L’histoire comme un roman

« Une des grandes œuvres de la littérature universelle. » C’est ainsi que l’écrivain Eduardo Mendoza salue, dans la Revista de Libros, la réédition de l’Histoire de la Révolution française de Jules Michelet. Et pour cause : l’historien « se conforme aux canons narratifs du grand roman du XIXe » et « bon nombre des passages de son livre semblent sortir tout droit des œuvres de Stendhal, Balzac ou Victor Hugo », explique-t-il. Ce parti pris romanesque répond à sa conception de l’histoire comme « roman national », un « récit non seulement destiné à rapporter les événements d’hier, mais aussi à unifier la conscience collective autour d’un passé, d’un présent et d’un avenir commun à tous les citoyens », souligne l’écrivain. Une tradition qui n’a aujourd’hui plus guère d’héritiers.

États-Unis – La femme parisienne d’Hemingway

Dans Paris est une fête, Hemingway évoque avec nostalgie le souvenir d’Hadley Richardson, sa première épouse, avec laquelle il vécut dans la capitale française pendant cinq ans. Avec The Paris Wife, bestseller aux États-Unis, la romancière Paula McLain met en scène, à partir de lettres et d’éléments de biographie, la vie de la jeune femme. Elle en profite pour brosser le portrait peu flatteur d’un Hemingway obsédé par sa carrière, qui cantonnait son épouse aux seconds rôles et l’obligea même à cohabiter avec celle qui devait lui succéder, Pauline Pfeiffer. Au risque de transformer Hadley Richardson en un « personnage sans épaisseur », s’emporte Janet Maslin dans le New York Times

Un destin tchèque

Du minuscule village de Bohême où il est né au conseil d’administration de la prestigieuse marque anglaise Aston Martin, la vie de Harry Pollak a tout d’un roman. « Un conte de fées », commente même le site tchèque Sedmicka.cz, qui salue la parution des Mémoires de l’homme d’affaires. Émigré en France à 15 ans, peu avant l’invasion de son pays par les nazis, Pollak s’engage dans les forces tchécoslovaques en exil. Il rejoint bientôt l’Angleterre, puis participe au débarquement. De retour en Tchécoslovaquie, il a maille à partir avec le nouveau régime, qui se méfie de ce jeune Juif venu du front Ouest. Pollak décide alors de retourner à Londres, où il doit cette fois affronter la méfiance des employeurs qui voient en lui un dangereux « rouge »… Ironique, pour celui qui allait bientôt gravir les échelons d’une société d’investissements spécialisée dans le rachat d’entreprises en difficulté, et par là reprendre en main le constructeur automobile Aston Martin, en 1972. C’est donc grâce à lui, affirme Pollak, que la voiture de James Bond a été sauvée !

Le bonheur et l’argent (suite)

L’argent fait-il le bonheur, ou vice versa ? Le lien causal argent/bonheur est en effet discutable, et sa direction incertaine. Pour poursuivre l’analyse, on peut toujours se tourner vers les grands fabricants d’argent : industriels, investisseurs, ou financiers (surtout ceux-ci, de nos jours). Bien qu’en général peu loquaces, il y a malgré tout quelques exceptions parmi eux.

Ainsi John Train, un très fortuné gérant de fortune américain, polygraphe à ses heures, qui s’est longuement penché par dessus l’épaule de ses grands rivaux pour surprendre leurs secrets de fabrique, leurs manies, leurs motivations. Dans Money Masters of Our Time, il examine soigneusement une quinzaine de têtes d’affiche de la gestion financière : notamment John Templeton, le grand ancêtre des hedge funds, un Américain devenu Anglo-Bahaméen, qui a multiplié par 20 en vingt ans les fonds qui lui ont été confiés ;  le controversé Georges Soros, qui a bâti son immense fortune sur les décombres de plusieurs devises, notamment la livre sterling et le franc, dont il a précipité la déroute ; et surtout l’incontournable, inoxydable, et très prolixe Warren Buffet.

Guère portés sur la métaphysique

Que nous apprend cette plongée dans les troubles profondeurs de la haute finance ? Certainement pas comment répliquer les prouesses de ces nouveaux Midas, car leurs méthodes sont foncièrement différentes, et reposent sur des conceptions économiques, ou du moins boursières, à l’opposé parfois l’une de l’autre. Tout au plus peut-on noter que ces virtuoses semblent partager la conviction que le marché, loin d’être « efficient » ou « parfait », comme certains économistes avaient voulu le croire, n’est en fait que le miroir de la folie et de la confusion des hommes ; et que les plus malins des spéculateurs sont ceux qui parient, selon la fameuse analogie de Keynes, non pas sur la gagnante d’un concours de beauté, donc la plus mignonne des compétitrices, mais sur la probable favorite des parieurs.

En revanche, les héros de John Train ne sont guère portés sur la métaphysique, hormis Templeton, qui finance post mortem une curieuse fondation pour « l’exploration scientifique des questions spirituelles ». Ils sont d’ailleurs, selon John Train, « peu cultivés » (à l’exception de Soros). Mais ce sont tous des monomaniaques, absorbés à 120 % dans leur activité, comme Greespan qui lisait des statistiques jusque dans son bain. Et souvent frugaux : Buffett malgré ses milliards se loge, se nourrit, s’habille et se distrait toujours comme un plouc du Middle-West. L’argent les a-t-il rendus heureux ? Difficile à dire. Mais John Train livre un ou deux indices : d’abord, dit-il, « la richesse pourrit toutes les relations humaines ». Et quand aux enfants des Money Masters, « dans l’ensemble, leurs vies sont dénuées de but et moroses ». Donc l’argent serait peut-être plus amusant à fabriquer qu’à dépenser ou léguer.

Le pays qu’on ne fuit pas

Finaliste du prestigieux Booker Prize en 2010, ce roman du Sud-Africain Damon Galgut entraîne le lecteur dans trois voyages au côté d’un certain Damon, lui aussi sud-africain. Les titres des trois histoires qui composent In a Strange Room – « Le suiveur », « L’amoureux » et « Le gardien » – « représentent chacun un rôle que le narrateur se trouve incapable de remplir, une relation à un autre être humain qu’il ne parvient pas à nouer », explique un critique du New York Times. Damon marche jusqu’à l’épuisement sur les chemins du Lesotho, avec le beau et autoritaire Reiner. Il part au Zimbabwe, où il se greffe à un trio de touristes, et vit un nouvel amour éphémère. En Inde, il tente en vain de sortir une amie d’une grave dépression. « Damon va de pays en pays, “dans un état de profonde anxiété”, comme une fièvre s’autoalimentant », commente un autre article du Times. « De toutes les causes de sa manie voyageuse évoquées au fil de ce livre subtil et furieusement original, la plus fondamentale n’est jamais directement nommée : Damon fuit indéfiniment l’Afrique du Sud, ce pays qui habite en fin de compte sa psyché ravagée. »

Les aveugles de Nankin

L’écrivain chinois Bi Feiyu se décrit souvent comme un « romancier de la douleur ». Dans Les Aveugles, l’auteur brosse le portrait d’une confrérie de masseurs aveugles de Nankin, spécialisés dans les massages thérapeutiques relevant de la médecine traditionnelle. Une façon, pour lui, de poursuivre un combat qui lui est cher, rapporte le Dairy Times, « la défense de la dignité humaine ». « Car c’est avec un immense respect et une profonde compréhension qu’il s’est intéressé à cette communauté d’aveugles », note le quotidien, pour qui Bi Feiyu s’est fait le « peintre » de leurs cœurs, démontrant, s’il en était besoin, qu’« au-delà des apparences, ces êtres nous ressemblent. Valides ou handicapés, nous sommes tous dotés d’une même sensibilité ». 

Les arts contre Pinochet

Dans son dernier roman, l’auteur chilien à succès Antonio Skármeta évoque les mois qui ont précédé le référendum convoqué en 1988 par Pinochet après quinze ans de dictature. Lauréat du prix Planeta-Casa de América, « Les jours de l’arc-en-ciel » retrace cette embellie au cours de laquelle « le peuple s’est organisé pour dire NON à Pinochet », rapporte le quotidien chilien El mostrador. Mais ce n’est pas pour autant un récit politique des événements : « Le roman est avant tout une ode au pouvoir de l’imagination et au rôle qu’ont joué la musique et les arts dans la conquête pacifique de la liberté par les Chiliens », a déclaré l’auteur dans un entretien au quotidien mexicain El informador.

Oscar Wilde version brute

Lorsqu’en 1890 le Lippincott’s Monthly Magazine publia en feuilleton Le Portrait de Dorian Gray, seul roman qu’ait jamais écrit Oscar Wilde, l’accueil fut mitigé. Pour le London’s Daily Chronicle, c’était « le produit de la littérature lépreuse des décadents français – un livre empoisonné à l’atmosphère alourdie par les odeurs méphitiques de la putréfaction morale et spirituelle ». Une façon polie de dire que l’ouvrage était bien trop explicitement homosexuel. Wilde amenda son texte pour le publier sous forme de livre l’année suivante : certains éléments sexuels disparurent, des passages furent ajoutés. Qu’auraient pensé les critiques offusqués de la version parue initialement, s’ils avaient su qu’il s’agissait déjà d’un texte expurgé ?

Quand Wilde avait présenté la première mouture de son roman, son éditeur James Stoddart ne l’avait pas jugée publiable. Des modifications furent apportées. On trouva par exemple plus approprié que le peintre ami de Dorian lui exprime ainsi ses sentiments : « Dès que je vous ai rencontré, vous avez exercé une influence des plus extraordinaires sur moi. » L’auteur avait écrit au départ : « Je vous ai adoré avec une passion qui allait bien au-delà de l’amitié. On peut dire que je n’ai jamais aimé de femme. »

Cette version, la première de toutes, n’avait jamais été publiée jusqu’à présent. C’est désormais chose faite grâce à l’universitaire Nicholas Frankel, qui en propose une édition savante, « non censurée ». Un terme trompeur selon le Washington Post, car « il pourrait faire croire à un lecteur naïf qu’il a enfin affaire au roman complet, alors qu’il s’agit plutôt d’une version préliminaire de celui-ci, Wilde ayant fait beaucoup d’ajouts pour l’édition de 1891 ».

L’islam en noir et blanc

Bernard Lewis, universitaire nonagénaire, déchaîne les passions. Pour le Wall Street Journal, c’est « le plus important islamologue au monde ». Mais, pour l’intellectuel Edward Said, c’est « quelqu’un qui ne connaît rien au monde arabe »… On lui doit l’expression « choc des civilisations », popularisée ensuite par Samuel Huntington. Le Pouvoir et la Foi, son dernier ouvrage, est un recueil d’essais et de conférences de ces deux dernières décennies sur la question des rapports entre l’islam et l’État. À sa sortie aux États-Unis, le New York Times en livrait un compte rendu nuancé : « Lewis est un excellent auteur qui passe magistralement d’une époque à l’autre. Sa manière de lier anecdotes historiques amusantes et enjeux contemporains, ainsi que son talent pour résumer des idées complexes en de brillants aphorismes expliquent en grande partie l’attrait qu’il exerce sur les hommes politiques en quête de phrase choc. » La contrepartie d’un tel talent est une dangereuse tendance au « réductionnisme » et une rhétorique qui tourne parfois à vide. Comme lorsqu’il affirme à propos du Moyen-Orient : « Soit nous leur apportons la liberté, soit ils nous détruisent. » Ou quand il prétend discerner les « racines profondes » d’une tradition démocratique en Irak et en Iran. « Sans donner aucune preuve, bien sûr », ironise The Independent : « Comment le pourrait-il ? »

Russie – L’âme perdue de Prilepine

Le dernier roman de Zakhar Prilepine, jeune auteur aussi controversé que charismatique, farouche opposant au gouvernement et à la politique de Vladimir Poutine, a de faux airs de thriller. Son personnage principal enquête sur un laboratoire secret du Kremlin, où sont menées des expériences sur des enfants violents. Mais l’auteur délaisse rapidement le sujet des assassins précoces pour explorer l’âme tourmentée du protagoniste, « un homme écartelé et perdu », rapporte Vedomosti, en pleine crise existentielle. Malgré l’environnement lugubre et apocalyptique qui l’entoure, « l’enfer est dans l’âme du héros ».

Après San’kia (Actes Sud) et Le Péché (Éditions des Syrtes), « Le singe noir » s’inscrit dans la lignée de l’œuvre de Prilepine, sacré meilleur auteur russe de la décennie en mai dernier. Selon le journal en ligne Vzgliad, c’est un texte « psychologique, excessif, érotique, où les mots et les émotions l’emportent sur les idées ». Pour Dmitri Bykov, de la Novaïa Gazeta, « la prose de Prilepine est irrationnelle et provocante. Elle fait écho aux pressentiments les plus sombres du lecteur : le succès est garanti ! ». La suite lui a donné raison.