Au pays du soleil couchant

Dans cette période économiquement troublée, les péripéties se succèdent bien vite : il y a quelques mois, la grand terreur de Jean-Claude Trichet, c’était l’inflation ; son imminent successeur, Mario Draghi, devra, lui, se colleter avec la déflation. Ces deux fléaux sont toujours mis en parallèle, comme l’avers et le revers, le yin et le yang ; mais ils sont en réalité fort différents. L’inflation, est un mal économique et monétaire, fréquent quoique parfois gravissime, mais dont on connaît le traitement. La déflation, c’est différent : c’est une condition psycho-économique mystérieuse, une sorte d’asthénie nationale, que l’on ne sait guère soigner autrement que par la relance économique, laquelle peut être facilitée, mais pas provoquée. C’est du moins ce que montre l’exemple japonais, où cette affliction sévit depuis 10 ans (la « décade perdue ») : les gouvernements qui se sont succédé à grand rythme ont essayé, en vain jusqu’à ce jour, tous les remèdes classiques pour relancer l’économie. Mais celle-ci n’a toujours pas vraiment cessé de se contracter : la part du Japon dans l’économie mondiale a été divisée par deux, de 18 % à 8 % ; et ce pays dont on disait qu’il aurait dépassé les États-Unis en 2010, se retrouve aujourd’hui, pour sa plus vive humiliation, derrière la Chine.

L’exemple japonais montre cependant qu’une population peut se résigner à vivre dans la déflation, et même, y trouver certaines satisfactions. Beaucoup d’observateurs font état de l’émergence, chez la dernière génération japonaise, d’une nouvelle philosophie économique anticonsumériste, à la limite de la décroissance, du « downsizing ». Ces jeunots démotivés sont la cible des sarcasmes de la vieille génération, celle des conquérants économiques du baby-boom, qui les surnomment  « les herbivores » : « ils ne sont pas prêts, comme leurs aînés, à passer leurs nuits au bureau », explique Martin Fackler dans le New York Times ; « ils ne sont pas intéressés par la conquête, y compris sentimentale – ce qui expliquerait le déclin démographique ; ils ont perdu la rage animale des guerriers de l’économie ».

Retour à l’ère Meiji

Les signes de ce repli sont présents partout, selon le professeur Norihiro Kato (1) : « les jeunes japonais d’aujourd’hui, qui vivent dans la société la plus âgée du monde, sont la première génération depuis la fin du XIXe siècle à être aussi inquiète du futur. » Ils voyagent beaucoup moins que leurs aînés, n’étudient plus les langues étrangères. Pire, ils remettent en cause le dogme de la suprématie économique : « Le Japon n’a pas besoin d’avoir le deuxième PNB du monde, ni le cinquième, ni le 15e. Il y a d’autres choses beaucoup plus importantes : l’environnement, la solidarité internationale… » déclare l’un d’eux. Ils glorifient la frugalité, n’empruntent plus, et même n’investissent plus dans l’immobilier, se contentant des fameuses « microhouses » (trois pièces empilées sur un terrain de la taille d’une grosse voiture), dont la vente est en pleine explosion. Même la production de riz est en déclin ! « Les jeunes japonais, vieillis avant l’âge, sont les précurseurs du monde post-croissance. » Le professeur Kato parle carrément d’un retour à l’ère Meiji.

Comme toujours, il faut considérer de près ce qui se passe à Tokyo, le laboratoire où tellement de phénomènes de notre époque ont été conçus, de l’omniprésente musique « baladée » aux romans sur téléphone portable. Or que révèle la déflation japonaise ? Et bien, que cette triste condition économique n’est pas si triste que cela, du moins pas pour tout le monde. D’ailleurs le PNB réel du Japon est voisin de celui des États-Unis, après ajustement pour l’inflation. Simplement, ce sont les rentiers, dont les actifs financiers ne sont plus rongés par l’inflation, qui profitent le mieux de cet état de choses. Les entrepreneurs, eux, sont coincés entre des banques qui ne prêtent plus, une force de travail déclinante, des profits exsangues, et la concurrence de dinosaures économiques qui, dans cet environnement artificiel, parviennent à survivre bien au-delà de leur terme naturel. Car, en période de déflation, même la « destruction créatrice » ne fonctionne plus – mais cela aussi peut-être une bonne nouvelle pour certains. Si c’est bien la « japonification » qui menace l’économie européenne, il faut donc aussi considérer les « avantages » d’une société à la japonaise : grande cohésion sociale (les jeunes sont trop inertes pour se révolter, les immigrés dissuadés par le chômage) ; préservation de l’environnement, qui cesse de faire les frais de la croissance ; et promotion des valeurs extra économiques, comme la culture, l’art, le bien-être. Loin d’être à la traîne de l’Occident, le Japon en est peut-être encore une fois l’avant-garde. Juste derrière le Bhoutan.

1. Professeur de littérature japonaise à l’université Waseda.

La judéité complexe de Hannah Arendt

L’attitude ambivalente de Hannah Arendt à l’égard du peuple juif reste l’un des aspects les plus problématiques de son œuvre. Pour avoir rendu les Juifs en partie responsables de la montée de l’antisémitisme, dans Les Origines du totalitarisme, puis condamné la politique collaborationniste des Judenräte, dans Eichmann à Jérusalem, la philosophe s’attira les foudres d’une bonne partie de l’intelligentsia américaine et européenne (lire « Une valeur fausse : Hannah Arendt »).

Recueil d’articles parus entre 1932 et 1966, ses Écrits juifs – qui paraissent pour la première fois dans leur intégralité en français – permettent d’y voir plus clair. La philosophe s’est toujours considérée « comme une Allemande juive, et non comme une Juive allemande », relève Vivian Gornick dans la Boston Review. Et, en réponse à l’historien Gershom Scholem, qui l’accusait en 1963 d’être une Juive « sans cœur », dépourvue d’Ahabath Israel (amour du peuple juif), elle expliqua froidement que ses sentiments d’affection ne pouvaient aller qu’à des individus, non à des entités abstraites telles que les nations. Enfin, dans son enquête sur les origines du totalitarisme, elle refuse d’accorder un statut exceptionnel au destin des Juifs d’Europe. Comme l’écrit Judith Butler dans la London Review of Books, « sa critique du nationalisme découle pour partie de l’expérience de l’exil et de l’émigration qui concerna au premier chef les Juifs dans les années 1930 et 1940. Mais, pour elle, ni les spoliations ni l’émigration n’étaient des problèmes exclusivement juifs ».

Une “sioniste hors du commun”

Ce qui n’interdisait pas tout réflexe de solidarité : en 1941, réfugiée à New York, « Arendt faisait partie d’un petit groupe de réfugiés qui militaient pour la formation d’une armée juive » censée prendre une part active à la lutte contre Hitler, souligne Jeremy Waldron dans la New York Review of Books. « Nous devons participer à cette guerre en tant que peuple européen, car nous avons contribué autant que tout autre à la gloire et aux malheurs du continent », écrivait-elle alors. Et Steven Aschleim se plaît à rappeler, dans les colonnes du Times Literary Supplement, que « Gershom Scholem, sa future bête noire, voyait en [elle], cette année-là, une “sioniste hors du commun” ».

Favorable à l’implantation des Juifs en Palestine, Arendt se montra en revanche beaucoup plus réservée sur la création d’un État, auquel elle préférait une structure fédérale, plus respectueuse des droits des Palestiniens. « Tout en reconnaissant que la lutte pour la survie est inséparable du fait d’être juif au XXe siècle, commente Judith Butler, elle refusait d’accepter que “le simple objectif de survivre” passe avant les idéaux de justice, d’égalité ou de liberté. » Une position qui détermina pour longtemps la réception de son œuvre en Israël. Aujourd’hui encore, Arendt est « au cœur de la bataille qui oppose les postsionistes (dont elle est, à bien des égards, une figure tutélaire) et l’establishment sioniste, qui poursuit son effort pour la discréditer », note Steven Ascheim.

Un État-Mafia

Poutine sera donc à nouveau élu président et reprendra Medvedev comme Premier ministre. Les deux hommes ont déclaré cyniquement, devant le congrès de leur parti, qu’ils s’étaient mis d’accord sur ce scénario depuis des années. Les « experts » occidentaux et russes qui ont glosé sur une « différence » entre Medvedev et Poutine, et misé sur le « modernisme » du premier se sont donc bien trompés. Comme disaient les communistes français quand ils avaient pignon sur rue, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. L’intérêt politique du couple, pour la mafia qui dirige la Russie, est sa complémentarité médiatique. Jeu classique entre le bad cop et le good cop – qui agissent en réalité main dans la main. Pourquoi les experts se sont-ils trompés ? Pour deux raisons. La première (continuons avec l’anglais) est le wishful thinking : la Russie représente un tel gâchis qu’il était réconfortant de voir en Medvedev­ un facteur d’espoir. La seconde est la tendance à sous-estimer l’ampleur du mal. Notre dossier illustre dans le détail la gravité du cancer qui ronge le pays. Avec l’appui des services secrets, accessoirement de l’Église orthodoxe, Poutine a encouragé la constitution progressive d’un régime probablement sans précédent à une telle échelle, un État mafieux où la corruption et le pillage des ressources publiques sont devenus la norme. Une seule question subsiste : ce système, qui implique tous les rouages de la société, est-il stable et durable, ou est-il appelé à se fragiliser au fil du temps ? Là, les avis divergent. Pour l’instant, la croissance reste au rendez-vous : c’est le ciment qui lui permet de tenir. Mais l’effondrement démographique et l’absence de tout dynamisme économique fondé sur autre chose que les ressources du sous-sol font planer une menace certaine à terme. Est-ce exprimer un espoir que de prévoir la chute de la maison Russie pour ces raisons et seulement celles-là ? Cela rappelle la formule de Céline : « Les assassins voient l’avenir en rose, ça fait partie de leur métier. »

 

Le rêve d’un univers sans fin

Voici vingt ans, le journaliste scientifique Dennis Overbye publiait un livre merveilleux, Lonely Hearts of the Cosmos (« Cœurs solitaires du cosmos »), retraçant le développement de la cosmologie – l’étude scientifique de l’univers dans son ensemble – au cours de la seconde moitié du XXe siècle (1). Les chercheurs présentés par Overbye avaient deux bonnes raisons de se sentir seuls. D’abord, ils étaient parmi les derniers survivants de la génération d’astronomes ayant précédé l’ère de la collecte automatique des données et du travail en commun. Il leur fallait rester assis à longueur de nuit, abandonnés, sous une coupole non chauffée, l’œil rivé à un énorme télescope afin de capter la moindre lueur en provenance de galaxies lointaines. Ensuite, la cosmologie était à la limite de la respectabilité parmi les physiciens, comme une pièce rapportée condamnée à rester dans l’ombre de domaines beaucoup plus prestigieux, à commencer par la physique des hautes énergies avec ses énormes accélérateurs de particules et ses budgets colossaux.

Overbye avait su décrire le combat acharné mené par les cosmologistes pour tenter de mesurer les traits élémentaires de notre univers. Le degré de fiabilité de leurs résultats n’était guère supérieur à un facteur de deux – autrement dit, chaque mesure comportait une marge d’incertitude d’à peu près 100 %. Deux galaxies s’éloignent-elles l’une de l’autre à telle ou telle vitesse, ou deux fois plus vite ? De la réponse dépendait l’âge probable de notre univers observable – autre grandeur cruciale qu’il n’était pas davantage possible de connaître avec une meilleure fiabilité. Rien d’étonnant si les cosmologistes ont dû souffrir si longtemps : ces énormes incertitudes sentaient l’amateurisme, comparées aux victoires d’autres branches de la physique. Sur les niveaux d’énergie d’un atome d’hydrogène, par exemple, la théorie et l’expérience s’étaient rejointes depuis longtemps, tombant d’accord jusqu’à la quatorzième décimale.

Dans la mesure où il était déjà très difficile de déterminer le taux d’expansion de l’univers, les cosmologistes baissaient souvent les bras (ou discutaient sans fin) devant les questions subséquentes, comme de savoir si l’expansion s’accélère ou ralentit, la réponse devant elle-même révéler la quantité de matière de l’univers. Un univers très rempli, contenant beaucoup de matière et d’énergie par mètre cube, doit à la longue cesser son expansion et s’effondrer sur lui-même, un big crunch final répondant au big bang du début. Au contraire, un univers contenant moins de matière et d’énergie par unité de volume doit connaître une expansion indéfinie animée d’une vitesse croissante et peu à peu se diluer. À mi-chemin des deux hypothèses, les équations d’Einstein prédisent une issue façon Boucle d’Or (2) : il existe une quantité critique de matière par unité de volume pour laquelle le taux d’expansion diminue lentement, mais l’univers ne s’effondre jamais, il glisse doucement vers l’oubli. Le sort de l’univers dépend ainsi de son taux d’expansion et de la quantité de matière par unité de volume. Mais les savants étaient incapables de mesurer ces traits élémentaires avec la fiabilité requise.

Champagne

Cela commença à changer, et vite, peu après la parution de Lonely Hearts. Nous autres cosmologistes nous sentons désormais beaucoup moins esseulés. La discipline est en plein essor, attire de nouveaux talents, dispose d’instruments fabuleux et produit pléthore d’idées excitantes. À l’automne 1992, mes jeunes condisciples en physique et moi avons fêté au champagne avec nos professeurs la première livraison de données du satellite Cosmic Background Explorer (COBE). De son perchoir au-dessus de l’atmosphère, il avait mesuré la première émission de lumière après le big bang : des photons qui courent librement dans l’espace-temps depuis le moment où électrons et protons ont commencé à s’unir pour former des atomes d’hydrogène neutres et stables, environ 380 000 ans après le début de l’univers (auparavant, la température ambiante était trop élevée pour permettre la formation d’hydrogène stable). En observant de subtiles variations dans la distribution de ces photons, les cosmologistes ont établi que la température des espaces infinis est de 2,725 degrés au-dessus du zéro absolu, avec une marge d’erreur de 1 pour 100 000.

L’année suivante, des astronautes réparèrent le télescope Hubble, ouvrant la voie à de nouvelles recherches en astronomie, non entravées par l’atmosphère terrestre. Deux équipes indépendantes en ont profité pour étudier les supernovas, ces explosions cataclysmiques d’étoile capables d’occulter momentanément des galaxies entières. Annoncés pour la première fois en 1998, leurs résultats ont renversé la perspective des décennies précédentes en suggérant que notre univers ne se contente pas de grandir : il grandit de plus en plus vite. Mais comment concilier ces observations et la relativité d’Einstein ? Les cosmologistes ont été contraints de considérer que l’espace vide possède une énergie intrinsèque, baptisée « énergie noire » (« noire » pour souligner notre profonde ignorance de son origine), qui pousse à l’expansion de l’univers avec plus de puissance que la force gravitationnelle ne pousse la matière à s’agréger. Cinq ans après, d’autres données fournies sur les supernovas par un satellite dont les instruments atteignent une résolution trente fois supérieure à celle du COBE, le Wilkinson Microwave Anisotropy Probe (WMAP), confirmaient que près des trois quarts de l’énergie contenue dans l’univers sont de l’énergie noire (3).

Le temps est loin où les quantités observables n’étaient connues que dans les limites d’un facteur de deux ou dix. Posez aujourd’hui les questions auxquelles les héros d’Overbye ont vainement tenté de répondre, et n’importe quel cosmologiste vous rétorquera avec la vitesse et l’assurance d’un enfant qui connaît ses tables de multiplication. Quelle est la vitesse de fuite des galaxies ? 70,4 km/s par mégaparsec (4), plus ou moins 1,8 %. Quel est l’âge de notre univers observable ? 13,75 milliards d’années, plus ou moins 0,8 %. Quelle est la quantité de matière et d’énergie contenue dans l’univers ? Si l’on inclut dans le calcul l’étrange et indésirable matière noire, le total pèse exactement la valeur critique résultant des équations d’Einstein, à 0,7 % près, ce qui signifie que l’univers doit continuer à se dilater indéfiniment. À l’heure actuelle, si les cosmologistes amplifient leurs marges d’erreur d’un facteur de 400 quand ils transposent certaines variables sous forme de graphiques, c’est uniquement pour rendre les incertitudes restantes visibles sur le papier.

Hypothèses grotesques

Un livre récent de David Weintraub, How Old Is the Universe? (5), saisit parfaitement l’esprit de l’époque qui a succédé à celle des « cœurs solitaires ». Astronome à l’université Vanderbilt, Weintraub nous fait patiemment visiter ce nouveau paysage riche de données inédites. Là où Overbye se focalisait sur des personnalités hors du commun, lui met en avant deux protagonistes assez différents : les naines blanches, en particulier celles qui terminent leur brillante carrière par un certain type d’explosion de supernova (6) ; et le fond diffus cosmologique (CMB), appelé aussi rayonnement fossile, ce faible rayonnement résiduel de la première formation d’hydrogène stable dont le WMAP a mesuré les fluctuations, avec une précision extraordinaire. Comme le souligne Weintraub, c’est seulement au cours des dernières années que diverses lignes de recherche indépendantes – à l’aide d’instruments différents observant plusieurs types de processus physiques – ont convergé pour fournir un ensemble cohérent de réponses. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les chercheurs sont en mesure de dire l’âge du cosmos.

Aujourd’hui, les astrophysiciens sont plutôt embarrassés par l’abondance de biens. Nous avons recueilli d’énormes ensembles de données et les experts en statistique peuvent s’en donner à cœur joie. La discipline ne s’est pas laissé envahir par les comptables pour autant. En fait, l’activité théorique des cosmologistes professionnels produit ces temps-ci des résultats plus bizarres, voire absurdes, que jamais. Certes, « bizarres » et « absurdes » ne veulent pas dire « incorrects ». Depuis la Renaissance, la longue marche de cette science est jalonnée d’hypothèses en apparence toutes plus grotesques les unes que les autres, de Copernic, affirmant que la Terre tourne à toute allure autour du Soleil (nonobstant notre sensation d’immobilité), à Einstein, suggérant que l’espace et le temps possèdent l’instabilité d’un trampoline. La bizarrerie est dans l’œil de l’observateur.

Cela étant, nombre d’hypothèses formulées aujourd’hui ont des relents de cirque. Si vous assistez à une conférence donnée par à peu près n’importe quel cosmologiste, vous ne tarderez pas à entendre des expressions comme « dimensions supplémentaires », « collisions de branes » (7), « équation variable d’état de la quintessence  » (8) et « multivers » – un conteneur de dimensions supposées infinies, régi par son propre ensemble de lois physiques, dans lequel la totalité de notre univers observable n’est qu’une bulle infime. L’imagination collective des cosmologistes se comporte comme un fluide incompressible : essayez de lui imposer une direction, il jaillira dans une autre.

C’est ce genre de bond inventif que propose Roger Penrose dans son nouveau livre. L’âge exact de l’univers observable étant désormais établi, il suggère que le désordre qui a proliféré depuis le big bang n’est qu’une pichenette dans l’histoire longue (peut-être infinie) de l’univers réel. Au lieu d’admettre que le big bang a tout déclenché il y a 13,75 milliards d’années, Penrose propose un modèle ambitieux. Il l’intitule « cosmologie cyclique conforme », ou CCC. L’univers, selon lui, a déjà connu une foule d’instances préalables avant le big bang qui a créé notre époque, et il continuera sans doute indéfiniment à connaître des cycles similaires.

Le mot-clé est « conforme », le troisième « C » de Penrose. Il se réfère aux techniques de projection cartographique, dont le modèle le plus connu est la représentation du globe terrestre de Mercator. Bien que la Terre soit à peu près sphérique, on peut représenter sa surface sur une carte plane à deux dimensions. Cartographe flamand du XVIe siècle, Mercator comprit qu’il pouvait étirer et déformer l’image des masses continentales du globe sur une projection plane afin de préserver les angles entre les routes de navigation à proximité des ports encombrés – information précieuse pour les navigateurs. Le dessin en résultant préservait les angles et la forme des petits objets en tout point de la carte, mais faussait l’échelle de l’ensemble. Sur la projection « conforme » de Mercator, l’Antarctique est une masse gigantesque, plus grande que l’Europe et l’Asie réunies, ensemble pourtant quatre fois plus vaste. Escher, le célèbre artiste néerlandais, s’est souvent servi de projections conformes pour ses lithographies (cette technique semble avoir un attrait particulier pour les natifs des Pays-Bas).

Physiciens et mathématiciens utilisent depuis longtemps ce mode de projection pour simplifier des problèmes ou envisager des solutions étranges sous un nouvel angle. La technique s’est révélée éminemment efficace pour étudier la relativité générale d’Einstein, car elle aide à appréhender les courbures et la trame de l’espace-temps. Penrose a lui-même apporté une contribution majeure à la physique mathématique au cours des années 1960 en exploitant brillamment cette méthode. Les « diagrammes de Penrose » ont montré qu’un trou noir génère forcément une rupture de l’espace-temps, une « singularité ». Aucun chemin, pas même celui d’un rayon de lumière, ne peut franchir une limite finie quand il est confronté à une singularité. C’est l’équivalent cosmique du Where the Sidewalk Ends de Shel Silverstein (9).

Essaims de trous noirs

Penrose applique à présent la méthode à l’univers tout entier. Il soutient que la fin d’une époque cosmique, ou éon, peut ressembler fort au début d’une autre – au point qu’ils sont peut-être cousus bout à bout, pour former un assemblage infini d’éons répétés. Dans les premiers temps d’un éon, l’univers est chaud et dense, tout comme l’était notre univers observable juste après le big bang. Quand la température est très supérieure à la masse des particules, celles-ci se comportent comme si elles n’avaient pratiquement aucune masse : elles tourbillonnent à une vitesse proche de la lumière, exactement comme des photons. C’est là une donnée cruciale, car le comportement de particules sans masse n’obéit à aucune échelle de référence propre – aucune unité de distance ou de temps, pas de mètre étalon ni d’horloge moléculaire pouvant servir à comparer avec d’autres mesures. Un espace-temps empli de particules sans masse ne disposerait d’aucune échelle permettant de mesurer la distance ou la durée. Il serait gouverné par la géométrie conforme : les formes et les angles auraient du sens, mais les distances globales n’en auraient pas.

Chose remarquable, la fin d’un éon pourrait suivre le même schéma. La température ambiante baisserait (ce que nous constatons dans notre univers observable). Les particules massives comme les électrons, les protons, les atomes d’hydrogène et tout ce qui s’ensuit perdraient progressivement de leur énergie : elles ne tourbillonneraient plus aussi vite que les photons, dépourvus de masse. Ce régime finirait par produire des échelles de distance et de temps ; les symétries de la géométrie conforme disparaîtraient. L’univers se comporterait comme fait le nôtre au­jour­d’hui. Des poches de poussière s’agrégeraient et, alimentées par l’énergie de l’effondrement gravitationnel, mettraient à feu ces réacteurs nucléaires que nous appelons étoiles. Sous l’effet de la gravitation, des milliers, bientôt des millions d’étoiles se rapprocheraient les unes des autres pour former un tissu serré de galaxies, lesquelles formeraient à leur tour des amas et des superamas ; et tous les phénomènes cosmiques observables par les instruments les plus pointus s’épanouiraient, exactement comme ceux décrits dans le livre de Weintraub : les galaxies s’écarteraient les unes des autres, quelques naines blanches finiraient en supernovas.

Voilà pour le comportement d’un univers après quelques dizaines de milliards d’années. Nous savons avec une quasi-certitude, grâce aux mesures de supernovas et aux données du WMAP, que l’univers observable ne s’effondrera pas sur lui-même et continuera à se dilater. Alors Penrose pousse le bouchon plus loin : à quoi ressemblerait notre univers après, disons, 10100 années, durée équivalant à son âge actuel élevé à la puissance dix ? Après tout ce temps, presque toute la matière existante sera probablement tombée dans des trous noirs. Des essaims de trous noirs se seront sans doute entre-dévorés, formant des trous noirs supermassifs. Mais même les trous noirs, apparemment, ne sont pas des conteneurs à toute épreuve. Stephen Hawking, le célèbre collègue de Penrose, a démontré il y a trente-cinq ans qu’ils doivent émettre, lentement mais sûrement, de l’énergie sous forme d’un très faible rayonnement. (Ce « rayonnement de Hawking » est compatible avec les singularités de Penrose évoquées plus haut. Une singularité elle-même n’émet rien : le rayonnement est généré juste à l’extérieur du trou noir, au-delà d’une frontière appelée « horizon des événements ».) Les trous noirs se comportent comme des compacteurs de déchets cosmiques : ils avalent des masses de détritus et recrachent on ne peut plus lentement de l’énergie dans le cosmos sous forme de photons sans masse. Le processus peut continuer inexorablement, jusqu’à ce que les trous noirs eux-mêmes s’évaporent. Il ne resterait plus qu’un univers presque vide, ne contenant pratiquement rien d’autre que des particules sans masse – un espace-temps gouverné à nouveau par la géométrie conforme.

Frétillements spatio-temporels

Penrose trouve la similitude géométrique entre début et fin trop belle pour ne pas s’en servir. Avec son talent de sorcier des mathématiques, il démontre comment la surface d’un univers à la fin d’un éon peut être assimilée à celle du nouvel univers au début de l’éon suivant, et ainsi de suite à l’infini. Cela paraîtra sans doute bizarre à d’aucuns, mais l’audacieuse hypothèse de Penrose est assez conservatrice dans le contexte de la cosmologie contemporaine. D’abord, son modèle ne nécessite pas plus de quatre dimensions spatio-temporelles : une de temps et trois d’espace, les mêmes que la physique de Newton et celle d’Einstein. Inutile de recourir à six dimensions spatiales supplémentaires ou davantage, comme l’exige la théorie des supercordes (10) : des dimensions qui, à en croire ses adeptes, doivent se trouver quelque part à proximité, formant des angles droits avec la longueur, la largeur et la hauteur qui nous sont familières, mais restent pourtant invisibles, soit parce qu’elles se sont mystérieusement enroulées sur elles-mêmes et se sont ratatinées jusqu’à une taille submicroscopique, soit parce qu’un coup du hasard nous fait vivre dans une tranche d’espace en forme de saucisse (membrane ou « brane »), où la gravité agirait comme s’il n’y avait que trois dimensions spatiales. Le modèle de Penrose n’affiche aucune des bizarreries qui affectent la quête actuelle d’une théorie de la gravité quantique (11). D’ordinaire, les cosmologistes supposent que les régimes à très haute énergie et très haute température associés à un big bang provoquent des fluctuations quantiques jusque dans l’espace-temps. Non seulement ce dernier réagirait à la manière d’un trampoline instable, comme dans la théorie de la relativité générale d’Einstein, mais chaque unité minuscule d’espace et de temps, soumise au principe d’incertitude d’Heisenberg (12), frétillerait dans un microbrouillard. Cela peut paraître excitant, mais personne n’a encore pu avancer une théorie de la gravité quantique capable de décrire ces frétillements spatio-temporels. Inutile de s’inquiéter, assure Penrose : dans son modèle, l’espace-temps à la frontière entre éons se comporte de manière parfaitement lisse et sage, et reste régi par des équations voisines de celles d’Einstein. Inutile de faire appel aux lois folles, floues et encore inconnues de la gravité quantique.

Penrose consacre son dernier chapitre aux « implications observationnelles ». Comme la quasi-totalité de ses collègues, il concentre son regard sur le fond diffus cosmologique observé par le satellite WMAP. Il soutient que, si son modèle est exact, il devrait être possible de voir à travers les frontières séparant les éons. Des détails subtils de l’éon précédant le big bang qui a donné naissance au nôtre sont peut-être gravés dans le rayonnement fossile. Ces signaux apparaîtraient sous forme de cercles concentriques dans le ciel (encore un trait cyclique de son modèle). Par exemple, un trou noir massif aurait pu entrer en collisions répétées avec des objets comparables dans les derniers stades de l’éon antérieur. Chacune de ces rencontres aurait généré d’énormes décharges d’énergie, qui se seraient répandues en cercles hors de la zone de collision. Ces vagues auraient franchi la frontière de notre propre éon et formeraient des cercles concentriques de température anormalement uniforme, décelables parmi les faibles fluctuations du rayonnement fossile.

Penrose a publié en novembre 2010 un article en collaboration avec le chercheur arménien Vahe Gurzadyan, où il annonce qu’une analyse minutieuse des données du WMAP montre bien les familles de cercles concentriques attendues. Début décembre, trois équipes distinctes ont refait l’analyse des données et n’ont rien trouvé de statistiquement significatif. Les cercles, certes bien présents, seraient aussi bien le fait du hasard, étant donné ce que nous comprenons de l’origine des fluctuations du rayonnement cosmique. Penrose et son collègue ont rapidement répondu, contestant certains des arguments statistiques. Le rythme de ces échanges – passablement hermétiques – entre critique et contre-critique s’est accéléré, pour atteindre un rythme horaire. Les cercles concentriques de Penrose vont-ils résister à l’examen des experts et introduire une révolution en cosmologie ou se perdre dans l’oubli, comme ces agroglyphes (13) dont raffolent les amateurs d’ovnis ? Quelle que soit l’issue, le zèle qu’il met à relier ses idées élégantes à des observations extrêmement pointues donne une idée très juste de l’esprit dans lequel les cosmologistes travaillent aujourd’hui. Maintenant qu’on dispose de tant de données de haute précision, on ne peut plus se contenter de discuter sur les seules bases de l’élégance mathématique ou de la qualité esthétique.

Cet article a été publié dans la London Review of Books le 17 février 2011. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Meilleures ventes au Japon – Les incertitudes d’une île

1. Sekaiichi wakari yasui hōshanō no hontō no hanashi (« Comprendre facilement – la vérité sur les radiations ») de Itô Shunya, Takarajima  

2. Nihonjin nara shitteokitai nipponbungaku (« La littérature japonaise que je voudrais connaître si j’étais japonais ») de Ebizô et Umino Nagiko, Gentôsha  

3. Shitamachi roketto, (« La fusée de Shitamachi ») de Ikeido Jun, Shôgakukan  

4. Jinsei ga tokimeku katazuke no mahô, (« La magie du rangement qui embellit la vie ») de Kondô Marie, Sunmark  

5. Mainichi Kaasan 8, (« Maman à plein temps, vol. 8 ») de Saibara Rieko, Mainichi Shimbun  

6. Kanryô no sekinin, (« La responsabilité des bureaucrates ») de Koga Shigeaki, PHP Kenkyûjo  

7. Nazotoki wa dinâ no ato de (« La solution, ce sera après le dîner »), de Higashigawa Tokuya, Shôgakukan  

8. Hakaru hakaru taberu daietto (« Le régime pour manger, peser et mesurer ») de Ikeda Yoshio, Aspect  

9. Kokoro wo totonoeru (« Préparer son mental ») de Hasebe Makoto, Gentôsha  

10. Shin darakuron (« Nouvelle théorie de l’avilissement ») de Ishihara Shintarô, Shinchôsha

Yomiuri Shimbun, 12 septembre 2011.

Depuis le début des années 1990, le Japon est frappé par une crise économique et sociale sans précédent, dont il ne parvient pas à sortir malgré de multiples plans de relance. L’inquiétude de ne pas être en mesure de trouver des solutions a été renforcée par le séisme qui a dévasté la côte nord-est de l’Archipel. Outre l’ampleur des destructions, la catastrophe a affecté la centrale de Fukushima Daiichi, provoquant des fuites radioactives dont les conséquences restent difficiles à évaluer. Si la presse consacre de nombreux articles à la question, les Japonais cherchent également des réponses dans les librairies. Face à ce sujet complexe, Sekaiichi wakari yasui hōshanō no hontō no hanashi (« Comprendre facilement – la vérité sur les radiations »), ouvrage de vulgarisation, donne quelques clés en mettant essentiellement l’accent sur les mesures à prendre pour protéger les enfants.

La responsabilité parentale est aussi présente dans le tome 8 de Mainichi Kaasan (« Maman à plein temps »), manga populaire s’il en est, adapté au cinéma au début de l’année 2011. Les lecteurs s’identifient aisément aux personnages imaginés par Saibara Rieko, plongés dans un quotidien banal fait  de toutes petites choses. Mais la nostalgie d’un Japon perdu, celui  des moyennes entreprises sans lesquelles le pays n’aurait jamais pu occuper les premiers rangs de l’économie mondiale, est au cœur du roman d’Ikeido Jun, Shitamachi roketto (« La fusée de Shitamachi »). Récompensé par le prestigieux prix Naoki, ce livre s’intéresse au destin d’une PME confrontée aux ambitions d’un grand groupe industriel qui tente de mettre la main sur son savoir-faire. D’une écriture limpide et composé par moments comme un polar, il tient en haleine le lecteur de la première à la dernière page, en terminant sur une note positive, ce qui n’est pas un luxe dans un pays qui finit par douter de tout.

Un moral d’acier

Le succès de Kokoro wo totonoeru (« Préparer son mental »), écrit par Hasebe Makoto, une star du football japonais, reflète quant à lui le désir des habitants de l’Archipel d’aquérir un moral d’acier pour affronter un quotidien morose que le gouvernement ne parvient pas à améliorer. Depuis des années, le système administratif est l’objet de nombreuses critiques et Kanryô no sekinin (« La responsabilité des bureaucrates »), signé par Koga Shigeaki, haut fonctionnaire lui-même, enfonce une nouvelle fois le clou, rappelant les errements de la classe dirigeante et son incapacité à redresser le pays. Un constat que Ishihara Shintarô, gouverneur ultraconservateur de Tokyo, reprend dans Shin darakuron (« Nouvelle théorie de l’avilissement »), avec un style provocateur qui rappelle la verve populiste  du passé et reflète la période  d’incertitudes que les Japonais affrontent.

Odaira Namihei

Odaira Namihei est journaliste,  spécialiste du Japon.

L’islam est-il soluble dans le café ?

Depuis son apparition au XVIe siècle, le café possède une réputation sulfureuse, et les lieux où il est consommé sont entourés de suspicion. Les multiples légendes qui courent sur la découverte du breuvage s’accordent sur l’aire géographique concernée, mais pas sur la date. Quant au mérite de son invention, on l’attribue à des êtres fort variés, des anges planant dans l’au-delà aux génies parcourant ce bas monde en passant par des hommes et même des animaux.

Un conte relate ainsi que les habitants d’une ville, tombés gravement malades, n’avaient pu accueillir Salomon, venu leur rendre visite sur son tapis volant. L’ange Gabriel serait alors intervenu auprès du roi, lui conseillant d’envoyer des génies au Yémen pour en rapporter le fruit du caféier. Il prescrivit de le griller, de le moudre puis de l’infuser dans l’eau afin d’en faire boire le jus aux malades. Tous furent alors guéris, mais la boisson sombra dans l’oubli pour ne réapparaître qu’au XVIe siècle. Comme cette première version, que l’auteur attribue à des sources occidentales, la tradition islamique fait intervenir l’ange Gabriel. Celui-ci, voyant Mahomet s’attrister du fait que son peuple refusait de croire en sa prophétie, lui fit boire du café pour l’aider à retrouver sa bonne humeur.

Dans les récits plus conformes à la réalité historique, les grands théologiens viennent remplacer les prophètes et les anges. Un berger d’Aden, raconte-t-on, s’avisa que ses chèvres devenaient plus énergiques et agitées quand elles croquaient les baies d’une certaine plante sauvage. Il rapporta son observation à un chef religieux local qui voulut vérifier les effets de la substance sur l’homme, espérant redoubler l’ardeur religieuse de ses ouailles indolentes. Le vieux cheikh but lui-même l’infusion, d’abord froide, sans rien ressentir ; quand il la prit chaude, il se mit à transpirer, son esprit s’éclaircit et il exhorta les fidèles à en consommer.

 

Un substitut à l’alcool

Ces histoires révèlent, selon Said Srihi, auteur de « La tentation du nom », le statut extraordinaire acquis par le café, dont la découverte est associée tantôt aux miracles accomplis par les prophètes, tantôt à la clairvoyance des autorités. En tout état de cause, l’adoption de la boisson n’est pas du seul ressort humain, puisqu’elle implique anges, génies ou bêtes, qui participent ensemble à une nouvelle connaissance du monde. Les récits qui attribuent la découverte aux animaux font intervenir un intermédiaire religieux, comme si un rite purificateur s’imposait pour permettre au café de quitter son état primitif sauvage et devenir une pratique humaine civilisée. Cette plante consommée par les animaux se changeait en préparation porteuse de sens dans la culture de l’homme, capable de transformer les fruits de la nature.

Le mot arabe qahwa, que l’on trouve déjà dans les vers du poète préislamique Qays al-A’shâ, était à l’origine l’un des noms du vin et il est paré de ses vertus. Ce sont probablement les soufis qui attribuèrent ce nom au café, qu’ils avaient adopté très vite, afin d’améliorer leur forme physique et leur lucidité, notamment pour se maintenir éveillés pendant les longues soirées de prières. En reprenant le mot, ils exprimaient clairement leur nostalgie pour le symbole des rivières de vin du paradis, évoquées dans le Coran. Bien plus qu’une aide à la veille, le café est devenu dans les séances de dhikr (1) un moyen de faciliter l’élévation spirituelle, qui exige un esprit libéré et une intention sincère. On l’ajouta dès lors à la liste des boissons sacrées que les peuples anciens consommaient pour revigorer le corps et atteindre une extase proche de l’ivresse. L’énergie procurée par le café permettait de mieux accomplir ses devoirs spirituels en facilitant le contact avec l’absolu ou avec les forces cachées de la nature. La prédilection des soufis pour le café comme boisson sacrée n’est sans doute pas un hasard : elle traduit la recherche d’un substitut à l’alcool, afin d’atteindre l’extase, indissociable de cette pensée religieuse.

Après son adoption par les mystiques, le café s’est répandu auprès du commun des mortels, notamment chez les artisans et autres travailleurs manuels en raison de ses vertus énergisantes, qui leur permettaient d’accomplir leurs tâches allègrement. Ces nouveaux consommateurs n’avaient cure de la dimension symbolique du breuvage. Il n’était donc pas facile d’en interdire la consommation, comme l’ordonna le sultan au début du XVIIe siècle, confiant au gouverneur de La Mecque la délicate mission de transmettre la décision. Avant d’envoyer ses émissaires dans les souks, il réunit donc en conseil des juges et des oulémas de la ville sainte ainsi que des médecins et des témoins, chargés d’examiner les effets du café, qu’ils jugèrent néfastes pour le corps et pour l’esprit. Le procès-verbal de cette réunion soulève plusieurs questions sur les motivations politiques, pratiques et économiques de cette interdiction. Srihi pense que les médecins se sont peut-être irrités de voir le café faire concurrence à certains de leurs remèdes. En outre, l’agitation politique que les rivalités tribales entretenaient alors à La Mecque a pu inciter les autorités à interdire les réunions dans les maisons de café, qui étaient des foyers de troubles. Il faut mentionner aussi la relation, très tendue à cette époque, entre les Mamelouks au pouvoir et le Yémen où était produit le café distribué en Arabie par des commerçants yéménites.

Comment s’étonner que la réputation sulfureuse du breuvage, jusqu’à une époque récente, vînt de ce qu’il était consommé dans les cafés par des gens peu recommandables ?

 

Cet article est paru sur le site Al-Jazira Maarifa. Il a été traduit par Hala Kodmani.

McLuhan, le prophète oublié

C’est un jeu d’enfant, mais cela impressionne toujours, de rappeler le nombre de descriptions étrangement exactes qu’a faites Marshall McLuhan il y a plus d’un demi-siècle à propos de l’époque hypermédiatique, apathique et dominée par l’opinion qui est la nôtre. Dès son premier livre, La Mariée mécanique, paru en 1951, et plus encore avec La Galaxie Gutenberg, sorti en 1962, il observe de si près l’écume produite par la culture ambiante qu’il semble capable d’y lire l’avenir. Agrégeant comme à son habitude cinq remarques en une, il écrit ainsi en 1962, treize ans avant la mise en vente du premier PC : « Utilisé comme outil de recherche et de communication, l’ordinateur pourrait accélérer la recherche, rendre obsolète l’organisation bibliothéconomique, donner une capacité encyclopédique à l’individu et permettre l’accès électronique à des données sur mesure et commercialisables. »

La prose de McLuhan est presque toujours aussi illisible que cette phrase, exagérément dense mais d’une singulière clairvoyance. Et son goût des formules chocs, qui préfiguraient à ses yeux un avenir où le média serait le message, lui a valu autant d’honneur que d’indignité (1). Lui-même se voyait non en ministre du culte télévisuel mais en maître de l’art du diagnostic, dont le rôle était fondamentalement de donner l’alerte sur ce monde d’après l’écrit qu’il voyait advenir, dominé par les écrans multiples et les tranquillisants. Mais son penchant pour les calembours ou les paradoxes faciles (« La monnaie est la carte de crédit du pauvre ») et ses interprétations ésotériques l’ont fait passer pour un pionnier du tweet et de la « petite phrase » (en même temps qu’un de leurs tout premiers critiques).

Il est néanmoins saisissant de relire à présent ses textes. Car McLuhan est bien plus que le « saint patron » du magazine Wired (2) ou ce vieux type qui fait une apparition dans Annie Hall de Woody Allen (3). Il écrit, dans un article consacré – c’est tout lui ! – aux juke-box : « Pour l’homme de l’ère tribale, le mystère incontrôlable, c’était l’espace. Pour l’homme de l’ère technologique, c’est le temps », anticipant ainsi notre sentiment d’être de moins en moins limités par la géographie et de plus en plus prisonniers de l’instant. « Il est impossible de s’adapter au changement ultrarapide, affirmait-il en 1960. Nous sommes devenus de simples spectateurs, réduits à tenter de comprendre. » On perçoit ici l’analyse détachée d’un homme qui aurait préféré rester avec ses livres et relire Finnegans Wake, mais aussi ce fatalisme imperturbable sur lequel ses détracteurs se sont toujours mépris. Après cela, comme pour rappeler que ses essais sont souvent une simple exploration du champ des possibles, il ajoute : « Je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce que je dis. »

 

Un catholique fervent et guindé

Marshall McLuhan, la biographie elliptique et excentrique que publie Douglas Coupland, nous rappelle aussi combien il est préférable de connaître un peu McLuhan que pas du tout. Dès les années 1970, le prétendu « apôtre de l’âge électronique » semblait destitué par certaines des évolutions qu’il avait prédites, et en 1979 six étudiants seulement suivaient encore les cours du « gourou des médias », ceux-là qui attiraient des centaines de jeunes dix ans plus tôt. Mais si McLuhan est passablement oublié aujourd’hui, c’est peut-être que nous le vivons au lieu de le lire.

La thèse du livre de Coupland est que ce catholique fervent, guindé, d’un conservatisme suranné, qui allait presque tous les jours à la messe et fut le dernier de son quartier à posséder la télévision, « détestait le monde moderne et détestait la technologie ». Il eut simplement, aux débuts du petit écran, l’intelligence de déchiffrer son environnement – les bandes dessinées, les publicités, l’inanité de la pop culture – avec la rigueur que lui avaient enseignée ses professeurs de Cambridge. Mais, aux yeux de Coupland, c’est plus encore sa distanciation toute catholique vis-à-vis des affaires de la planète qui lui a permis de porter un regard impartial, quasi scientifique, sur les signes qui l’entouraient.

Et c’est grâce à sa connaissance de la littérature de la Renaissance – et à sa lecture de Joyce – que McLuhan a pu discerner dans le monde des communications modernes des résurgences que peu de sociologues ou de politologues avaient su voir. Rompu à l’analyse des structures littéraires, il observait le monde comme on dissèque un poème. Quant à ses recherches sur Thomas Nashe, le pamphlétaire du XVIe siècle auquel il a consacré sa thèse, elles lui ont révélé la supériorité des énoncés polémiques, des axiomes et de la « prose polyphonique » sur l’argumentation patiente – ce dont il a dûment tenu compte. Au total, comme le souligne vigoureusement Coupland, la familiarité de McLuhan avec les arts libéraux – rhétorique, grammaire et logique (4) – est cela même qui lui a permis de déchiffrer la nouveauté mieux que n’aurait pu le faire un homme muré dans la modernité. On a souvent raconté comment McLuhan est devenu ce décodeur de l’époque, cet interprète de réalités que l’on côtoie généralement en somnambules, sans vraiment les voir, et Coupland n’a pas grand-chose à ajouter dans cette biographie enlevée. Mais il souligne quelques singularités. McLuhan lui-même disait que naître à Edmonton, dans le Grand Ouest canadien (en 1911), et être le petit-fils d’un Irlandais ayant travaillé à la construction du réseau routier et téléphonique de l’Ontario lui avaient appris très tôt à réfléchir aux questions de distances et de communications. Son enfance passée à quelques centaines de kilomètres de la frontière des États-Unis explique aussi le regard extrêmement attentif, mais rarement admiratif, qu’il portait sur le pays frère à l’ombre duquel il avait grandi. Fils d’un promoteur immobilier et d’une mère « récitatrice ambulante », il a étudié sans grande conviction les humanités à l’université du Manitoba, en enfant des prairies coupé de son monde.

 

Du fromage dans sa mallette

Mais même à l’adolescence, au milieu de nulle part, il confiait à son journal : « Je dois, dois, dois connaître une véritable réussite en ce monde. » L’occasion s’est présentée lorsque son mémoire de maîtrise sur George Meredith (5) lui a valu une bourse pour aller étudier à Cambridge. C’est là qu’il a appris à prêter la plus grande attention aux mots ; là aussi qu’il acquit la volonté de chercher une théorie unitaire susceptible, écrit Coupland, « d’expliquer, voire d’atténuer, la dureté et l’incohérence qu’il percevait dans le monde ».

Le McLuhan qui nous est présenté ici est davantage un Cassandre sceptique et méfiant qu’un visionnaire enflammé – « un type tout maigre paraissant prématurément vieilli, qui parlait seulement de religion et de littérature, n’avait aucune capacité d’écoute, et vous aurait sans doute ignoré sitôt constaté votre manque de grandiloquence ». Il se promenait partout avec du fromage dans sa mallette, horrifiait tout le monde par son inconscience des autres (Coupland le situe « du côté modéré du spectre autistique »), réveillait ses enfants à quatre heures du matin pour leur lire la Bible, et fut très tôt la proie de l’impatience et des égarements qui lui vaudraient plus tard de multiplier les déclarations à tout-va.

En 1944, au moment même où le Journal of the History of Ideas lui demandait de remanier l’un de ses textes sur l’« héritage patristique de Francis Bacon », le très populaire magazine catholique Columbia acceptait, lui, son article sur le héros de bande dessinée Dagwood Bumstead, le lymphatique mari de Blondie. McLuhan a vite compris, estime Coupland, que ses capacités d’analyse textuelle, susceptibles de faire de lui un petit professeur de littérature de province, pouvaient aussi nourrir une pensée originale, s’il les appliquait à toutes les niaiseries qui proliféraient dans l’après-guerre. « L’essentiel de la pop culture me semble monstrueuse et répugnante », dira-t-il plus tard, alors même qu’il contribuait à fonder les « études de communication ».

Les idées de McLuhan n’étaient pas aussi novatrices que l’écho médiatique voudrait nous le faire croire. L’historien des sciences Lewis Mumford avait déjà tenu des propos similaires sur les effets de la technologie en 1934, dans Technique et civilisation. Le peintre et écrivain canadien Wyndham Lewis avait pour sa part écrit en 1948, dans L’Amérique et l’homme cosmique : « La Terre est devenue un seul grand village, avec ses téléphones disponibles d’un bout à l’autre. » L’historien de l’économie Harold Innis explorait déjà les conséquences des différents médias sur la connaissance dans Les Biais de la communication, en 1951. Et l’on trouve dans L’Image de Daniel Boorstin (paru en même temps que La Galaxie Gutenberg) des analyses plus lucides et plus profondes, formulées avec plus de verve et de pertinence historique. Plus que la matière, c’est donc la manière des livres de McLuhan qui a retenu l’attention.

Il avait particulièrement bien compris que, sur fond d’érosion de notre capacité de concentration, un slogan d’autocollant pouvait s’avérer bien plus mobilisateur que le meilleur article ; il a développé un réel talent pour parler de la technologie du XXIe siècle en formules chocs prophétiques au moment même – les années 1960 – où le koan zen et ses sentences lapidaires devenaient à la mode aux États-Unis (6). « Toutes les formes de violence sont des quêtes d’identité », affirmait-il par exemple – et son impressionnisme même donne à la prophétie un caractère magique, dont la précision l’aurait privée. « L’homme politique sera trop heureux d’abdiquer en faveur de son image. Car l’image sera beaucoup plus puissante qu’il ne le sera jamais », remarquait-il aussi. Les autres auteurs avaient beau écarquiller les yeux devant ses formules nébuleuses, les lecteurs innocents gobaient des pilules si faciles à digérer.

C’est de ce point de vue que Coupland est mcluhanesque jusqu’à la provocation dans son livre résolument décalé. Si la plupart de ceux qui ont d’abord écrit sur McLuhan étaient ses élèves, chérissant la mémoire d’un sage qui parlait beaucoup mieux qu’il écrivait, Coupland est son épigone littéraire. Comme il l’écrit, sur le ton de la confidence confuse, lui aussi a été, deux générations plus tard, identifié aux expressions qu’il avait forgées – « génération X » ou « McJobs » – et pris pour le thuriféraire d’un nouvel ordre qui, en réalité, l’attristait. Estimant que la meilleure manière d’évoquer « Mar­shall », comme il l’appelle souvent, est de faire comme lui « du média le message », Coupland commence son livre par six pages d’anagrammes composés des lettres de « Mar­shall McLuhan ». Il interrompt parfois son essai pour nous donner l’itinéraire Mappy jusqu’à sa dernière maison, un tweet de Karl Lagerfeld ou une longue note de bas de page sur Wikipédia (sa principale source d’information, comme il l’admet volontiers).

Tout cela semble à première vue relever du gadget, à ceci près que l’auteur a décidé de nous montrer ainsi à quel point nous baignons dans le monde qu’avait prédit McLuhan. « Nous passons pour la plupart notre temps à sauter de lien en lien en lien », écrit Coupland ; le fait a été dans une large mesure remplacé par la bribe d’information ou par la légende, et malgré tous les efforts faits par Wikipédia pour simuler la rigueur, on pourrait ne bientôt plus faire la différence entre les trois sur Internet. La biographie elle-même finit par paraître dépassée à l’ère de Google, sauf si elle emprunte au siècle les nouvelles formes multimédias et les technologies alternatives.

La force des livres de Coupland procède toujours de leur foncière mélancolie, comme ses jeunes personnages affrontent un monde où s’est perdu le sens de la communauté, de l’histoire ou même de la transcendance, sans que rien ne soit venu les remplacer. Rien d’étonnant à ce que l’un de ses titres les plus percutants ait été Life After God – « La vie après Dieu ».

 

« Big Brother s’est insinué en nous »

La prose de Coupland est ici délibérément argotique et relâchée ; McLuhan est décrit comme un « vieux schnock en veste prince-de-galles » et « un récupérateur d’informations ». Le village global pourrait nous propulser dans une « métacommunauté quasi sensible, informe et nébuleuse, fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre ». La vie « devient une expérience étrange où l’on file sur une autoroute pour soudain réaliser que l’on rêvassait depuis quinze minutes, que malgré tout on n’a pas eu d’accident, et que l’on est toujours vivant ».

Tous les procédés malins imaginés par Coupland – et voici le détail d’une requête Google Book, et voilà deux pages de noms de satellites – ont pour effet de nous rappeler combien la fameuse pensée en « mosaïque » de McLuhan, son rejet impénitent de la linéarité comme de la littérature qu’il avait aimée et étudiée font aujourd’hui partie de notre système nerveux central. Si vous pensez qu’Internet nous programme autant que nous le programmons, que l’« homme désincarné », pour reprendre McLuhan, a perdu contact avec la réalité, qu’il est regardé – et hypnotisé – par les écrans qu’il croit regarder, vous voilà citoyen d’honneur de la galaxie Gutenberg. Comme Henry Thoreau (7) avant lui, McLuhan s’appuie sur sa culture classique pour montrer à quel point nous sommes devenus les instruments des instruments que nous créons.

Si McLuhan était surévalué dans les années 1960, parce qu’il avait perçu la tonalité de l’époque avant l’époque même, il est maintenant sous-évalué précisément parce que notre sens de l’histoire est tronqué et notre sens de la logique et de la continuité fracturé – comme il l’avait dit.

Dès 1962, il prévenait, avec sa brusquerie habituelle : « Dans la mesure où nos sens se sont prolongés à l’extérieur de nous, Big Brother s’est insinué en nous. » Si l’on ne prend pas le temps d’étudier cette évolution, suggérait-il, en observant simplement les signes comme un scientifique guette l’arrivée d’un cyclone, sans considérations morales, « nous allons connaître un état de terreur panique, caractéristique d’un petit monde de tam-tams tribaux, d’interdépendance totale et de coexistence forcée ». Il est frappant de constater la fréquence avec laquelle il fait de la terreur le trait marquant du village global.

En 1960 – il n’avait que 48 ans –, McLuhan a souffert d’une attaque cérébrale si grave qu’un prêtre fut appelé à son chevet pour lui administrer l’extrême-onction. Et il avait de naissance non pas une artère à la base du crâne, comme la plupart des êtres humains, mais deux, comme les chats. Il n’est donc pas impossible que le caractère non linéaire de sa pensée soit d’origine neurologique. Trois ans après la publication de Pour comprendre les médias, en 1964, ses évanouissements étaient devenus si fréquents et ses propos si bizarres qu’il dut subir – à l’époque – la plus longue opération neurochirurgicale de l’histoire. Cela n’a fait que rendre son discours encore plus difficile à suivre – ou tout simplement à atteindre.

Ses convictions personnelles plutôt frustes – l’homosexualité « est probablement la principale menace contre la morale contemporaine », les femmes sont « par nature dociles, dénuées de sens critique et routinières », et Dieu est véritablement à la source de toute chose –, ne plaident pas en sa faveur aux yeux de la plupart des lecteurs du XXIe siècle. Et, manquant à sa réputation de franc-tireur, il a bombardé de lettres des responsables comme Jimmy Carter, le roi Charles XVI Gustave de Suède ou Henry Ford II, conseillé l’entourage de Richard Nixon sur l’utilisation des médias contre Hubert Humphrey pendant la campagne présidentielle de 1968, ou expliqué au neuropsychologue Timothy Leary (8) qu’il devait toujours rester souriant et positif devant les médias. Il était loin d’être aussi hostile au nouveau monde des relations publiques qu’il aimait le prétendre.

Après une ultime attaque, en 1979, il devint incapable de parler clairement, de lire ou d’écrire. Pendant ses derniers mois, il en fut réduit à chanter des cantiques et à répéter « Oh boy ! » McLuhan est mort le dernier jour de 1980, à l’âge de 79 ans, trois mois après l’assassinat de John Lennon par un homme que les médias avaient rendu fou, et trois semaines avant que Ronald Reagan fasse entrer Hollywood à la Maison-Blanche. L’inscription sur sa tombe, dans un cimetière catholique au nord de Toronto, est en caractères Computer, police typique des débuts de l’ère numérique, et proclame : « La vérité vous rendra libres. » Difficile de dire aujour­d’hui s’il s’agit là d’une autre de ses énigmes ou d’une autre de ses prophéties.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 26 mai 2011. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.

Les vraies-fausses gargouilles de Notre-Dame

Victor Hugo fut le premier à attirer l’attention du monde sur le système d’évacuation des eaux de pluie à Notre-Dame. Quasimodo, le héros de son célèbre roman, ressemble à une gargouille animée : un « paquet de membres désordonnés se balançant avec fureur au bout d’une corde », qui escalade la façade de la cathédrale et déniche les corbeaux en sautant « de saillie en saillie ». « Tantôt, écrit Hugo, on se heurtait dans un coin obscur de l’église à une sorte de chimère vivante, accroupie et renfrognée : c’était Quasimodo pensant. » En 1831, l’année de la parution de Notre-Dame de Paris, les gargouilles et chimères construites au XIIIe siècle avaient depuis longtemps disparu, et les années avaient rendu méconnaissables la plupart de leurs alter ego médiévaux plus tardifs. Certaines s’étaient fracassées sur le sol, comme pressées d’enfoncer leurs dents et leurs serres élimées dans la chair des pécheurs en contrebas. Quand il entama ses travaux de restauration, en 1843, Eugène Viollet-le-Duc ne trouva qu’une poignée de moignons informes et de monstres délabrés, éparpillés dans le jardin derrière l’abside.

Érodées par l’eau qu’elles évacuent, les gargouilles subissent de plein fouet les assauts des intempéries. Formant, selon l’expression de l’historien d’art Michael Camille, l’« épiderme du monument », elles n’ont pas été conçues pour durer, mais comme des éléments de décoration temporaires. Voilà qui explique peut-être leur caractère désinvolte et irrévérencieux : à l’image des bouffons du roi, elles pouvaient exprimer des vérités désagréables. Les ornements connus sous le nom de chimères n’avaient pas cette excuse de l’évanescence, et le mystère de ces mutants à bouche de poisson, de ces goules dévoreuses de chair fraîche et autres diables masturbateurs reste entier. C’est, croit savoir Camille, « pour se protéger des démons qu’il est chargé de sculpter que l’artiste médiéval les tourne en dérision ». Si tel est le cas, les démons ont eu le dernier mot. Songez au diablotin du grand portail (l’un des préférés de Viollet-le-Duc) qui tire la langue en signe de concentration alors qu’il sodomise un roi avec un bâton… Sont-ce réellement la crainte et la superstition qui guidèrent la main de son auteur ?

Notre-Dame romantique

La scène des acrobaties de Quasimodo a dû surprendre les premiers lecteurs du roman. En 1831, Notre-Dame n’était plus qu’une carcasse noircie, réduite par des siècles de pluies à une masse hideuse, couverte de verrues. L’un des premiers daguerréotypes de la façade ouest montre « un grand patch­work décousu », écrit Camille. Viollet-le-Duc la décrivit comme « une ruine », une cathédrale délabrée, à l’image des taudis environnants. Lorsque l’église devait accueillir une cérémonie nationale, on la bâchait et l’ornait de sculptures en carton-pâte dans le dernier style architectural en vogue. Il fallut attendre 1864, et le dévoilement de l’édifice restauré, pour que sa représentation hugolienne prenne corps. On aurait dit que Notre-Dame avait enfin retrouvé ce quelque chose « de fantastique, de surnaturel, d’horrible » que décrit le roman : « Des yeux et des bouches » s’ouvrant çà et là ; « les chiens, les guivres, les tarasques de pierre » veillant « jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte, autour de la monstrueuse cathédrale ». N’étaient ses cornes et ses ailes repliées, l’une de ces chimères restaurées pourrait passer pour le portrait craché de « Quasimodo pensant ». Rien d’étonnant à cela, puisque Viollet-le-Duc s’est en partie inspiré du roman. Ceux qui, en plaisantant, parlaient de Notre-Dame comme de « la cathédrale de Victor Hugo » ne croyaient pas si bien dire. Les sculptures perchées sur les tours et les galeries, donnant au monument son aspect effrayant, n’étaient pas le fruit d’une simple restauration, mais le dernier avatar en date de la conception hugolienne du style gothique.

Le projet initial ne comportait que très peu de ces ornements, car Viollet-le-Duc était soucieux de réduire les coûts du chantier pour rassurer le comité chargé de la restauration. L’un des membres, Charles de Montalembert, avait en effet mis en garde contre les architectes modernes, incapables de se contenter d’une rénovation fidèle, toujours prompts à ajouter toutes sortes de détails anachroniques au fil de leurs travaux. Ce n’est qu’une fois son projet accepté que Viollet-le-Duc se mit à dessiner les monstres qui seraient plus tard considérés comme l’essence même de l’art médiéval. L’architecte écuma Notre-Dame et d’autres cathédrales gothiques à la recherche de vestiges de chimères : un oiseau de proie à tête humaine ; une gueule de dragon délabrée ; une paire de serres agrippées à une balustrade branlante. Il s’inspira pour ses croquis de dessins satiriques, d’une édition illustrée de Notre-Dame de Paris datant de 1844, et de ses propres illustrations des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France [un récit des pérégrinations du baron Taylor] ; il imagina des griffons, des licornes et des vampires, et médita sur l’étrangeté des éléphants, des pélicans, des chats et des chèvres. La plupart de ses démons hurlants et rugissants posent sur la ville un regard vide, inexpressif, qui ne semble rien accrocher de précis. Camille le rapproche de celui des usagers des transports en commun.

 

L’air pensif des gargouilles

L’entourage de Viollet-le-Duc et de son « usine de production du médiéval » ne vivait pas au Moyen Âge. Aussi ne trouve-t-on pas de roi sodomisé, mais seulement un démon (vaguement goyesque) se payant un morceau de chair humaine, tandis que les joyeux petits tortionnaires de Satan ont été remplacés par « un chien dévorant des raisins », « un démon chauve aux longues oreilles écrasant un crapaud » ou encore un moineau aux allures d’aigle. Les monstres dessinés de Viollet-le-Duc, et ceux de son associé Jean-Baptiste Lassus, ont été sculptés dans de la pierre de Soissons – plus tendre, malheureusement, que la roche d’origine. Leur exécution fut confiée à un certain Victor Pyanet, artisan « aussi talentueux que prolifique » en qui Camille voit le héros oublié de cette aventure. Les sculpteurs de gargouilles se situaient au bas de la hiérarchie : ils devaient travailler vite et se conformer aux dessins de l’architecte. Sans doute ne pouvait-on attendre d’eux qu’ils rendent à l’identique l’agilité et les traits délicats des monstres dessinés. La comparaison entre dessins et sculptures laisse néanmoins penser que Pyanet fut plutôt bien rétribué pour son travail (350 francs la chimère, de quoi entretenir décemment une famille d’artisan pendant environ six mois)… Mais ce sont peut-être la rigidité et le manque d’expression de ses personnages qui leur ont conféré un caractère que l’on a pu qualifier de « médiéval ».

Quelques années avant son décès en 2002, Michael Camille a pu assister à la dernière restauration de Notre-Dame. Il connaissait sa population de démons et de monstres presque aussi bien que les sculpteurs qui y travaillèrent. La pièce maîtresse était à ses yeux ce démon à deux cornes, à l’air pensif et aux oreilles décollées, qu’une célèbre gravure de Charles Méryon popularisa sous le nom de Stryge (version masculinisée d’un démon femelle de la nuit). Le menton entre les mains, les coudes appuyés à la balustrade de la façade ouest, la créature semble absorbée dans la contemplation de quelque élément malsain surgi du monde extérieur ou de son propre esprit démoniaque. « Cette “icône” de la gargouille moderne est tout aussi indéchiffrable aujourd’hui qu’à l’époque de sa création, entre 1848 et 1850 », juge Camille, qui ne cesse de lui tourner autour dans l’espoir de « cerner la cible que vise son regard pétrifié ». Cette sculpture est la « star » du livre. Camille en fait une analyse sémiotique détaillée. Avec ses longs ongles de vampire femelle, sa tête offrant un condensé d’aberrations phrénologiques, et son nez crochu trahissant l’antisémitisme de son créateur, la Stryge et ses acolytes incarnent les terreurs bourgeoises : terreur de la maladie et de la prostitution ; terreur des « sauvages » de l’insurrection de juin 1848 ; terreur de voir resurgir chez l’homme les comportements du singe ; et terreur, enfin, des démons intangibles de la folie. La Notre-Dame de Viollet-le-Duc, cette cathédrale qui crie sa douleur en silence, est un monument des névroses du milieu du XIXe siècle.

 

Du Chrysler Building à Gotham City

Lors de son premier séjour à Paris, le jeune Freud – venu étudier l’hystérie auprès de Charcot – aimait arpenter les galeries de Notre-Dame, « entre les monstres et les diables ». Mais les véritables monstres, il les voyait dans la rue : « Les gens m’ont tout l’air d’appartenir à une tout autre espèce que nous […]. C’est le peuple des épidémies psychiques, des convulsions historiques de masse et il n’a pas changé depuis le temps de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1). » Les chimères pouvaient symboliser, nous dit Camille, le « regard phallique », ou bien une sexualité féminine débridée. Pour d’autres, c’étaient des « antennes cosmiques », gardiennes de mystères ésotériques. Plus tard, elles cristallisèrent toutes sortes de fantasmes. Ainsi la Stryge s’est-elle tour à tour prêtée à une caricature de Guillaume II, à celle du Juif vu par les nazis et à une icône gay. Des répliques de gargouilles firent leur apparition sur le Chrysler Building et à Gotham City, la ville imaginaire de Batman.

Camille insiste sur ce point : « Si Viollet-le-Duc prétend que ces sculptures sont naturalistes et n’ont pas de contenu symbolique, il ne faut pas pour autant y voir de vains ornements. » Certes, mais ses interprétations sont inévitablement subjectives, et ses explications parfois un peu courtes. Camille tend à utiliser ces statues comme une pâte à modeler facilement adaptable à n’importe quel moule théorique. La Stryge est-elle vraiment le produit des névroses de Viollet-le-Duc, et celui-ci était-il aux prises « avec les chimères de son imagination » ? Est-on seulement sûr qu’il en soit l’auteur ? Camille reconnaît que la Stryge a pu être dessinée par Lassus. Comme tout un chacun, Viollet-le-Duc était certainement habité par toutes sortes de peurs inconscientes et de fantasmes inavouables, mais c’était aussi un architecte consciencieux et pragmatique. Les gargouilles étaient pour lui « des composantes à part entière de la conception strictement pratique qu’il se faisait du gothique », et non la manifestation de forces diaboliques. Le restaurateur de Notre-Dame était un homme de son temps, très attaché à la dimension fonctionnelle de son art. Ses observations sur les systèmes d’évacuation sont au moins aussi dignes d’intérêt que les prétendues divagations de son inconscient. Le chapitre de ses Entretiens sur l’architecture (1863) consacré à l’écoulement des eaux pluviales offre une description saisissante de ce que pouvait être la vie à Paris au milieu du XIXe siècle. « Le mode majestueux ne tient pas compte de ces nécessités, et cependant il pleut en France », écrivait-il. Les maîtres du Moyen Âge « savaient faire de cette nécessité un motif de décoration. Dans les édifices gothiques […], les moyens d’écoulement d’eaux sont apparents, faciles à surveiller, à entretenir et même à remplacer ». Au contraire, les architectes modernes avaient pris l’habitude de dissimuler les tuyaux de descente dans la maçonnerie, si bien qu’on n’en détectait la rupture qu’une fois le mur taché d’humidité et le plâtre effrité. « On ne peut croire, si on ne l’a pas vu, jusqu’où s’étend aujourd’hui cette imprévision de l’architecte », s’indignait Viollet-le-Duc, décrivant des mansardes où passait « un petit canal recouvert d’une planchette » dans lequel les habitants pouvaient aller puiser de l’eau les jours de pluie. Le bruit de l’écoulement était parfois si fort qu’on ne s’entendait plus parler. Les gargouilles prétendument médiévales de Notre-Dame offraient en fait une solution architecturale rationnelle à un vieux problème.

Camille montre, en s’aventurant dans la jungle des signifiants des gargouilles et chimères, que Notre-Dame n’est pas seulement un chef-d’œuvre relativement bien préservé de l’art médiéval, mais aussi l’un des grands monuments de l’époque romantique. Quiconque a déjà aperçu la petite locomotive à vapeur qui orne l’une des façades du Louvre sait bien que tous les monuments parisiens ne sont pas aussi vieux qu’ils en ont l’air. La restauration de la cathédrale par Viollet-le-Duc est un exemple de modernisation particulièrement réussie et ingénieuse. Ses sculptures ont vieilli, bien sûr, mais d’une façon singulière et complexe, que Camille a su percevoir en portant une attention maniaque et réjouissante à des détails à première vue dérisoires et grotesques.

 

Aucun germe de mortification

L’« usine » de Viollet-le-Duc s’est révélée incroyablement rentable. Sa production n’a pas cessé après la mort de son fondateur : les monstres ont posé pour des milliers de photographes ; leurs gueules hurlantes se sont émoussées, laissant croire qu’ils avaient perdu leur pouvoir et qu’il n’y avait jamais eu que ces rustres du Moyen Âge pour s’en effrayer. Disney crut pouvoir signer leur acte de décès en 1996. Conjurant « la noirceur fondamentale du roman de Hugo », ses cinéastes ont inventé trois adorables gargouilles – Victor, Laverne et Hugo – qui consacrent en s’en amusant l’indécrottable superstition des populations du Moyen Âge, et soulignent par contraste à quel point nous sommes aujourd’hui éclairés. « La fin du film, écrit Camille, témoigne d’un optimisme déconcertant. » Elle ne contient, comme le disait Walter Benjamin à propos des premiers films de Disney, « aucun germe de mortification ».

Mais les vraies gargouilles n’avaient pas dit leur dernier mot. Notre-Dame a connu une nouvelle restauration en 1996. Pendant que les échoppes de l’île de la Cité écoulaient leurs stocks de marchandises Disney – tapis de souris à l’effigie des gargouilles et autres Stryges mécaniques hurlantes –, quelque chose d’étrange se tramait derrière les échafaudages. Une fois les bâches retirées, on était censé pouvoir de nouveau admirer les gargouilles et les chimères dans toute leur authentique étrangeté. Mais quelque chose avait changé : certains monstres esquissaient un petit sourire bête ; d’autres avaient l’air franchement niais. Une force invisible et irrésistible avait guidé la main des restaurateurs. Les monstres avaient mué, laissant entrevoir une perspective plus effrayante encore que le Jugement dernier : les valets de la culture américaine de masse avaient colonisé le plus éminent symbole de la tradition française. La cathédrale disneyifiée, sa diabolique ménagerie n’a pas fini de faire naître d’horribles cauchemars. Seule la patine des pluies acides et de la pollution pourra la rendre à son énigme. En attendant, la Stryge flambant neuve se lèche les babines en pensant au McDonald’s récemment ouvert dans le Carrousel du Louvre.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 25 février 2010. Il a été traduit par Hélène Quiniou.

Quelle Grande Muraille ?

L’artiste cantonais Ou Zhihang se photographie nu, en train de faire des pompes, devant des sites d’intérêt public, souvent politiquement sensibles, comme le Stade national de Pékin ou ce terrain de Shanghai qui a vu s’effondrer un immeuble présentant des défauts de construction. Ses images – celle, surtout, où il est sur la Grande Muraille – ont été très largement diffusées pendant l’été 2008, au moment où les internautes chinois s’emparaient de l’expression « faire des pompes » pour dénoncer la corruption (1). Pour les cybercitoyens, l’insouciance d’Ou Zhihang était irrésistiblement emblématique, qui combinait l’expression subversive en vogue et le symbole suprême du pays, la Grande Muraille.

Ce sont ces moments de résonance culturelle entre ce monument et la société qui fascinent le critique et traducteur de littérature chinoise Carlos Rojas. Dans son petit livre The Great Wall. A Cultural History, il tente de creuser l’histoire du mythe et de la signification de la Muraille. Il couvre une très longue période, de la dynastie Qin (vers 200 av. J.-C.) à l’art postmoderne, et montre combien l’idée de la Muraille est devenue puissante dans la Chine contemporaine. Comme le note Rojas, l’empire de l’édifice repose en grande partie sur des fondations mythiques : l’idée d’une construction ininterrompue sur plusieurs milliers de kilomètres, datant de la dynastie Qin, quand les murs de briques gris-bleu qui figurent sur les images les plus connues appartiennent aux segments construits sous la dynastie Ming, qui régna de 1368 à 1644 ; ou la conviction que la Muraille est, comme l’apprenait jadis tout écolier chinois, le seul monument visible de l’espace, mythe anéanti en 2003, quand le premier astronaute du pays admit ne l’avoir pas vue.

Dans The Great Wall, Rojas nous fait parcourir la longue histoire littéraire de la Muraille, depuis la note de Sima Qian, historien Han, sur « un mur long de dix mille lis » (un li égale 500 mètres) jusqu’à l’enthousiasme de George Macartney lorsqu’il visita la Chine en 1792 (2), en passant par les poètes radicaux qui exigèrent des réformes démocratiques lors du mouvement du « mur de la Démocratie » en 1978. En dépit de son approche chronologique, Rojas ne cherche pas à agréger les détails historiques de la construction de la Muraille. Il tente plutôt de montrer que le monument est « la somme de toutes les histoires qu’on raconte à son sujet ». Les nombreuses vérités qui dérangent à son propos – par exemple, qu’il ne s’agit pas d’un édifice continu mais plutôt d’un agrégat de murs construits à différentes époques pour lutter contre différentes menaces – servent de base à ses analyses théoriques.

 

Cohésion culturelle

Longtemps un passage obligé pour les hommes politiques en visite officielle (qu’il s’agisse du président Nixon et de Margaret Thatcher dans les années 1970, ou de Poutine et Obama aujourd’hui), source de l’un des vers de l’hymne national chinois (« Construisons notre nouvelle Longue Muraille »), le monument se confond avec la nation. Mais l’Occident et la Chine en ont des perceptions très différentes. Ce sont des visiteurs occidentaux comme le comte Macartney qui furent les premiers à proclamer l’importance de la Muraille, « voyant dans ce monument un symbole transcendantal de la force et de la résistance de la civilisation chinoise ».

C’est au début du XXe siècle seulement que les intellectuels chinois, en quête d’unité au milieu du chaos provoqué par la chute de la dynastie Qing en 1911, investirent la Grande Muraille des significations que les Occidentaux lui attribuaient depuis longtemps : cohésion culturelle, longévité politique et précocité technologique. Les explications de Rojas sont parfois difficiles à suivre. Les sauts d’une époque à l’autre peuvent donner une impression de fourre-tout. Par exemple quand Rojas réfléchit aux « aspirations à l’immortalité » liées à la Muraille, juxtaposant l’histoire du premier empereur Qin Shi Huang (3) et la mise au tombeau de Mao, le film hollywoodien La Momie et la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de 2008, orchestrée par le cinéaste Zhang Yimou. À d’autres moments, ces comparaisons débouchent sur un mélange enrichissant, comme le débat sur les artistes contemporains qui prennent le monument pour décor, sur l’épidémie de sida en Chine et sur le projet Bouclier d’Or (plus connu sous le nom de Great Firewall, ou « Grande Muraille pare-feu » de l’Internet chinois).

Dans Country Driving. A Chinese Road Trip (2010), Peter Hessler raconte comment il a tenté de suivre la Muraille sur toute sa longueur [lire Books, n° 15, septembre 2010, p. 57]. En chemin, il fait la chronique des changements engendrés par la nouvelle économie chinoise dans tant de villages sis à l’ombre du rempart et de plus en plus déserts. Mais alors que les Chinois des campagnes délaissent les villages poussiéreux du Nord pour les villes, et que le monde s’éloigne de la Muraille, les détournements dont elle fait l’objet dans la culture populaire se multiplient. Comme le répète Rojas, ces briques forment une grande toile sur laquelle se projettent les rêves de ce qu’est et de ce que pourrait être la Chine – une toile plus solidement bâtie dans notre esprit que sur les collines sinueuses du nord-ouest du pays.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 10 juin 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Paris – Alexandre le Romain

C’est l’un des événements de l’automne au Louvre : l’exposition de 500 merveilles (statuettes, bijoux, calices, etc.) couvrant plusieurs siècles de l’histoire du royaume de Macédoine. Certaines viennent de Vergina, site de son ancienne capitale (dans le nord de la Grèce), où plusieurs sépultures royales ont été mises au jour en 1977 – dont celle de Philippe II, le père d’Alexandre le Grand. « Les objets retrouvés dans les tombes de Vergina nous amènent aussi près que possible du personnage d’Alexandre », estimait Mary Beard dans un récent article de la New York Review of Books, rappelant que les récits qui nous sont parvenus de ses conquêtes « ont été écrits des centaines d’années après sa mort », à l’époque romaine. Celui de l’historien Arrien, au IIe siècle de notre ère – dont une nouvelle édition illustrée et commentée est parue l’année dernière aux États-Unis (1) –, est considéré comme l’une des sources les plus fiables. Pourtant, comme ses contemporains, Arrien a « certainement dû appliquer à l’histoire d’Alexandre un filtre romain, l’interpréter et l’ajuster à la vision de la conquête et de l’expansion impériale qui prévalait à l’époque », n’en rendant que plus insaisissable le véritable Alexandre.

1. The Landmark Arrian. The Campaigns of Alexander, édité par James Romm, Random House, 2010.

« Au royaume d’Alexandre le Grand. La Macédoine antique ». Musée du Louvre, jusqu’au 16 janvier 2012.