Nous sommes tous de sales égoïstes. Enfin, presque tous. Ou pas tout le temps. Les plus égoïstes d’entre nous se montrent parfois capables de bouffées d’altruisme. Et si cette attitude paraît en recul dans certaines sociétés, donc sujette aux variations culturelles, elle est toujours là, prête à se manifester. Un livre récent décrit ainsi ces « communautés extraordinaires qui se forment lors d’un désastre (1) ». Pour parodier la formule ironique de Descartes, il se pourrait que l’altruisme soit la chose du monde la mieux partagée (comme pour le bon sens, c’est affaire de statistique). Ce trait culturel aurait-il une base génétique ? En aucun cas, diront ceux dont le poil se hérisse devant l’idée d’une nature humaine enracinée, ne serait-ce qu’en partie, dans l’histoire de nos gènes. L’altruisme n’est-il pas une éminente manifestation de notre dignité, qui nous distingue de l’animal ? Pourtant, un trait universel présenté comme culturel, c’est toujours un peu troublant. Comment expliquer que, chez les jeunes enfants, les gestes altruistes apparaissent avant même la faculté de parler ? Si universel il y a, ne pourrait-il caractériser notre espèce, au sens biologique du terme, un peu comme le langage ?
Eh bien non ! Car les comportements altruistes ne sont pas le propre de l’homme. Comme l’illustrait un dossier consacré par Books aux « gènes du bien et du mal » (mai 2010), les éthologues constatent et étudient depuis longtemps de telles conduites chez divers animaux, y compris des espèces bien loin de nous, comme les chauves-souris, les écureuils et même les insectes. Les primatologues sont bien sûr aux premières loges de ces recherches. Marc Hauser, par exemple, pense que l’homme partage avec d’autres singes des éléments d’une faculté morale innée. Frans de Waal voit chez les grands singes des comportements susceptibles d’être interprétés comme des produits de la morale. Pour ces primatologues, la rationalité joue un faible rôle dans la décision d’un humain d’agir de manière altruiste. C’est le cerveau des émotions qui entre en jeu, mobilisant une grammaire morale dont les bases sont inconscientes. Leur collègue Sarah Hrdy pense pour sa part que nos comportements se rapprochent le plus de ceux d’espèces de petits singes pratiquant ce qu’elle appelle l’élevage coopératif : la mère laisse volontiers à d’autres adultes, même non apparentés, le soin de s’occuper des enfants.
Du point de vue de l’évolution des espèces, chère à Darwin, c’est là le point le plus intrigant. Normalement, la sélection naturelle favorise les individus qui se reproduisent le mieux. Ce sont les gènes de ces individus et ceux de leurs proches qui sont favorisés. L’altruisme entre parents est donc facile à comprendre. Mais comment expliquer la fréquence de comportements altruistes à l’égard d’individus avec lesquels vous n’avez aucun lien de parenté ?
La réponse a été apportée par un biologiste américain très beau et un peu fou. George Price s’est suicidé en 1975 (un geste habituellement considéré comme peu altruiste). Dans notre dossier intitulé « Les gènes du bien et du mal », son nom apparaissait, mais en passant. Car ses travaux restent méconnus. Nous évoquions davantage ceux de son célèbre aîné britannique, William Hamilton, qui a fourni la formule mathématique rendant compte de l’altruisme entre parents. Suscitant la stupeur et la joie de Hamilton, George Price a montré que l’on pouvait aussi rendre compte mathématiquement de l’intérêt évolutif de la fréquence de comportements altruistes pour un groupe ou une espèce, de la part d’individus non apparentés.
Analysant dans la New York Review of Books un livre consacré à Price, un spécialiste américain de l’évolution, H. Allen Orr, donne la substance de son équation. Celle-ci montre que si, dans un groupe donné, les sales égoïstes peuvent être favorisés par la sélection naturelle, l’existence dans ce groupe de pratiques coopératives élaborées favorise globalement ce groupe par rapport à d’autres groupes concurrents. Autrement dit, la sélection naturelle favorise, certes, les individus égoïstes (les humains le savent bien), mais aussi les familles qui pratiquent l’altruisme entre parents et les groupes qui pratiquent l’altruisme entre parents et non-parents. Ce serait l’une des recettes du succès de l’espèce humaine.
Olivier Postel-Vinay