Impérial gigolo

Au début du XXe siècle, sir Edmund Trelawny Back­house était un orientaliste très respecté, l’un des rares Européens à vivre en Chine. Ses livres ont façonné le regard de l’Occident sur l’empire du Milieu. Aujourd’hui, on sait que ses travaux reposaient, en fait de sources, sur des faux, et le peu scrupuleux Back­house est complètement discrédité. Ses Mémoires, qu’il rédigea pour l’essentiel en 1943, alors qu’il se mourait, étaient restés inédits. Intitulés Décadence Mandchoue, ils viennent de paraître à Hong Kong, en anglais et en chinois, mais leur diffusion devrait rester très restreinte en Chine continentale. Il faut dire que l’ouvrage contient de nombreux passages pornographiques. Le vieil homme s’y souvient de sa jeunesse de luxure à Pékin et dresse le portrait d’une cour impériale elle-même fort débauchée.

« Le livre s’ouvre dans un lieu nommé non sans ironie la Maison des plaisirs chastes, où des princes et de hauts fonctionnaires achètent les services de jeunes hommes », rapporte Joyce Hor-Chung Lau dans le New York Times. Autre caractéristique de Décadence Mandchoue : les délires mythomanes de son auteur, qui prétend avoir été l’amant non seulement de Verlaine et d’Oscar Wilde, mais de l’impératrice­ douairière Tseu-Hi elle-même ! Il aurait été « lavé et parfumé par des eunuques, puis introduit dans la chambre de la souveraine, alors âgée de 69 ans, pour y officier comme esclave sexuel », raconte Joyce Hor-Chung Lau. Et Backhouse de s’étendre sur la poitrine de jeune fille de l’impératrice, ses fesses galbées, mais surtout sur la taille apparemment hors norme de son clitoris…

La voix retrouvée de madame Freud

L’union entre Martha Bernays et Sigmund Freud passe pour l’exemple type du mariage bourgeois conventionnel », constate Ludger Lütkehaus dans le Neue Zürcher Zeitung. Après quatre années de fiançailles, ils se marient en septembre 1886. « Martha met au monde six enfants – trois filles et trois garçons. Elle se charge de leur éducation et de la gestion des affaires domestiques. Pendant ce temps, il peut se consacrer entièrement à son travail, et assume son rôle de chef de famille en subvenant aux besoins de la maisonnée. » La publication de la correspondance des deux époux, pour l’essentiel inédite, fait voler en éclats cette image d’Épinal : « L’idée que l’on se faisait de l’un comme de l’autre en sort profondément changée », estime Lütkehaus, pour qui ces lettres sont « une contribution essentielle à la littérature épistolaire, le témoignage d’un grand amour ».

Longtemps, les légataires du psychanalyste se sont opposés à leur publication, notamment Anna Freud, qui ne souhaitait pas exposer la vie intime de ses parents. Celle-ci accepta finalement, un an avant sa mort en 1982, qu’elles soient rendues publiques au XXIe siècle. Le volume qui paraît aujourd’hui devrait être suivi de quatre autres, soit au total 1 500 lettres, dont 746 signées du psychanalyste – seules 93 d’entre elles avaient été publiées, et aucune de Martha…

On savait déjà que Freud était un grand épistolier (lire Books n° 16, octobre 2010, p. 87). De l’avis des critiques allemands, ces lettres-ci ont pourtant une saveur particulière : « Il ne s’agit pas seulement de la plus volumineuse des nombreuses correspondances de Freud, mais aussi de la plus personnelle, franche, sincère et dérangeante », estime Lütkehaus. Le père de la psychanalyse y apparaît comme un jeune homme encore peu sûr de lui, au destin incertain, à mille lieues du maître impérieux et cassant des écrits ultérieurs.

Tout sauf docile

Martha et Sigmund se rencontrent en juin 1882 par l’intermédiaire de la sœur de Freud, amie de la famille Bernays (elle finira d’ailleurs par épouser le frère de Martha). Lui a 26 ans, elle six de moins. Ils se fiancent très vite, mais à l’insu de leurs familles qui n’auraient pas vu cette union d’un bon œil : le père de Martha, décédé quelques années plus tôt, avait fait de la prison pour faillite frauduleuse et sa mère espérait redorer le blason familial avec un gendre riche et respectable. Le jeune Freud n’est pas alors un assez bon parti. Les jeunes gens tiennent leurs fiançailles secrètes durant six mois et, pendant les quatre années suivantes, se rencontrent rarement, presque jamais en tête à tête.

Martha vit à Hambourg, Freud à Vienne. Cet éloignement explique le rythme soutenu de leur correspondance : ils échangent en moyenne une lettre par jour, parfois davantage. Ils s’y confient leur état d’esprit fluctuant. « Le fiancé, notamment, passe d’un extrême à l’autre : tantôt il jure à Martha un amour éternel, tantôt il lui fait de terribles scènes de jalousie, dont il a ensuite honte et s’excuse », rapporte Bernd Nitzschke dans Die Zeit. Il faut dire que la jeune fille a d’autres admirateurs, comme le violoniste Fritz Wahle ou le pianiste et compositeur Max Mayer. Cette concurrence met Freud en rage : « Je crois qu’il y a une inimitié fondamentale entre les artistes et nous autres, travailleurs du savoir », écrit-il un jour. Son esprit rationnel a aussi du mal à accepter que Martha, par respect des rites juifs, ne lui écrive pas pendant le shabbat. De son côté, elle se montre parfaitement lucide sur le tempérament de celui qu’elle appelle « mon bon, mon très cher, mon fâcheux, mon insupportable, mon meilleur ami, mon doux, mon indulgent tyran, mon Sigi ! ». D’une nature tout sauf docile, la jeune femme sait affirmer son indépendance : « Les Indiennes devaient faire en sorte que la vie de leur époux soit la plus belle et la plus longue possible, car lorsqu’il mourait, elles n’avaient plus le droit de vivre et devaient être brûlées avec lui », raconte-t-elle dans l’une de ses lettres, qu’elle conclut ainsi : « Je ne suis pas une Indienne. »

Inde – Portrait d’un irréductible

Dharmesh Shah est un promoteur immobilier sans scrupule qui n’a d’autre idéal que l’enrichissement per­sonnel. Quand il entreprend de racheter la Tour A du complexe immobilier Vishram, copropriété paisible mais délabrée de Bombay, pour en faire des appartements de luxe, il pense mener l’affaire rondement. C’est compter sans l’opposition de Yogesh Murti, « un enseignant à la retraite du troisième étage, qui  se révèle un héros im­probable, le dernier rempart contre la modernité et la corruption qui l’accompagne », écrit Gaurav Jain dans Tehelka. Fortement attaché au logement où il a vécu avec sa femme et sa fille, toutes deux décédées, il décline toute proposition de rachat. Les autres résidents voient dans l’offre un moyen d’améliorer rapidement leurs conditions de vie.

Après le triomphe mondial de son premier roman, Le Tigre blanc, Aravind Adiga explore à nouveau avec Last Man in Tower la face sombre du miracle indien, et s’attire derechef un grand succès populaire. À partir d’une affaire immobilière comme on en lit souvent dans les pages des journaux depuis quelques années, l’histoire révèle les tensions profondes qui traversent la société. Shah incarne « une Inde moralement prête à tout pour prendre une longueur d’avance », résume Rajiv Arora dans le Hindustan Times.

Catalyseur

Mais le livre n’est pas une condamnation naïve du processus de modernisation. « Le regard porté sur la corruption est ici plus subtil que dans Le Tigre blanc », estime Alex Clark dans le Guardian britannique. Il n’y a, dans ce roman, ni héros véritable, ni anti-héros. L’ambition de Shah bouleverse les structures sociales indiennes, certes traditionnelles, mais iniques, explique le critique littéraire anglais. En ce sens, son énergie débordante et sa pugnacité à réussir en dépit de ses origines modestes peuvent être interprétées comme « le catalyseur nécessaire au changement ». Murti, pour sa part, semble « incapable d’empathie avec les autres résidents » et « son austérité intransigeante confine parfois au narcissisme ».

Ce qui ressort de la prose d’Adiga, c’est avant tout son affection pour ses personnages et pour Bombay. La société indienne qu’il dépeint offre une riche « palette de visions et de vécus », conclut James Purdon dans The Observer. On y croise aussi bien un propriétaire de cybercafé en situation précaire qu’une petite secrétaire cupide, ou la mère d’un enfant atteint de trisomie 21.

Les Mille et Une Nuits, pas si arabes

Les Mille et Une Nuits ressortent en Allemagne, dans une traduction… du français. C’est l’une des toutes premières versions allemandes du texte. Signée Johann Heinrich Voß, elle remonte à la fin du XVIIIe siècle. Le succès ne fut pas au rendez-vous : l’éditeur ayant fait banqueroute, l’ouvrage tomba vite dans l’oubli et ne fut jamais réédité, rapporte Christian Meier dans le Neue Zürcher Zeitung. Pourquoi ressortir cette vieille traduction, au lieu d’une traduction directe de l’arabe ? Parce que, dans celle-ci, « presque chaque phrase est un ravissement », juge pour sa part Michael Maar dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. La beauté de la langue doit beaucoup au texte « original » français. Comme le rappellent les critiques allemands, pendant tout le XVIIIe siècle et une grande partie du XIXe, Les Mille et Une Nuits ne furent connues en Europe que par le biais de leur premier introducteur, le Français Antoine Galland. C’est sur le texte établi par celui-ci entre 1704 et 1717, dans un style somptueux, que Voß a fondé sa traduction.

Mais Galland avait adapté ces histoires au goût du temps, les dépouillant en particulier de tout ce qu’elles pouvaient avoir de trop explicitement sexuel. Il avait aussi dû composer avec un corpus qui n’est pas clos, et on le soupçonna d’avoir inventé certaines aventures. « Plusieurs épisodes des Mille et une Nuits furent transmis oralement au Français par un chrétien maronite rencontré en Orient », explique Meier. Nombre de ces récits-là n’existent dans aucun manuscrit arabe. Ironie de l’histoire : ce sont souvent les contes les plus célèbres et les mieux écrits : « Ali Baba et les 40 voleurs » ou encore « Aladin et la lampe merveilleuse » ! Galland, quand il n’avait pas de texte original à suivre scrupuleusement, semble avoir volontiers donné libre cours à son imagination.

21 faits & idées à glaner dans le numéro 28

Le mot « fasciné » renvoie  au fascinus, qui désignait les pouvoirs religieux ou magiques associés au membre viril.

« Sept à huit pouces doivent amuser toute femme de goût. »

Au XVIIIe siècle, le vagin est un pénis inversé, pourvu de « testicules »  et de « canaux spermatiques ».

Dans l’antique Sumer, le pénis symbolise l’intelligence divine.

En moyenne, le mâle humain met quatre minutes pour éjaculer ; le gorille, une minute ; un chimpanzé a été chronométré à sept secondes.

La masturbation moderne a vu le jour aux alentours de 1712.

Freud bâtit l’ensemble de sa théorie de la civilisation autour de la répression des « éléments pervers de l’excitation sexuelle ».

Le vagabondage sexuel féminin est peut-être motivé par la volonté d’amener plusieurs mâles à se sentir responsables de la progéniture.

Freud a tort : il n’existe qu’un seul type d’orgasme féminin.

« La devraitude est de la merditude. »

Au Japon, le mari ne compte généralement pas sur le mariage pour satisfaire ses besoins sexuels.

Un Inuit peut prendre une « épouse temporaire » avec laquelle il part en voyage.

À Shanghai, Guangzhou et Shenzhen, des « villages pour secondes épouses » ont surgi au cours de la dernière décennie.

« L’été, oriente tes désirs vers les jeunes hommes, et l’hiver vers les femmes. »

En Iran, l’hostilité à l’homosexualité a joué un rôle important dans la révolution de 1979.

À Sparte, on s’adonnait à l’amour pour les jeunes garçons depuis des temps reculés.

La plupart des abus sexuels commis aujourd’hui par des religieux correspondraient aux critères de la pédérastie antique.

En quelques minutes, on peut trouver sur Craigslist Canada des mineures qui vendent leurs charmes.

Pour les soixante-huitards allemands, la stimulation du sexe d’un enfant aidait à « forger l’homme de demain ».

Le pouvoir agit en général comme un aphrodisiaque.

Les maîtres de la philosophie antique auraient-ils goûté au Viagra ?

 

Fascination

« Les sujets relevant de la conduite à suivre et de ce qui est bon pour nous n’ont pas de fixité », écrivait Aristote dans son Éthique à Nicomaque. Rien n’illustre mieux cette formule que les comportements liés au sexe. Parlant de son livre Le Sexe et l’Effroi, le romancier Pascal Quignard s’étonnait d’avoir « découvert que, contrairement à ce qu’affirmait par exemple Georges Bataille dans Les Larmes d’Éros, il existe d’énormes différences entre l’érotisme joyeux, le culte du corps, en Grèce, et l’érotisme de plus en plus effrayé, de plus en plus fasciné, du monde romain ». Le mot « fasciné » renvoie ici au fascinus, qui désignait les pouvoirs religieux ou magiques associés au membre viril. Saint Augustin, venu sur le tard à la religion chrétienne, exprime son effroi devant les manifestations de cette croyance : « Varron rapporte qu’en certains lieux de l’Italie, aux fêtes de Liber [Bacchus], la licence était poussée au point d’adorer, en l’honneur de ce dieu, les parties viriles de l’homme, non dans le secret pour épargner la pudeur, mais en public pour étaler l’impudicité. On plaçait en triomphe ce membre honteux sur un char que l’on conduisait dans la ville, après l’avoir d’abord promené à travers la campagne. À Lavinium, on consacrait à Liber un mois entier, pendant lequel chacun se donnait carrière en discours scandaleux, jusqu’au moment où le membre obscène, après avoir traversé la place publique, était mis en repos dans le lieu destiné à le recevoir. Là il fallait que la mère de famille la plus honnête allât couronner ce déshonnête objet devant tous les spectateurs (1). »

Honteux pour les uns, sacré pour les autres.

L’attitude à l’égard de la sexualité varie avec une étonnante amplitude non seulement d’une époque à l’autre et d’une région à l’autre, mais aussi entre les groupes sociaux, les communautés et d’un individu à l’autre au sein d’un même groupe, d’une même communauté, d’une même famille. Alors qu’en Angleterre le philosophe Derek Parfit expose aujourd’hui, dans un fort volume, les raisons de penser que la morale peut être fondée en raison, sur des principes aussi fermes que l’arithmétique (2), la question du sexe nous invite plutôt à rappeler la célèbre formule de Montaigne : « Certes c’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. »

Introduction : Regards décalés

Pour réaliser ce dossier spécial « sexe », nous avons suivi un principe unique : rechercher les articles les plus intéressants parus ces dernières années à propos d’ouvrages sur la sexualité. Beaucoup ont un caractère historique : le phénomène n’a pas été vécu de la même façon à différentes époques, ce qui motive les chercheurs. Une chose est d’en avoir conscience, une autre d’en prendre la mesure. Ainsi la masturbation ne fait-elle guère problème qu’en Occident ; encore ledit problème n’est-il vraiment apparu qu’au XVIIIe siècle. Autre exemple éloquent : les pratiques homosexuelles (le mot lui-même date de la fin du XIXe siècle européen). Pour un citoyen grec, s’attirer l’amour et les faveurs d’un adolescent était une pratique courante et respectable. Passer d’un adolescent à un autre ne suscitait pas d’opprobre. Les dignes citoyens consommaient habituellement l’acte entre les cuisses de l’aimé (mais une très belle coupe en argent du Ier siècle représente une pénétration anale). Ce que nous appelons aujourd’hui les « abus » sexuels commis par des religieux sur des adolescents « entrerait aisément dans le cadre de la pédérastie grecque ». En Grèce toujours, la prostitution homosexuelle était réprouvée, mais l’amour entre adultes mâles admis dans certains cas et parfois valorisé, comme l’illustre le « Bataillon sacré », corps d’élite de l’armée de Thèbes, composé uniquement de couples masculins. Quant au lesbianisme chanté par Sapho, il n’a pratiquement laissé aucune trace. Ce n’est pas un hasard, car, on l’oublie souvent, dans la société grecque (celle des citoyens), la femme était tenue à l’écart.

Autres temps, autres lieux, autres mœurs. Aujourd’hui l’homosexualité est punie de mort en Iran. Or la tradition pédérastique avait été une constante de la société persane, comme en témoigne une littérature multiséculaire. Jusqu’au XVIIe siècle, les maisons de prostitution masculine étaient des établissements reconnus et imposables. C’est l’occidentalisation de l’élite iranienne, au début du XXe siècle, qui a changé la donne. L’homosexualité fut bientôt considérée comme un « signe de retard culturel ». Et les féministes ont abondé dans ce sens. Mais les vieilles pratiques ont perduré, notamment dans l’entourage du shah, et les mollahs se sont emparés de ce « scandale » pour asseoir leur popularité.

Ailleurs encore, aux États-Unis, on voit un homosexuel très médiatique expliquer aux couples hétéros, dans une chronique publiée par une cinquantaine de journaux, qu’ils ont intérêt à parler sincèrement de leurs fantasmes et de leurs envies : la fidélité n’est pas forcément le principal critère de réussite d’une union et détruit plus de familles qu’elle n’en sauve. Apparemment, les Japonais n’ont pas besoin de ces conseils. Dans ce pays, le sexe conjugal est peu pratiqué, même chez les trentenaires. L’homme ne compte pas sur le mariage pour satisfaire ses besoins sexuels, estime une Américaine, et ni l’opinion publique ni la loi ne considèrent le recours à une prostituée comme une forme d’adultère.

Dans l’effervescence du monde arabe, on voit fleurir une littérature érotique féminine, notamment dans les pays les plus rétifs au changement, comme l’Arabie saoudite. Ces romans souvent très lestes ont aussi pour fonction de dénoncer le sort réservé aux femmes dans une société régie par l’hypocrisie masculine. Cela rappelle le rôle joué par la littérature pornographique au siècle des Lumières pour la propagation des idées nouvelles, y compris sur la condition de la femme.

Chaque article de ce numéro offre des pistes pour une réflexion décalée sur les complexités de la sexualité humaine.

Quand la pornographie tenait salon

Il manque, dans le débat contemporain sur la pornographie, cet élément que l’on peut appréhender à travers une formule puisée dans Claude Lévi-Strauss : le sexe est bon pour la réflexion. Dans La Pensée sauvage et d’autres textes, l’ethnologue affirme que de nombreux peuples ne pensent pas à la manière des philosophes, en manipulant des abstractions. Ils pensent avec du concret – les réalités de la vie quotidienne, comme l’aménagement de la maison et les tatouages, ou des objets imaginaires tirés du mythe et du folklore. Tout comme certaines matières sont bonnes à travailler, certaines choses sont particulièrement bonnes à penser. On peut en tirer des schémas, qui révèlent des relations insoupçonnées et clarifient des frontières. Le sexe, c’est ma thèse, est l’une de ces choses. À mesure qu’elle se fraye un chemin dans les schémas culturels, la connaissance charnelle offre une inépuisable matière à réflexion, surtout lorsqu’elle apparaît sous forme de narration : plaisanteries salaces, vantardise masculine, potins de femmes, chansons grivoises et romans érotiques. Le sexe n’y est pas seulement un sujet, mais aussi un outil qui permet de lever le voile sur le fonctionnement interne des sociétés. Il fait pour le commun des mortels ce que la logique fait pour les philosophes : il contribue à donner du sens au monde. Ce phénomène a produit son effet maximal durant l’âge d’or de la pornographie, entre 1650 et 1800, essentiellement en France.

Par chance, cette thèse peut être vérifiée, car depuis dix ans les éditeurs français réimpriment par rayonnages entiers les ouvrages les plus défendus et les plus érotiques de l’Ancien Régime. Profitant du libéralisme croissant de l’opinion et de la police, ils exploitent le fonds inépuisable du fameux « Enfer » de la Bibliothèque nationale.

Ses responsables l’ont créé entre 1836 et 1844 pour résoudre une contradiction. D’un côté, ils devaient conserver des archives aussi complètes que possible de tout ce qui s’imprimait ; de l’autre, ils voulaient éviter aux lecteurs d’être corrompus par de mauvais livres. La solution fut de retirer des collections les ouvrages érotiques les plus scandaleux et de les enfermer dans un endroit déclaré inaccessible au visiteur ordinaire. Cette politique participait du processus d’épuration du monde qui marqua le XIXe siècle. Dans le cadre du reboutonnage général et du grand verrouillage, les bibliothécaires de tous les pays remisèrent certains types de livres hors de portée des lecteurs.

 

Fruits défendus

Mais la plus grande collection d’ouvrages licencieux se trouvait, pensait-on généralement, à la Bibliothèque nationale, puisque Paris – le Paris coquin de la Régence et du rococo – passait pour la capitale de la pornographie. Au sous-sol de la BN, dans les profondeurs de la salle des Imprimés, le public laissait parfois vagabonder son esprit vers les étages supérieurs, où, curieusement, l’Enfer était situé. Au lieu de parcourir les sermons de Bourdaloue ou les histoires de Rollin, ils s’imaginaient gravissant deux volées de marches pour rejoindre un royaume baudelairien où tout n’était que luxe, calme et volupté. L’Enfer devint donc un peu plus qu’un espace de stockage défini par ses cotes. C’était un paradis, un rêve d’évasion débordant d’énergie poétique.

Guillaume Apollinaire le visita et en répertoria le contenu en 1911 : 930 ouvra­ges, tous apparemment plus délicieux les uns que les autres. Un catalogue plus savant, compilé en 1978 par Pascal Pia, inventorie pour sa part 1 730 titres, mais beaucoup sont des rééditions modernes, les originaux ayant progressivement disparu des rayonnages depuis le XVIIe siècle. L’Enfer contenait évidemment une énorme réserve de fruits défendus, dont la plupart restèrent inaccessibles au lecteur jusqu’en 1980, date à laquelle il fut aboli et les éditeurs commencèrent à réimprimer son contenu.

À présent, cette littérature est tombée dans le domaine public. On peut se la procurer dans n’importe quelle librairie parisienne et en goûter un vaste échantillon dans les sept volumes de la sélection de l’Enfer publiée par Fayard : vingt-neuf romans complets, avec introductions érudites et illustrations. Cette série ne reprend pas nombre des textes les plus importants, comme Margot la ravaudeuse [1750], Les Lauriers ecclésiastiques [1748] et La Chandelle d’Arras [1745], bestsellers du livre clandestin sous l’Ancien Régime. Mais certains figurent dans l’excellente anthologie publiée par Raymond Trousson, Romans libertins du XVIIIe siècle : une dizaine de récits ramassés dans un seul volume de 1 300 pages. On peut donc faire enfin un tour à peu près complet de l’Enfer littéraire français. Que nous révèle-t-il sur l’histoire de la pornographie et sa place dans l’aventure de la pensée ?

Le mot, comme la chose, est sujet à controverse. Pour les uns, le terme « pornographie » devrait être limité à sa racine étymologique – signifiant un écrit relatif aux prostituées –, ce qui le distingue de l’érotisme en général. Pour les autres, il s’applique à la description d’activités sexuelles censées exciter le lecteur ou le spectateur et qui bravent la morale conventionnelle. Un esprit postmoderne pourrait soutenir que la chose n’existait pas avant la création du mot, c’est-à-dire avant la première moitié du XIXe siècle. C’est alors seulement, par des mesures comme la création de l’Enfer, que le discours public sur le sexe a défini une catégorie d’ouvrages érotiques jugés particulièrement répréhensibles.

Mais ces caractérisations achoppent sur le fait que pratiques sexuelles et tabous culturels ne cessent d’évoluer. C’est leur impermanence même qui fait du sexe une matière si bonne à penser, car il permet d’explorer les ambiguïtés et de dessiner des frontières. Au XVIe et au début du XVIIe siècle, personne n’aurait eu l’idée d’interdire des livres pour une grivoiserie qui passerait aujourd’hui pour pornographique. C’est la religion, non la sexualité, qui définissait alors le territoire de l’illicite. Mais il est impossible de séparer le sexe de la religion dans les premiers textes de la pornographie moderne : ainsi des Ragionamenti de l’Arétin (1536), où les scènes les plus lascives se déroulent dans un couvent ; de L’École des filles (1655) et de L’Académie des dames (1680), qui adaptent les thèmes de l’Arétin à l’anticléricalisme français ; et de Vénus dans le cloître (vers 1682), où l’amour libre encourage la libre-pensée. Au sommet de la vague licencieuse, au XVIIIe siècle, un bestseller tel que Thérèse philosophe (1748) mettait l’érotisme au service des Lumières. Et, à la veille de la Révolution, un ouvrage comme la Correspondance d’Eulalie (1784) était avant tout un vecteur de critique sociale.

Au lendemain de 1789, la pornographie offrit tout un arsenal pour s’attaquer aux aristocrates, aux prêtres et à la monarchie. Mais, après être devenue politique (voir Dom Bougre aux États-Généraux [1789]), elle se fit triviale (Les Quarante Manières de foutre [1790], pseudo-manuel de sexe écrit à la manière d’un livre de recettes, pour l’essentiel de restauration rapide, du genre : « Prenez une cuisse, ajoutez du beurre, couvrez, laissez mijoter… ») Aux XIXe et XXe siècles, Baudelaire et Bataille trouvèrent de nouveaux moyens de rendre le sexe bon à penser ; et l’avènement d’une ère d’alphabétisation de masse et de production de masse fit de la pornographie un phénomène de consommation de masse (1).

 

À Rome, de l’imprimerie du Saint-Père

Bref, la licence a une histoire. Elle s’est développée au sein d’un corpus littéraire dont les contours n’ont cessé de changer mais sans perdre une certaine cohérence. Les œuvres réunies dans l’Enfer renvoient constamment aux mêmes sources, notamment l’Arétin et l’antique culte phallique de Priape. Elles se citent les unes les autres, parfois en décrivant des « bibliothèques galantes » utilisées comme adjuvants érotiques. Elles recourent aux mêmes procédés, le voyeurisme surtout (le lecteur regarde par-dessus l’épaule de quelqu’un qui regarde par un trou de serrure des amants copulant devant un miroir ou sous des tableaux d’amants copulant). Elles usent des mêmes stratégies narratives : autobiographie des courtisanes, dialogues entre vétérans du sexe et débutants innocents, pseudo-manuels, visites guidées des couvents et des bordels, qui sont toujours présentés comme deux variantes d’une même réalité – sens préservé dans le mot « abbaye », qui désigne en argot une maison close. Dans de nombreux cas, ces textes vont jusqu’à réutiliser les mêmes noms de personnages – Nana, Agnès et Suzon étaient les grands favoris – et se présenter avec les mêmes fausses adresses en page de garde : « À Rome, de l’imprimerie du Saint-Père », « À Gratte-mon-con, chez Henri Branle-Motte », « À Tribaldis, de l’imprimerie de Priape », « À Cythère, au Temple de la Volupté », « À Lèchecon, et se trouve dans les coulisses de tous les théâtres »…

Pourtant, malgré ces conventions, qui donnaient au lecteur un rôle de voyeur et le prédisposaient à vivre une expérience érotique, la pornographie moderne n’apparaissait pas alors aux contemporains comme un genre littéraire distinct. On rangeait plutôt ces textes dans une catégorie générale, appelée « philosophique ». Les éditeurs et libraires du XVIIIe siècle parlaient de « livres philosophiques » pour désigner la marchandise illicite, qu’elle soit irréligieuse, séditieuse ou obscène. Ils ne s’embarrassaient pas de distinctions plus subtiles, car la plupart des ouvrages interdits étaient scandaleux de bien des manières. Dans le jargon professionnel, l’adjectif « libre » pouvait parfois signifier « leste », mais il évoquait le libertinage du XVIIe siècle, c’est-à-dire la libre-pensée. En 1750, le libertinage était devenu à la fois affaire de corps et affaire d’esprit, de pornographie et de philosophie. Les lecteurs reconnaissaient un opus licencieux quand ils en voyaient un, mais ils escomptaient que l’érotisme soit le prétexte d’attaques contre l’Église, la Couronne et toutes sortes d’injustices sociales.

Prenons par exemple Thérèse philosophe, l’un des deux ou trois ouvrages pornographiques majeurs du XVIIIe siècle. Le livre commence par une version romancée d’un célèbre scandale : la séduction, par un jésuite, d’une jeune femme qui l’avait pris pour guide spirituel. Dans le roman, l’homme d’Église prêche un cartésianisme radical. Il expose la dichotomie entre l’esprit et la matière en ordonnant à son élève, Mlle Éradice, de détacher son âme de son corps au moyen d’exercices spirituels tels que soulever ses jupes pendant qu’il lui flagelle les fesses et qu’elle se concentre sur le Saint-Esprit. Si elle se recueille assez fort, lui assure-t-il, elle ne sentira nulle douleur, mais son âme quittera son corps et s’élèvera vers les cieux, portée par l’extase spirituelle.

Après avoir été bien fouettée, Éradice est prête pour l’exercice ultime : le rapport sexuel. Le jésuite lui explique que, grâce à une relique – un fragment durci de la cordelière de saint François –, elle subira une forme pure de pénétration spirituelle. Alors qu’elle prie, presque à plat ventre, il la chevauche par-derrière. La scène est décrite par Thérèse, héroïne et narratrice du roman, qui en est témoin depuis une cachette : « Ah ! mon Père, s’écria Éradice, quel plaisir m’aiguillonne ! Oui, je jouis du bonheur céleste ; je sens que mon esprit est entièrement détaché de la matière : chassez, mon père, chassez tout ce qui reste d’impur dans moi. Je vois… les… an… ges ; poussez plus avant… poussez donc… Ah !… ah !… bon… saint François !… ne m’abandonnez pas ; je sens le cor… le cor… le cordon… Je n’en puis plus… je me meurs !… »

Cet épisode offre à Thérèse plus d’une leçon sur les dangers du clergé. C’est la première étape de son éducation. Ayant appris à rejeter l’autorité de l’Église, elle suit le principe de plaisir qui la conduit, à travers la physique, la métaphysique et l’éthique, jusqu’à une fin heureuse, dans le lit d’un comte philosophe. Aussi curieux que cela puisse paraître au lecteur moderne, sexe et philosophie vont de pair tout au long du roman. Les personnages se masturbent et copulent, puis ils discutent ontologie et morale, tout en reprenant des forces avant le prochain tour. Cette stratégie narrative fonctionnait parfaitement en 1748, car elle montrait que la connaissance charnelle ouvrait la voie aux Lumières, aux Lumières radicales de La Mettrie, Helvétius, Diderot et d’Holbach.

 

Le mythe de l’amante voluptueuse

À la fin, Thérèse devient une philosophe de leur trempe. Elle apprend que tout peut être réduit à de la matière en mouvement, que toute connaissance dérive des sens, et que tout comportement devrait être gouverné par un calcul hédoniste : maximiser le plaisir et minimiser la douleur. Mais c’est une philosophe. La plus grande douleur qu’elle puisse imaginer est celle de l’enfantement, d’autant plus que sa mère et Madame C***, son mentor, ont failli mourir en couches. Bien que friande de sexe et désireuse de faire l’amour avec un comte qui la courtise, elle décide donc que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Étant donné la nature de la démographie et de l’obstétrique au XVIIIe siècle, c’est un calcul de bon sens, tout comme sa réponse : la masturbation d’abord, et à la fin la contraception par le biais du coitus interruptus [lire « Et la masturbation rendit sourd »].

Parce que Thérèse est une roturière pauvre et son amant, un comte, elle ne peut espérer l’épouser. Mais elle trouve un bon compromis : une généreuse pension annuelle de 2 000 livres et la gestion de son château. En amour, c’est elle qui donne le la. Au lieu d’accepter son sort, Thérèse refuse le rôle d’épouse et de mère et recherche le bonheur selon ses propres termes, en tant que femme matérialiste, athée et libérée.

Elle était aussi, cependant, une création de l’imagination masculine : comme l’essentiel de la littérature pornographique, Thérèse philosophe fut écrit par un homme – sans doute Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens, peut-être un certain Xavier d’Arles de Montigny, voire même Diderot. Thérèse descend d’une longue lignée de narratrices, qui remonte à la Nanna de l’Arétin. Elles expriment les fantasmes masculins, et non la voix longtemps perdue des premières féministes. Prostituées, femmes entretenues ou religieuses, elles perpétuent le mythe de l’amante voluptueuse qui accepte sa sujétion afin de donner libre cours à ses instincts lascifs. Rien ne pourrait être plus éloigné des horreurs de la prostitution que la fiction de la catin heureuse.

Mais ces héroïnes représentaient un défi à la subordination des femmes sous l’Ancien Régime. Surtout, elles contestaient l’autorité de l’Église, qui faisait plus que toute autre institution pour maintenir le beau sexe à sa place. La pornographie est tellement imprégnée d’anticléricalisme qu’elle semble souvent traiter de religion plus que d’obscénité : elle est plus impie que certains textes majeurs des Lumières, comme l’Esprit des lois de Montesquieu ou l’Encyclopédie de Diderot. Les prêtres abusent toujours du confessionnal pour séduire leurs paroissiennes. Les moines transforment toujours les couvents en harems. Les curés de campagne violent toujours les paysannes, déflorent, cocufient et envoient leurs victimes vers les villes, où elles deviennent la proie des prélats. Évêques et abbés ont leurs propres souteneurs et maisons de plaisir. Malgré tout, ils oublient de se protéger contre les maladies vénériennes, qui consument le haut clergé en même temps que la haute noblesse.

Ces sujets peuvent être abordés de manière abstraite, en termes de corruption et d’exploitation, mais la pornographie leur donne plus de force en les incarnant dans des récits sexuels. L’héroïne de Vénus en rut, ou Vie d’une célèbre libertine [1771 ?] cite la fameuse remarque de Mme de Pompadour au sujet de l’évêque de Condom, qui avait attrapé la syphilis : « Eh ! que ne restait-il dans son diocèse ? » Puis elle révèle ce qu’elle fit avec son évêque à elle, lorsqu’elle le mit entre ses draps. Pour lui faire croire qu’il était excellent amant, elle cria pendant qu’il la tringlait : « Ah ! Monseigneur, quelle volupté ! » « Taisez-vous donc ! lui dit-il, ou je ne pourrai achever. » Après avoir laborieusement atteint l’orgasme, il expliqua que toute mention de son titre, Monseigneur, suffisait à le priver d’érection pour le reste de la soirée. Ajoutant : « Un “monsieur” serait encore trop. »

Dans la Correspondance d’Eulalie, un évêque achète quelques nuits avec une femme entretenue par un marquis. Instruit par un espion, celui-ci les surprend au lit. Mais au lieu de se mettre en rage, il présente au prélat une facture d’un montant de 15 000 livres, somme qu’il a dépensée pour cette femme depuis trois mois (soit trois cents ans de revenu d’un artisan qualifié), en menaçant d’étaler sa conduite au grand jour s’il refuse de payer. L’évêque se laisse prendre à ce chantage, mais devient la risée du Tout-Paris et doit battre en retraite dans son diocèse. Dans Margot la ravaudeuse, l’héroïne extorque à un homme d’Église une plus forte somme encore, 24 000 livres en deux semaines, puis le renvoie à ses paroissiens avec une maladie vénérienne en cadeau ; juste récompense, selon elle, pour celui qui avait d’abord soutiré leur argent aux pauvres gens.

 

Au lit, tous les hommes sont égaux

Certes, on pourrait trouver des anecdotes similaires dans des témoignages d’anticléricalisme plus anciens, et surtout dans la variante grivoise qu’en proposent Boccace, Rabelais et l’Arétin. Mais ces auteurs restaient fondamentalement chrétiens – l’Arétin écrivit aussi des vies de saints –, alors que les pornographes du XVIIIe siècle utilisaient le sexe pour exprimer toutes les idées essentielles des Lumières : la nature, le bonheur, la liberté, l’égalité. Comme Margot, la courtisane narratrice de Vénus en rut dénonce le caractère artificiel des distinctions sociales en couchant pour s’élever au sommet de la société. Elle apprend que tous les hommes sont égaux, une fois au lit, ou plutôt qu’ils se différencient selon les dons qu’ils ont reçus de la nature : le « tempérament » (mais les classes inférieures surpassent toujours les supérieures ; trois orgasmes d’un serviteur valent plus que huit d’un comte) et le physique (mais le pénis ne devrait pas être jugé à sa longueur ; « sept à huit pouces doivent amuser toute femme de goût »). La conclusion est claire : « Dans l’état de nature, les hommes sont égaux ; assurément, c’est l’état d’une courtisane. » L’idée était assez commune ; mais elle se présentait avec une force extraordinaire parce qu’elle était incarnée dans des récits à l’intrigue solide : c’est ainsi que le sexe aidait les lecteurs à penser l’égalité dans une société profondément inégalitaire.

Le même raisonnement s’appliquait aux relations entre hommes et femmes. En dépouillant chacun de ses distinctions sociales, la pornographie mettait en évidence les ressemblances et les différences dans la sexualité des deux sexes, du moins telles qu’elles étaient comprises par les auteurs s’exprimant par la voix d’une narratrice. Au niveau le plus élémentaire, dans Thérèse philosophe, par exemple, les différences se réduisaient à presque rien, car tous les humains sont des « machines » composées des mêmes infimes particules. Le plaisir met simplement la matière en mouvement, d’abord comme stimulus des organes des sens, puis comme émoi transmis par le système nerveux, et enfin comme idée à emmagasiner et agencer dans le cerveau.

Les différences entre hommes et femmes étaient minimes également dans la pornographie du XVIIe siècle, qui s’inspirait de Galien et de Descartes pour proposer une vision physiologique du sexe. Dans L’École des filles, le vagin est un pénis inversé, pourvu de « testicules » et de « canaux spermatiques » et les femmes éjaculent la même « liqueur blanche et épaisse », de la même manière que les hommes. La fécondation résulte d’un orgasme mutuel, quand les deux liquides se rencontrent ; le plaisir de la femme est donc crucial pour la reproduction. Elle peut aussi empêcher la conception en contrôlant « le combat de semence contre semence » par les mouvements de ses cuisses et de ses fesses. Elle doit mener l’action et chevaucher l’homme quand elle le désire, à la fois pour maximiser en elle le plaisir et pour développer en lui l’« humilité ». En enfourchant son amant, l’héroïne de l’Histoire de Marguerite (1784) « déchargea si amplement qu’elle m’inonda de son délicieux foutre, depuis le nombril jusqu’au milieu des cuisses ».

Derrière la mécanique et l’hydraulique de cette sexologie, on trouve la notion utopique d’hommes et de femmes copulant et éjaculant sans fin, en synchronie parfaite. L’École des filles reprenait même le mythe antique selon lequel hommes et femmes sont les moitiés divisées d’un même tout androgyne, qui cherchent éternellement à se rassembler. La pornographie jugeait absurdes les doctrines sexuelles de l’Église catholique, inventées par les hommes pour dominer les femmes, à l’encontre des vérités évidentes de l’ordre naturel. Un siècle et demi plus tard, Éléonore, ou l’Heureuse Personne (1798) développe le même thème dans une fable mettant en scène un hermaphrodite qui change de sexe chaque année, allant et venant entre les monastères et les couvents pour expérimenter toutes les combinaisons possibles. Dans ses fantasmes les plus fous comme dans ses fictions les plus scientifiques, la pornographie du début de l’époque moderne permettait donc de réfléchir à l’égalité sexuelle en mettant en question les valeurs fondamentales de l’Ancien Régime.

Parfois, ces expériences de pensée s’approchaient des thèmes du féminisme d’aujourd’hui. En 1680, L’Académie des dames protestait contre un code social perverti qui soumettait les femmes à l’« inhumanité des hommes ». Bien qu’elles aient une plus grande aptitude au plaisir, ils ont davantage le droit de s’y adonner librement. Les dames doivent donc, selon ce texte, se venger en feignant publiquement de respecter les conventions absurdes de la société en public, tout en laissant s’épanouir leurs instincts en privé ; en un mot, en cocufiant leur mari. Tullie, matrone avisée, met en garde Octavie, la fiancée naïve : dans le mariage, « les lois civiles sont contraires […] à celles de la nature ». Mais une épouse peut obtenir justice en infligeant sexuellement à son amant ce que son mari lui inflige. « L’un [le mari] me commande, j’ordonne à l’autre : mon mari a la jouissance de mon corps, moi je dispose de celui de mon amant.

 

« Honneur au sexe féminin »

En 1740, l’Histoire de Dom B… condamne « la captivité dans laquelle le sexe [féminin] est maintenu ». La mère du héros y prononce un sermon remarquable sur la cour et le mariage, dénonçant la morale conventionnelle comme moyen de soumettre les femmes. Et, en 1784, la Correspondance d’Eulalie joue avec une solution pleine de fantaisie pour résoudre le problème de la domination masculine : les filles pourraient se retirer à la campagne dans des communautés lesbiennes autosuffisantes. Le livre reprend le thème éculé de la capacité des femmes à éprouver des orgasmes multiples, et célèbre leur supériorité globale en vers :

« Par des raisons, prouvons aux hommes
Combien au-dessus d’eux nous sommes
Et quel est leur triste destin.
Nargue du genre masculin.
Démontrons quel est leur caprice,
Leur trahison, leur injustice.
Chantons et répétons sans fin :
Honneur au sexe féminin. »

Après avoir parcouru ce siècle et demi de pornographie, j’ai eu du mal à ne pas en conclure que certaines féministes se sont trompées. Au lieu de condamner le genre dans son ensemble, elles auraient pu utiliser certains textes pour promouvoir leur cause. Catharine MacKinnon a peut-être raison d’associer les pornographes modernes à l’idée que « l’acte sexuel est incompatible avec la pensée ». Mais cette analyse va à l’encontre d’arguments présentés dans les « livres philosophiques » il y a trois siècles, selon lesquels le sexe est « une source inépuisable de pensée (2) ».

Au lieu de refuser la réflexion historique et de restreindre leur raisonnement à des conceptions du genre liées à la culture contemporaine, ces critiques pourraient s’inspirer de l’histoire de la pornographie pour montrer comment la domination masculine s’est exercée et comment on lui a résisté au fil du temps. Tout en affirmant le droit des femmes à se défendre, les récits licencieux des débuts de l’époque moderne dépeignaient souvent la bête mâle comme prédatrice, tripotant toutes les femelles accessibles et n’hésitant pas à violer. Dom B… se masturbe pendant les confessions, puis abuse de la plus succulente de ses paroissiennes. La violence de l’un et la résistance de l’autre sont décrites sans qu’aucun détail ne nous soit épargné. Mais dès qu’il la pénètre, elle réagit avec passion et se montre plus lascive que lui encore. En le repoussant, elle essayait en réalité de l’exciter : en disant non elle voulait dire oui, autre thème rebattu de cette littérature. Dans La Cauchoise, quand le premier amant de l’héroïne la surprend avec un autre homme, il se venge en organisant un viol collectif par huit de ses amis qu’il encourage par ses cris. Dans les récits de prostituées, les femmes sont souvent agressées ; l’une d’elles, Mlle Rosalie, dans la Correspondance d’Eulalie, est retrouvée pendue à un lacet dans le bois de Boulogne, les seins tranchés.

Certains épisodes semblent avoir été inspirés par la fiction à sensation des « canards », feuilles volantes et autres livres de colportage. Il ne faut pas les prendre à la lettre. Mais, considérée comme littérature, la pornographie émettait l’hypothèse que les femmes étaient en danger permanent de viol, surtout lorsqu’elles étaient exposées à des hommes d’un statut et d’une puissance supérieurs. Cela encourageait les métaphores violentes. La virginité d’une jeune mariée était une forteresse à prendre d’assaut, le lit un champ de bataille, et la défloration un meurtre. L’Académie des dames décrit l’hymen comme « une victime […] qui doit être immolée, ou massacrée, et mise en pièces avec effusion de sang ». Un jeune marié apprend à son épouse à céder « cette partie de votre corps [qui] n’est plus à vous mais à moi » ; en pénétrant son vagin, il prend « possession d’une chose qui [lui] appartient ».

La domination masculine pourrait difficilement être décrite de manière plus crue. Certes, les livres érotiques semblent souvent approuver ces brutalités autant qu’ils les condamnent. Il serait stupide de chercher un plaidoyer moderne pour la libération des femmes dans des textes anciens essentiellement conçus pour exciter les hommes. Pourtant, ces romans avancent aussi des thèses qui sapent les idées simplistes de la phallocratie. Après avoir perdu leur virginité, leurs héroïnes acquièrent souvent une sorte d’indépendance ; il ne s’agit pas d’autonomie juridique, professionnelle ou sociale, chose à peu près impossible sous l’Ancien Régime, mais d’assurance intellectuelle. En découvrant que le sexe est bon pour la réflexion, elles apprennent à penser par elles-mêmes. Dans L’École des filles, Fanchon reste sotte et servile jusqu’à ce qu’elle ait fait l’amour. Puis elle s’éveille à un nouveau pouvoir en elle : « Je n’étais bonne auparavant qu’à filer et me taire, et à présent je suis bonne à tout ce que l’on voudra. Quand je parle maintenant avec ma mère, je me fonde en raisons et je discours comme si c’était une autre, au lieu qu’autrefois je n’osais desserrer les dents. Pour ce qui est de cela, l’esprit commence à me venir, et je mets mon nez dans les affaires ou à peine aurais-je pu rien connaître auparavant. »
L’Académie des dames assimile l’ouverture de la vulve à l’ouverture de l’esprit et décrit la perte de la virginité comme le premier pas vers l’indépendance intellectuelle. Dans Vénus dans le cloître, sœur Dosithée, religieuse fanatique, se flagelle si violemment qu’elle éjacule, brisant son hymen par une décharge venue du fond de sa matrice. Soudain, son esprit s’éclaircit, elle reconnaît la superstition au cœur du catholicisme et se convertit au déisme. Dans l’Histoire de Dom B…, sœur Monique se libère de l’ignorance et ouvre son esprit à la lumière de la raison par la masturbation. Dans Thérèse philosophe, voyeurisme et onanisme permettent d’y voir clair dans l’imposture de la religion, ce qui permet à Thérèse d’emprunter la voie de la philosophie.

 

Plus fort que la réalité

La littérature de l’Enfer emploie un verbe particulier : déniaiser, perdre sa sottise en acquérant la connaissance charnelle. À la fin, les héroïnes des success­ stories sexuelles deviennent savantes – pas comme les « femmes savantes » dont se moquait Molière, non pas érudites, mais dotées d’une intelligence critique propre. « Je devins savante », déclare la narratrice de La Cauchoise après avoir raconté son initiation aux mystères du sexe. Elle rejette alors la religion et n’a plus « d’autre maîtresse que la seule nature ».

L’héroïne de Vénus en rut va plus loin dans la connaissance de la biologie en séduisant un médecin et en l’obligeant à lui donner des leçons de physiologie, avec mannequins en cire représentant le fonctionnement interne des organes sexuels. Les héroïnes de Margot la ravaudeuse et de la Correspondance d’Eulalie créent des salons et règnent sur le monde littéraire. Toutes n’embrassent pas la cause des Lumières, mais elles poursuivent leur intérêt éclairé et se frayent un chemin jusqu’au sommet de la hiérarchie sociale en refusant d’accepter les préjugés de l’Ancien Régime et en tirant profit de sa corruption.

Au bout du compte, le sexe s’avère donc bon à penser non seulement pour résister à l’exploitation des femmes par les hommes, mais pour s’opposer à l’exploitation tout court. La pornographie dénonce l’Ancien Régime, ses courtisans, ses seigneurs, ses financiers, ses collecteurs d’impôts, ses juges et ses prêtres. Tous ceux qui vivent du travail des gens ordinaires en prennent pour leur grade à un moment ou à un autre. Non que les livres érotiques appellent à la révolution. Certains, comme Lucette ou les Progrès du libertinage, font même la satire des libres-penseurs et des philosophes. Mais, en traitant de thèmes convenus comme le parcours d’une gourgandine et la corruption de la jeunesse des campagnes, ils mettent en évidence le réseau d’influence et de richesse qui constituait « le monde », l’élite toute-puissante. On peut lire la Correspondance d’Eulalie comme une cartographie de ce « monde » et comme une chronique scandaleuse. On y trouve des commentaires sur les pièces de théâtre et les opéras, les expositions de peinture, les intrigues ministérielles, les affaires étrangères, et toutes sortes d’incidents en plus de la vie érotique des riches et des puissants. Le sexe n’est que le véhicule de la critique sociale.

En se focalisant exclusivement sur le statut de victimes des femmes, les critiques féministes de la pornographie passent à côté du rôle qu’elle jouait dans la dénonciation d’autres types d’abus sociaux. Mais son histoire confirme aussi certains de leurs arguments, notamment l’idée que « la pornographie est un produit masturbatoire » (Catharine MacKinnon). Non seulement des textes comme Thérèse philosophe ont l’onanisme pour sujet principal, mais ils encouragent le lecteur à se masturber en même temps que les personnages. Le comte de Mirabeau formula la chose de la manière la plus crue dans l’introduction de Ma conversion ou le Libertin de qualité (1783) : « Puisse cette lecture faire branler tout l’univers ! » De telles remarques supposent un public masculin, même si elles n’excluent pas nécessairement les femmes. La Cauchoise indique que les servantes font partie du lectorat visé, et la narratrice d’Éléonore ou l’Heureuse P ersonne mentionne incidemment « mes lectrices », comme si elle s’attendait à en avoir. Des documents iconographiques comme la célèbre gravure Le Midi, d’Emmanuel de Ghendt, montrent des femmes qui se caressent en utilisant un livre comme stimulant. Et les textes eux-mêmes mettent l’accent sur la masturbation féminine, souvent en lien avec la lecture. Les religieuses de Vénus dans le cloître s’excitent en lisant L’Académie des dames ; les prostituées de la Correspondance d’Eulalie, en lisant l’Arétin ; les dames philosophes dans Thérèse philosophe, en lisant l’Histoire de Dom B… ; et les lesbiennes des Progrès du libertinage, en lisant Thérèse philosophe. On sent l’autoérotisme à chaque page, mais il ne peut être identifié exclusivement aux hommes.

La question n’est pas de savoir si la pornographie était censée susciter le désir ou n’exciter que les mâles, mais plutôt si on peut la réduire à sa fonction de matériau masturbatoire. Pour étayer leur dossier, les féministes pourraient trouver des alliés inattendus dans le camp de la théorie littéraire. Elles pourraient, en particulier, s’appuyer sur les travaux de Jean-Marie Goulemot, qui représente ce que la recherche savante sur le sujet a produit de meilleur.

Selon Goulemot, la pornographie du XVIIIe siècle a, plus qu’aucun autre genre, failli atteindre le but de toute littérature avant Mallarmé : créer un « effet de réel » si puissant qu’il semble oblitérer la distinction entre la littérature et la vie (3). Dans les romans licencieux, les mots imprimés sur le papier suscitent une réaction immédiate et involontaire dans le corps du lecteur. La fiction a un effet physique, comme si elle pouvait s’insinuer dans la chair et le sang, abolir le temps et le langage, et tout ce qui sépare la lecture de la réalité. L’idée de Goulemot correspond parfaitement à l’argument de Catharine MacKinnon selon lequel, « souvent, la pornographie a un pouvoir d’attraction sexuelle plus fort que la réalité qu’elle représente, elle est plus réelle sexuellement que la réalité elle-même ». Mais l’argument a ses inconvénients. Il avance la thèse qu’il existerait un idéal type, qu’on pourrait appeler la « pure » pornographie, opérant exclusivement sur la libido du lecteur. Tout brouillage – tournant dans l’intrigue, complexité psychologique, philosophie, humeur, sentiment, commentaire social – atténuera l’effet et diminuera cette pureté. Hélas ! pour la théorie, la pornographie du début de l’époque moderne était faite principalement de brouillage, de ces ingrédients mêmes qui créent des impuretés. Ses plus grands succès,

Histoire de Dom B… et Thérèse philosophe, sont ceux qui vont le plus loin dans la volonté d’entraîner le lecteur dans d’infinies complexités narratives et philosophiques.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 22 décembre 1994. Il a été traduit par Laurent Bury.

Les métamorphoses du pénis

« Le rapport de l’homme à son organe essentiel, explique David Friedman, possède tous les éléments d’un film d’aventure hollywoodien. » Et il y a assurément de grands moments au début de son histoire : le pénis triomphant de la mort dans les descriptions égyptiennes de l’au-delà ; le pénis symbole de l’intelligence divine dans l’antique Sumer ; le pénis circoncis, emblème, chez les prêtres de Pharaon et les garçons israélites de plus de huit jours, de leur lien avec Dieu. Mais, pour l’essentiel, le pénis s’est plutôt révélé un héros des plus ternes, à la vie tragiquement éphémère, harcelé, insulté, dénigré, méprisé. Dès la page 25 du livre, avec l’avènement du « pénis chrétien », ses jours heureux étaient comptés ; et, dès la page 30, ils étaient bel et bien révolus, avec l’apparition de saint Augustin, l’homme qui « plus que tout autre a transformé le pénis ».

Dans les premiers siècles de la chrétienté, en effet, « le sceptre sacré devient le bâton du diable ». Les pénitentiels du Moyen Âge (1) sont obsédés par les érections, le sperme et toutes les corruptions de la nature humaine. Abélard est castré pour avoir couché avec Héloïse. Puis Thomas d’Aquin poursuit la diabolisation de la chose, laquelle culmine avec ce que Friedman qualifie (abusivement) de « l’une des périodes les plus noires de l’Histoire » : les procès en sorcellerie du XVIe siècle. Seul le pénis du Christ conserve un peu de l’antique sacralité : quand, en 1559, un prêtre arrache un petit morceau du saint prépuce, après l’avoir extrait de son reliquaire sans autorisation, le tonnerre et les éclairs font trembler la terre (2).

Mais, à peu près à la même époque, non loin de là, la Renaissance va balayer les illusions du pauvre chanoine. Léonard de Vinci et d’autres hommes de science entreprennent en effet d’examiner le pénis d’un œil profane. Le « bâton du diable » devient le « levier de commande », le sceptre de l’homme-machine. Au XVIIIe siècle, cependant, celui-ci tourne mal à son tour. Le pénis « naturel » se fait aussi menaçant, anxiogène et abject que l’organe théologique. Certes, il produit du sperme, et les innombrables animalcules du liquide justifient en principe sa célébration. Mais il fuit ; il tombe en panne ; il conduit, via la masturbation et la perte induite des précieux fluides corporels, à la folie et même à la mort [lire « Et la masturbation rendit sourd… »]. Pire, il devient politiquement dangereux. Le « levier de commande » cède la place au « bâton de mesure ».

Soupesé, disséqué, redouté, le pénis du sujet colonial et de l’esclave noir apparaît comme une sorte de double maléfique de l’organe blanc civilisé. La taille des parties génitales du mâle africain, objet d’une recherche anthropométrique spécifique, en vient à symboliser son caractère primitif. Et, dans le contexte américain, le pénis noir et prétendument énorme de l’esclave libéré provoque une peur et une hostilité à la source, semble-t-il, des mutilations accompagnant souvent les lynchages. Friedman les décrit dans toute leur cruauté. Peut-être même, suggère-t-il, les audiences de confirmation de Clarence Thomas à la Cour suprême, en 1991 – où le mot « pénis » fut apparemment prononcé dix fois –, et les allusions du juge à ses ennemis comme à des lyncheurs en puissance sont-elles le dernier épisode de cette histoire (3).

 

Turgescences incontrôlables

La manière dont nous sommes passés du « bâton de mesure » raciste au « cigare » universaliste n’est pas bien claire, sauf à en faire une question de biographie. Un médecin viennois bien connu et fumeur de havanes décida un jour qu’il existait « un lien entre l’idée du pénis et l’étiologie de certaines maladies », pas seulement chez les Noirs ou chez les Juifs, mais chez tout le monde. Après avoir été racialisé, voici donc le pénis « psychanalysé », transporté « du concret à l’inconscient, du bocal à spécimens au divan ». Personne, depuis saint Augustin, n’avait ainsi mis la relation de l’homme à son pénis, cette « inconsciente conscience de sa virilité », au cœur de l’histoire psychique, et même de l’histoire tout court. Si, pour Augustin, les turgescences incontrôlables étaient la sanction du péché originel, c’est pour Freud le meurtre primitif du père, transmué en complexe d’Œdipe, qui engendre cette « civilisation qui contrôle nos érections ». Le mâle héros de notre épopée est à présent un paumé tremblotant, terrifié d’utiliser son pénis, également terrifié de le perdre, et inconscient de la portée politique de son organe. Jusqu’à ce que les féministes s’en mêlent.

Le pénis est alors accusé de tous les péchés du monde. Celui que les hommes surnomment en plaisantant « mon instrument » devient, dans les écrits des militantes, un instrument d’oppression ; l’hétérosexualité n’est plus un fait de nature, mais une façon de définir l’érotisme féminin en termes masculins ; tout rapport sexuel est un viol ; quand il ne l’est pas, il n’en devient pas pour autant une partie de plaisir pour les femmes [lire « Le dégoût de l’homme »]. Et les hommes ne peuvent guère protester, car il y a bien derrière nous, confirme Friedman, « des générations et des générations d’éjaculateurs bien montés mais hâtifs » ; et ceux de nos aïeux qui prenaient leur temps ne laissaient guère de descendance. Nous faisons mieux, statistiquement, que nos ancêtres primates, mais il reste une forte marge de progression. En moyenne, le mâle humain met quatre minutes pour éjaculer ; le gorille, une minute ; un chimpanzé a été chronométré à sept secondes. Pas étonnant qu’il y ait eu des milliers de femmes pour se plaindre auprès de la sexologue Shere Hite de leurs frustrations (4) ; pas étonnant, non plus, que les hommes mettent leurs troubles de l’érection « sur le compte de femmes assoiffées de sexe ».

L’ère du Viagra, dont Friedman raconte avec talent l’avènement, commence à Las Vegas. Nous sommes en 1983. Pendant que Sammy Davis Jr. chante I Gotta Be Me, plus loin sur le Strip un excentrique médecin britannique du nom de Giles Brindley explique aux délégués de l’Association américaine d’urologie qu’il possède un médicament procurant des érections à volonté. Comme ses données, ses tableaux, et ses graphiques ne produisent guère d’effet, Brindley emploie les grands moyens. S’excusant un instant, il va aux toilettes pour s’injecter quelque chose et, revenu sur scène, baisse son pantalon pour exposer la preuve de ses dires aux membres de la savante assemblée. Ceux qui croient qu’il a pu s’insérer une prothèse, ajoute-t-il, sont invités à venir vérifier par eux-mêmes.

Des médicaments considérés comme plus sûrs ont vite remplacé la phénoxybenzamine découverte par Brindley. Leur histoire est bien connue, mais mérite d’être rappelée : comment, dans les années 1980, des chercheurs des laboratoires Pfizer tentent de trouver des applications commerciales pour leur découverte (nobélisée) du rôle de l’oxyde nitrique dans la décontraction des muscles lisses ; comment, à leur grande tristesse, le nouveau médicament est sans efficace sur les angines de poitrine ; et comment l’échec devient triomphe quand ils réalisent que les cobayes éprouvent « un effet secondaire plutôt bienvenu » : des érections prolongées. C’est le début d’une révolution qui sort non seulement le pénis de l’Histoire, mais aussi de la culture : « Il ne fait plus partie de la conversation humaine. C’est devenu un objet. » Désormais hors de la portée de ses vieux ennemis – la religion, les théories freudiennes, les critiques féministes –, l’organe est enfin libre : « Le fantasme masculin ultime a été réalisé : un pénis qui durcit à volonté. »

Ce livre s’appuie sur un travail de recherche considérable. Les deux derniers chapitres, l’un sur les critiques féminines de la masculinité, l’autre sur le pénis démystifié, indépendant, qui se dresse et s’abaisse sur commande, justifient à eux seuls son achat. Il est bon de se voir rappeler que, même si notre lecture de Freud est devenue linguistique et culturelle, Sigmund lui-même était extraordinairement intéressé par la chose !

 

Le blason des condottieres

Cela dit, le livre de Friedman reste, au mieux, une histoire partielle, au pire, une histoire trompeuse. L’auteur multiplie les demi-vérités. Ainsi, rien de vraiment neuf dans le lien entre les peuples présumés « primitifs » et la majesté de leurs organes génitaux, supposément à l’origine de l’ère du « bâton de mesure » : cela remonte à la Grèce antique. L’obsession spécifique du Sud-Américain pour le pénis noir n’est probablement pas tant l’expression d’une angoisse mal placée des petits Blancs vis-à-vis de leur propre organe qu’une projection de l’affreuse répression sexuelle qui régnait à l’époque de l’esclavage et de la ségrégation qui l’a suivie. Quant à l’idée que Freud n’a jamais « politisé le pénis », elle est bizarre : comme Friedman en personne l’indique, la civilisation elle-même repose sur la sublimation. Mais, là comme ailleurs, l’auteur ne pousse pas vraiment l’analyse. Oui le pénis, comme le reste du corps humain, est devenu à la Renaissance un objet d’études scientifiques ; mais il n’a pas alors pour autant été conceptualisé différemment que dans l’Antiquité. Oui, grâce au microscope, on a découvert dans le sperme les animalcules et leur rôle dans la fertilisation des œufs, ce qui a changé notre vision de la semence ; mais cela n’a pas transformé le sperme en liquide précieux pour autant, ce qui expliquerait la soudaine panique qui s’est emparée du XVIIIe siècle à propos de son gaspillage par masturbation. Il n’y a pas la moindre mention, dans la vaste littérature anti-onaniste de l’époque, de petites créatures frétillant dans le sperme. Le grand responsable de cette nouvelle frayeur, le docteur Tissot, se référait aux écrits des Anciens, Hippocrate en particulier, pour affirmer que perdre une once de sperme équivaut à en perdre quarante de sang.

Le livre souffre aussi de problèmes conceptuels plus graves. D’abord, quand on écrit l’histoire du corps, il faut mettre les organes à leur juste place. Or le pénis ne se situe qu’à la périphérie de bien des histoires de la masculinité racontées par Friedman. Ce sont les couilles, pas le pénis, qui figurent au blason des condottieres. Elles symbolisent la puissance, le lignage, la progéniture, l’agressivité ; leur antithèse, c’est la castration. D’une manière plus générale, Friedman confond pénis et désir charnel, l’impérieux aiguillon, né du péché, que les Pères de l’Église appelaient concupiscence. Certes, Thomas d’Aquin, dans le sillage de saint Augustin et d’autres, pensait que « la première corruption du péché […] nous est venue par l’acte de la génération ». Mais le pénis n’est pas particulièrement l’emblème de cette corruption. L’engendrement relève de la chair, et la chair c’est la femme.

Voilà qui nous amène au problème conceptuel fondamental du livre de Friedman, problème que l’on retrouve également dans un ouvrage consacré à l’histoire du vagin (5). Les organes reproductifs masculin et féminin sont hantés l’un par l’autre ; la chair est double. L’histoire du pénis ou celle du vagin ne peuvent s’écrire qu’en relation l’une avec l’autre. Une expérience charnelle partagée ressort de l’observation de la sexualité des hommes comme des femmes. Cela se vérifie à certains moments de l’histoire, mais aussi à l’échelle de l’évolution tout entière. Les organes reproductifs évoluent l’un par rapport l’autre.

Pour toutes sortes de raisons, publiques et privées, il est clair que les organes sexuels ne doivent pas être un sujet tabou ni même gênant. Avoir chacun un corps spécifique, avec vagin ou pénis, peut aussi générer une expérience commune aux hommes et aux femmes. C’est là un sujet bien plus vaste. Mais si ces deux livres montrent quelque chose, c’est que la sanctification comme la diabolisation de nos organes sexuels ne sont que les deux faces d’une même aberration, et que la nature, dans sa complexité, justifie à la fois de tout et de rien.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 17 septembre 2004. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Nuits de Chine

Composé par un auteur anonyme à la fin du XVIe siècle, le Jing Ping Mei est à la fois un chef-d’œuvre de la littérature chinoise et « le premier roman publié dans le pays à mériter pleinement le qualificatif d’“érotique” », écrit l’historien Manel Ollé, qui se réjouit dans la Revista de Libros de le voir enfin traduit en espagnol. Cette fable immorale fait sur plus de mille pages le récit des aventures salaces de Ximen Qing, un apothicaire sans scrupule, avide de pouvoir, d’argent et surtout de sexe. Dans le Jing Ping Mei, « on parle volontiers de nuages et de pluies, de tiges de jade ou de battements d’ailes de papillon pour évoquer les parties intimes et les scènes d’amour », note Ollé. Mais personne en Chine ne fut jamais dupe de la lubricité du propos. Avec ses scènes de fellations et de scatologie (entre autres), le livre s’attira à la fois un immense succès et les foudres de la censure, « aussi bien à l’époque impériale qu’au temps du maoïsme fanatique et puritain ». Le bruit courut même que l’encre et le papier de l’ouvrage étaient imbibés de poison, une légende dont s’est inspiré Umberto Eco pour Le Nom de la rose…