Pour vivre heureux, vivons infidèles !

Lorsque Anthony Weiner, représentant démocrate de l’État de New York, a enfin admis avoir posté sur Twitter une photo de son engin en petite tenue (1), j’ai demandé son sentiment à ma femme, mère de mes trois enfants. Qu’est-ce qui la perturberait le plus ? Apprendre que j’envoie des autoportraits lestes à des inconnues, façon Weiner, ou bien que j’entretiens une vraie liaison ? Elle a réfléchi, grimacé comme si elle venait de mordre dans un citron particulièrement amer, et répondu : « Au moins, avoir une aventure, c’est humain. Mais twitter une photo de son entrejambe, c’est tellement bizarre. »

Pourquoi cette répugnance, que beaucoup d’Américains partagent avec mon épouse ? Cela tient peut-être au caractère particulièrement sordide du scandale Weiner, avec son lot de révélations quotidiennes et de mensonges éhontés qui donnent envie de détourner les yeux. Mais cela tient peut-être aussi au fait qu’il y a là quelque chose non pas de bizarre, mais de terriblement familier. Le désir de sortir de son quotidien monogame, de goûter au frisson de l’interdit, voilà qui doit parler à bien des couples. En flirtant sur Internet et en échangeant des photos érotiques, Weiner a fait ce que nombre d’entre nous pourrions envisager si nous nous sentions seuls tout en étant résolus à ne pas tromper réellement notre conjoint(e). Cela explique en partie le soulagement qui a accompagné sa démission. Le scandale Weiner nous a obligés à nous poser des questions dérangeantes comme : « De quoi suis-je capable ? Et qu’ont fait mes voisins, mes amis ? » Jour après jour, son visage à l’écran nous rappelait comme il est difficile d’être monogame, et invitait à se demander si nos exigences envers l’institution du mariage et envers nous-mêmes ne sont pas irréalistes.

C’est en tout cas ce que pourrait en dire Dan Savage, le plus célèbre chroniqueur sexuel d’Amérique. Depuis vingt ans, il martèle que la monogamie est plus difficile à vivre que nous ne voulons l’admettre, et prône une éthique qui prend davantage en considération la réalité du mariage que son idéal romantique. Dans « Savage Love » – la chronique en forme de courrier des lecteurs qu’il tient dans The Stranger, un hebdomadaire alternatif de Seattle –, il fustige l’obsession américaine de la fidélité absolue. Et propose de lui substituer ce qu’on pourrait appeler la sensibilité du Mâle Gay Américain, en référence à la tolérance de cette communauté pour la pornographie, le fétichisme et les arrangements négociés entre partenaires, depuis la stricte monogamie jusqu’à la permissivité totale.

 

Comme une vieille grand-mère finaude

Savage pense que l’exclusivisme convient à de nombreux couples. Mais il est convaincu que notre discours sur le sujet, et sur la sexualité en général, est malhonnête. De même que certains ont besoin de draguer, de se faire fouetter ou d’avoir des amants des deux sexes, d’autres ont besoin de plusieurs partenaires, explique-t-il. Nous ne pouvons maîtriser nos fantasmes, et nous ne devrions pas mentir à ce sujet. Parler ouvertement de ses désirs permet à certains couples d’éviter les liaisons extraconjugales ; et le dialogue peut en amener d’autres à avoir des aventures, mais avec l’accord du conjoint. Dans les deux cas, la sincérité est la meilleure stratégie.

Il est risqué, pour le défenseur du mariage gay qu’est Savage, de plaider ainsi pour un peu moins de fidélité. En alimentant le cliché de l’homo assoiffé de sexe, son discours donne du grain à moudre à ceux – religieux ou non – pour qui le foyer homoparental ne sera jamais une vraie famille. Mais pour Savage, considérer la fidélité – plutôt que l’honnêteté, l’épanouissement ou le plaisir – comme le principal critère de réussite d’une union, hétérosexuelle ou non, génère des attentes irréalistes. Et cela détruit plus de familles que cela n’en sauve. Savage a 47 ans. Sa chronique est publiée depuis 1991 dans The Stranger, et reproduite dans une cinquantaine d’autres journaux. Son ton me fait irrésistiblement penser à celui d’une vieille grand-mère finaude, portée sur la chose mais qui ne rigole pas pour autant avec la morale. Fils d’un père policier et d’une mère au foyer, Savage a grandi dans une famille nombreuse de la communauté irlandaise de Chicago. Il a fréquenté l’école catholique, et ses articles portent la trace de la rigueur de l’Église, comme en témoigne son intolérance à l’égard de tout ce qui peut menacer la famille nucléaire stable. Savage n’est pas pratiquant, mais il reste imprégné de culture catholique. Une émission de radio diffuse depuis quinze ans les monologues qu’il consacre à son propre foyer. Ces propos ont ceci de commun avec les homélies de son enfance qu’il s’agit de fables morales faciles à digérer. Un didactisme particulièrement présent dans les passages où il est question de DJ (le fils adopté avec son mari Terry Miller) ou dans le texte consacré à sa mère qui, sur son lit de mort, lui a dit aimer Terry « comme sa propre fille ». Il anime aussi le projet « It Gets Better » (« Ça s’arrange »), la grande contribution de Savage aux valeurs familiales. En septembre 2010, réagissant à une série de suicides d’adolescents persécutés en raison de leur homosexualité, réelle ou supposée, Savage a convaincu le très discret Miller (épousé en 2005 à Vancouver) de tourner un film où chacun raconte comment les choses se sont améliorées pour lui après le lycée. Face à la caméra, ils parlent de leur rencontre, de la parentalité et de la compréhension de leurs deux familles. « Notre vie commune est vraiment formidable », conclut Miller. Et Savage d’ajouter : « Vous aussi, vous pouvez avoir une vie formidable. » Deux mois après la mise en ligne de cette vidéo, dix mille autres avaient été réalisées sur le même mode par des personnes témoignant du même type d’expérience. Le livre qui en a été tiré est un bestseller.

L’ensemble de l’opération « It Gets Better » est un hymne à la famille : la promesse faite aux jeunes gays que, s’ils parviennent à surmonter les brimades, ils pourront avoir un conjoint et des enfants. Avec Savage, le but est toujours, pour les homos comme pour les hétéros, de pouvoir fonder un foyer solide. N’étaient ses incorrigibles blasphèmes, ses odes à la famille paraîtraient droit sorties d’un dépliant de la droite chrétienne.

Comment, dans ces conditions, Savage peut-il afficher son scepticisme à l’égard de la monogamie ? Précisément parce que, à ses yeux, l’absence d’épanouissement sexuel menace les couples d’éclatement. C’est pour le bien du ménage – et pas seulement celui des orgasmes – qu’il a imaginé son célèbre acronyme « G.G.G. », pour « Good, Giving and Game », désignant les trois qualités cardinales de l’amoureux : être un bon coup, généreux et prêt à tout essayer. Et si les amants ne peuvent satisfaire tous leurs désirs réciproques, il peut être conseillé de sortir des limites du mariage, si tel est le prix de son bon fonctionnement.

 

Voir sa femme coucher avec un autre

Savage n’est pas partisan du nomadisme érotique à tous crins. Ses critiques à l’encontre de la culture du sexe anonyme et des saunas homos ont même été considérées comme les signes d’un conservatisme caché. Il ne pense pas non plus que la monogamie soit nocive à tous les couples, ni même à la majorité d’entre eux. Mais il estime qu’une éthique sexuelle plus réaliste devrait valoriser l’honnêteté et un minimum de souplesse, voire, si nécessaire, sacrifier le principe de la fidélité absolue. « L’erreur des hétéros a été d’imposer la monogamie aux hommes, explique-t-il. Traditionnellement, ils avaient des concubines, des maîtresses, et pouvaient aller voir des prostituées… Jusqu’à ce qu’on décide que le mariage devait être égalitaire et juste. » Plutôt que d’octroyer aux femmes « la liberté, la permissivité, et cette soupape de décompression dont avaient toujours joui les hommes », la révolution féministe a imposé à ceux-ci les mêmes limites qu’à celles-là. « Ce fut un désastre pour le mariage. »

Pour Savage, il n’existe pas de « modèle standard » en matière de non-monogamie. « Les couples sur le point de se jurer fidélité, confie-t-il, doivent regarder les naufrages alentour et discuter de ce que signifierait pour eux un adultère. Au minimum, ils doivent se promettre de surmonter la crise, d’accorder plus d’importance à la relation elle-même qu’à l’exclusivité sexuelle, qui n’en est qu’une facette. »

Non que la prise en compte des désirs de chacun simplifie toujours les choses. Un lecteur de Savage lui a récemment écrit qu’il pensait prendre du plaisir à regarder sa femme coucher avec un autre, et ce fut le cas… jusqu’à la pénétration vaginale. Quelque chose s’est alors produit : « C’était comme si mon âme aspirait tout l’air de la pièce. » Savage lui a fait cette réponse pragmatique : « Si un acte sexuel – la pénétration, par exemple – a une grande valeur symbolique à vos yeux ou à ceux de votre partenaire, mieux vaut peut-être le retirer de la carte. » Savage prône en somme une redéfinition intelligente des frontières.

Mais, pour la plupart des gens, le sexe ne peut être aussi transactionnel, tant il est lié à nos besoins affectifs : sentir qu’on excite son partenaire comme personne, qu’on compte plus que tout à ses yeux. Est-il possible d’assouvir nos désirs de façon raisonnable, comme le préconise Savage, tout en préservant cet équilibre particulier dont le mariage ou l’union durable sont censés être les garants ? Connaissons-nous suffisamment bien les ressorts de notre relation pour nous en affranchir ?

Les ménages non monogames ont toujours existé. En 2001, un article du Journal of Family Psychology affirmait que « l’infidélité se produit au sein d’une minorité non négligeable de mariages américains ». Et les auteurs jugeaient prudentes les estimations selon lesquelles « 20 à 25 % des Américains tromperont un jour leur conjoint ». D’après un sondage de 2010, 14 % des femmes et 20 % des hommes mariés ou l’ayant été reconnaissent avoir eu une aventure.

Mais il n’existe aucun consensus sur le degré de franchise qui sied aux conjoints sur cette réalité. Certains sont nostalgiques de l’hypocrisie d’antan, de la loi du silence, et de ces maîtresses que les hommes entretenaient discrètement. Savage, lui, soutient que jouer cartes sur table relève du simple bon sens. Le fait de discuter des écueils de la fidélité peut à ses yeux en faciliter l’exercice notamment parce que cela rappelle la nécessité des trois « G ». Une conversation sans détour sur ce qui pourrait pousser l’un ou l’autre à aller voir ailleurs aide les couples à trouver des façons de se satisfaire mutuellement. Si je promets à mon épouse de ne jamais au grand jamais la tromper, nous pourrons rester là, à nous regarder dans le blanc des yeux (sans que cela empêche nos esprits de folâtrer). Mais si je lui dis « je me sens frustré depuis quelque temps parce que je rêve en secret d’échanger des photos cochonnes avec une femme », peut-être ma compagne m’enverra-t-elle des messages coquins… Ce qui préservera le caractère monogame de notre union. « Si le but est pour vous de rester fidèle et de ne compter que sur une seule personne pour satisfaire tous vos désirs, alors chaque membre du couple doit être la putain de l’autre, écrit Savage. Vous devez être prêts à tout. »

 

Un équilibre précaire

Cette approche est intuitivement séduisante : la culture américaine valorise énormément la sincérité, ou du moins les aveux sur le mode de la thérapie ou de la confession. Puisqu’on nous recommande de dire tout ce que nous avons sur le cœur, pourquoi ne pas en faire autant sur les sujets sexuels ? Pourquoi ne pas confier tous nos fantasmes à notre conjoint, même s’ils impliquent une tierce personne ? Mon sentiment est qu’un tel degré de franchise convient surtout aux couples déjà solides. Là où il y a de l’amour, de l’égalité et aucun antécédent de trahison, il ne paraît pas si risqué de demander la permission d’avoir une aventure. Soit l’autre accepte et la passade n’aura, on l’espère, que des conséquences positives ; soit il ou elle refuse et l’histoire continuera avec, peut-être, une pointe de déception d’un côté et de méfiance de l’autre. Voilà pour le schéma idéal. Mais l’aveu peut aussi compromettre l’équilibre du mariage.

Les mots portent et la plupart des couples, conscients que la jalousie existe et peut assaillir n’importe qui, ont choisi tacitement le silence. Pas seulement au sujet du sexe, d’ailleurs : dans certains couples, on peut parler du style vestimentaire de chacun, de goûts culinaires ou cinématographiques ; dans d’autres pas. Que ma femme m’avoue qu’elle trouve un autre homme sexy ne me pose aucun problème. Mais j’ai mis longtemps pour accepter ses remarques sur mes textes. Nous avons tous nos hantises, mais l’une des plus répandues est la peur de ne pas être tout pour notre partenaire – la peur, en d’autres termes, qu’il ou elle puisse trouver mieux ailleurs. C’est la peur d’être seul.

Lorsqu’un couple connaît des difficultés et que l’un des partenaires sent la menace imminente de la solitude, la demande faite par l’autre d’avoir une aventure n’a rien d’anodin. Si vous redoutez que votre conjoint(e) vous quitte, il se peut que vous consentiez à ses escapades, en sachant que cela va profondément vous blesser. « Le problème, c’est que, dans nombre de ces unions, seul l’un des deux aspire à l’infidélité. L’autre l’accepte de crainte d’être quitté(e) », explique Janis Abrahms Spring, psychologue spécialiste des thérapies de couple, dont le livre After the Affair (« Après la liaison ») traite de ménages que l’infidélité a gravement abîmés.

Spring convainc lorsqu’elle rappelle que l’honnêteté absolue n’existe sans doute pas : même lorsque nous pensons accepter avec enthousiasme une requête, nous pouvons nous tromper sur notre propre compte. Et cela vaut aussi pour les pratiques sexuelles au sein du mariage. Les féministes sont les critiques les plus virulentes de Savage, jugeant désinvolte son injonction à satisfaire l’autre. « Son discours peut être culpabilisant pour des femmes qui ne partagent pas les envies de leur conjoint, confie Sady Doyle, une blogueuse militante. J’adhère pour ma part au fameux principe des trois “G”, mais je crois qu’il est parfois difficile pour une épouse de dire “non”. Rejeter toute la responsabilité sur la personne qui ne partage pas tel fétichisme ou tel fantasme, en particulier si c’est une femme, c’est reproduire un certain nombre de vieux schémas oppressifs. »

 

Nous ne sommes pas des Inuits

Spring et Doyle font toutes deux allusion à ce fait plus général : dans l’ensemble, hommes et femmes n’ont pas la même conception du sexe. De nombreuses filles peuvent, certes, séparer amour et bagatelle, aimer changer de partenaire et ne pas accorder trop d’importance à une aventure d’une nuit, mais soyons réalistes : cette attitude est plus souvent présente chez les hommes. Les maris adultères sont souvent sincères lorsqu’ils clament au sujet de l’autre amante qu’elle « ne compte pas », que ce n’était qu’une histoire de fesses. Or, du point de vue de Savage, une simple escapade sexuelle est tout à fait acceptable dans la mesure où le conjoint a donné son accord et où elle n’est pas clandestine. Mais pour bien des femmes, et un nombre non négligeable d’hommes, il n’existe pas de « simples histoires de sexe ». Que se passe-t-il si l’un ou l’autre va chercher en dehors du mariage les satisfactions affectives qui accompagnent généralement la sexualité ? Savage a beaucoup moins à offrir dans ce cas. Il ne conseille pas d’avoir des aventures durables, car il doute de la viabilité à long terme des mariages à trois, ou plus (2).

Son éthique de la franchise autorise les couples à aller chercher l’épanouissement là où on ne l’attend pas d’habitude. Pour lui, tout ou presque peut servir à pimenter un mariage. (Il exclut tout de même les excréments, les animaux, l’inceste, les mineurs, les personnes non consentantes, dupées ou mortes.) Dans The Commitment, Savage raconte l’histoire d’un étudiant venu le trouver après une conférence : le jeune homme lui a confié « prendre son pied quand on lui écrase un gâteau sur le visage ». Mais personne ne lui avait jamais fait ce plaisir. « Ça m’a brisé le cœur quand il m’a dit que la seule fois où il en avait parlé à une petite amie, elle s’était empressée de le larguer. Il n’avait ensuite plus jamais osé se confier à qui que ce soit. » Savage a ramené le jeune homme dans sa chambre d’hôtel et lui a écrasé un gâteau sur la tête. À ses yeux, il faut absolument éviter qu’une union solide se brise parce qu’un mari ou une femme n’ose pas dévoiler un fantasme pâtissier. Si l’entartage est ce dont un homme a besoin, alors son épouse « G.G.G. » doit s’exécuter ; si elle ne peut s’y résoudre, alors peut-être devrait-elle l’autoriser à une escapade chocolatée avec une autre. Mais, de grâce, restez ensemble pour les gosses !

Si l’on en croit Savage, d’autres époques et d’autres cultures montrent que les relations non monogames durables sont possibles. Un certain nombre de travaux l’ont récemment rappelé, parmi lesquels Sex at Dawn (« Le sexe aux origines ») de Christopher Ryan et Cacilda Jethá, et Marriage. A History (« Une histoire du mariage ») de Stephanie Coontz (3). Comme Savage, Coontz constate que « des couples solides finissent souvent par se séparer à cause d’un écart ou d’une aventure sans importance ». Mais elle ajoute que nous sommes dans une certaine mesure prisonniers de notre culture. C’est une chose pour un Inuit d’avoir une « épouse temporaire » avec qui il part en voyage, pendant que les autres femmes restent à la maison ou, pour les Indiennes Baris du Venezuela, de coucher pendant leur grossesse avec plusieurs hommes, tous considérés comme responsables de l’enfant à naître. C’en est une autre dans les sociétés occidentales. « Je pense qu’il est possible de former des unions longues tout en acceptant l’infidélité et en minimisant la jalousie, explique Coontz. Mais cela se produit généralement dans des sociétés où l’amitié et la parenté ont autant d’importance, sur le plan affectif, que les relations amoureuses. »

 

Le modèle homosexuel

La même Coontz raconte que les Américains du XVIIIe siècle pouvaient tout à fait discuter de leur maîtresse avec les frères de leurs épouses, ou leur confier avoir contracté la syphilis avec une prostituée. Les hommes compre­naient et admettaient cette prérogative masculine, même lorsqu’elle s’exerçait aux dépens de leur propre sœur. Ce n’est qu’à partir du XXe siècle que les Américains conçurent le mariage comme une union dans laquelle chaque partenaire doit subvenir à tous les besoins – sexuels, affectifs et matériels – de l’autre. Mais quand on compte sur son compagnon pour tout, le moindre signe de trahison devient terrifiant. « Nous accordons une telle importance à la relation de couple qu’il est impossible à la plupart des gens de supporter l’insécurité inhérente au fait d’autoriser son partenaire à avoir des aventures », explique Coontz.

Il existe, aux États-Unis, une communauté qui pratique la non-monogamie et l’union égalitaire : les nombreux gays vivant en couple. D’après une étude de 2010, la moitié des ménages d’hommes de la baie de San Francisco ont des relations sexuelles en dehors de l’union, avec l’assentiment de leur partenaire. Mais il n’est pas certain que ce mode de vie, exemplaire aux yeux de Savage, survivra à l’avènement de l’égalité pour les homos. Si ces derniers ont historiquement fait peu de cas de la fidélité, c’est en partie parce que le couple gay était inconcevable aux yeux de la société. Mais aujourd’hui qu’ils intègrent le modèle conjugal traditionnel, ils pourraient bien perdre les solides réseaux d’amitié qui leur ont souvent servi de substitut à la famille – ces réseaux mêmes qui contribuent selon Coontz à rendre l’infidélité moins menaçante.

Judith Stacey, une sociologue de l’université de New York qui a enquêté sur les compromis amoureux chez les gays, pense que, dans l’ensemble, les homosexuels continueront d’être moins attachés à l’exclusivisme que la moyenne. Mais la polygamie n’est pas plus que la monogamie la condition naturelle du genre humain. « Il n’existe pas de modèle bon pour tous ; et la question ne se résume pas à des différences entre hommes et femmes ou entre homos et hétéros, explique-t-elle. La fidélité n’est pas plus normale que son contraire. Ce qui est naturel, c’est la variété. Je pense que la monogamie est cruciale pour certains couples, et ne convient pas du tout à d’autres. » Toute relation satisfaisante ne présuppose pas la fidélité, mais toutes exigent ce que Stacey appelle de l’intégrité : « J’entends par là que nous ne devrions pas faire de la monogamie une norme supérieure aux autres. Chaque couple devrait pouvoir décider librement des engagements qu’il souhaite prendre, les règles pouvant varier du “motus et bouche cousue” à la transparence totale. »

Stacey est d’accord avec Savage pour dire que la loyauté sied à de nombreuses unions. Ce que l’un et l’autre valorisent, c’est la possibilité de choisir, non telle ou telle option en particulier. En tant qu’hétérosexuel monogame, cela me paraît une bonne chose. Si certains couples ont besoin d’une plus grande liberté, ils devraient trouver le courage d’adopter le compromis qui leur convient, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Mais l’union légitime est parfois un moyen d’échapper à l’angoisse du choix. Il existe bien des raisons de se marier. On pourrait toutes les englober sous le terme générique d’« amour », mais soyons plus précis : la trouver ravissante dans sa robe d’été, se fier à son jugement de relectrice, savoir que, le moment venu, elle fera une merveilleuse mère… Mais il y a peut-être une autre raison : la vie était si déroutante avant de la rencontrer. Avec les relations précédentes, on ne savait jamais si l’on était vraiment engagé, qui dirait « je t’aime » en premier, ni à partir de quel moment on pouvait présenter la personne avec qui on sortait le samedi soir comme son ou sa petit(e) ami(e). Le mariage a la vertu de clarifier tout cela : oui, on est engagé, on dit tous les deux « je t’aime », et on se présente comme un couple quand on sort. Simple, non ?

Savage a un côté vieux jeu, aussi ironique que cela puisse sembler aux opposants au mariage gay. Il est persuadé que l’adultère, à l’instar des problèmes d’argent ou de santé, fait partie des épreuves qu’un couple doit se préparer à surmonter : « Étant donné le taux d’infidélité, les personnes qui se marient devraient se jurer que, si cela arrivait, aussi traumatisant que cela puisse être, la relation et le foyer construit pour les enfants passeront avant tout. La norme culturelle devrait être qu’en cas d’incartade le mariage prime sur la fidélité. » Alors, ça s’arrange ? Oui. Mais cela se complique, aussi. Savage nous implore de bien connaître la personne que nous épousons, de bien nous connaître nous-mêmes, et d’anticiper en conséquence. Il voit dans les Américains un peuple compatissant, toujours prêt à pardonner au partenaire adultère. Sauf si c’est le nôtre.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 30 juin 2011. Il a été traduit par Hélène Hiessler.

Mary del Priore : Aux racines de l’érotisme brésilien

 

Mary Del Priore a longtemps enseigné l’histoire à l’université de São Paulo. Elle est l’auteur de vingt-neuf ouvrages, les uns universitaires, les autres de vulgarisation, dont História do Amor no Brasil (« Histoire de l’amour au Brésil ») et História da Criança no Brasil (« Histoire de l’enfant au Brésil »).

 

Pourquoi une « histoire » de la sexualité au Brésil ?

Parce que notre rapport au corps, à la nudité et au sexe a considérablement changé depuis la découverte du Brésil. Aux premiers temps de la colonie, il était coutumier de voir les individus déambuler sans vêtements. « Les Indiens de cette terre vont nus d’ordinaire, et quand ils revêtent quelque habit, c’est selon une mode bien à eux », rapporte le père jésuite Anchieta. « Un jour, ils mettent un bonnet ou un chapeau sur la tête, l’autre ils sortent en chaussures, mais le reste du corps est nu. On les voit se promener ainsi, en simple chapeau, et il leur semble qu’ils sont très élégants. » Il n’était pas rare non plus de voir des gens faire l’amour, déféquer et uriner en public. Dans les témoignages qu’ils ont laissés, les voyageurs étrangers de l’époque décrivent le choc que représentait ce spectacle.

En quoi le Brésil colonial était-il, sur le plan de la sexualité, différent de la métropole ?

Ce sont surtout les similitudes qui frappent. Comme dans l’Europe de la Renaissance, le corps de la femme était diabolisé. Le plaisir féminin était ignoré par la médecine. Pour celles qui voulaient se marier, la virginité était obligatoire. L’adultère féminin était passible de mort et la bigamie était punie de bannissement en Afrique pour les deux sexes. Reste que la colonie brésilienne se distinguait par l’étendue du concubinage avec celles qu’on appelait les « entretenues ». Le lit conjugal était le lieu de la stricte procréation, du simple « trique-trique » dont parle le poète Gregório de Matos : « Le couple ennuyeux / de n’avoir rien qui l’excite / déjà se laisse aller / et après s’être couché / ne fait rien que trique-trique. » Pour le plaisir, les hommes allaient voir ailleurs.

Existait-il des rapports de séduction entre colons et esclaves ?

Les gestes directs et le langage grivois étaient réservés aux Noires et aux mulâtresses, qu’elles soient esclaves ou affranchies. La galanterie et le discours amoureux étaient réservés aux Blanches. La misogynie raciste de la société coloniale faisait des Noires des femmes faciles, objets naturels des bas instincts sexuels, avec lesquelles on pouvait aller droit au but, sans se soucier de délicatesse. Méprisées autant que désirées, elles étaient pour les colons, à l’égal des prostituées : des femmes « faites pour la fornication ». Cette équation entre conditions féminine, raciale et servile a imprégné l’imaginaire brésilien.

À quel degré d’intimité pouvait-on prétendre dans le Brésil colonial ?

L’architecture des maisons pouvait être belle, mais l’intérieur était rarement propre. Jamais on ne jetait d’eau sur les sols. Les fenêtres des chambres n’étaient jamais ouvertes, ni les lits aérés. On évacuait les ordures une fois par semaine seulement. En attendant, il fallait faire avec les pots de chambre, et leurs contenus ! Ce n’était pas des plus propice aux ébats. Dans les milieux populaires, l’intimité était un luxe inaccessible. On dormait dans des hamacs ou sur des nattes. Il n’y avait pas de place pour le lit conjugal. Et puis, n’oublions pas que le savon était un bien rare ! Nombre des demandes de divorce présentées à l’Église font référence aux mauvaises odeurs qui empêchaient l’observance des devoirs conjugaux. À la fin du XVIIIe siècle, on voit ainsi Ana Luísa Meneses, de São Paulo, reprocher à son conjoint de trop mâchonner la chique et d’avoir « une haleine terrible, insupportable à qui devait l’approcher ». Maria Leite Conceição se plaignait, elle, « des pieds et des jambes enflées de son mari […] qui exhalaient une puanteur insoutenable ».

Vous qualifiez par ailleurs le XIXe siècle d’« hypocrite »… 

Le XIXe siècle brésilien s’est ouvert sur un empereur libertin, dom Pedro, qui ne se cachait pas de collectionner les maîtresses, et s’est achevé sur les froides théories hygiénistes qui ont instauré une éthique des bons et des mauvais comportements sexuels. Ce fut aussi le siècle des maisons closes, qui consacra la division entre le sexe légitime dans le mariage et le sexe illicite des relations adultérines ou des bordels.

Ne se passait-il donc rien dans la chambre à coucher de nos aïeux ?

Il semble bien que la pudibonderie ait régné sur le lit conjugal. On ne faisait pratiquement jamais l’amour nus, entre mari et femme : les pantalons de corps et autres combinaisons avaient des trous au niveau du pénis et du vagin. C’est au XXe siècle seulement que la nudité s’est banalisée. Avant, elle était associée à la prostitution. On pratiquait surtout la position dite « du missionnaire » et celle dite « de la levrette », toutes deux recommandées pour la procréation. Les médecins conseillaient aux hommes une gestion parcimonieuse de leur semence et prônaient la brièveté des rapports.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira

Le nouvel âge d’or des concubines

L’été dernier, lors d’un dîner à Pékin, mon vieil ami Tang est arrivé en compagnie d’un petit bout de fille au teint pâle, vêtue d’un jean de marque et de talons aiguilles, qu’il nous a présentée comme sa petite amie. Aucun des six convives déjà installés autour d’une table du restaurant chic des Trois Hommes du Guizhou n’a sourcillé, bien que Tang soit marié, père de deux enfants – et que nous connaissions tous sa femme. En Chine, se rendre à un dîner en compagnie d’une maîtresse n’appelle aucun commentaire, surtout dans un établissement branché et onéreux comme celui-ci, où seuls les riches peuvent payer l’addition. Notre table était couverte de mets fabuleux : nouilles translucides agrémentées de ciboule et de piment, poisson aux épices baignant dans un bouillon au gingembre, tendres carrés de porc. La petite amie de Tang a saisi ses baguettes et détaché de l’os un petit morceau de viande.

J’ai vécu six ans en Chine dans les années 1990 et je m’y rends, depuis, deux fois par an. Quand j’ai demandé à la jeune femme ce qu’elle faisait dans la vie, je savais la question trop directe. Mais je l’ai posée chaleureusement, et en chinois, mon but n’étant pas de l’embarrasser, mais de l’intégrer à la conversation. Elle n’a pas paru s’en formaliser.

« Elle est animatrice télé, a répondu Tang, ça marche fort pour elle ! » Il a passé son bras autour des épaules de sa dulcinée. Et la jeune femme a souri d’une manière laissant penser qu’elle était à la fois éprise de Tang et amusée par lui.

« À quoi bon travailler ?, a plaisanté un de nos amis. Tang n’a pas les moyens de vous offrir un appartement ? »

« Cela ne ferait-il pas de vous une ernai ? », ai-je demandé, espérant qu’on mettrait pareille audace sur le compte de ma naïveté d’étrangère. Les hommes m’ont tous regardée, horrifiés. La petite amie de Tang a souri d’une manière un peu forcée. « Votre chinois est excellent », a-t-elle remarqué, paraissant surprise que je connaisse ce mot.

 

Talons aiguilles, diamants et iPod

Mais tous ceux qui ont vécu en Chine maîtrisent l’expression « deuxième épouse ». Et la plupart des gens connaissent personnellement au moins une ernai, version moderne des concubines. Leur présence est parfaitement familière. Ces femmes entretenues vivent dans des appartements de grand standing, couvertes de cadeaux par des amants mariés – des hommes d’affaires et des hauts fonctionnaires qui se rendent souvent à l’étranger, mais aussi, de plus en plus, des hommes de tous les milieux. Celles qui réussissent le mieux sont à leur manière des entrepreneurs, qui mettent délicieusement en valeur tout ce qu’offre la Chine nouvelle : authentiques escarpins à talons aiguilles Prada, diamants, iPod et villas somptueuses. Elles s’entraînent dans les clubs de fitness les plus tape-à-l’œil, conduisent des Mini, des BMW et des Audi, et transportent leurs bichons dans des sacs à main Gucci. Elles ont pour modèles des personnages plus fascinants que la plupart des carriéristes : de la quatrième épouse de Mao Zedong, Mme Jiang Qing, au magnifique personnage joué par l’actrice Gong Li dans le film de Zhang Yimou, Épouses et Concubines.

Cependant, comme toutes les femmes qui font commerce de leur corps à travers le monde, les ernai n’échappent pas aux sévices et n’ont ni diplôme, ni carrière, ni le moindre plan B pour se protéger, alors qu’elles sont souvent délaissées passé la trentaine. Officiellement proscrites, elles sont en réalité exhibées, à la fois socialement célébrées et réprouvées, comme les concubines l’ont toujours été. Les hommes qui entretiennent des ernai y trouvent à la fois une prestation de service et une source de respectabilité. Le style de vie d’une seconde épouse reflète le pouvoir d’achat de son maître. Sa beauté est l’indice de son bon goût, et elle joue un rôle à la fois public et privé.

C’est en 1978 que Deng Xiaoping, l’ancien dirigeant de fait de la République populaire, a lancé sa fameuse formule « Enrichissez-vous ! ». Depuis, la globalisation a hissé les villes et les citoyens chinois aux tout premiers rangs de la richesse mondiale. Mais la majeure partie de la population reste pauvre et, comme dans tous les pays rejoignant rapidement le club des nations développées, les bouleversements idéologiques, sociaux et économiques ont eu un prix. À commencer par l’écart de revenus dangereusement croissant, qui fragilise particulièrement les femmes.

De même que les habitants du pays figurent à la fois parmi les plus pauvres et les plus riches du monde, les filles qui peuplent le florissant secteur de la prostitution couvrent l’ensemble de l’échelle sociale, de l’opulence éblouissante à la misère crasse. Avec un curieux système urbain à deux vitesses, qui prive la population venue des campagnes de toute aide en matière de logement comme en matière de santé et d’éducation, tout un peuple de femmes est abandonné à lui-même. Dans le même temps, d’innombrables entrepreneurs aspirent à devenir le prochain millionnaire chinois, les chanteurs à devenir la nouvelle idole et les beautés du pays à devenir des stars de cinéma. Comment s’étonner, dans ces conditions, de voir l’industrie du sexe mettre en avant le statut de seconde épouse comme son acmé ?

Selon Yingying Huang, directeur adjoint de l’Institut de la sexualité et du genre, à l’Université du peuple de Pékin, le secteur est structuré par une hiérarchie complexe, qui emprunte à la tradition mais reflète aussi la société chinoise contemporaine : « Au bas de l’échelle, il y a celles qui travaillent dans la rue. Viennent ensuite les ouvrières, qui ont un autre emploi, mais se prostituent occasionnellement pour gagner un peu plus d’argent. Puis on trouve les hôtesses des salons de massage bas de gamme, un peu au-dessus celles des karaokés, un peu au-dessus encore les filles des bars de luxe. Enfin, tout en haut, il y a les ernai, la crème de la crème. Parfois, leur travail a un peu à voir avec l’amour, mais elles reçoivent aussi des cadeaux et se font payer. »

En d’autres termes, les ernai relèvent à la fois de la séduction et de la relation d’affaires. Si une femme reçoit uniquement des présents, elle peut n’être qu’une maîtresse, mais s’ils lui sont offerts immédiatement après une prestation, elle est déjà à moitié une ernai. Si de l’argent liquide change de mains, elle en est tout à fait une. On s’en doute, les frontières ne sont pas toujours claires. Certaines femmes, dit Huang, font cela uniquement par intérêt, d’autres par amour, et la plupart sont motivées par un mélange des deux.

Notre dîner aux Trois Hommes du Guizhou s’est achevé peu après le départ de Tang, appelé par « d’autres affaires », qui nous a confié son amie présentatrice. Nous sommes allées toutes les deux dans un salon de manucure-pédicure ouvert la nuit, où elle s’est fait poser des ongles artificiels bleus, et nous avons discuté des ernai. On trouve, entre autres variétés, l’ernai moyenne, l’ernai étudiante, l’ernai russe, l’ernai prima donna et l’ernai bon marché. Un Européen travaillant dans le luxe m’avait également parlé de cette dernière catégorie, en m’expliquant avec force détails que les ernai de Shanghai (comme la petite amie de Tang, sans aucun doute) étaient « chères » et d’un « entretien coûteux ». Les filles des campagnes, en comparaison, pouvaient être « acquises à peu de frais », logées dans des asiles de nuit pour 100 yuans [11,50 euros] la semaine – exactement le prix d’une manucure.

En fait, certaines secondes épouses sont un accessoire pratique en plus d’être un accessoire de luxe. Ainsi, un grand nombre d’hommes d’affaires astreints à de fréquents déplacements entretiennent des ernai plus modestes dans des villes comme Guangzhou ou Shenzhen, en partie parce qu’être reçu et servi par elles revient moins cher que de vivre à l’hôtel ou de louer un appartement en recrutant du personnel. En ville, les ernai constituent aussi une main-d’œuvre toute trouvée pour faire des petites courses, comme payer les factures de téléphone, acheter des billets d’avion ou des cadeaux d’affaires.

J’ai demandé un jour à l’un de mes amis pourquoi il restait marié alors qu’il reconnaissait préférer sa maîtresse à sa femme. « Par commodité », m’a-t-il répondu tranquillement. Leurs parents à tous deux avaient trouvé le bonheur dans le mariage ; ils y trouvaient quant à eux sécurité et confort. Pour l’amour, ils allaient voir ailleurs.

 

Frivolités féodales

En Chine, le mariage est historiquement une affaire de famille, et il existe plusieurs versions du mariage réussi, certaines plus contractuelles qu’affectives. Les épouses multiples abondent dans l’histoire et la littérature du pays – les exemples les plus spectaculaires étant les empereurs Kangxi (1) et Qianlong (2), qui auraient eu vingt mille concubines. Le roman de mœurs prémoderne et séminal de la Chine, Le Rêve dans le pavillon rouge (3), traite des inestimables avantages associés à cette condition. Dans le roman, plus de trois générations de la prospère famille Jia sont entretenues par une parente devenue l’une des favorites du souverain. Pour une fille, il n’y avait plus belle façon de s’acquitter de sa dette envers sa famille.

Pendant des siècles, les concubines ont ainsi été le signe extérieur de richesse par excellence et le jouet des nantis. Puis, en 1949, les communistes ont ravalé l’entretien des ernai au rang de vice abject et décadent. Un cadre du parti digne de ce nom ne devait pas verser dans ce genre de frivolités féodales. Le président Mao, encore marié à sa troisième épouse, a pourtant conquis sa quatrième, Jiang Qing – aujourd’hui l’une des plus grandes maîtresses scélérates de l’histoire, en raison de son despotisme pendant la « Grande Révolution culturelle du prolétariat ». Mao aurait également possédé un harem composé de paysannes jusqu’à un âge avancé (elles, en revanche, étaient toujours très jeunes).

Pendant la Révolution culturelle, le mariage faisait partie des devoirs dont il fallait s’acquitter envers l’État ; les couples, pensait-on, étaient plus aptes à servir le pays. Les inclinations personnelles passaient pour égoïstes et futiles, comparées au patriotisme.

Certains estiment que cette mentalité a fait place aujourd’hui à une forme capitaliste de mariage, qui légitime les ernai mais où il n’est toujours pas question d’amour. D’autres font valoir que cette logique est une justification à peine voilée de l’adultère, qui ne convainc pas les femmes.

Au cours des dix dernières années, le nombre de divorces a explosé. Selon les statistiques chinoises, 341 000 couples mariés se sont séparés en 1980, 800 000 en 1990, 1 210 000 en 2000, et 1 331 000 en 2005. Même s’il est de notoriété publique que les hauts responsables ont abondamment recours aux ernai, le gouvernement a critiqué l’adultère. Et de nouvelles lois ont été adoptées au début des années 2000, dans le but avoué d’éradiquer le phénomène : l’interdiction de la polygamie a ainsi été étendue à la « cohabitation hors mariage », les personnes coupables d’adultère encourant jusqu’à deux ans de prison. Les épouses légitimes sont désormais en droit de réclamer tout ou partie de la fortune de leur mari condamné pour avoir entretenu une ernai. Cette nouvelle législation a donné naissance à toute une profession de détectives privés, financés par les femmes suspicieuses, notamment dans les villes à forte concentration d’ernai telles que Shenzhen ou Shanghai.

Les maîtresses et leurs maîtres sont aussi devenus les principaux acteurs de bien des affaires de corruption, dont l’intrigue est souvent digne d’une série télévisée. Il y eut l’arrestation de Cheng Kejie, l’ancien vice-président du Parlement chinois, exécuté en 2000 pour malversations ; sa « diabolique maîtresse », Li Ping, croupit depuis en prison, condamnée à perpétuité pour complicité. Dans une affaire récente, un haut responsable provincial, son épouse et son ernai ont été reconnus coupables de corruption et condamnés à mort, ou à de longues peines de prison. Un directeur de banque a pour sa part été convaincu d’avoir détourné des fonds destinés à l’entretien de ses huit ernai. Après s’être bagarrée avec son amant, la « plus riche maîtresse » de Shanghai, Da Beini, a rendu publique sa fureur et vendu aux enchères sur Internet les biens les plus précieux du couple (notamment des voitures et des appartements). Son maître l’a poursuivie en justice, et l’humiliant drame public né de ce drame privé a incité le gouvernement à imposer aux hommes d’« enregistrer » les ernai, sans préciser comment ni auprès de qui le faire. Il est vrai que nombre des responsables défendant cette disposition avaient quelques raisons de ne pas souhaiter la voir appliquée.

À Shanghai, Guangzhou et Shenzhen, des ernai cun, ou « villages pour secondes épouses », ont surgi au cours de la dernière décennie. Ces quartiers, souvent proches des aéroports, sont émaillés de bars à karaoké, d’instituts de beauté et de résidences privées où les concubines se pomponnent, entretiennent leur forme, jouent au mah-jong et, parfois, goûtent à l’esprit d’entreprise en tâtant de l’esthétique, de l’immobilier ou de la décoration d’intérieur.

Le district de Gubei, à Shanghai, n’est ainsi qu’un chapelet de tours d’habitation aux noms prétentieux. La plupart arborent des plaques « résidences modèles », des grilles en fer forgé, des fontaines illuminées, et on compte une moyenne de trois salons de beauté et d’un institut de massage par pâté de maisons. Au cours d’une petite promenade aux abords de l’immense centre commercial de Gubei, je suis passée devant six instituts de beauté, un Starbucks et quatre salons de massage. C’était l’après-midi, et le Starbucks bruissait de la conversation de sept différents groupes d’amies ; tout en sirotant des frappuccinos au thé vert, elles papotaient et s’esclaffaient en parlant d’hommes, d’appartements et de voyages… Dans une boutique Sephora, deux filles ravissantes d’une vingtaine d’années s’approvisionnaient au rayon des crèmes blanchissantes. Vêtue d’un short et de talons aiguilles, l’une d’elles portait un parapluie pour protéger du soleil sa peau déjà pâle. L’autre se cramponnait à son sac à main de marque et à sa montagne d’emplettes. « Celle-ci rendra votre peau particulièrement blanche », leur promit la vendeuse en leur tendant un flacon. Et les jeunes filles de prendre le chemin de la caisse pour acheter la lotion et des dizaines d’autres produits, leur facture excédant le salaire mensuel moyen à Shanghai : 1 838 yuans [210 euros].

 

Retraite forcée

Une Américaine de 29 ans, qui était sortie avec un Chinois marié quand elle vivait en Chine, m’a expliqué la logique du mode de vie des ernai : « S’il vous achète un sac Louis Vuitton, cela vaut plus d’argent qu’on ne peut en gagner en un mois. Si vous êtes jeune et jolie et que vous avez la possibilité de sortir avec un type plus âgé que vous, il peut vous aider dans vos projets, voire les financer. Il n’y a pas d’incitation économique à être morale. »

Gubei n’est que l’un des nombreux quartiers propices à l’ascension sociale. Les femmes commencent par travailler dans des boutiques, puis, si elles sont capables de trouver des amants généreux à plein temps, se font servir à leur tour. Dans l’un des salons, une gérante, également coiffeuse, me confie qu’à 34 ans elle ne trouve pas de mari et en cherche un désespérément. Les ernai sont en partie responsables de son malheur. « Je ne suis pas originaire de Shanghai, explique-t-elle. Je viens de Zhejiang. Mon éthique du travail n’est pas celle des filles d’ici. » Comment cela ? Désignant d’un geste les appartements derrière nous, la jeune femme explique : « Elles ne travaillent pas. Elles trouvent des types riches, et ces types les entretiennent pendant qu’elles jouent, boivent, papotent, etc. » Mais est-ce vrai de la plupart des femmes de Shanghai, ou seulement de celles-ci ? « C’est vrai des riches. Pour être riche, il faut être ce genre de fille. » Quand je lui ai demandé si elle avait jamais envisagé de trouver elle aussi un protecteur, elle m’a répondu qu’elle préférait­ travailler à cause de sa « personnalité », et des difficultés que rencontrent les ernai en vieillissant. La retraite forcée des concubines est un thème récurrent des conversations avec les ernai, ou les concernant, juste devant le débat sur la différence entre celles qui le font par amour et celles qui le font pour l’argent. L’une des plus célèbres histoires d’ernai à Shanghai offre une réjouissante synthèse de ces deux problématiques : une Chinoise d’une petite vingtaine d’années était la maîtresse d’un diplomate français. Elle est restée son ernai pendant les trois ans qu’a duré son affectation, puis il l’a « transmise » à son remplaçant. Quand ce dernier est parti, il a lui aussi rendu ce service à son successeur, et c’est ainsi que la jeune femme est devenue l’« ernai du consulat de France ». Cela a duré pendant plus de onze ans, jusqu’à ce qu’elle approche de la quarantaine. Quand le quatrième remplaçant est arrivé, il a décliné l’offre de ses services. La rumeur locale dit qu’elle a fondé une agence matrimoniale en ligne, et fini par épouser un Australien. Elle vit désormais dans le bush, destin étonnant mais happy end pour une ernai.

J’ai entendu des variantes moins gaies de la même histoire, notamment celle que m’a racontée Xiao Lin, une jeune guide touristique de Pékin qui se dit experte en matière d’ernai. Quand je lui demande d’où lui vient cette connaissance, laissant entendre dans un demi-sourire qu’elle l’a peut-être acquise de première main et l’invitant à me parler de ses amies ernai et de leur expérience, la jeune femme hésite un peu. Xiao Lin mène une vie de célibataire débridée, faite d’amoureux étrangers, de bavardages en anglais et en espagnol, et d’un immense cercle d’amies. Elle vit dans son propre appartement, situation difficile à gérer sans financement extérieur. Chaque facette de sa vie, et notamment son travail (elle accompagne des hommes d’affaires retraités dans des voyages en Corée, en Australie et aux États-Unis), rappelle à quel point Pékin a changé ces dix dernières années. Elle parle avec un pragmatisme et une franchise extrêmes du sexe, de l’amour et de l’existence des femmes entretenues. Ses parents, qui ne se font aucune illusion sur sa vie, l’acceptent apparemment « dans sa totalité ».

Vêtue d’une minijupe et d’une superposition de débardeurs, maquillée avec soin, Xiao Lin pose ses lunettes de soleil Dior à grosses montures blanches sur la table, à côté d’un double café au lait écrémé, et éclate de rire : « Quel autre choix ont-ils, sinon accepter mon style de vie ? » La plupart des parents de ses amies, m’explique-t-elle, comprennent que leurs filles « subviennent à leurs propres besoins » afin de vivre correctement. « Subvenir à leurs besoins », c’est-à-dire travailler comme ernai. Xiao Lin s’est cependant permis de conseiller à ses copines d’assurer leurs arrières. « Ma meilleure amie a été l’ernai d’un homme d’affaires de Hong Kong pendant sept ans. Elle n’avait ni diplômes, ni boulot, ni perspectives. Quand elle a eu 30 ans, son amant l’a quittée pour une jeune de 19 ans. »

 

« Esthéticienne pour animaux de compagnie »

C’est là une variante intéressante de la tradition puisque, autrefois, les vieilles ernai vivaient ensemble, entassées, toujours plus nombreuses à mesure que les années passaient. La société polygame chinoise permettait aux épouses de vivre ensemble, sinon en harmonie, du moins dans une relative sécurité. Mais le rythme effréné de la vie moderne et le coût de l’entretien d’une ernai obligent à les délaisser. L’amie de Xiao Lin en est un bon exemple car son amant, bien qu’il ait fini par divorcer de sa première femme, n’est pas allé jusqu’à l’épouser. Une décision qui m’a parue judicieuse, quoique déplaisante. S’il l’avait fait, ai-je suggéré, n’aurait-il pas pris quand même une nouvelle ernai ? « Au moins, elle aurait un bébé », répond Xiao Lin. Un bébé sans père, c’est cela ? « Peut-être aurait-il pris soin d’eux pour toujours si elle avait eu un enfant. Elle l’aimait. Elle aurait apprécié qu’il reste dans sa vie – peut-être avec un bébé. Il y a deux sortes d’ernai, celles qui font ça seulement pour l’argent – du genre : “Tu peux utiliser mon corps, et j’utiliserai ton fric, ton appartement et ta voiture pour mener une vie de luxe.” Et puis il y a l’autre catégorie, qui aime l’argent, mais aussi l’homme. Elles se retrouvent sans rien. »

Quand une ernai atteint la trentaine, elle doit avoir accumulé soit beaucoup d’amour, soit beaucoup d’argent. Sous l’influence de Xiao Lin, son amie, fauchée et le cœur brisé, a passé un diplôme d’« esthéticienne pour animaux de compagnie ». Elle vit aujourd’hui seule, désemparée, et bichonne les caniches de l’élite chinoise, y compris ceux d’autres ernai.

Mais le détail le plus révélateur du phénomène est peut-être cette profusion de « contrats » en ligne sur lesquels on tombe quand on lance une recherche sur l’Internet chinois en tapant le mot « ernai » [lire ci-dessus « L’amour sous contrat »]. J’ai montré un échantillon de ces documents à des dizaines d’amies chinoises, et personne n’a pu me dire avec certitude si ces contrats étaient authentiques ou à vocation satirique. On trouve aussi en ligne des formulaires obligeant les aspirantes concubines à révéler toutes sortes d’informations personnelles, de la possession d’implants mammaires à d’éventuels handicaps. Des centaines d’articles de journaux font aussi état de procès où se tranchent les litiges impliquant des ernai ; en général, les juges concluent que les contrats n’ont pas de valeur légale.

Ils sont cependant, à bien des égards, édifiants. Même les enfants chéries de l’industrie du sexe mènent des vies précaires. Et leur histoire, aussi fascinante qu’elle ait pu être parfois, en apporte la preuve. Les concubines ont toujours eu un statut social inférieur, quand bien même elles vivaient dans le luxe. Considérées par leurs maîtres comme leur bien, elles étaient souvent offertes, achetées ou échangées. Dans les histoires les plus fameuses, les concubines finissent assassinées par les enfants jaloux des premières épouses, ou enterrées vivantes pour tenir compagnie à leurs maîtres dans la tombe.

Le recours aux ernai pose, à la faveur de sa résurgence contemporaine, cette question : les vieilles habitudes se sont-elles modernisées ? Les mots et le contexte sont nouveaux, mais la condition de concubine reste pour l’essentiel inchangée. Prenez l’inégalité entre les sexes. Dès la dynastie Qing, les érudits s’employaient à justifier la règle selon laquelle les hommes étaient autorisés à prendre plusieurs épouses alors que les femmes n’avaient pas le même droit. Un proverbe dit : « Une théière est toujours assortie de quatre tasses. Mais avez-vous déjà vu une tasse avec quatre théières ? » Bien que des épouses m’aient avoué entretenir des liaisons, et que des hommes m’aient dit les autoriser à vaquer à « leurs propres affaires », il va de soi que les femmes mariées ne débarquent pas avec leurs amants dans les dîners en ville. Il n’y a pas de contrats, authentiques ou factices ; ni d’anecdotes faisant état de vieilles diplomates se refilant un type sexy jusqu’à ce qu’il soit trop vieux pour officier.

Le China Daily, le plus grand quotidien chinois de langue anglaise, a récemment annoncé l’ouverture d’un bar de « défoulement » dans l’est de la Chine, où les clients peuvent se libérer de leur agressivité en frappant les serveurs. L’article relevait, sans en chercher les causes, que la plupart des clients étaient des hôtesses de salons de massage et de karaokés. Des femmes en colère.

 

Cet article est paru dans le Sunday Times, le 22 octobre 2006. Il a été traduit par Philippe Babo.

Au Japon, l’amour une fois par an

J’ai épousé mon meilleur ami

Lorsque nous sommes sortis du cinéma, il faisait encore jour. C’était un dimanche, en fin d’après-midi. Nous nous sommes dirigés, mon mari et moi, vers un café à proximité de la maison. Nous venions de voir Un monde meilleur, film danois de Susanne Bier qui raconte les espoirs secrets de personnages dans une Afrique en proie à la violence. Tout en buvant du vin, nous avons échangé nos impressions et parlé du concert auquel nous projetions d’assister la semaine suivante. Nous avons le même âge, 34 ans. Nous nous sommes mariés il y a quatre ans et, depuis trois ans, nous n’avons plus de rapports sexuels. Je trouve notre relation très satisfaisante. Je ne connais pas une seule femme qui passe ce genre de soirée avec son époux. Nous nous sommes rencontrés au club de photo de l’université. Nous avions les mêmes goûts en matière de cinéma, de musique et de littérature. Plus qu’un amant, c’était sans doute mon meilleur ami. En tant qu’homme, il ne m’attirait pas, mais j’étais convaincue que j’aurais toujours des choses à partager avec lui. Ce sentiment n’a pas changé. Je suis contente de l’avoir choisi. Je ne regrette rien. Quoique…

Je me rappelle les circonstances qui nous ont amenés à ne plus faire l’amour. C’était la première année de notre mariage. Il me sollicitait souvent le matin mais, trop occupée à me préparer avant d’aller au bureau, je n’en avais pas envie. Je pensais qu’il profitait juste de son érection matinale et je le trouvais lamentable. Quand je le repoussais, le ton de ma voix était hargneux et je m’en rendais compte. Après plusieurs refus, mon mari ne m’a plus fait d’avances. J’étais soulagée intérieurement de ne plus avoir à le rejeter. Ce n’est pas pour autant que je n’avais pas de désir. J’ai même participé à une soirée de rencontres en cachant le fait que j’étais mariée et j’ai couché le soir même avec quelqu’un de plus âgé.

On dit que les hommes et les femmes ne créent pas de liens s’ils ne couchent pas ensemble. Mais, avec mon mari, nous n’avons pas besoin de cela pour être proches. Je réalise combien il est important d’avoir un époux qui soit en même temps mon meilleur ami. Nous poursuivons en couple notre passe-temps favori, la photo. Plusieurs fois par an, nous voyageons pour prendre des clichés. Cette année, nous sommes allés sur l’île de Naoshima et à Nasu, au nord de Tokyo. Nous nous montrons nos images et échangeons nos avis. Un jour, mon mari m’a fait cette réflexion : “Même si nous n’avons pas d’enfant, nous créons.” Quoi ?! Je n’ai rien dit, mais je n’étais pas du tout d’accord : ai-je dit que je ne voulais pas de gosses ? En fait, j’aimerais être mère, mais je dois pour cela coucher avec mon mari… Même si je ne veux pas perdre mon “meilleur ami”, je sais au fond de moi qu’un époux avec qui je désire faire l’amour et avoir des enfants est peut-être plus précieux. Voilà pourquoi j’ai décidé de devenir maman avant 40 ans. J’ai encore quelques années devant moi. Pour l’instant, je n’ai pas envie d’y réfléchir. Je préfère penser au concert où nous irons ce week-end, à la façon dont je m’habillerai ou demanderai à mon mari de s’habiller.

* * *

En mars 2011, le tremblement de terre qui a frappé le nord-est du pays a remis en question la nature des liens entre les êtres. Le désir de contact avec les autres s’est intensifié et le nombre de mariages a augmenté après le séisme. Il semble que l’on ressente désormais le besoin pressant d’avoir quelqu’un avec qui parler de ses angoisses et partager l’avenir. Le simple fait d’être ensemble est rassurant. On se donne la main et, à travers ce geste, on sent l’espoir d’un lendemain. Peut-être est-ce suffisant ? Quoique…

 


 

Pas envie d’elle

«Cette année, j’aurai 38 ans et j’aimerais avoir un enfant bientôt. Mes parents me pressent de me marier », dit-elle. Combien de fois avons-nous eu cette conversation ? Après un léger soupir, je réponds : « Ça, c’est le point de vue de ta famille. Mais est-ce que toi, tu as réellement envie de m’épouser ? En plus, je t’ai déjà dit que je ne voulais pas de gosse. » C’est la cinquième année que nous vivons ensemble et cela va faire cinq ans que nous n’avons pas de relations sexuelles. Elle a quatre ans de plus que moi, qui vais en avoir 34. Nous travaillions tous les deux dans le même établissement financier. Un soir, nous sommes allés prendre un verre entre collègues et nous avons bien ri, en nous moquant du penchant tyrannique de notre directeur. Sur le chemin du retour, elle est venue chez moi et nous avons fait l’amour. Tous deux divorcés et sans enfant, nous étions libres. Nous nous sommes immédiatement installés ensemble. Durant la première semaine de cohabitation, nous avons dû avoir trois ou quatre rapports. Mais, depuis, nous n’en avons plus du tout eu envie. Elle mesure environ 1,50 mètre et a un visage rond. Elle est aimable, mais elle n’est pas aussi ordonnée que moi et, quand je vois qu’elle ne range pas le balai, cela m’agace. Elle oublie plusieurs fois par an de verser sa quote-part du loyer. Si je lui en fais la remarque, elle se mure dans le silence. C’est la même chose quand je dis que je ne veux pas d’enfant : elle ne dit plus rien.

Je mesure 1,65 mètre. Ces derniers temps, mes cheveux se sont clairsemés. Je gagne plus de 10 millions de yens [95 760 euros] par an mais, dans mon métier, certains ont un traitement qui se calcule en centaines de millions de yens. Je ne suis pas certain de pouvoir offrir à mon enfant pareille aisance matérielle. Cette année, avec le grand tremblement de terre, j’ai perdu deux de mes amis de l’université, ce qui m’a fait réfléchir sur la fragilité de la vie. Dans un pays où l’on peut difficilement croire que la situation va s’améliorer, je ne peux imaginer qu’un gosse né d’un père comme moi grandisse dans le bonheur.

Cela ne veut pas dire que je n’ai pas d’appétit sexuel. Il y a deux ans, j’ai revu une ex-petite amie lors d’une réunion d’anciens élèves du collège et nous avons passé la nuit ensemble. Les choses en sont restées là avec cette femme, mariée et mère de deux enfants. J’ai aussi couché à deux reprises avec une autre ancienne petite amie avec qui je m’entends bien sexuellement. En règle générale, je loue une fois par semaine des vidéos pornos. Comme nous faisons chambre à part et que ma compagne rentre souvent plus tard que moi, elle ne s’en aperçoit pas. Il serait faux de dire que je n’éprouve pas d’amour pour elle. Les jours de congé, nous allons au zoo observer les ours. Pendant les vacances, nous partons en voyage pour trois, quatre jours. Tous les étés, nous allons à Okinawa et, l’hiver, je la laisse choisir la destination. Mais la nuit, même si nous sommes à l’hôtel, je n’ai pas envie d’elle. Si un jour ma compagne m’impose le mariage, j’accepterai. Car l’attirance physique et la capacité de vivre ensemble sont deux choses différentes. Reste à savoir si elle est résolue à habiter avec moi sans ne plus jamais faire l’amour.

* * *

Bien que, selon la définition fixée en 1994 par la Société japonaise de sexologie, le terme « asexuel » ne s’applique pas à une situation particulière, il désigne le fait de n’avoir ni rapport consenti ni contact sexuel pendant plus d’un mois. Mais cette définition date d’il y a dix-sept ans. Dans une enquête réalisée en 2007 où il était demandé à partir de quand on pouvait parler de « sexless », environ 30 % des personnes interrogées ont répondu six mois. Le syndrome de l’asexualité inconsciente a donc progressé. « Ne vous laissez pas entraîner dans l’abstinence sexuelle. Une fois que le contact physique est perdu, il faut beaucoup de temps pour le retrouver et c’est psychologiquement très éprouvant », affirme Mihyon Son, sexologue et obstétricienne, auteur du bestseller « L’épanouissement sexuel enseigné par une femme médecin ».

 


 

Jamais dans le même bain

Trois fois, en à peine trois ans de mariage. Une fois par an. Ce n’est pas une règle que nous nous sommes imposée, mais c’est venu naturellement. J’aborde tout juste la quarantaine. J’ai rencontré ma femme, qui a 35 ans, en 2000, et nous avons commencé par être amis. Nous nous sommes rapprochés en 2006, quand je l’ai aidée à l’occasion de son changement d’emploi. Pendant les deux ans où nous nous sommes fréquentés, nous faisions l’amour chez l’un ou chez l’autre une fois par semaine. Cependant, je travaille dans une société de production audiovisuelle. Je rentre la nuit au plus tôt à 1 heure et au plus tard à 3 heures. Elle est employée dans le prêt-à-porter et part le matin à 11 heures. Quand j’arrive, elle dort profondément. Qui plus est, nos jours de repos ne coïncident pas. « Autour de moi, tout le monde a des enfants. Du coup, je dois faire le travail des autres. C’est injuste ! » C’est comme ça que ma femme a abordé le sujet de la maternité, il y a deux ans, en parlant de deux collègues de son service qui étaient enceintes et avaient décidé de conserver leur poste. « Moi aussi je veux un enfant », a-t-elle murmuré et je lui ai demandé ce qu’elle comptait faire pour son job. « … Je ne suis pas encore prête, mon poste actuel me plaît. » L’année dernière, elle a changé d’emploi. Comme elle veut se consacrer à son nouveau travail, elle ne parle plus du sujet, mais elle me cherche désormais querelle en disant que le sexe ne se résume pas à la procréation, que c’est le baromètre de l’amour. Je ne sais pas si elle avait lu ces conseils dans le dossier spécial sexe d’un magazine, mais elle s’est mise à porter de la lingerie fine et à mettre du parfum.

Malgré cela, pourquoi ma femme n’éveille-t-elle pas de désir en moi ? J’en ai parlé avec un collègue qui m’a répondu : « C’est peut-être parce que vous partagez le bain ? J’ai entendu dire que ça enlevait tout le mystère. » Certes, depuis que nous sommes mariés, nous nous baignons ensemble. Je pensais créer ainsi un moment d’intimité. À la maison, mon épouse porte des vêtements de sport et ne se maquille pas. J’ai l’impression de vivre avec ma sœur. En revanche, quand elle sort les jours de congé, elle se pomponne et enfile un tailleur ou une robe. Je la trouve mignonne. Mais quand elle me presse de questions – « C’est une obligation de faire l’amour avec moi ? Je me sens seule. Tu n’as pas de désir ? Tu m’aimes ? » –, elle me coupe toute envie. L’événement, qui a lieu une fois par an, se passe pendant mes grandes vacances. Ce n’est pas à cause d’une accumulation de libido, mais parce que j’ai l’impression que les liens entre nous se défont. Ma femme a commencé à dire que nous pourrions adopter un enfant. Comme Brad Pitt et Angelina Jolie. Ces derniers temps, je me fais tout doucement à cette idée.

* * *

Des désirs divergents. L’incapacité à dire le fond de sa pensée. On en oublie la chaleur réconfortante de l’autre à force de faire semblant de ne pas voir ses sentiments. Un mois, passe encore, mais c’est bientôt trois, puis six mois, puis un an. On veut des enfants et, quand on commence à y penser sérieusement, il est trop tard. C’est pourquoi Mihyon Son explique qu’il est important de prévenir l’abstinence. « Pendant que le couple manifeste de l’ardeur à faire l’amour, il est important de prendre conscience qu’il faut jouir davantage du sexe. En même temps, il faut veiller constamment à ce que les conjoints ne soient pas trop proches. Normalement, les amis ne couchent pas ensemble et s’ils finissent par fonder une famille, ils répugnent à se donner la main ou à s’embrasser. Il est important de ne pas oublier que vous êtes un homme et une femme. »

 


 

Le salut par l’aphrodisiaque

Je me demande ce qu’ont représenté les dix années écoulées. Comme j’ai maintenant 39 ans, cela fait vingt ans que j’ai rencontré mon mari. Lui et moi sommes des amis d’enfance et, quand nous nous sommes retrouvés à 19 ans, nous avons immédiatement habité ensemble. Vers 25 ans, le travail devenant plus prenant, la fréquence de nos relations sexuelles a diminué. Nos horaires ne coïncidaient pas, que ce soit les jours de travail ou de congé. Quand je voyais le visage fatigué de mon mari endormi, je n’arrivais pas à lui dire : « Faisons l’amour. » Je pensais être prévenante.

Pendant les vacances du nouvel an, nous avions l’habitude de partir en voyage en voiture et d’en profiter pour effectuer notre première visite de l’année dans un temple. Au lieu de réserver un hôtel normal, nous passions la nuit dans un love hotel [établissement où des couples, souvent éphémères, se retrouvent pour des rapports sexuels]. Néanmoins, malgré l’ambiance stimulante, nous ne faisions rien. Nous prenions le bain ensemble, nous nous lavions le dos et nous allions au lit. Comme, généralement, même nos heures de sommeil ne correspondaient pas, nous étions heureux de simplement nous endormir ensemble. Quand je m’inquiétais de ne peut-être plus jamais faire l’amour, je mettais en balance une vie sexuelle active et une vie paisible auprès de mon mari. Je finissais toujours par privilégier la seconde. Il ne me venait pas à l’idée d’essayer de concilier les deux.

Le changement est venu grâce à mon nouvel emploi, il y a quatre ans. J’ai été engagée dans une société de vente de lotion aphrodisiaque créée par un ami. En entendant tous les problèmes que rencontrent les femmes dans leur sexualité, j’ai pris conscience de l’importance des rapports entre époux. Il est certain que je suis en bons termes avec mon mari, mais je me suis rappelé qu’à l’époque où nous avions des contacts physiques, je me sentais beaucoup plus proche de lui. Je voulais essayer de faire à nouveau l’amour. C’était une bonne décision, mais même se regarder dans les yeux était devenu embarrassant. Alors que je me tourmentais, mon regard s’est posé sur la lotion aphrodisiaque à portée de ma main. « Tu ne veux pas l’essayer avec moi ? Je voudrais connaître le produit que nous vendons. » Il m’a répondu par une expression qui signifiait : « S’il le faut… » C’est ainsi que je l’ai amené vers le lit.

 

Cet article est paru dans AERA le 29 août 2011. Il a été traduit par Marie-Françoise Monthiers.

L’homophilie oubliée de la société iranienne

Quand Mahmoud Ahmadinejad affirma en septembre 2007, lors d’une intervention à l’université Columbia de New York, qu’« il n’y a pas d’homosexuels en Iran », l’absurdité de cette présomption a fait du président la risée du monde entier. Aujourd’hui, un livre écrit par une éminente universitaire iranienne en exil, Sexual Politics in Modern Iran, lui apporte la plus cinglante des répliques en exposant en détail la longue histoire de l’homosexualité en terre persane.

Consacrant une large partie de son ouvrage à l’Iran prémoderne, l’historienne Janet Afary présente la forme dominante de ces relations en termes d’« homosexualité définie par le rang ». Il s’agissait de liaisons particulièrement codifiées, où un homme mûr se procurait un partenaire plus jeune, l’amrad. Les « relations homo-érotiques masculines, écrit l’auteur, étaient régies en Iran par un véritable rituel courtois qui passait, pour l’aîné, par la distribution de cadeaux, l’enseignement de textes littéraires, la musculation et l’entraînement militaire, la guidance intellectuelle et l’exploitation de contacts sociaux susceptibles d’aider le partenaire plus jeune dans sa carrière ». Parfois, ces hommes échangeaient officiellement des vœux, les sigeh de fraternité (1). « Le sexe n’était pas l’unique raison d’être de ces relations, précise l’historienne. Il s’agissait aussi de cultiver l’affection entre les partenaires et de confier à l’homme certaines responsabilités quant à l’avenir du garçon. » Les “sigeh de sororité”, concernant les pratiques lesbiennes, étaient également répandus.

Rien ne témoigne davantage des codes qui régissaient traditionnellement les relations entre personnes de même sexe, explique Afary, que « le genre littéraire du “miroir des princes” (andarz nameh) [qui] porte à la fois sur les amours homosexuelles et hétérosexuelles. Souvent écrits par des pères pour leurs fils ou par des vizirs pour leurs sultans, ces ouvrages consacraient des chapitres distincts au traitement des compagnons masculins et à celui des épouses (2). »

 

Un idéal moral supérieur

Dans l’un des plus célèbres d’entre eux, le Qâbûs Nâmeh (1082-1083), un père conseille ainsi à son fils : « Entre les femmes et les jeunes hommes, ne limite pas tes penchants à l’un ou l’autre sexe ; ainsi, les deux pourront te procurer du plaisir sans que l’un ou l’autre ne te devienne inamical. […] L’été, oriente tes désirs vers les jeunes hommes, et l’hiver vers les femmes. » D’une manière générale, l’auteur rappelle à quel point les thèmes homosexuels émaillaient la littérature persane classique (XIIe-XVe siècles), via des allusions homo-érotiques passionnées ou même des références explicites à de jeunes et beaux garçons.

« L’homosexualité et les expressions homo-érotiques, précise Afary, étendaient leur emprise sur nombre d’espaces publics, bien au-delà de la cour royale : les monastères et séminaires, les tavernes, les camps militaires, les gymnases, les hammams et les cafés. […] Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les maisons de prostitution masculines (amrad khaneh) étaient des établissements reconnus et imposables. »

Si Janet Afary étudie le rôle majeur du statut social dans les relations homosexuelles, elle éclaire aussi la façon dont « la poésie soufie persane, qui est au moins aussi consciemment érotique qu’elle est mystique, célébrait parfois les rituels galants entre [hommes] de rang plus ou moins égal. […] Le lien entre l’amoureux et le bien-aimé était […] fondé sur une forme de chevalerie (javan mardi). L’amour élevait à un idéal moral supérieur. […] Les soufis étaient encouragés à utiliser les relations homo-érotiques comme une voie vers l’amour spirituel ».

D’une manière générale, la société iranienne est restée, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle et les premières années du XXe, « tolérante à l’égard de bien des pratiques homo-érotiques. […] Les relations pédérastiques acceptées, à demi publiques, entre hommes adultes et amrads étaient monnaie courante dans différents milieux ». Apparue à l’âge classique, ce que Janet Afary appelle une « bisexualité romantique » était fréquente à la cour et dans l’élite : « Une forme d’amour intermittent (‘eshq-e mosalsal) était communément pratiquée, où l’affection pouvait osciller d’une fille à un garçon, et réciproquement. »

À la cour de Nasser al-Din Shah, au pouvoir de 1848 à 1896, il était encore acceptable d’entretenir des concubins. Le souverain lui-même avait (en plus de ses épouses et de son harem) un jeune amant, Malijak, qu’il « aimait plus que tout ». Dans ses Mémoires, celui-ci rappelle fièrement : « L’amour du roi pour moi atteignait un point tel qu’il m’est impossible de le décrire. […] [Il] me tenait dans ses bras et m’embrassait comme s’il étreignait l’une de ses favorites. »

Mais la chercheuse iranienne montre bientôt comment le mouvement de modernisation, apparu avec la révolution constitutionnelle de 1906 et inspiré par des concepts venus d’Occident, a changé la donne (3). Elle révèle notamment à quel point la première feuille satirique musulmane, Molla Nasreddin (ou MN) publiée en azéri à Tiflis, dans le Caucase russe, entre 1906 et 1931, a influencé cette révolution en introduisant un « nouveau discours sur le genre et la sexualité (4) » : doté d’un comité éditorial qui adhérait à certains concepts de la social-démocratie russe, notamment concernant les droits des femmes, MN fut « le premier journal du monde musulman chiite à défendre la norme hétérosexuelle. […] Cette feuille satirique illustrée, lue aussi bien par les intellectuels iraniens que par le quidam, était extrêmement populaire dans la région en raison de ses dessins humoristiques explicites ».

Molla Nasreddin assimilait homosexualité et pédophilie, accusait les professeurs et les responsables du clergé d’« attenter à la pudeur des jeunes garçons », exploitait le « mépris » pour les homosexuels passifs, laissait entendre que les hommes de l’élite entretenant des amrads « avaient un intérêt particulier à défendre les espaces publics non mixtes (masculins) où la pédérastie à demi voilée était tolérée », et « ridiculisait les rites d’échange de vœux de fraternité devant un mollah ». C’est ainsi qu’un discours d’homophobie politique d’origine européenne fit son apparition en Perse.

Ces attaques de MN allaient en effet « façonner les débats iraniens sur le sujet pour le siècle à venir », poursuit Afary. La feuille « servit de modèle à plusieurs journaux de l’époque », qui se firent l’écho des critiques formulées à l’encontre du clergé et du leadership conservateurs pour leurs mœurs homosexuelles. Les révolutionnaires iraniens commencèrent d’« admonester régulièrement des personnalités politiques de premier plan en raison de leur inconduite sexuelle, et certains libelles reprenaient la vieille allégation selon laquelle d’importants responsables avaient été amrads dans leur jeunesse ».

D’éminents partisans de la révolution de 1906 se joignirent avec enthousiasme à cette propagande : « L’influente revue Kaveh, publiée en exil à Berlin entre 1906 et 1921, dont le rédacteur en chef était le célèbre constitutionnaliste Hassan Taqizadeh, menait la campagne contre l’homosexualité. […] Leur conception de la modernisation incluait désormais la promotion de l’érotisme hétérosexuel au rang de norme, ainsi que l’abandon de toutes les pratiques – voire des simples penchants – homosexuels. »

 

Une fête de l’autodafé

Quand Reza Kahn renversa la dynastie Qâjar et s’autoproclama shah en 1925, il impulsa une nouvelle vague de réformes ; il s’efforça notamment d’interdire l’homosexualité et lança un violent assaut contre la poésie persane classique. Le grand poète Iraj Mirza, connu jusque-là pour ses poèmes homo-érotiques, « s’unit à d’autres personnalités importantes de l’époque pour soutenir l’hétérosexualité obligatoire. […] Le vrai patriote devait changer d’orientation sexuelle et délaisser les garçons pour les femmes, affirmaient haut et fort ces grandes figures politiques et intellectuelles. […] Certains faisaient­ pression pour obtenir la suppression dans les manuels scolaires de poèmes à connotation homosexuelle ».

À la tête de cette croisade, l’historien et journaliste Ahmad Kasravi a eu une influence particulière sur les politiques culturelles et éducatives des années 1930 et 1940. Admirateur de MN, Kasravi prêchait que « l’homosexualité était un signe de retard culturel », que les poètes soufis de l’homo-érotisme menaient des vies de « parasites » et produisaient une œuvre « dangereuse [qui] devait être éliminée ». Le Premier ministre Mahmoud Jam, au pouvoir de 1935 à 1939, finit par accéder à sa demande d’interdire totalement les poèmes homo-érotiques des quotidiens.

Kasravi avait fondé en 1941 le mouvement nationaliste Bâhâmâd-e Azâdégân (« Société des hommes libres »), qui s’attira de nombreux partisans, unis notamment autour du concept de pâkdini (la religiosité pure), une forme de déisme. Comme le rappelle Afary, Azâdégân « alla jusqu’à instaurer une fête de l’autodafé, chaque année, au moment du solstice d’hiver. Les livres considérés comme nuisibles et amoraux étaient jetés au bûcher lors d’une cérémonie qui semblait faire écho aux idées nazies et soviétiques sur l’élimination de l’“art dégénéré”. […] Kasravi fondait son opposition à cette littérature sur plusieurs postulats. Il attendait de la jeune génération qu’elle étudie les sciences occidentales afin de reconstruire le pays et considérait la poésie soufie comme une dangereuse distraction. Aussi absurde que cela puisse paraître, l’historien affirmait aussi que la renaissance de la poésie persane était une gigantesque conspiration ourdie par les orientalistes britanniques et allemands pour détourner la jeunesse de l’héritage de la révolution constitutionnelle et encourager […] les activités immorales ».

Afary ajoute, pour s’en désoler, que « la plupart des défenseurs des droits des femmes souscrivaient à ce projet car il encourageait l’amour hétérosexuel et monogame dans le mariage. […] Ni Kasravi ni les féministes ne faisaient alors de distinction entre le viol ou l’agression sexuelle de garçons et les relations consenties entre adultes ».

L’essor de la radio, de la télévision et de la presse écrite – notamment via le succès du journal Parcham, publié à partir de 1941 par Azâdégân – engendra un vaste débat national sur les maux de la pédérastie, qui aboutit à une vaste censure littéraire. Les allusions à l’amour homosexuel furent éliminées des manuels scolaires et même des nouvelles éditions de textes classiques. « Les poèmes étaient désormais illustrés par des miniatures célébrant l’hétérosexualité, et les élèves étaient amenés à croire que l’objet d’amour était toujours une femme, même lorsque le texte contredisait ouvertement cette hypothèse », écrit Afary.

La censure ayant ainsi effacé de la mémoire collective l’immense héritage culturel de « l’éthique de l’amour masculin » dans la période classique, l’hostilité à l’homosexualité joua un rôle important dans la révolution de 1979, qui explique en partie la virulence de la répression actuelle. Comme l’ont montré Janet Afary et Kevin B. Anderson dans Foucault and the Iranian Révolution, « les mouvements nationalistes consolident traditionnellement leur pouvoir avec des récits qui affirment le patriarcat et l’hétérosexualité obligatoire, attribuant l’anormalité et l’immoralité sexuelles à une élite dirigeante corrompue sur le point d’être renversée et/ou complice de l’impérialisme étranger. Les accusations lancées contre la famille du shah déchu, les Pahlavis, et leurs riches sympathisants ne reposaient donc pas toutes sur des griefs politiques et économiques. Une part importante de la colère publique visait leur conduite “immorale” ». La rumeur voulait notamment qu’un mode de vie gay fût omniprésent à la cour. On disait du Premier ministre du shah, Amir Abbas Hoveyda, qu’il avait été homosexuel. La presse satirique raillait régulièrement sa mise méticuleuse, l’orchidée violette qu’il portait au revers et son mariage supposément de convenance. Le shah lui-même, disait-on, était bisexuel. L’un de ses amis proches, un Suisse qu’il avait rencontré pendant ses études dans ce pays, lui rendait régulièrement visite.

 

La perversion des Pahlavi

« Mais le pire scandale, rappelle l’historienne, concerna le simulacre de mariage organisé par deux jeunes hommes de la bonne société, liés à la cour. C’était la confirmation publique, surtout aux yeux des plus pieux, que la maison Pahlavi était pervertie par les pires mœurs et que le shah n’était plus maître chez lui. Ces rumeurs alimentèrent l’indignation populaire, et furent récupérées par les islamistes. »

Peu après son accession au pouvoir en 1979, l’ayatollah Khomeyni instaura la peine de mort pour les homosexuels. Afary résume ainsi la situation de cette minorité sous Ahmadinejad : « Tandis que la charia exige soit les aveux en bonne et due forme des accusés, soit quatre témoins les ayant surpris en flagrant délit, les autorités actuelles ne recherchent que des preuves médicales de pénétration. Si elles les trouvent, la peine de mort est prononcée. Parce que les exécutions pour homosexualité ont soulevé des protestations à l’échelle internationale, l’État a généralement associé ces accusations à des charges de viol ou de pédophilie. Le recours permanent à cette tactique a encore ébranlé le statut de la communauté gay iranienne aux yeux de l’opinion. »

Dans ce résumé, forcément succinct, de quelques-unes des conclusions et révélations les plus marquantes de Janet Afary sur l’homosexualité, il est impossible de rendre toute l’ampleur et la portée de Sexual Politics in Iran, dont la plus grande partie est consacrée au rôle des Iraniennes et à leur combat pour la liberté. Mais, comme l’écrit l’auteur elle-même, « j’ai découvert qu’on ne pouvait parler de genre ou de droits des femmes, en particulier au sein du mariage, sans aborder le sujet des relations homosexuelles ».

Janet Afary l’a fait avec une sensibilité, une rigueur intellectuelle, un engagement personnel, une subtilité et un talent hors du commun.

 

Cet article est paru sur le site History News Network le 1er mars 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Pour l’amour des garçons

Depuis l’Antiquité, rien ne suscite chez les admirateurs des Grecs autant de gêne ni de franche répulsion que leur habitude de coucher avec de jeunes garçons. Nous leur devons d’ailleurs le mot « pédérastie » (de pais, qui signifie « enfant », et erastès, « amant »), qui désigne cette pratique.

Par leur tolérance envers les descriptions explicites de l’acte sexuel, les dernières décennies ont permis le développement d’une menue industrie vouée à l’étude de l’homosexualité grecque. Les Anciens n’avaient pourtant pas de terme pour désigner cette inclination, dont la « pédérastie » n’est qu’une composante. L’étendue des éléments visuels et textuels parvenus jusqu’à nous a cependant incité les historiens à s’atteler brillamment à la tâche, avec un enthousiasme de pionniers. Mais, si la précision clinique est récente, le champ disciplinaire ne l’est pas. L’étude de la sexualité grecque a une longue histoire, remontant aux Romains qui ont absorbé la culture hellénique.

Cicéron, comme ses contemporains, voyait dans la pédérastie un phénomène exclusivement grec et se moquait des philosophes vantant la prétendue vertu qu’un amant plus âgé transmettait à son aimé. « D’où vient, écrivait-il dans les Tusculanes, qu’on n’aime ni un jeune homme laid ni un beau vieillard ? Il me semble que cette coutume a commencé dans les gymnases, où de telles liaisons étaient possibles et tolérées. » Et de prendre à témoin l’ancien poète romain Ennius, selon qui cette conduite scandaleuse avait pour origine l’exhibition des corps nus entre citoyens.

Le mot même de « gymnase » vient du grec gumnos, qui signifie « dévêtu ». Les opportunités pédérastes qu’offraient ces lieux expliquent d’ailleurs clairement la législation adoptée par deux cités grecques pour contrôler l’accès aux jeunes garçons s’entraînant. Une inscription hellénistique trouvée à Béroea, en Macédoine, interdit explicitement aux hommes âgés de 20 à 30 ans de s’approcher des adolescents au gymnase ou de leur parler. Tandis qu’une autre, provenant d’Amphipolis, également en Macédoine, fixe les règles d’entraînement des garçons de 18 à 20 ans et stipule : « L’instructeur, nu, aura la charge [de l’éphèbe], qu’il formera et forcera à s’entraîner. Nul ne s’entraînera avec les éphèbes, hormis l’éphébarque [l’officier responsable] et l’instructeur. Si une personne chargée d’instruire les éphèbes mène une vie dissolue et impudente, et ne prend pas un soin convenable de leur éducation, mais commet manifestement des actes de nature dommageable pour eux et honteuse, l’éphébarque lui infligera une amende (1). »

La nudité est restée en usage dans les écoles de lutte et les gymnases grecs tout au long de l’Antiquité, et elle était chose normale lors des grandes compétitions sportives panhelléniques comme les jeux Olympiques.

 

Simulacre de viol

Thucydide, le plus sérieux des historiens jamais engendrés par la Grèce, a affirmé que la nudité avait été importée de Sparte peu avant sa propre époque – la seconde moitié du Ve siècle av. J.-C. Si cela est vrai, cette habitude ne peut avoir engendré la pédérastie, même si elle l’a facilitée et encouragée. Dès le début du VIe siècle, en effet, le célèbre législateur athénien Solon composait un poème à la gloire des cuisses et des lèvres des jeunes garçons. Et, un peu plus tard dans le même siècle, c’est la fureur d’un amant qui avait libéré Athènes de la tyrannie d’Hippias, comme le rapporte encore Thucydide : Hipparque, le frère du tyran, avait fait des avances à Harmodios, le jeune amant d’Aristogiton. L’illustre couple jouit longtemps d’une immense réputation posthume pour avoir tué Hipparque et entraîné la chute d’Hippias. Des statues des deux héros commémoraient l’événement.

Difficile, donc, d’admettre que la pédérastie n’est apparue qu’avec la nudité en public. Mais Sparte était réputée pour davantage que cela. On s’y adonnait à l’amour des jeunes garçons depuis des temps reculés. Plutarque rapporte que le légendaire législateur spartiate Lycurgue imposait aux hommes, à la veille de leurs noces, une étrange pratique. Le futur marié devait passer sa première nuit avec sa promise rasée et habillée en garçon, comme pour faciliter la transition de l’homosexualité à l’hétérosexualité. En Crète, il semble avoir été coutumier, pour un adolescent, de commettre un simulacre de viol sur un autre garçon, puis de vivre reclus avec lui pendant plusieurs mois avant de retourner au sein de la communauté. Nombre d’historiens voient là une forme d’initiation et ces usages permettaient manifestement de créer entre jeunes gens des liens fondateurs d’une armée efficace.

Mais, même si ces théories du rite d’initiation peuvent aider à comprendre la pédérastie à Sparte ou en Crète, elles nous éclairent peu sur les Athéniens. Chez eux, comme le savent tous les lecteurs du Banquet ou du Phèdre de Platon, l’éducation semble avoir été le principal objet de l’amour entre un homme mûr et un adolescent. La passion de Socrate pour le bel Alcibiade en fournit l’exemple le plus célèbre.

Le débat moderne sur la question remonte au grand œuvre de Karl Otfried Müller sur les Doriens (Die Dorier), paru en 1824. Sparte et la Crète étaient toutes deux peuplées par des Grecs qu’on appelait les Doriens, qui passaient pour avoir envahi la région dans un passé lointain, d’où la pertinence de la pédérastie dans une étude les concernant. Grâce à une traduction anglaise supervisée par Müller lui-même, le livre fut largement diffusé dans le monde anglophone, où il attira l’attention d’un professeur d’Oscar Wilde, J.P. Mahaffy. Son célèbre élève, qui manifestement s’intéressait beaucoup à ce que manigançaient les Grecs, s’en serait inspiré pour forger le nom de Dorian Gray.

Les Allemands ont conservé leur leadership en ce domaine avec la parution en 1907 d’un article très remarqué d’Erich Bette sur l’amour des garçons chez les Doriens (« Die dorische Knabenliebe »), qui absolvait les Grecs autochtones de leurs regrettables penchants sexuels, censés être importés. On apprit bien peu d’autres choses au cours du XXe siècle, jusqu’en 1978, avec la publication du Greek Homosexuality de K.J. Dover, d’Oxford.

Cet ouvrage révolutionna le sujet. Aussi explicite qu’exhaustif, il décrivait les conventions de la pédérastie en se référant aux nombreux vases peints représentant les techniques d’approche et la consommation de l’acte amoureux. Ces codes avaient déjà été identifiés par le plus grand spécialiste des vases peints du XXe siècle, sir John Beazley, même si ce gentleman a présenté ses découvertes, avec un sens typique de la litote, comme des illustrations de « la vie dans le cercle de Socrate ». C’est Beazley qui vit le premier qu’un amant signifiait ses avances à un aimé potentiel en touchant d’une main son menton et de l’autre ses parties génitales. Il s’avisa aussi que la consommation s’effectuait habituellement par l’insertion du pénis dressé entre les cuisses du garçon. Dover qualifia ce type de rapport d’« intercrural » (du latin crus, cruris, la jambe), terme depuis omniprésent dans les études sur la sexualité grecque.

Voilà qui explique à l’évidence le désir de Solon pour des cuisses juvéniles. Dover discutait longuement aussi l’unique texte substantiel dont nous disposions sur l’homosexualité grecque, le discours de l’orateur Eschine contre Timarque au IVe siècle avant J.-C. Puisque les prostitués mâles ne jouissaient d’aucun droit civique et étaient soumis à l’interdiction légale de prendre la parole devant l’assemblée, Eschine riposta à une plainte déposée par Timarque en démontrant que ce dernier avait vendu son corps (2). Ce discours nous livre un aperçu rare et précis d’un monde foncièrement distinct de la pédérastie, et fournit ainsi un point de comparaison intéressant.

Les propos d’Eschine ne laissent aucun doute sur le fait que le sexe entre hommes adultes se pratiquait chez les Grecs, mais ne faisait pas l’objet d’une approbation unanime, et que les rapports homosexuels tarifés étaient vigoureusement réprouvés – même s’ils existaient. L’exorde montre, parallèlement, que l’amour pour un éphèbe était une tout autre affaire. Eschine déclara que la partie adverse ne pouvait en aucune manière mettre en cause sa conduite personnelle, puisqu’elle ne comportait rien d’autre que des rapports avec des garçons au gymnase et le fait d’être l’amant de quantité d’entre eux. Dover note avec tact que l’aveu d’Eschine « peut surprendre le lecteur moderne ».

 

Le godemiché de Sapho

Le rapport sexuel non rémunéré et consenti entre adultes soulève d’autres questions. La Grèce ancienne offre maints exemples de couples d’hommes, légendaires ou pas, qui semblent s’être liés à des fins militaires ou héroïques. Auprès d’Harmodios et Aristogiton, on trouve les Achille et Patrocle d’Homère. La nature exacte de leurs relations était aussi mystérieuse alors qu’aujourd’hui : étaient-ils amis dévoués ou amants ? Dans le second cas, Achille était sans doute le partenaire juvénile. La pédérastie à Sparte et en Crète créait manifestement des liens qui renforçaient la loyauté et le courage des soldats, longtemps après que la fleur de l’adolescence se fut fanée. Au IVe siècle, l’armée thébaine possédait un corps d’élite célèbre et redoutable, le Bataillon sacré, composé exclusivement de couples d’amants combattant côte à côte et s’encourageant mutuellement. Leur ultime défaite à Chéronée, en 338 av. J.-C., face à Philippe de Macédoine, fut commémorée par un monument collectif. Et nous savons par le voyageur Pausanias que leur mémoire restait honorée dans l’Antiquité tardive. Il y avait donc visiblement de la place, en Grèce ancienne, pour l’homosexualité non vénale entre adultes.

Le livre de Dover est devenu le mètre étalon de la recherche sur l’homosexualité grecque, même s’il était pour l’essentiel consacré à la pédérastie, sur laquelle la documentation est plus riche. Il contenait quelques pages sur le lesbianisme, mais disposait d’infiniment moins de matière car, dans la société grecque, les femmes étaient tenues à l’écart et n’avaient ni droits ni devoirs civiques. Hormis à Sparte, où l’on trouve quelques traces d’attachements lesbiens, les images de femmes qui ne sont pas des figures mythologiques montrent en général des prêtresses, des esclaves ou des prostituées. Un seul vase attique représente une dame en train d’en masturber une autre ; l’homosexualité féminine reste presque totalement invisible. Lucien y fait allusion dans ses Dialogues des courtisanes, Hérodas l’évoque dans l’un de ses mimes, mais Sapho en offre l’exemple le plus célèbre. Pendant longtemps, les historiens ont ignoré les sous-entendus éloquents des vers émouvants qu’elle adressait à d’autres femmes, jusqu’à ce qu’un fragment de papyrus révèle qu’elle parlait d’un godemiché. Avec ces preuves ténues de lesbianisme, Dover a fait ce qu’il pouvait, mais la pédérastie a naturellement dominé son œuvre comme elle dominait la société grecque.

Aucun des ouvrages plus développés parus sur le sujet au cours des trente années qui ont suivi la publication du livre de Dover ne rivalise avec son exposé lucide, concis et érudit. Parmi les titres récents, The Greeks and Greek Love, de James Davidson, est l’un des plus longs et des plus bavards. En près de huit cents pages complaisantes et souvent répétitives, Davidson ne se contente pas de redire en grande partie ce que nous savons déjà. Il tente de relativiser l’importance accordée à la pénétration, préférant offrir un tableau plus général des relations affectives. En attirant l’attention sur des liaisons qui dépassent le rapport intercrural et la relation éducative, il cherche à déprécier l’ouvrage de Dover. Mais, même si nous partageons son refus de croire que « tout a été résolu une fois pour toutes par sir Kenneth Dover en l’an de grâce 1978 », il ne parvient pas à saper l’immense autorité de son prédécesseur.

Cela étant, le récit que fait Davidson de la pédérastie sous couvert d’amour grec arrive à point nommé, dans des pays occidentaux profondément ébranlés par les révélations de sévices sexuels infligés à des enfants (3). De nombreux cas, n’impliquant aucune violence physique, se sont produits dans un cadre religieux où un homme plus âgé, généralement un prêtre, a tiré profit de son rôle de conseiller spirituel pour établir un contact sexuel. Le choc bien compréhensible qu’a suscité ce type de conduite et les paiements substantiels offerts à titre de réparation nous rappellent à quelle distance des anciens Grecs se situe notre moralité.

La plupart des abus commis par ces religieux relèveraient aisément des critères de la pédérastie antique. La pédophilie est l’évidence occultée des études contemporaines sur les normes sexuelles de cette civilisation. On ne peut pas davantage passer sous silence la nature et la longévité des mœurs pédérastes dans l’Antiquité, adoptées notamment par des Romains aussi divers que le poète Horace et l’empereur Néron, que taire l’enthousiasme avec lequel les Grecs ont emprunté aux Romains leur goût détestable des combats de gladiateurs.

Rien ne pourrait être plus différent du pavé de Davidson que le petit livre d’Andrew Lear et Eva Cantarella, Images of Ancient Greek Pederasty (4), à la fois par les dimensions et par la structure. Ses abondantes illustrations d’actes qui auraient été naguère classés X montrent quels progrès nous avons faits en matière de franchise. Nombre de scènes que Beazley attribuait ironiquement au cercle de Socrate ornent à présent les pages de Lear et Cantarella, assorties de descriptions terriblement détaillées de ce qui s’y passe. La taille et l’état de chaque pénis sont dûment notés, et des questions peu susceptibles de trouver réponse – par exemple, pourquoi le garçon soumis à un rapport intercrural n’est-il pas lui aussi en érection – sont étudiées avec le plus grand sérieux.

La principale faiblesse du livre est d’exclure presque entièrement les images­ qui n’apparaissent pas sur des poteries. Hormis la fameuse statue représentant Harmodios et Aristogiton, il ne contient aucune image de sculpture, orfèvrerie, pierres précieuses, camées, fresques, ou même céramiques en relief. Dans la mesure où les vases peints à personnages disparaissent à la fin du IVe siècle avant notre ère, Lear et Cantarella n’apportent rien sur les périodes plus récentes.

 

Le culte d’Antinoüs

Les Grecs ont pourtant continué à pratiquer la pédérastie, et si les auteurs avaient pris la peine d’examiner d’autres images ils en auraient été amplement récompensés. Pour ne citer qu’un exemple, un vase d’onguent en bronze découvert à Herstal, en Belgique, en 1900, représente quatre philosophes austères, dans une salle d’étude, qui reparaissent dans la partie supérieure dans des scènes animées de copulation avec des garçons. Ni Davidson ni Lear et Cantarella ne mentionnent ce vase, et ce n’est pas le seul objet important qui leur ait échappé. Même si les inscriptions de Béroea et Amphipolis révèlent que certaines communautés grecques ont sérieusement tenté de réglementer la pédérastie, la littérature postclassique continue d’y faire abondamment allusion.

Dans sa brève étude des textes littéraires qui ouvre le volume, Cantarella s’efforce de donner un contexte aux images qui vont suivre. Naturellement, elle cite le célèbre poème de Solon ainsi que les écrits de la tradition relative à Sparte et à la Crète. Elle s’intéresse peu à l’histoire ultérieure du sujet, mais cite Straton de Sardes qui, au IIe siècle av. J.-C., a rassemblé une centaine d’épigrammes à la gloire de l’amour pédéraste dans une anthologie fièrement intitulée Mousa paidikè, « La Muse adolescente ». Bon nombre de ces poèmes sont aussi explicites que les vases étudiés par Lear. Straton reflétait vraisemblablement, à moins qu’il ne l’ait inspiré, l’hellénisme effréné de la cour impériale romaine, soit sous Néron, soit sous Hadrien (les dates sont incertaines) : son témoignage a donc un rapport avec l’éclosion de la littérature et des activités pédérastes au cours de la période.

Le Satyricon lubrique mais élégant de Pétrone, qui date du Ier siècle de notre ère, est une pièce de choix, mais les vers du poète latin Stace en l’honneur d’Earinus, le jeune eunuque favori de Domitien, sont tout aussi clairs. Quant à la passion d’Hadrien pour son très cher Antinoüs, elle a entraîné la diffusion de l’image du jeune alangui dans tout l’Empire romain et sa divinisation posthume (5). On rebaptisa même une ville égyptienne Antinoé en son honneur. Le contemporain grec d’Hadrien, Plutarque, a écrit tout un Dialogue sur l’amour, où il compare placidement les mérites respectifs de l’attachement pédérastique et du lien conjugal. Même s’il ne fait aucun reproche aux amateurs de garçons, sa propre préférence, qu’il défend avec ardeur, va au mariage avec une femme. Rien d’étonnant à ce que les chrétiens aient tant apprécié Plutarque.

La pédérastie en vogue au sein de l’élite romaine de l’empire – qui se distinguait ainsi du républicain Cicéron – a connu un renouveau étrangement vivace à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Les Uraniens, comme on les désignait en Angleterre, ont tenté, sous un masque de respectabilité, de reconstituer l’atmosphère pédérastique du temps de Platon, et le poète Stefan George a fait de même en Allemagne en créant le fameux cénacle qui honorait son « expérience » avec le jeune Maximin. Les Uraniens comptaient parmi eux le principal collectionneur d’œuvres érotiques grecques des temps modernes, l’homme sans qui bon nombre des images publiées par Davidson, Lear et Cantarella seraient inconnues : l’Américain Edward Perry Warren, issu d’une riche famille de papetiers de Boston.

 

Une vie sexuelle bigarrée et inventive

Les deux ouvrages omettent les images les plus frappantes de la pédérastie en Grèce ancienne : les scènes ornant les deux faces d’une magnifique coupe d’argent, trouvée paraît-il à proximité de Jérusalem, et que Warren avait achetée à Rome en 1911. Au début des années 1950, la coupe se vit refuser l’entrée aux États-Unis, pour cause d’immoralité, lors d’une vente des biens de Warren. Mais, dans les années 1990, elle fut reconnue comme un chef-d’œuvre, et le British Museum réunit 1,8 million de livres pour la garder en Grande-Bretagne. Elle a été exposée pour la première fois en 2006. L’omission d’une pièce aussi exceptionnelle reflète la négligence des auteurs envers l’art postclassique et les objets qui ne sont pas en céramique. La coupe de Warren, avec sa finesse d’exécution, nous emmène droit au cœur de l’univers hellénistique de l’Empire romain au milieu du Ier siècle de notre ère.

Les deux côtés de la coupe représentent un coït anal entre un homme et un garçon. Dans l’une des deux scènes, les amants n’ont qu’un faible écart d’âge, et le partenaire passif est assis à califourchon sur l’autre tout en se tenant à une sorte de courroie pour garder son équilibre. Dans l’autre, le garçon est nettement plus jeune, et il est étendu de côté sur les genoux du plus âgé. Puisque Davidson aussi bien que Lear et Cantarella ont beaucoup à dire sur un vase de l’époque classique du British Museum où un garçon s’apprête à se planter sur le pénis dressé d’un homme assis, ils auraient fait œuvre utile en évoquant la scène similaire de la coupe Warren, qui se trouve également au British Museum, et prouve qu’une scène de ce type pouvait être encore appréciée sur un objet de luxe des siècles plus tard.

Les spécialistes de l’Antiquité sont depuis longtemps attentifs aux attitudes des Grecs et des Romains à l’égard des rôles joués dans les rapports homosexuels. En règle générale, le partenaire actif ne voyait pas sa virilité dégradée, à la différence du partenaire passif. Cependant, il faut nuancer. Pour un garçon de moins de 18 ans, ou même un éphèbe entre 18 et 20, le rôle passif, s’il était consenti, faisait semble-t-il partie du processus d’apprentissage et n’avait pas d’incidence sur sa masculinité. Et la préférence pour le rapport intercrural qu’indiquent les vases classiques paraît une manière d’éviter une pénétration plus agressive, même si nous n’en serons jamais sûrs en l’absence de témoignage direct.

Nous ne saurons jamais non plus combien de ces liaisons se muaient en attachements à vie. Ce fut manifestement le cas pour certaines, mais probablement sans qu’elles conservent toujours leur dimension sexuelle. Nous savons également, grâce à Eschine, qu’un erastès pouvait passer sans problème d’un garçon à un autre sans encourir le moindre opprobre, à condition qu’il ne soit pas question d’argent. Pourtant, au cours des siècles tardifs, on voit des cités restreindre l’accès aux gymnases et protéger la jeunesse d’actes honteux. Puis nous découvrons la coupe Warren et la pédérastie affichée des empereurs romains. Cela au moment précis où Plutarque, qui était l’ami de tant des grands personnages de son temps, pouvait lancer son plaidoyer pour les joies de l’amour conjugal, tout en exposant avec sympathie celles de l’amour pédérastique. La vie sexuelle des anciens Grecs était aussi bigarrée et inventive que leur culture resplendissante. Elle n’était ni cohérente ni uniforme. Aujourd’hui encore, elle résiste obstinément à toutes les idéologies et tous les préjugés modernes. Elle avait pourtant son propre code de décence. En matière de sexualité, comme dans tant d’autres domaines, les anciens Grecs étaient uniques.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 24 septembre 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Esclaves sexuelles au Canada

Si vous lisez ce magazine dans un moment de détente, gagnez l’ordinateur le plus proche et rendez-vous sur la version canadienne du site Craigslist, ce vaste entrepôt pour grille-pain usagés. Cliquez sur la grande ville la plus proche. Vous vous retrouvez sur un autre site Internet, dont l’adresse est assortie d’un petit symbole de paix violet. Il ne sert à rien, mais doit avoir pour but de rappeler combien les responsables de Craigslist sont branchés, sympathiques et serviables. Si serviables qu’ils peuvent vous aider à trouver un corps à louer et à baiser.

En bas de la page, repérez la rubrique « services » et cliquez sur la
catégorie « érotique ». Après un avertissement légal moralisateur indiquant que « tout cas présumé de trafic d’êtres humains et d’exploitation de mineurs doit être signalé à la police », vous êtes dirigé vers des pages que Benjamin Perrin, l’auteur de Invisible Chains, accuse de servir de vitrine au trafic d’êtres humains.

 

Le proxénète le plus riche du monde

Il a raison. En quelques minutes, on peut trouver sur Craigslist des personnes qui, à en juger par leurs photo­graphies, ne sont pas des femmes suffisamment âgées pour vendre volontairement leurs charmes, mais des fillettes. Par une bizarrerie statistique, un grand nombre d’entre elles ont, si l’on en croit les annonces, 19 ou 20 ans – soit un peu plus que l’âge légal pour se prostituer, fixé à 18 ans. Cette petite annonce racoleuse parue sur la Craigslist d’Ottawa est typique :

« PETIT CANON FRANÇAIS
DE 19 ANS
DE MONTRÉAL
GRANDE ET MINCE
1,76 m, 54 kg, 90 B, 66, 91
D’APPARENCE EXOTIQUE
TEINT HÂLÉ
BEAU VISAGE
YEUX AMANDE
TRÈS LONGS CHEVEUX
BRUNE
*NOTRE PETITE
POCAHONTAS* »

La photo qui accompagne « NOTRE PETITE POCAHONTAS » est celle d’une fillette à la moue boudeuse, potelée, peut-être Indienne, qui semble avoir environ 15 ans. Celui qui la possède et propose généreusement de la louer prend soin de ne pas négliger l’inclination de l’adolescente pour les fellations nature (c’est-à-dire sans préservatif) « ET PLUS ENCORE ! », et promet qu’elle se comportera comme une « V.P.A. » (« vraie petite amie »).

À présent, faites la même recherche, mais en prétendant être aux États-Unis et utilisez la version américaine de Craig­s­list. Le grotesque symbole de paix est toujours là, mais pas le lien vers la catégorie « érotique ». Ce moyen bien pratique d’accès aux services sexuels d’adolescentes surclassées est absent parce que des dizaines de procureurs généraux américains ont lancé des enquêtes criminelles contre le site accusé d’encourager ces services et d’en tirer profit. Craigslist a réagi de mauvaise grâce : son P-DG a accusé ses détracteurs de « harcèlement » et s’est plaint des journalistes « qui dénigrent sans raison des organisations respectées ».

Les autorités américaines ont donc assigné le site à comparaître. Craigslist a cédé. Ce qui soulève cette intéressante question : pourquoi l’organisation continue-t-elle de vendre des petites annonces sexuelles au Canada, alors qu’elle a cessé de le faire aux États-Unis ? De toute évidence, parce que les autorités du pays n’ont pas les c… d’enquêter, de poursuivre et d’assigner le site à comparaître. Notre naïve Gendarmerie royale du Canada (GRC) préfère se vanter de s’être « associée à Craigslist ». Rob Nicholson, le ministre de la Justice, s’est fendu d’une lettre implorant le site de mettre un terme à ses petites annonces lucratives, car il « doit écouter ce que nous avons à dire ». Bonne chance ! On imagine bien que la culture militante américaine, plus offensive – on n’a pas hésité à traiter le site de « proxénète le plus riche du monde » –, a joué un rôle essentiel dans la disparition de cette menace sur les adolescentes du pays.

Le professeur Perrin est ce qui ressemble le plus, au Canada, à ce genre d’activistes. Son livre sur la traite des êtres humains est on ne peut plus nécessaire et superbement documenté. Il constitue un apport intellectuel sans précédent sur le sujet. Mais son réquisitoire est, à l’image du pays, bien trop poli. « Le qualificatif qui décrit le mieux la politique canadienne en matière de trafic d’êtres humains, écrit Perrin, est léthargique. » Il y a certainement du vrai, mais ce n’est qu’une demi-vérité. Les données fournies par Perrin conduisent moins à un diagnostic de léthargie que d’aveuglement, les institutions contribuant au problème par malveillance ou par ignorance.

En signant, en 2000, le protocole de Palerme additionnel à la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, le Canada s’est engagé à combattre la traite des êtres humains. Ce document exige notamment que le pays reconnaisse ce trafic comme un crime. La léthargie pourrait expliquer que le Parlement ait attendu 2005 pour le faire, et même 2010 pour imposer des peines minimales incompressibles pour trafic d’enfants. Mais la léthargie n’explique pas pourquoi ces lois adoptées tardivement sont criblées de lacunes.

Ainsi est-il légal, en vertu du code criminel canadien, d’exploiter une personne pour offrir ses services – y compris un enfant, pour des rapports sexuels – dès lors que ladite personne ne sent pas qu’une menace pèse sur sa sécurité ou celle d’un tiers. Le trafiquant malin évite donc le recours au bâton et déploie à la place les carottes psychologiques nécessaires pour devenir le « petit ami » de la victime. Le « petit ami » peut être un moyen d’échapper à une situation familiale malheureuse, il peut couvrir de cadeaux ou de marques d’affection une jeune fille qui manque d’estime de soi. Cela suffit souvent pour lui faire faire des passes. Une fois qu’elle est prostituée, si elle commence à se poser des questions, le trafiquant malin peut réaffirmer son emprise en s’attaquant non pas à la sécurité de l’adolescente (illégal), mais à sa réputation (légal), en faisant courir le bruit que c’est une pute, par exemple.

 

Le crétinisme des autorités

Nul ne sait combien d’affaires de ce type se produisent ou sont traduites en justice au Canada. Personne à Ottawa ne se donne la peine de les compter. Quand, il y a peu, les Nations unies ont demandé ces statistiques au Canada, elles sont reparties bredouilles. La GRC elle-même ne possède pas de chiffres. Perrin s’avance donc courageusement dans un désert statistique, muni de données incomplètes, mais d’une qualité inégalée, sur les méfaits de la traite au Canada et les piètres résultats du système judiciaire.

Commençons par examiner les cas de réussite, ceux où les trafiquants sont arrêtés, poursuivis et condamnés. Il y en a moins que de provinces : Perrin ne compte que cinq enquêtes judiciaires ayant abouti. Et on ne peut pas dire, à les examiner de plus près, qu’elles témoignent du bon fonctionnement du système. Témoin Imani Kakpangi, qui s’en est sorti avec la plus légère des peines possible pour trafic de fillettes sur Craigslist. Concernant Samantha, 14 ans, il n’a purgé aucune peine de prison parce qu’il n’avait pas menacé la sécurité de l’adolescente. Pour Ève, qu’il avait acquise lorsqu’elle était enfant et « élevée » jusqu’à ses 18 ans, il a été condamné à trois ans d’incarcération moins la durée de la détention préventive, qui compte double, et a passé moins de temps en prison qu’Ève en esclavage. Un autre trafiquant, Jacques Leonard-St-Vil, s’est prévalu par la suite de ces précédents. Après sa condamnation, il n’a été incarcéré qu’une seule journée supplémentaire.
Perrin et la GRC soulignent que les trafiquants sont souvent liés aux gangs de rue ou au crime organisé international. Même en l’absence de chiffres précis, il est donc inconcevable que le trafic de personnes soit de faible ampleur. Même si c’était le cas, une seule prostituée rapportant environ l’équivalent de 200 000 euros par an, il est inconcevable que le trafic reste modeste bien longtemps. Le système judiciaire est complètement dépassé car, comme l’écrit Perrin, « le Canada n’a pas de procureur de la Couronne en charge des affaires de traite ; et les magistrats n’ont pas été systématiquement formés dans ce nouveau domaine ».

Le dispositif est encore plus défaillant s’agissant du trafic d’étrangères, notamment originaires d’Afrique, d’Asie et d’Europe de l’Est, attirées au Canada par la fausse promesse d’y trouver un bon travail et une vie confortable. Cela n’étonnera personne, les trafiquants sont peu scrupuleux vis-à-vis des lois sur l’immigration. Il est tellement plus facile de manipuler et d’exploiter une victime sans papiers, qui vit dans la peur permanente des contrôles.

Bien plus étonnante est la façon dont la sévérité des autorités rend stupidement service aux criminels. Perrin raconte des cas où la police a épinglé un trafiquant et libéré les victimes… avant que les services de l’immigration refusent aux victimes une carte de séjour provisoire ou que la police des frontières les incarcère. Un manque de compassion aussi crétin garantit quasiment l’impunité aux trafiquants, car la probabilité d’obtenir une condamnation est infinitésimale après que les témoins clés ont été expulsés, ou traités si durement qu’il n’est plus question pour eux de se confier à un agent en uniforme. Le problème est censé être résolu par un nouveau dispositif intelligent, qui fournit aux étrangers victimes de traite des permis de séjour temporaires, des aides à l’installation et un soutien financier. Mais ne nous faisons pas trop d’illusions. Toutes les provinces ne l’ont pas adopté, et les administrations concernées semblent en faire peu de cas : elles refusent de rencontrer les ONG qui s’occupent de ces personnes dans la région où le trafic est le plus important, l’Ontario.

La Belgique, l’Italie, la Suède et les États-Unis obtiennent, eux, de bien meilleurs résultats, soutient Perrin de façon convaincante. Au terme du livre, les faits sont accablants. Pour ce qui est des poursuites, comme de la protection des victimes ou de la prévention, le Canada n’est pas seulement léthargique : c’est un acteur notoirement lamentable qui n’a pas la moindre excuse.

Mais pourquoi ? C’est malheureusement sur cette question que trébuche l’ouvrage, par ailleurs excellent.
Dans son dernier chapitre, comme d’autres avant lui, Perrin compare la lutte contre le trafic d’êtres humains à la lutte contre l’esclavage. Il invoque William Wilberforce et appelle de ses vœux une réincarnation contemporaine du célèbre abolitionniste anglais. Malgré les failles de l’analogie historique – aux XVIIIe et XIXe siècles, le système était légal et les propriétaires appartenaient à la fine fleur de la société –, cela mérite qu’on y réfléchisse.

Dans le superbe Bury the Chains (1), le journaliste Adam Hochschild explique que les militants britanniques s’appuyaient sur un mouvement populaire puissant et effronté – ce que l’on appellerait aujourd’hui un secteur associatif vigoureux. L’idée que l’esclavage a été aboli par la seule voie gouvernementale, en la personne du parlementaire William Wilberforce, est trop parcellaire pour être tout à fait vraie. Hochschild se livre à une chaleureuse enquête d’entomologiste sur ces abolitionnistes (les leaders toujours par monts et par vaux, les fervents quakers, les cinglés, les bourgeois bigots, les anciens esclaves pitoyables ou révoltés) dont le rôle est oublié dans le récit officiel simplificateur.

 

Pour un militantisme plus musclé

Ils ont donné à la pétition une nouvelle dimension en inondant le Parlement de plus de noms d’indignés qu’il n’y avait alors de personnes dotées du droit de vote. Ils ont mis à la mode le boycott des produits de consommation, tant et si bien que les dames sirotaient du thé astringent plutôt qu’adouci avec du sucre cultivé par des esclaves. Ils ont recruté des musiciens et des artisans pour propager leurs slogans : « Ne suis-je pas un homme et un frère ? », demandait un médaillon Wedgwood. Ils ont rendu la vie difficile aux grands hypocrites comme l’Église d’Angleterre qui, non contente de posséder des esclaves, les faisait marquer au fer rouge du mot « SOCIÉTÉ ».

Mais ces militants n’ont jamais attendu tranquillement que le changement vienne du gouvernement ; et ils ne se contentaient pas de rouspéter docilement quand il traînait. C’est là que l’analogie avec l’esclavage devient inutilisable : au Canada, aujourd’hui, la main gouvernementale asphyxiante qui distribue subventions et autorisations de fonctionnement garantit que les militants se contenteront de maugréer doucement. Un chercheur ou une ONG qui s’en prendrait aux autorités aussi vertement que le font les organisations américaines pourrait rapidement faire une croix sur les aides publiques. La voix des professeurs d’université et des associations qui luttent étant ainsi considérablement affaiblie, le gouvernement peut impunément faire preuve de léthargie, voire pire.

C’est avant tout cette autocensure qui permet au Canada d’être aussi pathétiquement en retard en matière de lutte contre la traite des êtres humains. Loin de moi l’idée de manquer de respect à Perrin et aux militants qui pensent comme lui : je leur voue une admiration sans borne ! Mais, face à des gouvernements qui ont laissé passer une décennie entière après la signature du protocole de Palerme sans se donner la peine d’adopter les lois que les autres pays développés considèrent comme acquises, face aux bureaucrates arrogants qui ne veulent pas polluer leur air immaculé en rencontrant les associations, il faut y aller sans prendre de gants. Perrin mérite d’être remercié pour avoir posé les bases intellectuelles de la cause anti-traite au Canada. À présent, il doit, avec d’autres, en faire un mouvement physique, de combat, comme les abolitionnistes l’ont fait pour l’esclavage il y a plusieurs siècles.

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada en décembre 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Dans la peau d’un micheton

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À paraître aux éditions Cornélius en septembre 2012.

Mexique – Les années noires

Batailles dans le désert, œuvre de référence de l’écrivain et poète José Emilio Pacheco, est numéro 1 des ventes à Mexico depuis sa réédition en juillet dernier. L’ouvrage, qui « a dépassé le million et demi d’exemplaires », brosse en quelques dizaines de pages « le portrait de la Mexico de l’après-Seconde Guerre mondiale », rapporte le quotidien Milenio. À travers l’histoire de Carlos, un garçon des quartiers populaires, qui joue à la guerre israélo-arabe avec ses camarades, « Pacheco dépeint une époque de privations et de crise, commente El Mundo en Espagne. Une société à la morale hypocrite, asphyxiée sur le plan économique, blasée par la corruption de ses gouvernants et les excès d’un président qui passe son temps à vanter les idées de progrès et de bien-être social, à mille lieues des conditions de vie réelles de son peuple ».

Révo cul dans les garderies allemandes

Au printemps 1970, Ursula Besser trouva devant sa porte la mallette d’un inconnu. Il était assez fréquent, à l’époque, que l’on dépose un paquet devant l’appartement de cette députée démocrate-chrétienne de Berlin, ou qu’on glisse un pli dans sa boîte aux lettres. Parfois, la police devait passer examiner un colis suspect, ce dont Besser s’excusait ensuite auprès des voisins.

Les étudiants avaient appelé à la révolution, et la veuve d’officier faisait partie des personnalités qui s’étaient résolument opposées au bouleversement politique. Lorsqu’elle était entrée au Parlement, trois années auparavant, son parti avait envoyé cette diplômée en philologie siéger à la commission de la culture ; elle s’était vite fait remarquer par ses prises de position franches et combatives.

La mallette contenait une liasse de documents ; il s’agissait de comptes rendus dactylographiés du travail pédagogique mené, au quotidien, dans une garderie (1). Située sur l’Oranienplatz dans le quartier de Kreuzberg (2), celle-ci accueillait l’après-midi jusqu’à quinze enfants âgés de 8 à 14 ans. La première note était datée du 13 août 1969, la dernière du 14 janvier 1970. Un survol rapide du document suffisait à faire comprendre que les méthodes d’éducation appliquées à la Rote Freiheit (« Liberté rouge ») étaient plutôt hétérodoxes. On devait développer chez les élèves une « personnalité socialiste », et la mission pédagogique ne se limitait pas à la surveillance des activités. Figuraient aussi au programme, outre un prêche sur la guerre du Vietnam, des « combats de rue » dans lesquels les enfants étaient répartis entre « étudiants » et « flics ».

À en croire les rapports remis à Besser, les éducateurs accordaient aussi une importance toute particulière à l’éveil sexuel. On organisait presque chaque jour des jeux pendant lesquels les enfants se déshabillaient, on lisait des magazines pornographiques ou on mimait des accouplements.

Le 11 décembre, il est question d’un « entraînement au sexe », le 14 janvier d’une « heure de baise ». Une note du 26 novembre précise : « Et surtout, nous n’avons cessé de provoquer des allusions sexuelles, plus ou moins ouvertes, reprises ensuite dans les scènes de mimes qu’ont exécutées Rita et Kurt sur la petite table qui nous sert de scène. »

Ces documents dévoilèrent au grand public l’un des sous-produits du mouvement étudiant : la libération sexuelle des enfants. Ursula Besser transmit les comptes rendus à un journaliste du quotidien Der Abend, qui en publia des extraits. Le 7 avril 1970, le parlement de Berlin inscrivait à son ordre du jour l’examen des activités de la Rote Freiheit. Derrière l’établissement, à l’origine du projet et du choix des éducateurs, se trouvait l’Institut psychologique de l’Université libre de Berlin. Besser présuma que les rapports lui avaient été remis par un collaborateur inquiet.

Quelques jours plus tard, la députée fit une « visite de reconnaissance » à l’Institut. Dans la cave, elle découvrit deux chambres séparées par une glace sans tain. L’une contenait un matelas, un lavabo et des gants de toilette de toutes les couleurs. L’un des employés, interrogé, expliqua que le sous-sol avait servi de « laboratoire d’observation » de la libido enfantine.

La libération sexuelle était une priorité pour les jeunes révolutionnaires qui entreprirent, à partir de 1967, de renverser le monde. Le contrôle des instincts était considéré comme un instrument de domination par lequel la société bourgeoise consolidait son pouvoir. Tout ce que la gauche radicale jugeait injuste et nocif y trouvait sa source : l’agressivité de l’homme, son avidité et sa soif de possession, sa docilité face à l’autorité. Pour devenir véritablement libre, il fallait se soustraire à cette répression.

Bien entendu, la libération devait commencer dès le plus jeune âge. Une fois ancrées les inhibitions, on ne pouvait plus guère envisager qu’un traitement palliatif. Il valait bien mieux ne pas les laisser se développer.

On pouvait ainsi lire dans le manifeste pour la « révolution éducative » publié par la maison d’édition Rowohlt en 1971, dont le succès fut immédiat : « La désexualisation de la vie familiale, qui va de l’interdiction des activités sexuelles des enfants au tabou de l’inceste, n’est qu’un conditionnement qui prépare l’adaptation totale des individus, le refoulement du plaisir à l’école et la soumission volontaire à des rapports de travail aliénants (3). »

 

Un projet pilote

Le numéro 17 de Kursbuch, daté de juin 1969, nous dit en quoi consistait concrètement la stratégie révolutionnaire. Cette revue culturelle publiée par Hans Magnus Enzensberger contient un rapport des membres de la « Kommune 2 », à Berlin, sur « l’éducation des enfants » en son sein. À l’été 1967, trois femmes et quatre hommes avaient emménagé ensemble dans un vieil immeuble de la Giesebrechtstraße, avec deux petits, Grischa et Nessim, respectivement âgés de 3 et 4 ans. Pour les participants, cette expérience de vie en communauté était destinée à dépasser toutes les contraintes de la vie bourgeoise, parmi lesquelles les comptes bancaires séparés, les toilettes fermées, la fidélité dans le couple et même le développement de la pudeur. Les deux enfants étaient élevés par la collectivité, ce qui signifiait souvent que personne ne s’en occupait vraiment. Les adultes s’étaient fixé pour but « non seulement de tolérer la sexualité enfantine, mais de l’encourager ».

Les membres de ce type de communauté s’astreignaient à rédiger des rapports, qui nous fournissent une description fiable de ce qui s’y passait. Le 4 avril 1968, Eberhard Schultz raconte qu’il est au lit avec la petite Grischa, et qu’elle se met à lui caresser le visage, le ventre, les fesses, et finalement le pénis, jusqu’à ce qu’il soit « complètement excité » et que sa « queue devienne dure ». La petite fille baisse son pantalon et exige de Schultz qu’il « la mette dedans », ce à quoi il répond que son pénis est « bien trop gros » pour cela. Il caresse alors le vagin de l’enfant.

Une planche de photos, de la dimension d’un poster, était jointe au numéro de Kursbuch, avec pour titre « Jeux amoureux dans la chambre des en­fants ». Elle montre Nessim et de Grischa nus, avec des gros plans qu’on s’attend à trouver dans une revue pédophile mais pas dans un journal de l’intelligentsia. « Grischa va devant le miroir, explique une légende, regarde son corps, se penche plusieurs fois en mettant ses mains sur ses fesses, et dit : “Regarde mon vagin !” »

Un ancien membre de la Kommune 2, Ulrich Enzensberger, a expliqué par la suite que Nessim se souvient de ce temps « avec horreur ». Il est à présent politologue à Brême, tandis que Grischa vit à Berlin et travaille dans l’édition. Depuis qu’ils peuvent décider eux-mêmes de leur vie privée, ils se tiennent en retrait de la scène publique. Nessim décline les questions en expliquant très gentiment qu’il ne parle « de son enfance » et donc « de sujets intimes » qu’avec « de très proches amis » ; même réponse de la part de l’éditrice aujour­d’hui âgée de 46 ans.

On pourrait être tenté de présenter les « jeux amoureux » qui se déroulaient dans cette communauté comme des exceptions, comme la perversion radicale d’un projet révolutionnaire, si tant de parents gauchistes n’avaient justement pris pour exemple les expériences de la Giesebrechtstraße. La Kommune 2 était, aux yeux des contemporains, un projet pilote en matière d’éducation libertaire. Dans son sillage, on ouvrit de nombreuses garderies alternatives, dans lesquelles les enfants étaient élevés selon ces nouveaux préceptes ; d’abord à Francfort, puis à Berlin, Hambourg, Stuttgart, et très vite dans des villes plus petites comme Giessen ou Nuremberg.

Dans les premiers temps, les parents se posèrent des questions purement pratiques, par exemple celle de savoir s’il fallait emmener les enfants manifester, mais très vite la question de l’éducation sexuelle fut mise à l’ordre du jour et aucun autre sujet ne suscita autant de débats, explique Alexander Schuller, l’un des pionniers du mouvement.

En 1969, ce sociologue avait été l’un des fondateurs d’une garderie dans le quartier berlinois de Wilmersdorf. Tous les parents avaient fait des études supérieures, beaucoup travaillaient comme journalistes ou enseignaient à l’université. Bref, c’était une communauté tout à fait bourgeoise. Schuller avait deux fils, alors âgés de 4 et 5 ans, qui devaient grandir librement, à l’écart des règles et punitions des garderies publiques.

Cependant, les adultes se divisèrent vite sur le sujet : les uns étaient résolus à inciter les enfants à montrer leur sexe et à le caresser, les autres ne voulaient pas en entendre parler. « Ce n’était pas dit explicitement, raconte Schuller, mais il était clair qu’on envisageait au bout du compte la possibilité de rapports sexuels entre les enfants et les deux éducatrices. Il m’était incroyablement difficile de me déterminer. Je trouvais notre projet légitime. Mais sur ce plan-là, je me disais : ça déraille, il y a quelque chose qui cloche. J’en ai eu vraiment honte par la suite. Je pense que c’est le cas de beaucoup d’entre nous. » Après un an de discussions épuisantes, la fraction prude l’emporta : pas de sexe dans la garderie.

La stimulation du sexe d’un enfant par un adulte est clairement considérée aujourd’hui comme une agression de nature criminelle. Pour des soixante-huitards, c’était un outil pédagogique qui aidait à « forger l’homme de demain », pour reprendre les termes du « guide de l’endoctrinement positif des enfants » apparu en 1971 dans les librairies allemandes : « Les enfants peuvent apprendre à apprécier l’érotisme et les rapports sexuels bien avant d’être en mesure de comprendre comment on fait les bébés. Pour un enfant, les câlins avec les adultes sont précieux, y compris ceux qui incluent un rapport sexuel (4). »

L’aveuglement de ces précurseurs commença lorsqu’ils pensèrent pouvoir créer par la contrainte une relation décontractée au sexe. En théorie, il s’agissait de donner aux enfants les moyens de vivre pleinement leurs désirs. Mais, les petits se montrant spontanément peu disposés à s’activer devant les adultes, il fallait les stimuler. On leur racontait donc des blagues salaces, et il était sans cesse question de « fesses » et de « vagin ».

Sophie Dannenberg a décrit avec force dans son livre Das Bleiche Herz der Revolution, combien il peut être douloureux pour les enfants de voir leur pudeur malmenée. Dannenberg, que ses parents communistes placèrent dans une garderie dans les années 1970, a travaillé à partir des récits de sa mère et d’autres témoignages de l’époque pour produire une analyse en profondeur.

Au nombre de ses sources figure le compte rendu d’une assemblée de parents au cours de laquelle une maman explique qu’elle s’est déshabillée devant son fils, pour se laisser « examiner » par lui. La femme ouvre les jambes et offre ses parties génitales à l’exploration. Le jeu se termine quand le petit garçon introduit un crayon dans sa mère. On débat aussi longuement de la question de savoir s’il faut avoir des rapports sexuels devant les enfants pour leur montrer que la copulation est « naturelle ».

Les personnes rencontrées par Dannenberg ne se souviennent pas d’attouchements, mais évoquent des « formes plus douces d’agression », comme l’exhor­tation pressante à se montrer nu. Dans le roman tiré de ces recherches, la petite Simone, 8 ans, doit se déshabiller devant plusieurs adultes et d’autres enfants : « Pourquoi veux-tu te cacher, lance la mère au milieu des rires de l’assemblée à la gosse qui dissimule instinctivement son sexe derrière un coussin, c’est pourtant beau, ce que tu as là ! Montre-le donc ! »

Pour les parents, il n’était pas toujours simple non plus d’être si libérés. Certains ne savaient pas comment réagir lorsque les enfants ne se contentaient plus de se tripoter eux-mêmes mais se mettaient à tripoter les grands.

 

Pédophiles militants

On connaît l’histoire racontée par Daniel Cohn-Bendit sur son expérience d’éducateur dans une garderie de Francfort. Dans un livre de souvenirs intitulé Le Grand Bazar (5), paru en 1975, le leader des Verts raconte comment les enfants qu’on lui confiait ouvraient sa braguette et commençaient à chatouiller son sexe. « La plupart du temps j’étais totalement désarmé, écrit-il. Je réagissais de manière différente selon les circonstances. » D’autres reconnaissent avoir eu plus de mal à affronter ce genre de situations. Des comptes rendus de décembre 1969 concernant une garderie de Stuttgart contiennent le récit d’une mère soudain assaillie par plusieurs enfants se faufilant sous sa jupe. Quand l’un d’eux lui tire les poils pubiens, elle ne sait comment réagir. D’un côté, elle ne veut pas paraître « coincée » ; de l’autre, elle trouve la situation très désagréable. « Ça me fait mal, je n’aime pas ça », finit-elle par dire.

Le récit que fait la sociologue Monika Steifert de son expérience dans le « collectif de parents de l’école maternelle de Francfort », qui paraît d’abord dans le journal Vorgänge puis sous forme d’extraits dans le Spiegel, à l’automne 1970, montre également combien il peut être difficile pour des parents d’arbitrer entre les exhortations idéologiques et leur propre sens moral.

Dans une démarche autocritique, Steifert se demande pourquoi « aucune tentative directe et explicite de rapports sexuels entre un enfant et un adulte n’a été encore menée » dans son projet. C’est pour elle un défaut, et non une réussite. La mère conclut que ce sont les « blocages et les incertitudes des grands » qui sont la cause de cette passivité, et que les petits « sont amenés à réprimer leur curiosité sexuelle face aux réactions hésitantes des adultes ».

Ce qui s’est passé dans un grand nombre de garderies relève-t-il de l’abus sexuel ? Si on s’en tient aux critères appliqués pour juger les prêtres catholiques, oui, estime Alexander Schuller. « Il s’agissait objectivement de sévices, mais pas subjectivement », estime pour sa part Sophie Dannenberg. Aussi tordu que cela puisse paraître rétrospectivement, les parents visaient le bien des enfants, pas le leur. Chez les partisans du mouvement, le bambin n’était pas un objet sexuel destiné à assouvir les pulsions de l’adulte. C’est ce qui différencie ces abus « politiquement motivés » de la pédophilie.

Mais là aussi, les frontières tendent à s’estomper. Que faut-il penser de Cohn-Bendit évoquant dans ses Mémoires des « petites filles de 5 ans » qui « savaient déjà comment [l’]exciter » ? Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois où le leader des Verts raconte avec enthousiasme ses expériences avec les enfants. Le 23 avril 1982, le futur député européen racontait à la télévision française [dans l’émission Apostrophes] : « Je vais à neuf heures du matin retrouver mes huit petits gosses entre 16 mois et 2 ans : je vais leur torcher le cul, je vais les chatouiller, ils me chatouillent, on se fait des papouilles […], la sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique. […] Faut être honnête, sérieux. […] Les tout-petits c’est autre chose. Mais avec des gosses entre 4 et 6 ans […]. Quand une petite fille de 5 ans commence à vous déshabiller, c’est fantastique. C’est fantastique parce que c’est un jeu absolument érotico-maniaque. »

Cohn-Bendit a dit plus tard que les descriptions de son livre étaient conçues comme une provocation. Qu’on le croie ou non, l’histoire des Verts dans les années 1980 montre que leur discours libéré sur le sexe avec les petits a fini par attirer aussi de vrais pervers. Dans le sillage des mouvements homosexuels, on vit bientôt émerger ce qu’on a appelé des « groupes pédophiles » qui militaient pour la reconnaissance de leurs droits en tant que minorité. Le plus célèbre était l’In­dianerkommune (la « commune indienne ») à Nuremberg, un « mouvement de vie alternative » regroupant adultes et enfants. Les « Indiens » furent représentés dès la première convention du parti vert en 1980, à Karlsruhe, pour réclamer qu’on soutienne leur volonté d’instaurer « de libres rapports sexuels entre enfants et adultes ».

Le Tageszeitung, journal de la gauche alternative, offrit alors aux pédophiles leur meilleure tribune, ce qui montre combien ces dérapages étaient alors admis dans les milieux de gauche. Dans une série d’articles intitulée « J’aime les jeunes garçons » et dans de longues interviews, on laissa des hommes vanter les mérites du sexe libre avec des prépubères. « Il régnait une forte incertitude sur la question de savoir jusqu’où les gens pouvaient aller », écrit Gitti Hentschel, cofondatrice du Taz et rédactrice en chef du journal de 1979 à 1985. Ceux qui, comme elle, s’opposaient à la défense de la pédophilie faisaient figure de « puritains », et d’adversaires de la liberté d’opinion. « Pas de censure au Taz » disait-on à l’époque.

L’un des rares porte-parole de la gauche à s’être d’emblée fermement opposé à la mouvance pédophile fut le chercheur Günter Amendt. « Il n’y a pas de sexualité à armes égales entre enfants et adultes », affirmait-il. Mais ce n’est qu’au milieu des années 1990 que tout cela prit fin. En 1994, les pédophiles publiaient leur dernière tribune dans le Taz.

Les anciens révolutionnaires ne sont pas encore prêts à faire un retour critique sur ce volet de leur histoire. « Ces reproches masquent une tentative de dénonciation d’une évolution sociale progressiste », explique le sexologue et ex-soixante-huitard Gunter Schmidt dans le Frankfurter Rundschau : « Dans les grandes lignes, les transformations sociales qu’on rattache à 1968 ont plutôt favorisé une prophylaxie de l’abus sexuel. »

Voilà un regard rétrospectif bien indulgent. Et que tous ceux qui prirent part aux expériences éducatives gauchistes de l’époque ne partagent assurément pas.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 21 juin 2010. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.