soixante-treize ans d’histoire de la République populaire de Chine, un cas unique, un événement monstrueux. Si cela arrive à un éditeur suédois dans une station balnéaire de Thaïlande, à qui cela arrivera-t-il ensuite ? À un détracteur italien de la Chine, à un directeur de théâtre allemand dans le collimateur du régime ? Qui est encore protégé contre de tels crimes d’État ?
On aurait pu s’attendre à ce que le gouvernement suédois fasse de ce scandale l’une de ses priorités, mais c’est tout le contraire. Autant les Chinois se montrent brutaux, autant les Suédois réagissent avec prudence. Le cas de Gui Minhai n’est même pas évoqué publiquement par le ministère suédois des Affaires étrangères au cours des premières semaines. Angela appelle l’ambassade suédoise à Londres mais se heurte à un mur. « Mon père a disparu dans des circonstances suspectes », explique-t-elle. « Pourquoi nous appelez-vous ? » lui répond un employé de l’ambassade. Lorsqu’un ami de Gui décrit l’enlèvement dans le détail au service des affaires consulaires du ministère suédois des Affaires étrangères, il reçoit une réponse lapidaire par courriel : « Merci beaucoup pour ces renseignements. »
À Pékin, des diplomates d’autres pays européens s’étonnent de l’attitude des Suédois, de leur extrême réserve qui frise le lâchage de leur ressortissant. Des collaborateurs de l’ambassade d’Allemagne proposent à leurs homologues suédois de les aider à lutter pour la libération de Gui. L’ambassadeur allemand en personne est prêt à le faire. Mais les fonctionnaires suédois à Pékin ont les mains liées. Ils ne doivent pas intervenir, cette directive vient de Stockholm. « Ne pas envenimer les choses », c’est la phrase qu’entend souvent l’un des diplomates. Le gouvernement de Stockholm pense encore qu’il ne faut pas mécontenter la Chine en se montrant trop entreprenant. Il faut être patient.
En janvier 2016, Gui Minhai paraît pour la première fois en public depuis son enlèvement. Il est présenté à la télévision nationale chinoise. S’ensuit ce qui a déjà été pratiqué à plusieurs reprises par la Chine dans d’autres cas : des aveux forcés. Contenant ses larmes, Gui Minhai explique qu’il est venu en Chine de son plein gré. Il veut répondre d’un délit commis il y a treize ans, un accident de voiture dans lequel une jeune femme a perdu la vie. Un accident mortel, est-ce possible ? Cela fait partie des questions non résolues de cette affaire. Les Chinois n’apportent aucune preuve et s’en tiennent à de vagues accusations. Il faut un prétexte, c’est certain.
Le gouvernement suédois assiste, impuissant, à la diffusion en Chine de ces scènes manipulées. Au lieu d’annoncer que Gui a été enlevé, il laisse faire les Chinois. Il pourrait menacer d’expulser des diplomates chinois ou de restreindre l’exportation de technologies vers la Chine. Mais il ne fait rien de tel. Le silence peut aussi être politique.
Le militant suédois des droits de l’homme Peter Dahlin, emprisonné en Chine et qui voulait faire la lumière sur l’enlèvement de Gui, est sorti au bout d’un peu plus de trois semaines de détention, après que le gouvernement de Stockholm a informé l’opinion publique. Une pression politique s’est immédiatement exercée – contrairement à ce qui s’est passé dans le cas de Gui Minhai.
Margot Wallström, la ministre suédoise des Affaires étrangères, se fend d’un maigre communiqué. Elle y fait part de sa « grande inquiétude pour le citoyen suédois Gui Minhai, retenu en captivité » : « Nos efforts pour clarifier sa situation et lui permettre de recevoir des visites se poursuivent sans relâche. »
La ministre se fait certes un nom en tant qu’inventrice de la politique étrangère féministe et s’exprime volontiers à ce sujet. Mais elle refuse encore aujourd’hui de parler de l’affaire Gui, qui l’a accompagnée durant son mandat. Année après année et jusqu’à aujourd’hui, le cas de Gui Minhai n’est évoqué dans aucune des déclarations de Margot Wallström ni dans celles de sa successeure au ministère suédois des Affaires étrangères. Toutes deux sont des sociales-démocrates. Et, s’il est un parti qui se targue de porter haut le thème des droits de l’homme, c’est bien le Parti ouvrier social-démocrate de Suède, l’une des principales formations politiques d’un pays qui s’est social-démocratisé jusque dans ses moindres recoins. Le ministère suédois des Affaires étrangères n’a pas accordé d’interview personnelle au Zeit sur le cas de Gui Minhai. Même un entretien informel, que les journalistes n’auraient pas eu le droit de citer, n’était pas possible. Les questions devaient être envoyées par courriel. Pourquoi pas d’entretien ? Le ministère n’a pas répondu à cette question.
Mais on découvre les dessous de l’affaire en s’abouchant, à Stockholm, avec des personnes qui ont déjà leur carrière de diplomate derrière elles et connaissent bien l’histoire de l’éditeur enlevé. Aucune d’entre elles ne veut voir son nom cité dans le journal.
On rencontre ces personnes dans des pièces hautes sous plafond, tapissées d’imposantes bibliothèques remplies de livres. Des escabeaux reposent contre les rayonnages, des pas résonnent sur le carrelage patiné, un feu de cheminée crépite, des horloges murales font tic-tac. Ces diplomates se distinguent par un anglais impeccable, un art consommé de la pondération et la capacité de placer, avec une stupéfiante exactitude, des chaises rembourrées à égale distance les unes des autres.
Si l’on résume ces entretiens, l’image qui en ressort est claire : les Chinois ont dicté les règles et les Suédois s’y sont pliés. Une collaboratrice de l’ambassade suédoise à Pékin est autorisée à rendre visite au détenu dans une prison hors de la ville. Elle a droit à quatre-vingt-dix secondes, une minute et demie. Gui prononce quelques mots qui semblent aussi insignifiants que contraints : « Don’t bother. » Ne vous donnez pas cette peine. À croire qu’il a inventé un titre ironique à sa propre tragédie.
Jamais auparavant les Chinois n’avaient refusé de recevoir le représentant le plus haut placé de la Suède à Pékin, l’ambassadeur, malgré sa demande d’entretien. C’est pourtant ce qui s’est passé dans l’affaire Gui. Au ministère de Stockholm, on prend de plus une décision tout aussi inhabituelle : l’ambassade de Suède à Pékin doit se tenir à l’écart, l’affaire sera traitée en toute discrétion, en Suède uniquement – en collaboration avec l’ambassade de Chine à Stockholm. Mais rien ne bouge, pendant des années. « Le gouvernement suédois ne voulait pas ouvrir les yeux, dit aujourd’hui l’un des diplomates impliqués. Il ne voulait pas voir le vrai visage de la Chine. »
Quand on rencontre à Stockholm l’éditeur suédois Martin Kaunitz, qui a publié un ouvrage contenant des textes de Gui Minhai, il déclare : « Le plus tragique dans tout cela, c’est que Gui se sent très lié à la Suède – alors que le gouvernement suédois ne se sent pas lié à lui. S’il avait eu les yeux bleus et les cheveux blonds et s’était appelé Lars Svensson, il serait déjà de retour. S’il ressemblait à la plupart des gens d’ici, il aurait sa propre émission de télévision et de juteux contrats de livres. La Suède se serait alors beaucoup plus mobilisée pour lui. Je ne vois personne au gouvernement qui le fasse. »
Serait-ce donc cela : une variante raciste de la diplomatie qui s’exprimerait par une indifférence politique à l’égard d’une personne qui a l’air moins suédoise que la majorité de la population ? Y aurait-il des victimes d’enlèvement de première et de deuxième classe ?
Gui Minhai, qui a grandi dans la ville chinoise de Ningbo, a besoin de grosses lunettes depuis tout petit. Il ne peut que rarement sortir de chez lui, il ne faut pas risquer d’endommager les verres coûteux. Chez lui, il lit et écrit avec ardeur ; c’est un garçon rondouillard et solitaire, qui bouge beaucoup en imagination. Toute sa vie, il détestera être pris en photo, il se trouve trop gros.
Dans les années 1980, il étudie l’histoire à Pékin et se lie avec d’autres jeunes gens qui se qualifient de « poètes clandestins ». C’est ainsi que le décrit l’écrivain Liao Yiwu, qui vit aujourd’hui à Berlin et a récemment publié Wuhan, sur les origines du Covid 1. Il dit de Gui : « Il était contre tout. Mais, à l’époque, nous étions presque tous comme ça. » Selon lui, il était alors courant parmi les jeunes auteurs de rejeter la culture chinoise et de prendre ses distances avec la République populaire dans de longs poèmes. « Parfois, la police se présentait chez l’un d’entre nous, mais il ne se passait rien. Nous n’avions pas de problèmes. »
Gui voyage beaucoup, frappe à la porte d’autres étudiants, passe la nuit chez eux ; ensemble, ils imaginent des pamphlets contre les dirigeants politiques. Gui rédige un poème qu’il appelle « Nostalgie de la Grèce ». Il imagine un voyage là-bas.
En 1988, avant le massacre de la place Tiananmen à Pékin, il quitte la Chine et se rend à Göteborg. L’université locale propose un programme d’études attrayant dont il a entendu parler. Gui monte dans le Transsibérien pour Moscou, prend ensuite un train pour Helsinki, puis un ferry pour Stockholm. C’est ce que nous raconte Tommy Svensson dans sa maison près de Göteborg. Ce professeur émérite est un spécialiste de l’histoire asiatique, il a dirigé le mémoire de master de Gui, « Le féodalisme dans l’historiographie marxiste chinoise », 67 pages, en anglais.
Gui est une personne exceptionnellement ambitieuse. Il parle mieux l’anglais que les autres Chinois de son cursus, s’intéresse aux principes des sociétés occidentales, aux raisons de leur succès. Il vit dans une résidence universitaire à Göteborg et fait la connaissance de nombreux universitaires suédois en cuisinant pour eux. Régulièrement, le professeur Svensson l’emmène au marché aux poissons le matin faire les courses pour le soir. Gui passe ensuite des heures chez son tuteur, à cuisiner et à servir les invités. « Il n’avait pas besoin de recettes, il avait tout appris de sa mère, explique Svensson. C’étaient d’excellents dîners. »
Gui est très fier de réussir à obtenir la nationalité suédoise en 1992. Le voilà définitivement arrivé à l’Ouest. Désormais, il est suédois et non plus chinois. Il fait venir sa petite amie de Chine à Göteborg et l’épouse. Leur fille, Angela, naît en 1994. Gui devient le tuteur et le modèle d’autres étudiants, il se rend en Chine pour sa thèse de doctorat et se plonge dans les archives afin de décrire pour la première fois les compagnies européennes des Indes orientales du XVIIIe siècle d’un point de vue chinois. Mais c’est un échec, ce travail restera inachevé.
D’ailleurs, ce n’est pas la seule chose à capoter dans sa vie. Son mariage se brise en 1998, alors qu’Angela a 4 ans. Gui quitte sa famille, divorce, et quitte également la Suède. D’une certaine manière, il se fuit lui-même. Il est impliqué dans un scandale à l’université de Göteborg : on l’accuse d’avoir détourné l’argent d’étudiants. Plus tard, une commission juridique découvrira que Gui était innocent. Mais, pour l’heure, les apparences sont contre lui. Gui part en Chine, y fonde une entreprise de purification d’air, mais l’époque n’est pas encore mûre pour de telles idées. Nouvel échec. Il semble ne plus savoir où aller. Il fait donc la navette entre l’Est et l’Ouest, indécis.
Lorsqu’il arrive à Berlin, en 2004, il trouve un appartement ancien dans le quartier de Wedding où il s’installe avec sa seconde épouse – elle aussi originaire de Chine –, qui se fait appeler Jennifer. Quand Angela le rejoint à Berlin pendant les vacances scolaires suédoises, il lui apprend des mots d’allemand – scheiße, krank, kaputt (« merde », « malade », « cassé »). Lorsque son ami de longue date Maiping Chen, un écrivain chinois en exil, lui rend visite, il ne comprend pas très bien de quoi Gui vit réellement. Du commerce de livres ? Gui se targue d’être associé à une entreprise qui commercialise à grande échelle de petites capsules de médicaments. Depuis toujours, il a le sens des affaires. À Göteborg déjà, il vendait des livres scolaires chinois à des sinologues.
À Berlin, il cherche des auteurs pour une maison d’édition qu’il veut fonder à Hongkong, là où l’on peut diffuser des textes interdits en Chine continentale. Il pourrait fonder une maison d’édition en Suède ou en Allemagne, mais il vise des affaires plus lucratives. Son ami Maiping voudrait-il devenir l’un de ses auteurs ? « J’ai refusé, rapporte aujourd’hui l’intéressé. Gui voyait les choses en grand. Il voulait des livres à scandale, écrits par des auteurs sous pseudonyme. Il voulait la fortune, une grande maison en Allemagne, il voulait qu’Angela étudie dans une université connue en Grande-Bretagne. Il parlait souvent d’elle. Elle devait réussir ce que peu d’enfants suédois réussissent. »
Gui emménage avec sa femme dans une maison à Düsseldorf. C’est là que prennent place toutes les maquettes de bateaux qu’il bricole pendant son temps libre. Il a également un faible pour les théières anciennes et se constitue une vaste collection. Il montre fièrement à ses amis son cabinet de travail, dans lequel il passe des nuits entières. Il écrit un texte qui parle de son lieu de prédilection, la Forêt-Noire. Et pourtant, même en Allemagne, il ne se sent pas « arrivé ».
En 2012, il fonde à Hongkong la maison d’édition Mighty Current. Son créneau : les potins sur la vie privée des dirigeants communistes en Chine. Qui a séduit qui à quel moment, qui a caché sa fortune et où ? Ces écrits, bricolés à la hâte à partir d’histoires vraies ou inventées sur Internet et publiés la plupart du temps sous pseudonyme, se vendent à Hongkong comme des petits pains. Gui s’adonne lui aussi à ce genre de littérature, sous son nom de plume Ah Hai. De nombreux autres éditeurs publient des textes similaires, mais Gui devient rapidement le leader incontesté du marché, le roi des ragots. Les visiteurs venus de Chine continentale se voient proposer ces livres à la pelle, sur les éventaires des vendeurs ambulants, aux arrêts de bus, partout.
Les autorités de sécurité chinoises ont dû être informées que Gui travaillait sur un projet particulier : les maîtresses du chef d’État chinois Xi Jinping. La vie amoureuse de ce dernier était censée faire l’objet d’une nouvelle publication. Mais cela n’aura pas lieu, car l’éditeur est enlevé avant d’avoir pu mener son projet à bien.
Quelques années plus tard, un tel livre est effectivement publié en chinois, par un auteur sous pseudonyme. Si l’on se fait traduire les chapitres consacrés à Xi Jinping, on y découvre par exemple une scène embarrassante où le président chinois confesse à ses parents ses relations extraconjugales. On apprend aussi que, avant de faire l’amour, les partenaires du grand dirigeant lui demandaient, paraît-il : « As-tu bien pris tes médicaments ? » Et avec quelle passion il jetait l’une de ses maîtresses sur un grand lit. Si graveleux que tout cela puisse paraître, c’est inoffensif. Des histoires triviales et sordides, pas de pornographie, bien trop fade pour être dangereux, bien trop apolitique. Et pourtant, il y a quelque chose de rebelle dans ces écrits, une tentative de déconsidérer le pouvoir de l’État et de toucher ainsi à l’intouchable.
Après la disparition de son père, Angela se démène pour faire connaître le scandale. Et sa diplomatie est tout sauf silencieuse. Elle s’exprime devant le Parlement britannique, devant le Congrès américain, devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Elle donne des interviews, informe des éditeurs, des écrivains, des artistes, rencontre des hommes politiques. Parmi eux, l’Allemand Reinhard Bütikofer, député vert au Parlement européen, est un spécialiste de la Chine. Avec d’autres parlementaires, il publie des résolutions qui font référence, entre autres, à l’éditeur enlevé. « Il ne faut pas que les Chinois croient que l’affaire est close », dit-il. Mais jamais aucun diplomate suédois ne l’a félicité pour ses initiatives. Les Suédois restent muets. Bütikofer doit donc veiller à ne pas les poignarder dans le dos par inadvertance. S’il s’engage fortement, les Suédois pourraient considérer cela comme une ingérence inadmissible. Les Suédois sont susceptibles.
Le royaume entretient de nombreuses relations économiques avec la Chine. Le groupe Volvo, fleuron de l’industrie suédoise en grande difficulté, a été racheté en 2010 par le groupe chinois Geely. Les Chinois ont sauvé Volvo. Par la suite, l’entreprise a pris une participation dans le groupe allemand Daimler. Pour le groupe de téléphonie mobile suédois Ericsson, la Chine est un marché important. Si l’on regarde les chiffres des échanges commerciaux entre la Suède et la Chine au cours des vingt dernières années, on découvre des courbes en constante augmentation. Les membres de l’influente famille d’industriels Wallenberg, qui contrôle une grande partie de l’économie suédoise, échangent régulièrement avec des dirigeants politiques chinois.
Les Suédois ont observé chez leur voisin norvégien ce qui peut se passer lorsque la Chine se sent attaquée. Après que l’écrivain et militant des droits de l’homme Liu Xiaobo a été emprisonné en Chine, le prix Nobel de la paix lui a été décerné en son absence à Oslo en 2010. La Chine a alors rompu ses relations avec la Norvège : six ans de glaciation. La Suède doit-elle se laisser entraîner par Gui Minhai dans une situation similaire ?
En 2017 se produit quelque chose d’étonnant. Gui est autorisé à quitter sa prison, il est placé en résidence surveillée près de sa ville natale, Ningbo. Sa femme Jennifer a le droit de le rejoindre depuis Düsseldorf. Mais sa fille Angela, qui s’entretient plus souvent avec lui par Skype, sent immédiatement que ses conversations sont surveillées. Son père s’exprime de manière étrange. Il affirme avoir trouvé de « nouveaux amis » qui font beaucoup de choses avec lui. Ces amis l’accompagnent souvent en promenade. Sur l’écran de l’ordinateur, il montre des photos prises dans un parc, sur lesquelles on le voit rire.
Angela remarque que son père a du mal à bouger la main, comme si ses muscles étaient paralysés. Ce genre de choses arrive lorsque la main est restée longtemps dans la même position parce que maintenue de force. Il lui manque également une canine. Son père a-t-il été torturé ?
Le 20 janvier 2018, après trois mois d’assignation à résidence, Gui est accompagné par deux diplomates suédoises du consulat général de Shanghai lors d’un voyage en train vers Pékin. Là-bas, il doit se faire examiner par un médecin de confiance, un Suédois. Mais il n’arrivera jamais à Pékin. Pendant le trajet, des policiers chinois font irruption dans le compartiment et arrêtent Gui. Retour à la case prison. Une fois de plus, il fait une déclaration sous la contrainte lors d’une apparition devant les médias chinois : il aurait fait entrer en contrebande des livres interdits en République populaire de Chine. D’abord un prétendu accident de voiture, puis des livres : tout devient de plus en plus confus. Gui demande au gouvernement suédois de ne pas s’en mêler. Il a l’impression d’être un « pion » sur l’échiquier diplomatique.
Jennifer, l’épouse de Gui, rentre en Allemagne, mais reste muette sur tout ce qu’elle a vécu en Chine. Que se passerait-il si elle parlait ? Quiconque dénonce de l’étranger la situation en Chine doit s’attendre à ce que ses proches restés au pays subissent des pressions. L’un des amis de Gui, l’écrivain Bei Ling, alerte un cadre supérieur du ministère des Affaires étrangères à Berlin. Voici ce qu’on lui répond : l’épouse du détenu doit jouer le jeu, sinon on ne peut rien faire.
Angela Gui est elle aussi victime d’intimidations. En 2016, alors qu’elle se rend à la Foire du livre de Francfort pour parler du sort de son père, elle est photographiée par des inconnus à la fin d’un trajet en taxi. Lorsqu’elle descend de voiture, les hommes sautent dans une camionnette avec leurs appareils photo et disparaissent. Lors d’un séjour à Stockholm, un étranger ouvre la porte de l’appartement qu’elle loue, crie « Sorry ! » et disparaît rapidement. Aujourd’hui, Angela affirme : « On veut que j’aie peur. » Les mesures de sécurité qu’elle a prises, elle les garde pour elle.
Des manifestations ont désormais lieu régulièrement devant l’ambassade de Chine à Stockholm, rassemblant parfois vingt personnes, parfois cinquante. « Free Gui Minhai » (Libérez Gui Minhai), tel est le slogan des participants. Un parlementaire du Parti de gauche suédois propose de nommer Angela pour le prix Nobel de la paix. On collecte des signatures auprès d’intellectuels suédois, qu’on publie dans des journaux. L’un des signataires est Fredrik Fällman, qui enseigne le chinois à l’Université de Göteborg. Ce professeur et quelques autres personnes ayant soutenu la candidature d’Angela ont été invités à dîner par des diplomates chinois. À cette occasion, ils ont été informés que celui pour lequel ils prenaient fait et cause était un criminel.
Plus les acteurs culturels suédois se mobilisent pour sa libération, plus l’ambassadeur de Chine à Stockholm réagit avec colère à ces revendications démocratiques. De la colère, l’ancienne ministre de la Culture, l’écologiste Amanda Lind, en ressent elle aussi. C’est le seul membre du gouvernement à avoir osé s’engager publiquement en faveur de Gui. En son absence, elle est montée sur scène pour présenter le prix Tucholsky que la section suédoise de l’association d’écrivains PEN a décerné à l’éditeur disparu. L’ambassadeur chinois a ensuite déclaré que l’apparition de la femme politique était une « grave erreur ». Dans une interview à la radio, il compare la Suède à un boxeur poids plume qui ose défier un poids lourd – la Chine. L’ambassade de Chine n’a pas souhaité répondre aux questions du Zeit sur cette affaire.
En lisant les courriels que l’ambassadeur écrit aux journalistes suédois, on peut se faire une idée de l’arrogance de Pékin. Le diplomate chinois s’en est pris tout particulièrement au journal à sensation Expressen, qui évoque régulièrement l’affaire Gui Minhai. Il a envoyé à Karin Olsson, la rédactrice en chef adjointe, de longs messages dans lesquels il l’accuse, ainsi qu’un de ses collaborateurs, de « mensonges ». La journaliste aurait « perdu la raison ». Au sujet d’autres de ses confrères, il affirme qu’ils ont « l’esprit dérangé ».
En janvier 2019, un entretien lourd de conséquences a lieu à Stockholm. Anna Lindstedt, l’ambassadrice de Suède à Pékin, a demandé à rencontrer la fille de l’éditeur. L’entrevue se déroule dans l’un des salons carrelés de marbre de l’hôtel Sheraton, où Angela et la diplomate sont rejointes par deux hommes d’affaires chinois qui ont annoncé pouvoir faire sortir l’éditeur de prison. Mais d’autres personnes sont également présentes, parmi lesquelles des sinologues suédois connus. Qu’est-ce que c’est que cet événement douteux ?
Le soir, Angela est censée retrouver le journaliste Kurdo Baksi, qui organise à Stockholm la mobilisation contre l’incarcération de Gui. Mais les Chinois font comprendre à Angela qu’elle ne doit en aucun cas quitter l’hôtel. Elle doit faire venir le journaliste ici. C’est ainsi que Kurdo Baksi devient lui aussi un témoin de la rencontre. « Dès le début, tout m’a semblé très suspect », dira-t-il plus tard.
L’un des hommes d’affaires se vante de la propriété qu’il possède dans la station balnéaire espagnole de Marbella et de ses bonnes relations avec le Parti communiste chinois. L’autre se glisse dans le rôle du négociateur offensif qui propose une marchandise précieuse : la liberté du père. Dans un premier temps, il flatte Angela : elle pourrait faire beaucoup de choses avec son potentiel, décrocher un emploi très convoité. Mais elle doit immédiatement cesser de défendre son père. Elle doit se taire, couper tout contact avec les médias. « Faites-moi confiance, lui aurait dit l’inconnu, sinon vous ne reverrez plus jamais votre père. »
Angela est perplexe. Est-ce là un rendez-vous officiel ? Elle entraîne à l’écart son accompagnatrice, l’ambassadrice de Suède, et demande : « Que se passe-t-il ici ? » L’ambassadrice aurait répondu : « C’est la meilleure option qui nous reste. En suivant la ligne qu’il a choisie, le ministère des Affaires étrangères n’a guère de marge de manœuvre. »
Comme Angela ne veut pas accepter le marché, les étrangers passent aux menaces. On le fera payer à son père si elle ne coopère pas. L’un des entrepreneurs lui reproche de ne rien comprendre à la culture chinoise. « Vous êtes une banane, Angela – jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur. » La jeune femme finit par quitter précipitamment l’hôtel, en larmes, et rend l’incident public. Le ministère suédois des Affaires étrangères déclare ne pas avoir été informé de ce qui s’est passé à l’hôtel : ce ne serait que l’initiative solitaire d’une diplomate isolée, menée à l’insu de ses supérieurs.
Ce qui s’est passé à l’hôtel, c’est le constat d’une faillite politique. Après qu’une ambassadrice a compris qu’elle n’avait plus rien à attendre de son propre gouvernement, elle s’est acoquinée avec des entrepreneurs louches afin d’obtenir la libération de Gui. Elle s’est retrouvée dans une situation d’urgence diplomatique, un no man’s land de la politique étrangère. Elle a prêté plus de pouvoir aux deux Chinois qu’à son propre gouvernement. Cela en dit long sur le désespoir qui peut naître lorsqu’une démocratie se retranche derrière la loi non écrite de la retenue et reconnaît ainsi implicitement la supériorité des régimes autoritaires.
Les procureurs de Stockholm interviennent alors, et le service de renseignement suédois (Säpo) rédige un rapport de 800 pages sur l’incident de l’hôtel. L’ambassadrice Anna Lindstedt doit répondre devant un tribunal de Stockholm de « collusion lors de négociations avec une puissance étrangère ». Un diplomate sur le banc des accusés – la dernière fois que cela s’est produit en Suède, c’était en 1794, lorsqu’un homme d’État avait été condamné pour conspiration. Lindstedt est cependant acquittée. Le tribunal lui reconnaît une importante marge de manœuvre en tant qu’ambassadrice.
En février 2020, le début de la crise du Covid captive le monde, il n’y a plus d’autre sujet. Dans le flux d’informations, on remarque à peine que le prisonnier Gui Minhai est condamné à dix ans de prison en Chine – pour avoir livré des secrets à l’étranger. D’abord un prétendu accident, puis des livres de contrebande, et tout à coup la divulgation de secrets. Tout est bon pour charger Gui. L’essentiel est qu’il reste en prison.
Le gouvernement suédois demande aux Chinois une copie de la décision de justice, sans succès. Les autorités chinoises ont déclaré que Gui voulait redevenir chinois et allait demander à renoncer à sa nationalité suédoise. Une telle demande n’arrivera certes jamais à Stockholm, mais les Chinois insistent sur le fait que Gui n’est plus un citoyen européen. Désormais, il leur appartient.
En mai 2020, la fondation Palm, une institution reconnue d’utilité publique du Bade-Wurtemberg, annonce qu’elle attribue son Prix pour la liberté d’expression et la liberté de la presse à l’éditeur emprisonné. Par la suite, la directrice de la fondation reçoit un appel du consulat général de Chine à Francfort. Son interlocutrice évoque une « ingérence dans les affaires internes de la Chine ». Elle se demande si la fondation veut mettre en péril les bonnes relations du Land de Bade-Wurtemberg avec la Chine. « Nous l’avons ressenti comme une tentative d’intimidation », raconte aujourd’hui la directrice, Annette Krönert.
Entre-temps, la ministre suédoise des Affaires étrangères a demandé sans équivoque la libération de Gui, mais, lorsque son chef de gouvernement s’exprime devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2020, il n’évoque pas le cas de l’éditeur enlevé.
Le silence s’épaissit autour de Gui Minhai.
L’année 2022 arrive, l’ambassadeur de Chine à Stockholm change. Le nouveau venu est un homme qui se contrôle – pas de courriels furieux, pas d’interviews. « Voilà un bon moment que je n’ai pas été insulté par l’ambassade de Chine, déclare le journaliste Kurdo Baksi de Stockholm. Ça me manque vraiment. »
Le gouvernement suédois décide de ne pas envoyer de délégation politique aux jeux Olympiques en Chine – en raison de la crise du Covid. Le cas de Gui Minhai n’a rien à voir avec cette décision. L’un des champions olympiques suédois, le patineur de vitesse Nils van der Poel, s’envole pour Cambridge et remet sa médaille d’or à Angela Gui.
Angela est déçue par les dirigeants de son pays. Elle déclare : « Le gouvernement suédois a démontré qu’il manquait d’esprit de suite. Sur le fond, il a échoué. » À Londres, elle rencontre Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants américaine.
Anna Lindstedt, l’ambassadrice acquittée, n’est plus diplomate. Elle s’occupe de promouvoir une économie durable au ministère des Affaires étrangères. Une commission doit examiner les actions du gouvernement dans l’affaire Gui Minhai. Cette commission ayant besoin de plus de temps pour faire son travail, le délai est prolongé jusqu’en octobre 2022. Les élections législatives suédoises ont eu lieu en septembre.
« Le pays est fier de son ouverture d’esprit. Mais le gouvernement traite le cas de Gui Minhai comme une boîte noire », déclare Hans Wallmark, porte-parole pour les affaires étrangères du parti conservateur, qui a remporté les élections.
Les poèmes que Gui a écrits en prison et transmis à sa fille par Skype pendant son assignation à résidence sont publiés en allemand, un livre conçu avec amour.
On y lit :
« Triste, je pleure dans la nuit sombre des larmes noires.
Pourquoi la lueur de vos bougies ne trouve-t-elle pas le chemin de mes yeux ?
Peut-être parce que mon nom vient de loin.
Peut-être parce que ma peau paraît trop jaune. »
Le ministère suédois des Affaires étrangères a tout de même fini par réagir aux questions écrites du Zeit. Les réponses sont si vagues qu’il n’est pas utile de les citer en détail. On y dit que la mobilisation en faveur de Gui se poursuit. Il est toujours considéré comme un citoyen suédois. La dernière fois qu’il a été examiné par un médecin suédois, c’était en août 2018. Mais depuis, les Chinois ont décrété que le prisonnier était l’un des leurs. « Nous prenons ce point de vue très au sérieux. »
Quelle est sa situation aujourd’hui ?
Pas de réponse.
Est-il encore en vie ?
Pas de réponse.
— Stefan Willeke a fait l’essentiel de sa carrière au Zeit, où il s’occupe de la rubrique « Dossier », qui propose chaque semaine de longs reportages ou des enquêtes approfondies. — Cet article est paru dans Die Zeit le 29 mai 2022. Il a été traduit par Baptiste Touverey.