Pop Latino

Portraitiste halluciné de l’Amérique latine, Marcos López, dont la Maison des arts de Créteil présente une rétro­spective jusqu’en décembre, adore l’excès et le kitsch. Ses photographies, composées avec autant de rigueur et de minutie que des tableaux de maître, sont représentatives du courant que l’on a appelé « pop latino », avec son univers contrasté, ses couleurs criardes, ses personnages aussi étranges qu’extravagants, ses mises en scène burlesques de l’histoire et du quotidien des pays latino-américains.

« Je suis l’arrière-petit-fils illégitime de Diego Rivera et d’Andy Warhol », a d’ailleurs déclaré le caustique photographe argentin dans un entretien au quotidien Clarín. Des fresques murales du peintre mexicain, López a en effet retenu la représentation didactique de l’histoire. De Warhol, il a hérité la prétention à élever la culture populaire au rang d’art. « López s’est souvent qualifié lui-même d’“Andy Warhol des pays sous-développés” », précise l’historienne de l’art Valeria González dans son essai introductif à l’ouvrage Marcos López, 1978-2010. « Dans ses images, la prolifération de marchandises et de symboles populaires, la prédominance des couleurs vives et saturées, l’échelle murale des tirages, qui rappelle celle des panneaux publicitaires, renvoient très clairement à l’esthétique du pop art américain », explique l’universitaire. Mais la référence à ce style est détournée pour nourrir un regard critique sur la situation culturelle et politique propre à l’Argentine et aux pays du sous-continent. López adopte le modèle américain pour le transgresser et subvertir son sens original. « Dans ses photographies, il ne reste rien de l’optimisme et du formalisme de l’art des années 1960 aux États-Unis. Les marqueurs du pop art sont traités avec une outrance qui les transforme en éléments d’une mascarade. »

Le kitsch caractéristique des images des années 1990 est porteur d’une critique sociale acerbe de l’Argentine de Carlos Menem (dont le visage apparaît sur certaines œuvres), sa politique libérale et son idéologie consumériste. Les accumulations d’objets, la théâtralité des gestes, la dissonance des couleurs : loin de célébrer l’entrée du pays dans l’ère de la consommation de masse, « les photos de López offrent aux yeux de tous le spectacle d’une culture périphérique qui vole en éclats, pulvérisée par le torrent homogénéisateur de la mondialisation », poursuit Valeria González.

 

L’extase d’un banquet

Chargée d’un humour corrosif, son œuvre se veut chronique sociale, même si López ne s’inscrit pas dans la tradition de la photographie « engagée ». « Ses images revendiquent une valeur de documents », analyse ainsi le critique d’art Alejandro Castellote dans sa préface à Marcos López, 1978-2010. « Des documents parodiques, mais des documents tout de même, dont nous retirons des informations d’ordre économique, culturel, politique, social. Une “chronique socio-poétique de l’Amérique latine”, selon les mots de Marcos López lui-même. »

À ce titre, Asado en Mendiolaza (Córdoba, Argentine, 2001) est considéré par beaucoup comme l’image la plus représentative de l’Argentine de la fin du XXe siècle. López y reprend La Cène peinte par Léonard de Vinci et associe l’image la plus célèbre du récit de la Passion du Christ au rituel populaire argentin du barbecue dominical entre amis. La référence est évidente, et le sens de l’original profondément subverti. « À la table du Christ, rappelle en effet Valeria González, personne ne mange. Le rassemblement des apôtres, vêtus de toges, tient plutôt d’une assemblée de philosophes et de sages méditant les idées et les sentiments que leur inspire la révélation divine. Dans l’Argentine en crise de 2001, où l’incertitude très concrète du lendemain l’emporte sur l’angoisse existentielle quant à notre destinée dans l’au-delà, les hommes se laissent aller à l’extase d’un banquet qui, pour des raisons bien plus terre à terre, pourrait bien lui aussi être le dernier. » La grave crise économique et sociale qui a frappé le pays en 2001 a d’ailleurs marqué un tournant dans l’œuvre de Marcos López, qui délaisse alors l’ironie du pop latino et sa charge explicitement critique pour renvoyer au contexte social sur un mode plus indirect. Les photos de l’après-2001 n’excluent pas une certaine empathie avec des personnages aux attitudes devenues hiératiques.

Pour Autopsia (Buenos Aires, Argentine, 2005), l’artiste a pris comme référence deux images célèbres, dont certains critiques d’art avaient déjà souligné la proximité, qu’il s’agisse du thème ou de la composition : La Leçon d’anatomie du docteur Tulp, peinte par Rembrandt en 1632, et la photographie prise par Freddy Alborta du cadavre du Che Guevara peu après son assassinat dans la jungle bolivienne le 9 octobre 1967. Toutes deux montrent un groupe d’hommes réunis autour d’une dépouille. « Dans les deux cas, le cadavre est celui d’un criminel exécuté, converti, post mortem, en objet de savoir et de pouvoir, relève Valeria González. La peinture de Rembrandt fait du corps un domaine légitime de recherche scientifique, indépendamment des interdits religieux. Le cliché d’Alborta est la preuve du triomphe des forces militaires contre-révolutionnaires. Conscient de sa valeur de témoignage, l’un des soldats pointe du doigt le cadavre du Che. » López imagine la scène comme une autopsie clandestine. Au centre de l’image, la victime rappelle la figure du guérillero : comme le Che, elle a les yeux ouverts, et, comme dans le cliché historique, un homme lui soulève la tête tandis qu’un autre montre du doigt l’orifice laissé par la balle. L’image fait prudemment allusion aux crimes d’État que l’Argentine a longtemps passé sous silence, jusqu’à l’abrogation des lois d’amnistie dans le pays, en 2005.

« Ce que je fais, finalement, par le truchement d’une mise en scène, c’est une image documentaire d’une certaine époque argentine, conclut Marcos López dans la postface à l’ouvrage qui lui est consacré. La mise en scène, c’est la même chose que le documentaire. Que dire de plus que ce que disent les photos ? Si ce n’est que, dans le regard du Bulgare dont je fais le portrait (El Búlgaro, Buenos Aires, Argentine, 2008), par exemple, tout ce que je veux dire est déjà dit. »

 

 

Stagiaires : les nouveaux prolétaires

Les caractéristiques les plus révélatrices d’une société passent souvent inaperçues. Aux États-Unis, par exemple, personne ne prête vraiment attention aux stagiaires. Pourtant, le fait que pas une minute ne s’écoule sans que soient effectuées des centaines de milliers de tâches peu ou pas rémunérées constitue à l’évidence une importante évolution de notre système économique. Elle en dit sans doute long sur la valeur que nous accordons au travail. Pour Ross Perlin, l’auteur de Intern Nation, l’essor de cette catégorie d’emploi relativement nouvelle, que personne (aussi bien côté républicain que démocrate) ne remet en cause, est un signe clair de l’affaiblissement du droit du travail.

La définition même du phénomène est très variable. Les stagiaires sont-ils des apprentis, des intérimaires, des domestiques ? Les employeurs profitent souvent de ce flou, et de l’absence de contrôle, pour leur confier n’importe quel travail : mettre le courrier sous pli, servir le café, répondre au téléphone ou aller chercher les vêtements du patron au pressing. Bien entendu, tous les stages ne sont pas dénués d’intérêt et certains sont même formateurs. Mais on peut dire sans risque de se tromper que de nombreux jeunes restent cantonnés à des tâches prosaïques et vaguement humiliantes qui assurent – malgré le mépris dont elles font l’objet – le bon fonctionnement du monde des cols blancs. Ces missions sont devenues, pour nombre de firmes, un moyen commode de réduire le coût du travail.

Le College Employment Research Institute estime que 75 % des étudiants effectuent au moins un séjour en entreprise avant de décrocher leur diplôme. Les petits boulots et jobs d’été qui émaillaient notre jeunesse – par ailleurs oisive – sont, comme les machines à écrire, des espèces en voie de disparition. De nos jours, les stagiaires sont partout : dans l’édition, le commerce, l’assurance, la finance, le conseil, le droit, l’ingénierie et l’industrie de la défense. Si la plupart des grands groupes semblent indemniser les jeunes, le nombre d’emplois non rémunérés dans l’économie explose. Un article du magazine Fortune avançait même récemment que le travail gratuit pourrait devenir une « nouvelle norme », une « tendance porteuse de la gestion des ressources humaines ». Un à deux millions d’Américains œuvrent chaque année comme stagiaires, estime Perlin après enquête, mais c’est à ses yeux une hypothèse basse. La plupart sont des étudiants ou de jeunes diplômés, et un grand nombre d’entre eux (la moitié peut-être) ne sont pas payés. Pis, beaucoup s’acquittent en fait des frais de scolarité pour avoir le privilège de travailler, en raison de cette idée fausse, commune aux universités et aux entreprises : l’octroi de crédits pour le diplôme invaliderait en somme les dispositions du Fair Labor Standards Act (FLSA), la loi de 1938 qui interdit le travail non rémunéré en dehors de certains cas bien précis. Les stages sont aujourd’hui obligatoires dans un nombre croissant de cursus. Cette exigence entretient une économie de la rareté autour des plus prestigieux programmes. Des postes très convoités, dans des institutions comme le magazine Vogue, ont été récemment vendus aux enchères pour des sommes allant jusqu’à 42 500 dollars. Perlin relève l’ironie de l’histoire : cette somme indécente a été réunie au bénéfice d’une organisation, le Robert F. Kennedy Center for Justice and Human Rights, qui œuvre pour un monde plus juste… La contradiction n’a apparemment dérangé personne.

 

Payer pour travailler

Jusque dans les années 1970, il n’était ni courant ni prestigieux de faire un stage. Comme le rappelle Perlin, le terme interne [dont découle intern, signifiant « stagiaire »] est apparu aux États-Unis dans les années 1860 pour désigner les médecins débutants chargés de tâches subalternes, telle la saignée. Dans les années 1880, l’école de médecine de l’université Johns-Hopkins a institué le terme resident pour qualifier un niveau de formation plus avancé, et cette distinction s’est ensuite généralisée. Mais, curieusement, en 1975, l’organisme qui délivre les agréments des écoles de médecine américaines a cessé d’employer le mot intern. Juste au moment, remarque Perlin, où cette forme apparemment bénigne d’escroquerie sur les salaires se répandait partout ailleurs.

Ce n’est certainement pas un hasard si les stages ont proliféré à mesure que déclinait la protection des travailleurs conquise de haute lutte au moment du New Deal. Les entreprises commencèrent d’avoir recours au système dans les années 1960. En 1967, une grande compagnie d’assurances mit sur pied un programme consistant pour ses jeunes recrues à démarcher des clients dans la rue en se faisant passer pour des « professionnels pleinement habilités ». D’autres grandes entreprises lui emboîtèrent le pas, d’une manière ou d’une autre, et, au fil des ans, des sociétés comme Deloitte Touche, ExxonMobil, Microsoft, Gap et Monsanto ont intégré les stages dans leurs stratégies de recrutement. Mais le système n’offre pas forcément une formation utile. Disney emploie ainsi jusqu’à 8 000 jeunes par an dans ses parcs d’attractions en Floride, en leur promettant un stage plein de « magie », « la chance d’acquérir des compétences réutilisables » et de se forger « un réseau professionnel ». Après des débuts modestes en 1980, avec 200 étudiants qui passèrent leur été à travailler au royaume de Disney, ce programme est devenu l’une des plus grandes usines à stages du monde. Mais le séjour n’offre guère plus qu’un emploi subalterne. Intégrés à « la troupe » [ainsi qu’on appelle là-bas les employés], la plupart de ces jeunes passent leurs journées à exécuter des tâches aussi passionnantes que la préparation des hamburgers, le parking des voitures, le ménage dans les toilettes et les chambres d’hôtel, et l’approvisionnement des boutiques de souvenirs. Ce système est surtout un moyen pour cette entreprise extrêmement rentable de maintenir ses coûts salariaux au plus bas en disposant d’une main-d’œuvre temporaire, fraîche et dispose, dont une part croissante vient de l’étranger et se voit remettre un visa à dessein. La situation de ces prétendus stagiaires tient plus de celle du saisonnier que de l’apprenti. Ils ne bénéficient ni de prestations sociales ni d’augmentations de salaires, sont logés dans des résidences étroitement surveillées par l’entreprise, et il leur arrive de recevoir des bulletins de paie débiteurs une fois le loyer et divers autres frais déduits de leurs maigres salaires. Ils peuvent être renvoyés à tout moment (ce qui, dans le cas des étrangers, entraîne leur expulsion du territoire). Malgré le caractère abusif et douteux de son programme, de nombreuses facs maintiennent leurs accords avec Disney et encouragent leurs étudiants – qui s’acquittent pendant ce temps de leurs frais de scolarité – à gagner leurs galons dans « l’endroit le plus merveilleux de la Terre ».

Autre royaume enchanté des stagiaires, Washington voit chaque année apparaître, comme par magie, 200 000 petites mains disposées à faire du secrétariat, rédiger des avant-projets de lois ou encore accorder de menues faveurs sexuelles à de hautes personnalités politiques. Comme le journalisme et l’édition – où presque tous les moins de 50 ans sont d’anciens stagiaires –, les institutions fédérales sont tributaires du travail gratuit de jeunes gens ambitieux. Ceux qui ont les moyens d’officier gracieusement sont parfois récompensés par un poste. Bien entendu, un grand nombre de stagiaires, sinon la majorité, décrochent ces postes non rémunérés (mais très convoités) par relations – à l’instar de Monica Lewinsky. Comment le Congrès, qui emploie tous les ans environ 6 000 étudiants non rémunérés, peut-il impunément bafouer la législation du travail ? Eh bien, il se trouve qu’une loi de 1995 a expressément dispensé ses stagiaires de la protection du FLSA. Mais aucune dérogation de ce type ne vaut pour le vaste secteur des ONG de Washington, où nul ne peut espérer faire carrière sans en passer par de longs stages non rémunérés. Ne sont invitées à y postuler que des personnes ayant les moyens de renoncer à une contrepartie financière. Comme l’explique à Perlin l’un de ses nombreux interlocuteurs, « le travail sans but lucratif est réservé aux riches ».

Un fort travers de classe affecte donc non seulement les instances de gouvernement, mais aussi une grande partie des organismes d’intérêt public, ou ce métier sur le déclin qu’est le journalisme. C’est cette logique de classe, profondément ancrée, qui inquiète le plus Perlin. Les stages non rémunérés agissent comme un filtre social qui garantit aux nantis dotés d’un bon réseau la surreprésentation de leurs enfants dans les institutions de l’élite culturelle. Ils ont pour effet de renforcer le biais déjà très fort de notre système politique en faveur des riches. Le modèle prévaut aussi dans les milieux de l’art, de l’édition, du cinéma, de la télévision, de la musique, et bien d’autres secteurs traditionnellement favorables aux droits sociaux. Même les professeurs d’écoles publiques, qui ne jouissent pourtant pas d’une rémunération et d’un statut social particulièrement élevés, travaillent de plus en plus comme « enseignants stagiaires » avant d’être titularisés.

Cela pose un problème fondamental, bien exposé par Perlin : proposer ses services gratuitement – ou être contraint de le faire – est un cas paradigmatique de pratique déloyale ; cela crée une compétition toxique, des travailleurs désespérés toujours plus nombreux se faisant concurrence en tirant les salaires vers le bas. Perlin reconnaît que des stages non rémunérés, et donc illégaux, peuvent déboucher sur des emplois rétribués. Mais là n’est pas la question. D’un point de vue économique, j’ai sans nul doute pris une décision rationnelle lorsque, il y a des années de cela, j’ai abandonné ma thèse sur Spinoza pour faire un stage non rémunéré dans un magazine. Il n’empêche qu’il vaudrait beaucoup mieux que le droit social soit appliqué et que les jeunes sans bourse universitaire ni autre moyen de subsistance puissent eux aussi bénéficier d’une formation efficace sur le tas. Le fait qu’un grand nombre d’individus aient personnellement tiré avantage d’un travail non rémunéré ne change rien au problème général de l’inégalité du système.

Malgré ce que laisse entendre son titre, les pathologies socioéconomiques diagnostiquées dans ce livre dépassent largement les frontières des États-Unis. Perlin évoque la tentative du gouvernement français de mettre en place, en 2006, un Contrat première embauche prévoyant une période de deux ans durant laquelle l’employeur aurait été autorisé à licencier un salarié de moins de 26 ans et sans motiver sa décision. D’importantes manifestations le poussèrent à faire marche arrière, puis la vaste population des stagiaires français a obtenu le droit d’être payée. Après les États-Unis et l’Europe, ce racket mondial s’est implanté en Asie et au Moyen-Orient ; des généraux pakistanais et des princes saoudiens envoient désormais leurs enfants faire des stages en Amérique pendant que les jeunes Américains partent étoffer leurs CV en Afrique et en Chine.

Les récits d’exploitation qu’offre le livre, tant aux États-Unis qu’à l’étranger, sont particulièrement déconcertants. L’exemple le plus extrême nous est fourni par la Chine. En 2010, pour s’assurer les faveurs du géant taïwanais de l’électronique Foxconn, le gouvernement de la province du Henan a ordonné à 100 000 étudiants en filière professionnelle de partir travailler comme « stagiaires » dans les usines de l’entreprise, dans le Guangdong. Une vague de suicides chez Foxconn avait semble-t-il engendré une pénurie de main-d’œuvre. Prévenus peu de temps à l’avance et dans l’impossibilité de refuser, les jeunes ont été expédiés à Shenzhen pour assembler pendant trois mois des smartphones, des tablettes de lecture et des consoles de jeu. Nulle part ailleurs le rapport entre stage et servitude n’est apparu aussi clairement.

 

La montée du « précariat »

Cela étant, de nombreux programmes bien conçus et performants font face à un grave problème aux États-Unis – sauf si l’entreprise est trop petite pour relever du FLSA. Car, même s’il se déroule au sein d’une organisation à but non lucratif, et même si les jeunes l’acceptent de plein gré, un stage qui n’est pas rémunéré au salaire minimum est généralement illégal. L’enquête de Perlin semble indiquer que la réticence des jeunes à porter plainte constitue le principal obstacle à la multiplication des procès. Si la loi n’est pas particulièrement ambiguë, elle a été appliquée de façon laxiste, essentiellement en raison d’un déficit chronique de moyens et d’effectifs alloués à l’organisme chargé des contrôles. Le ministère du Travail américain a cependant annoncé, en 2010, qu’il s’apprêtait à sévir. La presse a fait ses gros titres sur « la guerre d’Obama contre les stages », sans que l’on ait pour l’instant constaté de grand changement. Au-delà de cette incapacité à faire appliquer la loi, le problème de fond réside pour Perlin dans le caractère de plus en plus contingent de la main-d’œuvre à l’échelle mondiale. Au cours des dix dernières années, une coalition informelle de syndicalistes, de stagiaires chroniques, d’immigrés, de salariés licenciés, de saisonniers, d’artistes et autres catégories enfermées dans des dispositifs de travail temporaire, a commencé de faire émerger la précarité comme le problème social numéro un. Des mouvements tels que Génération précaire en France ou Precarias a la deriva en Espagne ont surgi partout en Europe, unis par un même refus de subir passivement la disparition d’emplois, de salaires et de conditions de travail convenables.

À mesure que le travail honnête perdait de sa valeur dans un système de plus en plus déconnecté de l’économie réelle, l’essentiel du prestige et de la richesse est allé aux membres de l’hyper élite managériale, qui accomplissent les tâches les moins utiles à la société. Le niveau des inégalités dépasse aujourd’hui les sommets atteints lors de la crise de 1929, et l’insécurité de l’emploi n’a jamais été aussi grande. Les stagiaires et leurs semblables ont remplacé les assistants, les réceptionnistes, les préposés au courrier et les secrétaires de direction, qui ont eux-mêmes rejoint les artistes, rédacteurs, maîtres auxiliaires, professeurs remplaçants, musiciens, immigrants, blogueurs et autres acteurs involontaires, subalternes et marginalisés d’une économie de la gratuité où le travail est réputé ne mériter aucune compensation financière, ou si peu. Pendant ce temps, nos prétendus représentants à Washington se liguent pour démanteler les derniers vestiges de l’État-providence, alors même que les spéculateurs et les gangsters du crédit bancaire continuent de bénéficier du renflouement, par les caisses de l’État, de leurs entreprises financières frauduleuses. Ce qui reste des classes moyenne et ouvrière assiégées a moins en commun avec cette opulente minorité qu’avec le « précariat » mondial, dans lequel elles risquent plus que jamais de sombrer.

 

Cet article est paru dans le numéro de l’été 2011 de BookForum. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Errare humanum est

De 1987 jusqu’à ma retraite en 2006, j’ai enseigné la médecine gériatrique à l’université de Manchester. Mais, depuis 1948 environ, autrement dit depuis le berceau, je n’ai jamais cessé d’occuper parallèlement le poste de professeur de généralisations infondées à l’université de Moi. Et je m’imagine mal quitter ces fonctions, qui m’apportent de grandes satisfactions, malgré la concurrence de mes milliards de collègues, pour la plupart tout aussi qualifiés pour ce titre. La principale compétence requise ? Être capable de boxer au-dessus de sa catégorie intellectuelle, en proférant des affirmations peu ou pas du tout fondées, tout en étant convaincu qu’elles sont – ou sont probablement – vraies, « puisque c’est mon avis ». Les dogmes répandus par un professeur de généralisations infondées englobent des pans entiers de cette toile infinie de rumeurs qu’on appelle le « vaste monde » ; pourtant, indifférent au décalage entre la dimension de l’univers et celle de l’esprit humain, je suis prêt à défendre bec et ongles certains de ces dogmes.

 

Verres déformants

Si quoi que ce soit peut me convaincre de quitter ce poste dont je me suis gratifié moi-même, pour prendre une retraite au moins partielle, c’est bien l’enquête d’une intelligence lumineuse que Kathryn Schulz a menée sur notre propension à l’erreur. Dans Being Wrong, elle ratisse large et creuse profond. Son étude « est faite d’histoires de gens qui foirent » et fait intervenir « des illusions, des magiciens, des humoristes, des histoires d’amour, des mésaventures en haute mer, des phénomènes neurologiques bizarres, des catastrophes médicales, des fiascos judiciaires, les conséquences possibles d’un mariage avec une prostituée, la déplorable incapacité du monde à prendre fin, et Alan Greenspan ». La propension à l’erreur est aussi inséparable de notre psychisme que la pomme d’amour de la fête foraine, soutient-elle. Ce n’est pas « la marque de l’esprit anarchique » mais « notre condition naturelle », car l’esprit n’est pas un miroir fidèle où viendrait se refléter la réalité intrinsèque des choses. Nous regardons le monde à travers des verres déformants.

Le plus important d’entre eux est notre corps. Nous connaissons tous les illusions d’optique, mirages et autres hallucinations qui rôdent aux frontières du sommeil, mais nous ignorons à quel point nous pouvons nous abuser à ce niveau très élémentaire. « Toutes les formes de connaissance, si importantes ou irréfutables qu’elles puissent paraître, sont susceptibles de nous trahir, dans certaines circonstances », écrit Schulz. Elle raconte ainsi le cas de Hannah, victime d’une attaque cérébrale. Quand son médecin lui demanda de décrire son visage, elle répondit qu’il avait les cheveux courts, était imberbe, légèrement bronzé et ne portait pas de lunettes. Hélas ! le praticien était dissimulé derrière un écran. Hannah était devenue aveugle, mais, inconsciente de sa cécité, elle affabulait. Elle souffrait du syndrome d’Anton, une forme d’anosognosie, ou déni de la maladie. Ce type d’état est emblématique de la condition humaine : « Être aveugle sans en avoir conscience est, métaphoriquement, notre situation à tous quand nous faisons erreur. » Plus nous sommes sûrs de nous, plus nous courons le risque de nous tromper, comme l’illustre de manière spectaculaire l’étude des « souvenirs flash » que nous gardons des événements surprenants et traumatiques. Nous savons tous exactement où nous étions et ce que nous faisions quand le président Kennedy fut assassiné ou quand nous avons appris la mort de Lady Di. Eh bien non, nous ne le savons pas ! Les études scrupuleuses menées par des psychologues comme Ulric Neisser ont montré que les récits successifs donnés par un individu de ces réminiscences n’ont que peu de rapport entre eux, même si les souvenirs restent tout aussi « présents ». Nous avons du mal à admettre que notre vécu de ces événements n’est pas « gravé » dans notre cerveau. Et il est facile d’inciter des individus parfaitement sains à affabuler, comme l’a prouvé l’expérience menée par deux psychologues. Ayant installé un stand dans un grand magasin du Michigan, ils demandaient aux badauds de comparer quatre variétés de collants, prétendument différentes, mais en réalité parfaitement identiques. Qu’à cela ne tienne ! Non seulement les clientes ont affirmé leur préférence pour l’une ou l’autre sorte de marchandise, mais elles ont aussi dûment expliqué leur choix.

Ce sont là erreurs bénignes. L’« erreurologie » de Schulz nous emmène cependant en des lieux bien plus ténébreux. Il n’y a pas si longtemps, Alan Greenspan était considéré comme « le plus grand banquier de l’histoire ». Mais son opposition à la régulation du marché des produits dérivés – au point de persuader le Congrès de voter une loi interdisant au directeur de la Commission américaine des opérations en Bourse d’intervenir – joua un rôle majeur dans l’avènement du krach qui fit s’évaporer 40 à 45 % de la richesse mondiale en à peine plus d’un an. De terrifiantes erreurs judiciaires, nées des certitudes inébranlables des juges, sont parfois impossibles à corriger, même quand surgissent de nouvelles preuves, tant certains jouent leur réputation sur le fait d’avoir raison. Voilà qui illustre la remarque de Nietzsche : « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. » Aux États-Unis, les erreurs médicales représentent chaque année l’équivalent de 121 crashs de Boeing 747. Et en croyant connaître la cause du sida, Thabo Mbeki a tué 300 000 de ses compatriotes (1). La présomption d’avoir raison de certains peut coûter très cher aux autres.

Dans bien des cas, nous reconnaissons volontiers nos erreurs et faisons en sorte d’éviter de les répéter. Mais nous sommes passionnément attachés à certaines croyances trompeuses. Comme le dit Schulz avec esprit, dès que l’on nous contredit (surtout si c’est notre mère), une conviction « peut passer en quelques millisecondes du statut de simple opinion à celui de parole d’évangile ». Et cela vaut aussi bien pour la recette du crumble que pour les origines de l’univers.

 

Pensée de groupe

Nous tirons fierté d’avoir raison, et le meilleur moyen d’être insupportable est en effet d’avoir bougrement raison sur tout. Se tromper est une source de malaise et de honte, surtout si notre interlocuteur en fait une question de vie ou de mort. L’offense subie peut nous changer en sophistes, pour qui la victoire compte davantage que la vérité. Cela exacerbe notre tendance à adopter l’« hypothèse maligne » : « Ceux qui ne partagent pas notre avis ne sont pas de simples ignorants, incapables d’appréhender la vérité ; ils lui tournent délibérément le dos. »
Nos convictions, remarque Schulz, « sont inséparables de notre identité », elle-même liée à notre communauté d’appartenance, qu’elle soit volontaire ou pas. Partager les opinions de ceux auxquels nous nous identifions peut être une contrainte irrésistible, notamment parce que tout désaccord a des allures de trahison. C’est flagrant non seulement dans les milieux religieux, où l’apostasie est punie de calomnie, d’excommunication ou de mort, mais c’est tout aussi clair quand on observe le genre de « pensée de groupe » qui s’empara de l’administration Kennedy lors du désastre de la baie des Cochons, de l’administration Johnson à propos du Vietnam ou de l’axe Bush-Blair voyant en Irak des armes de destruction massive qui n’y étaient pas.

L’investissement existentiel est particulièrement profond dans le cas des croyances concernant ceux que nous aimons. Découvrir que l’autre est plus complexe qu’il n’apparaissait dans le rêve partagé de l’idylle initiale – le simple fait qu’il ou elle ait ses propres opinions – nous rappelle douloureusement ce que nous apprend toute erreur : que, dans une certaine mesure, nous sommes seuls ; que nous avons du monde une vision qui ne peut être directement partagée ; que chaque être est plus ou moins « enfermé dans sa propre prison ». La rancœur que fait naître en nous la prise de conscience que l’être aimé peut avoir une perception différente de la réalité est une forme de « résistance au fait d’être laissés seuls avec trop peu de certitudes et tant d’émotions ». En tout cas, il n’y a rien de mieux que de tomber amoureux pour tirer « des conclusions rapides à partir de preuves insuffisantes ».

L’« erreurologie » s’annonce comme une science lugubre, énonçant des vérités désagréables, mais la brillante introduction de Schulz atténue beaucoup la douleur du message par le style agréable de sa présentation. Et malgré tout ce qui a précédé, Schulz conclut sur une note plutôt optimiste. Après tout, il existe bien des façons de limiter les dégâts causés par notre inéluctable penchant à l’erreur. Et s’il y a des gens qui continuent de défendre des convictions pourtant réfutées à l’aide de raisonnements de plus en plus extravagants, d’autres savent renoncer à leurs vieux credo, quel qu’en soit le prix, à l’instar de C.P. Ellis, l’un des héros improbables de Being Wrong : cet ex-membre du Ku Klux Klan (il dirigeait l’antenne de Durham, en Caroline du Nord) consacra la fin de sa vie à faire avancer la cause des Noirs.

Et, même si l’erreur en soi n’est pas une bonne chose, elle est liée à des éléments pour leur part positifs, comme notre intelligence et notre imagination. Sans la capacité inductive qui nous entraîne au-delà des informations fournies par la seule observation, nous serions incapables de nous repérer dans le monde ; nous ne connaîtrions pas les surprises et les attentes déçues qu’exploite la comédie ; nous n’aurions pas cette soif de savoir et de comprendre, fondée sur la conscience de nos limites cognitives, qui est à l’origine de l’art et de la théorisation qui sous-tend la science. C’est parce que nous vivons dans un monde de possibles que nous pouvons imaginer de nouvelles réalités et que nous parvenons à transformer le réel comme aucune autre créature ne le fait. Les erreurs « permettent non seulement notre évolution biologique, écrit Schulz, mais aussi notre évolution sociale, affective et intellectuelle ». Je ne suis donc peut-être pas encore obligé de demander au professeur de généralisations infondées de prendre sa retraite. Mais, un peu tard dans sa carrière, il est désormais à l’essai.

Being Wrong est peut-être l’un des livres les plus importants de ces dernières années. Il peut sembler paradoxal de vouloir voir clair dans notre tendance universelle et invétérée à nous tromper, mais Schulz y parvient magnifiquement. Cette étude, qui participe d’un dégrisement libérateur, pourrait porter un coup majeur à la stupidité du monde, y compris la mienne. Cela dit, à présent que j’ai lu le livre, je sais que je me trompe peut-être. J’espère que non.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 18 mars 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Bakouninisme psychiatrique

Un livre « interminable, délirant et épuisant »… Dans les colonnes de la Revista de Libros, l’historien des idées Luis Arranz Notario ne mâche pas ses mots à propos de la monumentale biographie qu’a consacrée François Dosse à Gilles Deleuze et Félix Guattari, duo emblématique de la pensée française des années 1960. Notario pointe le caractère apologétique de l’entreprise : le biographe n’adopte selon lui « aucune distance critique » à l’égard des deux penseurs, et va jusqu’à « employer à son tour le langage arbitraire et impénétrable » qui est leur marque de fabrique.

L’ouvrage insiste sur la rencontre de ces deux anticonformistes, Deleuze, déjà connu pour sa pratique très personnelle de l’histoire de la philosophie, et Guattari, brillant lacanien pressé d’en découdre avec le maître. Dans deux livres, L’Anti-Œdipe et Mille plateaux, ils proposent une alternative radicale à la psychiatrie traditionnelle, défendant une « approche “sociale” et non “individuelle” » des maladies mentales, dont ils situent la « cause déterminante » dans le « “contexte” social, disqualifié et “déconstruit” dans des termes révolutionnaires », résume Notario, qui qualifie cette théorie de « bakouninisme psychiatrique ».

En marge de cette collaboration, Guattari et Deleuze s’illustrèrent en apportant leur soutien à Toni Negri et à Klaus Croissant, mis en cause respectivement pour leurs liens avec les Brigades rouges et la Bande à Baader. Un soutien pour lequel Dosse se montre curieusement indulgent, soutenant que « le terrorisme constituait une réponse forcée à l’implacable répression déclenchée par les démocrates-chrétiens, avec la bénédiction du Parti communiste italien », écrit Notario.

Out of Zanzibar

Un petit bijou trouvé à Zanzibar : le récit  de la Princesse Salme, une des filles du sultan, femme hardie qui, en plein XIXe siècle, lève le pied avec son voisin, un commerçant allemand, qui l’a courtisée depuis sa terrasse. Enceinte des œuvres du représentant de commerce, la princesse s’enfuit du harem, se convertit au christianisme, rejoint son amant à  Hambourg, l’épouse et lui donne trois enfants ; puis l’aventureux mari meurt (écrasé par l’un des tous premiers tramways), et la princesse devenue veuve écrit ses mémoires pour l’édification, sur le tard, de ses enfants.

Depuis son exil allemand, Salme donne à voir une enfance paradisiaque dans un paradis de carte postale. Fille préférée du Sultan Sayyid, elle vivait dans un immense palais peuplé d’un millier de personnes : épouses, enfants, parents, esclaves, eunuques, serviteurs, membres du clergé, etc., sans compter les animaux, car dans les jardins du palais, et sur les plages qui le bordaient, couraient gazelles, autruches, et toutes sortes de volatiles et quadrupèdes comestibles. La petite princesse partageait les jeux, les farces, et les études minimales (Coran plus équitation) de ses innombrables frères, sœurs, neveux et nièces, l’abondante progéniture du Sultan qui avait une épouse (redoutable) et près d’une centaine de concubines, des esclaves de toutes provenances. La vie du palais n’était que réjouissances diurnes et nocturnes, rythmées par les cinq prières quotidiennes et les deux grands festivals annuels. Sous l’égide du despote bienveillant, très attaché à son intense vie de famille, ce Versailles tropical était dominé, comme l’autre, par les préséances, les toilettes, les intrigues (politiques et familiales exclusivement) et les soucis domestiques.

Un islam heureux

L’île de Zanzibar, à quelques encablures de la côte africaine, en face de la Tanzanie actuelle, fut longtemps un des endroits clés du globe, un territoire où les cultures arabe, africaine, asiatique, et même européenne avaient déjà fusionné. Zanzibar partage le sort prospère, financièrement et culturellement, de ces îles à toute petite portée d’un continent : Hong Kong, Singapour, Venise, Chio, et quelques autres. C’était la plate-forme commerciale pour toute une série d’exportations stratégiques : l’ivoire africain, les métaux précieux, les esclaves, et surtout les épices. Zanzibar était arabe : c’était même la maison mère du sultanat d’Oman, à laquelle la reliait le fiable circuit des vents de mousson, qui soufflait d’avril à octobre dans le sens aller, de novembre à mars dans le sens retour. À l’époque – c’est-à-dire avant le pétrole –, Oman était le conjoint pauvre du couple ; les choses se sont spectaculairement inversées depuis.

Le récit de la princesse donne à voir – ce n’est pas son moindre charme – un islam heureux, tolérant, plein d’humour et d’amour. Elle compare, les yeux mouillés de larmes, la douceur tropicale de son enfance princière aux frimas de son veuvage hambourgeois, la polygamie orientale aux adultères hypocrites qu’elle surprend autour d’elle, le bruyant harem à la solitude des épouses européennes délaissées, le mélange harmonieux des langues et des couleurs à l’obsession de la pureté génétique. Pour les enfants, le parallèle est encore plus dévastateur : au Nord, on les sous-traite à des nourrices indifférentes ou de cruels pensionnats ; au Sud, ils sont choyés par un vaste assortiment de mères et belles-mères qui ont presque leur âge, de sœurs et de demi-sœurs qui pourraient souvent être leurs grand-mères.  La princesse nostalgique pousse même le bouchon encore plus loin : elle compare avec faveur le sort des esclaves, qui parfois deviennent l’ami ou la compagne de leurs maîtres, font part de la vaste famille et qu’on soigne dans leurs vieux jours, à celui des gens de maison de la bourgeoisie, méprisés, et que l’on congédie sans merci.

Alors pourquoi donc la princesse ne s’en est-elle pas retournée vivre au soleil, dans ses riches plantations  et sa famille exponentielle ? Ha ! Parce qu’une de ses intrigues a mal tourné, et le nouveau Sultan, son frère, l’a proscrite, saisi ses biens, emprisonné ses esclaves. L’enchanteur Orient a aussi ses dangers.

Limonov : « Je suis le seul intellectuel en Russie »

À la fin du livre qu’il vous consacre, Emmanuel Carrère écrit : « Je pense que Poutine est un homme d’État de grande envergure et que sa popularité ne tient pas seulement à ce que les gens sont décervelés par les médias aux ordres ». Que pensez-vous de ce jugement ?

L’opinion de Carrère est celle d’un observateur extérieur. Je suis d’un autre avis. Poutine est arrivé au pouvoir en tant qu’héritier : il était le favori d’Eltsine. Avant 2000, il n’avait aucune expérience du travail politique ni des luttes intestines au sein d’un parti. Il ne s’était jamais présenté à des élections. Bref, ce n’était pas un homme politique. Il a appris sur le tas. Et il l’a appris à nos dépens. C’est la population russe qui a « payé » pour ses erreurs.
Sa popularité est évidente, mais simplement parce qu’il est le chef de l’État. En Russie, le président est presque Dieu. Mais l’État dont il est le chef, qui avait déjà été démoli par Eltsine, part en lambeaux. Il préside à la décomposition de l’ossature même de l’État russe. Il me rappelle un César insignifiant vers la fin de l’Empire romain.

Pourquoi, à en juger par les enquêtes d’opinion, la grande majorité des Russes est-elle favorable à Poutine ?

Il ne faut pas avoir confiance dans les sondages et autres enquêtes sur l’opinion publique en Russie. Chez nous, on truque aussi bien les sondages que les élections. Ceux qui les falsifient de façon routinière et calme sont probablement animés des meilleures intentions.

Les Russes sont-ils vraiment « décervelés par les médias aux ordres » ?

Les « Russes » forment une multitude de groupes différents, et non une mer monotone de têtes qui pensent toutes la même chose. Aujourd’hui, les riches ont peur de Poutine (à cause de l’affaire Khodorkovski), les pauvres s’en sont détournés (après la monétisation des avantages en nature en 2005), l’intelligentsia le hait car il a détruit la politique et réduit les libertés à un minimum. Il n’y a sans doute que les retraités qui l’approuvent : ils constituent sa base électorale.

Le FSB est-il au service de Poutine, ou est-ce Poutine qui est au service du FSB ?

Les officiers du FSB considèrent Poutine comme le Sauveur, car il a tiré leur corporation de l’humiliation et de l’impuissance. Il a nommé les représentants de l’organisation aux postes clés. La plupart des officiers du FSB l’adorent. Ils servent le Sauveur, lequel n’oublie pas de les gratifier de ses faveurs.

Diriez-vous que le régime politique russe actuel est : une démocratie autoritaire ? une monarchie démocratique ? une oligarchie mafieuse ? autre chose ?

Staline se maintenait au pouvoir grâce à la violence du NKVD. Poutine se maintient au pouvoir grâce au mensonge. C’est un empire du mensonge, un État policier qui fait du mimétisme pour se faire passer pour une soi-disant démocratie, une démocratie d’un type particulier, aux caractéristiques russes.

Les intellectuels jouent-ils un rôle quelconque en Russie aujourd’hui ?

Strictement parlant, je suis le seul qui puisse prétendre au titre d’« intellectuel » en Russie. Toute une strate de l’intelligentsia vit de l’exploitation de vieilles idées (comme, par exemple, le « communisme » ou le « libéralisme »), ça oui. Mais je ne vois pas d’intellectuels, c’est-à-dire de personnalités qui génèrent des idées nouvelles. Je ne vois que moi-même dans ce rôle. En France, on me connaît mal, on est en train de lire le bestseller (me dit-on) Limonov, qui me présente comme un aventurier hardi, à la biographie passionnante. Mais les Français ignorent que je suis aussi l’auteur de nombreux livres originaux, « Sanatorium disciplinaire » (1989), « Meurtre d’une sentinelle » (1992), « Une Autre Russie » (2003, non traduit), « Hérésies » (2008, non traduit). J’ai  exercé une influence sur deux générations de jeunes  en Russie. Des dizaines de milliers d’entre eux ont connu l’expérience du parti national-bolchevik que j’ai fondé (nom qui choque les Français, je sais).

Vous considérez-vous toujours comme un national-bolchevik ?

Je suis président du Comité Exécutif du parti « L’Autre Russie ». Le parti national-bolchevik a été interdit par la Cour de la ville de Moscou le 19 avril 2007. Pour en être membre, des citoyens sont arrêtés, jugés et jetés en prison.

Quelle est la principale source d’espoir pour la Russie ?

Il est réconfortant de voir que se poursuivent  les manifestations de résistance civile, comme les meetings de la « Stratégie-31 » à Moscou et à Saint-Pétersbourg, qu’organise mon parti. Mais surtout, on voit à l’œil nu que le pouvoir du Tandem Poutine-Medvedev n’a plus d’autorité. Il y a un indice qui ne trompe pas : parmi les gens cultivés, être du côté du pouvoir a cessé d’être à la mode. Pour paraître progressiste, il faut être opposé au régime.

Propos recueillis et traduits par Galia Ackerman.

L’ambassadeur et les nazis

Rien ne prédisposait William E. Dodd à occuper l’un des postes diplomatiques les plus exposés et délicats du XXe siècle. L’homme était un universitaire un peu falot, président du département d’histoire à l’université de Chicago, et il menait une vie paisible : il n’appréciait rien tant que de pouvoir siroter son verre de lait le soir avec une coupe de pêches au sirop et un bon livre. En 1933, Franklin Delano Roosevelt le nomme ambassadeur en Allemagne : Hitler vient à peine d’accéder à la chancellerie et les touristes américains se font molester dans les rues de Berlin… Cette nomination suscita un vif étonnement. Et « l’un des surnoms malveillants dont William E. Dodd se vit affublé par ses collègues diplomates fut “Telephone Book Dodd” [“le Dodd de l’annuaire”]. On feignait de croire que Roosevelt voulait en fait proposer le poste à un professeur de droit de Yale, Walter F. Dodd, et s’était trompé en cherchant son numéro dans l’annuaire », rapporte Janet Maslin dans le New York Times.

Dodd resta à Berlin jusqu’en 1937. Le romancier Erik Larson a fait de ce témoin privilégié du nazisme le héros de son dernier récit, In the Garden of Beasts, qui figure en bonne place sur la liste des bestsellers du New York Times depuis sa sortie en mai dernier. L’ambassadeur ne vint pas seul : il emmena avec lui sa fille, Martha, jeune femme de 25 ans, belle, intelligente et très libre, prête à se jeter dans les bras du premier Allemand venu… C’est sur son journal que s’est appuyé Larson pour nouer son intrigue et faire en sorte que « chaque aspect de l’existence des Dodd reflète les bouleversements du Berlin de l’époque », explique Janet Maslin. Ainsi, lorsqu’ils cherchent où se loger, les voilà agréablement surpris par l’abondance des bonnes affaires : « Ils ne se demandent pas pourquoi tant d’hôtels particuliers sont disponibles avec tous leurs meubles, et l’ambassadeur, plutôt économe de nature, est ravi de pouvoir louer pour une bouchée de pain la demeure d’une famille juive en exil. »

Au début, l’optimisme est de rigueur­ : quand l’Allemagne s’apprête à priver les Juifs de leur citoyenneté, Dodd estime qu’il faut laisser aux nazis « une chance d’appliquer leurs théories ». Larson fait en cela de l’ambassadeur le représentant d’une opinion américaine rétive à l’égard des réfugiés. Martha, de son côté, collectionne les amants avec un grand sens de l’éclectisme : le premier, Rudolf Diels, dirige la Gestapo. Lui succèdent l’écrivain américain Thomas Wolfe, un diplomate français, un as de l’aviation allemande et, enfin, Boris Vinogradov, espion russe pour l’amour duquel elle devient même agent des services soviétiques. Elle refuse en revanche de devenir la maîtresse de Hitler, plus à cause de sa mauvaise haleine que de sa politique, qui l’a séduite un certain temps.

Assez vite, cependant, pour le père comme pour la fille, l’aversion l’emporte. La Nuit des longs couteaux, au cours de laquelle sont perpétrés près d’une centaine d’assassinats politiques, les écœure. « Dodd se mue en Cassandre, tentant en vain de prévenir son pays de l’imminence de la catastrophe », remarque Dorothy Gallagher dans un autre article du New York Times. Après cinq ans à Berlin, il rentre malade et désabusé et s’éteint en 1940, quelques mois après avoir écrit à Roosevelt : « Maintenant, il est trop tard. »

20 faits & idées à glaner dans le numéro 27

• Nous vivons dans un monde de consommation postmoderne où la famille est sans doute le seul ancrage qui demeure.

• Les services secrets russes ont été autorisés à créer un fichier de citoyens considérés comme potentiellement dangereux.

• En Russie, la corruption est un puissant moyen d’intégration sociale.

• « La Douma (le Parlement russe) n’est pas un lieu approprié au débat politique. »

• Les enfants des hauts dirigeants russes actuels obtiendront à coup sûr un tiers des postes clés de l’administration et de l’économie d’ici dix à quinze ans.

• « Coucher avec Poutine ? Je suis pour. Avec plaisir. Le pouvoir, c’est très sexy. »

• Le magazine Fortune avance que le travail gratuit pourrait devenir une « nouvelle norme », une « tendance porteuse de la gestion des ressources humaines ».

• Professeur de généralisations infondées à l’université de Moi.

• « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. »

• L’« erreurologie » s’annonce comme une science lugubre.

• La totalité de notre univers observable n’est peut-être qu’une bulle infime.

• La guerre n’abolit pas les catégories morales, elle en déplace le champ d’application.

• L’énergie procurée par le café permet de mieux accomplir ses devoirs spirituels.

• Nous sommes devenus les instruments des instruments que nous créons.

• Le mariage est une cour perpétuelle.

• Le premier mot recensé dans une langue pour désigner la liberté est le sumérien amargi, qui signifie être libéré de sa dette.

• Le code des impôts américain compte 70 000 pages.

• La frontière entre la vie et la mort est bien plus poreuse qu’on ne croit.

• La science n’a pas vocation à conforter les idéologies, même scientifiques.

• Le serpent de la Bible, dans la Genèse, n’était pas un serpent.

 

Ô Jérusalem !

Contrairement à ce qu’on pourrait s’imaginer, Jérusalem ne fut que rarement capitale. Et quand elle eut ce rang, ce fut toujours au sein d’Etats minuscules. Elle a fait partie de la quasi-totalité des grands empires qui se sont disputé le pourtour méditerranéen depuis trois millénaires, mais jamais elle n’y fut autre chose qu’une ville de province endormie. Sa valeur militaire est à peu près nulle : très difficile à défendre, elle a souvent préféré se rendre à ses multiples assaillants. Aucune route commerciale d’importance ne la traverse. Comment a-t-elle pu devenir le lieu le plus disputé de l’histoire ? « C’est la seule ville a exister deux fois : sur terre et dans les cieux », remarque Barnaby Rogerson dans The Independent, en paraphrasant Simon Sebag Montefiore, dont l’ouvrage Jérusalem sort ce mois-ci en France. « Montefiore tente d’y expliquer pourquoi la ville la plus spirituelle du monde, sacrée pour le judaïsme, le christianisme et l’islam, a une telle histoire de violence, d’inhumanité et de dissensions », rapporte Munro Price dans le Telegraph. Il retrace le destin de Jérusalem depuis l’époque où elle n’était qu’un petit bourg cananéen jusqu’à 1967, date à laquelle Israël la récupère dans sa totalité.

Multiples destructions

Bestseller outre-Manche, l’ouvrage s’est attiré les louanges unanimes de la presse britannique. On y comprend que « ses multiples destructions ont eu autant d’importance dans son histoire que ses moments de gloire », juge Diarmaid MacCulloch dans la London Review of Books. Un monument incarne à lui seul une bonne part de ces vicissitudes : le temple. Édifié par Salomon, il fut saccagé une première fois par Nabuchodonosor. Reconstruit, il atteignit sous Hérode le Grand, au Ier siècle avant notre ère, un degré de splendeur inégalée mais de courte durée : en 70, Jérusalem révoltée est prise par Titus, qui ordonne sa destruction. Soixante ans plus tard, une énième insurrection juive scelle l’anéantissement de la ville et de son temple : l’empereur Hadrien le remplace par un temple païen consacré à Jupiter Capitolin et rebaptise le site Ælia Capitolina. Simon Sebag Montefiore est lui-même lié par son histoire familiale à Jérusalem. Son arrière-grand-oncle, le financier Moïse Montefiore eut, au XIXe siècle, « l’insigne honneur d’être le premier Juif depuis la destruction du temple à avoir le droit de visiter le Mont du Temple, même si, pour sauver les apparences, les autorités ottomanes le placèrent dans une chaise à porteurs, ce qui permit de ne pas enfreindre l’interdiction pour les Juifs d’en fouler le sol ».

Un âge d’or du film d’horreur

À la fin des années 1960, le film d’épouvante est à bout de souffle. Ses monstres poussiéreux, ses stars vieillissantes et ses histoires à dormir debout n’effraient plus grand monde. Jusqu’à ce que surgissent, en 1968, Rosemary’s Baby, de Roman Polanski, et La Nuit des morts-vivants, de George Romero. Plus crus et plus réalistes que leurs prédécesseurs, ces films ont, selon le critique Jason Zinoman, inauguré l’ère de la « nouvelle horreur » – un âge d’or marqué par des œuvres cultes comme L’Exorciste (1973), Massacre à la tronçonneuse (1974), Halloween (1978) ou Alien (1979). Leur point commun : « Une vision postmoderne du mal », résume le Washington Post : « Les réalisateurs de ces films refusèrent dans la plupart des cas d’expliquer pourquoi le monstre (réel ou surnaturel) veut absolument tuer tout le monde. Ils estimaient qu’ignorer ses mobiles était bien plus effrayant. » Pour Zinoman, le genre a commencé de décliner à partir des années 1980, en raison d’un recours excessif aux effets spéciaux. Une analyse que ne partage pas  entièrement Laura Miller, du site Salon, qui incrimine  davantage la platitude croissante des scénarios. Elle n’en salue pas moins avec enthousiasme ce livre mêlant efficacement « biographie, histoire  et critique ».