Maman est morte

Mourir de mère a reçu en 2001 le prestigieux prix Ingeborg-Bachmann, qui a une spécificité : les candidats tentent de séduire le public et le jury en lisant des extraits de leur ouvrage. Michael Lentz, spécialiste de la déclamation, avait convaincu tout le monde non seulement par la qualité de son texte, mais aussi par ses talents de lecteur. Avec sa syntaxe déstructurée, sa ponctuation alambiquée et son refus des majuscules, Mourir de mère est un texte expérimental, qui réunit plusieurs courts récits. Dans celui qui donne son titre à l’ensemble, Lentz « décrit comment son père lui a appris au téléphone la mort de sa mère, il la décrit elle, telle qu’elle était la dernière fois qu’il l’a vue, il décrit comment le cancer s’est étendu des intestins au foie, il décrit son propre désarroi et comment elle a perdu le contrôle de son propre corps », résume Claudia Voigt dans le Spiegel, ajoutant que « les formulations de Lentz sont si précises qu’elles font souffrir, bouleversent et confèrent à la mère une immense dignité ».

Le fouet mieux que la prison

Criminologue, ancien officier de police à Baltimore, l’Américain Peter Moskos juge que, dans la plupart des cas, mieux vaudrait flageller un criminel ou un délinquant que le mettre en prison. Cela coûterait beaucoup moins cher à la société et serait plus dissuasif. Ce qu’il propose, c’est d’offrir le choix au condamné : le fouet ou la prison. Actuellement, avec 2,3 millions de personnes derrière les barreaux, les États-Unis ont « plus de prisonniers que Staline n’en a jamais eu, observe-t-il dans un entretien à The Atlantic. Les gens disent : il ne faut pas fouetter, c’est mal. Mais on oublie de regarder ce qui se passe en prison. Un peu de châtiment corporel ne nous fera pas aller en enfer ».

Éloge de la corrida

Que vaut-il mieux pour un taureau ? « Passer cinq ans à paître en quasi- liberté et puis mourir dans l’arène, ou dix-huit mois en prison avant la chaise électrique ? », écrit l’auteur et acteur anglais Alexander Fiske-Harrison. Il a passé deux ans en Andalousie à enquêter sur le milieu de l’élevage des taureaux et de la corrida. Son livre a été méchamment critiqué dans le Times Literary Supplement par le défenseur des animaux Mark Rowland (voir notre dossier « Faut-il manger les animaux ? », Books, n° 22, mai 2011). S’est ensuivie une polémique à coups de banderilles dans l’hebdomadaire britannique, chacun accusant l’autre de mauvaise foi. Dans The Spectator, Simon Courtauld, qui connaît son sujet, regrette que Fiske-Harrison ne pousse pas plus loin l’analyse pour évoquer l’opposition entre Madrid et les dirigeants de Catalogne, qui ont interdit cette pratique, et la faveur renouvelée dont elle jouit dans le sud-ouest de la France.

Armless

Armless, adjectif anglais désignant une personne qui a perdu les deux bras.

« Quand il m’a fallu porter mon premier enfant, je suis devenu manchot. Depuis la naissance du second j’ai perdu les deux bras mais le mot reste le même : manchot. Les unijambistes et les culs-de-jatte sont mieux traités, les borgnes et les aveugles aussi. Armless, donc, voilà ce que je suis devenu. Messieurs les Anglais, merci ! »

D.P.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Il nous manque un mot en français pour désigner les parents des jeunes mariés.

 

Règles du jeu

Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Nous entreprenons de constituer pas à pas le dictionnaire de ces mots manquants.  Nos lecteurs sont invités à y contribuer, en nous écrivant à .

Le mot du mois de décembre 2011

« Un auteur qui parle  de ses livres est presque  aussi mauvais qu’une mère  parlant de ses enfants. »

Benjamin Disraeli, discours à l’université de Glasgow, 1873.

Quiz du n° 28

Avez-vous bien lu vos Books ?

Ce mois-ci, le thème s’impose : quiz spécial sexe.

1) Dans les années 1900, le  sexologue allemand Ivan Bloch  prônait la vie asexuelle comme  le but à atteindre et proposait :

A – de se contenter de la masturbation.
B – d’enfermer les parties génitales dans de petites cages.
C – de se faire retirer les testicules.

2) Le 4 novembre 1920, Serge Voronoff fut le premier à pratiquer :

A – une greffe de testicules de chimpanzé sur un être humain.
B – une vasectomie.
C – un changement de sexe.

 

3) Dans la Rome antique,  une passe avec une prostituée  coûtait l’équivalent :

A – d’un verre de vin.
B – de ce qu’elle coûte aujourd’hui.
C – d’une voiture de luxe.

Réponses dans le prochain numéro  et dans les n° 2, 11 et 27 de Books.

Réponses du quiz précédent :

1) C (lire « L’antisémite qui inspira Hitler », Books, n° 2, p. 63) ; 2) B (lire « Himmler, itinéraire d’un monstre », Books, n° 2, p. 50) ; 3) C (lire « Quand Hitler courtisait les Arabes », Books, n° 17, p. 89).

 

 

Et la masturbation rendit sourd…

Je dirigeais à Harvard une vaste formation de premier cycle intitulée « Histoire et littérature », quand me vint ce qui me sembla alors une brillante idée. Nous invitions régulièrement à s’exprimer d’éminents spécialistes dont les recherches transcendaient hardiment les frontières disciplinaires. J’ai donc voulu convier mon ami Thomas Laqueur, qui travaillait, je le savais, à un livre ambitieux mêlant l’histoire de la médecine à l’histoire culturelle, la psychologie, la théologie et la littérature.

Ce n’était pas seulement affaire d’amitié ; l’ouvrage que Laqueur avait publié en 1990, La Fabrique du sexe – sur la découverte ou l’invention médicale de la différence sexuelle – avait eu un impact significatif dans de nombreux domaines, de l’histoire des sciences aux gender studies, de la critique littéraire à l’histoire de l’art. Découverte ou invention : la compréhension de la différence entre hommes et femmes s’était transformée, faisait valoir Laqueur, moins en raison de révélations empiriques que du fait d’un processus complexe de réévaluation sociale. Son livre montrait que nous étions progressivement passés, aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’un modèle unisexe – où le corps de la femme était considéré comme une version providentiellement inférieure de celui de l’homme – à un modèle bisexe, où les organes de reproduction étaient jugés tout à fait distincts. On abandonna l’idée ancienne selon laquelle le vagin était en fait un pénis tronqué et on appela des ovaires ce que l’on pensait jusqu’alors être les testicules non descendus de la femme, dont on comprit qu’il s’agissait d’une chose toute différente. En littérature, nous sommes passés de la même manière des héroïnes effrontées et garçonnes de Shakespeare – Rosalind ou Viola – aux étranges créatures angéliques de Dickens – Agnes Wicklow ou la petite Dorrit – qui semblent faites d’une autre matière que les hommes, avoir grandi sur une autre planète et, surtout, posséder une autre intériorité.

Le nouveau livre de Laqueur, Le Sexe en solitaire, pose la même surprenante prémisse que La Fabrique du sexe : un fait tenu pour acquis, qui va sans dire et semble inhérent à l’être humain, a une histoire, et de surcroît une histoire fascinante, conflictuelle, d’une importance capitale. Pas étonnant que j’aie vu en lui un homme dont les écrits et le cours égayeraient le semestre de mes étudiants. Le semestre a bien été égayé, mais il s’est produit une chose étrange : un énorme accès de nervosité. La panique s’est emparée, non des élèves, mais du noyau dur des enseignants concernés. Bien qu’évolués et bardés de diplômes, un grand nombre d’entre eux ont blêmi à la perspective de devoir débattre de l’histoire de la masturbation avec les étudiants. La coprophagie ne les aurait pas déroutés, la sodomie ne les aurait pas démontés, l’inceste les aurait même énormément intéressés – mais la masturbation : s’il vous plaît, tout sauf ça !

Après un nombre incalculable de discussions angoissées, j’ai réuni le corps enseignant pour discuter de la Grande Crise de la Masturbation. Chacun avait développé du jour au lendemain une sensibilité extraordinaire au double sens, comme si le langage lui-même était devenu fiévreux. « Quand Laqueur vient-il ? » (gloussements). « Sa visite fait jaillir un certain nombre de questions » (petits rires bêtes). « Qu’espérons-nous voir émerger de cette discussion ? » (grognements). « Je suis désolé si sa visite prend certaines personnes à rebrousse-poil » (éclats de rire). Peut-être en réponse à cet accès d’idiotie, une enseignante expérimentée et d’ordinaire sensée s’est levée et a tenu à prendre la parole. « J’ai enseigné des sujets à forte connotation sexuelle, a-t-elle déclaré gravement, et il y a une chose qui à mon avis est absolument cruciale : il ne doit y entrer aucune once d’humour. À partir du moment où vous permettez aux étudiants de rire, tout est fini ! »

Plus maladroite encore a été la réaction d’un autre professeur : donner à lire des extraits du nouveau livre de Laqueur ou demander aux élèves d’assister à ses conférences, a-t-il déclaré, heurterait sa conscience. Non que le sujet – la relation entre la médicalisation du comportement humain et l’imagination – fût sans importance, mais il devait être discuté seulement dans ce qu’il avait choisi d’appeler un « cadre non coercitif ». En cela, le thème était différent de presque toutes les autres questions que nous pouvions proposer. N’ayant aucun désir de violer sa conscience, je l’ai déchargé de sa tâche et lui ai dit que, si des jeunes (auxquels je donnerais le choix) partageaient ses sentiments, il pourrait leur enseigner des chapitres du remarquable livre de jeunesse de Laqueur sur les écoles du dimanche à l’époque victorienne et la culture ouvrière. En l’occurrence, aucun étudiant ne devait prendre cette option.

À l’évidence, Laqueur avait levé un lièvre. Comment avais-je pu ne pas l’imaginer ? N’avais-je pas lu Portnoy et son complexe ou vu Seinfeld (1) ? Sous l’administration Clinton, la secrétaire à la Santé, Jocelyn Elders, avait été remerciée, du moins c’est ce qu’on a prétendu, pour avoir publiquement approuvé les vertus prophylactiques de la masturbation. Lors d’une conférence de presse à Miami, Bill Clinton avait déclaré que les opinions de sa ministre trahissaient des « différences avec la politique de [son] administration et [ses] propres convictions ». Dans toute la gamme des comportements humains plus ou moins universels, la masturbation est quasiment le seul à éveiller une telle anxiété.

 

Le péché d’Onan

Cette angoisse, observe Laqueur, ne concerne pas toutes les cultures et ne fait pas même partie des origines lointaines de notre propre civilisation. Dans la Grèce et la Rome antiques, la masturbation pouvait être un objet de moquerie ou d’embarras passager, mais elle n’avait que très peu ou pas d’importance du point de vue médical ni, pour autant qu’on puisse le dire, culturel. De façon plus surprenante, elle est presque impossible à trouver dans la pensée juive antique. Cette affirmation semble à première vue douteuse puisque nous pouvons lire dans la Genèse (XXXVIII, 9) qu’Onan « a répandu sa semence sur le sol », acte qui a tellement déplu à Yahvé qu’Il l’a frappé de mort sur-le-champ. L’onanisme est en effet devenu synonyme de masturbation, mais non pour les rabbins auteurs des Talmud et des midrashim. Pour eux, le péché d’Onan n’était pas la masturbation, mais le refus délibéré d’engendrer. Leurs catégories conceptuelles – procréation, idolâtrie, pollution – n’accordaient guère de place à l’abandon coupable au plaisir sexuel gratuit et autogénéré. Certains commentateurs d’une déclaration du rabbin Eliezer (2) – « Quiconque tient son pénis quand il urine agit comme s’il déversait le déluge sur le monde » – semblent à deux doigts de condamner un tel plaisir, mais à y regarder de plus près, ils sont eux aussi préoccupés avant tout par le gaspillage de la semence [lire « Les métamorphoses du pénis »].

Les théologiens chrétiens de la fin de l’Antiquité et du Moyen Âge, en comparaison, voyaient clairement la masturbation comme un péché, mais sans porter audit péché un intérêt particulièrement vif. À l’exception de l’abbé du Ve siècle Jean Cassien (3), ils étaient bien davantage soucieux de ce que Laqueur appelle l’éthique de la sexualité sociale que de celle du sexe solitaire. À l’intérieur du monastère, l’anxiété se focalisait beaucoup plus sur la sodomie. À l’extérieur, elle se concentrait davantage sur l’inceste, la bestialité, la fornication et l’adultère.

Quand les théologiens se décidèrent à commenter le trente-huitième chapitre de la Genèse, ce fut pour condamner Onan non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il avait refusé de faire : saint Augustin voit en lui l’archétype de l’être incapable d’accomplir ce qui est en son pouvoir pour aider son prochain dans le besoin. Comme il sied à une religion ayant rejeté la stricte obligation rabbinique de procréer et préférant célébrer la chasteté monastique, le débat s’était ici déplacé, de l’impératif d’être fécond et de « multiplier » vers une injonction morale plus générale. Les Pères de l’Église ne pouvaient éprouver à propos d’Onan une anxiété aussi intense que les Juifs précisément parce que l’Église honorait avant tout les hommes que leur piété conduisait à fuir le cycle entier des rapports sexuels et de la procréation. Les théologiens n’autorisaient pas la masturbation, mais ils ne se focalisaient pas sur elle, car c’est de la sexualité dans son ensemble qu’il fallait triompher. Un moraliste très rigoriste, Raymond de Peñafort (4), avait bien interdit aux hommes mariés de se toucher, mais seulement parce que l’excitation ainsi provoquée pouvait les inciter à copuler plus souvent avec leur épouse. Un seul texte du début du XVe siècle – un manuel de trois pages intitulé De la confession de la masturbation, attribué au chancelier de l’université de Paris, Jean de Gerson – apprenait aux prêtres à encourager la confession de ce péché, et ce texte ne semble pas avoir été diffusé à grande échelle.

Les théologiens de la Réforme ne bouleversèrent pas la conception traditionnelle de la masturbation, et l’intérêt pour la chose ne crût pas avec eux de façon significative. Certes, les protestants reprochèrent vivement aux catholiques d’avoir créé des institutions – monastères et couvents – qui dénigraient à leurs yeux le mariage et encourageaient inévitablement l’onanisme. L’union légitime, prêchaient les réformés, n’était pas le choix par défaut de ceux qui ne pouvaient embrasser l’objectif plus élevé de chasteté ; c’était l’accomplissement de l’amour humain et divin. Le plaisir sexuel dans le mariage, pourvu qu’il ne fût pas excessif ou recherché pour lui-même, n’était pas intrinsèquement coupable ; ou, plus exactement, toute trace de péché en était effacée par le but de procréation – consacré par Dieu. À la suite de Luther et Calvin, la masturbation resta ce qu’elle avait été pour les rabbins : un acte dont l’impiété résidait dans le refus d’engendrer, dans le gaspillage de la semence.

La Renaissance offre quelques aperçus de la masturbation comme plaisir plus que comme refus de procréer. Dans les années 1590, le Britannique Thomas Nashe écrivit un poème sur un jeune homme rendant visite à sa dulcinée, laquelle logeait – par pure commodité, lui avait-elle assuré – dans une maison close. Il fut si excité par le simple fait de la voir qu’il eut le malheur d’éjaculer prématurément, mais l’obligeante dame réussit à ranimer ses ardeurs. Pas assez longtemps, cependant, pour sa propre satisfaction : à son grand chagrin, la demoiselle ne parvint à obtenir sa « consolation » qu’en utilisant un godemiché, lequel, déclara-t-elle, était beaucoup plus fiable qu’un homme.

La thèse de Laqueur n’est pas que l’on ne se masturbait pas dans l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance, mais que le phénomène n’était pas jugé particulièrement conséquent. L’onanisme est si rarement mentionné qu’il ne peut avoir beaucoup importé, et les quelques évocations qui affleurent tendent à confirmer sa relative insignifiance. Dans son Journal, à côté des nombreuses entrées où il évoque ses relations sexuelles avec une partenaire, Samuel Pepys [contemporain de Mme de La Fayette], note incidemment les moments au cours desquels il s’adonne au sexe en solitaire, mais cela ne suscite chez lui ni honte ni remords. Au contraire, il éprouve un sentiment de triomphe personnel quand il parvient, alors qu’il remonte la Tamise en bateau, à un orgasme – « complet », précise-t-il – par la seule force de son imagination. Sans utiliser ses mains, note-t-il fièrement, il a réussi, en pensant à une jeune fille rencontrée ce jour-là, à tester « la force de [ses] fantasmes… » Là-dessus, il a « regagné [son] bureau et écrit quelques lettres ». Ce n’est qu’en des occasions solennelles comme la grand-messe de la veille de Noël en 1666, quand il se masturbe en voyant la reine et ses dames de compagnie, que la conscience de Pepys se manifeste, mais seulement d’une petite voix tranquille.

 

Le crime de pollution de soi-même

Le séisme survint environ un demi-siècle plus tard, non parce que la masturbation finit par être tenue pour un horrible péché, mais plutôt parce qu’elle fut classée pour la première fois au nombre des maladies graves. « La masturbation moderne, écrit Laqueur dans son introduction, peut être datée avec une précision rare dans l’histoire culturelle. » Elle voit le jour « aux alentours de 1712 », avec la publication à Londres d’un court pamphlet au très long titre : Onania ou l’odieux péché de pollution de soi-même, et toutes ses effrayantes conséquences pour les deux SEXES pris en considération, avec un avis spirituel et physique à ceux qui se sont déjà meurtris eux-mêmes par cette abominable pratique. Suivi d’une sévère admonestation à la jeunesse de la nation des DEUX SEXES. L’auteur anonyme – Laqueur pense qu’il s’agit de John Marten, un chirurgien plus ou moins charlatan qui avait publié d’autres ouvrages de pornographie médicale – annonçait avoir rencontré providentiellement un pieux médecin ayant découvert des remèdes à cette maladie jusque-là incurable. Ces panacées étaient dispendieuses, précisait-il, mais, étant donné la gravité de l’affection, il ne fallait pas regarder à la dépense. Les lecteurs étaient invités à commander chez leur apothicaire ces potions appelées « Solution fortifiante » et « Poudre prolifique ».

Tout a commencé là, explique Laqueur. La question, bien sûr, est de savoir pourquoi cet opuscule relevant du charlatanisme le plus mercantile et le plus éhonté, au lieu de rejoindre le caniveau d’où il venait, a servi à fonder un courant de pensée médical on ne peut plus sérieux, qui devait bouleverser des conceptions culturelles solidement établies depuis des millénaires. La réponse réside en partie dans une astuce de marketing particulièrement habile : les éditions suivantes, et il y en eut beaucoup, contenaient d’émoustillantes lettres de lecteurs révélant d’une plume haletante leur propre initiation à l’addiction masturbatoire et témoignant des propriétés libératrices des remèdes brevetés. Mais le marketing ne peut expliquer à lui seul pourquoi l’« onanisme » et d’autres termes apparentés commencèrent à apparaître dans les grandes encyclopédies du XVIIIe siècle, ni pourquoi l’un des médecins français les plus influents de l’époque, le célèbre Samuel Auguste David Tissot, adopta cette vision de la masturbation comme une dangereuse maladie – ni pourquoi l’ouvrage de Tissot paru en 1760, L’Onanisme, connut sur-le-champ un succès retentissant dans l’ensemble de l’Europe.

Tissot ne faisait commerce ni de potions ni de brochures graveleuses, et il n’avait pas une très haute opinion de l’ouvrage dont il s’était approprié le titre et l’idée : le pamphlet anglais, écrivait-il, « est un véritable chaos […], l’une des productions les plus désordonnées qui aient paru depuis longtemps ». Mais Tissot a adopté son idée principale, et, selon Laqueur, « définitivement lancé la masturbation dans le courant dominant de la culture occidentale ». Bientôt, l’ensemble de la profession médicale attribua une liste inépuisable de maux au sexe en solitaire, allant de la tuberculose osseuse à l’épilepsie et aux éruptions cutanées, en passant par la folie, l’affaiblissement généralisé et la mort prématurée.

Quelle que fût la cause de son angoisse – Tissot pensait que la masturbation était « beaucoup plus à redouter » que la variole –, elle ne tenait pas, selon Laqueur, au développement de la pratique. Personne au XVIIIe siècle ne prétendait qu’on se masturbait plus qu’à aucune autre époque – comment d’ail­leurs aurait-on pu l’établir ? En outre, il n’y avait eu ni observations, ni découvertes, ni même hypothèses médicales nouvelles permettant de comprendre pourquoi cette pratique a soudain été considérée comme dangereuse. La saisissante vision de ses terribles conséquences n’était pas non plus l’œuvre d’hommes d’Église et de penseurs conservateurs. Leur position n’avait pas changé.

La « masturbation moderne » – c’est l’aspect le plus brillant de la démonstration de Laqueur – est une créature des Lumières. C’est l’âge de la raison, du triomphe sur la superstition, et de l’acceptation tolérante, voire enthousiaste, de la sexualité humaine qui a accouché du monstre de la masturbation autodestructrice. Avant Tissot et ses savants collègues, il était possible pour la plupart des gens de se masturber, comme Pepys l’avait fait, sans éprouver davantage qu’un vague remords. Après Tissot, quiconque s’adonnerait à ce plaisir secret le ferait avec la pleine et abjecte connaissance de ses horribles conséquences. Cette pratique était une atteinte à la santé, à la raison, au mariage, voire au plaisir lui-même. En tant que tel, l’onanisme était intrinsèquement dangereux et devait à tout prix être combattu.

Une confirmation de cette surprenante conclusion nous est fournie par un homme pouvant difficilement être taxé de pruderie : Casanova. Le grand aventurier et amant vénitien relate une conversation qu’il eut à Istanbul dans les années 1740 avec un éminent philosophe turc, Josouff Ali. Quand celui-ci lui demanda si « la masturbation était aussi un crime chez vous », le Vénitien répondit : « [Un crime] plus grand même qu’une copulation illégitime. » « Je le sais, poursuivit Josouff Ali, et c’est ce qui m’a toujours surpris, car le législateur qui fait une loi dont l’exécution est impossible est un sot. Un homme qui se porte bien et n’a pas de femme doit absolument se masturber quand la nature impérieuse lui en impose la nécessité. »

 

Tissot et ses comparses

La réponse de Casanova nous plonge au cœur de l’histoire que Laqueur a entrepris d’écrire, car on y voit le moralisme chrétien céder la place à la médicalisation : « On croit chez nous tout le contraire. On est persuadé que les jeunes gens par ce manège se gâtent le tempérament et abrègent leur vie. Dans plusieurs communautés, on les surveille, et on leur ôte autant que faire se peut la possibilité de commettre ce crime sur eux-mêmes. »

La masturbation est un crime non parce qu’elle viole un édit divin – Casanova est beaucoup trop matérialiste pour s’attarder sur cette possibilité –, mais parce qu’elle est pour lui ce que le tabac ou l’obésité sont pour nous.

Trois raisons, estime Laqueur, conduisirent les hommes des Lumières à conclure que l’onanisme était pervers et contraire à la nature. Primo, alors que toutes les autres formes de sexualité rassuraient par leur caractère social, la masturbation semblait relever profondément, irrémédiablement, du domaine privé. Secundo, la rencontre sexuelle masturbatoire ne se faisait pas avec une personne réelle, en chair et en os, mais avec un fantasme. Et tertio, à la différence d’autres appétits, le besoin addictif de se masturber ne pouvait jamais être assouvi ni atténué. « Chaque homme, femme ou enfant semblait soudain avoir accès aux abus de jouissance sans limites qui avaient été autrefois le privilège des empereurs romains. »

Primat de l’intime, domination de l’imaginaire, inassouvissement : chacun de ces traits constitutifs de l’acte que les Lumières ont appris toutes seules à craindre et à mépriser est, selon Laqueur, un trait constitutif des Lumières elles-mêmes. Tissot et ses comparses ont identifié la face sombre de leur propre univers : son intérêt pour la vie privée de l’individu, la place privilégiée qu’il accorde à l’imagination, son adoption d’une économie de production et de consommation apparemment sans limites. En s’acharnant sur les structures sociales, politiques et religieuses qui avaient traditionnellement déterminé l’existence humaine, le XVIIIe siècle donna fièrement naissance à un brillant modèle d’autonomie morale et d’économie de marché – pour découvrir qu’il portait en lui une aberration destructrice. Cette aberration – l’acte physique de se caresser – n’était pas en soi si terrible. Quand Diderot et son cercle d’encyclopédistes proposèrent leur avis réfléchi sur la question, ils reconnurent que la masturbation modérée, en tant que soulagement de désirs sexuels pressants ne trouvant pas d’exutoire plus satisfaisant, semblait assez naturelle. Mais l’expression « masturbation modérée » était une contradiction dans les termes : l’imagination voluptueuse et ardente ne pourrait jamais être si facilement contenue.

L’onanisme devint alors un épouvantail, explique Laqueur, car il incarnait toutes les craintes figurant au revers du nouveau sentiment d’indépendance sociale, psychologique et morale. Le développement spectaculaire de l’autonomie individuelle était lié à une aggravation de l’angoisse face au plaisir non socialisé et non reproducteur, alimenté par de séduisantes chimères inlassablement générées par le vagabondage de l’esprit : « Le projet libérateur des Lumières – l’accession à l’âge adulte de l’humanité – a fait de l’acte sexuel le plus secret, le plus intime, le plus anodin en apparence, et le plus difficile à détecter, la pièce maîtresse d’un programme visant à policer l’imagination, le désir, et le moi – toutes choses que la modernité elle-même avait libérées. »

Les dangers du sexe solitaire étaient liés à l’une des plus éloquentes innovations de la modernité. « Ce n’est pas un hasard », écrit Laqueur sur le ton prudent d’un historien à la fois soucieux d’établir un rapport et d’esquiver la question de la causalité, qu’Onania ait été publié à l’époque des premiers krachs financiers, de la fondation de la Banque d’Angleterre et de la tulipmania [lire « Le krach de 1637 », Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009]. La masturbation est le vice de la société civile, de la culture du marché. Adam Smith, David Hume et Bernard Mandeville (5) trouvent tous le moyen de célébrer la merveilleuse faculté autorégulatrice du marché, grâce à laquelle l’avidité et la satisfaction égoïste de ses appétits personnels devenaient le vecteur du bien commun [lire « Le véritable legs d’Adam Smith », Books, n° 21, avril 2011]. La masturbation pourrait à première vue sembler le symbole logique du capitalisme : après tout, la pulsion potentiellement sans limites visant à satisfaire son désir est le moteur qui fait fonctionner cette énorme machine. Mais, en fait, c’était la seule forme de quête de plaisir qui échappât au mécanisme autorégulateur : comme le constate Mandeville avec un frisson d’effroi, elle était irrépressible, incontrôlable, improductive et absolument gratuite. Mandeville devait même ajouter dans sa « Défense des maisons closes » (1724) que, si les garçons n’allaient pas au bordel, ils commettraient « des viols sur leur propre corps ».

Une seconde innovation moderne focalisa ces angoisses : la lecture solitaire. « Ce n’est pas un hasard », écrit encore Laqueur, si Onania parut dans la même décennie que les premiers romans de Daniel Defoe. Car c’est la lecture qui semble, à partir du XVIIIe siècle, à la fois inspirer et refléter le vice secret. Facilitée en l’espèce par l’invention d’espaces domestiques dans lesquels on pouvait se retrouver seul – mécanisme auquel s’est ajoutée une augmentation substantielle de la lecture privée, solitaire, silencieuse. La grande forme littéraire forgée pour répondre à cette nouvelle donne fut le roman. Certains, bien sûr, furent spécialement écrits, comme l’a dit Rousseau, pour être lus d’une seule main [lire « Quand la pornographie tenait salon »]. Mais ce n’est pas seulement par le biais de la pornographie que masturbation et littérature se lièrent étroitement. Lire des romans – même édifiants – générait un certain type de concentration, une profonde implication de l’imagination, une intensité physique qui pouvaient, craignait-on, dévier avec une terrifiante facilité vers les dangereux excès du plaisir donné à soi-même.

Puisant dans des peurs anciennes, les médecins du XVIIIe siècle étaient convaincus que, lorsque l’excitation sexuelle était causée par un phénomène irréel, cette excitation était à la fois contraire à la nature et dangereuse. La menace était grandement accrue par son potentiel addictif : le masturbateur, comme le lecteur de romans – ou plutôt, en tant que lecteur de romans –, pouvait délibérément mobiliser son imagination en s’engageant dans une création et un renouvellement de désirs fictifs. Chose encore plus choquante, c’était, du fait du mouvement d’alphabétisation, un vice démocratique, devant lequel tous étaient à égalité. Le plaisir destructeur était à la portée des serviteurs comme des maîtres et, pire, des femmes comme des hommes. Avec leur imagination hyperactive et leurs sympathies vite enflammées, leur propension aux larmes, aux rougeurs et aux évanouissements, leur irrationalité et leur instabilité émotionnelle, les dames étaient jugées particulièrement sujettes aux dangereuses excitations du roman.

 

Drames loufoques et rires nerveux

Des images pornographiques de femmes se masturbant montrent souvent un livre ouvert, tombé sur le sol au moment où les irrésistibles excitations du roman auront provoqué le besoin urgent d’un soulagement immédiat. Dans le chapitre « Nausicaa » d’Ulysse, James Joyce résume adroitement et tourne en ridicule ce thème de l’angoisse masculine à l’endroit des femmes, de la lecture des romans et de la masturbation. Lasse, agacée par ses amis, et écoutant à moitié les cantiques chantés dans l’église voisine, l’adolescente Gerty MacDowell s’assied sur les rochers de la côte de Sandymount, avec la conscience – qui n’est pas pour lui déplaire – d’être observée par un étranger, Leopold Blum. Dans un état rêveur, elle commence à flirter avec Bloom, qu’elle transforme dans son imagination – peuplée de clichés des romans de gare et des spectacles à quatre sous – en un héros romantique ténébreux et tourmenté : « Elle aurait voulu pouvoir pousser vers lui un gémissement étouffé, lui ouvrir ses bras neigeux et graciles, sentir ses lèvres se poser sur son front blanc, pousser le cri d’amour de la jeune fille, un petit cri étranglé et comme arraché d’elle, ce cri qui a retenti au long des siècles. Et alors une fusée s’élança sifflant et sillonnant le ciel, invisible encore et Oh ! elle éclata la chandelle romaine comme si elle soupirait Oh ! et tout le monde cria Oh ! Oh ! en extase et il s’en échappa en torrent une pluie de cheveux d’or qui filaient et ruisselaient et Ah ! c’étaient toutes des gouttes d’étoiles vertes tombant avec des dorées, Oh ! que c’est joli ! Oh ! c’est si doux, si beau, si doux ! »

Nous sommes dans l’esprit surchauffé du masturbateur, mais à mesure que jaillissent les phrases parodiques, à la fois extatiques et banales, on passe d’un genre à l’autre, et Joyce révèle le point de vue masculin, si l’on peut dire, de l’ensemble de la scène : « Mr. Bloom arrangea soigneusement son pan de chemise mouillé. » Publiée en 1922, la prodigieuse parodie de Joyce a été écrite depuis l’autre rive de la grande ligne de partage culturelle. Car, au début du XXe siècle, la préoccupation dans son ensemble – l’angoisse, la culture de la surveillance, la menace de la mort et de la maladie – avait commencé à décliner. Le changement ne fut en aucune façon soudain ou catégorique. Des traces des anciennes attitudes subsistent à l’évidence non seulement dans l’imaginaire des écoliers et dans de nombreux drames familiaux loufoques, et souvent douloureux, mais aussi dans les rires nerveux qui ne manquent pas de surgir chaque fois que le sujet est abordé. Ce n’en est pas moins fini de l’univers cauchemardesque de la peur et de la punition médicalisée. Dans cette seconde partie de son ouvrage, Laqueur mène son récit beaucoup plus rondement : il attribue l’évolution principalement à l’œuvre de Freud et à la sexologie progressiste, bien qu’il reconnaisse aussi à quel point de nombreux personnages clés de cette époque étaient en fait complexes et ambivalents. Freud en vint à abandonner ses premières hypothèses conventionnelles sur les méfaits de l’onanisme et postula à la place l’universalité de la masturbation infantile. Ce qui avait été une aberration était devenu partie intégrante de la condition humaine. Néanmoins, le fondateur de la psychanalyse bâtit l’ensemble de sa théorie de la civilisation autour de la répression de ce qu’il appelait les « éléments pervers de l’excitation sexuelle », à commencer par l’autoérotisme. Dans cette œuvre à l’influence déterminante, l’onanisme, écrit Laqueur, « devint une partie de l’ontogenèse : nous passons par la masturbation, nous construisons à partir d’elle pour devenir des adultes sexuels ».

Le Sexe en solitaire s’achève par une brève présentation des défis modernes auxquels est confrontée cette théorie de la répression, depuis la célébration de la masturbation féminine dans le bestseller de 1971 Our Bodies, Ourselves (6), jusqu’à la formation de groupes portant des noms tels que les SF Jacks – une « confrérie d’hommes qui aiment se masturber en compagnie d’hommes ayant les mêmes goûts » comme l’annonce son site Web – et les Melbourne Wankers (« Branleurs de Melbourne »). Une série de photographies grotesques illustre la fascination transgressive que la pratique exerce sur des artistes contemporains tels que Lynda Benglis, Annie Sprinkle ou Vito Acconci. Ce dernier s’est fait un nom en se masturbant pendant trois semaines, allongé dans une caisse installée sous une rampe blanche où défilaient les visiteurs, dans la Sonnabend Gallery à New York : « Faire de l’art, conclut Laqueur, c’est donc, littéralement, se masturber. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 8 avril 2004. Il a été traduit par Philippe Babo.

Le bel avenir des « nymphos »

Six cents médecins et psychologues se sont récemment réunis pendant trois jours, à Boston, pour discuter de l’orgasme féminin. Ce fut sans doute le plus vaste groupe de professionnels à s’être jamais retrouvé pour évoquer ce sujet. Des scientifiques et des sexologues sont venus du monde entier présenter leurs travaux à propos des effets du Viagra sur le tissu vaginal des rates, ou les conséquences d’une stimulation pornographique sur les parties intimes des femmes. « Éros », une pompe clitoridienne aspirante aujourd’hui disponible dans le commerce, figurait parmi les innovations dévoilées à cette occasion. Même ces scientifiques blasés n’ont pu s’empêcher de rire lors de certaines présentations, comme celle d’une équipe française ayant introduit un couple en train de copuler dans un appareil à résonance magnétique, histoire de soumettre la bête à deux dos à des mesures anatomiques.

Depuis la commercialisation du Viagra en 1998, l’argent afflue vers la recherche sur la sexualité féminine, jusque-là négligée des scientifiques et plus encore des investisseurs. Dans le monde des blouses blanches, il est désormais de bon ton de dire que la médecine est la nouvelle frontière de la révolution sexuelle, et que la bataille pour l’égalité des droits se gagnera à coups de vasodilatateurs et autres patchs hormonaux. Car la sexualité féminine est en crise, assurent certains chercheurs (1). Selon un rapport publié dans The Journal of the American Medical Association, 43 % des Américaines sont si insatisfaites de leur vie érotique qu’on les juge atteintes de « dysfonctionnement sexuel (2) », mal dont les symptômes sont, pêle-mêle, un manque d’intérêt pour la chose, l’absence d’excitation, l’incapacité à atteindre l’orgasme, voire une sensation de douleur pendant les rapports. Cette nouvelle pathologie a pour caractéristique de n’être diagnostiquée que si la femme elle-même se déclare frustrée de sa réaction aux stimulations, et non sur la seule base des doléances d’un mari la jugeant longue à la détente, comme c’était autrefois le cas. Les chercheurs prennent désormais bien soin d’éviter tout jugement normatif – aussi bien concernant la juste dose de rapports sexuels que la qualité des sensations. Le « dysfonctionnement sexuel féminin » est donc pour l’essentiel une question d’autodiagnostic. Et chaque femme évalue sa propre vie érotique à l’aune de ce qu’elle voit, ou imagine, de celle de son entourage.

 

Clitoridectomie

L’un des mérites du livre de Carol Groneman, Petite histoire de la nymphomanie, est de nous rappeler à quel point les attentes des femmes en la matière sont fonction de la société où elles vivent. Et de raconter le cas d’une jeune Bostonienne de la classe moyenne qui décida en 1856, à 24 ans, de consulter son médecin afin de modérer des pulsions qu’elle jugeait excessives : elle rêvait d’autres hommes que le sien, et il lui arrivait d’être submergée de sensations érotiques lors de banales conversations avec certains de ses amis. En guise de traitement, on lui prescrivit deux toilettes à l’éponge froide par jour et un lavement rafraîchissant quotidien. Elle devait aussi nettoyer son vagin à l’eau boriquée, passer au régime sec, remplacer le duvet de sa literie par du crin et interrompre la rédaction d’un roman auquel elle travaillait. Mais cette jeune femme n’était pas à l’époque la seule à consulter pour tenter de calmer d’irrépressibles besoins. Groneman cite d’autres cas hallucinants, dont le récit à la première personne d’une femme profondément désemparée : la clitoridectomie qu’elle avait volontairement subie n’avait en rien atténué son désir.

L’auteure commence son histoire de la nymphomanie à l’époque victorienne, au moment où la vision dominante de la sexualité féminine connaît, dit-elle, un retournement spectaculaire. Tout au long de l’Antiquité et du Moyen Âge, les femmes avaient en effet été considérées le plus lubrique des deux sexes. La maxime de Tirésias selon laquelle les dames prennent 90 % du plaisir dans le rapport sexuel faisait partie de la sagesse populaire. Mais, avec l’avènement des Lumières et des débats sur l’égalité entre tous les hommes, la question se posa inévitablement de savoir si les femmes étaient également égales. Afin de préserver l’ordre établi, explique Groneman, le pouvoir médical et le pouvoir judiciaire se mirent alors en quête d’arguments susceptibles de démontrer l’inaptitude du beau sexe à la parité. Ils développèrent pour cela une conception totalement nouvelle de la féminité : celle de l’ange domestique qui ne désire rien tant que jouer son rôle de mère et d’épouse soumise. C’est dans ce contexte que le désir féminin devint une maladie, baptisée nymphomanie. Bien que rarement utilisé, le terme commença dès lors à nourrir l’imaginaire de nombreux médecins et patients.

L’émergence, au début du XXe siècle, d’un nouveau modèle de femme émancipée, exigeant le droit de voter comme celui de travailler, donna lieu à une redéfinition de la nymphomanie : il ne s’agissait plus simplement de l’excès d’appétit mais de l’appétit pour une forme déplorable de sexualité, où la femme est active, voire offensive. Paradoxalement, nymphomanie et frigidité se mirent à faire système : l’appétit vorace de la nymphomane était le symptôme de sa perpétuelle insatisfaction. Ainsi devint-il possible de dénigrer la « femme nouvelle » comme une masturbatrice frustrée et furieuse, dont l’insatiabilité supposée traduisait l’incapacité à accéder au véritable bonheur féminin.

L’entrée en scène des psychanalystes, des endocrinologues et des comportementalistes fit évoluer une nouvelle fois la définition du phénomène. Avec la propagation des théories freudiennes sur la primauté de l’orgasme vaginal, les femmes qui constataient que leur plaisir venait d’ailleurs acquirent la réputation de nourrir une hostilité et une agressivité sexuelle inconsciente à l’égard des hommes. Dans les années 1950, les scientifiques expérimentèrent des traitements hormonaux, tandis que l’ancien zoologue Alfred Kinsey (3) cherchait à quantifier et classifier le comportement érotique des humains dans toute son étonnante diversité. Groneman évoque ensuite Masters et Johnson, parfaitement en phase avec la libération sexuelle des années 1960 en révélant qu’il s’en passait de belles dans les lits de l’Amérique [lire « Dans le premier labo du sexe »]. L’auteure en vient ensuite à la définition juridique de la nymphomanie, telle qu’elle apparut notamment lors d’un procès tenu en 1970 : une femme de San Francisco réclama et obtint des dommages et intérêts après un accident de funiculaire qui, disait-elle, l’avait laissée dans un état de perpétuelle soif de sexe. Et Groneman de conclure sur le constat que le sens du terme « nymphomane » oscille aujourd’hui entre la blague et le compliment, un nouveau qualificatif étant apparu pour exprimer le désir démesuré : sex addict (« accro au sexe »). Il n’est pas sans intérêt de remarquer que ce terme est plus souvent appliqué aux hommes qu’aux femmes, preuve peut-être qu’ils sont enfin jugés selon les mêmes critères, au sens où la sévérité autrefois réservée aux unes n’épargne désormais plus les autres.

Le livre de Groneman est une brève étude sur un sujet complexe. Il est inévitable qu’il semble parfois un peu trop rapide. Elle accomplit certes un travail salutaire en racontant l’histoire du regard porté sur la nymphomanie, mais pourrait traiter davantage des débats contemporains sur le désir féminin. Elle-même considère le sexe comme une construction culturelle : « Le désir n’est pas un simple besoin biologique. L’âge, l’éducation, la situation économique, l’idéologie, la religion, le contexte historique, la disponibilité d’un partenaire – sans parler de celle de son propre corps – façonnent la sexualité. » Mais le récent regain de la psychologie évolutionniste et les avancées de l’industrie pharmaceutique en la matière ont ébranlé cette grille de lecture. Groneman aurait donc pu évoquer les récentes interprétations féministes d’inspiration darwinienne, notamment celle de Sarah Blaffer Hrdy ; dans Les Instincts maternels, la scientifique développe l’idée que le vagabondage sexuel féminin est peut être motivé par la volonté d’amener plusieurs mâles à se sentir responsables d’une éventuelle progéniture [lire « L’instinct maternel, oui, mais… », Books, n° 24, juillet-août 2011]. Groneman élude aussi complètement le débat qui agite actuellement les féministes sur les médicaments de l’amour : la découverte d’un Viagra féminin serait-elle un facteur de libération ? Ou servirait-il à valider la pression culturelle plus générale qui inhibe les femmes, permettant aux hommes de continuer à se comporter comme des mufles ?

L’auteur n’aborde pas non plus la question de savoir si l’attention portée par l’establishment médical et les médias à la sexualité féminine risque d’inciter les filles à se sentir insuffisamment sexy. Car nous assistons aujourd’hui au grand retour du paradigme prévictorien de la lascivité féminine : les magazines préconisent le nomadisme sexuel dans des articles intitulés « Six types à se taper avant de dire “Oui” » et publient des guides d’achat de vibromasseurs. Un nouveau genre d’articles dispense d’ailleurs des conseils aux femmes plus gourmandes que leurs partenaires. Cette hyperérotisation de la société explique pourquoi certaines peinent parfois à se situer sur l’échelle qui va de la satisfaction à l’insatisfaction. Quand Angelina Jolie se répand dans la presse sur l’intensité de ses ébats, il est même étonnant que seules 43 % des Américaines se disent atteintes de dysfonctionnement sexuel.

 

Le féminisme des béguines

De ce point de vue, le livre de Groneman est autant un symptôme qu’une critique de l’air du temps. La même remarque vaut pour l’ouvrage d’Elizabeth Abbott, Histoire universelle de la chasteté et du célibat (4). L’universitaire canadienne replace certains mouvements pro-chasteté contemporains, comme True Love Waits (5), dans ce qu’elle présente comme une noble tradition d’abstinence. Doyenne à l’université de Toronto, Abbott consacre le plus clair de ses analyses aux traditions chrétiennes de célibat, mais ne s’y cantonne pas. Sont ainsi évoquées les vestales romaines, gardiennes du feu sacré qui menaient une vie de privilèges tant qu’elles respectaient leur vœu de chasteté, mais étaient condamnées à mourir de faim ou d’asphyxie au moindre écart. Il y a aussi Siméon le Stylite, qui passa trente-neuf ans sur une colonne de dix-huit mètres de haut, pour échapper à la tentation. Voici encore Areangela Tarabotti, une nonne du XVIIe siècle enfermée au couvent par un père soucieux d’échapper au paiement de sa dot, et qui déversa sa rage dans un manuscrit intitulé « La simplicité trahie » [lire « La révolte des nonnes chanteuses », Books, n° 23, juin 2011]. Nous rencontrons encore Igjugarjuk, un Inuit du XIXe siècle qui devint chaman du village grâce à un mois de jeûne, un autre assis dans un igloo isolé au bord d’une saillie exposée à tous les vents, et un an d’abstinence de tout rapport sexuel avec sa femme. John Harvey Kellogg mena lui aussi une vie conjugale totalement chaste, s’infligeant tous les matins un lavement administré par un infirmier de son sanatorium. Sont enfin évoqués Gandhi, qui se mettait à l’épreuve en demandant à des jeunes filles de dormir pelotonnées contre lui, les castrats du XVIIIe siècle, ou le « lit stérile » du lesbianisme.

Bien que Abbott traite aussi de la chasteté entre hommes, et même entre transsexuels à travers le cas des hijras de l’Inde (6), rien ne l’intéresse autant que les femmes qui choisissent l’abstinence. Elle défend de façon convaincante la thèse selon laquelle la continence, et plus particulièrement le célibat sacerdotal, fut tout au long de l’histoire une option séduisante pour les femmes. C’était pour elles une manière d’échapper aux périls de l’enfantement et aux servitudes du mariage. Elle leur offrait aussi l’opportunité de bénéficier d’une éducation normalement réservée aux garçons, voire d’acquérir pouvoir et influence au sein de l’Église. Abbott a une tendresse particulière pour les béguines du XIIIe siècle en Europe du Nord, qui incarnent à ses yeux une sorte de féminisme avant la lettre. Résolues à mener une vie apostolique, elles se vouaient à un strict régime de chasteté et de pauvreté, vivant et travaillant parmi les déshérités. Électrons libres, les béguines n’appartenaient ni au clergé ni à aucun ordre séculier, n’obéissaient à aucune hiérarchie ecclésiastique. Une situation naturellement intolérable à l’Église, qui finit par les enfermer dans des cloîtres. Pour Abbott, les béguines incarnent le paradigme malheureusement éphémère d’une féminité puissante et autosuffisante.

L’historienne parle enfin de son propre vœu de célibat sexuel (7). Après une maternité et un divorce, elle jugea qu’il s’imposait à elle. C’est en écrivant son livre, confie-t-elle, qu’elle a pris conscience de l’intérêt de canaliser sa libido vers autre chose que ses organes sexuels. « Le célibat comporte un bénéfice tangible inestimable : se délivrer du fardeau des tâches ménagères chronophages, écrit-elle. Désormais, je n’ai plus à prévoir le menu de la semaine, faire les courses, servir les repas ni faire la vaisselle. Je n’ai pas non plus à m’occuper des chemises que je me vantais bêtement de repasser mieux que le pressing, ni de répondre à la satanée question : “Chérie, où sont passées mes chaussettes ?” » Mais, même si Abbott se porte sans doute mieux sans cet homme qui la prenait pour une boniche, il est étrange de penser que cette relation complexe à l’autre qu’est l’amour physique puisse être mise en balance avec une affaire de socquettes. La malheureuse Bostonienne du Nymphomania de Carol Groneman a ceci de poignant qu’elle consulte par amour pour son mari, terrifiée à l’idée de le tromper. Comme la plupart d’entre nous, elle cherchait le bon équilibre entre sexe et chaussettes.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 18 septembre 2000. Il a été traduit par Hélène Quiniou.

Dans le premier labo du sexe

William Masters et Virginia Johnson comptent aujourd’hui encore parmi les stars de la recherche et de la thérapie sexuelles. Même si tout ce qu’ils ont écrit, ou presque, est sujet à caution et leurs mérites discutables, ils ont indéniablement amélioré la vie amoureuse d’une multitude de gens. À partir de la publication, en 1966, de Human Sexual Response [Les Réactions sexuelles, Robert Laffont, 1976], ils ont contribué à sensibiliser l’opinion à l’importance de l’éducation sexuelle et jeté les bases de toute thérapie sexuelle. Thomas Maier nous rend cependant un immense service en brossant un portrait peu hagiographique de ce couple influent et cachottier du Middle West, dans la première biographie à leur être consacrée.

 

Une « voix de miel »

L’enfance de William H. Masters, né en 1915, n’est qu’une succession de maladies et de raclées infligées par son représentant de commerce de père. Envoyé en pension à 14 ans, il ne rentrera jamais chez lui, devenant un athlète acharné et un ambitieux étudiant en médecine. Dès son internat en obstétrique et gynécologie, il entend dédier sa vie à la recherche sur la sexualité humaine. Commençant sa carrière comme spécialiste de la fertilité, il associe déjà aux dernières avancées médicales des instructions très précises sur la manière de faire l’amour. En 1954, grâce à son succès d’accoucheur de bébés de VIP, il est en mesure de créer, à l’université Washington de Saint-Louis, un centre de recherche officiellement consacré à la sexologie. Il entreprend alors des recherches sur la « réaction sexuelle chez l’être humain ». Quoique l’Amérique se relève à peine des révélations du pionnier Alfred Kinsey (1), Masters réussit à convaincre le recteur de l’université, le chef de la police, un important directeur de journal et des membres influents du clergé local d’intégrer son conseil consultatif. Son travail repose d’abord sur l’étude et l’interview de prostituées, mais il comprend dès 1956 qu’il lui faut une collaboratrice s’il veut étendre et légitimer les observations qu’il mène au laboratoire.

Virginia E. Johnson, elle, est née en 1925 dans une modeste famille de fermiers du Missouri. Sa mère, qui nourrit de grandes ambitions pour sa fille unique, veille cependant à lui assurer une certaine éducation. Lorsqu’elle rencontre Masters, en 1956, Virginia Johnson traîne derrière elle deux mariages ratés et bon nombre de déceptions amoureuses. Elle est désespérément en quête d’un bon travail afin de nourrir ses deux enfants. Malgré son manque de formation universitaire, Masters tombe sous le charme de son assurance et de sa « voix de miel ». Et, quelques mois plus tard, c’est elle qui recrute des étudiantes, des femmes travaillant à l’université et des épouses d’enseignants, après avoir réussi à les convaincre de se laisser observer et enregistrer pendant qu’elles se masturbent ou couchent avec de parfaits étrangers, dans le laboratoire. Sa chaleur humaine et le respect qu’elle témoigne à ses volontaires deviennent un indispensable contrepoint à la brusquerie de Masters et à son obsession pour les aspects techniques de la recherche. Il donne à Johnson des cours intensifs en science et en médecine, bénéficiant en retour de la connaissance intuitive qu’a sa collaboratrice de la sexualité féminine – souvent puisée auprès des volontaires, mais aussi dans sa considérable expérience personnelle. Masters souligne également que coucher avec lui fait partie du profil du poste.

En quelques années, Johnson devient son coauteur et sa véritable partenaire dans la conduite des études, la conception des traitements et des programmes pédagogiques, à la stupéfaction de ceux que sidère l’ascension fulgurante d’une femme ne possédant aucune véritable formation. Aux yeux du public, « Mastersandjohnson » devient une seule et même marque. En 1971, quinze ans après leur rencontre, et juste après avoir fait avec elle la couverture de Time, Masters quitte sa femme pour épouser Johnson. Ils travailleront ensemble pendant plus de trente-cinq ans, publiant neuf livres et d’innombrables chapitres, articles de revues ou d’encyclopédies. Ils n’en divorcent pas moins en 1992, et Masters se remarie avec un amour de jeunesse pour qui il en pinçait depuis cinquante-cinq ans, si l’on en croit son journal. Il est mort en 2001, tandis que Johnson vit toujours à Saint Louis, incognito, dans la rancœur.

De tous leurs travaux communs, Les Réactions sexuelles est probablement le plus important. Fondée sur l’analyse de 700 volontaires – filmés et soumis à une batterie de tests médicaux pendant plus de 10 000 actes sexuels –, cette étude révèle de manière précise et technique ce qui se passe dans les organes génitaux et dans le reste du corps durant les phases d’excitation et d’orgasme. Espérant une reconnaissance scientifique, le couple n’est pas préparé à la levée de boucliers qui suit la publication, obligeant Masters à quitter son poste et déménager laboratoire et bureaux en dehors de l’université. Le livre n’en est pas moins un bestseller planétaire, et la publicité qui s’ensuit transforme Masters et Johnson, comme Kinsey avant eux, en sommités intellectuelles. L’ouvrage contient de nombreux éléments fascinants sur l’excitation et l’orgasme, et fournit à la population un vocabulaire flambant neuf pour parler d’un sujet de plus en plus admis en société. Surtout, Masters et Johnson expliquent que Freud a tort : il n’existe qu’un seul type d’orgasme féminin, impliquant toujours cette structure génitale ignorée des manuels ou des journaux, le clitoris. Ils soulignent aussi que les orgasmes multiples des femmes font d’elles des sujets plus « sexuels » par nature que les hommes.

Leur deuxième ouvrage paraît quatre ans plus tard, en 1970 : dans Les Mésententes sexuelles et leur traitement (Robert Laffont, 1971), ils inventorient pour la première fois les « dysfonctionnements sexuels » et présentent une thérapie efficace en deux semaines. Le livre rencontre un accueil extraordinairement différent. Cette fois, le travail de Masters et Johnson est reçu avec enthousiasme tant par les professionnels que par les journaux, et leur vaut la couverture de Time. Est-ce à cause des mouvements de libération de la femme et des homos, de la révolution sexuelle et du « Summer of Love (2) » ? Ou parce que l’approche clinique du livre porte sur la « répa­ration de la mécanique conjugale » davantage que sur l’évaluation de la tumescence clitoridienne ? Les temps ont changé, et Masters et Johnson font figure d’atouts pour la médecine comme pour le mariage. Maier rappelle à quel point la thérapie qu’ils proposent est novatrice et souligne qu’elle émane surtout de Johnson et de sa « compréhension instinctive du comportement humain ». L’idée des exercices de toucher sensuel, devenus l’alpha et l’oméga de toute thérapie sexuelle, trouve son origine dans l’enfance de Virginia, quand sa mère la calmait après une journée difficile. « Quand elle voulait m’endormir, ou n’importe quoi, confie-t-elle au biographe, ma mère parcourait mon visage ou mes mains avec les siennes, ou dessinait et écrivait des mots sur mes paumes – des petits gestes qui ne rimaient à rien, mais pleins de sensualité, qui m’apaisaient. C’est comme ça que tout a commencé. »

 

Arrangements secrets

Maier affirme que Masters ne comprenait strictement rien aux sentiments, et que ni lui ni Johnson n’avaient d’expérience ou de formation thérapeutique ; leur traitement a donc été conçu empiriquement, à partir de l’expérience de Johnson sur la façon de « conseiller, réconforter et guider » les cobayes pendant les séances d’enregistrement. (On considérait souvent Johnson comme un « docteur », ou une psychologue, mais, en vérité, son statut non officiel est resté une source d’embarras tout au long de sa vie.) Dans Les Mésententes sexuelles, les deux chercheurs revendiquent un taux de réussite de 80 % au bout deux semaines seulement pour les couples faisant consciencieusement à la maison leurs devoirs nocturnes et suivant, chaque­ jour, la thérapie proposée. Une prétention tellement stupéfiante, notamment si on la compare aux psychanalyses, alors très en vogue, susceptibles de prendre des années, que l’on commence à douter de la fiabilité de leurs données.

Maier s’appuie en grande partie sur des entretiens approfondis avec les familles de Masters et de Johnson, leurs collègues de travail, leurs étudiants, leurs amis, et sur quatre années de conversations avec Virginia, sortie pour l’occasion de sa réclusion. Comme Masters un demi-siècle auparavant, Maier est lui aussi tombé sous le charme de sa voix, au point de privilégier son point de vue. Il s’appuie également sur des rencontres avec Robert Kolodny, l’un des rares disciples de Masters, qui collaborait avec le couple depuis les années 1960, et fut pendant vingt ans leur héritier présomptif et leur nègre.

Le prestige de Masters et Johnson ne cessera de croître tout au long des années 1970, la décennie de l’amour libre ; les célébrités, les présentateurs de télévision se pressent à leur porte ; et ils sont fréquemment les hôtes de Hugh Hefner au Manoir Playboy (3). Ils publient des livres comme The Pleasure Bond [« Le lien du plaisir »], en 1985, et Sex in Human Loving [« L’amour humain et le sexe »], en 1986, où ils cultivent les platitudes et les bons sentiments sur la fidélité, l’amour et le dialogue au sein du couple. De peur de perdre le contrôle de son entreprise, Masters refuse de se franchiser, de commercialiser des vidéos pédagogiques, et même de rechercher des subventions. L’argent est un problème permanent, et le personnel va et vient dans les locaux exigus et secrets de leur centre. La situation conduit à de graves dérives, à commencer par le recours à des partenaires rémunérées (les « substituts ») pour les patients souffrant de dysfonctionnements sexuels. Ces femmes, glorifiées comme des « Florence Nightingale de la nuit (4) », étaient bel et bien rétribuées, au terme d’accords secrets. En 1970, après un coûteux procès intenté par un mari outragé qui l’accuse d’avoir recruté sa femme, au mépris de l’éthique médicale, lorsqu’il soignait les problèmes de fertilité du couple, Masters assure son conseil d’administration qu’il n’utilisera plus de substituts. Mais il continuera d’avoir recours à ces prestataires quinze années durant, mentant à son conseil, à ses collègues, et à la presse.

Le très sérieux ouvrage de Maier contient bien quelques descriptions, à la limite de la pornographie, de « papouilles, [de] mordillements et [de] caresses ». Mais les révélations les plus choquantes concernent Homosexuality in Perspective [« Homosexualité en perspective », 1979], le livre que le couple consacre à des personnes prétendument passées de l’homosexualité à l’hétérosexualité après deux semaines de thérapie. Maier montre que l’ouvrage relève « plus de la spéculation que de la science » et contient des allégations « tirées des souvenirs de Masters, voire totalement imaginaires ». « Il avait tout inventé ! », confirme une Johnson encore indignée. Mais ni elle ni Kolodny ne réussiront à empêcher la publication du livre, accueilli très froidement, qui renforce le scepticisme de leurs pairs. Le récit de Maier ne met pas tant en scène deux scientifiques en blouse blanche, traquant les secrets de la nature, qu’un couple tragique prisonnier des schémas de leur enfance. Les brutalités paternelles ont suscité chez Masters une volonté obsessionnelle de s’affranchir de l’autorité, au détriment de sa légitimité scientifique. Et la mère de Johnson a incité sa fille à chercher l’amour là où il ne fallait pas.

La marque « Mastersandjohnson » a été lancée en même temps que la révolution sexuelle. Pendant un temps, leur collaboration, l’époque et les résultats spectaculaires de leurs premières recherches ont paru inaugurer une ère nouvelle dans l’étude de la sexualité ; mais ils opéraient dans un isolement physique et intellectuel total et n’ont créé ni programme théorique ni institution susceptible de poursuivre leur travail. Ils n’ont même pas laissé leurs archives pour permettre aux chercheurs de les étudier : Maier clôt son récit sur la destruction par une Johnson aigrie de décennies d’enregistrements cliniques, simplement parce qu’elle est lasse de payer les frais de stockage.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 27 novembre 2009. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Le dégoût de l’homme

Le sexe est mauvais pour la femme, et j’entends « mauvais » dans tous les sens du terme : de la tristesse de l’expérience elle-même aux dégâts durables qu’elle inflige – sur les plans psychologique, social et existentiel. Du moins ce postulat a-t-il un certain ascendant sur notre imaginaire. Et il ne semble pas près de perdre son emprise, même à une époque qui feint souvent, simultanément, d’adhérer à l’hypothèse inverse : la parité érotique entre l’homme et la femme est devenue une réalité, le sexe est enfin bon pour elles, alors amusons-nous ! Pour résumer, de nombreux récits contradictoires circulent sur ce que les femmes font au lit et le plaisir qu’elles y prennent réellement ; proclamer sa satisfaction est-il d’ailleurs un indicateur fiable de quoi que ce soit, s’agissant d’un sexe connu pour sa capacité à simuler ? À vrai dire, pour les femmes, même un rapport réussi – ou que l’on croit tel – peut être néfaste.

Les livres sur le mauvais sexe abondent (tout comme la mauvaise littérature sur le sujet, bien que ce ne soit pas forcément la même chose). Un classique du genre est le conte moral visant à dissuader la femme d’avoir des rapports sexuels, ou de la manière qu’il ne faut pas, ou avec les partenaires qu’il ne faut pas. Les arguments changent, le discours politique sous-jacent aussi, mais le message revient sans cesse, comme un tube sur une station FM. Je vais m’intéresser à trois récentes déclinaisons de ce thème, qui embrassent deux décennies, puisque l’une d’elles – de loin la plus intéressante, malgré son âge avancé – est la réédition, pour son vingtième anniversaire, d’Intercourse (« Coït »), le classique du féminisme radical signé Andrea Dworkin.

Au cas où on l’aurait oublié, son auteure était la célèbre militante et théoricienne anti-pornographie connue pour avoir déclaré que tout rapport sexuel était un viol – bien qu’elle ait prétendu ne jamais l’avoir dit. Cette nouvelle édition est assortie d’une nouvelle introduction d’Ariel Levy, l’auteure des Nouvelles Salopes (1), livre dans lequel elle traite Dworkin d’extrémiste, ce qui est indubitable. Je dois reconnaître n’avoir jamais, moi non plus, fait grand cas de Dworkin, et l’avoir quelquefois étrillée – mais il me faut à présent admettre avoir pris un étrange plaisir à la relire. C’est la grande refuznik du camp féminin, et son dégoût pour le sexe ne l’empêchait pas d’être souvent drôle et même perspicace sur ce sujet.

 

Philosophe de la chambre à coucher

J’avais naguère eu l’impression que seule la sexualité hétéro lui répugnait. Mais, comme l’introduction de Levy nous en informe obligeamment, Andrea Dworkin – morte en 2005, à l’âge de 58 ans – a beau s’être proclamée lesbienne, elle n’est pas connue pour avoir beaucoup pratiqué la chose, ni sur le plan physique, ni sur le plan sentimental. C’était une homo suffisamment peu orthodoxe pour aimer et épouser un homme en secret – son âme sœur –, avec lequel elle a cohabité pendant plus de trente ans ; lui aussi était gay… et bénéficiait d’une assurance maladie. Par bonheur, Dworkin a trouvé la forme d’amour en laquelle elle croyait, ou qu’elle était capable de supporter : une relation qui ne faisait intervenir ni le corps, ni la rencontre malpropre d’organes génitaux étrangers, ni le moindre arrangement avec le désir masculin (2).

Andrea Dworkin était une extrémiste en ce sens qu’elle ne cessait de revenir sur l’horrible inégalité sous-jacente aux relations sexuelles. Elle semblait même s’en délecter. Des auteures moins virulentes et non féministes continuent de chanter ce refrain : le sexe bénéficierait davantage à l’homme qu’à la femme et, même quand celle-ci pense agir de façon libérée – en inversant les rôles, en ayant des aventures uniquement pour le plaisir, comme les mecs –, elle se leurre et s’inflige du même coup un mal irréparable. Mais, pour Dworkin, le coït n’est pas un acte privé, ni une sottise personnelle ; c’est une forme d’occupation politique, comme tous les peuples colonisés en ont subi.

Au moins, avec ce type d’analyse, elle s’abstenait de prodiguer des conseils sur la façon de faire durer les préliminaires, de séduire un homme en se faisant désirer et autres réponses rapides aux dilemmes féminins. Elle ne croyait pas aux solutions individuelles et ne pensait pas qu’un peu de liberté suffisait : c’est le système qu’elle voulait renverser. Cela a peu de chances de se produire dans un proche avenir, mais Dworkin reste une remarquable philosophe de la chambre à coucher, bien que sa manière soit le vitriol ; même si l’on est en désaccord avec tout ce qu’elle dit, il faut reconnaître que son génie tient précisément au fait que son œuvre refuse toute considération pratique. Intercourse est un livre furieusement déraisonnable et utilement dangereux pour cette raison même.

Le postulat est surprenant et radical : en résumé, c’est l’acte sexuel qui, en tant que tel, maintient la femme enlisée dans l’inégalité, parce qu’une « baise normale » est une intrusion. Quel­ques lectrices pensaient peut-être jusque-là le coït comme une chose naturelle ; peut-être même imaginaient-elles aimer cela : Dworkin se situe aux antipodes de telles croyances. Le sexe, comme le désir de sexe, nous est imposé précisément pour nous subordonner. Lors d’un rapport, « un homme habite une femme, il la recouvre physiquement, la domine et la pénètre en même temps ; et cette relation physique vis-à-vis d’elle – sur elle et à l’intérieur d’elle – est sa façon de la posséder. Il l’a ou, quand il a fini, il l’a eue […]. Son intrusion en elle est appréhendée comme une capitulation devant un conquérant ; c’est une reddition physique ; il l’occupe et la gouverne, exprime sa domination brute en la possédant pendant qu’il la baise ».

Remarquez la construction passive « appréhendée comme » : c’est une marque de fabrique du style Dworkin. Ailleurs : « La baise normale par un homme normal est appréhendée comme un acte d’invasion et de propriété entrepris sur le mode de la prédation. » « Appréhendée » par qui ? La voix passive associée à l’argument coup de poing, l’oscillation entre la victimisation et le militantisme… c’est du pur Dworkin.

Auteure grandiloquente qui aimait jouer avec l’omniscience, elle entendait parler depuis le tréfonds de l’inconscient, obscur et embrouillé, du sexe même, puis l’exposer à la matraque de l’interrogateur. Plus, même : elle voulait le traduire devant une cour pénale pour crimes de guerre : Intercourse est son tribunal de Nuremberg personnel contre les injustices de la sexualité hétéro. Elle aimait comparer le coït – et son arme de propagande, la pornographie – aux grands crimes du XXe siècle, dressant des analogies avec Treblinka, Auschwitz et le Goulag. Sa tactique accusatoire préférée est de prendre un écrivain vénéré et de l’imiter comme un ventriloque, en le lisant de l’intérieur : tantôt elle est Tolstoï, tantôt Kobo Abe [l’auteur de La Femme des sables] puis Isaac Bashevis Singer. Les personnages se fondent dans l’auteur, qui se fond dans l’étrange vérité de la culture entière ; des écrivains de tout temps et tout lieu sont convoqués pour témoigner des vérités éternelles de la haine de l’homme pour la femme. Même en étant attentif, on ne sait jamais très bien qui parle d’une phrase à l’autre : Flaubert ? Le patriarcat ? Dworkin ? C’est fort du point de vue rhétorique, bien qu’insaisissable : n’essayez pas de suivre une logique quelconque ; délectez-vous simplement de la contre-utopie. « C’est ma vie », veut-elle que vous pensiez. « C’est mon univers. »  Ne soyez pas sur la défensive – vous pourriez lui donner raison.

Étant donné sa stylistique, Dworkin est un peu difficile à cerner du point de vue théorique. On peine à saisir, dans son récit, où est la cause, où est la conséquence ; si nous, les femmes, sommes une catégorie inférieure parce que le rapport sexuel nous subordonne, ou si le rapport sexuel nous subordonne parce que nous sommes déjà une catégorie inférieure. Et, dès lors que le problème est la nature de l’acte, cette réalité ne restera-t-elle pas le lot de toute sexualité hétéro avec pénétration ? Ou est-ce simplement la nature de l’acte dans une société dominée par les hommes ?

 

La domination fait jouir les hommes

Sur ce point, comme sur bien d’autres, Dworkin fait preuve d’une charmante incohérence. Qu’est-ce que la nature, qu’est-ce que la culture ? Pourquoi chicaner sur des détails ? À certains moments, elle dit que l’anatomie de la femme la destine à la subordination – après tout, nous sommes celles qui avons un trou, « synonyme d’entrée », placé là par le Dieu qui n’existe pas (Dworkin est une virtuose de l’aparté spirituel) ; à d’autres moments, elle affirme que le pouvoir masculin construit le sens du coït, parce que la domination fait jouir les hommes. Mais, d’une façon ou d’une autre, l’essence de la baise est la domination, le sexe perpétue ainsi l’infériorité féminine et il n’est pas certain qu’il puisse un jour en être autrement – à moins que tout le monde renonce à forniquer. Elle envisage parfois sans conviction la possibilité d’une société non dominée par l’homme, où une sexualité plus féminine aurait de l’emprise, mais elle donne alors dans la rhétorique floue et convenue : « Une sensualité diffuse et tendre qui fait participer le corps tout entier, et une tendresse polymorphe. » Voilà, assure Dworkin, ce que veulent vraiment les femmes. Quant à créer les conditions sociales permettant à cette sensualité tendre de primer dans la chambre, on voit difficilement comment ce serait possible, les mâles étant trop attachés à leur domination et les femmes trop complices de sa perpétuation, surtout quand elles s’allongent.

Manifestement, Dworkin ne raffolait pas des hommes : non seulement l’inégalité les excite, mais ils en ont besoin pour être performants. Ils tirent plaisir de la haine sexuelle, et le coït est la manière dont ils expriment leur mépris. Elle-même éprouvait un profond dédain pour la sexualité masculine : sans le viol, la pornographie et la prostitution, « le nombre de coïts dimi­nuerait tellement que les hommes pourraient presque être chastes ». Ce n’est là qu’une de ses nombreuses mises en accusation du sexe fort. On pourrait être tenté d’avancer que Dworkin sous-estime – ou n’a peut-être jamais eu l’occasion de constater – la grande variété des faiblesses masculines possibles. Même le mot « rapport sexuel » indique une réciprocité qui n’apparaît pas dans son raisonnement. Ses hommes aiment tous le « coït froid », qu’il soit conjugal ou volage, « où l’abandon final fait du vagin la blessure que Freud affirmait qu’il était ». De même que toutes les femmes aspirent à une sensualité tendre, tous les hommes veulent les humilier.

Les écrits de Dworkin s’attachant à réduire les hommes et les femmes à des catégories prévisibles, et donc rassurantes, le paradoxe mérite d’être souligné : l’une de ses principales angoisses tenait au fait que la sexualité rend les individus interchangeables. Baiser est la grande affaire universelle, mais cette universalité signifie que nous perdons notre individualité dans l’acte même. Le paysage intérieur du coït ne respecte ni la personnalité ni les démarcations ; il aboutit non pas, comme on pourrait naïvement l’espérer, à des orgasmes extatiques ou une transcendance momentanée, mais à une « tragédie humaine faite de relations ratées, de ressentiment vengeur après l’excitation, d’une personnalité abîmée d’avoir supporté trop de rapports non désirés et habituels, de conflit, d’une usure de la vitalité, finalement, dans la torpeur de l’habitude, de la compulsion, ou de la solitude après la séparation ».

On commence à en déduire que Dworkin s’inquiétait de l’effondrement des limites qui peut se produire dans l’acte sexuel, même si les gens semblent souvent apprécier ce brouillage même, à ce qu’on me dit. Mais, pour Dworkin, c’était répugnant ; une perte de soi, parce que dans le coït « rien ne nous appartient, rien, certainement pas nous-mêmes, parce que l’imagination est atrophiée, comme un membre mort pendant inutilement, remplacée par la répétition monotone d’un fantasme sexuel programmé ».

 

Répugnance créatrice

Je cite souvent ses textes parce que la paraphrase ne permet pas d’apprécier pleinement son style. Elle se voulait un écrivain autant qu’une théoricienne de la société. Elle disait avoir Dante et Rimbaud pour modèles, mais elle fait d’abord penser à Michel Houellebecq, au moins pour les thèmes – l’éloquence caustique de Dworkin sur la sexualité vide de sens vaut celle de l’écrivain français ; sa haine des hommes égale le mépris de Houellebecq pour tout un chacun –, avec ces individus qui se percutent dans une incompréhension et une aversion mutuelles. La litanie actuelle sur les bienfaits de la sexualité est, pour tous deux, l’idée la plus inepte de toutes, le patriotisme d’aujourd’hui. Dworkin : « Nous en parlons tout le temps pour dire à quel point nous aimons cela – presque autant, pourrait-on croire, que le jogging. » (Aïe !) « C’est la sexualité de ceux qui ne risquent rien parce qu’ils n’ont rien à risquer à l’intérieur d’eux-mêmes. » (Aïe, aïe, aïe !) Elle a peut-être détesté le sexe, mais a-t-elle vraiment tort quand elle accuse la joyeuse « positivité sexuelle » de notre époque de masquer une répugnance profonde et éternelle ?

Le texte de Dworkin lui-même est pétri de dégoût, mais il se transforme en une source de langage, en tourbillons de répugnance créatrice et d’incantations poétiques. À partir de l’immense misogynie ambiante, elle a réussi à créer une langue bien à elle, sordidement séduisante : « Il y a tellement de mots cochons pour désigner [une femme] qu’on les connaît rarement tous, même dans sa langue maternelle. Il y a des mots cochons pour chaque partie féminine du corps de la femme et pour toutes les façons de la toucher. Il y a des mots cochons, des rires cochons, des bruits cochons, des plaisanteries cochonnes, des films cochons et des trucs cochons à lui faire dans le noir. La baiser est le plus cochon, mais peut-être pas aussi cochon qu’elle-même. Ses organes génitaux sont aussi cochons [sales] au sens littéral : mauvaise odeur, sang, urine, muqueuses et substance visqueuse. Ses organes génitaux sont aussi cochons au sens métaphorique : obscènes. Elle est traitée de sale, d’obscène, dans la religion, la pornographie, la philosophie et la majeure partie de la littérature, des arts et de la psychologie. Quand elle n’est pas explicitement calomniée, elle est traitée avec une magnifique condescendance. »

Difficile de discuter. Refuser de le reconnaître ne fait que renforcer la thèse de Dworkin : nous les femmes perdons toute aptitude à la connaissance de soi et à l’honnêteté dans les rapports sexuels car, dans la mesure où nous nous résignons à y prendre plaisir dans les conditions actuelles, notre cerveau est réduit en bouillie. Dans sa vision de la psychologie, la femme se transforme en vautour du sexe, qui désire sensualité et tendresse mais se contente d’être « possédée et baisée », ersatz de l’affection et de l’approbation physique qu’elle implore des hommes. Nous, les femmes, avons besoin de l’assentiment masculin pour pouvoir survivre dans notre enveloppe charnelle, et nous la recherchons dans la sexualité. Pour l’obtenir, nous devons nous conformer aux goûts des hommes, sur le plan de « la morphologie et du comportement ». Au regard de la quantité de temps, d’énergie et d’argent investie par tant d’hétérosexuelles pour avoir et conserver tout le sex-appeal possible, il est une fois de plus difficile de discuter. La connaissance de soi est peut-être le moyen de réellement connaître un amant pendant un rapport – la seule chose qui puisse rendre la passion personnelle plutôt qu’interchangeable –, mais l’atteindre est impossible aux femmes car, pour prendre part à un coït, il faut d’abord érotiser « l’impuissance et l’autodestruction ». Si l’argument vous paraît tautologique, c’est que vous avez tout compris : le sexe est un tourbillon, un abîme, un gouffre.

Le thème sur lequel Dworkin peine à convaincre est le plaisir, pratiquement absent de son œuvre, sauf sous forme de fausse conscience. Elle est nettement plus stimulée par la violence, qui devient le paradigme de toute la sexualité hétérosexuelle. Si une femme tente de tirer du plaisir de ces expériences, c’est de la collaboration ; prendre l’initiative d’un rapport, c’est prendre l’initiative de sa propre dégradation. L’index du livre ne comporte pas d’entrée pour le mot « plaisir », alors que l’on trouve « Acte sexuel : aversion pour » et « Acte sexuel : sert à exprimer la haine ». Il faut attendre la page 158 pour voir mentionné l’orgasme – ou, plus exactement, son absence, Dworkin citant les données de Shere Hite selon lesquelles sept femmes sur dix n’atteignent pas l’orgasme lors d’un coït (3). Un résultat qui la satisfait. Quelle femme pourrait trouver du plaisir dans ces conditions, qui nous transforment en objets, l’homme étant incapable de baiser une égale ? Qui, hormis les collaboratrices et les dupes ?

Oui, Dworkin se lit comme un dinosaure déboulant en cette époque de fringant postféminisme pro-sexe [lire « Le féminisme malade de ses filles », Books, n° 24, juillet-août 2011]. La colère féministe n’est pas précisément à la mode ces temps-ci : de nos jours, les femmes intériorisent simplement leur colère, ou râlent contre un homme en particulier, le plus souvent leur pauvre mari ou petit ami. Néanmoins, l’idée selon laquelle le sexe nuit à la femme continue à s’insinuer dans notre culture avec une insistance bien intentionnée – c’est-à-dire sans le féminisme ni l’amusante grandiloquence rhétorique de Dworkin. Prenez deux livres récents et assez proches : « Sans attache. Comment les jeunes femmes recherchent le sexe, diffèrent l’amour et perdent sur les deux tableaux », de Laura Sessions Stepp (4), et « Les filles se calment. Des jeunes femmes revendiquent à nouveau le respect de soi et découvrent que ce n’est pas si mal d’être sages », de Wendy Shalit (5). Le sous-titre nous apprend à peu près tout ce qu’il faut savoir, chacun de ces livres n’ayant qu’une idée à exprimer (à marteler, en fait) : « coucher avec » a remplacé « sortir avec », et cela fait du mal aux jeunes femmes (Stepp) ; le déclin de la pudeur est à l’origine de la plupart des maux sociaux, et cela fait du mal aux jeunes femmes (Shalit). La mauvaise nouvelle, c’est que les Américaines d’aujourd’hui couchent trop ; la bonne, c’est au moins qu’elles n’y prennent pas plaisir – même si, selon Stepp, elles sont généralement trop bourrées sur le moment pour s’en souvenir. La jeune génération est faite d’hédonistes effrénées, mais c’est l’hédonisme moins le plaisir.

 

Valeurs traditionnelles

Si l’expérimentation sexuelle a jamais fait autre chose que briser le cœur des femmes, si le plaisir fut naguère un slogan politique et pas seulement un synonyme d’autodestruction – Stepp et Shalit veulent mettre les points sur les i. Autrement dit, ces ouvrages lancent une attaque de pure forme contre les héritages des années 1960 et 1970 – la libération sexuelle et le féminisme –, sous couvert de conseils aux jeunes. (Première leçon : revenez aux valeurs traditionnelles… sinon gare !) Divers registres de preuve sont présentés à l’appui de leur cause respective : Laura Sessions Stepp a suivi trois groupes de femmes pendant un an (des lycéennes de la région de Washington et des étudiantes des universités Duke et George Washington). D’après ses recherches, ces jeunes filles pensent à tort qu’elles peuvent avoir des relations sexuelles à leurs conditions, coucher et partir à leur gré, et considèrent que cela les émancipe. Maltraiter les garçons les libère tout particulièrement : elles prennent un grand plaisir à s’en servir cyniquement, comme il a pu arriver aux garçons de le faire. Que les filles de son enquête disent avoir le sentiment de maîtriser la situation, réussissent et s’expriment bien a peu d’importance aux yeux de Stepp : elles ne savent pas ce qu’elles ressentent, affirme-t-elle, ignorent qu’elles se font durablement du mal ou qu’elles gagneraient à rechercher une relation sérieuse, car le sexe devrait aller avec l’engagement. (Ce « devrait » revient souvent, ce qui me rappelle l’un de mes vieux professeurs aux beaux-arts qui disait « la devraitude est de la merditude ».) Mais les jeunes filles que Stepp interroge ne semblent guère capables de construire une vraie relation : elles sont immatures et égocentriques ; quand il leur arrive d’avoir un petit ami, elles rompent invariablement pour des broutilles. L’auteure aimerait que ses sujets aient une connaissance de soi approfondie et les valeurs bien établies d’une journaliste d’une cinquantaine d’années, ce qui semble être un cas de suridentification aiguë.

Shalit est d’accord avec pratiquement tout cela, mais elle chasse du plus gros gibier, et d’abord la sursaturation érotique de la société moderne. Le sexe étant effectivement partout, sa démarche est nécessairement dispersée. Elle téléphone à une responsable de NOW [National Organization for Women, la principale association de femmes aux États-Unis] et tente d’obtenir qu’elle condamne la nouvelle génération ; elle rencontre des étudiantes qui font campagne pour la chasteté ; elle se rend incognito à une « soirée câlins » où les participants paient jusqu’à 1 000 dollars pour se mettre en pyjama et… se faire des câlins (sans rien de sexuel, même si Shalit a des doutes). Et l’auteure donne bien d’autres exemples des errements de la vie moderne, depuis les blogs jusqu’aux prises de vue impudiques de l’émission « Ce qu’il ne faut pas porter » (où l’on transforme votre garde-robe), en passant par l’éducation sexuelle, les étudiantes qui vont en cours en pyjama, le tout agrégé dans un argumentaire étouffe-chrétien.

 

Arguments hystériques

Ni Stepp ni Shalit ne veulent paraître véritablement anti-sexe ; toutes deux insistent bien sur le fait qu’elles ne sont pas prudes et qu’elles aiment la chose, du moins dans de bonnes conditions. Chacune présuppose que son propre mariage est le modèle auquel la plus jeune génération devrait aspirer mais qu’elle n’atteindra jamais en couchant à droite et à gauche. (Suivant la loi juive orthodoxe, Shalit et son mari ne se sont pas touchés avant la cérémonie.) Les deux auteures craignent que le sexe sans attache ne perde de sa force et de son mystère, qu’il ne devienne ennuyeux. Dworkin, en son temps, était moins sûre que le mariage fût la solution aux problèmes des femmes, face à la « terrible réalité de la domination sexuelle masculine : le coït, l’ennui, l’abandon ». Stepp et Shalit semblent penser que la lassitude au lit ne concerne que celles qui ont des rapports occasionnels… mais que font-elles de l’ennui de la sexualité conjugale ? (À sa décharge, Stepp met l’accent sur l’amour et l’engagement plus que sur le mariage en soi.) Toutes deux pensent qu’il devrait être plus difficile pour les hommes d’avoir des rapports, que c’est aux femmes de leur apprendre à mieux se comporter, et que si trop de filles couchent, ce n’est pas juste pour celles qui ne le font pas. Si toutes les autres se vendent à vil prix, comment une fille plus chère pourra-t-elle rester sur le marché ?

Tout cela est tellement connu que c’en est déprimant. De même la litanie des maux qu’entraîne, nous dit-on, le sexe sans attache. Stepp et Shalit savent bien jouer la carte de la peur : à elles deux, elles réussissent à évoquer l’anorexie, la dépression, le suicide, l’automutilation, une vie creuse faite de carriérisme et de célibat, les MST (naturellement), sans oublier les violeurs et les tueurs en série repérant leurs victimes grâce aux photos de filles en tenue légère sur MySpace.com (c’est de Shalit). Les raisonnements monocausaux (les rapports occasionnels entraînent X) le cèdent aux arguments hystériques (le croque-mitaine vous attrapera). Mais pourquoi donc le sexe engendre-t-il, seul, ces arguments hystériques sur le risque, quand d’autres dangers passent comme une lettre à la poste ? La plupart d’entre nous conviendraient que les accidents de la route sont liés à l’automobile, que rouler comporte des risques, mais personne ne suggère que les femmes arrêtent de conduire. Il n’est peut-être pas possible de répondre à cette question : Freud a commencé par essayer de déchiffrer les mystères de l’hystérie féminine et a fini par pondre vingt-quatre tomes sur le sujet. L’hystérie est un dibbouk, un démon logé dans le corps, qui saute d’une génération à l’autre sous des apparences légèrement différentes, échappant à l’esclavage de la raison. Dworkin aussi avait ses peurs féminines, même si elle, au moins, ne colportait pas la vieille idée selon laquelle tout était mieux avant.

Somme toute, si je devais voter pour une alarmiste, ce serait pour elle, la provocatrice radicale, plutôt que pour ces tantines pétries de bonnes intentions. Le nouvel alarmisme est si tiède comparé à l’ancien. Dworkin trouvait le sexe tragique et répugnant, mais elle ne tentait pas de pondre une génération de jeunes filles sages – même si elle ne supportait pas non plus l’expérimentation sexuelle et avait trop d’aversion envers les hommes (et le sexe) pour reconnaître que les gentilles filles étouffées par le conformisme ont toujours recherché la liberté dont elles étaient avides en essayant d’agir comme des hommes, qu’il s’agisse de faire carrière, de vivre l’aventure (de Jeanne d’Arc à Amelia Earhart, pionnière de l’aviation), ou de coucher avec n’importe qui. Imiter les garçons ne va évidemment pas sans problèmes. Les hommes non plus n’ont pas tout compris – à part ne pas acheter de livres leur disant d’avoir moins de relations sexuelles, ce qui explique peut-être pourquoi personne n’en écrit.

Il existe autant de façons d’évaluer les différences entre les sexes qu’il existe d’usages de ces récits. Prenez la version qui veut que la sexualité fait plus de mal aux femmes qu’aux hommes. Pour Dworkin, la propension à la souffrance commence avec l’anatomie : « Les femmes sont terriblement vulnérables lors du rapport sexuel en raison de la nature de l’acte : entrée, pénétration, occupation. » D’évidence, Stepp et Shalit ne peuvent pas la suivre. Elles attachent autant d’importance à la fragilité féminine, mais accuser le coït lui-même impliquerait les rapports conjugaux, censés récompenser la vertu dans leur version de l’histoire. De plus, Dworkin pensait que le féminisme était la solution à cette vulnérabilité. Cela, aussi, est inacceptable. Pour Stepp et Shalit, le féminisme était le problème : ce sont les militantes qui persuadaient les filles de coucher à droite et à gauche. (Elles ne semblent pas avoir entendu parler d’Andrea Dworkin : féministe connue, pas vraiment apôtre de la libération sexuelle.) Mais dans ce cas, il faut d’évidence une autre solution, et c’est – roulement de tambour, s’il vous plaît ! – les hommes : trouver un garçon pour vous aimer et vous épouser. Ceci nous est présenté comme une idée nouvelle.

Puisque la gent masculine est la solution plutôt que le problème, il faut un nouveau coupable. Il se trouve que la responsabilité d’une sexualité non satisfaisante est attribuée à… – nouveau roulement de tambour, s’il vous plaît – la mère ! Je trouve cela réconfortant. À mon avis, cela faisait bien trop longtemps qu’elle n’avait pas été sur le banc des accusés. Vous vous souvenez quand la mère engendrait un fils homosexuel et provoquait l’autisme ? [Lire le dossier spécial « Tout sur la mère », Books, n°24, juillet-août 2011.] La voici à l’origine du vagabondage sexuel. Du moins la maman féministe, vue à la fois par Stepp et Shalit : elle trimballe des idées archaïques sur la libération, obligeant sa fille à avoir des rapports sexuels sans importance avec une noria de mâles. Pour Stepp, c’est la mère qui force sa fille à devenir une surdouée de la non-relation, se trompant de priorité, accordant plus d’importance à sa carrière qu’à l’amour, tout cela pour réaliser les ambitions contrariées de maman. Mais c’est Shalit qui donne vraiment la fessée à maman, celle en particulier de la génération du baby-boom, qui a appris l’irresponsabilité morale dans les années 1960 et essaie maintenant de la refiler à sa gamine. Elle dépeint la mère comme la reine du sordide, qui photographie son bébé en bikini, vautrée sur un capot de voiture comme une star du X ; organise des rendez-vous entre sa fille et un homme plus âgé quand elle estime le temps venu de perdre sa virginité. Sans nul doute, les animateurs de talk-shows de droite boiront cela comme du petit-lait : la maman américaine enfin montrée comme la prédatrice visqueuse qu’on l’a toujours su être !

 

Blessure freudienne

Heureusement, les filles sont plus intelligentes que ces parents louches. Elles se rebellent, choisissent la virginité, exigent des maillots de bain une pièce. Shalit dit qu’une campagne pour la pudeur est en cours ; elle-même était à ses avant-postes. Oui, c’est elle la vraie rebelle, pas ces pauvres filles ringardes, toutes des conformistes inavouées. De nombreux passages racontent le propre parcours d’obstacles de Shalit en porte-parole de la pudeur, toujours critiquée pour ses opinions outrancières, victime de discrimination à la fac pour avoir protesté contre les toilettes mixtes, désormais lynchée dans les médias par des baby-boomers qui publient des diatribes à son encontre. Les personnes qu’elle veut interroger ne la rappellent pas ; les féministes refusent de répondre à ses questions. C’est elle, la victime ! À l’université, les jeunes transsexuels avaient leur groupe de soutien, mais y en existait-il un pour les chastes ?

Le sexe a une manière bien à lui de se transformer en histoire compliquée. En tout cas, nous aimons produire ce genre d’histoires à son sujet ; lesquelles conditionnent à leur tour notre façon de le ressentir et de le vivre. C’est peut-être un acte privé, mais c’est aussi un acte social : nos façons de baiser sont historiquement contingentes. Pour Andrea Dworkin, c’est là le problème : elle pense que les raisons pour lesquelles les femmes désirent le coït sont infâmes, « pleines de la malveillance rancunière mais soigneusement dissimulée des sans pouvoir ». Stepp et Shalit seraient d’accord sur le fait que les femmes s’illusionnent souvent sur leurs raisons de désirer des rapports sexuels. Mais ce trait leur appartient-il en propre, ou est-ce simplement une caractéristique humaine ? Les gens veulent coucher ensemble – et le font souvent – pour des motifs troubles et trompeurs, ou pour des raisons claires qui se révèlent mauvaises. Il y a mille variations sur le thème de l’erreur de jugement. Si les jeunes filles expérimentent des rôles, essaient d’inventer une relation à leur sexualité qui ne soit pas classique, la question est : pourquoi cela provoque-t-il tant d’agitation ? À l’évidence, parce qu’elles rompent avec la vieille histoire de la blessure freudienne, inquiétant ceux qui défendent la féminité traditionnelle. Mais la sexualité féminine a toujours donné lieu à des textes alarmistes ; bien avant le mouvement de libération ou la révolution sexuelle, elle avait quelque chose de scandaleux et de sale [lire « Le bel avenir des “nymphos” »] D’extrêmement fascinant aussi, d’où les tabous, les rites de pureté, l’industrie pornographique… C’est le problème qui engendre la série de solutions qui ne résolvent jamais rien. Mais que ce serait angoissant de le résoudre ! Pas de sonnettes d’alarme à tirer, pas de conseils à prodiguer, pas de jupes sous lesquelles regarder.

 

Cet article est paru dans Harper’s en septembre 2007. Il a été traduit par Béatrice Bocard.