Un monde de moins en moins violent ?

Le monde actuel est-il moins violent que celui d’hier, et nos contemporains moins cruels que leurs ancêtres ? Beaucoup hésiteraient à l’affirmer. La violence a l’air de régner aujourd’hui sur la planète de manière aussi universelle et tyrannique que dans le passé, et une opinion assez répandue est même qu’elle ne cesse d’augmenter autour de nous. Dans un ouvrage dont la publication, il y a un mois, a donné lieu à d’abondants commentaires dans le monde anglo-saxon, le célèbre psychologue de Harvard Steven Pinker défend pourtant l’idée que la violence n’a pas arrêté de décliner dans l’Histoire. Et il s’efforce d’expliquer pour quelles raisons.

Intitulé, en référence à une expression employée par Abraham Lincoln dans son premier discours d’investiture, The Better Angels of Our Nature, le livre, énorme (près de 700 pages) est le produit d’un impressionnant travail de recherche. Steven Pinker dit y avoir travaillé sept jours sur sept durant quatorze mois, et rien n’autorise à mettre en doute cette  affirmation. De l’histoire à l’économie et la théorie des jeux, en passant par l’archéologie, l’éthologie, la psychologie, la neurologie, l’exégèse biblique, le droit, les études littéraires et la sociologie de la délinquance, Pinker mobilise au service de sa thèse une large panoplie de disciplines. Et l’enquête à laquelle il s’est livré couvre l’éventail quasiment complet des formes variées de violence que les hommes peuvent perpétrer : guerres, génocides et attentats terroristes, torture, exécutions capitales, viols et violences domestiques, et même la violence envers les animaux, dont il reconnaît et regrette s’être rendu coupable en martyrisant inutilement des souris de laboratoires, à l’époque éloignée où ses recherches impliquaient un important volet d’expérimentation.

De la psychologie cognitive à l’histoire

Avec cet ouvrage, Steven Pinker s’aventure en dehors du champ de la psychologie cognitive dans lequel il s’est fait connaître en défendant avec beaucoup de brio, dans une série de livres rapidement devenus des best sellers, les idées de la psychologie évolutionniste, ce courant de pensée qui, d’une manière souvent jugée, à juste titre, réductionniste, voit dans les représentations mentales le produit d’un mécanisme de sélection darwinienne. Et bien qu’il s’en défende en soulignant la cohérence de ses idées et la continuité des vues présentées dans ce livre par rapport à celles qu’il exposait dans les précédents, Pinker tend ici à prendre quelque peu ses distances par rapport aux thèses radicales qu’il a soutenues par le passé, en faisant davantage de place aux facteurs de nature culturelle. La lecture de l’ouvrage de Jonathan Glover Humanity – A Moral History of The Twenty Century, dont Pinker a fait un compte rendu extraordinairement enthousiaste et élogieux lors de sa parution il y a onze ans, est sans doute pour quelque chose dans cette évolution, mais plus encore, vraisemblablement, l’influence de la philosophe Rebecca Goldstein, avec laquelle il est marié depuis quelques années.

The Better Angels of Our Nature a été salué dans la presse  américaine et anglaise par de grosses pointures intellectuelles comme Peter Singer, James Q. Wilson, Samuel Brittan, Simon Blackburn, David Runciman et Marek Kohn. On a souligné la vigueur des analyses de Pinker, l’ampleur de la synthèse qu’il a eu l’audace d’entreprendre et la qualité de son style. De fait, sur les nombreux sujets qu’il aborde, Pinker se montre généralement très bien documenté, et présente des vues pénétrantes et souvent originales. Le livre illustre de surcroît une nouvelle fois ce formidable talent d’exposition pour lequel il est réputé, et est rédigé dans une langue élégante et claire et un style enlevé qu’il qualifie lui-même (en s’en excusant, compte tenu de la gravité du sujet traité) de parfois même « irrévérent ».
L’ouvrage a toutefois aussi été fortement critiqué, plus particulièrement par John Gray, Elisabeth Kolbert et Gerard De Groot. Il a été reproché à Pinker d’avancer des affirmations non étayées par les faits, de se livrer à un usage désinvolte et biaisé des statistiques et à d’inacceptables simplifications, de laisser des préjugés idéologiques contaminer ses analyses et de s’appuyer sur une conception angélique et erronée de la philosophie des Lumières. Qu’en penser ?  Un tel livre appelle trois questions : la violence a-t-elle effectivement décliné avec les siècles, comme Pinker le prétend ? Si oui, les raisons qu’il avance pour l’expliquer sont-elles convaincantes ? Enfin, si c’est bien le cas, pourquoi tellement de gens ont-ils des difficultés à s’en persuader ?

Les crimes de sang en diminution constante

L’affirmation que les siècles passés étaient plus violents que l’âge actuel ne risque guère de scandaliser les historiens. Au cours des dernières années, de nombreuses études sont en effet venus appuyer cette idée, au centre de livres comme l’Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours de Jean-Claude Chesnais, ou le plus récent Une histoire de la violence de Robert Muchenbeld, qui se concentre sur l’étude du comportement des jeunes hommes (les jeunes mâles), le segment de la population qui, de tous temps et en tous lieux, est de loin à l’origine du maximum de violences.

Comme ces deux historiens, Pinker met en évidence à l’aide de statistiques démographiques et judiciaires la diminution continue, avec le temps, des homicides et des violences physiques, sous l’effet, notamment, d’une réduction de l’agressivité masculine et de l’allègement du poids des considérations liées à l’honneur. Dans plusieurs chapitres dont la lecture ne peut que laisser écœuré et révolté, il donne d’effrayants exemples des souffrances épouvantables que les hommes se sont ingénié à infliger délibérément à leurs semblables, dans l’Antiquité, au Moyen-âge et à l’époque moderne, sous une forme souvent institutionnalisée et dans l’indifférence totale (un passage cité du journal de Samuel Pepys évoquant une exécution publique dans l’Angleterre du XVIIe siècle est éloquent à cet égard), voire pour le plus grand plaisir d’un public ravi au spectacle des plus atroces supplices.

Pinker applique la méthode quantitative utilisée pour le décompte des violences individuelles à l’étude des conflits, en s’employant à mettre en lumière la réduction constante du nombre de morts occasionnées par les guerres. Un fait qu’on n’a pas manqué de lui objecter à cet égard est le caractère particulièrement sanglant et meurtrier du XXe siècle, durant lequel deux guerres mondiales et les massacres et famines imputables aux régimes totalitaires ont amputé la population mondiale de quelque 100 millions d’individus. En termes relatifs, rétorque Pinker, c’est-à-dire par rapport à la population mondiale au moment concerné, ces millions de morts pèsent cependant moins que ceux dus aux invasions mongoles ou à l’esclavage. L’argument est fragile, parce qu’établi sur un calcul discutable, les périodes de temps envisagées n’étant pas vraiment comparables. Dans son ouvrage The War of The World, l’historien Niall Ferguson affirme, lui, que les années qui ont suivi 1900 ont été les plus sanglantes de l’histoire moderne « en termes absolus également », et la deuxième guerre mondiale la plus grande catastrophe d’origine humaine de tous les temps « de quelque façon que l’on mesure ». Plus convaincante (même si elle est assez perturbante), est l’idée, implicitement exprimée par Pinker,  que les guerres du XXème siècle sont une espèce d’accident malheureux, dont l’occurrence ne doit pas être interprétée comme le signe d’une inversion de la tendance séculaire à la réduction de la violence.

Anges et démons

À quoi attribuer l’évolution à la baisse de la violence ? L’explication avancée par Pinker repose sur un dispositif complexe qui met en jeu une combinaison de six tendances, cinq forces historiques, cinq « démons intérieurs » et quatre « meilleurs anges ».  Elle reprend notamment l’idée, formulée par le sociologue Norbert Elias dans son fameux ouvrage La civilisation des mœurs, d’un adoucissement progressif des comportements sous l’effet du « processus de civilisation ». En résumé, la thèse de Pinker est la suivante : sous l’effet d’un certain nombre de facteurs, au nombre desquels, à côté des « suspects habituels » (le surgissement de l’État, le développement du commerce et du cosmopolitisme, et l’emprise de plus en plus importante de la rationalité), il mentionne de façon plus originale la « féminisation » de la culture (l’importance croissante accordée aux valeurs « féminines »), les « démons » qui sont à l’origine de la violence (la pulsion prédatrice, l’attrait de la domination, le goût de la vengeance, le sadisme et l’idéologie), sont de plus en plus efficacement contenus par les forces de nos « anges » (l’empathie, l’auto-contrôle, le sens moral et la raison).

Pour Pinker, tant les anges que les démons s’enracinent dans la nature humaine telle que l’ont façonnée les forces de l’évolution, et leur existence s’explique par les nécessités de la survie des individus et des groupes. Le mécanisme qu’il propose lui permet donc d’éviter à la fois  l’idée d’une improbable amélioration de l’homme d’origine génétique et celle d’un inexplicable développement moral qui serait en contradiction avec la réalité biologique de l’homme.  Les raisons avancées par Pinker n’ont pas convaincu tous ses lecteurs, qui lui ont opposé une série d’arguments souvent valables, par exemple qu’il tendait à surestimer le rôle joué par la raison dans l’Histoire et à ignorer l’incontestable capacité de certains courants de pensée issus de l’idéal des Lumières, comme l’idéologie de la révolution française ou le marxisme, à conduire à des bains de sang. Dans l’ensemble, cependant, le scénario qu’il propose apparaît assez plausible et contient beaucoup d’éléments pertinents et crédibles.

Une question de perception

Reste la dernière question : si vraiment la violence est moins présente aujourd’hui que jamais, pourquoi a-t-on si souvent l’impression du contraire ? Steven Pinker n’y répond pas de façon systématique et à un endroit précis, mais donne toutes les indications nécessaires pour résoudre cette apparente énigme. Un des éléments-clé de l’explication est mentionné dès les premières pages de l’ouvrage : « Le déclin des comportements violents s’est accompagné d’un déclin de la tolérance envers la violence et des attitudes qui la glorifient ». Il s’agit là d’une nouvelle illustration du « paradoxe de Tocqueville », qui veut que plus un phénomène désagréable diminue, moins ce qui en reste est perçu comme acceptable. Ce paradoxe explique l’observation déconcertante faite par tous ceux qui se sont interrogés sur le rôle dominant que joue la peur dans les sociétés avancées, comme le sociologue Frank Furedi ou le philosophe Lars Svendsen : au moment où ils ont objectivement le plus de raisons de se sentir en sécurité, les hommes se mettent à percevoir la nature et leurs semblables comme exceptionnellement menaçants. « Globalement, il est à peu près certain que nous vivons l’époque la moins dangereuse de notre histoire » relève Laurent Mucchielli dans son dernier ouvrage L’invention de la violence, dont les analyses concordent parfaitement avec celles de Pinker et dont les conclusions rejoignent souvent les siennes : ce que Mucchielli dit des violences scolaires, par exemple, fait écho aux pages consacrées par Pinker aux mesures de lutte contre la « brutalisation » (« bullying ») à l’école, dans lesquelles il s’élève avec véhémence contre les « absurdités » auxquelles ont conduit une surestimation irrationnelle des risques auxquels sont exposés les enfants et une volonté exagérée et irréaliste de les protéger totalement. 

À l’origine de cette image fallacieuse d’un monde de plus en plus violent, il faut aussi mentionner l’effet de perspective qui nous fait majorer l’importance de ce qui est proche de nous dans le temps et percevoir moins nettement les réalités éloignées dans le passé, ainsi que, bien sûr, le rôle déterminant joué par la presse et les médias, qui apportent quotidiennement dans chaque foyer les images d’abominations commises dans le monde entier, et n’ont de cesse de monter dramatiquement en épingle les faits divers les plus horribles et les plus sanglants.

Un monde meilleur ? 

The Better Angels of Our Nature est loin d’être exempt de défauts et de faiblesses. Le livre aurait assurément gagné à être plus court. Si impressionnante que soit la maîtrise dont Pinker témoigne dans un large spectre de disciplines, elle n’est pas d’un égal degré dans tous les domaines, et l’auteur reste indubitablement marqué par sa formation d’origine.

Surtout, Steven Pinker sollicite parfois les chiffres dans le sens qui lui convient, et passe trop rapidement sur certains aspects, comme les côtés les plus sombres de la colonisation. Il tend aussi à sous-estimer le poids des facteurs économiques et sociaux, au profit des déterminants psychologiques et culturels, dans la genèse de la délinquance noire aux États-Unis, ainsi que la propension des pays développés à exporter la violence dans le reste du monde, comme ils délocalisent l’exploitation économique ou déplacent la pollution industrielle. Il lui arrive même de tomber caricaturalement dans des raisonnements pseudo-scientifiques, comme à l’endroit où il se livre à une assez ridicule tentative de mettre en corrélation le caractère plus ou moins belliqueux de la politique extérieure américaine à un moment donné et le QI du président des États-Unis durant les années concernées. Dans l’ensemble, ses analyses apparaissent toutefois robustes, sa démonstration a l’air solide et la thèse qu’il défend semble fondée : globalement, le monde est beaucoup moins violent qu’il l’a été.

L’évolution observée sur quelques siècles va-t-elle se poursuivre ? Pinker est trop prudent pour s’aventurer au-delà de la description du passé et ne s’essaie pas à faire des prévisions pour l’avenir. On ne peut que lui donner raison : s’il y a bien une chose que nous apprend l’Histoire, c’est à quel point on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. Pas de prophétie, par conséquent, simplement la mise en lumière de cette vérité : le monde d’aujourd’hui est assurément loin d’être parfait, mais, à tout le moins pour ce qui concerne la place qu’y tient la violence, il était bien pire avant. Le meurtre et la guerre sont toujours résolument parmi nous. Dans la « foule solitaire » de nos sociétés technologiquement développées et prospères, les hommes, parce qu’ils dépendent moins les uns des autres, sont par ailleurs peut-être moins capables de solidarité et d’authentique compassion qu’ils l’étaient dans les collectivités d’antan, soudées par la lutte contre la rareté, la maladie et les calamités de la nature. Mais ils se comportent aussi, dans l’ensemble, de manière considérablement moins agressive et sauvage qu’ils l’ont fait durant des millénaires. Il convient de ne pas l’oublier.

La fin de l’ère Berlusconi

Éclaboussé par une série de scandales et très affaibli politiquement, il Cavaliere devrait démissionner à la fin du mois de novembre 2011. L’occasion de relire l’analyse sans concession que lui consacrait l’éditorialiste Federico Rampini, parue dans le premier numéro de Books, il y a exactement trois ans. À noter aussi, l’essai plus récent d’Antonio Gibelli (photo), signalé dans notre numéro de février 2011.

Homo confidens

La question revient sans cesse dès qu’on se penche sur le parcours d’un homme comme Adolf Eichmann, bon père de famille et néanmoins responsable de l’extermination de centaines de milliers de personnes : « Comment a-t-il pu faire cela ? » Dans son dernier ouvrage, l’essayiste allemand Jan Philipp Reemtsma renverse les termes du débat. Selon lui, « la question du bon père de famille criminel en cache une autre, plus intéressante, mais plus dérangeante aussi : “Comment est-il possible que des assassins soient devenus nos pères si normaux ?” », rapporte Uwe Justus Wenzel dans le Neue Zürcher Zeitung. Après Auschwitz, toute foi en l’humanité aurait dû être définitivement abolie. On était alors en droit de s’attendre à un retour durable à la barbarie en Allemagne. Pourtant, ce n’est pas ce qui s’est passé : en RFA, du moins, s’est installé un régime démocratique et stable.
Reemtsma voit là une dialectique de la violence et de la confiance, qui serait au fondement de notre modernité. Celle-ci se caractérise en effet par une volonté de circonscrire au maximum la violence dans nos existences, en en réservant l’usage légitime à l’État. Malgré Auschwitz, le goulag et Hiroshima, en dépit des innombrables manifestations incontrôlables de brutalité dans nos sociétés policées, l’humanité n’a au fond jamais perdu l’espoir d’un jour éradiquer totalement le phénomène.

Abraracourcix, figure de la modernité

Dans le Frankfurter Rundschau, Harry Nutt propose un exemple trivial, mais parlant, de cette tension qui traverse jusqu’à notre vie quotidienne : dans Astérix, le chef Abraracourcix est persuadé que le ciel va lui tomber sur la tête. Cela ne l’empêche pas de se faire vaillamment hisser sur son pavois : « Vu ainsi, Abraracourcix est une figure de la modernité. Malgré les abîmes qui le menacent, il possède la dose de confiance nécessaire pour vivre. De même, si nous n’espérions pas rentrer indemnes chez nous, nous ne sortirions plus », juge Nutt, qui conclut qu’en fait « il est impossible de ne pas avoir confiance ». « Beaucoup de ce que dit Reemtsma n’est pas nouveau, mais il éclaire le sujet d’une façon inédite et stimulante », estime Jens Bisky dans le Süddeutsche Zeitung. Certes, selon Uwe Justus Wenzel, le livre n’apporte pas toujours des réponses « claires », mais il ouvre des pistes de réflexion passionnantes. Ainsi, par exemple, de sa typologie des actes de violence, répartis en trois catégories. La première regroupe les actes par lesquels on oblige quelqu’un à occuper telle ou telle place dans l’espace (en le déportant ou en l’emprisonnant, par exemple). C’est la plus bénigne de toutes. La deuxième consiste à prendre possession du corps d’autrui, en général à des fins sexuelles. La dernière catégorie, la plus choquante des trois, est appelée « autotélique » par Reemtsma et vise à détruire l’intégrité du corps d’autrui. Pour Bisky, « c’est elle qui nous est devenue étrangère, qui n’a aucune place dans notre culture et que l’on assimile au “mal radical” ».

L’envers de la révolution Lula

Quarante millions de personnes sorties de la pauvreté en moins d’une décennie, un salaire minimum en forte hausse, une inflation maîtrisée : les indicateurs du progrès économique et social sous les deux mandats de l’ancien président brésilien Luiz Inácio­ Lula da Silva (2003-2011) abondent. Et l’intellectuel Candido Mendes, compagnon des premières heures du Parti des travailleurs, ne les conteste pas. Mais, dans son dernier ouvrage, le sociologue octogénaire s’attaque aux échecs de la « révolution Lula ».

Outre la corruption et le clientélisme, que les gouvernements successifs n’ont selon lui pas cherché à combattre, Mendes s’alarme surtout de l’état de « sous-culture » où sont maintenus des segments entiers de la population. En cause : une conception tronquée du progrès et de la citoyenneté, où, comme l’explique Renato Lessa dans le quotidien O Globo, « l’inclusion sociale est essentiellement subordonnée à l’accès aux biens matériels », et très peu à l’accès aux biens culturels et à l’éducation. L’émancipation du « peuple de Lula » est donc encore loin d’être achevée, estime Mendes, pour qui « le développement correspond à la convergence des objectifs économiques, sociaux, et politiques d’une nation, laquelle ne peut aller sans une véritable maturation de la culture politique du peuple ».

Les dialogues asymétriques d’Althusser

Étrange objet que le recueil de ces Lettres à Hélène, reliquat à la fois mouvant et tortueux de l’un des itinéraires les plus éclatants de la philosophie française. Rendue possible grâce à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et à son directeur Olivier Corpet, spécialiste du Nouveau Roman, la publication de la correspondance de Louis Althusser fait sensation. Parce qu’elle raconte l’intimité de ce grand maître de la rue d’Ulm, ses angoisses, sa solitude, sa grande immaturité affective, mais aussi parce que la légion des orphelins d’Althusser, de Bernard-Henri Lévy (qui préface l’ouvrage) à Alain Badiou, ne s’explique toujours pas le geste criminel du “grand, très grand” professeur, qui a, un soir d’automne 1980, étranglé son épouse à mains nues. L’épouse s’appelait Hélène Rytmann mais pour Althusser, c’était Hélène, tout simplement Hélène.

Une Hélène qui est la destinataire silencieuse de ces Lettres : pas une de ses réponses ne nous est donnée, le philosophe étant la voix et l’écho de ces chants d’amour quotidiens et souvent triviaux. Loin, très loin, de Sartre et Beauvoir, Hélène et Louis s’aimaient, avec un attachement inquiet, où reposaient les grandes angoisses de l’un et le passé tourmenté de cette jeune juive résistante à l’ascendance sulfureuse, coupable d’imprudence et de manque de clairvoyance pendant la guerre, selon le Parti communiste. Ils se prêtent mutuellement allégeance, se protègent jalousement, partageant le même analyste, Diatkine, et se racontent les mêmes moments fugaces d’apaisement comme autant de petites victoires volées à la barbe du désespoir.

Le réconfort impossible

Car c’est dans cette minuscule cartographie du bonheur que se niche l’émotion contenue de ce recueil. Une promenade dans la neige, les horaires de train annonçant les retrouvailles, un café au malt : Althusser tente de débusquer la sérénité dans les petits plaisirs autant que dans le silence : « Cette paix en moi était aussi la certitude que si tu avais été là rien n’aurait altéré notre joie – et tu l’aurais touchée, sentie, tous doutes balayés. » La topographie est également importante : les jolies filles de Marseille, les villages sans âge du Morvan, la tranquillité de Vichy « ville d’eau », le « pays magnifique » de Cahors : les Lettres à Hélène dessinent aussi le paysage de la France de l’après-guerre, avec comme épicentre Paris, cette « ville inquiète ». Si l’Italie occupe également une place de choix dans ce recueil, elle lui fait toujours d’abord penser à son pays : « Incroyable comment Palerme ressemble à Marseille. »

Althusser cherche souvent le réconfort dans la nature et la présence tranquille de ses quelques amis fidèles, comme Paul de Gaudemar, une des épaules sur lesquelles il s’appuie depuis longtemps. La mélancolie d’Althusser se trouve toujours en filigrane et ne quitte aucune de ces lettres. On comprend à leur lecture à quel point l’état dépressif d’Althusser le définissait, lui qui ne cachait pas plus son vague à l’âme que ses tourments sentimentaux. À un religieux qui se lamente, il conseille ainsi : « Pleurer tout ce qu’on pleure, c’est toujours ça de moins à pleurer. » Lui le maître à penser surdoué se trouve médiocre, n’arrive pas à travailler, noyé dans des idées noires qui le paralysent : « Je n’ose pas croire à l’avenir, il est trop mince encore, il n’y a pas de perspective. » Quelques plages de bonheur se dégagent parfois, ouvrant la voie à la lueur qu’il énonce lui-même comme « un accord avec soi, sans ombres, d’où peut naître un peu de bonheur, pour moi et pour ceux qui sont ma vie. »

Le miroir du désespoir

Le mystère Althusser se trouve bien là : comment un intellectuel de cette trempe pouvait-il être en proie à de tels tourments sans que ses fonctions professionnelles n’en soient affectées ? En d’autres termes, ceux de Bernard-Heni Lévy : « Comment peut-on, marxisme ou pas, être ce fou et ce philosophe ? » Les nuits et les jours hantés d’Althusser sont la matière sourde du livre et les missives destinées à Hélène constituent également un journal intime de sa psychose. Ainsi, Althusser écrit en mars 1969 : « Les rapports avec mon inconscient ne sont pas de tout repos. Des cauchemars terribles, et d’une précision hallucinante. » Hélène est la confidente et la témoin privilégiée de la descente aux enfers.

Elle fait également souvent office de miroir pour Althusser : son état souvent instable inquiète le philosophe, tout autant qu’il lui fait prendre conscience de son propre malaise. Hélène, souvent désignée par mille surnoms affectueux (« Bistoufle », « Chourin », « Monchourin », « Choucha »), et ses malaises ne sont esquissés qu’en creux, au détour d’une attention de « Leloui ». Lorsqu’il lui communique des instructions détaillées et un plan précis de Venise pour qu’elle le rejoigne : « Tu dis que tu es Hélène Rytmann, amie des Madonia, que tu arrives et qu’on te montre ta chambre », lorsqu’il choisit un titre pour son ouvrage (Passé simple) ; ou lorsqu’il allège ses dettes, la générosité qu’il laisse si peu entrevoir aux autres est sans limite pour sa femme. À elle, il réserve aussi ses petites bribes de sagesse et ses conseils, loin, très loin, des concepts et de sa rigueur structuraliste qui ont fait sa renommée mondiale : « Je n’ai pas trouvé d’autre voie pour moi que l’acharnement de la patience – et cet acharnement doit être concret, c’est le travail. C’est là ce que personne ne peut faire pour toi, et c’est malgré tout acceptable dans la pire traverse. »

L’amour et la sagesse

Les Lettres à Hélène sont parfois aussi amusantes pour ce qu’elles racontent de la rue d’Ulm, des aléas de la vie à l’École normale supérieure, des amitiés indéfectibles qui s’y créent, des petites humiliations qui s’y jouent. Althusser fait partie, comme Derrida, des professeurs chargés de l’encadrement pour l’agrégation, et se lamente du niveau des préparationnaires. Il voit deux raisons à la médiocrité de ses étudiants : « Depuis Mai 68, le rapport à la philo est devenu comme on dit “problématique”, les gens ne savent plus sur quel pied danser. [Et] pas mal de philosophes n’ont rien branlé en philo, faisant de la “politique”. » Impossible de ne pas voir dans la chute d’Althusser le début de la fin pour toute une génération de philosophes prometteurs, enfermés dans leur désarroi, impossibles légataires de l’insoumission. Les errances de la jeunesse préoccupent Althusser, moins à cause de ses intrications politiques (dont les lettres ne parlent finalement que très peu) que parce qu’elles sont le symbole de sa propre déchéance.

Les tortures des séances d’électrochocs, la solitude de l’enfermement au Vésinet, l’intelligence qui s’enfuit : c’est toute la froideur clinique de la maladie mentale qui est décrite dans ces échanges. Le désespoir et les traitements à répétition signent la fin d’un certain « moment Althusser » pour la rue d’Ulm. Il se sent rejeté : « Me voilà prisonnier de moi dans cette chambre sans personne. » Althusser ne travaille plus, prend ses ordres chez Diatkine, le psy partagé avec Hélène, elle aussi internée. L’histoire d’amour continue de briller comme une petite flamme bien droite mais la sérénité, et la philosophie, ne sont plus à sauver. Et pourtant, même dans une chambre d’hôpital aux murs blancs, une seule question continue d’obséder Louis Althusser : « Qu’est-ce que je vais devenir ? Je suis le dos au mur. Il faut devenir quelque chose et quelqu’un. »

Anne-Laurence Gollion

La télévision selon Jacques Chancel

Sous un titre trompeur, le Dictionnaire amoureux de la télévision de Jacques Chancel n’a quasiment d’un dictionnaire que son organisation sous la forme d’une série d’entrées se succédant par ordre alphabétique. Beaucoup moins une encyclopédie personnelle, dans un esprit d’érudition légère, que les autres ouvrages de la collection, c’est en réalité un livre de souvenirs. Jacques Chancel raconte la télévision, plus exactement sa télévision, c’est-à-dire largement les émissions auxquelles son nom est associé et les rencontres qu’il a effectuées à leur occasion.

Il le fait dans son style familier, avec les qualités et les limites qu’on lui connaît : d’un côté, une authentique curiosité pour la culture, un grand amour pour les artistes et un incontestable talent de conteur ; de l’autre, une certaine propension à l’ostentation (très heureux d’avoir eu l’occasion d’approcher Herbert von Karajan, Maurice Béjart ou Jean-Paul Sartre, Jacques Chancel l’est au moins autant de nous le faire savoir), et une tendance à tomber dans la fausse profondeur et les clichés : beaucoup des propos qu’il rapporte n’ont rien d’inédit et des anecdotes qu’il présente implicitement comme des exclusivités ont souvent été narrées ailleurs.

Curieusement, même les portraits de figures célèbres de la télévision comme Pierre Dumayet,  Pierre Bellemare, Pierre Tchernia, Philippe Bouvard, Michel Drucker, Thierry Ardisson, Laurent Ruquier et bien d’autres, ne sont pas très personnels et ne contiennent pas grand-chose de plus que leur notice biographique.

Manque surtout une vraie réflexion sur la télévision qu’on aime, la télévision de qualité dont Jacques Chancel s’est fait le héraut et à laquelle aujourd’hui, rétrospectivement, des émissions comme « Le grand échiquier » sont identifiées (cela n’a pas toujours été le cas). Ceci aurait par exemple impliqué une analyse approfondie de l’expérience d’Arte, sur laquelle le Dictionnaire amoureux ne nous apprend guère plus que l’encyclopédie électronique Wikipédia.

Dans l’esprit qui faisait dire à Raymond Radiguet, répondant à Jean  Cocteau, que s’il perdait son temps à lire des mauvais livres, c’était pour mieux comprendre comment en faire de bons, il aurait aussi été utile de se pencher sur la télévision que l’on n’aime pas : celle que Pierre Bourdieu, Alexandre Lacroix ou Pierre Jourde, dans le droit fil de critiques formulées il y a de cela plusieurs décennies aux États-Unis par Neil Postman ou Daniel Boorstin, dénoncent avec véhémence quand ils l’accusent d’être un instrument d’abêtissement, stigmatisent l’indigence et la vulgarité de programmes basés sur l’exploitation du voyeurisme et de l’exhibitionnisme et la cruauté de jeux dont le principe est l’exclusion humiliante des participants ; quand ils relèvent l’imposture de débats truqués dont les invités doivent lutter pour arracher quelques secondes d’attention face à un animateur qui s’octroie généreusement les trois-quarts du temps de parole, et s’élèvent contre une hiérarchie des titres des journaux télévisés qui privilégie le sensationnel et les faits divers.

Professionnalisme

Cette télévision-là, Chancel choisit de l’ignorer. Il se débarrasse ainsi en quelques lignes de la téléréalité, si mal nommée compte tenu de la part déterminante de mise en scène dans ce qui n’est qu’une nouvelle forme de spectacle. Son existence en dit cependant long sur notre société – sur le triomphe de l’individualisme, le culte de la compétition et la sacralisation de l’idée que n’importe qui a légitimement droit à ce quart d’heure de gloire qu’Andy Warhol promettait à chacun – mais aussi sur la responsabilité morale des directeurs de chaînes. Dans ce jeu de double miroir où la télévision reflète la société tout en contribuant à la façonner, tout le monde est complice, mais, comme les animaux d’Orwell, dont certains étaient plus égaux que d’autres, tout le monde n’est pas coupable au même degré. Justifier des programmes médiocres en arguant qu’ils sont populaires, c’est oublier un principe fondamental, très bien formulé par Jacques Chancel lui-même, lorsqu’il déclare avoir cherché à donner au public, non ce qu’il aime mais ce qu’il pourrait aimer : une offre de qualité engendre une demande pour des programmes de qualité.

L’univers du Dictionnaire amoureux de la télévision est par ailleurs circonscrit  au « paysage audiovisuel français », selon l’expression consacrée, et ne dit rien de ce qu’on peut aimer de la télévision des autres. Dans l’article « Séries », Jacques Chancel relève l’importance prise sur les chaînes françaises par les séries policière et médicales américaines (Les Experts, Dr House), en faisant valoir qu’il existe une tradition française de feuilletons. Mais il passe sous silence leurs mérites, le fait qu’avec tous leurs défauts, les séries américaines sont généralement très bien faites : des scénarios inventifs, des dialogues qui font avancer l’action, le tout servi par des moyens logistiques et financiers considérables et le formidable réservoir d’acteurs que constitue le monde anglophone. Bref, ce professionnalisme à tous niveaux qui explique aussi la qualité des feuilletons historiques réalisés en Grande-Bretagne (Les Tudors, Rome, Dowton Abbey), et est à la base de la robuste tradition de la BBC dans le domaine de l’information, du reportage et du documentaire.

Enfin, on aurait pu mieux mettre en lumière l’étonnant amour que la  télévision se voue à elle-même, et nous à sa suite. Sur beaucoup de chaînes télévisées, les programmes consacrés à la télévision (son histoire, ses émissions-cultes, ses figures légendaires) sont très fréquents et appréciés. Comme une jolie femme, la télévision ne se lasse pas de se regarder, un peu pour mieux se connaître et se comprendre, mais surtout parce qu’elle éprouve pour elle-même une véritable fascination : jeune média, la télévision se hâte de se fabriquer une mémoire, et  célébrant volontiers son propre culte, fabrique avec entrain sa propre mythologie

Qu’est-ce qui séduit dans cette évocation de la télévision d’antan, celle d’« Apostrophes », des « Dossiers de l’écran » et des magazines de Denise Glaser ? Pour certains, c’est la nostalgie de leur jeunesse, dont elle leur parle et dont le souvenir est largement lié au sien. Mais  c’est aussi que cette télévision  était l’expression et le produit d’un monde plus simple et plus innocent que celui d’aujourd’hui, où la modernité avait la fraîcheur des commencements ; un monde plus dur par certains aspects mais moins brutal, dans lequel régnaient davantage qu’à présent les valeurs et les formes de civilité qui rendent la vie en société possible et agréable. 

Un mythe de la Libération

C’est une idée tenace : après la guerre, de Gaulle et son équipe ont mis en place les instruments qui ont permis les Trente Glorieuses. L’historien américain Philip Nord, jusqu’à présent plutôt spécialiste de la France des années 1900, montre que plusieurs des instruments en question étaient en gestation depuis la fin de la IIIe République, tandis que d’autres ont été directement empruntés au régime de Vichy. L’ENA avait été conçue par Jean Zay, ministre de l’Education de 1936 à 1939. La transformation de l’École libre des sciences politiques est dans une large mesure l’œuvre de Roger Seydoux, qui avait dirigé cette institution avant guerre et sous Vichy. La doctrine du dirigisme économique a pris forme avant 1939, en réaction contre le libéralisme, jugé responsable de la crise économique. La création de la Sécurité sociale fut l’œuvre de Pierre Laroque, un haut fonctionnaire de la IIIe République puis de Vichy. Nombre d’initiatives du régime de Pétain en matière de politique culturelle ont été reconduites telles quelles, en particulier l’aide au cinéma, conçue comme une arme de combat contre Hollywood. L’illusion d’une réforme radicale entreprise par de Gaulle et son équipe de technocrates tient au fait que cette histoire a été écrite par les vainqueurs. Le titre du livre de Nord, « Le New Deal français », doit être compris dans un sens ironique, a déclaré l’auteur au New Yorker. Sur Europeaninstitute.org, Jennifer Wnuk salue l’originalité de ce travail méticuleux, mais juge malgré tout que Nord sous-estime la portée de l’ensemble des mesures prises par l’équipe gaulliste après la Libération pour assurer la modernisation du pays.

Un indien à Harvard

Comment un jeune Indien d’Amérique a-t-il pu intégrer l’université de Harvard au XVIIe siècle et en sortir diplômé en 1665 ? Lorsqu’elle a découvert l’histoire de Caleb Cheeshah­teaumauk, du peuple Wampanoag, Geraldine Brooks a décidé de lui consacrer son dernier roman. Le livre est en tête des ventes en Australie. Caleb et son amie Bethia, une fille de pionniers, partagent une même soif d’apprendre. Mais le chemin de la connaissance est douloureux pour un Indien et une femme, alors exclus de l’éducation. Pour Caleb, cette « traversée » de la culture indienne à la culture occidentale mène à la perte de ses racines. « Le lecteur découvre ce que le savoir occidental lui coûte, dans tous les sens du terme, rapporte The Sydney Morning Herald. Plus Caleb maîtrise le latin, l’hébreu et le grec, plus il s’affaiblit physiquement. »

Un androgyne à la Mecque

Avant de se voir consacrée par le prix Booker arabe 2010 pour son dernier roman « Le collier de la colombe », la Saoudienne Raja Alem avait été révélée au public avec Khâtem, paru en 2001 et qui sort ce mois-ci en France. Diffusé alors gratuitement dans plusieurs quotidiens du monde arabe grâce à une opération de l’Unesco, l’ouvrage avait été salué par la critique pour son « audace à briser les tabous sociaux ». Il met en scène un hermaphrodite qui s’éveille au monde au cœur de La Mecque du début du XXe siècle, alors que la ville est encore sous domination ottomane. Khâtem, qui donne son nom au roman, est née fille d’un riche notable saoudien privé d’héritier mâle. Elle se présente en garçon au milieu des hommes lors des célébrations religieuses, puis remet son soutien-gorge et sa robe pour se mêler aux femmes. « Ce va-et-vient entre les mondes est l’occasion de présenter les mentalités, les traditions et les coutumes saoudiennes de l’époque », souligne Maya El-Haj dans la revue libanaise Laha. En révélant puissamment les secrets et la souffrance des femmes.

Dans l’alcôve des Churchill

L’histoire des Churchill ne fut pas que gloire, honneur et flegme ; elle fut aussi « sexe, affaires immobilières et tumultes sentimentaux », comme l’écrit le New York Times. C’est à ce second versant que la biographe Mary S. Lovell s’intéresse dans un livre qu’un critique du Sunday Times juge amusant, bien que manquant de rigueur. La famille fait son entrée dans le monde du scandale à la fin du XVIIe siècle, lorsque John Churchill, premier duc de Marlborough, est surpris dans le lit de la maîtresse du roi Charles II. Mais l’histoire prend tout son sel quand, deux siècles plus tard, les hommes de la lignée se mettent à épouser des héritières américaines, afin d’entretenir le château et un train de vie extravagant. Car ces « dollar princesses » n’hésitent pas à rendre à leurs volages époux la monnaie de leur pièce. La fastueuse Consuelo Vanderbilt (cousine par alliance de Winston), après avoir donné au clan « un héritier, plus un de rechange », reprend prestement une liberté dont elle fera grand usage. Elle est remplacée dans le lit ducal par Gladys Deacon, célèbre pour avoir ainsi interrompu une conversation politique : « Vous n’y connaissez rien ! Moi, j’ai couché avec tous les Premiers ministres d’Europe, et la plupart des rois. » La palme revient à la propre mère de Winston, la spectaculaire Jennie Jerome, à qui l’on attribue jusqu’à 200 amants (et dont le mari Randolph fut rendu fou par la syphilis, probablement contractée auprès d’une femme de chambre). En comparaison, Winston est plutôt popote : il resta marié 57 ans à son adorée Clementine, et supporta avec flegme les extravagances de sa mère. Lorsque celle-ci épouse un garçon du même âge que lui, il se contente d’un impassible : « Ça me donne un fichu coup de vieux. »