Amoureuses confidences

Paru à l’origine en 1951, La Fille de nos rêves est l’un des romans les moins connus du grand écrivain bengali Bud­dhadeva Bose. Il est pourtant le premier à être traduit en français, après l’avoir été en 2009 en anglais et en 2010 en allemand. Bose, qui fut aussi traducteur de Baudelaire et de Rilke, y met en scène quatre hommes d’un certain âge qui, par une nuit glaciale de décembre, attendent un train qui a du retard. « Soudain, la porte s’ouvre sur deux jeunes mariés. Touchés par l’intimité du couple, les quatre voyageurs – un médecin, un entrepreneur, un employé et un écrivain – commencent à se raconter leur premier amour », résume Claudia Kramatschek dans le Neue Zürcher Zeitung. Ce dispositif permet, à travers quatre de ses représentants, de donner une vision plurielle de la société bengalie. Il est, à en croire Kramatschek, le seul élément légèrement artificiel de ce livre, qui pose une question essentielle, celle de la valeur du souvenir d’un bonheur passé. « Pour Bose, à l’évidence, seule compte la magie de l’instant ; peu importe ce qui peut arriver ensuite. »

Les 400 ans de la « King James Bible »

À un journaliste qui lui demandait quel était le livre qui l’avait le plus influencé, le dramaturge allemand Bertolt Brecht fit cette réponse fameuse : «  Vous allez rire : la Bible. » Il n’y avait pourtant là rien de nature à faire sourire, même dans la bouche d’un auteur communiste. De mère protestante, Brecht, qui avait accompli ses premières années de scolarité dans une école réformée, à l’instar de très nombreux Allemands, a baigné durant sa jeunesse dans la Bible de Luther : un ouvrage qui a joué un rôle déterminant dans la formation de la langue allemande, et dont l’influence sur la culture et la littérature germaniques s’est fait sentir durablement, de Goethe à Thomas Mann, en passant par les Romantiques et, bien sûr, Frédéric Nietzsche, fils d’un pasteur luthérien et dont le Zarathoustra est une sorte de « contre-Bible », écrite en versets d’allure biblique. 

Une autre traduction de la Bible que celle de Luther a notoirement eu un impact encore plus considérable dans un univers culturel différent. Il s’agit du monde anglo-saxon, et de la traduction anglaise de l’ouvrage, plus particulièrement l’édition connue comme sous le nom de « King James Bible » (ou « King James Version »), appelée parfois aussi en Grande-Bretagne « Authorized Version ». Cette année, on célèbre le 400e anniversaire de cette édition historique. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, l’événement a donné lieu à toute une série d’initiatives : expositions, colloques, conférences, ainsi que la publication d’une bonne dizaine d’ouvrages sur le sujet, livres savants ou destinés au grand public. La « King James Bible » est rarement décrite en termes qui ne soient pas superlatifs, et le registre dans lequel on l’évoque le plus souvent est celui de l’hyperbole. Ce livre mythologique est-il vraiment le chef-d’œuvre littéraire que l’on prétend, et son impact a-t-il été aussi profond et universel qu’on l’affirme ?

Politique et religion

La « Bible du Roi Jacques », pour la désigner par le nom qu’elle porte en français, est le produit d’une volonté à la fois politique et religieuse, cas de figure fréquent à une époque où religion et politique étaient inextricablement mêlées. L’histoire de sa genèse et de sa fabrication nous est racontée en détails par David Norton (The King James Bible), Gordon Campbell (Bible – The story of the King James Version), Adam Nicholson (When God spoke English), Derek Wilson (The People’s Bible) et Melvyn Bragg (The Books of Books – le moins technique de tous ces ouvrages et celui qui embrasse le champ le plus vaste). 

Au début du XVIIe siècle, plusieurs traductions de la Bible en anglais existaient, dont la « Grande Bible », la « Bible des Évêques », la Bible de William Tyndale, réalisée près de cent ans auparavant et qui avait longtemps circulé sous le manteau en raison des sympathies luthériennes de son auteur (accusé d’hérésie par Thomas More, Tyndale finit sur le bûcher), ainsi que la « Bible de Genève », largement basée sur la précédente, qui exhalait un certain parfum de calvinisme. Fils de la catholique Marie Stuart, qui avait été décapitée sur ordre d’Elisabeth Ière, arrivé sur le trône suite au décès sans descendance de cette dernière, le roi Jacques Ier souhaitait asseoir fermement son pouvoir en s’appuyant sur son titre de chef de l’Église anglicane. La publication d’une nouvelle édition de la Bible, expurgée des éléments ouvertement antimonarchistes de la Bible de Genève et des vues extrémistes des sectes puritaines, lui apparut un bon moyen pour ce faire. Au sens strict, la « King James Version » n’est cependant pas une nouvelle traduction. Ainsi que le stipulait très clairement le mandat du groupe d’érudits auquel avait été confiée la tâche de produire cette nouvelle Bible, l’idée était de tirer parti de ce qu’il y avait de meilleur dans les traductions existantes, dans l’objectif de donner naissance à un texte qui serait meilleur encore. C’est ce à quoi se sont employés les 47 membres du comité de rédaction, lors de leurs sessions de travail à Oxford, Cambridge et Westminster, en n’hésitant pas à revenir aux textes originaux en hébreu, en grec et en latin chaque fois que cela leur semblait nécessaire.

La Bible comme œuvre littéraire

Le produit de cet effort collectif est-il particulièrement fidèle au texte biblique original, et a-t-il la beauté insurpassée qu’on lui attribue ? Les avis varient à ce propos. Un fait unanimement souligné est l’écrasante présence, dans le texte de la « King James Version », de la Bible de Tyndale, dont 80 à 90 %, selon les estimations et les parties concernées, se retrouvent dans la « Version Autorisée ». Or Tyndale, qui connaissait l’hébreu, s’est généralement montré très fidèle. Dans un certain nombre de cas, des contresens malheureux ont réussi à se glisser. Dans sa contribution à l’ouvrage collectif The King James Bible After 400 Years, le spécialiste d’études bibliques américain Robert Alter montre ainsi comment un des passages les plus poétiques du livre des Psaumes dans la version anglaise repose sur une interprétation erronée de deux termes hébreux, qui sont employés dans l’original d’une façon totalement prosaïque. De manière générale, son avis est que le texte de la « King James Bible » rend bien mieux la concision et la force compacte de l’hébreu dans les passages narratifs que dans les parties rédigées sous forme poétique, qui portent la trace du style anglais de l’époque, volontiers fleuri.

Fidèle, le texte de Tyndale est par ailleurs d’une qualité stylistique exemplaire. Certains commentateurs donnent des exemples de passages dans lesquels, à leur appréciation, le texte de 1611 n’ajoute rien à celui de Tyndale, voire même tombe en dessous de celui-ci, comme dans le cas du remplacement de « love » par « charity » dans la célèbre Épître de Saint Paul aux Corinthiens. Mais on peut aisément en produire autant d’autres où il l’améliore sans conteste, et chacune des deux versions a ses champions. D’un autre côté, il faut tenir compte de la tendance naturelle des lecteurs à retenir surtout les formulations les plus élégantes et les plus frappantes, en oubliant les passages moins heureux ou plus banals.

Dans l’ensemble, pour partie en raison des qualités de l’original hébreu, liées notamment à l’usage délibéré de mots ordinaires et d’images concrètes, pour partie du fait du génie littéraire de Tyndale et du travail remarquable opéré par ses successeurs, le texte frappe par sa majestueuse simplicité, nulle part aussi éclatante que dans le premier vers de l’Évangile selon Saint Jean : « In the beginning was the Word, and the Word was with God, and the Word was God. » Il se distingue aussi par son caractère extrêmement mélodieux, qui n’a rien d’étonnant si l’on veut bien se souvenir que la Bible était le plus souvent lue à haute voix. La forte impression faite par la « King James Version » est encore accrue par l’emploi qu’elle fait d’un langage déjà archaïque au moment où elle a été rédigée, qui contribue à accentuer le sentiment d’autorité, de distance et de profondeur.

Un livre qui a influencé la langue anglaise

On affirme souvent que la « King James Bible » a exercé une influence considérable sur la langue anglaise. Au moment où l’ouvrage a été publié, cette langue était cependant déjà largement stabilisée. Le rôle qu’elle a eu dans son évolution n’est donc pas comparable à celui joué par la Bible de Luther dans la fixation de l’allemand. La contribution de la « King James Version » à l’anglais pas n’a non plus essentiellement consisté en l’apport de nouveaux mots dans son lexique, comme l’ont fait les pièces de Shakespeare (des quelque 20 000 mots utilisés par l’auteur d’Hamlet, un peu moins de 2 000 ont été employés pour la première fois par lui). Ce dont on la crédite est d’avoir introduit dans la langue anglaise toute une série d’expressions idiomatiques. Pour quantifier l’influence de l’ouvrage à cet égard, le linguiste David Crystal, dans son livre Begat: The King James Bible and the English Language, s’est livré à un décompte des expressions d’origine biblique entrées dans l’usage courant (le critère utilisé était assez restrictif, puisque n’ont été retenues que les expressions aujourd’hui utilisées dans un contexte profane). Il en a inventorié 257, un chiffre inférieur à ceux que l’on entend parfois citer, mais supérieur à celui auquel aboutirait le même calcul pour n’importe quel autre ouvrage. Une grande majorité de ces expressions, a-t-il découvert, étaient déjà présentes dans le texte de Tyndale.

Curieusement, ni David Crystal ni aucun des auteurs des autres ouvrages n’ont eu la curiosité de vérifier de ce qu’il en était dans les autres langues. S’ils l’avaient fait, ils se seraient aperçus qu’une proportion importante des expressions idiomatiques répertoriées s’y retrouve également. Ainsi en français, pour donner quelques exemples : « tuer le veau gras », « le retour de l’enfant prodigue », « la chair et le sang », « le sel de la terre », « pour un plat de lentilles », « suis-je le gardien de mon frère ?», « vanité des vanités », « rien de nouveau sous le soleil », « l’homme ne vit pas que de pain », « un homme selon mon cœur » ou « pour chaque chose, il y a une saison », premiers mots d’un des plus beaux passages de l’Ecclésiaste. En toute rigueur, la véritable source de l’enrichissement de la langue anglaise est donc moins la « King James Bible » elle-même que le texte hébreu d’origine, la version traduite n’ayant joué qu’un rôle d’intermédiaire dans un processus de transfert.

L’impact sur la littérature

En limitant son étude à la comptabilité des expressions idiomatiques, David Crystal se privait de la possibilité de prendre la mesure d’autres formes d’influence, par exemple celle exercée par la « King James Bible » au plan stylistique. S’il y a pourtant bien un trait distinctif de la langue de l’ouvrage, c’est sa formidable musique, très facilement reconnaissable. Un des endroits où son écho résonne le plus fort est la littérature anglo-saxonne. Le premier auteur cité dans ce contexte est souvent William Shakespeare. De fait, par bien des traits, la langue de Shakespeare évoque celle de la « King James Bible », dont elle a la puissance expressive et la charge poétique. Cette proximité, qui donne l’occasion au fameux critique américain Harold Bloom, « bardolâtre » notoire, de réaffirmer, dans son propre ouvrage sur la « King James Bible » (The Shadow of a Great Rock), la supériorité de son auteur-culte, ne peut pas être le produit d’une influence directe, puisque cette nouvelle édition a été publiée cinq seulement avant la mort du dramaturge. Mais Shakespeare et les rédacteurs de la « Version Autorisée » étaient immergés dans le même océan linguistique. Surtout, Shakespeare était un grand lecteur de la Bible dans la version de Genève, qui est aussi profondément marquée par le texte de Tyndale que la Bible du Roi Jacques. On fera la même remarque au sujet du poète John Donne, contemporain de Shakespeare ; mais pas de Milton, un auteur légèrement postérieur sur qui l’influence directe de la « King James Version » est par contre évidente, tout comme elle l’est sur de nombreux écrivains qui ont suivi. La liste de ceux-ci varie selon les commentateurs, qui tendent parfois à mélanger les auteurs chez qui la langue, les thèmes et les rythmes de la Bible ont joué un rôle central (Byron, les sœurs Brontë, Ruskin, le grand historien Thomas Macaulay) et ceux pour lesquels elle a simplement constitué une source d’inspiration importante (Daniel Defoe, Jonathan Swift, Kipling, Dickens).

En raison de la place qu’occupe la Bible aux États-Unis, c’est toutefois sur la littérature américaine que l’impact de la « King James Bible » s’est avéré le plus déterminant. L’exemple le plus flagrant est bien sûr celui d’Herman Melville, dont le Moby Dick est un récit épique ostensiblement biblique par sa thématique, son imagerie, son organisation et sa langue. Mais c’est en réalité quasiment tous les écrivains américains qu’il faudrait citer, de Nathaniel Hawthorne à Francis Scott Fitzgerald, en passant par Thoreau et Emerson, Edgar Alan Poe, Emily Dickinson et même Hemingway, tous influencés à un degré ou l’autre par la Bible, ses cadences et son langage. La présence de la Bible dans les œuvres littéraires américaines est d’autant plus importante que leurs auteurs proviennent du Sud du pays (Mark Twain, Faulkner, Tennessee Williams), sont religieux (Gerard Manley Hopkins), noirs (James Baldwin), ou d’origine protestante (John Updike). Juif de Chicago, Saul Bellow  constitue de ce point de vue la fameuse exception qui confirme la règle.

Cet impact littéraire de la Bible, plus particulièrement dans une version traduite, est un phénomène typique du monde anglo-saxon et protestant (inconnu en Irlande, on l’observe aussi, comme on l’a vu, en Allemagne, ainsi que chez des auteurs scandinaves comme August Strindberg). Rien de comparable dans les pays latins et catholiques, où la Bible a toujours joué un rôle plus marginal. Quand ils ne sont pas d’origine protestante (Gide) ou à moitié Américains (Julien Green), les quelques écrivains français chez lesquels l’influence de la Bible est détectable, soit la lisaient en latin, comme Pascal et Claudel, soit ont davantage été marqués par les idées qu’ils y trouvaient (fût-ce pour les critiquer violemment), que par son langage, comme Rimbaud.

La culture et la société

À côté de la littérature, un domaine où l’impact la « King James Bible » est manifeste est celui de la culture populaire américaine. Sans doute parce qu’ils sont des universitaires, la plupart des auteurs des ouvrages mentionnés l’ont presque complètement ignoré. Pourtant, les traces de l’influence de la Bible y sont abondantes, ce qui à la réflexion n’a vraiment rien de surprenant : durant des décennies, la Bible était l’unique livre qu’on pouvait trouver dans beaucoup de foyers américains, et le seul avec lequel les plus pauvres avaient l’occasion d’être en contact. L’exemple le plus souvent cité est celui du negro-spiritual et du gospel, dont ce serait peu dire qu’ils portent l’empreinte de la Bible. Mais la même remarque pourrait être faite au sujet de la quasi-totalité de la musique populaire, surtout d’origine noire : le blues, le jazz, la soul de Ray Charles, les pop songs de Bob Dylan et de Leonard Cohen, et même, en dehors des États-Unis, le reggae de Bob Marley. Du fait de la forte présence de la Bible dans la société américaine, on entend aussi souvent la musique de la « King James Bible » dans les films d’outre-Atlantique, plus particulièrement ceux qui mettent en scène la communauté noire, de Hallelujah de King Vidor à La Couleur pourpre de Steven Spielberg, mais aussi dans beaucoup de récits dont l’histoire se déroule dans des régions rurales ou dont le scénario comprend un rôle de pasteur, Et au milieu coule une rivière de Robert Redford, pour donner un exemple, ainsi que dans un nombre substantiel de westerns : sur la « frontière », on le sait, la Bible n’était jamais bien loin du fusil.

On peut aussi tenter de mettre en évidence l’impact qu’a eu la « King James Bible » sur la société dans son ensemble. L’exercice est plus complexe et délicat. Melvyn Bragg s’y essaie dans son livre, d’une manière qui n’est pas totalement convaincante. De ce que Thomas Paine,  William Wilberforce et Mary Wollstonecraft ont formé en partie leurs idées dans la lecture de la Bible, il est un peu imprudent de conclure que celle-ci a été à l’origine de la Révolution américaine, de l’abolition de l’esclavage et du mouvement d’émancipation des femmes. Un domaine où l’impact de la « King James Version » est en revanche indéniable est celui de l’éloquence politique aux États-Unis. Le fameux discours de Martin Luther King « I have a dream » est le décalque d’un passage du Livre d’Isaïe, et bien avant lui, la célèbre Gettysburg Address et les deux discours d’investiture d’Abraham Lincoln retentissaient déjà d’accents bibliques. Lorsque l’on sait à quel point les discours de Lincoln, dont le premier cité est connu par cœur par de nombreux Américains, sont copiés et étudiés comme source d’inspiration, on mesure l’influence qu’a pu avoir par leur truchement le langage de la « King James Bible » sur les discours politiques aux États-Unis.  

Une réputation qui n’est pas usurpée

À titre de contribution personnelle à la commémoration du 400e anniversaire de la « King James Bible », le célèbre critique Christopher Hitchens a consacré une de ses colonnes du magazine Vanity Fair au sujet. Un choix dans lequel entrait assurément un peu de coquetterie, et qui s’explique pour partie par le goût de Hitchens pour la provocation, l’homme étant connu comme l’un des fers de lance du « nouvel athéisme ». Dans ce long article érudit, Hitchens cite notamment l’extrait de l’Ecclésiaste que George Orwell (athée affirmé, mais non militant) avait demandé que l’on lise à ses funérailles, ainsi que celui de l’Épître aux Philippiens qu’il avait lui-même lu à celles de son père. Cette double anecdote en dit long sur l’attrait que peut exercer ce texte mémorable sur des individus qui ne sont pas croyants mais dont le métier est d’écrire, donc d’exprimer à l’aide de mots des idées et des sentiments, ce à quoi la Bible, plus particulièrement dans cette version, excelle.

Emportés par leur enthousiasme, les admirateurs de la « King James Bible » ont parfois défini son influence en termes excessifs. Affirmer, comme le fait Melvyn Bragg, que la « King James Bible » a « façonné » la vie de Winston Churchill ou de Florence Nightingale (pionnière des soins infirmiers) est pour le moins une exagération. Cette influence, on l’a vu, a souvent été indirecte et n’est pas exclusivement imputable au travail de ses auteurs, dont l’œuvre a  essentiellement joué un rôle de véhicule pour le texte de Tyndale et, derrière celui-ci, le texte hébreu original. Autant qu’à son exceptionnelle qualité littéraire, elle est de surcroît due au rôle central joué par la Bible dans la culture anglo-saxonne et les sociétés protestantes. Mais l’impact qu’a eu cette édition est hors de doute, et, de quelque façon qu’on l’estime, il est supérieur à celui de n’importe quel autre ouvrage imprimé. Que la « King James Bible » soit le livre le plus influent de tous les temps est assurément un cliché. Mais comme beaucoup de clichés, celui-ci contient une grande part de vérité.

Ma sœur, ma blessure

Enfants, Allen et Mary Shawn ont partagé le même berceau, les mêmes jouets, les mêmes promenades dans Central Park. Jusqu’à ce qu’à 8 ans Mary disparaisse subitement de la vie de son frère jumeau : la fillette, autiste, est placée dans un établissement dont elle ne sortira plus. « Leurs parents ne parlèrent plus d’elle que sur le ton de la nostalgie, comme si elle était morte », rapporte le Globe and Mail. Il faudra des décennies à Allen, devenu compositeur, pour comprendre qu’« être le jumeau de Mary fut déterminant, peut-être le fait essentiel de [s]a vie ». Son livre de Mémoires fait le lien entre l’éloignement de sa sœur et ses propres troubles, comme l’agoraphobie ou des crises récurrentes de panique. Il donne ce faisant à voir les effets de la culture du déni qui caractérisait cette famille brillante – son père, William Shawn, dirigea le New Yorker durant trente-cinq ans : « Soucieuse qu’elle était de discrétion et de bienséance, elle amplifiait les névroses de ses membres », peut-on lire dans le New York Times*.

* À propos des secrets de la famille Shawn : la journaliste Lillian Ross  a publié en 1998 un livre racontant sa liaison de quarante ans avec le patron du New Yorker (Here But Not Here. A Love Story, Random House).

L’éclat des Lumières rend aveugle

L’anglais règne en maître sur la planète, c’est entendu, et le français n’est plus parlé « que par une petite – et obscure – élite internationale de l’ancienne école », écrit dans le New York Times Caroline Weber, qui enseigne la littérature française à l’université Columbia, avant de faire l’éloge du livre de Marc Fumaroli. L’académicien évoque « une époque où c’était exactement l’inverse […], où les meilleurs esprits des Lumières étaient aspirés dans l’orbite du français par l’incomparable sophistication de l’art de vivre et le brio des échanges intellectuels des salons parisiens ».

L’Américaine ne semble pas se formaliser de ce que Marc Fumaroli réduise l’anglais à une sous-langue, « vernaculaire et technologique, dépourvue de tout style ». Elle accepte que le français soit d’une essence différente : « Non pas un moyen de communiquer, mais une façon “d’entrer en compagnie”. » « Et quelle compagnie ! », ajoute Weber. Elle ne s’offusque pas de voir Fumaroli expliquer que « l’usage général du français s’accompagnait de l’adoption des modes et usages de Paris et de l’influence profonde de la pensée française dans tous les ordres de l’esprit ». Elle ne rechigne pas de le voir citer Benjamin Franklin : « Je pense que les Français n’ont point de vice national qu’on puisse leur reprocher. Ils ont quelques frivolités, mais sans gravité. »

Le son de cloche est tout différent outre-Manche, où le message apparent du livre de Fumaroli, sinon son contenu, en incommode plus d’un. Emma Townshend, une journaliste en vue, juge ainsi dans The Independent que l’ouvrage est « viscéralement anti-anglais, et reflète la légendaire intolérance des Français envers tous ceux qui ne parlent pas leur langue à la perfection ». Elle conclut : « En réalité, la prédominance du français n’était pas due à son intrinsèque supériorité intellectuelle, mais bel et bien à la position de la France au centre des routes commerciales du continent. » Et chacun sait bien que ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Main basse sur les Lumières

Dans le Telegraph, l’écrivain Jonathan Keates, auteur d’une biographie de Stendhal, fulmine : « C’est un livre tout simplement provocateur […], complaisant, et effrontément dédaigneux des réalités de la période qu’il prétend explorer. » Avant d’enfoncer le clou : « L’orthodoxie culturelle dans l’Hexagone enseigne aux Français que leur pays est à la source de tout ce que le monde vénère sous le terme de civilisation […]. Ce n’est bien sûr pas vrai, mais l’essentiel est que les Français y croient, et surtout qu’ils croient que le monde entier y croit aussi. »

Ce que ni les Américains ni les Anglais ne parviennent cependant pas à avaler, c’est que, sous la plume de Marc Fumaroli, la France fasse main basse sur les Lumières et tout ce qui s’ensuivit, notamment la démocratie moderne et le développement industriel. Keates juge que c’est bien plutôt l’apanage « de sa brumeuse petite nation de boutiquiers ». Dans le Wall Street Journal, Frederic Raphael, d’origine américaine mais Anglais d’adoption, invite certes à lire Marc Fumaroli pour participer « à la fête permanente de Versailles… et glisser une oreille à la table – et dans les lits – de cette bande fantastique d’aristocrates et de philosophes, d’expatriés anglais et d’arrivistes américains ». Mais quand l’académicien affirme : « C’est à Versailles, cet autre Cap Canaveral, que les États-Unis ont été lancés dans l’histoire mondiale », il sort son revolver : « Et ta sœur ! » En français dans le texte.

N.B. Nous ne résistons pas au plaisir de citer cette phrase du livre de Fumaroli : « C’est aujour­d’hui en anglais dans les revues de livres fidèles à la tradition de la République des Lettres mais publiées à Londres et à New York que le dernier mot sur la valeur mondiale des livres et des idées est imprimé et s’impose. »

Qui parle en Europe ? Une crise de souveraineté

« La politique ne se fait pas à la corbeille ! », cette maxime dédaigneuse du Général de Gaulle remonte à un temps où la souveraineté monétaire pouvait tenir en respect les créanciers. Vue d’ici, elle semble aussi datée que « l’Etat c’est moi » du regretté Louis XIV. Dans l’Europe des Etats encordés par leur monnaie commune, ça ne tient plus. Que l’un dérape, toute la cordée dévisse. Et le dévissage coûte la peau du dos. Aux yeux du monde entier, l’Européen s’est mué en M. Perrichon, un bourgeois hâbleur, fier de sauver un ingrat, honteux d’être sauvé lui-même. Et qui, après moult réflexion, laisse dans le livre d’or de l’auberge du Montanvert : «  Que l’homme est petit quand on le contemple du haut de la mère de glace ! ».

Du haut de la mère de glace, le monde entier s’inquiète. Il veut des politiques qui ne bradent pas ses créances. Et les peuples débiteurs se mettent en quête de dirigeants crédibles.

Le prix Nobel Ronald Coase annonçait déjà en 1966 (1), « Assurément, on peut espérer qu’avec le temps, l’influence du métier d’économiste sera telle qu’il sera plus difficile d’obtenir un bénéfice politique par la propagation de mauvais choix économiques. » Les Grecs et les Italiens sont en train d’en faire les frais. La France pourrait suivre. Rarement situation politique n’aura semblé plus ouverte.

Depuis la nuit des temps, l’endettement est un point de réel de la politique. Mais le plus souvent, les dettes souveraines se libellent dans des monnaies souveraines. Or, l’Europe s’est dotée d’une monnaie qui ne l’est pas: sa Banque centrale ne peut refinancer en dernier ressort les Etats. Dit autrement, l’Europe est muette, la BCE ne peut répondre des Etats membres. Les Etats européens se sont longuement endettés dans une monnaie hors de contrôle. Sitôt que les créanciers l’ont compris, leur perte de souveraineté est devenue abyssale. Conséquence, adieu les peuples, les gouvernements sont adoubés par les taux. Du jamais vu.

La crise européenne est une crise de souveraineté. On l’attendait sur la politique extérieure, elle advient sur la monnaie. L’Europe sans monnaie souveraine prive ses Etats de souveraineté, sans compensation réelle. La nouveauté de cette crise est qu’elle oblige à créer une souveraineté européenne fondée sur une perte acquise de souveraineté des Etats. Cette situation était impensable du temps où les Etats avaient encore une souveraineté à négocier. Pour les classes politiques locales, le jeu de l’anti-fédéralisme était à somme positive (toujours gagnant) puisqu’elles avaient les avantages de l’Union sans en subir les contraintes. Avec cette crise, la somme du jeu s’inverse : les Etats nationaux au bord de la faillite ont rapidement besoin d’une Réserve fédérale. Pour reprendre la formule de George Soros, le « politiquement impossible devient possible » (2), à savoir l’émergence d’un fédéralisme européen réduisant les marges clientélistes des classes politiques locales.

Le jeu est alors le suivant : ou bien, les Etats restaurent — fût-ce de manière autoritaire — une crédibilité financière et négocient entre eux des règles de solidarité — une réserve fédérale tenant les marchés à distance —, ou bien le parasitisme l’emporte et, après une récession probablement brutale, tout est à reconstruire autour d’un noyau réduit. La première hypothèse est celle qui maximise la richesse collective, y compris celle des créanciers de l’Europe. Mais elle doit bâtir dans l’urgence et à tâtons, les instances fédérales indispensables à la soutenabilité de l’Euro et à l’instauration d’une souveraineté collective.

1. Ronald Coase, « Economics of Broadcasting and Advertising », The American Economic Review, mars 1966.

2. George Soros, « Does the Euro have a Future ? » The New York Review of Books, 13 octobre 2011.

Brésil – Au pays du plaisir

Après vingt-cinq ouvrages universitaires, Mary del Priore a décidé d’abandonner la rigueur académique pour poser un regard léger sur l’évolution de la sexualité et de l’érotisme au Brésil. Paru en avril dernier, His­to­rias íntimas caracole, depuis, en tête des ventes. L’historienne y raconte l’exposition progressive des corps, malgré le poids de l’Église. Et le lecteur découvre avec surprise la vogue que connut l’adultère au XIXe siècle ou la préhistoire du porno – anecdotes et photos à l’appui. Car c’est seulement avec l’installation de la cour portugaise à Rio, en 1808, que la bourgeoisie locale commence à adopter le lit et le matelas, abandonnant peu à peu un hamac qui obligeait à des relations sexuelles un brin furtives. La généralisation du savon a également contribué à l’épanouissement érotique du pays, en « rendant le corps plus propre, et donc explorable », comme le confie l’auteur à la Folha de São Paulo.

Aujourd’hui, conclut le quotidien, il n’y a plus guère de tabous au Brésil, « où l’on peut même changer de sexe », précise Mary del Priore. « Au risque de tomber presque dans l’excès inverse, selon l’historienne. Le droit au plaisir prend parfois des allures de dictature. »

Ingeborg Bachmann et le soldat anglais

Avant de faire tourner la tête à deux des plus grands auteurs germanophones de la seconde moitié du XXe siècle – Paul Celan et Max Frisch –, la grande poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann s’amouracha d’un jeune soldat anglais, Jack Hamesh. Nous sommes en 1945. Bachmann est convoquée dans les bureaux de la 8e armée britannique, stationnée en Carinthie. Hamesh l’y interroge sur son appartenance à une organisation de jeunesse hitlérienne. Elle le trouve petit et laid. Lui, qui est né Juif autrichien, qui n’a pu fuir qu’in extremis vers l’Angleterre en 1938, sans ses parents, morts, eux, en camp de concentration, aurait toutes les raisons de haïr cette fille d’un nazi convaincu. Pourtant, un attachement naît. Bientôt, Hamesh embrasse sa main, et Ingeborg jure de ne plus jamais la laver. « C’est grâce à la littérature, aux discussions sur les auteurs jus­qu’alors interdits comme Stefan Zweig, Arthur Schnitzler ou Thomas Mann, qu’un pont peut se créer par-dessus l’abîme qui les sépare », rapporte le Tagesspiegel.

Actes Sud publie le journal que tint Bachmann à cette époque, suivi des lettres d’amour que Hamesh lui fit parvenir en 1946-1947 d’Israël, où il avait émigré. Celles que lui envoya la jeune femme n’ont pas été retrouvées. Pas plus, à vrai dire, que Jack Hamesh lui-même, dont ces lettres sont les derniers signes de vie.

La fausse révolution du rock

Tout fan de rock qu’il est, Miroslav Vaněk a dû se résoudre à démolir un mythe national : non, ce n’est pas la musique, aussi subversive soit-elle, qui eut raison du régime communiste en Tchécoslovaquie. L’historien a en effet étudié les courants de musique alternative entre 1956 et 1989. Et il l’affirme : en guise d’influence politique, le rock n’a guère fait qu’offrir une bouffée d’air et aider la population à supporter l’oppression totalitaire. Mais il ne fut pour rien dans le renversement du régime. Malgré ce constat, la plupart des critiques du livre ont préféré s’en tenir aux chapitres contant les heures glorieuses du mouvement hippie tchèque et sa résistance face aux brimades du système. D’autres – bien plus rares – estiment que Vaněk n’est pas allé assez loin dans son entreprise de démythification : « Il aurait fallu souligner que les groupes de rock tchèques de l’époque avaient plus de succès en reprenant les chansons superficielles des Beachs Boys qu’avec des textes plus engagés », commente par exemple la revue d’histoire Dějiny a Současnost.

Verlaine intraduisible

Le poète américain Karl Kirchwey a entrepris en connaissance de cause une tâche improbable : traduire la poésie de Verlaine. Il s’agit en l’occurrence du premier recueil de son œuvre, les Poèmes saturniens, qui regroupe des textes écrits au lycée et d’autres, écrits plus tard. Malheureusement, le résultat illustre trop souvent de manière cinglante « à quel point le français de Verlaine résiste à la traduction dans l’anglais de Kirchwey – et peut-être l’anglais tout court », écrit le célèbre critique américain Edmund White dans le Times Literary Supplement. Il fournit plusieurs exemples révélateurs. Le vers La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit (à la fin du Prologue) devient ce « lourdingue » : The voice that cried or laughed, when one laughed or cried. Le dernier vers du Prologue est cet envoi : Maintenant va, mon Livre, où le hasard te mène ! Il est rendu par ce vers « épais » : Now go, my Book, where chance may indicate. Selon White, « là où le français est si léger que l’esprit glisse sans effort, l’exactitude bourrue de l’anglais donne aux vers une dignité paysanne (ou une lourdeur pédante) ». Autre exemple : L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs devient Blonde hair, blue eyes, the flesh in flower, dénaturant la « musique subtile » de Verlaine. Le vers Il est juste-milieu, botaniste et pansu devient platement : A young man of means, a botanist, potbellied.

L’une des difficultés tient au fait que la langue française « rime pres­que spontanément, écrit White, et avec un grand naturel ». Ce n’est pas le cas de l’anglais. Kirchwey­ tente de contourner l’obstacle en ayant recours aux rimes imparfaites, une vieille tradition de la poésie anglaise. Mais le résultat est souvent fâcheux. Ainsi, L’inflexion des voix chères qui se sont tues, dernier vers du poème Mon rêve familier devient The modulation of voices gone silent, but dear.

Dans la New York Review of Books, le musicologue Charles Rosen, moins sévère pour Kirchwey, regrette aussi les artifices générés par la recherche de rimes imparfaites, comme dans cette traduction des vers célèbres : Les sanglots longs /Des violons /De l’automne / Blessent mon cœur /D’une langueur / Monotone. Cela donne : The long sobbing / Of autumn strings / Grievous, / Wounds my heart / With a langour that / Is monotonous.

« L’essentiel de l’effet poétique est perdu », écrit Rosen.

Mater scandalosa

La première s’habilla en prostituée pour s’offrir à l’homme aimé. La deuxième était une prostituée et trahit son peuple. La troisième se glissa dans le lit d’un riche veuf et se fit épouser. La quatrième, adultère, commandita l’assassinat de son mari par son amant. La dernière tomba enceinte, avant le mariage, d’un enfant dont son mari n’était pas le père. Thamar de Canaa, Rahab de Jéricho, Ruth la Moabite, Bethsabée femme d’Urie le Hittite puis du roi David, et enfin Marie, mère de Jésus, sont les cinq « saintes scandaleuses » dont l’écrivain italien Erri de Luca a décidé de raconter les vies dans son dernier ouvrage, qui figure parmi les meilleures ventes dans la Péninsule.« Leur premier point commun, rapporte Maria Tatsos dans le Elle italien, vient de ce qu’elles figurent toutes dans la généalogie du Christ. »

Grâce à sa parfaite maîtrise de l’hébreu et du grec ancien, souligne Fulvio Panzeri dans le quotidien Avvenire, Erri De Luca « relit la Bible en partant de l’évangile de Matthieu, le premier du Nouveau Testament, qu’il tient pour fondateur – au même titre que le livre de l’Exode pour les Juifs », qui s’ouvre lui aussi par une série de noms, ceux des enfants d’Israël descendus en Égypte. « De par la place qu’il occupe dans la Bible, cet évangile constitue en quelque sorte la première page du christianisme », une page stratégique, qui énumère les noms des trois séries de quatorze générations formant l’ascendance du Christ, depuis Abraham. Or, rappelle Fulvio Panzeri, « au milieu de ces généalogies masculines, Matthieu introduit les noms de cinq femmes » et rompt avec la succession patrilinéaire détaillée dans l’Ancien Testament, sans qu’on sache bien pourquoi. Pire, « trois d’entre elles sont étrangères » et ont « fait le choix d’appartenir au peuple d’Israël, d’aller contre la tradition, d’abandonner leur religion et leurs semblables pour se soumettre au Dieu unique ». Thamar, Rahab et Ruth vont toutes trois jusqu’à « transgresser la loi et briser les tabous pour pouvoir recevoir en leur sein la semence d’un homme porteur de la Bonne Nouvelle ».

Athée, mais depuis longtemps fasciné par la Bible, dont il est un grand lecteur, Erri De Luca s’est attaché dans Le sante dello scandalo à réhabiliter la force du féminin dans les Écritures­, loin des interprétations machistes trop souvent retenues par le canon. « Dans l’illustre lignée du Messie, explique Erri De Luca au journaliste d’Avvenire, se sont ainsi greffées des femmes, et des femmes issues de peuples divers. L’histoire hébraïque montre que toute idée de pureté du sang est illusoire. Le Messie lui-même était métis. C’est une leçon magnifique, peu enseignée au grand public. »