«Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant senti comme chez moi », écrit Mark Twain en arrivant à Odessa en 1867. Le joyau de la Nouvelle-Russie semble pourtant à mille lieues de l’atmosphère du port fluvial d’où vient Mark Twain. Mais la ressemblance d’Odessa avec Hannibal, la ville du Missouri où il a grandi, est patente. Toutes deux sont des villes-champignons avec des bâtiments de pierre calcaire ordonnés géométriquement au bord de l’eau. Devant les larges rues, les maisons basses dépourvues d’ornements et cette « allure neuve familière », l’écrivain américain se trouve en terrain connu. Et, lorsque Twain est accueilli par un « étouffant nuage de poussière », il y voit « un salut de [sa] chère terre natale ».
Cette ressemblance n’est pas fortuite : les deux villes sont l’une et l’autre des ports destinés au transport du blé. Catherine II a fondé Odessa sur la mer Noire en 1794 pour assurer sa mainmise sur le commerce des céréales, et Hannibal a surgi sur les rives du Mississippi à peine vingt-cinq ans plus tard, quand le blé et d’autres produits ont commencé à transiter par ses quais. Ce sont la jeunesse de ces villes et les poussées de croissance alimentées par le blé qui expliquent leur plan quadrillé, leur conception fonctionnelle et les nuages de poussière (dus pour l’essentiel à la circulation intense sur des routes pas encore goudronnées). « Si on regarde la rue vers le haut comme vers le bas, écrit Twain à propos d’Odessa, on voit l’Amérique ! »
La visite de Mark Twain intervient à un moment clé, quand l’Ukraine, traditionnel grenier à blé de l’Europe, se voit sur le point d’être largement distancée par les exportations américaines de céréales. À la fin du XIXe siècle, New York expédiera en effet autant de tonnes en une semaine qu’Odessa en un an. Le blé américain transitera par des ports tels qu’ Hannibal, voyagera le long des rivières ou des voies ferrées, puis traversera les mers.
Ce commerce céréalier avait une importance capitale, affirme l’historien Scott Reynolds Nelson dans son passionnant ouvrage Oceans of Grain. Son sous-titre – « Comment le blé américain a refaçonné le monde » – vous fera peut-être lever les yeux au ciel, vu la longue série d’ouvrages déjà consacrés à des produits de base qui auraient révolutionné la planète (morue, thé, banane, mauvéine…) 1. Mais l’auteur, un universitaire couvert de prix, considère que le blé a eu une influence décisive sur l’ordre du monde, et son obsession céréalière est communicative. On entame le livre en lecteur détaché découvrant gentiment la complexité des chaînes de causalité ; quand on le lâche, on est devenu un fétichiste monomaniaque du blé.
On se retrouve notamment rapidement convaincu que la suprématie acquise par les États-Unis dans le commerce de cette céréale constitue bel et bien un événement historique majeur. Autant pour le pays lui-même – les exportations de blé stimulant la croissance économique – que pour les sociétés européennes importatrices : grâce au blé américain, elles ont pu s’urbaniser et se lancer dans l’expansion coloniale. Pour la Russie et l’Union soviétique, a contrario, les pénuries de céréales furent régulièrement sources d’humiliation, de troubles sociaux et d’hécatombes.
La mondialisation du commerce céréalier constitue un phénomène relativement récent. À l’origine, les échanges entre des ports éloignés portaient sur des produits d’une valeur suffisante pour justifier des frais de transport importants. Soie, épices, sucre, indigo, métaux précieux, porcelaine, café, tabac et esclaves, voilà ce dont étaient chargés les navires et les caravanes jusqu’à la révolution industrielle. Les céréales, quant à elles, sont très volumineuses. Et les transporter des champs jusqu’aux navires par des chemins de terre est particulièrement onéreux.
Ces coûts ont eu un impact important sur la politique à l’âge préindustriel. Dans quelle mesure une ville pouvait-elle accroître sa population ? Jusqu’où une armée pouvait-elle s’avancer ? Autant de questions liées à la quantité de blé que l’on pouvait acheminer par de mauvaises routes. En général, souligne Scott Reynolds Nelson, les empires ont cherché en priorité à préserver leurs céréales et à les rapatrier des périphéries vers les villes du centre.
C’est ce modèle centripète que Catherine II a voulu contrecarrer en fondant Odessa. Influencée par les économistes français de l’époque des Lumières, l’impératrice a décidé de développer l’Empire russe non pas en accumulant les céréales, mais en les vendant agressivement à l’étranger. Après avoir arraché l’Ukraine à l’Empire ottoman, elle a recruté des immigrés pour labourer sa terre noire, notamment des mennonites allemands auxquels elle avait promis la liberté de culte et l’exemption du service militaire. Le modeste village de Khadjibeï, rebaptisé Odessa, deviendra le pivot de son nouveau commerce. Le blé ukrainien, plutôt que d’être expédié vers Moscou, sera péniblement transporté sur les rives de la mer Noire, puis vendu en Europe occidentale.
La stratégie de Catherine II témoigne d’une confiance dans le commerce international qui, deux siècles plus tôt, aurait été infondée. Mais l’amélioration considérable des navires et le développement du cadre législatif autorisaient alors cette confiance. En 1776, dans La Richesse des nations 2, Adam Smith invitait les responsables politiques à prendre conscience des étourdissantes perspectives qu’engendrerait un puissant commerce international de céréales. Et Thomas Paine, dans Le Sens commun 3, publié la même année, suggérait aux États-Unis d’adopter cette stratégie. « Notre plan, c’est de faire du commerce », écrit-il. Plutôt que de combattre l’Europe, le nouveau pays la nourrira.
C’est du moins ce qu’espérait Paine. En réalité, deux guerres anglo-américaines, suivies d’une bataille tarifaire et de l’effondrement consécutif du prix des céréales, vont saper les perspectives du blé. Puis apparaîtront des ennemis de l’intérieur : les politiciens du Sud, inquiets de l’effet sur l’esclavage d’un afflux de cultivateurs free-soilers 4 dans l’électorat. Les puissants esclavagistes voient donc d’un mauvais œil tout ce qui pourrait intensifier les liens entre les plaines de l’Ouest et les marchés de l’Est – chemins de fer, enseignement agricole, terres bon marché –, et ils pèsent de tout leur poids pour bloquer les lois favorables aux céréaliers. Les marchands de blé américains se retrouvent alors pratiquement exclus des marchés internationaux : dans les années 1830, les exportateurs américains gagnent dix fois plus en vendant du coton qu’en vendant du blé.
Dans le même temps, les exportateurs de blé russes vont au contraire bénéficier de conditions favorables. Les guerres napoléoniennes mettent en branle des armées affamées et perturbent le commerce continental des céréales. Des pluies torrentielles noient ensuite les champs européens. Augmentation de la demande et réduction de l’offre : le prix des céréales grimpe en flèche, le port franc d’Odessa prospère. Soutenue par les bénéfices du blé, la ville se développera plus vite que n’importe quelle autre grande cité européenne du XIXe siècle. Dans les années 1850, le port compte plus de 500 entrepôts de blé. Avec ses panneaux de signalisation, ses affiches de théâtre en italien et ses huit usines de macaronis, Odessa se présente comme une ville ouverte, tournée vers l’Ouest, destination de ses navires céréaliers.
Mais, par un cruel hasard de la géographie, les cargos russes doivent, pour atteindre les marchés européens, franchir deux détroits, le Bosphore et les Dardanelles, contrôlés tous deux par les Ottomans. En 1853, le tsar Nicolas Ier, petit-fils de Catherine II, estimant que cette situation n’est plus tolérable, déclenche la guerre de Crimée. Au début du conflit, il commet l’erreur d’interrompre les exportations de céréales, sans doute dans le but de garder le blé pour ses propres troupes. Mais cela provoque des émeutes de la faim en Angleterre et met en évidence les risques pour la Grande-Bretagne et la France de dépendre des céréales russes. Les deux nations vont entrer en guerre aux côtés des Ottomans et porter un coup terrible aux ambitions territoriales, aux finances et aux velléités de contrôle du commerce du blé de la Russie.
Le blé américain commence à être disponible, et c’est une aubaine pour l’Europe. Bénéficiant d’un sol riche et d’un soleil généreux, les terres arables du centre des États-Unis figurent parmi les zones agricoles les plus prometteuses de la planète. Les droits de douane européens ont baissé à partir des années 1840, puis la guerre de Sécession a sapé l’influence politique des esclavagistes hostiles au blé. Les législateurs du Nord distribuent des terres dans l’Ouest, font construire des chemins de fer et créent des lycées agricoles.
Tandis que les céréales américaines voyagent sans difficulté du champ au port, le blé ukrainien patauge sur des routes boueuses. Pour le transporter, Odessa compte sur le ballet incessant de charrettes qui arrivent chaque jour sur les quais, parfois après avoir parcouru plusieurs centaines de kilomètres. La première gare n’apparaît qu’en 1865 et ne contribue guère à accélérer le mouvement des marchandises. En 1880, à cause de l’état déplorable des chemins de fer russes, le blé coûte six fois plus cher à transporter vers le sud de l’Ukraine qu’à travers les États-Unis. Même après l’ouverture de la gare d’Odessa, il faudra des années pour qu’un voyage vers Moscou devienne possible – et encore, via un itinéraire absurde qui rallonge le parcours de plusieurs centaines de kilomètres.
Pendant ce temps, la vente de blé américain grimpe en flèche en Europe. Scott Reynolds Nelson raconte comment la dynamite, brevetée en 1867, permet de percer des tunnels dans les montagnes, d’élargir les rivières et de draguer plus profondément les ports pour accueillir des navires à fort tonnage. L’explosif est également utilisé pour élargir les accès aux villes importatrices et « mieux les raccorder au tuyau d’où gicle le blé américain bon marché », écrit-il. L’une des villes ainsi « arrosées », Anvers, verra son commerce multiplié par six en seulement deux décennies.
Plus il y a de bateaux chargés de céréales traversant l’Atlantique d’ouest en est, plus il faut trouver à les remplir au retour. Des millions d’Européens en profitent pour s’offrir une croisière à moindre coût en logeant dans les entreponts, ce qui fait aussi de l’époque du boom américain du blé celle de l’immigration massive. Parmi les arrivants figurent les descendants des mennonites allemands que Catherine II avait recrutés pour cultiver les terres ukrainiennes. Lorsque leur exemption du service militaire a expiré, ils sont passés de la steppe russe aux plaines américaines, en y apportant des semences d’un blé d’hiver résistant, le rouge de Turquie. Une fois installés sur des terres non arborées, ils sèment ce blé dans tout l’Ouest. Le grain qui faisait précédemment la richesse d’Odessa fera désormais celle d’Omaha.
« On a peine à concevoir le volume de céréales qui traversait l’Atlantique », écrit Scott Reynolds Nelson. Dans les seules années 1870, la valeur des exportations alimentaires américaines vers l’Europe augmente de 611 %, le produit le plus demandé étant le blé. La taille des grandes villes européennes – Londres, Paris, Berlin et Rome – va plus que doubler au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Avec la baisse des prix des denrées alimentaires, l’espérance de vie des Européens va commencer à grimper, passant de 36 ans en 1850 à 43 ans en 1900. En outre, la disponibilité soudaine du blé bon marché, écrit Scott Reynolds Nelson, va alimenter la ruée européenne vers les colonies africaines et asiatiques : les céréales américaines mettent les conquêtes lointaines « à la portée des empires européens ».
Arrêtons-nous un instant, toutefois. Ces grands changements historiques sont-ils uniquement dus au blé ? Non, bien sûr. La santé publique, l’hygiène et la vaccination contre la variole ont probablement davantage contribué à allonger la vie des Européens que l’afflux de blé ; et, pour ne s’en tenir qu’à l’alimentation, la pomme de terre a elle aussi offert une source de calories bon marché. Quant à l’impérialisme européen, il ne s’explique pas par la seule révolution céréalière : les avancées technologiques liées à l’utilisation de la vapeur, les rivalités géopolitiques et les nouvelles idéologies raciales ont toutes pesé dans la balance.
Oceans of Grain, parce qu’il se focalise sur le blé, ne s’attarde guère sur les autres facteurs. Sous la plume d’un autre historien, une telle logique expéditive pourrait agacer le lecteur. Mais Scott Reynolds Nelson est un esprit si vif et si original qu’on le suit sur sa lancée même lorsqu’il prend des raccourcis hasardeux. Ce livre est un bolide dépourvu de freins qu’on ne peut qu’acclamer lorsqu’il passe devant les tribunes.
Si on l’acclame, c’est parce qu’il offre un regard neuf sur une histoire familière. Ce qui ressort le plus nettement, c’est l’importance colossale de l’ascension des États-Unis. Entre 1869 et 1911, leur production agricole déjà prodigieuse est multipliée par deux et demi, faisant du pays la plus grande économie du monde. Cette croissance propulsée par l’agriculture représente, selon la sociologue Monica Prasad, « l’événement le plus marquant de la fin du XIXe siècle et du début du XXe dans le monde occidental […]. C’était une croissance alors jamais vue, que personne ne savait comment maîtriser ».
«Odessa a connu son heure de gloire. À présent, elle va subir le déclin et une lente agonie », pronostique tristement l’ingénieur P. S. Chekhovich en 1894. Avec raison : l’agriculture russe est entrée dans une période sombre qui durera au moins un siècle. Ses exportations étant en berne, la Russie n’a pas les ressources requises pour se moderniser, et les tentatives du gouvernement pour relancer les exploitations agricoles piétinent. En 1891, une crise céréalière voit les paysans « arracher leurs toits de chaume pour nourrir leurs chevaux, envoyer leurs enfants mendier du pain en ville et, pour finir, manger lesdits chevaux », écrit Scott Reynolds Nelson.
Distancée en Europe, la Russie se tourne donc vers l’est pour trouver de nouveaux débouchés commerciaux. On entame alors la construction de l’énorme et ruineux chemin de fer transsibérien, reliant Moscou au Pacifique. Mais l’expansion russe déclenche une contre-attaque japonaise, au cours de laquelle le Japon coule la flotte russe du Pacifique et s’empare du port censé servir de terminus au Transsibérien, provoquant une nouvelle crise céréalière. Les grèves, les mutineries et les émeutes de la faim sont à l’origine de la révolution de 1905. À Odessa, particulièrement touchée par la guerre avec le Japon, elles vont susciter l’un des pires pogroms de l’histoire de la Russie – quelque 300 juifs seront massacrés.
Les perspectives pour le blé russe vont encore s’assombrir pendant les années précédant la Première Guerre mondiale, lorsque les Ottomans ferment les détroits du Bosphore et des Dardanelles et bloquent complètement les exportations de céréales vers l’ouest. Et la pénurie de céréales en Russie va de nouveau entraîner des émeutes de la faim et une révolution, communiste celle-là, qui dévastera Odessa. « Du pain pour le peuple ! », tel est l’impérieux slogan qui porte les bolcheviks au pouvoir. Les céréales sont au cœur des préoccupations des révolutionnaires. Léon Trotski, qui a fait sa scolarité à Odessa, est le fils d’un cultivateur de blé ukrainien. L’un des écrivains les plus célèbres du début de l’Union soviétique, Maxime Gorki, a travaillé dans une boulangerie et écrit un roman sur un boulanger 5. Scott Reynolds Nelson, dans un autre de ses accès d’enthousiasme contagieux, s’intéresse à une figure plus obscure, un théoricien socialiste connu sous le nom d’Alexandre Parvus. Issu d’une famille de négociants en céréales, il avait vécu à Odessa, ce qui faisait de lui un « marxiste d’un nouveau genre ». Il mettait l’accent sur le commerce international plutôt que sur le travail : « Parvus a vu les fils qui nous lient tous ensemble », écrit l’historien. Bien que les dirigeants bolcheviques aient fini par tourner le dos à Parvus, Scott Reynolds Nelson soutient que sa vision du monde centrée sur les céréales a influencé les théories de Lénine sur l’impérialisme, ainsi que la pensée de Trotski et de Rosa Luxemburg.
Pourtant, le pain doctrinal ne pourra pas remplacer le vrai pain quand la révolution russe dévastera l’agriculture du pays. La guerre civile et la restructuration économique vont faire chuter de moitié les récoltes de céréales de 1921 par rapport à leur niveau d’avant la Première Guerre mondiale ; la famine que cela engendrera fera au moins 3 millions de morts. La décennie suivante verra sévir une famine encore plus catastrophique, cette fois provoquée par Staline : au début des années 1930, il confisque les récoltes ukrainiennes et affame les agriculteurs ukrainiens pour nourrir les villes soviétiques. Il est difficile de chiffrer précisément le nombre de victimes (Staline a fait exécuter les démographes), mais une estimation officieuse des responsables soviétiques tourne autour de 5,5 millions – un bilan « peut-être un peu sous-évalué », avance l’historien Timothy Snyder. Les Ukrainiens nomment cet épisode Holodomor, « extermination par la faim » en ukrainien.
Les États-Unis vont eux aussi faire face à des problèmes agricoles, mais d’un tout autre genre. Ils sont causés par la surabondance : des récoltes exceptionnelles inondent le marché et excèdent la demande. Au début de la Grande Dépression, le gouvernement fédéral achète 6,8 millions de tonnes de blé pour soutenir les prix. Le secrétaire à l’Agriculture se plaint des diététiciens, qui, en encourageant la modération, portent préjudice aux cultivateurs. « Mangez une tartine de plus chaque jour pour aider les agriculteurs ! » prône la Civic and Commerce Association de Minneapolis dans le cadre de l’une des nombreuses campagnes « Mangez plus » initiées pendant la Grande Dépression.
Minneapolis, où le blé des grandes plaines est acheminé pour être moulu, incitera sans relâche la population américaine à consommer davantage. C’est une minoterie de cette ville qui invente les céréales pour petit déjeuner Wheaties pour écouler le son dont les meuniers se débarrassent allègrement. « Pourquoi ne pas essayer Wheaties ? adjure un quartet a cappella dans le tout premier jingle diffusé à la radio. Le blé est la meilleure nourriture pour l’homme. » Les publicitaires de Wheaties vont aussi cibler le monde du sport pour faire la promotion des calories. C’est d’ailleurs en gagnant un concours national de commentateur sportif organisé par Wheaties que le jeune Ronald Reagan atterrit à Hollywood en 1937.
Les États-Unis vont surmonter leur problème d’excédents en trouvant des débouchés à l’étranger. Les dirigeants soviétiques, quant à eux, restent aux prises avec ce qu’ils appellent « la question céréalière ». Bien qu’il ait jugulé les famines après la Seconde Guerre mondiale, le pays n’a jamais recouvré sa puissance céréalière du XIXe siècle. Dans les années 1970, Moscou dépend des excédents de blé des exploitations américaines. Le grain qu’il achète descend du rouge de Turquie, le blé dur d’hiver que les mennonites allemands cultivaient auparavant en Ukraine.
Le commerce des céréales a-t-il aujourd’hui la même importance ? Il est désormais si fluide qu’il est facile d’oublier son existence. Il y a pourtant au moins un dirigeant au monde qui partage l’obsession de Scott Reynolds Nelson pour le blé : Vladimir Poutine. La sécurité alimentaire est une « préoccupation majeure du gouvernement Poutine », écrit l’historienne Susanne A. Wengle dans « Terre noire, pain blanc » 6. À coups de quotas, d’allégements fiscaux et de subventions, Poutine a revitalisé l’agrobusiness russe et reconstruit la production céréalière au cours des deux dernières décennies, ce qui a contribué à immuniser son économie contre les sanctions. Redevenue productrice de céréales, la Russie a retrouvé son titre de numéro un mondial en matière d’exportation de blé 7.
Si la Russie absorbait l’Ukraine ou en prenait le contrôle, sa part dans les exportations avoisinerait les 30 % – une proportion « stupéfiante », selon l’historien de l’économie Adam Tooze. Le blé est loin d’être le seul motif de l’invasion, Vladimir Poutine ayant d’abord voulu mettre un terme aux avancées de l’Otan vers l’est et à l’attirance de l’Ukraine pour l’Ouest. Néanmoins, en reprenant à l’Ukraine son sol fertile et son grand port de la mer Noire – c’est-à-dire en reconstituant le royaume de Catherine II –, le président russe pourrait symboliquement effacer les pertes humiliantes qu’a subies son pays après avoir été destitué de sa position centrale sur le marché des céréales.
Ce faisant, la Russie ne se contenterait pas de sécuriser ses approvisionnements alimentaires : elle pourrait interférer dans ceux des pays tiers. L’interruption des flux de céréales résultant de l’invasion de février 2022 et la crise actuelle dans les circuits d’approvisionnement ont d’ores et déjà entraîné une forte hausse des prix des denrées alimentaires. Les conséquences sont alarmantes, notamment pour l’Afrique et le Moyen-Orient. La présidente de la Commission européenne a accusé Moscou de provoquer délibérément une crise alimentaire mondiale en ciblant les silos, les rails et les ports ukrainiens. Non seulement le prix des céréales russes (et des récoltes ukrainiennes pillées que la Russie cherche à revendre) augmente, mais cela permet aussi à Moscou de s’attacher le soutien des pays désespérément demandeurs de céréales qui rechignent désormais à s’opposer publiquement à Poutine. Ce dernier, en plaçant toute l’Ukraine sous son contrôle, pourrait faire du blé une arme encore plus redoutable.
Scott Reynolds Nelson a mis un point final à son livre avant l’invasion de Poutine, mais celle-ci ne l’a pas surpris. « Tout empire en devenir fonde sa puissance sur le commerce international de nourriture et d’énergie », a-t-il déclaré fin février. Même si l’invasion devait échouer, prédit-il, d’ambitieux dirigeants russes continueront à considérer que leur chemin vers le pouvoir passe par les champs fertiles de l’Ukraine. C’est un sombre constat, qui sous-entend que bien peu de choses ont changé depuis que Catherine II a repoussé l’Empire ottoman au XVIIIe siècle et que Staline a affamé les paysans ukrainiens pour nourrir les villes soviétiques au XXe. Dans l’intérêt de la planète, il faut souhaiter que Scott Reynolds Nelson ait tort. Mais, à voir les troupes russes déferler à nouveau par-delà la frontière, on peut craindre qu’il n’ait raison.
— Daniel Immerwahr enseigne l’histoire à l’université Northwestern, près de Chicago. — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 21 juillet 2022. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.