Russie, l’État-mafia

En allant sur Google France, la première image correspondant à l’entrée « mafia » est une affiche représentant la « mafia juive ». C’est dire à quel point ce mot est mis à toutes les sauces (et, incidemment, à quel point le Web est soumis aux influences nocives). Au vu du titre de notre dossier, une première réaction du lecteur peu informé pourrait être de penser que Books donne dans la facilité, voire la démagogie. Il n’en est rien, tant la réalité que nous décrivons dépasse l’imagination.

L’entretien avec la spécialiste russe Irina Borogan montre pour commencer que le FSB, avatar de feu le KGB, pénètre en profondeur les rouages de l’État et des grandes entreprises. Ce n’est pas très étonnant si l’on se souvient que Vladimir Poutine était le patron de cette institution avant d’accéder au pouvoir, mais on aurait pu imaginer que le président élu aurait au moins repris l’héritage soviétique. Dans l’URSS de naguère, en effet, le KGB était soumis au Parti communiste. Il n’y a plus rien de tel : le FSB fait désormais corps avec le pouvoir, sans instance supérieure où puiser ses ordres. Les principales décisions politiques et économiques du pays sont prises avec ou par des hiérarques issus des services secrets. Les articles suivants nuancent mais approfondissent aussi le sujet. L’un des principaux sociologues russes, Lev Goudkov, confirme l’analyse d’Irina Borogan : « La police politique est devenue moins un outil au service du régime que le régime lui-même », écrit-il dans un article publié cette année. Néanmoins, le FSB ne doit pas être considéré comme un bloc homogène. L’entrée de ses dirigeants dans la compétition pour le pouvoir et les richesses a généré de féroces luttes intestines, donnant peu à peu au régime une allure clanique. D’autres traits essentiels le distinguent du système soviétique. Même si les grandes entreprises publiques et parapubliques sont noyautées ou dirigées par le Kremlin et le FSB, le reste de l’économie est laissé à la libre entreprise – « libre » pour autant que ce mot ait un sens dans un univers régi par la corruption et l’absence de règles sanctionnées par un pouvoir judiciaire autonome. D’autre part, le FSB n’exerce pas la terreur collective de son prédécesseur : « La répression se limite à la persécution sélective ou prophylactique de groupes particuliers. » Enfin, l’absence d’idéologie d’État a laissé le champ libre à « de nouvelles technologies de contrôle des masses », qui entretiennent l’apathie d’une opinion publique sensibilisée au nationalisme et à la xénophobie. Malgré un faible pour Dmitri Medvedev, l’économiste Vladislav L. Inozemtsev fait le même constat mais met l’accent sur un autre caractère du régime : le privilège donné à la promotion des médiocres, qui encombrent les postes de décision. Dans ce pays où chacun a intérêt à la conservation de ses privilèges et à la stabilité du système, les meilleurs s’en vont. La Russie connaît une hémorragie de cerveaux sans précédent, dont l’effet est une « déprofessionnalisation » globale. Vladimir Poutine est considéré par ces auteurs comme l’incarnation et le symbole de cette médiocratie corrompue. Ancien Premier ministre de Boris Eltsine, Boris Nemtsov a publié cette année un rapport accablant, démontant les mécanismes de la corruption et du népotisme mis au point par l’ancien adjoint à la mairie de Saint-Pétersbourg, qui a rapidement bâti autour de lui, avec quelques amis, un vaste empire industriel et financier. Nous donnons ensuite la parole aux écrivains. Certains ont fait allégeance au poutinisme et parfois en rajoutent, réveillant les principes de la sainte Russie, antisémitisme compris. Beaucoup d’autres expriment leur désarroi ou donnent dans le cynisme pur et dur.

Dans sa biographie du tsar Pierre le Grand, traduite en 1999, l’historien américain Robert Massie écrivait : « La corruption affectait non seulement les finances de l’État mais son efficacité de base. Corrompre et détourner les fonds étaient une tradition de la vie publique russe et le service public était considéré de façon routinière comme un moyen de faire de l’argent. Cette pratique était si bien enracinée que les officiels russes ne recevaient qu’un faible salaire ou pas du tout. » C’est une différence avec le régime actuel : les responsables sont très bien payés.

 

Dans ce dossier :

L’archipel des solitudes chinoises

Le héros de ce roman chinois est autiste. Il vit enfermé dans un monde imaginaire qu’il appelle son « île ». Pendant une période de rémission, l’adolescent commence à publier des nouvelles sur Internet. Vainqueur d’un « concours de blogs », il devient une star du Web chinois. Mais cette gloire le fragilise ; il s’isole à nouveau dans sa vie rêvée. La solitude du personnage a touché une corde sensible chez les blogueurs­ chinois, nombreux à commenter le livre. Comme Shaonian, qui y voit, sur le portail culturel Douban, le reflet d’une société où « chacun vit sur son île, nourrit ses propres idées sur le monde et fonctionne indépendamment des autres ». 

Borogan : « L’État est noyauté par les services secrets »

En quoi les services secrets russes sont-ils une « nouvelle noblesse » ? Le titre de votre livre est-il ironique ?

Oui et non. C’est Nikolaï Patrouchev, le successeur de Vladimir Poutine à la tête du FSB, qui a désigné ainsi cette organisation, successeur de l’ancien KGB, réorganisé en 1991. Dans un entretien donné en décembre 2000, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de la Tchéka, la police secrète soviétique, il déclarait : « Les meilleurs de nos collègues, l’honneur et la fierté du FSB, ne travaillent pas pour l’argent. Derrière leurs différences, une caractéristique très spéciale les unit : leur sens du service. Ils sont, si vous voulez, notre nouvelle noblesse. » Beaucoup d’officiers du FSB y ont cru. D’une part, ils se sentent héritiers du KGB qui était une orga­nisation très puissante ; d’autre part, ils se sont inventé un nouvel ancêtre, l’Okhrana, la police secrète tsariste qui protégeait l’État contre les terroristes et les révolutionnaires. Il faut se souvenir que les aristocrates avaient alors l’obligation de servir la Russie et que l’on pouvait être anobli grâce aux services rendus à l’État. Mais la réalité est bien différente de cet imaginaire. Les officiers supérieurs du FSB se sont intégrés à l’élite dirigeante et ont obtenu de nombreux privilèges. Ce n’est pas le cas du « menu fretin ». En outre, l’organisation est agitée par de méchantes querelles d’intérêts où l’ambition personnelle et l’argent jouent un rôle essentiel.

N’était-ce pas déjà le cas du KGB ? En quoi le FSB s’en distingue-t-il ?

Quand Poutine a été intronisé président, en 2000, les services secrets étaient très affaiblis. La ruée vers l’économie de marché et la démocratie qui avait caractérisé les années 1990 les avaient faits passer au second plan, et Eltsine avait fait exploser le KGB en le divisant en agences multiples plus faciles à contrôler. À l’origine, le FSB, créé en 1995, n’était que l’une de ces agences. C’est Poutine, devenu patron du FSB en 1998, qui lui a confié la tâche d’assurer la stabilité du pouvoir et, par extension, du pays quand il est arrivé au Kremlin. Pendant les années 2000, il a réussi à faire en sorte que le FSB devienne le principal vivier de recrutement des postes clés dans l’administration et les entreprises contrôlées par l’État. Dans les ministères, la direction de l’administration centrale est assurée par des fonctionnaires issus des services de renseignement. Créé après la mort de Staline, le KGB était certes une institution redoutable, mais il était étroitement contrôlé par le Parti communiste et son emprise sur la société russe était moins large. Le FSB n’est contrôlé ni par un parti ni par la Douma, la Chambre basse du Parlement. On peut le comparer aux moukhabarat, les polices secrètes des dictatures arabes : il en réfère uniquement au pouvoir suprême, est impénétrable, corrompu, brutal. Le KGB souffrait des mêmes maux que la bureaucratie soviétique dans son ensemble. Il n’a pas été épargné par les malversations, mais aujourd’hui la corruption gangrène tous les rouages de la décision dans la société russe et le FSB, qui compte plus de 200 000 agents, est partie intégrante de ce système. Certes, les responsables du KGB disposaient de privilèges variés, datchas et limousines. Mais ces biens restaient la propriété de l’organisation, alors que les hiérarques du FSB les possèdent en propre. Leurs Mercedes et BMW équipées de gyrophares leur permettent d’échapper aux effroyables embouteillages de Moscou.

Jusqu’où s’exerce le contrôle du FSB sur la société ?

Le FSB a fortement contribué à réduire l’espace laissé au débat politique et à la discussion publique. Il a intimidé la communauté scientifique en accusant des chercheurs d’espionnage, a réduit le rôle des ONG en les taxant d’agents de l’étranger, a effrayé les journalistes, dont certains ont été passés à tabac et d’autres assassinés, comme Anna Politkovskaïa, sans que ces meurtres aient pu être éclaircis. Il a infiltré les mouvements politiques d’opposition, comme celui de Garry Kasparov, dont il est parvenu à empêcher l’enregistrement comme candidat à la présidentielle de 2008. Les révolutions « de couleur » en Géorgie et en Ukraine, en 2003 et 2004, ont accru la paranoïa du Kremlin et, en 2006, le FSB a été autorisé à franchir un pas supplémentaire : constituer un fichier d’« extrémistes potentiels ». Il s’agit souvent de citoyens qui ont un casier judiciaire vierge mais sont considérés comme potentiellement dangereux en raison de leurs fréquentations ou de leurs activités publiques. Les services secrets ont le droit de les écouter (téléphones portables, fixes, et micros dans les appartements), de suivre leurs déplacements à l’intérieur du pays, de les mettre sous vidéosurveillance, de contrôler leurs courriers électroniques. À partir de 2008, des blogueurs et même de simples commentateurs de blogs ont été poursuivis au pénal pour propos séditieux. La crise financière de 2008 a renforcé la peur d’une « révolution de couleur » et, en 2010, le FSB a reçu officiellement le droit, comme naguère le KGB, de convoquer une personne pour lui faire comprendre qu’elle doit se tenir à carreau.

Quelles sont les relations entre le FSB et les oligarques ?

Il faut le rappeler, ce sont les oligarques qui ont installé Poutine au Kremlin. Il existe toujours une alliance intime entre les oligarques, le pouvoir politique et les hauts fonctionnaires, et même si nombre d’agents continuent, comme autrefois les hommes du KGB, d’être favorables au contrôle de l’économie par l’État, le FSB joue le jeu de cette alliance. Nombre de ses employés ou anciens employés sont au service des oligarques. Si le FSB a arrêté Mikhaïl Khodorkovski, le patron du géant pétrolier Ioukos, en 2003, c’est parce que Poutine estimait qu’il outrepassait les limites des ambitions admises. En 2007, Viktor Tcherkessov, ancien proche de Poutine au FSB de Saint-Pétersbourg, alors chef de l’agence de répression des trafics de drogue, déplorait la « guerre » que se livraient divers clans du FSB, déclarant à cette occasion : « La caste [du FSB] s’autodétruit, quand les guerriers deviennent des marchands. »

Mais le FSB lui-même n’est-il pas confronté à des contre-pouvoirs : le système judiciaire, le ministère de l’Intérieur, les médias ?

Pas vraiment. Les institutions sont noyautées par les services. Le ministre de l’Intérieur, Rachid Nourgaliev, qui occupe ce poste depuis huit ans, est un général du FSB. Dans la lutte contre les « extrémistes », son administration travaille main dans la main avec l’organisation, exploitant le même fichier. La télévision et la radio d’État, qui dominent le paysage médiatique, sont sous la coupe d’un dignitaire du FSB [lire l’encadré « Médias : le couvercle et la soupape »]. Quant à la justice, elle est également sous contrôle. On le voit dans d’innombrables­ affaires : celle de Khodorkovski n’est que la partie émergée de l’iceberg. Récemment, un défenseur des droits de l’homme de Nijni Novgorod, Sergueï Chimovolos, a gagné un procès contre l’État russe devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg : il s’était plaint d’avoir été mis sous surveillance policière à cause de sa participation à des marches de protestation contre les violations des droits de l’homme. À son procès en Russie, la justice a reconnu l’existence de cette surveillance, mais refusé de contraindre les services à cesser cette pratique et à effacer ses données personnelles de la base. C’est typique de la manière dont fonctionnent les tribunaux.

Quelles sont les relations entre le FSB et l’Église orthodoxe ?

Persécutée jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, l’Église orthodoxe a ensuite renoué avec le régime. Elle n’a jamais soutenu les dissidents, même pas les dissidents religieux qui prônaient le retour à la vraie foi. Dans la période post-soviétique, le renoncement du pouvoir politique à l’idéologie communiste a facilité le rapprochement entre l’Église et le Kremlin, et le mouvement s’est fortement accentué depuis l’arrivée de Poutine. Ainsi, les services secrets protègent la sphère d’influence de l’orthodoxie contre le prosélytisme des Églises occidentales. Des prêtres catholiques ont été expulsés en 2002. Nombre de hiérarques du FSB sont ouvertement orthodoxes. La vieille idéologie « Moscou, troisième Rome » (la deuxième était Constantinople) a de nouveau pignon sur rue.

Quels sont les moyens dont vous disposez pour enquêter sur le FSB ?

Andreï Soldatov et moi-même avons créé en 2000 le site agentura.ru, dont l’objet est de collecter et d’analyser les informations sur les services secrets. Avec l’arrivée du patron du FSB au Kremlin, nous avons voulu affirmer notre propre territoire, une sorte d’agence où nous aurions notre indépendance. Mais nos moyens d’investigation se sont réduits au fil du temps. Entre 2000 et 2004, les journalistes pouvaient encore enquêter sur le travail des Renseignements. C’était facilité par l’implication du FSB dans de nombreux scandales. Ses membres prenaient les médias à témoin de leurs luttes intestines pour se blanchir et noircir leur adversaire. À cette époque, nous avions encore suffisamment de sources, héritées essentiellement des années 1990. On pouvait aussi faire une requête officielle pour obtenir tel ou tel document de la Douma ou des services secrets. Aujour­d’hui, ce n’est plus possible. Néanmoins, nous gardons la faculté de collecter des informations, par exemple en nous rendant sur les lieux d’attentats ou d’opérations antiterroristes. Nous n’avons plus accès aux généraux, mais des officiers de rang moyen ou inférieur donnent parfois des renseignements précieux. Car, depuis la seconde moitié des années 2000, les relations entre les hauts responsables et leurs subordonnés sont devenues très tendues. Ces derniers sont ulcérés par l’écart énorme qui s’est creusé entre leurs conditions de vie matérielles et les privilèges dont jouissent les généraux ; certains parlent volontiers à la presse. On a même vu des agents attaquer leurs supérieurs en justice et aller jusqu’à la Cour européenne de Strasbourg.

Propos recueillis par Galia Ackerman

Jonathan Franzen : « La difficulté, voilà l’ennemi ! »

 

Né en 1959 dans l’Illinois et vivant aujourd’hui à New York, Jonathan Franzen a été rendu célèbre par son troisième roman,
Les Corrections, qui s’est vendu à trois millions d’exemplaires à travers le monde. Le quatrième, Freedom, lui a valu la couverture de Time, assortie du titre : « Grand Romancier américain ».

 

Dans votre recueil d’essais intitulé Pourquoi s’en faire ?, vous dépeigniez la littérature comme un lieu où l’on pouvait enfin penser et exister, à l’abri du bruit d’une société régie par le consumérisme, la gadgétisation, la culture de masse. Vous l’envisagez toujours ainsi ?

Oui, la littérature est un refuge, qu’il s’agisse de l’écrire ou de la lire. Prenons un exemple simple : j’envoie beaucoup d’e-mails pour régler mes affaires courantes, et cette activité peut remplir ma journée. Mais tout ce que j’aurai fait, c’est passer le temps. En revanche, quand je trouve un livre qui me plaît vraiment, où je peux m’immerger, je redécouvre le temps ; il s’ouvre à moi, prend une dimension nouvelle. Nous sommes nombreux à être bombardés par des stimuli multiples, confrontés à d’infinies possibilités de divertissement – et à apprécier le soulagement d’un livre qui vous enveloppe et vous protège. En tant que refuge à l’écart d’un monde aliéné par la technologie, le roman s’en sortira toujours. La difficulté, voilà l’ennemi. Assimiler la qualité à la difficulté est non seulement une erreur, mais une erreur dangereuse. Peut-être y a-t-il moins à dire pour un critique sur Anna Karénine que sur Ulysse, sur La Chartreuse de Parme que sur Du côté de chez Swann. Mais c’est un débat entre des générations de critiques, non sur la qualité ou la profondeur des œuvres. Selon moi, un écrivain a aujourd’hui pour devoir de créer des fictions à même de rivaliser avec le flot impressionnant de distractions que déverse notre époque, en faisant ce dont les autres médias sont incapables : seule l’écriture peut briser le mur entre l’intérieur et l’extérieur, nous permet de ressentir et non simplement de regarder, comme y invitent les écrans. C’est pourquoi la prose est moins sophistiquée dans mon dernier roman, Freedom [lire Books, n° 25, septembre 2011, p. 92]. J’ai renoncé à beaucoup des effets de style que je cultivais encore dans Les Corrections pour privilégier la clarté, la fluidité. J’ai voulu que la langue facilite l’accès aux histoires que je raconte et aux personnages.

 

On compare pourtant souvent Freedom aux Corrections : dans l’un comme dans l’autre, l’anatomie d’une famille renvoie à celle d’un pays – les Berglund ont succédé aux Lambert et l’Amérique des années 2000 à celle des années 1990. Hormis la prose, qu’est-ce qui les différencie ?

Les Corrections relève, tout comme La Vingt-Septième Ville, mon premier roman, de la satire. Écrivant une sorte de comédie réaliste, j’étais dans la position de celui qui possède la vérité et inflige à ses héros leçon douloureuse sur leçon douloureuse. Et puis, l’auteur qui a écrit Les Corrections était un homme en colère, furieux contre le sort fait à la lecture et à la littérature, et donc à la singularité et la complexité, au sein d’une société abêtie par la télévision ; convaincu que la machine économique détruisait à la fois l’art, la culture et la planète ; désespéré par la politique et le gouvernement américains. Le roman s’est nourri de cette colère. Dans Freedom, j’ai tenté de ne pas m’ériger en juge qui regarde de haut ses personnages. Ce changement d’attitude vient aussi de ce que j’ai écrit des Mémoires, La Zone d’inconfort, dans l’intervalle séparant les deux ouvrages. J’y évoquais mon adolescence et ma famille en tâchant d’avoir un ton ironique, assez moqueur, vis-à-vis de moi-même. Ce texte m’a amené à revisiter le passé. Je me suis alors aperçu que mes parents ne correspondaient pas le moins du monde à l’image que je m’en étais faite. Examinant nos rapports avec plus de recul et d’objectivité, j’ai vu que contrairement à ce que je croyais ils n’avaient jamais été des obstacles ou des freins, mais des soutiens. C’étaient d’excellents parents, et ce n’est qu’après leur mort que je l’ai compris. Cela m’a désolé, tout en m’ôtant nombre de certitudes qui étaient en réalité des préjugés. Les Corrections était un drame de l’illusion sur soi. Denise, Chip, Gary, tout comme leurs parents, Alfred et Enid, se mentent à eux-mêmes comme ils mentent aux autres, sur ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent, sur leurs motivations et leur identité, qu’elle soit sexuelle, professionnelle, familiale… Ce n’est pas le cas de Freedom : j’ai imaginé ma fiction comme un rêve dont les héros commettent des erreurs parce qu’ils ne sont pas éveillés. Ce sont des somnambules – or, être moralement assoupi ne signifie pas que l’on s’aveugle. Il ne s’agissait plus, pour moi, de statuer sur eux, mais de me tenir à leurs côtés. Je les ai rejoints dans le rêve, plutôt que de le briser.

 

Êtes-vous d’accord avec les critiques qui ont qualifié Freedom de « roman du XIXe siècle » ?

Pas vraiment. Je suis allé à l’école des modernistes, de ces écrivains du XXe siècle qui ont questionné le concept même de roman, sa construction, ses principes fondateurs – l’histoire, la narration, le personnage –, et nombre de thèmes et de problématiques abordés dans Freedom en témoignent. Prenez, par exemple, la psychologie des personnages : elle a radicalement changé depuis le XIXe siècle, ne serait-ce qu’avec l’irruption des théories de Nietzsche et de Freud, qui ont révolutionné la façon dont nous lisons le comportement humain. De même, la forme a pris énormément d’importance. Je ne dis pas que les auteurs du XIXe siècle n’ont rien créé en termes de style, de structure ou d’outils narratifs, mais leur perspective était différente : le roman de l’époque était l’équivalent de la télévision aujourd’hui. Tandis que les écrivains modernistes ont vécu le travail de la forme comme une crise personnelle, existentielle presque. Ils n’ont cessé de l’interroger, de faire des expériences – du flux de conscience au rendu du temps chez Proust, par exemple – pour essayer d’obtenir de nouveaux effets, différents de ceux produits par les moules et schémas précédents. Il y a eu un réalisme avant les modernistes, et un réalisme après. Celui de Freedom n’a rien à voir avec celui du roman du XIXe siècle. Seul mon souci d’accessibilité peut justifier cette comparaison. Je voulais que le livre ne pose aucune difficulté de lecture. Mais, même si je ne me suis pas lancé dans une entreprise d’inventivité formelle et linguistique débridée, je continue de me situer dans la mouvance des modernistes.

 

Votre ambition a à voir avec celle du roman total : à travers quelques trajectoires individuelles, vous ouvrez des fenêtres sur une multitude de domaines, du basket de haut niveau aux trafics d’une société de mercenaires, du rock undergound à la préservation des oiseaux…

Le livre aborde nombre de thématiques sociales et culturelles : ce qu’il est advenu des baby-boomers, les relations entre générations, la surpopulation et les questions environnementales, le désarroi né du succès artistique… Mais il ne s’agissait pas d’un dessein affiché. Mon idée n’était pas de faire un grand roman social devant traiter de tel ou tel sujet. J’ai abandonné cette ambition au moment où je travaillais sur Les Corrections, comprenant que je ne devais pas m’arrêter à l’obsession de pourfendre à tout prix la consommation technologique et la culture de masse. Vouloir à toute force écrire un livre qui aurait ce motto pour seul horizon ne pouvait que conduire à un état dépressif et artistiquement stérile. C’était une erreur que de procéder suivant cet ordre. Il me fallait avant tout imaginer des personnages, les travailler jusqu’à leur donner l’épaisseur de la vie, les insérer dans une intrigue et les rendre suffisamment attachants pour qu’on ait envie de cheminer avec eux. Le reste suivrait. Et, de fait, le discours social et culturel s’est greffé sur eux de manière naturelle. Il est venu facilement, car je suis issu d’une famille qui a toujours aimé discuter, affirmer et confronter ses opinions. J’ai ainsi pu jeter une passerelle entre mes préoccupations personnelles, comme être humain et comme citoyen, et la peinture de réalités de l’Amérique des années 2000, prise entre deux guerres, les problèmes écologiques, un sentiment d’impuissance politique…

 

Pourquoi avoir choisi le prisme de la famille pour aborder ces réalités ?

Nous vivons dans un monde de consommation postmoderne, où les seules allégeances qui subsistent sont finalement celles faites aux marques. Nous sommes libres de choisir, libres d’aller et venir, sans appartenance. Notre monde est celui du libre marché, du mouvement perpétuel de la société capitaliste. Au sein de cet univers instable, mû par l’illusion de pouvoir se réinventer sans cesse, en changeant d’identité comme on change de chemise, la famille est sans doute le seul ancrage qui demeure. C’est un repère, donc quelque chose d’intéressant dans une perspective romanesque : elle est un point fixe autour duquel s’ordonne le reste du monde. Par ailleurs, c’est un thème universel. Écrire sur un romancier, disons, exclurait d’emblée beaucoup de lecteurs… Ce n’est pas le cas lorsqu’on met en scène les errements d’une mère au foyer et ses rapports avec son fils et son époux. Une sorte de pulsion égalitaire a donc aussi présidé au choix de la famille comme focale.

 

La littérature est-elle à vos yeux le lieu d’où l’on peut réfléchir au monde, tenter de l’appréhender, avant d’y retourner ?

Je ne sais pas si « appréhender » est le bon terme. Quand je lis un roman comme L’Agent secret de Conrad, je m’aperçois qu’il avait tout dit sur la psychologie d’un terroriste. Je n’ai pas besoin d’être hystérique à propos du terrorisme au XXIe siècle, car il y a cent ans, quelqu’un écrivait déjà sur ce même phénomène, et en avait rendu compte de manière admirable ; de même que Kafka sait comme nul autre parler de l’impossibilité de savoir si on est, ou non, une bonne personne… La littérature ne m’aide pas à appréhender ou comprendre le monde dans lequel je vis, mais elle me donne le sentiment qu’il y existe un ordre, que quelque chose fait sens. Les livres et les écrivains ne résolvent pas les problèmes pour vous, mais ils vous disent que vous n’êtes pas seul. Aujourd’hui, nombre de personnes sont obsédées par les apparences, la présentation de soi ; la société est mue par un exhibitionnisme décomplexé. Pourtant, beaucoup de gens éprouvent de la honte et, pour un romancier, se pencher sur cette honte, l’explorer, la travailler, comme je le fais dans Freedom, ne signifie pas l’abolir, mais la traiter de manière à la soulager. Le monde moderne pensait avoir trouvé des remèdes à tous les maux – mais, par bonheur, il ne l’a pas fait, et il y a une sorte d’optimisme étrange dans ce constat. C’est ce que voulait dire Flannery O’Connor en déclarant : « J’ai très peur que l’auteur de fiction voie dans le fait que nous aurons toujours les pauvres gens avec nous une source de satisfaction car cela signifie, essentiellement, qu’il sera toujours capable de trouver quelqu’un de semblable à lui. »

 

Et aujourd’hui que les relations sociales passent par des interfaces électroniques et des communautés en ligne ?

Les réseaux sociaux surestiment leur propre importance, sans doute parce qu’ils veulent se vendre. Facebook a beaucoup à voir avec la scène sociale de la première année de lycée. Si vous êtes dans le bon cercle, vous pouvez être anxieux, mais vous n’êtes pas malheureux. Si vous n’y êtes pas, vous êtes convaincu de vivre la pire situation qui soit. Tous ces réseaux sociaux sont un palliatif, non une solution, et comme beaucoup de palliatifs, ils sont addictifs. Ils vous occupent sans vous nourrir. Pour autant, je ne suis pas contre le numérique en tant que tel – je considère que les e-books apportent plus de bien que de mal, et qu’ils sont pratiques quand il s’agit de partir en voyage, même si rien ne remplace l’émotion qu’on a à sentir un livre imprimé, à l’ouvrir et le feuilleter.

 

Quelle différence faites-vous entre l’écriture d’une fiction, et celle d’un essai comme La Zone d’inconfort ?

La Zone d’inconfort est né, entre autres, du fait que j’avais été soumis, avec le succès des Corrections, à une exposition médiatique importante, démesurée même, face à laquelle j’étais démuni. Cette période été très dure, très violente pour moi. En écrivant La Zone d’inconfort, j’ai paradoxalement récupéré ma vie privée. Choisissant de l’exposer, j’en ai repris le contrôle… La différence entre un essai et une fiction ? Un essai vous emportera pour quarante-cinq minutes. Vous n’aurez jamais la même qualité d’identification avec la personne qui écrit qu’avec un personnage imaginaire. C’est un paradoxe, mais c’est ainsi. Le personnage fictif est un médium au sens spirituel, presque surnaturel, entre l’écrivain et le lecteur. Et le fait que ce soit un personnage inventé est crucial. C’est cela même qui rend le processus possible. Écrire une bonne fiction est immensément difficile, il s’agit d’un défi qui demande un engagement de soi total, un investissement de tous les instants, et c’est ce qui me porte. Être vivant, pour moi, cela signifie être en train de travailler sur un roman.

 

Propos recueillis par Minh Tran Huy.

La vraie nature du système

Après avoir subordonné les médias, puis le Parlement et le système judiciaire, le régime de Poutine a brouillé les frontières entre les institutions et supprimé la “séparation entre la société et l’État” que les réformes des années 1990 avaient établie », écrit le sociologue Lev Goudkov. Il s’inscrit en faux contre des hypothèses courantes chez les analystes russes ou occidentaux : retour au modèle soviétique, mise en place d’une forme de fascisme ou encore instauration d’un régime autoritaire personnel. Le système n’est pas un totalitarisme, car l’essentiel de la société n’est soumis à aucune forme de terreur, le contrôle des journaux est loin d’être total, l’accès à l’Internet est libre et il n’y a pas d’idéologie d’État à proprement parler. La vie économique est multipolaire, décentralisée, favorisant une multitude d’intérêts privés ou semi-privés.

Quelle est alors la vraie nature du régime ? « Poutine n’est pas un Führer, il n’est pas un leader charismatique qui aurait peu à peu gagné la confiance des masses à l’occasion d’une crise profonde. C’est un fonctionnaire typique issu de la police politique, qui est venu au pouvoir à la suite d’intrigues et d’accords conclus en coulisses. Son aura “charismatique” lui a été conférée après son ascension, par la propagande. »

Pour Goudkov, le cœur du système est la prise de contrôle progressive des principaux leviers de l’administration publique et de l’économie par les hauts fonctionnaires de la police politique. Poutine n’est que l’un d’eux, choisi
par eux. Il est le primus inter pares. « La police politique est devenue moins un outil au service du régime que le régime lui-même », écrit Goudkov. Il accorde crédit aux estimations de la sociologue Olga Krichtanovskaïa, pour qui le personnel issu des services de sécurité occupe les trois quarts des postes de direction et de décision dans le pays et un tiers des postes de responsable intermédiaire dans l’administration. « Le système est difficile à comprendre car, en entrant dans la compétition pour l’accès aux richesses et à l’influence, la police politique a perdu sa fonction d’origine. D’instrument destiné à exécuter les ordres des autorités politiques, elle est devenue partie prenante des processus de décision. Les dirigeants des services, ayant accédé aux hautes sphères de l’administration, ne se sont pas seulement approprié des postes clés dans l’économie de marché (via les entreprises publiques et parapubliques), mais sont parvenus au sommet du pouvoir, dans les structures chargées de définir la stratégie du pays, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. »

Une compensation partielle

Eux-mêmes en compétition les uns avec les autres, les responsables de la police politique ont contribué à former des clans dont les luttes animent un système foncièrement conservateur, tout entier mû par la volonté de ces responsables de préserver leurs privilèges. La corruption généralisée doit dès lors être comprise comme un phénomène « donnant à la population une compensation partielle face à l’arbitraire du pouvoir ». Elle est « une réaction à l’incompétence et à la brutalité de l’administration », laquelle, dans un pays où les élections sont truquées et les tribunaux aux ordres, se moque des lois et des règlements. Goudkov voit dans la corruption « un puissant moyen d’intégration », du bas en haut et du haut en bas de la société.

Les raids menés contre des entreprises vulnérables, la compromission et la mise à l’écart (voire en prison) de personnalités encombrantes, les exactions commises contre les journalistes trop curieux doivent aussi être compris dans ce contexte. Ceux dont les richesses paraissent soudain accessibles et les empêcheurs de tourner en rond sont des cibles naturelles, et tous les moyens sont bons pour les éliminer. Mais « la répression se limite à la persécution sélective ou prophylactique de groupes particuliers ».

Le régime entretient l’apathie de l’opinion publique par « de nouvelles technologies de contrôle des masses ». Les grandes chaînes de télévision et les journaux à gros tirage privilégient « le badinage et les distractions », encourageant l’« hédonisme consumériste » (lire l’encadré « Glamour ! »). « Le massage relaxant de la conscience de la population désamorce les préoccupations sociales et politiques. » En l’absence d’une idéologie construite, les messages de la propagande poutinienne exploitent le nationalisme et la xénophobie. La référence à l’Église orthodoxe, sans influence politique réelle, sert à alimenter le culte de la Russie profonde et les sentiments anti-Occidentaux (lire l’encadré « Retour à la sainte Russie »). Les discours sur la modernisation nécessaire de l’économie et la lutte contre la corruption n’ont qu’une valeur rhétorique.

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L’Inde des nouveaux maharadjahs

Auteur en 2008 d’une biographie de V.S. Naipaul unanimement saluée, Patrick French passe à un tout autre genre dans son dernier livre, où il analyse les ressorts du développement économique de l’Inde. L’exercice laisse perplexes de nombreux commentateurs. « Difficile de savoir s’il aime vraiment ce pays », écrit Dwight Garner dans le New York Times, comparant le regard de French sur l’Inde à celui « d’un entomologiste examinant un insecte particulièrement étrange ». L’écrivain Pankaj Mishra, qui signe une critique sévère dans Outlook India, voit quand à lui dans cet essai un nouvel exemple de ces « récits occidentaux obsédés par les magnats de Bombay ou Bangalore », qui « se réjouissent de voir l’Inde accéder, enfin, à la société de consommation, considérée comme le sommet de la civilisation ». Fasciné par les progrès technologiques, French néglige selon Mishra les « 800 millions d’Indiens qui dépendent de l’agriculture pour vivre » et souffrent de la déliquescence de ce secteur. Alors que le livre se présente comme « une biographie intime de 1,2 milliard de personnes », « les vrais héros en sont les maharadjahs et les gourous du monde des affaires », regrette-t-il.

Une kleptocratie bien dirigée

En novembre 1996, alors qu’il venait d’être appelé par Boris Eltsine à Moscou pour s’occuper de la gestion des propriétés de la présidence, Poutine créa un condominium nommé Ozero Datcha (« Datcha du lac ») avec sept amis de Saint-Pétersbourg. Deux d’entre eux, Iouri Kovaltchouk et Nikolaï Chamalov, figurent à présent sur la liste des milliardaires russes. Les cinq autres occupent des postes en vue dans les affaires et le gouvernement. Les huit compères prirent le contrôle d’une petite banque, AKB Rossia. À dater de 2004, le géant Gazprom, contrôlé par le Kremlin, a cédé à cette banque pour un prix dérisoire, sans appel d’offres, des entreprises ou des parts de capital de grande valeur. AKB Rossia se trouve aujourd’hui à la tête d’un petit empire, comprenant Sogaz (l’un des principaux assureurs du pays), Gazfond (premier fonds de pension russe, dirigé par le fils de Chamalov), Gazprombank (l’un des principaux établissements du pays), le groupe Gazprom-Media (qui possède notamment la grande chaîne de télévision NTV et le quotidien historique les Izvestia). Parmi les actionnaires importants d’AKB Rossia figurent aussi Mikhaïl Chelemov, cousin de Poutine, tandis qu’un autre de ses cousins, Mikhaïl Poutine, est vice-président de Sogaz.

Les autres membres du « condo » Ozero ne sont pas en reste. Vladimir Yakounine est vice-président des chemins de fer. Vladimir Smirnov, accusé de blanchiment d’argent par les services de renseignement allemands, a dirigé Tekhsnabexport, premier exportateur mondial de produits et services pour l’industrie nucléaire ; il est aussi conseiller du directeur d’AtomEnergoProm, holding qui coiffe l’atome russe. Sergueï Foursenko dirige National Media, le groupe de communication issu de Gazprom-Media. Son frère Andreï Foursenko est ministre de l’Éducation et de la Science et gère l’énorme budget lié à ce poste. D’autres actionnaires de la banque, qui ne faisaient pas partie du « condo » Ozero, sont aussi des amis de Poutine, tous anciens membres de son cercle rapproché à Saint-Pétersbourg. C’est le cas de Dmitri Gorelov, désormais milliardaire, président de la holding Petromed. Son fils détient avec Chamalov Vyborg Shipyards, qui a bénéficié de contrats juteux de Gazprom pour la construction de plateformes pétrolières. Un fils de Chamalov a été nommé à 26 ans vice-président de la holding pétrolière Sibur, cédée par Gazprom à une entreprise liée à AKB Rossia. Autre actionnaire de la banque, Guennadi Timtchenko (qui ne faisait pas partie du « condo » Ozero), mérite un traitement à part. Sa complicité avec Poutine remonte au début des années 1990, quand celui-ci était adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, chargé des relations extérieures et notamment des investissements étrangers. Le département dont Poutine avait la charge et Timtchenko fondèrent une compagnie, Golden Gate, bientôt accusée d’avoir organisé la vente frauduleuse de produits pétroliers. Timtchenko vit aujourd’hui en Finlande et est milliardaire. Il contrôle un tiers des exportations de pétrole russe. Il a participé au raid contre Ioukos, la compagnie de Khodorkovski, et vend aujourd’hui sa production. Il est le principal actionnaire de Novatek, le numéro 2 du gaz, après Gazprom.

Dangereuse croisade

Il faut enfin évoquer les frères Rotenberg, Arkadi et Boris. Ils ont fait du judo avec Poutine dans les années 1960. Arkadi est président du club de judo Yavara-Neva de Saint-Pétersbourg, fondé avec l’aide de Timtchenko et dont Poutine est président d’honneur. Les frères Rotenberg sont aujourd’hui milliardaires. Ils sont les principaux fournisseurs de pipelines de Gazprom. Comme AKB Rossia, ils ont bénéficié de la cession à bas prix par Gazprom d’une de ses filiales. Ils ont obtenu plusieurs marchés de pipe­lines sans appel d’offres. Ils ont aussi emporté d’importants contrats autoroutiers dans des conditions douteuses. Les frères Rotenberg contrôlent en outre onze usines de vodka, ce qui pourrait expliquer le prix ridiculement bas de cet alcool, qui fait des ravages dans la population.

Ces informations figurent dans un rapport publié en avril 2011 par un ancien homme du sérail, Boris Nemtsov. Né en 1959, Nemtsov a été vice-Premier ministre de Eltsine. Élu à la Douma en décembre 1999, il est entré dans l’opposition active en 2004, aux côtés de Garry Kasparov. Devenu patron d’une banque, il a été accusé par la justice de blanchiment d’argent et de fraude. Rétrospectivement, cette accusation apparaît comme un coup monté. En 2009, il a été victime d’une attaque à l’acide, sans doute par des Nachi (les jeunesses poutiniennes). Fin 2010, il a été arrêté et mis en prison pour quinze jours, pour avoir protesté contre l’iniquité du jugement rendu dans l’affaire Khodorkovski. Depuis 2008, Nemtsov publie rapport sur rapport pour mettre à nu les défaillances et les scandales du régime. Ces études sont des « samizdats » d’un nouveau genre, publiés à compte d’auteur (avec l’aide de très riches amis) et sur le Net, où ils sont traduits en anglais. Nemtsov estime que les résultats de la commission créée par le président Medvedev pour lutter contre la corruption sont « nuls, peut-être même négatifs ».

Il n’est pas seul à mener cette dangereuse croisade contre la corruption. À la tête d’une petite entreprise de conseil juridique, Alexeï Navalny tient depuis 2007 un blog où il présente des faits avérés. Début 2011, il a créé un site très populaire sur la corruption d’État, qui attire nombre d’informateurs, un peu à la manière de WikiLeaks. Interrogé récemment par le New Yorker sur la nature du régime, il déclarait : « Ce n’est pas un système hyperrépressif. Il n’y a pas d’agents d’une mythique Tchéka dont il faudrait avoir peur. C’est un groupe hétéroclite d’escrocs unis sous le portrait de Poutine. »

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La dictature des médiocres

Nombre d’experts occidentaux décrivent aujourd’hui la Russie comme un pays sombrant dans le totalitarisme, suivant lentement (ou pas si lentement que ça) le chemin de l’Union soviétique, dont le régime autoritaire s’est effondré sous la pression croissante d’une société civile émergente. L’opinion commune impute ce tournant autoritaire à la nature de l’élite politique russe contemporaine. Ses membres, font valoir de nombreux analystes occidentaux comme Ian Bremmer dans sa « Courbe en J (1) », sont recrutés de façon disproportionnée dans ce qu’on appelle les silovyié strouktoury, les instances chargées de faire appliquer la loi et les services de sécurité, dont on fait remonter les origines aux services secrets et à l’appareil militaire de l’ère soviétique. Ces convictions se conjuguent pour offrir, tout bien pesé, une lecture plutôt optimiste des perspectives à moyen ou long terme de la Russie : soit la société civile russe se réveillera à nouveau et sauvera la situation, comme elle est censée l’avoir fait en 1989-1991, soit l’élite actuelle vieillira et quittera la scène. Dans un cas comme dans l’autre, un changement positif se profile à l’horizon.

Malheureusement, ces analyses sont fausses. La Russie contemporaine n’aspire pas à devenir une Union soviétique 2.0. C’est un pays dans lequel les citoyens ont un accès illimité à l’information, possèdent leurs biens, voyagent librement à l’étranger et brassent toutes sortes d’affaires privées (2). Bien sûr, de sévères restrictions restent en vigueur dans la sphère politique, et le pays, comme le président Dmitri Medvedev l’a reconnu récemment, ne satisfait « que dans une certaine mesure et non pleinement » aux critères de la démocratie.

À l’évidence, cet arrangement – la liberté économique associée à la contrainte politique – ne plaît pas à tout le monde. Aux yeux de l’Occidental moyen, cela signifie que quelque chose doit changer. Voilà, aussi, qui est faux. Certains Russes expriment, certes, leur mécontentement à l’égard du régime et des abus de pouvoir dont se rendent fréquemment coupables la police, les fonctionnaires locaux et les oligarques étroitement liés à la bureaucratie dirigeante. Mais le système semble fondamentalement solide et durable. Sa force émane d’un principe de base : les Russes sont bien plus à même de résoudre leurs problèmes individuellement qu’en contestant collectivement les institutions nationales. Pour une raison simple : ce que les Occidentaux appellent corruption n’est pas un fléau affectant le système, mais le fondement même de sa marche normale. La corruption en Russie est une forme de lubrifiant transactionnel, en l’absence de toute alternative communément acceptée et juridiquement codifiée. Prises ensemble, ces transactions reflètent bien une forme de néoféodalisme. Le constat ne devrait pas surprendre outre mesure ceux qui connaissent l’histoire, car c’était à peu près le stade que le développement socioéconomique russe avait atteint avant d’être gelé par plus de soixante-dix ans de régime soviétique. Il a désormais dégelé.

Et ce système fonctionne, à sa façon. Bâtie sous Vladimir Poutine, la « verticale du pouvoir » est un mécanisme permettant la conversion relativement simple du pouvoir en argent et vice versa. À chaque niveau de la hiérarchie, un certain degré de concussion et de clientélisme est non seulement toléré, mais présupposé en échange d’une loyauté inconditionnelle et du reversement d’une partie des gains à l’échelon supérieur. Le système est fondé sur la liberté économique des citoyens, mais les restrictions politiques prudemment imposées à ladite liberté garantissent la richesse des plus gros bénéficiaires. Une kyrielle de planchers et de plafonds balise ces restrictions ; ce néoféodalisme comporte donc plus de niveaux que l’ancien. Mais il fonctionne fondamentalement de la même manière : le faible verse un tribut « vers le haut », et le fort accorde une protection « vers le bas ».

Un système stable

Le système russe ne peut exister sans libertés économiques, et c’est la raison pour laquelle l’Union soviétique ne renaîtra jamais. Mais le régime craint profondément les libertés politiques, incompatibles avec son mode de fonctionnement féodal. Ainsi la Russie ne ressemblera pas avant longtemps à un pays d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord. Elle ne s’effondrera pas et n’évoluera pas non plus de façon radicale. Elle sera, simplement. Et l’espoir dont l’avenir est censé être chargé rappelle la plaisanterie stalinienne : l’horizon est un lieu très éloigné qui ne cesse de reculer à mesure qu’on s’en approche.

On dit de nos jours que même un système stable a besoin d’avancer pour rester en place. Nombreux sont les analystes persuadés que la normalité russe actuelle ne pourra durer. Le président Dmitri Medvedev, qui appelle sincèrement de ses vœux une modernisation (3), nous offre l’un des rares exemples d’une évaluation adéquate des menaces existantes. Il semble comprendre que les facteurs assurant aujourd’hui la stabilité de la Russie sont incapables de lui insuffler l’esprit d’innovation dont elle aurait besoin pour survivre en des temps troublés. Mais, avec l’ombre de Poutine planant au-dessus de lui, Medvedev ne peut convaincre ni le cercle restreint de la bureaucratie ni l’opinion publique que ces menaces sont réelles et dangereuses. Sans leur soutien, il ne peut aller nulle part (4).

En tout état de cause, Medvedev, même s’il a raison de penser que le système ne pourra jamais prospérer, a tort de croire qu’il ne pourra se stabiliser durablement. La Russie n’est pas une dictature, mais un pays relativement libre où le régime gouverne davantage par le consensus que par la répression et ne semble être menacé par rien de sérieux. Un système à peu près dénué de perspectives de développement convient bien aux citoyens russes quand ils imaginent ce que pourraient être les alternatives. Si on leur dit que la structure pourrait s’effondrer, ils ne s’en émeuvent guère. Comme l’historien Joseph Tainter l’écrivait dans son livre sur « l’effondrement des sociétés complexes », « ce qui peut sembler un déclin aux yeux d’observateurs extérieurs […] n’apparaît pas forcément comme tel à la majorité de la population [pour qui] un effondrement n’est pas intrinsèquement une catastrophe, mais un processus économique rationnel susceptible de profiter à une bonne partie des habitants (5) ». Après tout, même à l’époque féodale, il arrivait que le seigneur tombe et que les paysans se redistribuent spontanément les richesses.

L’idée selon laquelle les cadres issus du KGB seraient responsables des déficiences du système politique actuel est encore moins pertinente concernant l’avenir de la Russie. Les tenants de cette thèse négligent deux faits. D’abord, ils oublient que le style politique russe « superprésidentiel », quasi autoritaire, est né dans la période « démocratique » du milieu des années 1990, quand le président d’alors, Boris Eltsine, a dissous par la force le Parlement légitime et fait voter une nouvelle Constitution aux termes de laquelle les pouvoirs du chef de l’État ne sont contrebalancés par rien. De fait, son statut ressemble à celui du Führer de la nation allemande tel qu’il avait été défini par la loi des pleins pouvoirs du 23 mars 1933. Plus tard, le cercle rapproché d’Eltsine devait orchestrer sa victoire à la présidentielle de 1996. Cette Constitution a détourné le pays de la voie naturelle de l’alternance entre libéraux et socialistes qui, à la surprise générale, a permis le développement parfois mouvementé mais finalement réussi de l’Europe de l’Est dans les années 1990 et 2000. L’idée qu’« il n’y a pas d’alternative » au leader actuel ou à son successeur désigné est devenue une composante essentielle de la vie politique russe. Cela n’a strictement rien à voir avec les vestiges du KGB.

Ceux qui imputent à l’ancien appareil de sécurité la responsabilité du système se trompent aussi en considérant comme un signe de déclin démocratique le fait qu’une bonne partie de l’élite a commencé sa carrière dans l’armée ou dans les services de sécurité. Bon nombre de ces agents étaient compétents et honnêtes. À l’extérieur de la Russie, on a oublié que, pendant plusieurs décennies cruciales, la crème du KGB incarnait la modernité au sein d’une Union soviétique en déliquescence. Le vrai problème n’est pas celui posé par les siloviki (6), mais par la « sélection négative » – la façon dont les anciens démocrates aussi bien que leurs adversaires ont recruté les nouveaux membres de l’élite. Le phénomène Poutine reflète le fait que les dirigeants russes des années 1990 préféraient voir un officier médiocre devenir président plutôt que des hommes certes imparfaits mais expérimentés comme Evgueni Primakov ou Iouri Loujkov, tous deux assez populaires à l’époque (7). L’ascension de Poutine, qui avait atteint tout juste le grade de lieutenant-colonel à l’époque soviétique et ne s’était fait connaître ensuite que par ses malversations à la mairie de Saint-Pétersbourg, est rétrospectivement typique des choix faits en matière de personnel dans les années 2000 [lire « Une kleptocratie bien dirigée »]. Par centaines, des bureaucrates inefficaces ont recruté des individus encore moins capables qu’eux pour occuper des postes clés dans leurs ministères et leurs commissions, rassurés de savoir que pareilles nullités ne pourraient leur faire de l’ombre ou prendre leur place. La gouvernance russe souffre aujourd’hui moins de la monopolisation du pouvoir par une « oligarchie » que d’une dictature de l’incompétence.

Plusieurs exemples devraient suffire à illustrer cette « sélection négative. » Espion professionnel, Sergueï Ivanov avait été dépêché à Londres pour y exercer ses talents en 1981. Quelques années plus tard, il a été envoyé en Finlande (ce qui n’était certainement pas une récompense pour de grands accomplissements, comme on peut l’imaginer), puis au Kenya, où son travail s’est traduit par une désorganisation générale du réseau de renseignements russe en Afrique de l’Est. Aujourd’hui, il sert fièrement en tant que vice-Premier ministre dans le gouvernement de Poutine. Voyez aussi Boris Gryzlov, ancien ingénieur devenu célèbre pour avoir inventé des filtres soi-disant capables de purifier l’eau de n’importe quel type de contamination, même radioactive (une enquête de l’Académie des sciences russe a montré que leur usage ne produisait aucun effet positif). En 2001, il a été nommé ministre de l’Intérieur, avant d’être « élu », en 2003, président de la Chambre basse du Parlement. Là, il s’est rendu célèbre en affirmant que « la Douma n’est pas un lieu approprié au débat politique ». Directeur d’un magasin de meubles jusqu’en 2000, l’actuel ministre de la Défense, Anatoli Serdioukov, sait à peine faire la différence entre un destroyer et un remorqueur.

Ces responsables essaient souvent de camoufler leur ignorance en obtenant des doctorats ou des chaires d’enseignement pendant qu’ils sont en poste. Serdioukov, qui a obtenu un diplôme en économie par correspondance en 1994, a passé son doctorat en 2000 et obtenu une chaire tout en occupant les fonctions de ministre des impôts. Aujourd’hui, on compte 71 professeurs d’université parmi les 450 députés de la Douma (il n’y en avait aucun dans la Chambre des représentants américaine de 2007-2009 et seulement trois dans le Bundestag allemand élu en 2009). La caractéristique essentielle de l’élite politique russe est son insondable inculture, mal dissimulée sous un vernis de diplômes. La Russie aurait bien de la chance d’être gouvernée par les services de sécurité !

Dans l’état actuel des choses, cependant, les anonymes continuent de surgir de nulle part pour obtenir des succès sans précédent et des postes de haut rang. Ils ne sont guère capables que de voler l’argent public, recevoir des pots-de-vin et se prosterner devant des maîtres presque aussi incompétents qu’eux. La Russie a élevé le phénomène de la sélection négative à des sommets jusqu’alors inconnus. Ce fait explique mieux qu’aucun autre ses performances consternantes, et nous donne des indices sur son évolution.

Déprofessionnalisation

À l’évidence, l’élite politique russe contemporaine est sensiblement moins compétente que ne l’était la classe bureaucratique soviétique. Mais on observe des signes de déprofessionnalisation dans l’ensemble de la société. Aujourd’hui, 14 % seulement des diplômés des universités russes se destinent au métier d’ingénieur. En Allemagne, le chiffre est de 29 %, en Chine il approche 42 %. Faute de crédit professionnel, les carrières se font essentiellement grâce aux relations personnelles ; l’expérience et l’efficacité ne comptent absolument pas. Le patron de Gazprom, Alexeï Miller, ne connaissait rien aux questions énergétiques quand il a été nommé à la tête de la firme. Et la production de l’entreprise [la première du pays] est tombée de 523,2 milliards de mètres cubes en 2000 à 461,5 milliards en 2009. Le patron de Rosatom, l’Agence fédérale de l’énergie atomique, Sergueï Kirienko, ancien Premier ministre de Eltsine, n’avait aucune expérience du nucléaire quand il a été nommé en 2005. Et un seul des onze nouveaux réacteurs promis est depuis entré en service.

Que signifie véritablement cette déprofessionnalisation galopante de l’élite russe ? Elle signifie que la carrière de bureaucrate à vie est extrêmement courue ces derniers temps. C’est là qu’est l’argent. La déprofessionnalisation de la Russie a coïncidé avec l’afflux massif de liquidités dans l’économie, en grande partie du fait de la hausse du prix du pétrole. Les recettes du budget fédéral sont passées de 1 200 milliards de roubles en 2001 à 8 200 milliards en 2008, tandis que la monnaie prenait de la valeur, passant de 29,5 à 24,9 roubles pour 1 dollar. La bureaucratie a pu ainsi accroître la quantité de richesse qu’elle est susceptible de s’approprier grâce aux pots-de-vin et autres profits personnels. Selon les estimations du grand spécialiste de la corruption, Gueorgui Satarov [ancien conseiller de Eltsine], le montant total des dessous-de-table dans l’économie russe a connu une croissance exponentielle sous le régime Poutine, passant de 33 milliards de dollars à plus de 400 milliards.

Cet état de choses a nourri deux tendances profondes. Premièrement, l’entrée dans l’administration est de plus en plus intéressante pour les jeunes gens qui ne sont pas la fine fleur de la Russie. L’âge moyen d’un colonel de police est désormais de 42 ans, contre 57 à la fin de l’ère soviétique. L’âge moyen d’un officier de la police des impôts est inférieur à 33 ans. Parmi les diplômés d’une des universités les plus occidentalisées de Moscou, l’École supérieure d’économie, 88 des 109 étudiants inscrits aux cours que je donnais en 2008 rêvaient d’une carrière dans l’administration. Cela signifie que la classe dirigeante russe deviendra selon toute vraisemblance de plus en plus conservatrice à mesure qu’elle rajeunit et que son niveau d’éducation augmente. Cette évolution réfute tout à fait l’idée, chère aux spécialistes occidentaux, que le vieillissement des dirigeants ayant connu les pratiques politiques soviétiques pourrait faciliter l’accès au pouvoir de jeunes leaders plus progressistes.

La deuxième tendance est encore plus claire : aujourd’hui, l’argent peut non seulement être « extrait » du secteur public, mais aussi permettre d’acheter des positions influentes au sein de l’élite au pouvoir. Par exemple, plus de 49 millionnaires « officiels » en dollars et 6 milliardaires siègent à la Douma – il y a 28 millionnaires et 5 milliardaires au Conseil de la Fédération, la Chambre haute. En comparaison, Silvio Berlusconi est le seul milliardaire à avoir jamais obtenu un siège dans une assemblée législative de l’un des quinze pays qui composaient l’Union européenne avant l’élargissement. Le Parlement étant composé d’élus triés sur le volet par le Kremlin, il ne faut pas beaucoup se fatiguer pour comprendre comment ces super-riches ont décroché leurs fonctions. Ils paient « vers le haut », en mêlant esprit de lucre et allégeance, et sont protégés en retour – traits distinctifs de l’échange social de type féodal. Dans le même temps, la plupart des ministres tentent de convaincre le citoyen que leur revenu moyen est inférieur à un certain montant. Qu’on les croie ou non, on ne trouvera dans le pays ces jours-ci ni ministres endettés, ni gouverneurs en faillite.

Deux évolutions intéressantes découlent de tout cela. La première est la transformation systématique de toute affaire juteuse créée en Russie depuis 2000 en entreprise quasi familiale. Dans un pays manquant cruellement de confiance sociale, à qui peut-on se fier sinon sa propre famille ? Le népotisme est aussi institutionnalisé que le féodalisme, et, comme toujours, les deux phénomènes se soutiennent mutuellement. Chacun sait que les meilleurs terrains de Moscou sont contrôlés par la plus riche femme d’affaires du pays, Elena Batourina, mariée depuis 1991 à l’ancien maire de la capitale. Dans la République du Bachkortostan, Oural Rakhimov, fils de l’indéboulonnable président Mourtaza Rakhimov, a la haute main sur les affaires pétrolières. L’épouse de l’ancien ministre du Développement social et de la Santé, Mikhaïl Zourabov, possédait plusieurs entreprises chargées d’acheter des médicaments, qui étaient ensuite distribués gratuitement aux nécessiteux. L’État payait la plupart des remèdes trois à cinq fois le prix du marché. Les indigents étaient servis, et les riches devenaient beaucoup plus riches par la même occasion. A-t-on déjà vu meilleur exemple de l’art de se faire du bien en faisant le bien, à la mode russe ?

Des familles entières sont désormais en passe de noyauter le service de l’État. Prenez l’exemple d’Anatoli Serdioukov – pour en revenir à lui – qui était ministre de la Défense dans le gouvernement de son beau-père Viktor Zoubkov, ou de l’actuelle ministre du Développement social et de la Santé, Tatiana Golikova, épouse du ministre de l’Industrie Viktor Khristenko. Et que penser des cas encore plus pittoresques de « familles régnantes » à la tête des républiques « nationales » ? En Tchétchénie, Ramzan Kadyrov a succédé de fait, à l’âge de 29 ans, à son père Akhmat, assassiné en 2004. Le Daghestan est quant à lui gouverné depuis février 2010 par Magomedsalam Magomedov, fils de Magomedali Magomedov, qui a dirigé le territoire de 1983 à 2006. Ces scénarios se reproduisent à tous les niveaux du pouvoir.

Mais assez de petites histoires ! L’accumulation des anecdotes ne fait pas un ensemble de données. L’important, c’est la façon dont l’élite russe dirige réellement le pays. Elle le fait à la hussarde, en se soumettant le moins possible à l’autorité de la loi et en multipliant les amendements à la législation, qui présume toujours de leur immunité bureaucratique. Cinq élections législatives se sont tenues en Russie depuis l’« indépendance » acquise après la chute de l’Union soviétique, et chacune s’est déroulée selon des règles amendées. Pour instable que puisse paraître, dans ce domaine, la situation à Washington ces derniers temps, l’homme d’affaires américain peut-il imaginer que l’on modifie le code des impôts tous les quinze jours, en amendant ou en ajoutant un article ?

Le crime de Khodorkovski

Certaines lois sont adoptées et certaines réglementations imposées dans le seul but de couler une entreprise ou d’obliger ses propriétaires à la confier à de nouveaux dirigeants. Il est courant de voir la police des impôts ou des procureurs accuser des hommes d’affaires de telle ou telle malversation, les contraignant à vendre leur entreprise ou simplement fuir le pays. Plus tard, des juristes « plus expérimentés » trouveront facilement des raisons de contester les décisions du tribunal ou l’action de l’administration, permettant ainsi le redémarrage de l’entreprise sous l’égide de nouveaux propriétaires. De même, si un homme d’affaires est jugé coupable de fraude fiscale ou de violation de la réglementation douanière, il risque d’être poursuivi, mais l’agent des impôts ou des douanes qui a validé sa déclaration sera épargné. Dans la plus abominable affaire de fraude fiscale de l’histoire récente de la Russie, Mikhaïl Khodorkovski et Platon­ Lebedev ont été condamnés en 2005 à des peines de prison pour ne pas avoir payé les impôts dus au titre des années 2000-2003. Aucun inspecteur censé avoir vérifié ces déclarations présentées comme mensongères n’a été puni. Le crime de Khodorkovski et Lebedev n’est pas d’avoir trompé le fisc ; il est d’avoir cherché à s’élever au-dessus du niveau qui leur avait été assigné dans la hiérarchie néoféodale.

La Russie d’aujourd’hui est ainsi une sorte d’« État privé », dans lequel la politique n’est qu’un type d’affaires parmi d’autres. Les problèmes politiques sont résolus comme s’il s’agissait de problèmes commerciaux, et les problèmes commerciaux comme s’il s’agissait de problèmes politiques. Le principal but de l’élite est la perpétuation d’un système permettant aux incompétents de contrôler la richesse. Espérer que le changement viendra quand l’actuelle classe dirigeante partira à la retraite et qu’une nouvelle génération la remplacera est illusoire. De quel type de leadership­ héritera, dès lors, l’État russe ? L’expérience de la dernière décennie laisse penser que, même si le régime est vulnérable aux pressions extérieures, sa pérennité est assurée par l’existence des groupes sociaux assez larges qui en tirent profit. Des individus toujours plus nombreux aspirent à rejoindre ces catégories, pour obtenir « leur » part des richesses, en consentant le minimum d’efforts et en prenant le minimum de risques. Dans ces circonstances, il existe différentes manières d’intégrer de nouveaux membres à l’élite actuelle sans menacer son pouvoir.

De nouvelles recrues viendront en nombre des universités russes. Et, ici, plusieurs tendances récentes se dégagent. D’abord, l’enseignement supérieur accorde une place disproportionnée aux sciences sociales. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, mais le personnel enseignant n’est pas au fait de la recherche et n’a pas la formation requise. Les études sont donc de très mauvaise qualité. Parfois, professeurs et tuteurs exposent simplement aux étudiants leur propre vision de la situation, et ces opinions sont souvent idéologiques, ou reflètent la servilité à l’égard de la classe dirigeante.

Par ailleurs, certains représentants de ladite classe qui n’ont jamais enseigné de leur vie deviennent aujourd’hui – en quantité gênante – doyens et professeurs titulaires de facultés nouvellement créées. Le meilleur établissement russe, l’université d’État Lomonosov de Moscou, ne comptait que 17 facultés quand j’y ai achevé mes études en 1989. Il y en a maintenant 39. On trouve parmi les nouveaux départements la faculté de la politique mondiale, dirigée par le député Andreï Kokochine, la faculté d’administration publique, dirigée par le nouveau secrétaire général du gouvernement, Vyatcheslav Volodine, et l’École supérieure de la télévision, présidée par l’éditorialiste ultraconservateur Vitali Tretiakov. Tous les trois, bien sûr, sont des piliers du parti Russie unie (8).

En outre, le système d’inscription des étudiants a radicalement changé ces dernières années. Alors que les facultés organisaient auparavant chacune leurs examens, il existe aujourd’hui un « examen d’État unifié », qui permet aux jeunes originaires des provinces les plus reculées, dont les diplômes du secondaire sont parfois d’origine douteuse, d’accéder plus facilement aux établissements de la capitale. Ces jeunes, sortant quasiment de nulle part et ayant suivi jusque-là un enseignement des plus médiocres, doivent rivaliser avec leurs camarades des grandes villes, beaucoup mieux préparés. Ils comprennent évidemment très vite que certaines allégeances politiques peuvent les aider dans cette compétition inégale, ce qui ouvre encore la voie à une autre forme d’échange féodal.

Et puis seule une petite partie des jeunes peuvent survivre grâce aux revenus de leurs parents. La plupart travaillent pendant leurs études, en général dans de nouvelles entreprises russes, organisées sur le modèle occidental, de façon hiérarchique, avec une tradition de discipline et de rationalisation de chaque fonction (sans parler de la quantité inimaginable de paperasserie). Dans un tel environnement, l’opportunisme peut apparaître comme la seule conduite rationnelle. Le jeune diplômé venu d’une petite ville reculée, qui a suivi un enseignement dispensé par des non-professionnels, qui est fort impressionné par le luxe de la métropole et qui a travaillé pendant deux ou trois ans dans une entreprise ne produisant pratiquement rien, se trouve être la meilleure recrue possible pour la branche la plus basse de la nouvelle élite russe. Avec ces néo-urbains « produits » par le système chaque année en grand nombre, le régime peut être sûr de sa capacité d’absorber la quasi-totalité des fauteurs de troubles potentiels.

Une autre réserve de personnel pour l’élite se trouve sans doute dans les rangs des organes « chargés de faire appliquer la loi » – seule une certaine ironie permet de les appeler ainsi –, qui se sont renforcés et multipliés sous Poutine. Aujour­d’hui, le pays compte plus de 200 000 officiers d’active. Environ 1,1 million de soldats dépendent du ministère de l’Intérieur ; plus de 300 000 servent au FSB (9) ; environ 200 000 personnes travaillent dans les bureaux des procureurs ; et 150 000 dans divers organismes de contrôle et d’inspection. À peu près le même nombre officient pour la police des impôts ; et plus de 100 000 dans l’administration des douanes et les services d’immigration fédéraux. Nous ne mentionnerons pas de plus petites structures comme l’administration chargée de la lutte contre la drogue et beaucoup d’autres. Au total, plus de 3,4 millions de personnes – près de 12 % de la population active masculine – sont employées dans des agences qui suivent les principes de l’organisation verticale, de l’obéissance aveugle et de la corruption généralisée.

La défiance et la haine

Ces services sont très inefficaces. Aucune diminution du nombre de délits n’a été observée entre 2000 et 2009, les attentats continuent de toucher les villes russes, et 4 % seulement de la drogue vendue dans le pays ou transitant par son territoire est interceptée par la police. Ces instances ont donc recours à la dissimulation à grande échelle. Chaque année, le FSB signale des centaines d’attaques terroristes avortées, mais ses rapports restant classifiés, il est impossible d’établir l’efficacité réelle des services de sécurité. Si 89 % environ des affaires de meurtres et violences corporelles vont jusqu’au tribunal, c’est le cas seulement de 9,8 % des délits. Ce chiffre laisse entendre qu’une bonne partie des dossiers sont réglés grâce à des accords « amicaux » véreux entre policiers et entrepreneurs. Le montant moyen d’un pot-de-vin versé à un agent de la circulation avoisine aujourd’hui les 2 000 roubles (environ 50 euros). Obtenir un tel emploi coûte en général jusqu’à 40 000 euros, même dans des villes de province. Les attitudes les plus courantes à l’égard de la police sont la défiance et la haine. Même dans le cas célèbre du village de Kouchevskaïa, dans la région de Krasnodar, où douze personnes ont été retrouvées assassinées en novembre 2010 par un gang qui terrorisait depuis plus de dix ans la population, personne n’a fait appel à la police, car certains de ses membres et même quelques députés de Russie unie figuraient parmi les personnes soupçonnées des meurtres. Truffés de jeunes gens dont le seul mérite est une ambition démesurée, ces organes chargés de faire appliquer la loi sont un vivier immédiat de recrutement pour la classe dirigeante russe. Mais le vivier le plus naturel, comme je l’ai déjà laissé entendre, est la progéniture de l’élite actuelle. Les fils et les filles des hauts responsables s’installent dans les organes gouvernementaux et dans les directions des grandes entreprises possédées ou contrôlées par l’État. Par exemple, Dmitri Patrouchev, fils aîné de Nikolaï Patrouchev, directeur du FSB de 1999 à 2008, a été nommé en mai 2010, à l’âge de 32 ans, P-DG de la Rosselkhozbank, la quatrième banque de Russie, contrôlée par l’État. Sergueï Matvienko, fils de Valentina Matvienko, ex-gouverneur de Saint-Pétersbourg, est aujourd’hui président de VTB-Development, la branche immobilière de la banque VTB, contrôlée par l’État ; il est aussi, à l’âge de 37 ans, l’un des plus jeunes milliardaires de Russie. Sergueï Ivanov, fils du vice-Premier ministre mentionné plus haut, venait de fêter ses 25 ans quand il a été nommé vice-président de Gazprombank, le bras financier du géant pétrolier. Et ainsi de suite. Les enfants des hauts dirigeants actuels occuperont à coup sûr au moins un tiers de tous les postes importants de l’administration et de l’économie d’ici dix à quinze ans. Et il est clair qu’aucun d’eux n’aura la moindre raison de changer le système. Ils s’opposeront à toute évolution afin de favoriser leurs propres enfants. Ce sont les barons du nouveau féodalisme, et leur progéniture héritera du château.

Le dernier vivier est alimenté par une nouvelle stratégie, qui consiste à intégrer à l’élite au pouvoir des membres des « couches intellectuelles », laissées pour compte dans les années 1990 et la première moitié des années 2000. La soi-disant communauté des « experts », faite d’économistes, de sociologues, d’historiens et de journalistes, est restée longtemps atomisée. L’écrasante majorité des commentateurs et chercheurs comptant dans le pays reste à l’écart des grands think tanks financés par le régime. Néanmoins, il pourrait être facile d’associer une bonne partie d’entre eux à des projets pilotés plus discrètement par le gouvernement. La possibilité de présenter ses opinions, d’apparaître à la télévision, d’assister à des réunions officielles et d’accéder aux fonds alloués par le pouvoir peut avoir un attrait irrésistible au vu de la rareté des alternatives. Petit à petit, la classe dirigeante sera à même de réduire à néant toute opposition potentielle.

Qu’en sera-t-il de la fine fleur des jeunes Russes ? Quel avenir est offert à ceux-là dans ce pays néoféodal ? Pendant les années Poutine, les responsables ont multiplié les obstacles pour empêcher les jeunes progressistes de s’engager dans toute forme de contestation légale. Aucun parti politique nouveau ne s’est officiellement enregistré depuis le début des années 2000. Les deux seuls à l’avoir fait (Russie juste et Juste cause) ont simplement succédé à de petits partis préexistants. Pour organiser un référendum, il faut rassembler deux millions de signatures ; et même si cette exigence était satisfaite, la plupart seraient déclarées invalides. Toutes les assemblées législatives régionales, sauf une, sont contrôlées par Russie unie. Dans le même temps, l’État autorise toujours les citoyens à quitter librement le pays. Ce n’est pas un hasard. L’ampleur de l’exode des jeunes cadres potentiellement les plus talentueux dépasse presque l’entendement. Leur nombre n’est pas connu avec exactitude, mais les estimations vont jusqu’à 40 000-45 000 par an. Quelque 3 millions de citoyens russes sont aujourd’hui expatriés dans l’Union européenne.

Recrues serviles

Cette hémorragie accroît à l’évidence la « densité » de médiocrité à l’intérieur du pays. Le président Medvedev comprend à quel point cette tendance pourrait se révéler dangereuse et veut endiguer la fuite en créant des pôles scientifiques « extraterritoriaux » tels que Skolkovo, près de Moscou, censé devenir une sorte de Silicon Valley russe. Cette tentative risque d’échouer, notamment parce que les autorités russes s’efforcent­ aujourd’hui d’attirer des spécialistes étrangers et des Russes ayant quitté le pays en leur offrant des salaires mirobolants ; sans songer que cette politique pourrait également attirer des opportunistes qui voient en la science une activité lucrative davantage qu’une quête désintéressée. André Geim, prix Nobel de physique en 2010, a déclaré qu’il ne retournerait jamais en Russie. C’est un signe très clair de ce qui est en train d’arriver au pays. Tout cela conduit à deux conclusions connexes. D’une part, la Russie a construit un système où l’exercice des pouvoirs de l’État est devenu une entreprise monopolistique. Elle est contrôlée principalement par les amis et les comparses du fondateur du régime, Vladimir Poutine, et fidèlement mise en œuvre par les recrues les plus serviles et les moins talentueuses. Toutes les grandes compagnies nationales sont liées aux autorités fédérales ou contrôlées par elles, et les entrepreneurs locaux doivent marchander avec la bureaucratie régionale. Toutes les nouvelles fortunes amassées dans les années 2000 appartiennent aux amis de Poutine et à ceux qui l’ont aidé à bâtir cette « verticale négative ». Voilà pourquoi, dans les années à venir, la compétition au sein de l’élite diminuera, la qualité de la gouvernance se détériorera encore et ce qui reste d’un management efficace s’effondrera. Tenter d’inverser ces tendances serait une démarche totalement illogique pour la classe politique.

Parallèlement, un vaste groupe social veut rejoindre le système, et non s’y opposer (contrairement à ce qui passait dans les derniers temps de l’Union soviétique). D’une certaine manière, c’est un peu comme vouloir intégrer une pyramide de Ponzi (10) par le bas en espérant ne pas y rester, et en étant persuadé que le pire serait de rester à l’extérieur. À mesure que progressera la déprofessionnalisation de la haute administration (et la « mise en vente » des services de l’État), la concurrence s’intensifiera entre les non-professionnels, puisqu’ils ne manquent pas. En conséquence, l’élite dirigeante sera à l’avenir en mesure de coopter autant d’adhérents qu’elle le souhaite.

L’élite russe a, fondamentalement, « piraté » et privatisé l’un des pays les plus riches du monde. Elle est si reconnaissante pour ce privilège qu’elle pourrait tout faire pour que M. Poutine revienne au Kremlin en 2012 pour douze autres années calamiteuses. À cette date, les cohortes de jeunes progressistes sur lesquelles tant d’analystes occidentaux ont fondé leurs espoirs de changement auront grandi. Les plus médiocres feront partie du système. La plupart des meilleurs, cela ne fait aucun doute, ne vivront plus en Russie.

Cet article est paru dans la revue américaine The National Interest, au printemps 2011. Il a été traduit par Philippe Babo.

Ce qu’en disent les écrivains

Depuis l’époque des anciens humoristes soviétiques (ces créatures dérisoires qui donnent vie aux stéréotypes les plus vivaces), on s’imagine qu’un bureaucrate est un être rétrograde, mal coiffé, couvert de pellicules, laid et maladroit. Rien n’est plus éloigné de la vérité (1).

Le bureaucrate russe d’aujourd’hui, c’est un sourire éblouissant, un parfum raffiné, un corps sportif et alerte,
des lectures intellectuelles, le goût de l’art radical, le tennis et le polo, des Bugatti et des jets Bombardier. Pour le citoyen ordinaire, la contemplation de cet espace heureux où l’atmosphère est pure et les eaux cristallines est certes gâchée par la feuille de papier timbré, mais ce papier-là n’est que la partie esthétiquement la plus imparfaite de la bureaucratie, son anus nu aspirant (2).

On a l’habitude de penser que le système s’appuie sur la baïonnette. Mais la bureaucratie russe d’aujourd’hui repose moins sur les services spéciaux que sur le postmodernisme politique. De quoi s’agit-il, en quoi ce postmodernisme-là est-il différent de son cousin artistique du même nom ?

Imaginez-vous en simple citoyen, épuisé et écrasé par un impossible combat. Vous vous demandez qui met en branle les engrenages qui, jour après jour, embobinent vos tripes, et vous vous mettez à chercher la vérité – jusqu’au sommet, jusqu’au bureau où siège la sangsue en chef (3). Or, voici que vous entrez dans ce bureau, mais au lieu d’une sangsue, vous voyez un gars rayonnant, splendide qui prend sa guitare et entonne une chanson sur le thème « tout est pourri, on en a marre ». Et cette chanson vous coupe le souffle car vous n’avez jamais osé le formuler ainsi (4). Et il vous en chante une autre, tellement audacieuse que vous avez soudain la trouille de vous trouver dans la même pièce que ce type.

Et lorsque vous quittez son bureau, vous n’avez plus nulle part où aller, et surtout, ce n’est plus la peine d’aller où que ce soit. Car vous n’allez pas cogner cette intelligente tête fraternelle avec la massue de la colère populaire : elle sait cent fois mieux que vous à quel point tout est pourri et qu’on en a le ras-le-bol. Et même l’amertume est bien plus aiguë dans ce cœur que dans le vôtre.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Cela s’est passé graduellement.

Vers le milieu du XXe siècle, l’apparence permettait encore plus ou moins d’identifier la personne. Cheveux longs, jeans – tu es un enfant des fleurs, tu veux faire l’amour et non la guerre… Mais à la fin du XXe siècle, la bourgeoi­sie.com (et ensuite, la canaille boursière) a volé aux prolos l’esthétique de la révolte, et l’uniforme du combattant contre l’establishment commença à paraître sur les pages de publicité de journaux new-yorkais sous la devise « That’s how money looks now ». L’étape suivante, ce fut la confiscation non seulement de l’uniforme, mais aussi du vocabulaire, de l’idéologie et de l’énergie même de la contestation, car tout ce qui peut être décrit et imité se rapporte à la catégorie de la « forme », et n’importe quelle forme peut être volée et utilisée.

Et voilà que désormais, les chefs de la bureaucratie rayonnent de l’esprit de la liberté et de l’énergie de la contestation cent fois mieux que ne le fait aucun de nous, et même que nous tous réunis. La racine de cette substitution se trouve aujourd’hui à une telle profondeur que certains sont prêts à adopter l’islam radical dans l’espoir que la bureaucratie déguisée ne s’y faufilera pas pour voler et pour nuire. Quels naïfs ! Le bureaucrate s’est adapté au « communisme », il s’est adapté à la « liberté », et il fera de même non seulement pour l’« islam », mais pour n’importe quel culte martien – car l’usurpation du pouvoir ayant le vol pour objectif peut se produire sous n’importe quel habit et accompagné de n’importe quelle chanson.

L’histoire nous apprend que, même si la bureaucratie russe prérévolutionnaire est répugnante, la bureaucratie postrévolutionnaire le sera encore davantage. Simplement, elle restera tapie, jusqu’à un certain point, dans l’ombre de l’avant-garde artistique de la révolution à laquelle nous jouons tous joyeusement. Ensuite, lorsqu’on nettoiera les flaques de sang qu’elle aura laissées en se débarrassant des manifestations culturelles et des festivités, tout deviendra clair – mais il sera trop tard.

Texte traduit par Galia Ackerman.

Auteures sous pseudo

Ce qui rapproche Pauline Réage de George Sand ? Le pseudonyme. Sauf que le second est masculin. Signe des temps. S’il est rare qu’un écrivain prenne un nom de femme comme pseudonyme, l’inverse était fréquent, du moins au XIXe siècle. Dans un livre qui fait le portrait d’écrivains ayant changé de nom, l’Américaine Carmela Ciuraru évoque la complexité des explications fournies par Réage, Sand et d’autres. Elle commence avec Charlotte Brontë, qui éclaire non sans circonlocutions le choix fait par elle et ses sœurs. Elle a d’abord écrit : « Hostiles à l’égard de la publicité personnelle, nous avons caché nos noms sous ceux de Currer, Ellis et Acton Bell […]. Nous ne souhaitions pas nous déclarer femmes, parce que – sans soupçonner à l’époque que notre forme d’écriture et de pensée n’était pas ce que l’on appelle “féminine” – nous avions­ la vague impression qu’une auteure risquait de faire l’objet d’un préjugé. » Mais plus tard, elle écrivit ceci : « La principale raison de maintenir l’incognito était la peur que, sans cela, la force et le courage me manqueraient et que je cesserais de décrire la pure vérité. » Autrement dit, l’usage du pseudonyme servait, certes, à contourner l’obstacle des préjugés liés au sexe, mais aussi, comme pour beaucoup d’auteurs masculins, à faciliter la liberté de dire ce qu’on n’aurait pas osé formuler ouvertement, relève Jonathan Yardley­ dans le Washington Post. Cette double motivation se retrouve à des degrés divers chez George Eliot, plus près de nous Izak Dinesen (Karen Blixen) et, tout près de nous, Laura Albert, auteure d’un roman semi-autobiographique publié sous un nom d’homme, qui raconte l’histoire d’un pédophile prostitué.