Ryszard Kapuściński, les faits et la fiction

« Une raison mesquine, peut-être, pour laquelle les romanciers essaient de plus en plus de garder leurs distances par rapport aux journalistes », affirmait il y a trente ans Graham Greene dans une lettre au critique du Sunday Times Stephen Pile, « est que les romanciers s’efforcent d’écrire la vérité et les journalistes d’écrire de la fiction. » Sous la plume de quelqu’un qui a pratiqué les deux genres avec un égal bonheur, et traversé à de nombreuses reprises la frontière invisible, floue et mouvante qui sépare les domaines correspondants, une telle déclaration n’est pas à prendre à la légère. Au-delà de la boutade, elle signale un problème bien réel, qui depuis l’époque où s’exprimait l’auteur du Rocher de Brighton, n’a fait que gagner en importance et en profondeur : un coup d’œil sur les rayons des librairies ou le palmarès des Prix littéraires permet de réaliser à quel point de plus en plus d’écrivains tournent le dos à la fiction traditionnelle pour ancrer explicitement leurs romans dans une  réalité à peine transposée, voire dans l’actualité immédiate. Dans l’autre sens, une illustration de ce problème est par exemple fournie par les remarquables ouvrages du grand reporter Ryszard Kapuściński (1932-2007), devenu en quelques années, dans son pays et dans le monde, un des écrivains polonais contemporains les plus connus, à côté de Witold Gombrowicz et de Czeslaw Milosz.

Lorsqu’est parue, en polonais tout d’abord, puis dans diverses traductions, notamment en français, la biographie de Kapuściński par son ami Artur Domoslawski, les commentaires se sont concentrés sur deux aspects. Premièrement, les indications qu’elle contenait au sujet de la collaboration du journaliste avec les services de renseignement de son pays, collaboration qui a été en réalité assez limitée et n’avait rien d’étonnant s’agissant d’un journaliste travaillant pour un organisme gouvernemental dans un pays communiste (même dans l’Occident démocratique, a justement fait remarquer Pierre Assouline, bon nombre de correspondants de guerre ont souvent eu l’occasion de fournir des informations aux autorités de leur pays). Deuxièmement, la pleine mise en lumière, par Domoslawski, de ce qui était à vrai dire déjà un peu un secret de Polichinelle, à savoir que dans les récits de Kapuściński entre souvent une grande part d’invention et d’imagination.

On comprend que l’attention se soit fixée sur ces deux points. La première chose qu’il convient toutefois de dire au sujet du livre d’Artur Domoslawski (on a un peu négligé de le faire), est qu’il s’agit d’une excellente biographie. Celui qui entreprend de raconter la vie d’une personnalité encore vivante ou très récemment décédée, a fortiori lorsqu’il l’a connue personnellement, s’expose à un certain nombre de risques : il n’a pas nécessairement le recul et la distance nécessaires, ni la possibilité de s’exprimer en toute liberté. En contrepartie, il peut cependant s’appuyer sur les souvenirs encore vifs que lui livre sa mémoire, sur de multiples témoignages souvent éclairants, et d’abondantes traces écrites que le temps n’a pas encore dispersées ou fait disparaître. À l’instar de Christine Ockrent et Laure Adler dans leurs livres respectifs sur Françoise Giroud, Domoslawski a su exploiter ces atouts pour rédiger une biographie riche et nuancée. Soucieux de brosser de Ryszard Kapuściński un portrait qui soit « impartial, à la fois bienveillant et critique », il s’est appliqué avec succès à faire surgir, derrière le mythe, dans toute son épaisseur et ses ambiguïtés, un homme qui s’était opiniâtrement employé à construire sa légende.

Un personnage singulier

En quelque 500 pages, Domoslawski nous livre un récit remarquablement documenté et vivant de la trajectoire étonnante de Kapuściński : sa naissance en Polésie (région de Pologne orientale qui appartient aujourd’hui à la Biélorussie) ; l’expérience décisive qu’a été pour lui la Seconde Guerre mondiale, qu’il a vécue enfant ; sa jeunesse militante et ses premiers écrits transpirant la rhétorique communiste ; l’enchaînement de circonstances qui l’a conduit à devenir correspondant dans le Tiers monde de l’agence de presse polonaise (PAP) ; son engagement aux côtés de Lech Wałęsa et du mouvement Solidarność et ses efforts subséquents pour réformer le Parti communiste ; la consécration, à partir du début des années 1980, avec la renommée internationale que lui ont valu ses premiers ouvrages, Le Négus, Le Shah, La Guerre du foot, salués par John Updike, Salman Rushdie et une bonne partie de la presse et de l’intelligentsia anglo-saxonne ; la publication d’Ébène, condensé de ses expériences africaines, et d’Imperium, description saisissante de la fin de l’Empire soviétique, au moment où sa réputation atteignait des sommets ; ses dernières années, enfin, marquées par la  maladie et les remous causés par la révélation publique de ses liens avec les services secrets. 

Ce qui fait toutefois le plus grand mérite du livre Domoslawski est  la qualité du portrait qu’il propose de Kapuściński, dressé avec beaucoup de pénétration et de finesse. On découvre un homme compliqué et rempli de contradictions, moins cohérent qu’il pensait l’être et voulait donner l’impression qu’il était, plus fragile, aussi, et moins sûr de lui-même : plein de compassion authentique pour la détresse et luttant pour la défense des plus faibles, sans avoir jamais réellement pris ses distances par rapport à un certain dogmatisme communiste ; souvent courageux sur le terrain, mais parfois aussi peu téméraire que n’importe qui ; sous une apparence de modestie souriante, exceptionnellement conscient de sa valeur et non dépourvu de vanité (lorsque son nom commença à circuler pour le prix Nobel de littérature, l’idée de le décrocher devint pour lui une véritable obsession) ; très attaché à sa femme (qui ne le voyait guère, puisqu’il était fréquemment absent pour des périodes de plusieurs mois), mais aimant terriblement séduire et multipliant les aventures sentimentales ; remarquable observateur, très perceptif, et un homme à qui sa facilité de contact permettait d’être extraordinairement bien informé, tout en étant affligé d’une incoercible propension à embellir et enjoliver ses récits de détails d’une authenticité plus que douteuse.

Journalisme ou littérature ?

Tous ceux qui ont eu l’occasion de côtoyer Ryszard Kapuściński connaissaient en effet son irrésistible tendance à exagérer et à laisser son imagination s’enflammer. « Il était capable de grossir de petits événements dans des proportions inimaginables », affirme Domoslawski, et un des témoins qu’il a interrogés avouait « diviser au minimum par deux tout ce qu’il racontait ». Kapuściński se comportait de cette façon dans sa vie privée par tempérament, parce qu’il ne voulait rien dans son existence qui ne fût grandiose ou, banalement, pour séduire les femmes. Le problème est qu’il n’agissait pas très différemment dans la rédaction de ses reportages, dans lesquels tout était volontiers amplifié : « Des herbes qui ne mesurent pas plus d’un mètre, dans ses récits en mesurent deux » raconte un témoin qui a été pris avec lui dans une embuscade ; « Sous sa plume, une route large et lisse devient un dangereux sentier plein d’ornières. »

Dans le prolongement d’un compte rendu sévère d’Ébène publié par John Ryle dans le Times Literary Supplement, de nombreux commentateurs ont relevé dans les ouvrages de Ryszard Kapuściński une incroyable quantité d’approximations et d’erreurs factuelles, ainsi que de pures et simples contre-vérités. La liste en est connue, elle a souvent été énumérée : non, Hailé Sélassié n’était pas illettré et ne laissait pas son petit chien uriner sur les chaussures des dignitaires du régime ; Idi Amin Dada n’a pas nourri les perches du Nil et du Lac Victoria des cadavres de ses ennemis, etc. Souvent, Kapuściński, prétend avoir été témoin de faits auxquels il ne peut avoir assisté, parce qu’ils se déroulaient à des endroits où il n’était pas. « Les exécutions auxquelles Kapuściński a échappé », relève Domoslawski, font partie de sa légende. Et il ajoute : « C’est lui qui nous les apprend. » Et s’il n’a jamais explicitement déclaré avoir rencontré Patrice Lumumba, Che Guevara et Salvador Allende, comme le veut une rumeur tenace, Kapuściński n’a jamais rien fait non plus pour démentir de telles allégations, auxquelles Domoslawski n’exclut pas qu’il ait peut-être même fini par croire lui-même, par un mécanisme courant chez les personnes portées à l’affabulation.

Face au produit d’une telle capacité d’imagination, le monde se divise en deux camps. D’un côté, on trouve tous ceux qui défendent Kapuściński au nom d’une conception « différente » du journalisme, en invoquant les droits d’une « vérité supérieure » des événements, qui ne se réduirait pas à la simple exactitude et pourrait même faire fi de celle-ci. Par ses récits d’une grande puissance dramatique, font-ils remarquer, Kapuściński nous fait accéder au « sens profond » de ce qui se passait dans les parties du monde où il a séjourné. Cette vision des choses n’est pas dépourvue de fondement. L’image hallucinante de l’Afrique que nous offre Ébène, par exemple, déchirée par les guerres civiles et les affrontements ethniques, perpétuellement en proie à des coups d’État, un continent livré à toutes les convoitises et où tout peut arriver à chaque instant, parce que la vie humaine n’y a guère de prix, contient assurément une large part de vérité. C’est l’image que nous offrent aussi les livres de Tim Butcher, Blaine Harden, Jeffrey Tayler et Aidan Hartley, pour prendre quatre exemples d’ouvrages récents de grande qualité sur l’Afrique, et celle que proposent au spectateur, d’une façon assez crédible, des films comme Les Diamants de sang, La Constance du jardinier ou Le Dernier Roi d’Écosse.

Précisément du fait du caractère littéraire de l’approche adoptée, cette image est toutefois aussi l’expression d’une vision clairement fantasmagorique. Dans le sillage du Cœur des ténèbres de son célèbre compatriote Joseph Conrad, relève John Ryle, l’éloignement vis-à-vis des faits entraîne Kapuściński vers le royaume de la fantaisie et des symboles : « Pour lui, l’univers africain est le lieu des absolus et des extrêmes, extrêmes de la pauvreté, du climat, de la violence et des dangers. » Le résultat est une image baroque dans laquelle le tiers-mondisme de Kapuściński, dit-il en substance, se combine avec une sorte de romantisme néo-colonialiste. (L’historien Benedict Anderson fera des réflexions analogues au sujet de la « récupération », dans Imperium, d’un certain nombre de poncifs de l’image de la Russie éternelle telle qu’elle s’est fixée au XIXe siècle).

À l’opposé, avec Timothy Garton Ash dans les articles qu’il a consacrés à un homme qu’il admirait profondément comme écrivain, on peut soutenir qu’au bout du compte, les faits sont les faits, et qu’entre eux et la fiction il existe une barrière à ne pas franchir. Par devoir de loyauté envers le lecteur, souligne Domoslawski, par sens de ses responsabilités de témoin envers l’Histoire, ajoute Garton Ash. Les réflexions de ce dernier s’appuient sur les considérations qu’il a développées dans un très beau texte sur la « Littérature des faits » (l’histoire, la biographie, le reportage) repris dans son livre Facts are subversive. Se plaçant sous le patronage intellectuel de George Orwell, il y défend l’idée qu’il existe incontestablement des faits, et que s’il n’est pas toujours facile de les présenter de manière objective et impartiale (l’écriture est inséparable d’un travail de sélection et de stylisation, la mémoire de l’écrivain peut être infidèle et son information incomplète), c’est bien là l’idéal auquel il faut tendre.

Une certaine tradition littéraire et de grand reportage

Quelle était la position de  Kapuściński à cet égard, et comment considérait-il et qualifiait-il lui-même son travail et ses livres ? De manière générale (les opinions qu’il a exprimées sur le sujet n’ont pas été constantes), il tendait à défendre l’idée que la division traditionnelle entre journalisme et littérature avait perdu de sons sens, parce que le journalisme est appelé à puiser dans l’outillage des techniques et des procédés littéraires. À la fin de sa vie, il décrivait ses livres comme ne relevant pleinement ni du premier genre, ni du second, mais d’une catégorie sui generis, justifiant ainsi la plaisanterie de Domoslawski qui proposait d’ouvrir, dans les librairies, entre les rayons « littérature » et « journalisme » un troisième intitulé « Kapuściński».
En réalité, telle qu’il la résume en conclusion de sa biographie, l’opinion de  Domoslawski est que les livres de Kapuściński appartiennent avant tout à la littérature : « La littérature de fiction est “la vérité par le mensonge” selon la formule de Mario Vargas Llosa, mais je ne crois pas que le journalisme le soit. » Pour cette raison, à cause de la liberté qu’il prend par rapport aux faits au nom de la « vérité profonde », c’est de la littérature, selon Domoslawski, que relèvent les ouvrages de Ryszard Kapuściński. Un peu comme ceux de Bruce Chatwin, pourrait-on dire, écrivain-voyageur auquel on a adressé les mêmes reproches qu’à Kapuściński, ou que les reportages de V.S. Naipaul, un homme dont il était diamétralement opposé au plan idéologique, et à la personnalité très différente de la sienne, mais avec lequel il avait plusieurs caractéristiques en commun, comme le don d’empathie et d’écoute et la capacité de capter et de restituer les atmosphères.

On a par ailleurs souvent dit que Kapuściński était le représentant le plus accompli en Europe du « nouveau journalisme » tel qu’il s’est développé aux États-Unis. Il en est en réalité assez éloigné. Certes, Tom Wolfe, Hunter Thompson et Joan Didion (groupe auquel on ajoute souvent Norman Mailer et Truman Capote, qui étaient plutôt des précurseurs de la fiction basée sur les faits réels  – « non-fiction novels »), revendiquaient une approche résolument subjective et le droit de traiter littérairement leurs sujets. Mais par les thèmes qu’ils abordaient  comme les procédés qu’ils utilisaient, ces journalistes, ainsi d’ailleurs que Gay Talese, qu’on inclut parfois erronément dans cette école, se situent dans un univers très différent de celui de Kapuściński.

La tradition dans laquelle ce dernier peut être inscrit le plus facilement, dont il relève par le style linéaire classique de ses récits et avec les figures illustres de laquelle il partage plusieurs traits psychologiques comme l’habitude d’arranger les faits, une indéniable tendance à la hâblerie et la propension à œuvrer à l’édification de sa propre légende, c’est plutôt celle des grands reporters français baroudeurs de l’entre deux-guerres, comme Albert Londres et Joseph Kessel, ou postérieurs comme Lucien Bodard et Jean Larteguy, et, au-delà d’eux, des écrivains-aventuriers comme Alfred Koestler, André Malraux, Romain Gary et Blaise Cendrars. Et le problème de la distinction entre faits et fiction se pose dans son cas de la manière assez simple et traditionnelle dont il se posait chez de tels auteurs.

Ce n’est plus l’unique façon dont il se présente aujourd’hui. Aux formes familières d’œuvres de nature incertaine et de caractère hybride, comme le roman historique, l’autobiographie et la biographie romancées et le récit d’aventures plus ou moins imaginaires, sont venues s’ajouter de nouveaux cas de figure : le roman basé sur des faits réels (faits divers ou faits historiques), ou prenant librement pour personnages des individus ayant existé, parfois dans un passé très proche, les différentes variétés d’auto-fiction, au cinéma et à la télévision le faux  documentaire, le docu-fiction et les formes variées de téléréalité, etc. Entre la réalité et la fiction, les faits et les produits de l’invention et de l’imagination, la frontière semble devenue bien plus difficile encore à assigner qu’à l’époque où Graham Greene ironisait sur le rapprochement des genres, et la confusion ne fait qu’augmenter et s’épaissir. Lorsqu’un écrivain n’a pas estimé nécessaire d’indiquer de quel genre relevait le produit de son travail, ou refuse de faire référence à des distinctions qu’il récuse, il peut donc être utile d’essayer de le faire à sa place. Dans le cas des livres de Ryszard Kapuściński, c’est clairement à de la littérature qu’on a affaire, et c’est comme des œuvres littéraires de très grande qualité qu’il convient à l’évidence de les apprécier.

Le viol, des insectes à l’homme

En Indonésie, le jour où la cuisinière d’un primatologue fut violée par un orang-outan, son mari déclara qu’il n’y avait pas de quoi en être affecté, puisque le violeur n’était pas un humain. Cet incident donne lieu à l’une des très rares descriptions d’agression réelle dans cette Natural History of Rape. Curieusement, c’est l’opinion du mari plutôt que celle de la victime qui est citée. Détail symptomatique, puisque dans ce livre, les voix féminines et féministes sont écartées, car jugées idéologiques ; les savants, à l’instar des auteurs, sont en quête de vérité objective.

Le viol est une agression sexuelle. Dans mon esprit, il est évident que vouloir le réduire soit à la sexualité, soit à l’agression, c’est en méconnaître la complexité. En adoptant un parti pris – le phénomène est avant tout sexuel –, ce livre pourrait être vu comme le nécessaire antidote à l’autre position dogmatique, qui y voit d’abord un rapport de forces. Défini comme copulation forcée, le viol est mécaniquement impossible en l’absence d’excitation génitale chez le mâle. Il est donc stupide de le considérer purement et simplement comme un crime haineux. Un pénis n’est pas un poing. Cela ne signifie pas, cependant, que le viol soit affaire de pulsions naturelles, comme voudraient nous le faire croire Randy Thornhill et Craig T. Palmer. En tant qu’animaux qui se reproduisent sexuellement, les humains ont certes des pulsions. Mais affirmer que, dans des circonstances particulières, tous les hommes peuvent devenir violeurs, c’est comme dire que tout individu bloqué dans les Andes est capable de manger de la chair humaine. Même si c’était vrai, cela fait-il de nous des cannibales-nés ?

S’inscrivant dans la tradition encore jeune de la psychologie évolutionniste, Thornhill, biologiste, et Palmer, anthropologue, dépeignent le viol comme un effet de la sélection darwinienne. Étant moi-même biologiste, je suis prêt à les écouter. Après tout, le viol peut mener directement à la transmission des gènes. Mais, pour que la sélection naturelle favorise le phénomène, il faudrait que les violeurs se distinguent génétiquement des non-violeurs, et qu’ils aient besoin de déposer leur semence plus efficacement, pour ainsi dire, en entraînant davantage de grossesses que les autres, ou du moins davantage qu’ils ne le feraient sans agression. Les auteurs n’apportent pas la moindre preuve de l’existence de ces deux conditions. Ils pensent qu’il est superflu de fournir des informations sur les humains modernes parce que les seuls effets importants se situent dans notre passé évolutif. Cette période étant bel et bien révolue, il ne leur reste qu’à raconter une belle histoire, en s’affranchissant des exigences habituelles en matière d’administration de la preuve scientifique.

Les auteurs font un parallèle avec la mouche-scorpion, physiquement adaptée au viol. Le mâle est doté d’un organe « notal », une pince qui sert à maintenir la femelle non consentante en position d’accouplement. Bien sûr, l’homme ne possède rien de tel, mais peut-être est-il pourvu d’autres formes spécifiques d’« adaptation au viol ». Les auteurs les recherchent dans la psychologie, qui n’est hélas ! pas aussi facile à décortiquer que l’anatomie des insectes. Les hommes ont l’art de détecter la vulnérabilité féminine, les jeunes éjaculent très vite, mais cela ne prouve pas grand-chose. Détecter la fragilité relève de notre faculté de jugement devant une personne ou une situation : une compétence à usages multiples également présente chez les femmes. Et l’éjaculation précoce peut simplement être provoquée par un mélange d’extrême excitation et d’inexpérience. Aucun des exemples empruntés à la psychologie ne prouve le moins du monde, à la manière de l’organe notal chez la mouche-scorpion, que la sélection naturelle favorise le viol dans l’espèce humaine.

De nombreuses questions demeurent. Ne pourrait-on faire l’hypothèse que parmi nos ancêtres, vivant en petites communautés, le viol était puni et aurait donc réduit plus que renforcé les chances de reproduction du mâle ? Si le phénomène est affaire de reproduction, pourquoi près d’un tiers des victimes sont-elles des enfants et des personnes âgées, trop vieilles ou trop jeunes pour cela ? Pourquoi les hommes agressent-ils leur maîtresse ou leur épouse, avec laquelle ils ont aussi des rapports consentis ? Certains de ces mystères auraient sans doute pu être élucidés si les auteurs n’avaient aggloméré toutes sortes de viols. L’agression commise par une connaissance au cours d’un rendez-vous, chose répandue sur les campus, est-il comparable à celle perpétrée par un soldat sur le champ de bataille ? N’est-il pas vraisemblable que certains viols ont des motivations sexuelles et que d’autres sont principalement des actes d’hostilité et de misogynie ?

 

Beaux-pères criminels

Thornhill et Palmer ont un discours froid et obtus. Ils consacrent moins de temps à parler du viol proprement dit qu’à expliquer la biologie de l’évolution et à démolir le travail de chercheuses féministes comme Susan Brownmiller, auteur de Against Our Will. Men, Women and Rape (1). Cela dit, malgré son caractère fortement polémique, A Natural History of Rape présente des données pertinentes et les auteurs, qui admettent parfois être en désaccord, soulignent honnêtement certains des problèmes que pose leur argumentation. Ils veillent aussi à ne pardonner ou excuser le viol en aucune façon. Ils fournissent les meilleurs arguments possible pour étayer leur thèse. Simplement, ils ne sont pas suffisamment convaincants.

Le principal défaut du livre est de citer, puis d’ignorer allègrement, l’avertissement du biologiste de l’évolution George Williams (2) : « L’adaptation est un concept particulier et contraignant qu’il ne faut employer que si c’est vraiment nécessaire. » Même des comportements courants, comme le tabagisme ou la masturbation, ne sont pas nécessairement adaptatifs ; c’est encore plus vrai de ceux qui sortent de l’ordinaire. Si les abus sexuels commis sur des enfants par leurs beaux-pères s’expliquent par l’évolution (exemple souvent cité, et que l’on retrouve ici), ou si le viol est une stratégie reproductive tellement intelligente, pourquoi y a-t-il tellement plus de beaux-pères qui veillent affectueusement sur leurs gamins ? Et pourquoi y a-t-il tellement plus de non-violeurs que de violeurs ? J’appellerais cela le dilemme de l’option rarement choisie : l’explication darwinienne d’un choix de comportement atypique est incomplète sans une explication tout aussi valide du choix typique.

Si les femmes se sentent offensées par ce livre, permettez-moi de le dire : comme la plupart des hommes sans doute, je m’indigne qu’on nous impute les crimes d’une minorité en arguant que nous serions tout aussi capables de les commettre si l’occasion se présentait. Pourquoi la psychologie évolutionniste ne peut-elle introduire dans sa réflexion un peu plus de psychologie et un peu moins d’évolution ? Nous avons développé une vie mentale complexe qui nous fait agir de multiples façons, favorisant globalement une reproduction efficace. Mais cette stratégie n’est absolument pas requise pour chacun de nos comportements. Se concentrer sur un seul d’entre eux, isolé du reste, c’est comme chercher à comprendre pourquoi le kangourou a d’aussi petites pattes avant sans se demander ce qui est arrivé à ses pattes arrière et à sa queue.

Dans le cas du viol, je suggère d’examiner un peu moins les mouches et un peu plus nos compagnons primates. Chez les singes grands et petits, il existe un lien très clair entre sexe et pouvoir. Les mâles dominants ont des privilèges sexuels et sont plus attirants pour les femelles. Il suffit de songer aux événements récents à la Maison-Blanche (3) ou à une série télévisée comme Qui veut épouser un multimillionnaire ? pour voir que ce lien existe aussi dans l’espèce humaine. Cette connexion millénaire explique peut-être pourquoi sexe et pouvoir se mélangent dans nos esprits et échappent parfois ensemble à tout contrôle, non parce que les hommes naissent programmés pour le sexe coercitif, mais parce que le pouvoir en général agit sur eux comme un aphrodisiaque.

Si tout cela semble faire de la prévention de l’abus sexuel un combat sans espoir, Thornhill et Palmer ont une solution : donner aux jeunes hommes un cours intensif sur l’apparition de la pulsion de viol dans notre espèce (ce qui laisse entendre que cette pulsion a été prouvée et que la science sait d’où elle vient !) et conseiller aux jeunes femmes de surveiller leur tenue. Autrement dit, en faisant voir aux garçons la lumière darwinienne et en persuadant les filles de porter des vêtements amples, nous débarrasserons la planète de nombreux mauvais comportements masculins. Il existe pourtant de nombreuses sociétés où le viol est rare malgré l’absence de mesures de ce genre (4). J’aurais préféré que le livre fournisse des données trans­culturelles, car même si les statistiques ne sont notoirement pas fiables, les auteurs ont tort de considérer les États-Unis comme un pays représentatif. C’est au contraire l’une des nations industrialisées les plus enclines au viol (5). C’est aussi l’une des plus prudes, ce qui soulève quelques questions intéressantes, non pas biologiques mais culturelles.

Dans A Natural History of Rape, ces sujets brillent par leur absence. Au lieu de dédaigner l’apport des sciences sociales, comme le font les auteurs sur une cinquantaine de pages, il aurait été plus fécond de faire appel aux autres disciplines pour envisager un large éventail de points de vue sur un comportement atroce qui a tant fait de victimes.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 2 avril 2000. Il a été traduit par Laurent Bury.

L’audace des filles arabes

Les intellectuels arabes se sont saisis, ces dernières années, de la florissante production littéraire féminine, en étudiant ses diverses manifestations et particularités, notamment le phénoménal essor des œuvres érotiques – genre jusqu’à présent réservé aux hommes. Tandis que les milieux populaires jugent scandaleux ces ouvrages, véritable incitation à la débauche, la masturbation, l’adultère voire l’homosexualité, il existe des amateurs pour apprécier le côté divertissant de ces récits façon Mille et Une Nuits, contés par de nouvelles Shéhérazade et réservés à l’intimité des alcôves. Certains critiques rappellent, pour leur part, le caractère impur des sujets abordés, mais saluent une écriture raffinée aux structures élaborées. Beaucoup y voient surtout la renaissance d’une vieille tradition littéraire, dont l’ambition est toujours allée bien au-delà de la simple excitation.

D’aucuns font remonter l’apparition du thème sexuel dans les récits contemporains à la publication, en 1972, du roman autobiographique du Marocain Mohamed Choukri, Le Pain nu (1). Il y raconte ses expériences avec des prostituées, le viol dont, adolescent, il s’est rendu coupable sur un enfant plus jeune et ses pratiques zoophiles avec poules, chèvres et génisses. Mais, bien sûr, la littérature érotique arabe renvoie à des temps bien plus anciens. L’art s’en est développé quelques siècles seulement après l’apparition de l’islam, comme tient à le rappeler la poétesse et journaliste libanaise Joumana Haddad, qui vient de créer la revue érotique Jasad (« Le corps ») : « Je n’ai jamais prétendu inventer quoi que ce soit. L’érotisme était déjà dans l’audacieuse langue arabe utilisée par certains auteurs il y a plus de mille ans, une langue permissive, osée, capable de défier tous les tabous. »

L’érotisme est présent dans tous les livres saints de l’islam, qu’il s’agisse des ouvrages des faqîh, les juristes musulmans, des dits du Prophète et autres récits historiques. Les oulémas et les théologiens ont, au même titre que les écrivains, les poètes et les juges, contribué à consolider une culture érotique sophistiquée. Ils appelaient les choses par leur nom et les décrivaient avec précision, sans oublier les odeurs, s’intéressant aux réactions du corps comme de l’esprit. L’une des plus belles illustrations en est, au XIe siècle, Le Collier de la colombe du théologien et philosophe andalou Ibn Hazm (2), qui évoque l’amour et ses blessures, ou encore, au XVe siècle, Nawadher al-ayk fi maarifat al-nayk (« La fraîcheur de l’entrelacement dans la connaissance du coït ») de l’imam égyptien Al-Suyuti. Les termes « coït » (nayk), « couche », « pénétration » reviennent couramment dans des ouvrages qui s’extasient par ailleurs sur « les pieds lisses », « les cuisses charnues », « les fesses douces », « la taille resserrée », « les seins arrondis » de la femme et « les joues rougies » de celle qui se conduit comme « un serpent au lit ». Sans parler des textes historiques ou juridiques qui évoquent les questions sexuelles, décrivant les diverses positions d’accouplement. Les écrivains parlaient alors crûment, poursuivant une tradition qui remonte à l’époque préislamique. Le poète Imrou’l Qays, mort vers 550, évoque son aventure avec une femme mariée au domicile de son époux, une très jeune Fatem qui lui est interdite mais qu’il possède en secret. Il décrit « la torpide blancheur qu’il vaut mieux cacher » et raconte comment la jeune femme, qui se refuse d’abord à lui, finit par « jouir de plaisir » quand il parvient à la prendre. Les fonds littéraires européens, la Bibliothèque nationale de France notamment, regorgent de telles œuvres, autrefois interdites et qui attendent d’être exhumées. On y a redécouvert en particulier les poèmes du grand Abû Nuwâs (VIIIe siècle) et ses odes à l’homosexualité (3), « La promenade des cœurs – ou ce qu’on ne trouve dans aucun livre (4) » d’Ahmad Al-Tifachi (XIIIe siècle), Parure de la mariée et émerveillement des âmes (5) d’Al-Maghribi at-Tijani (XIVe siècle). Sans oublier le très célèbre « Retour du vieillard à sa jeunesse » (XVIe siècle). Nombreux sont les ouvrages arabes qui n’ont rien à envier à L’Art d’aimer d’Ovide ni même au Kâma-sûtra indien.

Comment, malgré cette longue tradition, en est-on venu à considérer l’amour et les relations intimes comme des sujets indignes ? Pourquoi cette littérature raffinée est-elle devenue récemment taboue, objet de répression et de mépris, ayant parfois donné lieu à des condamnations judiciaires ? Ce problème profond touche à la personnalité arabe qui refoule et réprime tout ce qui peut contribuer à son épanouissement. Les choses de l’amour et du sexe sont méprisées et considérées comme honteuses. À tel point que l’individu est aujourd’hui gêné de lire un roman érotique, craignant aussi bien la loi que les préjugés religieux et sociaux.

 

Une chape de plomb

Dans ce contexte, les auteures de récits licencieux ont entrepris un immense travail de rénovation culturelle, destiné à dénoncer l’hypocrisie des sociétés arabes et lever le voile sur la trilogie des tabous : le sexe, la religion et la lutte des classes. Les pionnières ont opté pour la stratégie de la confrontation, recourant sans embarras ni complexe au langage le plus cru et aux images les plus choquantes. Comme le déclare la romancière jordanienne Laila al-Atrash, « les femmes écrivains n’ont plus honte de transgresser les interdits, de contester l’autorité paternelle, de dénoncer la répression politique et la chape de plomb pesant sur la sexualité ». En dépit des critiques et protestations auxquelles elles ont souvent dû faire face dans des sociétés sous domination masculine, elles se sont montrées plus audacieuses que les hommes face au tabou sexuel. Citons l’Irakienne Alia Mamdouh (6) ou encore la Saoudienne Raja Alem, dont le roman Khâtem. Une enfant d’Arabie (7), a été bestseller malgré les attaques dont il a fait l’objet de la part des extrémistes dénonçant un « appel à la débauche » et une « atteinte aux croyances religieuses ». Citons encore la poétesse égyptienne Fatma Na’out, à l’érotisme plus raffiné, ou la Syrienne Salwa Al Neimi, auteure d’un roman couronné d’un immense succès, La Preuve par le miel (8), dont le style osé flirte parfois avec la pornographie.

Le plus étonnant, c’est que ce courant littéraire féminin vient essentiellement des pays les plus conservateurs, en particulier l’Arabie saoudite, où se sont multipliés ces ouvrages en guerre contre une société cadenassée (on compte à ce jour soixante-cinq romans de ce genre), dont la plupart ont été immédiatement interdits dans le royaume. Mais il faut également citer la Jordanienne Afaf Al-Batayneh (9) et, surtout, la pionnière algérienne du roman érotique, Alham Mosteghanemi avec sa trilogie (10) : Le Chaos des sens, Mémoires de la chair et « Passager du lit ». Comme plusieurs autres romancières, elle a dû faire face à d’âpres critiques, qui ne tenaient que rarement compte de l’écriture raffinée dont témoignent ses œuvres. La Saoudienne Rajaa Alsanea, auteure des Filles de Riyad (11), a été poursuivie en justice pour diffamation par deux de ses concitoyens pour lesquels l’ouvrage portait atteinte à la réputation des femmes du royaume. Mais rien n’y fait : les romancières arabes ont réussi à s’imposer par leur talent, ôtant définitivement aux hommes le monopole d’un genre dont ils se croyaient maîtres.

 

Cet article est paru sur le site d’actualité littéraire Diwan al-Arab en février 2010. Il a été traduit par Hala Kodmani.

On a castré les romanciers américains

Pour une culture littéraire qui s’effraie d’être au bord de l’anéantissement, nous sommes affreusement cavaliers avec les Grands Romanciers Masculins du XXe siècle ! Il est désormais de bon ton de dénoncer ces auteurs et, plus encore, de railler les scènes de sexe de leurs livres. Même les jeunes écrivains qui semblent, par l’ampleur de leurs ambitions, des héritiers tout désignés, renient l’agressive virilité de ces prédécesseurs.

Après avoir lu un passage sexuel dans le dernier roman de Philip Roth, Le Rabaissement, une femme de ma connaissance a jeté le livre dans une poubelle sur un quai de métro. Pas par fureur féministe : nous avons si bien assimilé la critique portée par Kate Millett (1) la première dans La Politique du mâle que « nous savons à quoi nous en tenir », comme dit l’une de mes étudiantes. Non, cette dame a jeté le livre au motif que la scène était répugnante, vieillotte, superflue. Mais je continue de me demander pourquoi elle avait tant besoin de mettre ce roman au rebut ? Aurait-il conservé un peu de l’énergie provocatrice que son auteur espérait lui insuffler ? À l’unisson de cette anecdote personnelle, les critiques parues dans la presse témoignent d’une virulence et d’une sévérité révélatrices d’un certain état de notre culture, qui va bien au-delà de l’impuissance d’un écrivain vieillissant à ciseler ses phrases. D’où la question : pourquoi les scènes sexuelles de Philip Roth nous mettent-elles encore en rage ?

Dans les premiers romans de Roth et sa bande, les passages salaces avaient un parfum de nouveauté, d’actualité, de transgression. Tout au long des années 1960, des livres comme Un rêve américain, Herzog, Cœur de lièvre, Portnoy et son complexe ou Couples ont donné l’impression que leurs auteurs écrivaient depuis la nouvelle frontière sexuelle : adultère, sodomie, sexe oral, triolisme – tout cela était excitant comme l’inédit, ou du moins comme le tabou récemment tombé. En 1968, à la sortie de Couples, chef-d’œuvre de vagabondage extraconjugal situé dans la petite ville de Tarbox, en Nouvelle-Angleterre, le magazine Time affirmait : « Les scènes de sexe, et le vocabulaire qui les accompagne, sont incroyablement explicites, même en ce nouvel âge de totale liberté d’expression. » Ces romanciers parlaient des chambres à coucher de la middle class avec le frisson des pionniers qui écrivent les censeurs à leurs trousses, et la mémoire encore vive du procès en obscénité intenté en 1960 contre L’Amant de lady Chatterley (2). Ils appliquaient leur talent, leur perspicacité analytique, leur pénétrante intuition d’écrivains aux moments les plus intimes et les plus indicibles. Leur prose bouillonnait d’énergie, d’allégresse, et d’espièglerie. Ces jeunes auteurs – Mailer, Roth, Updike – reprenaient les thématiques classées X de John O’Hara ou Henry Miller, en y ajoutant un soupçon de journalisme moderne.

Dans Portnoy et son complexe (1969), le roman immensément populaire de Philip Roth, le héros juif se fait sa place dans la société américaine en se glissant entre les cuisses d’une série de harpies cinglées et de jolies filles accommodantes. Mais faut-il prendre ces passages vraiment au sérieux ? Dans La Contrevie, l’alter ego de Roth, l’écrivain Nathan Zuckerman, se qualifie lui-même de « satiriste sexuel », et, ici comme ailleurs, l’auteur parvient à écrire des scènes érotiques à la fois drôles et salaces : « La vue de la fille de Zipper King, assise sur le rebord de la baignoire, les jambes écartées, offrant, impudique, son mètre soixante-douze à un légume, était le spectacle le plus mystérieux et le plus fascinant que quelqu’un comme Zuckerman ait jamais pu contempler. »

 

La poésie et le bordel

Les passages explicites de Roth louvoient avec brio entre noirceur, humour et luxure, et le héros se débrouille toujours pour sortir haletant, mais grandi, des moments comiques. Il y a dans ces scènes une rage vengeresse doublée d’une dose de sexisme ordinaire ; mais leur force tempétueuse et leur intelligence sont aussi porteuses de charisme, ode à la virilité de personnages intellos curieusement irrésistibles. À mesure que défilent les meilleures scènes, ils sont à la fois exaspérants, beaux, éloquents et répugnants. Nul besoin d’aimer Roth, ou Zuckerman ou Portnoy, pour admirer l’intensité avec laquelle sont racontées leurs aventures sexuelles. Et puis, il y a le suspense qui naît de cette tension, de cette audace, de cette intelligence, de cette prose funambule que l’on trouve chez Roth : jusqu’où peut-il être exaspérant et laid et vaniteux sans faire fuir ses lecteurs ? (En fait, il va trop loin, parfois, et les perd bel et bien.)

En 1960, à 28 ans, John Updike a consolidé sa réputation naissante d’auteur de nouvelles à l’inquiétante beauté en publiant un roman, Cœur de lièvre, l’histoire d’un ancien champion de basket dégingandé devenu représentant en électroménager, Harry (Rabbit) Angstrom, qui quitte sa famille, couche avec une maîtresse replète et facile, puis revient vers sa femme. Quelques années plus tard, Norman Mailer conseilla à Updike de retourner au bordel et d’oublier ses préoccupations stylistiques. C’était pourtant cela, l’agaçant talent d’Updike : combiner la franchise et l’esthétisme, la poésie et le bordel. Dans Couples, la description très précise d’une fellation passe par l’évocation des « surfaces florales de sa bouche ». Dans Cœur de lièvre, il est question d’« adorables bulles qui tremblent, lourdes : du parfum reste dans le creux. Un goût salé et acide se mêle à sa propre salive ». Chez Updike, les scènes de sexe se caractérisent ainsi par le mélange de réalisme brut et de plaisir exalté, de précision descriptive et de charme. Tout est rose, laiteux, pastel – et soudain ça ne l’est plus.

Pour Rabbit, comme pour bien des personnages de l’écrivain, l’amour physique offre une évasion, une autre vie – un répit, même, face à la mort. Dans l’article du Time, Updike décrivait l’adultère comme une « quête imaginative ». Dans Épouse-moi, entre autres, il développe l’idée qu’échanger un mariage pour un autre ne résout pas notre malaise profond ; mais il s’intéresse au mouvement, au fantasme, à l’élan vers le renouveau. Ce qu’il aime, c’est Rabbit en train de courir. Comme le dit l’un des personnages de Couples, l’adultère est « une façon de s’offrir de l’aventure. De partir à la découverte du monde, du savoir ».

Saul Bellow partageait l’intérêt d’Updike pour l’escapade sexuelle, pour cette grande guerre qui oppose hommes et femmes dans une débauche de bruit et de couleurs digne de la bande dessinée. Moses Herzog, écrit-il, « ne comprend rien à ce que veulent les femmes. Que veulent-elles donc ? Manger de la salade et boire du sang humain ». Les romans de Bellow sont peuplés de Renata et de Ramona, filles sombres, voluptueuses, généreuses, étrangères peut-être – les maîtresses ; et puis, il y a les épouses, acariâtres, intelligentes, traîtresses, osseuses. Si les scènes de Bellow sont généralement plus retenues que celles de Roth and Co, il réussit à dire quelque chose de ses joutes avec ces femmes hors norme : « Ramona n’avait pas appris ces trucs érotiques dans un manuel, mais dans l’aventure, la confusion, et parfois, le cœur sans doute brisé, dans des étreintes brutales et souvent anonymes. »

Dans ses romans désordonnés et tentaculaires, Mailer adopte une vision hallucinée­ et quasiment religieuse du sexe, avec des envolées mystiques à la D.H. Lawrence, et une prédilection pour la sodomie. Dans Un rêve américain, voici un vagin : « Ce n’était plus un cimetière, un entrepôt, non, plutôt une chapelle désormais, un endroit décent, modeste, aux parois confortables, à l’odeur verte. Il y avait là une douceur étouffée, respectueuse, entre les murs de pierre. »

L’obsession la plus discutée de Mailer concerne la violence, la pulsion vers la domination à l’extrême. Exemples : « Je lui faisais mal, je le savais, elle se débattait sous mon poids, sans faire de bruit, comme un petit animal pris au piège » ; « Il fallait qu’il la soumette, l’absorbe, la taille en pièces, la dévore. » Dans l’existentialisme de Mailer, dans sa philosophie singulière et tordue, la violence est bienfaisante, naturelle, saine, et c’est ce qui choque. Mais, comme souvent chez lui, par exemple sa célèbre candidature à la mairie de New York (3), on ne sait pas très bien s’il est sincère ou s’il blague.

 

Qualifier de pornographiques les passages explicites de cette littérature serait simpliste. La pornographie ne poursuit qu’un seul but – exciter – alors qu’il y a tellement plus dans ces scènes ! Tristesse, titillation, beauté, crainte, comédie, déception, aspiration… Ces écrivains ne voulaient pas seulement montrer les triomphes de la conquête du sexe, mais aussi la solitude de l’aventure. Dans sa défense véhémente de la littérature masculine explicite, Le Prisonnier du sexe, Mailer écrit : « Il a passé sa vie littéraire à explorer la ligne de partage des eaux du sexe en partant de ce côté inexploré qu’on appelle luxure, et c’est pour n’importe quel homme un travail homérique. […] Le désir présente tous les attributs de la drogue. Il domine l’esprit et les habitudes, il s’approprie les fidélités, forge le caractère, l’infiltre, utilise comme carburant à peu près n’importe quelle essence affective – que ce soit la haine, l’affection, la curiosité, voire la pression de l’ennui – pourtant il n’est jamais définissable, car il peut se changer en amour ou s’en couper tout aussi brusquement. »

Dans les décennies suivantes, les féministes ont protesté, le public a dévoré, et les romanciers eux-mêmes ont été couverts d’honneurs. Et puis, un peu surprise, la vieille garde a vieilli. Dans des livres comme Exit le fantôme et Aux confins du temps, Roth et Updike se sont attaqués au thème de l’impuissance sous toutes ses formes. Les jeunes dieux de la littérature étaient-ils en train de déchoir ? Dans Zuckerman délivré, Roth écrit : « L’existence a sa petite idée désinvolte sur la manière de traiter les types sérieux comme Zuckerman. Il n’y a qu’à attendre pour qu’elle vous enseigne l’art de la dérision. »

Voilà qui nous ramène à l’exemplaire du Rabaissement jeté dans la poubelle du métro. Avec les passages salaces de ce livre, le problème n’est pas tant qu’il s’agit de pornographie, mais de pornographie ratée. On a l’impression que le cœur n’y est pas, que l’auteur simule, que le vieux maître impatient esquisse les scènes à grands traits (le godemiché, le trio), sans les écrire vraiment. La partie à trois n’a plus rien de l’étrangeté, de l’énergie, de l’originalité des trios de Portnoy et son complexe. Dans les romans plus tardifs, et plus dépouillés (Every­man, Exit le fantôme, Indignation), Roth semble faire bon marché des détails et de la profusion singulière de ses premières œuvres. Quand il décrit de vieux messieurs en panne, et que cela rend furieux, nous voyons surtout le vieil écrivain impuissant à écrire sur le sexe – spectacle autrement plus poignant.

À ce stade, on pourrait espérer : voici venir la jeune garde, côté jardin. Mais la nouvelle couvée de romanciers n’imagine plus de Portnoy ni de Rabbit. Le style actuel est plus enfantin ; l’heure est à l’innocence plus qu’à la virilité, au câlin plus qu’au coït. Prenons Suive qui peut, de Dave Eggers, quand le héros quitte une boîte de nuit en compagnie d’une femme ; elle se déshabille, se couche sur lui, et ils restent étendus là sans bouger : « Elle avait le poids idéal et j’avais chaud et voulais qu’elle ait chaud. » Prenons encore la relation décrite dans Indécision, de Benjamin Kunkel : « Nous dormions ensemble comme frère et sœur en évitant le plus souvent de baiser. » Dans les romans des héritiers présomptifs, les personnages sont souvent rebutés ou mal à l’aise face à une situation sexuelle. Dans Infinite Jest, David Foster Wallace écrit : « Il n’avait jamais eu de rapport sous l’emprise de la marijuana. Franchement, l’idée lui répugnait. Deux bouches sèches qui se cognent en essayant de s’embrasser, des pensées embarrassées qui s’enroulent sur elles-mêmes comme un serpent autour d’un bâton tandis qu’il se cabre et grogne placidement au-dessus d’elle. » Finies, les fanfaronnades et la franche délectation artistique de l’acte lui-même. Chez Kunkel, cela devient : « Et je serai peut-être verni ce soir. Toutefois, en montant l’escalier derrière elle et en étudiant son cul d’assez près, je me suis rappelé que la chance était un concept relatif, une médaille avec son revers, et qu’il n’y avait pas plus de raison de l’espérer que de la craindre. »

L’intérêt pour la conquête ou la consommation a fait place à une fascination obsessionnelle pour l’angoisse et les conjectures postféministes alambiquées. Il suffit de comparer la scène de masturbation de Kunkel dans Indécision, hésitante et marquée par la culpabilité, à la célèbre frénésie onaniste de Roth dans Portnoy et son complexe, avec des trognons de pomme, du foie de veau ou des papiers-bonbon. Kunkel : « Je me suis senti extrêmement grossier et j’ai repoussé mon pénis. Je l’aurais jeté si j’avais pu. » Culpabilité aussi, chez Roth, bien sûr, mais culpabilité dépassée et balayée, joyeusement subsumée dans la pure énergie dynamiteuse de tabous : « C’était vraiment de la démence de se taper la colonne de cette façon ! Imaginez ce qui se serait passé si j’avais été pris sur le fait. Imaginez que j’aie poussé l’opération jusqu’au bout. » Roth ne donne guère le sentiment d’être prêt à jeter son pénis s’il le pouvait. Ces romanciers nouvelle génération sont davantage captivés par le potentiel littéraire de leur propre ambiguïté que par toute action se déroulant dans une chambre. Dans Les Mystères de Pittsburgh, de Michael Chabon, une femme en minijupe de cuir vert sans rien dessous lit à voix haute un passage d’Histoire d’O, et son comparse déclare d’un ton guindé : « Je refuse de te flageller ! » Prenez aussi le roman de Jonathan Franzen, Les Corrections : « Comme séducteur, il était taraudé par son ambivalence », « Bien sûr, il avait été un amant nul et angoissé », « Il avait du mal à croire qu’elle ne lui en voulait pas de ses assauts, de l’avoir bousculée, griffée, palpée comme ça. De s’être sentie comme un morceau de viande qu’il avait utilisé. » (Et, bien sûr, il y a des auteurs comme Jonathan Safran Foer qui évitent les corruptions de la sexualité adulte en prenant pour personnages des enfants et des puceaux.)

 

Un sexisme plus sournois

Les féministes va-t-en-guerre qui dénonçaient Mailer, Bellow, Roth et Updike (« les dames aux idées virulentes », disait le premier) pourraient être tentées de voir un progrès dans cette nouvelle sensibilité, à moins qu’il ne s’agisse de mollesse. Mais, dans les ouvrages des héritiers présomptifs, le sexisme est simplement plus sournois, plus difficile à débusquer. On pense à la description que fait Franzen d’un de ses personnages féminins des Corrections : « À 32 ans, Denise était encore belle. » J’attire l’attention de nos militantes distinguées sur le fait que nos grands écrivains n’étaient pas censés écrire ainsi dans le meilleur des mondes féministes.

Les jeunes romanciers sont tellement inhibés, tellement imprégnés des valeurs progressistes, que leurs personnages ne peuvent même pas admettre leurs propres pulsions ; ils sont trop cool pour le sexe, en somme. Même la plus petite expression d’agressivité masculine trahit­ à leurs yeux un excès de confiance ou de ferveur, voire une faute politique. Le modèle du héros conquérant (même par inadvertance) est dépassé. Attacher trop d’importance au coït, en attendre trop, y voir une force capable de changer positivement le monde, voilà qui serait désespérément rétrograde. C’est curieusement la passivité, la gentillesse apathique, l’ambivalence profonde vis-à-vis de la chair qui révèlent une vie intérieure riche et admirable. Amoureux de l’ironie, de la fertilité littéraire d’une gêne si grande qu’elle empêche l’abandon minimal requis pour l’acte sexuel, ces auteurs sont en révolte contre les Roth, Updike et Bellow que leurs petites copines d’université dénonçaient. (David Foster Wallace se souvient d’une amie qualifiant Updike de « simple pénis avec un dico ».)

Cette génération d’écrivains se méfie de ce que Michael Chabon, dans Des garçons épatants, appelle l’« optimisme artificiel du sexe ». Ce sont des types sympas, sensibles, et si leur écriture est dénuée d’épaisseur charnelle, si elle passe à côté des possibilités, de l’exubérance, des effets déconcertants et exaltants de l’amour physique, c’est à cause d’une certaine occlusion culturelle, d’un rejet profond et presque puritain de leurs pères et de leurs facéties. Dans une attaque au vitriol contre Aux confins du temps, d’Updike, David Foster Wallace dit du narrateur, Ben Turnbull, qu’il « persiste dans cette étrange idée adolescente selon laquelle le fait de coucher avec qui on veut, quand on veut, est un remède au désespoir ontologique » ; d’après Wallace, Updike « considère l’impuissance du narrateur comme une catastrophe, le symbole ultime de la mort, et veut que nous la pleurions autant que le fait Turnbull. Je ne suis pas particulièrement choqué par cette attitude ; c’est principalement que je ne la comprends pas ».

Dans le même essai, Wallace s’en prend ensuite au narcissisme d’Updike, non sans égratigner Roth et Mailer au passage. La nouvelle génération ne serait donc pas égotiste ? Ce trait étant aussi répandu chez les hommes de lettres que les yeux marron dans la population, j’en doute fort. Nous assistons simplement à l’émergence d’une nouvelle forme d’obsession de soi : ces garçons sont trop occupés à se regarder dans le miroir pour penser aux filles, perdus dans la belle vanité du « j’avais chaud et voulais qu’elle ait chaud », ou dans la noble pureté de ceux que rebutent un tantinet les avances crues du monde du désir.

Kate Millett préférerait peut-être que Norman Mailer ait d’autres goûts en matière de position, ou que les dames parfumées de Bellow se ressemblent un peu moins, ou que Rabbit ne couche pas avec sa belle-fille juste après une opération du cœur ; mais il y a dans ces vieux livres de poche un intérêt constant pour les liens que crée le sexe. Face à la nouvelle pureté, la timidité paralysante, l’ambivalence autocentrée, la vision updikienne du coït comme « quête imaginative » n’est pas dépourvue d’une certaine­ grandeur disparue. La décontraction de Tarbox, avec ses matchs de volley bien arrosés et ses couples adultères copulant en plein air, s’est dissoute dans les caffè latte des Starbucks et les monospaces des banlieues résidentielles ; nos villes sont plus robustes, nos mariages plus solides – nous avons accosté un temps plus conservateur. Pourquoi, alors, nous soucier de l’obsession persistante de nos vieux lions littéraires ? Pourquoi y voir une menace contre notre cynisme moderne, contre notre conviction que le coït n’est pas un remède contre le « désespoir ontologique » ? Pourquoi ne pas considérer ces écrivains qui veulent déjouer la mort grâce au sexe avec la tendresse que nous avons pour les inventeurs des premiers aéroplanes, debout sur le tarmac à côté de leurs invraisemblables machines incapables de voler, les yeux levés vers le ciel ?

 

Cet article est paru dans le New York Times le 31 décembre 2009. Il a été traduit par Cécile Arnaud.

 

Meilleures ventes de fiction au Chili – La mémoire à vif des Chiliens

1. Diez mujeres (« Dix femmes »), Marcela Serrano, Alfaguara 

2. El cuaderno de Maya (« Le cahier de Maya »), Isabel Allende, Plaza & Janes 

3. El escritor de epitafios (« L’écrivain d’épitaphes »), Hernán Rivera Letelier, Alfaguara 

4. En el país de la nube blanca (« Au pays du nuage blanc »), Sarah Lark, Ediciones B 

5. Aleph, Paulo Coelho, Grijalbo

6. La elegancia del erizo (L’Élégance du hérisson), Muriel Barbery, Seix Barral 

7. El tiempo entre costuras (« Entre les coutures du temps »), María Dueñas, Planeta 

8. Formas de volver a casa (« Les façons de rentrer à la maison »), Alejandro Zambra, Anagrama 

9. Las aventuras de Mampato (« Les aventures de Mampato »), Themo Lobos, Random House Mondadori

10. De parte de la princesa muerta (De la part de la princesse morte), Kenizé Mourad, Espasa 

El Mercurio, 14 octobre 2011.

Chaque semaine, le quotidien conservateur chilien El Mercurio publie la liste des meilleures ventes de livres dans le pays. Bien sûr, ici comme ailleurs, les bestsellers internationaux figurent en bonne place et, en octobre dernier, on pouvait y trouver, sans surprise : l’Aleph de Paulo Coelho, l’auteur brésilien le plus célèbre au monde avec près de 130 millions de livres vendus en 73 langues ; les romancières françaises Muriel Barbery – la version cinématographique de L’Élégance du hérisson vient de sortir dans les salles chiliennes – et Kenizé Mourad, avec De la part de la princesse morte, vaste fresque sur le destin et les amours d’une sultane déchue ; le récit sentimental de l’Allemande Sarah Lark, « Au pays du nuage blanc », qui emmène les lecteurs vers l’exotique Nouvelle-Zélande ; et El tiempo entre costuras, le roman historico-romantique sur le Maroc colonial au temps de la guerre d’Espagne, de María Dueñas.

Reste que ces bestsellers internationaux sont talonnés de près par des romans du cru, les uns signés d’auteurs reconnus, les autres de plus jeunes talents, mais qui ont en commun de faire resurgir le passé récent. Ainsi trouve-t-on, en tête du classement, Marcela Serrano et Isabel Allende, deux romancières ayant choisi l’exil après le coup d’État d’Augusto Pinochet en 1973.

Isabel Allende, fille du cousin germain de l’ancien président, raconte dans El cuaderno de Maya les mésaventures d’une jeune Américaine partie sur les traces de son grand-père chilien, mort pendant le putsch. Quant à Marcela Serrano, elle réunit dans Diez mujeres neuf femmes de tous les âges et de tous les milieux, autour d’une thérapeute, pour donner lieu à dix évocations du passé et révéler les questionnements actuels des femmes. Le même travail de la mémoire est à l’œuvre dans Formas de volver a casa, d’Alejandro Zambra, unanimement salué par la critique. Il signe là un roman sur la génération de ceux qui « apprenaient à lire ou à dessiner pendant que leurs parents étaient complices ou victimes de la dictature », comme l’explique le narrateur. Même l’écrivain de la pampa chilienne, Hernán Rivera Letelier, dont l’œuvre explore habituellement l’univers minier du nord du pays, a délaissé les nitrates du désert d’Atacama pour peindre les déboires d’un cinquantenaire, ancien exilé politique torturé sous Pinochet, dans El escritor de epitafios.

Cinq ans tout juste après la mort du dictateur, qui suscita autant d’admiration que de haine, les écrivains du pays ont décidé de mener à son terme le travail de la mémoire chilienne.

Professeur de lettres franco-chilienne, Kalinka Alvarez enseigne le français et l’espagnol en France et à New York, où elle réside.

Italie – Tous pourris ?

Quatre ans après le succès de leur enquête sur les dessous de la politique italienne, La casta, Sergio Rizzi et Gian Antonio Stella récidivent. Dans Licenziare i padreterni, les deux journalistes du Corriere della serra passent les comptes – déficitaires – de l’État au peigne fin. Les résultats de l’enquête sont édifiants, convient Il Tempo, mais « les auteurs ne disent jamais comment remédier à la situation ». Seul le titre de l’ouvrage ouvre une piste, qui renvoie au mot célèbre d’un des fondateurs de la République italienne, Luigi Einaudi : « À Rome sévit un petit groupe de pères éternels, convaincus de détenir la science infuse dans leur vaste cerveau. Il faut licencier ces orgueilleux, persuadés d’avoir reçu le don divin de guider les peuples. Nous les avons supportés trop longtemps. » 

L’avenir du livre – Une nuit avec Emma Bovary

« Tous les mots sont écrits de la même encre, “fleur” et “peur” par exemple sont presque pareils, et j’aurai beau répéter “sang” du haut en bas de la page, elle n’en sera pas tachée, ni moi blessé », écrit Philippe Jaccottet dans le poème Parler, évoquant le grand mystère de la lecture. Comment, dès lors, notre cerveau transforme-t-il en émotions de simples signes tracés sur une page ?

On a poussé très avant l’étude des phénomènes cérébraux qui expliquent cette transmutation. Maryanne Wolf, spécialiste des troubles de la  lecture, décrit le processus en détail dans son ouvrage Proust and the Squid : il faut à peu près  500 millisecondes pour qu’un mot soit décrypté visuel­lement, reconnu, puis transformé en idée ou en émotion. Plusieurs zones du cerveau sont mises à contribution, et le trajet entre elles varie selon l’expérience du lecteur, ses capacités, la façon dont il a appris à lire, et bien sûr la langue utilisée (lire « Les liens étranges de la lecture et du cerveau », Books, no 7, juillet-août 2009, p. 32).

Reste que beaucoup d’écrivains se sont interrogés sur la meilleure manière de susciter et de transmettre à leurs lecteurs les émotions, notamment sexuelles – les plus puissantes de toutes, peut-être. Et si, pour « ouvrir la plus belle voie à notre imagination », Montaigne recommandait de suggérer plutôt que montrer (« l’acte d’amour comme sa peinture doivent tous deux être dérobés »), la révolution numérique dont nous sommes les contemporains a ouvert, quant à elle, d’autres pistes.

De nos jours, le livre à réalité augmentée donne non seulement à imaginer, mais aussi à voir et à entendre. Il suffirait de quelques développements 3D pour qu’il nous permette aussi de toucher, s’amuse à prédire l’impertinent magazine littéraire américain McSweeney’s Quarterly. Qui sait ? Au train où vont les choses, peut-être disposera-t-on demain d’ouvrages qui permettront au lecteur d’assouvir ses fantasmes avec les personnages de romans. Et de goûter à l’extase avec une certaine Emma Bovary, par exemple.

Guglielmo Libri

 

Les affinités orientales de Goethe

L’an dernier, l’Allemagne se déchirait autour de l’ouvrage de Thilo Sarrazin, qui accusait l’immigration, essentiellement musulmane, d’abêtir son pays. De cette polémique, qui monopolisa l’attention des médias pendant de longues semaines, naquit un débat secondaire, assez surprenant : Goethe était-il un ami ou un ennemi de l’islam ? Le grand écrivain a toute sa vie porté un grand intérêt à l’Orient, qui culmina avec la rédaction, à partir de 1814, de l’un de ses ouvrages poétiques majeurs, Divan d’Orient et d’Occident. Les Belles Lettres en proposent une nouvelle traduction (de Laurent Cassagnau) accompagnée de l’ensemble des « notes et dissertations » que Goethe avait rédigées « pour une meilleure compréhension du Divan ». Elles manquaient à la seule édition de son recueil encore disponible en France (chez Gallimard).

« Goethe reprochait avant tout à l’islam de discréditer l’amour et d’imposer la soumission des femmes. Il n’approuvait pas non plus l’interdiction de l’alcool », note Manfred Osten dans le Neue Zürcher Zeitung. Pour le reste, l’Allemand fit preuve d’un engouement atypique pour la culture islamique : « Il partage le rejet d’un Voltaire pour le fondamentalisme, mais prend ses distances vis-à-vis de l’image négative de Mahomet qui prévaut à son époque. » Pour lui, le Prophète est avant tout un immense génie créateur. Dans sa jeunesse, il envisage même de lui consacrer un drame en cinq actes. De ce projet ne reste qu’un long poème…

Assimilation créatrice

En fait, davantage que la découverte du Coran, c’est celle du poète persan Hafiz qui va se révéler décisive. « La lecture du Diwan d’Hafiz est pour Goethe un choc d’une telle intensité qu’il se sent menacé dans son inspiration même : il réagira sur le mode de l’appropriation active, de l’assimilation créatrice du modèle admiré », explique Laurent Cassagnau dans sa préface. À la même époque, l’écrivain vieillissant s’est épris de la jeune Marianne Willemer, fille adoptive puis épouse de l’un de ses amis. Dans cette relation, qui resta sans doute platonique, Hafiz joue un grand rôle. Goethe a offert un exemplaire du Diwan à Marianne, qui leur sert à « échanger une correspondance codée » : leurs lettres comportent des chiffres renvoyant au volume et à la page de l’édition allemande de Hammer. « Le destinataire était invité à reconstituer des citations qui s’organisaient alors, tel un collage, en missive sentimentale. » Ils s’adressent également des poèmes. Goethe intégrera d’ailleurs une partie de ceux de Marianne à son recueil,  qui naît finalement autant de sa « plongée dans la poésie persane et arabo-musulmane » que de « la sublimation de son inclination » pour sa belle correspondante.

Le résultat « n’est pas un livre de la division, mais de la communion, du respect et du dialogue entre les cultures », estime l’écrivain Thomas Lehr dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ou, pour le dire dans les termes de Goethe lui-même : « L’Orient magnifique / A franchi la Méditerranée. / Seul celui qui aime et connaît Hafiz / Sait ce qu’a chanté Calderón. »

Le racisme biologique n’est pas mort

Depuis une bonne trentaine d’années s’impose à juste titre dans les sciences sociales l’idée que le racisme se transforme considérablement. Sous ses formes classiques et ses références biologiques, il serait en voie de disparition, tandis que d’autres formes subtiles, indirectes, voilées viendraient lui succéder. C’est d’abord, dès la fin des années 60, le constat d’une prégnance d’un racisme « institutionnel », dit parfois aussi « systémique », qui s’est imposé, à propos de l’emploi dans les entreprises, de l’accès au logement, à l’éducation, à la santé, etc. : tous ces systèmes excluent ou discriminent sans que personne ne soit explicitement raciste, ont expliqué, parmi les premiers, dans leur livre Black Power Stokely Carmichael et Charles Hamilton, leaders d’un mouvement tenté par la violence dans une phase de retombée des espoirs liés aux luttes de la période antérieure pour les droits civiques. À les suivre, la structure même de la société fabrique la discrimination tout en dispensant ceux qui en bénéficient d’avoir à exprimer ouvertement des préjugés racistes, ou d’avoir mauvaise conscience.

Dix ans plus tard, les spécialistes se sont mis à parler aux États-Unis de « racisme symbolique », au Royaume-Uni de « nouveau racisme », puis, en France, de racisme « différencialiste », ou « culturel » – en fait pour rendre compte d’une nouvelle logique du racisme consistant non plus à inférioriser ses victimes au nom de la couleur de leur peau, de leur type de chevelure, de la forme de leur crâne, etc., mais à les tenir à distance, voire à les expulser ou à les détruire au nom d’une différence culturelle irréductible. Les Noirs, du point de vue du racisme « symbolique », ne pourraient jamais partager le « credo » américain, la foi dans le travail et dans la famille ; les migrants d’origine nord-africaine ne pourront jamais s’intégrer à la culture ou à la nation française, etc.

Ces diverses approches ont eu le mérite de souligner l’existence d’une évolution sensible, de montrer les liens entre religion ou culture et formes contemporaines de haine de l’autre et de violences. Mais elles ont aussi sous-estimé la prégnance du racisme le plus traditionnel, biologique. La sociologie américaine a ici une responsabilité particulière, en ayant pertinemment adopté à propos du racisme l’idée, qui peut synthétiser les propositions sur le racisme institutionnel ou  symbolique, selon laquelle que la race est une construction sociale. Elle a cru que cette idée était en voie de s’imposer, et tout d’abord dans l’éducation.

Un éclairage démoralisant

Or déjà, l’impact des thèses racisantes relatives à l’intelligence des Noirs américains pouvait susciter un doute sur la place qu’occupe la thèse de la « construction sociale » aux États-Unis. Ainsi, en 1993, un volumineux ouvrage, The Bell Curve, de Richard Herrnstein et Charles Murray, en développant de telles thèses avec un appareil à fortes prétentions scientifiques, connaissait un immense succès de librairie, et suscitait des débats très sérieux au sein de la communauté académique américaine.

Et voici qu’Ann Morning, dans The Nature of Race (University of California Press, Berkeley, 2011), nous apporte un éclairage plutôt démoralisant par une enquête fouillée sur la place qu’occupent les conceptions classiques, biologiques, du racisme au sein même de l’éducation, dans les manuels scolaires, chez les biologistes, les anthropologues, ou en milieu étudiant. Les résultats sont tranchés : alors même que les sociologues affirment que la race est une invention ou une construction sociale, les scientifiques d’autres disciplines, y compris l’anthropologie, les ouvrages qu’ils font lire à leurs étudiants, et ces étudiants eux-mêmes demeurent attachés à des conceptions biologiques de la race, éventuellement modernisées à l’aide de la génétique.

Il y a là un message clair : les sociologues ont assurément raison sur le fond, mais leur message ne passe guère. Le vieux racisme prospère encore, y compris à l’université, et en s’adossant comme hier à la science.

Pour s’imposer, l’idée d’une Amérique post-raciale, chère à Barack Obama, a encore un long chemin à effectuer.

Le grand marché du corps humain

En 2004, certains des survivants indiens du tsunami furent installés dans un faubourg de Chennai, la capitale du Tamil Nadu. L’endroit ne tarda pas à être connu sous le nom de « Kidneyville », la « ville du rein » : un terrain de chasse privilégié pour les trafiquants qui persuadèrent des dizaines de réfugiés de vendre un organe contre une somme dérisoire. En 2008, la police libéra une vingtaine de personnes emprisonnées dans une ferme à la frontière népalaise. Les détenus y étaient littéralement vidés de leur sang par des prélèvements forcés. La « Blood Factory », comme l’a surnommée la presse locale, alimentait plusieurs banques de sang des environs.

« Kidneyville » et « Blood Factory » ne sont qu’un échantillon des histoires glaçantes recueillies par le journaliste américain Scott Carney sur les routes du « marché rouge » – expression qui recouvre pêle-mêle « le commerce (légal et illégal) d’os, de sang, d’organes et d’embryons humains, de mères porteuses et d’enfants vivants », explique Laura Miller sur le site Salon. Un livre qui « part un peu dans tous les sens », mais est « éloquent », estime pour sa part le New York Times. Les passages portant sur le trafic d’organes posent des questions particulièrement délicates. Certes, les faits abominables qu’ils évoquent sont minoritaires, relève Laura Spinney dans la revue Nature : « L’Organisation mondiale de la santé estime que 10 % des organes greffés dans le monde sont obtenus par des moyens illégitimes ». Mais « ce que nous sommes en tant que société dépend de la façon dont nous réagissons à ces 10 % », affirme Carney. D’abord parce que « les acheteurs des produits du marché rouge sont en général des Occidentaux aisés », rappelle Carl Eliott dans le Wall Street Journal. Ensuite, parce que ces abus interrogent les principes et procédures qui régissent le don d’organes et de tissus humains à travers le monde. Ainsi, dans la plupart des pays, nul n’est censé vendre ou acheter un organe. Seules sont rémunérées les prestations des professionnels intervenant dans le processus de transplantation (médecins, hôpitaux, coordon­nateurs, etc.) « Le problème, c’est qu’il s’agit d’une fiction », écrit Carney dans Foreign Policy. Le prix de vente d’un organe peut se trouver intégré et dissimulé derrière celui de la transplantation. Et l’anonymat des donneurs permet aux receveurs de « fermer les yeux sur la provenance de leur chair », constate Spinney.

Une demande intarissable

La journaliste relève par ailleurs le paradoxe qui consiste à utiliser des termes altruistes – on parle de « dons » – pour désigner ce qui n’est qu’un marché : « Dans la mesure où il n’y a pas assez de générosité dans le monde pour répondre à l’intarissable demande de parties du corps humain, des comportements criminels ou moralement discutables s’invitent dans l’échange. » Faut-il alors se résoudre à autoriser la vente de certains organes, comme en Iran où, explique Carney, « l’État paie une modeste somme aux donneurs en échange de leur rein » ? Faut-il légaliser et encadrer une activité qui, de fait, existe ? « Un marché régulé n’est pas forcément la solution », estime un commentateur de Businessweek, qui se fonde sur l’exemple des États-Unis où la vente de sang fut autorisée entre les années 1940 et 1960 : « Des agents écumèrent les quartiers pauvres pour obtenir du sang au plus bas prix. Avec pour résultat une baisse de la qualité des stocks et une propagation des maladies. »

Faute de mieux, Carney plaide pour la transparence totale du « marché rouge ». Chaque poche de sang, chaque organe, chaque enfant adopté devrait selon lui parvenir à son « destinataire » accompagné d’informations précises sur sa provenance. En imaginant même qu’elle soit applicable, cette solution aurait sans doute pour conséquence de faire baisser la quantité de « produits » disponibles, relève Spinney, que cette perspective ne désole pas : « Les plus riches pourraient alors apprendre à accepter leur mortalité, et se demander si la prolongation de vie qu’offre une greffe justifie dans tous les cas la souffrance générée à l’autre bout de la chaîne. »