L’argent fait-il le bonheur, ou vice versa ? Le lien causal argent/bonheur est en effet discutable, et sa direction incertaine. Pour poursuivre l’analyse, on peut toujours se tourner vers les grands fabricants d’argent : industriels, investisseurs, ou financiers (surtout ceux-ci, de nos jours). Bien qu’en général peu loquaces, il y a malgré tout quelques exceptions parmi eux.
Ainsi John Train, un très fortuné gérant de fortune américain, polygraphe à ses heures, qui s’est longuement penché par dessus l’épaule de ses grands rivaux pour surprendre leurs secrets de fabrique, leurs manies, leurs motivations. Dans Money Masters of Our Time, il examine soigneusement une quinzaine de têtes d’affiche de la gestion financière : notamment John Templeton, le grand ancêtre des hedge funds, un Américain devenu Anglo-Bahaméen, qui a multiplié par 20 en vingt ans les fonds qui lui ont été confiés ; le controversé Georges Soros, qui a bâti son immense fortune sur les décombres de plusieurs devises, notamment la livre sterling et le franc, dont il a précipité la déroute ; et surtout l’incontournable, inoxydable, et très prolixe Warren Buffet.
Guère portés sur la métaphysique
Que nous apprend cette plongée dans les troubles profondeurs de la haute finance ? Certainement pas comment répliquer les prouesses de ces nouveaux Midas, car leurs méthodes sont foncièrement différentes, et reposent sur des conceptions économiques, ou du moins boursières, à l’opposé parfois l’une de l’autre. Tout au plus peut-on noter que ces virtuoses semblent partager la conviction que le marché, loin d’être « efficient » ou « parfait », comme certains économistes avaient voulu le croire, n’est en fait que le miroir de la folie et de la confusion des hommes ; et que les plus malins des spéculateurs sont ceux qui parient, selon la fameuse analogie de Keynes, non pas sur la gagnante d’un concours de beauté, donc la plus mignonne des compétitrices, mais sur la probable favorite des parieurs.
En revanche, les héros de John Train ne sont guère portés sur la métaphysique, hormis Templeton, qui finance post mortem une curieuse fondation pour « l’exploration scientifique des questions spirituelles ». Ils sont d’ailleurs, selon John Train, « peu cultivés » (à l’exception de Soros). Mais ce sont tous des monomaniaques, absorbés à 120 % dans leur activité, comme Greespan qui lisait des statistiques jusque dans son bain. Et souvent frugaux : Buffett malgré ses milliards se loge, se nourrit, s’habille et se distrait toujours comme un plouc du Middle-West. L’argent les a-t-il rendus heureux ? Difficile à dire. Mais John Train livre un ou deux indices : d’abord, dit-il, « la richesse pourrit toutes les relations humaines ». Et quand aux enfants des Money Masters, « dans l’ensemble, leurs vies sont dénuées de but et moroses ». Donc l’argent serait peut-être plus amusant à fabriquer qu’à dépenser ou léguer.