Un surcroît d’intelligence

Vis-à-vis du Web, le monde se divise entre les enthousiastes, les apeurés et les relativistes – c’est-à-dire, pour reprendre les termes d’Adam Gopnik dans le New Yorker, « entre ceux qui prédisent que nous sommes à l’aube d’une nouvelle utopie, ceux qui pensent que nous serions mieux lotis si tout cela n’avait pas été inventé et ceux qui jugent que l’ère moderne n’a été qu’une suite d’avènements de ce type, où chaque nouvelle façon de présenter de l’information et de relier les gens a été accueillie avec excitation par les uns et accablement par les autres ». Même si ces attitudes prennent leurs racines dans la psychologie de chacun, elles s’appuient sur des arguments sophistiqués, et suscitent paradoxalement « une floraison de livres consacrés à la décadence du livre ».

Clay Shirky est sans doute le plus convaincant des « nouveaux évangélistes » du Web, selon James Harki, du Financial Times. Il part du constat que la consommation de télévision décline parmi les jeunes et en conclut que des milliards d’heures de loisirs improductifs vont être redéployées, générant un « surplus cognitif ». Regardez les chiffres, suggère Shirky : 200 milliards d’heures perdues chaque année devant la télé, aux États-Unis seulement – alors que l’ensemble de Wikipédia n’a demandé à ce jour que 100 millions d’heures de travail humain !

L’angélisme apparaît lorsqu’on considère l’usage que l’humanité fera, selon l’auteur, de ce temps libre : s’abandonner collectivement au « triathlon sacramentel des nouveaux médias : consommer, produire et partager de l’information », résume Tom Chatfield un brin ironique dans The Observer.

Le bonheur et l’argent

L’argent ne fait pas le bonheur : on le sait depuis longtemps, mais désormais c’est prouvé ! Une armée de chercheurs en psychologie – Daniel Kahneman, Alberto Alesina, Ruut Veenhoven, Richard Easterlin, entre autres – se sont efforcés de mener à bien le projet qu’avait formulé au XVIIIe siècle le philosophe anglais Jérémy Bentham : développer une « science du bonheur », un « Félicitic calculus ».

Pour résumer très sommairement leurs conclusions, on peut effectivement affirmer que le bonheur est bel et bien déconnecté de l’argent : le « niveau de perception du bonheur » des Américains n’a pas évolué depuis 50 ans, malgré la forte croissance économique. Parallèlement, la progression dans leur pays des inégalités ne semble pas les troubler non plus. Mais il y a quelques bémols d’importance : en dessous d’un certain seuil, l’augmentation de revenus est une condition sine qua non du bonheur ; et au-dessus d’un certain seuil de richesse, oui, l’augmentation de l’inégalité chagrine, comme s’il fallait avoir atteint un certain niveau d’aisance pour se préoccuper de sa situation relative dans l’échelle des revenus (1). Mais s’il existe tout de même une sorte de corrélation entre bonheur et argent, on n’est pas sûr du sens du lien de causalité : il est fort possible que ce soit le bonheur qui crée l’argent, et non l’inverse, puisque une des conditions principales du bonheur, disent les chercheurs, c’est le succès professionnel, lequel est normalement mieux rémunéré que l’échec ! Mais les chercheurs ont détecté bien d’autres composants du bonheur, beaucoup plus puissants : l’harmonie conjugale (mais oui), les relations sociales, la santé, une bonne approche de la vie et surtout, surtout, la prédisposition génétique au bonheur, qui pèserait pour au moins 50 % (ceci fait dire au psychologue David Lykken, « qu’essayer d’être plus heureux est aussi futile que d’essayer d’avoir une plus grande taille »).

« Bonheur National Brut »

Dans ces conditions, que pourrait donc faire l’État pour ses ouailles, s’interroge l’universitaire et juriste américain Derek Bok (2) ? À supposer d’ailleurs que ce soit bien son rôle, car les temps ont changé depuis que la constitution française de juin 1793 proclamait hardiment que « le but de la société est le bonheur commun, et le gouvernement doit y contribuer de son mieux ». Certains régimes éclairés – la monarchie du Bouthan, le Sarkozysme  dans ses premiers élans – en ont conclu, peut-être un peu vite, que, puisque l’argent  n’a pas tant d’impact que cela sur le bonheur, plutôt que de s’acharner sur une l’évanescente croissance du PNB, pourquoi ne pas tenter de promouvoir le BNB, le « Bonheur National Brut » ?

Pourquoi pas, en effet. Mais avec quels instruments ? On ne peut pas ici ne pas rappeler ici le mot fameux de Benjamin Constant : « Que l’Autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. » Mais Derek Bok démontre qu’en fait l’État a pas mal de cordes à son arc. D’abord, le degré de liberté qu’il veut bien allouer aux citoyens, car ceci est selon les chercheurs une des toute premières conditions du bonheur. Et aussi son action économique, car c’est quand même la croissance qui  procure les jobs, et sans job, pas de bonheur. Et puis l’État dispose encore d’autres leviers dont l’effet n’est pas négligeable : il peut s’efforcer d’améliorer les conditions de retraite, car cette période serait la plus heureuse de la vie ; il peut défendre la sécurité de l’emploi et la justice au travail ; il peut aussi tenter de soulager par une politique médicale appropriée des sources de souffrances reconnues, telles les douleurs chroniques, les maladies dépressives, ou le manque de sommeil ; il peut enfin encourager l’enseignement des Humanités, car la culture et la connaissance de soi seraient des ingrédients efficaces du bonheur. En revanche, réduire le temps de travail n’est pas forcément une bonne idée : les études montrent que les loisirs ainsi récupérés sont très largement reportés sur la télévision, laquelle n’a rien d’euphorisant.

Et la France, comment se situe-t-elle dans cette perspective ? Fort mal à vrai dire. D’abord, les Français se retrouvent tout en bas de l’échelle européenne de « satisfaction de la vie » (3), avec une spectaculaire stagnation depuis un quart de siècle. En plus, nous avons le triste record d’être, parmi les principaux pays industrialisés, celui où la confiance en l’État et la perception de son efficacité (mesurée selon 75 critères !) sont les plus basses (4). Ceci expliquerait-t-il cela ?

1. Richard Easterlin: « Feeding the Illusion of Happiness », SIR, 2005.

2. « The Politics of Happiness: What Governments Can Learn from the New Research on Well-Being », Princeton University Press, 2010.

3. « Comparative Study of Life Satisfaction in the European Union », Kaare Christensen, BMJ.

4. Banque Mondiale, « Policy Research Working Paper n° 4280 », 2007.

Quand le cerveau défie la machine – Une double illusion

Si vous recevez un message d’une inconnue et commencez à échanger avec elle, à partir de quel moment serez-vous certain que vous n’avez pas affaire à une machine ? Comme chaque année depuis vingt ans, le prix Lœbner, plus discret que le prix Nobel, récompensera le 19 octobre le logiciel « le plus humain », celui qui est capable de mieux tromper son monde, de se faire passer pour un humain auprès du plus grand nombre possible de juges*. Le premier article du présent dossier raconte les modalités de cette compétition, fondée sur une idée formulée par le grand logicien Alan Turing en 1950. Celui-ci écrivait : « Je pense qu’à la fin du siècle l’usage des mots et l’opinion commune des gens instruits auront tellement changé que l’on pourra parler de machines qui pensent sans crainte d’être contredit. » Turing était trop intelligent pour ne pas être conscient de l’impossibilité de fournir une définition unique de ce que c’est que « penser ». C’est pourquoi sa prédiction portait sur l’« opinion commune ». Il serait intéressant de faire aujourd’hui une enquête auprès desdits « gens instruits » pour voir ce qu’il en est. Il y a gros à parier que le bilan serait négatif : le bon sens impose (encore ?) de dénier à l’ordinateur la faculté de penser. Pourquoi ? Comment contester cette faculté à des machines dont la puissance de calcul est infiniment supérieure à celle du cerveau humain, qui sont capables de conduire un avion, de jouer le rôle d’animal de compagnie ou encore d’assurer en instantané des milliards de communications entre humains et non-humains ? Un élément de réponse est paradoxalement contenu dans la phrase de Turing : contrairement à l’homme, une machine n’a pas d’« opinion ». Il y a, semble-t-il, des limites au-delà desquelles la machine est impuissante. Notre dossier explore certaines de ces limites, en montrant d’abord en quoi le logiciel « le plus humain » reste loin de l’humain, puis en quoi le cerveau humain, tel que décrit par le dernier état de la science, paraît loin de la machine, de toute machine imaginable.

C’est la première illusion, celle de croire, comme le font de manière provocatrice certains gourous médiatiques et, de manière plus diffuse, nombre de spécialistes de l’intelligence artificielle, que nous nous approchons insensiblement du « moment où les machines seront devenues nettement supérieures aux humains ». Mais les philosophes mettent aussi en garde contre une autre illusion, complémentaire de la précédente. Elle émane, cette fois, du camp des biologistes. Elle consiste à croire que les progrès de la neurobiologie permettront bientôt de comprendre et d’expliquer en détail ce qui nous fait hommes : la conscience de soi, la créativité, la culture sous toutes ses formes. Pour des philosophes comme Colin McGinn ou John Searle, qui ont disséqué les travaux des neurobiologistes Ramachandran et Damasio, c’est tout à fait clair : pour passionnantes que ce soient ces recherches, le problème de la conscience reste entier et, pour l’heure, on ne voit pas comment il pourrait ne pas le rester.

 

Dans ce dossier :

La singularité Kurzweil

Le test de Turing sera remporté par un ordinateur en 2029, prédit Ray Kurzweil dans un entretien accordé au magazine Vice en 2009. À cette date, nous disposerons de tous les modèles permettant de simuler les diverses régions du cerveau. Les machines pourront donc développer tous les algorithmes utilisés par le cerveau humain. Les ordinateurs seront capables d’améliorer eux-mêmes leurs codes sources et leurs circuits intégrés. Vers 2030 ou 2040, des essaims de nanorobots s’assembleront eux-mêmes et ressembleront à des corps humains. En 2050, des robots nanoscopiques circuleront à toute vitesse dans nos vaisseaux sanguins, pénétrant dans notre cerveau, nous transformant en êtres mixtes, mi-biologiques mi-mécaniques. On s’approchera alors de la « Singularité », le moment où les machines seront devenues nettement supérieures aux humains. Une nouvelle ère de l’histoire du monde s’ouvrira.

Ancien du Massachusetts Institute of Technology, Ray Kurzweil a fait fortune en vendant des logiciels pour des clients aussi divers que les enfants des écoles, les aveugles et les investisseurs en Bourse. Il est devenu un apôtre de l’intelligence artificielle (IA), en publiant d’abord « L’âge des machines intelligentes » (1990) puis « L’âge des machines spirituelles » (1999). Ses prédictions technofuturistes lui ont valu une grande popularité, renforcée par sa foi dans la possibilité d’allonger la durée de la vie et même de viser à l’immortalité.

Kurzweil est la figure de proue d’un courant de pensée influent dans le monde anglo-saxon. L’idée d’une « singularité », sorte de point oméga dont nous approcherions à grands pas, a d’abord été formulée en 1993 par Vernor Vinge, professeur de mathématiques à l’université de San Diego. Autre pionnier : Hans Moravec, le fondateur d’un des plus importants laboratoires de robotique au monde, à l’université Carnegie Mellon. Dans Robot. Mere Machine to Transcendent Mind (« Robot. Simple machine pour transcender l’esprit »), paru en 1998 chez Oxford University Press, il prévoit que des machines auront « les facultés sensorielles et motrices des humains et une capacité de raisonnement supérieure. Elles pourront nous remplacer pour toutes les tâches essentielles et, en principe, gérer de mieux en mieux notre société sans nous ». Ces points de vue suscitent l’ironie de la majorité de la communauté scientifique. Professeur de sciences cognitives à l’université d’Indiana, Douglas Hofstadter, lui-même un héraut de l’intelligence artificielle, a organisé un colloque pour permettre à Kurzweil et Moravec de discuter de leurs idées. Selon lui, ils ont esquivé le débat. À ses yeux, leurs livres sont un « mélange très curieux d’idées solides et justes et d’idées folles. C’est un peu comme si vous preniez beaucoup de très bonne nourriture et que vous la mélangiez avec des excréments de chien ».

Télécharger notre esprit

Le biologiste Paul Zachary Myers (PZ Myers pour les intimes), professeur à l’université du Minnesota, estime pour sa part sur son blog Pharyngula que Kurzweil « ne sait rien de la manière dont fonctionne le cerveau humain ». Il se fonde sur l’idée que cet organe est codé par le génome, et qu’à partir du moment où celui-ci est déchiffré, il suffit d’écrire les millions de lignes de code correspondant à ce programme pour créer un robot de capacités comparables. C’est complètement faux, écrit Myers : le fonctionnement du cerveau n’est pas encodé dans le génome. Ce qui l’est, c’est une panoplie d’outils moléculaires qui permettent aux neurones de répondre aux interactions avec l’environnement. Le cerveau se constitue au cours du développement de l’individu, par le biais d’interactions de cellule à cellule, dont nous ne connaissons qu’une petite fraction. L’organe qui en résulte est « beaucoup, beaucoup plus que la somme des nucléotides qui codent les quelques milliers de protéines » nécessaires. « Et nous n’avons absolument aucun moyen de calculer en principe toutes les interactions et les fonctions d’une protéine donnée avec les dizaines de milliers d’autres protéines présentes dans un neurone donné. »

Dans un article titré « Je me suis marié à un ordinateur », le philosophe John Searle avait éreinté « L’âge des machines spirituelles », dont le sous-titre était : « Quand les ordinateurs dépasseront l’intelligence humaine ». D’ici quelques décennies, y annonçait Kurzweil, nous serons en mesure de télécharger notre esprit sur un ordinateur et notre identité deviendra purement du software. À la fin, « il n’y aura pas de différence claire entre les humains et les robots », nous assurerons notre immortalité en « rafraîchissant régulièrement notre programme ». Cerise sur le gâteau, « le sexe virtuel offrira des sensations de plaisir plus intenses que le sexe classique ». Kurzweil, analyse Searle, confond le fait de simuler un processus cognitif et le fait de le dupliquer.

Books

Le mystère du cerveau humain

Étudier le cerveau est-il un bon moyen de comprendre l’esprit ? La psychologie est-elle à l’anatomie du cerveau ce que la physiologie est à l’anatomie du corps ? La marche, la respiration, la digestion, la reproduction sont en effet étroitement liées à des organes distincts ; il serait mal avisé d’étudier ces fonctions indépendamment de l’anatomie. Pour comprendre la marche, il faut regarder ce que font les jambes. Pour comprendre la pensée, faut-il, de même, regarder les parties du cerveau impliquées ?

V. S. Ramachandran, directeur du Centre du cerveau et de la cognition de l’université de Californie, à San Diego, répond oui sans hésiter. Son travail consiste à scruter la morphologie du cerveau pour tenter de saisir les processus de l’esprit. Il reprend ainsi à son compte la formule de Freud « l’anatomie, c’est le destin », à ceci près qu’il a en tête la morphologie du cerveau, pas celle du reste du corps.

On perçoit d’emblée la difficulté de cette approche : la relation est loin d’être en l’espèce aussi claire que pour le corps. On ne peut se contenter d’observer ce qui fait quoi. Bien que dépourvu d’os et formé de tissus relativement homogènes, le cerveau a bien une anatomie. Mais comment se projette-t-elle dans les fonctions psychiques ? Existe-t-il des aires dédiées à des facultés mentales spécifiques ou bien le lien est-il plus diffus, de nature « holistique » ?

Le consensus actuel décrit une forte spécialisation de l’anatomie cérébrale – jusqu’à la perception fine de la couleur, de la forme, du mouvement –, mais aussi une marge de plasticité. La façon dont un neurologue comme Ramachandran explore le lien entre le morphologique et le psychologique consiste surtout à examiner des cas pathologiques : des patients ayant des lésions dues à une attaque, un traumatisme, une anomalie génétique, etc. Si la lésion d’une aire A entraîne la perte de la fonction F, alors A est (ou est probablement) la base anatomique de F. La méthode consiste à chercher à saisir le fonctionnement normal de l’esprit en examinant le cerveau anormal (1). Comme si nous nous efforcions de comprendre un système politique en analysant la corruption et l’incompétence – une façon de faire un peu oblique, peut-être, mais pas inconcevable. La méthode se juge au résultat.

Ramachandran aborde un nombre considérable de syndromes et de problématiques dans son livre. L’écriture est généralement limpide, pleine de charme ; le texte est dense, mais avec ce qu’il faut d’humour pour alléger les exposés théoriques. Chercheur inventif et infatigable, Ramachandran est une figure de premier plan dans sa discipline. Dans le genre, c’est le meilleur livre que j’ai lu, pour sa rigueur scientifique, son intérêt et sa clarté – même si certains passages seront jugés ardus par un non initié.

Il commence par le membre fantôme, la sensation qu’un membre amputé ou manquant reste attaché au corps. Sans égard pour la victime, il peut choisir de se mettre dans une position douloureuse. Le médecin touche le patient en différents endroits, déclenchant des réactions normales ; puis il touche son visage, éveille des sensations dans sa main fantôme, et peut retrouver la carte complète de ce membre absent sur le visage. Pourquoi ? Parce que, dans la strate du cortex appelée gyrus postcentral, les aires qui gèrent les influx nerveux en provenance de la main et du visage sont mitoyennes. Si celle-ci est amputée, une sorte d’activation croisée se produit et les signaux venus du visage envahissent l’aire destinée à cartographier la main.

L’illusion de Capgras

Où l’on voit un accident de l’anatomie se refléter dans une association de nature psychologique ; si l’aire de la main dans le cerveau avait été proche de celle du pied, chatouiller le pied aurait pu provoquer une démangeaison de la main fantôme. Chez un autre patient, l’amputation d’un pied lui fait ressentir dans son pied fantôme des sensations propres à son pénis – jusqu’à l’orgasme. Ramachandran a mis au point une méthode permettant aux patients de bouger leur bras fantôme paralysé. Un miroir donne la sensation de voir le membre absent en reflétant l’autre bras. Le cerveau croit que le bras est toujours là et permet au patient d’en reprendre le contrôle. Le miroir permet même parfois au patient d’amputer son membre fantôme, et de ne plus souffrir de l’illusion de le posséder.

Le chapitre sur la vue aborde des sujets comme la vision aveugle (2) ou l’illusion de Capgras, dans laquelle un ami ou un proche est perçu comme un imposteur. Dans la première pathologie, un patient apparemment aveugle peut avoir une perception visuelle exacte, preuve que l’information continue de parvenir quelque part dans le cerveau abîmé. Pour Ramachandran, cela montre que la vision dépend de deux trajets nerveux, qui fonctionnent indépendamment. Le « nouveau » (du point de vue de l’histoire de l’évolution) trajet, qui passe par les yeux, est détruit, et avec lui la conscience de voir, mais le « vieil » itinéraire est intact et transmet inconsciemment l’information. Le patient se considère aveugle, mais continue d’enregistrer des données optiques. L’anatomie de la vision comporte une surprenante dualité dont la plupart d’entre nous ne sommes jamais conscients.

Dans le rare syndrome de Capgras, la personne se convainc qu’un proche est un imposteur ; que sa propre mère, par exemple, est en réalité une jumelle qui a pris sa place. Le patient n’a pas de problème de vue, il perçoit parfaitement sa mère mais est persuadé que ce n’est pas elle. Ramachandran explique cette curiosité par l’absence de connexion nerveuse entre la partie du cerveau qui reconnaît les visages et les noyaux amygdaliens, qui traitent la réponse émotionnelle (3). Comme la personne perçue ne déclenche pas de réaction affective, elle ne peut être la vraie mère, et le cerveau fabrique l’idée que c’est un imposteur. L’explication du syndrome est donc anatomique et non psychologique.

Nous passons ensuite au phénomène de la synesthésie, dont Ramachandran apporte d’abord la preuve qu’il est bien réel. Dans cette pathologie, stimuler un type de perception en stimule un autre : un son, par exemple, ou même un nombre, fait apparaître une couleur. Il montre que les chiffres se regroupent en fonction de la couleur que chacun d’eux évoque. Comment expliquer le phénomène ? C’est à nouveau affaire de proximité anatomique. Un important centre de traitement des couleurs, V4, situé dans les lobes temporaux, jouxte une aire dédiée au traitement des nombres. La synesthésie naît donc d’un croisement inhabituel entre les neurones des deux aires. On peut même s’étonner que ce type de phénomène ne se produise pas plus souvent ici ou là dans le cerveau, car un potentiel électrique pourrait aisément passer d’une aire à une autre s’il n’existait quelque frein.

De manière plus spéculative, Ramachandran réfléchit au lien entre la synesthésie et créativité. Il conjecture que la métaphore est peut-être le fondement de la créativité. De fait, la synesthésie est fréquente chez les artistes. Nabokov se souvient qu’enfant il associait le chiffre 5 à la couleur rouge. Dans une phrase bien représentative de son style, Ramachandran écrit : « La meilleure façon de penser la synesthésie est d’y voir un exemple d’interactions transmodales subpathologiques pouvant être une signature ou un marqueur de la créativité. »

Cela le conduit à faire l’hypothèse que le mécanisme fondamental de la synesthésie pourrait exister chez les non-synesthètes, en raison de ce qu’il appelle l’« abstraction transmodale ». Si on présente à un groupe de personnes deux formes, l’une arrondie et l’autre avec des arêtes, et si on leur demande laquelle s’appelle « bouba » et laquelle « kiki », la majorité donne le nom « bouba » à la forme arrondie et le nom « kiki » à la figure comportant des arêtes. Comme si une relation abstraite unissait ce qu’on voit à ce qu’on entend. Ramachandran suggère que c’est dû au mouvement de la langue, qui s’arrondit pour faire « bouba ». Cet « effet bouba-kiki » contribue, pense-t-il, à expliquer l’évolution du langage, des métaphores et de la pensée abstraite.

Dans un chapitre hardiment intitulé « Les neurones qui ont modelé la civilisation », il attribue une remarquable puissance créatrice aux fameux « neurones miroirs » : découverts dans les années 1990, ils génèrent le mécanisme de l’imitation, en raison de leur faculté d’être excités par l’effet de la sympathie et donc d’affecter la conscience, quand on voit quelqu’un faire quelque chose. Certains sont stimulés aussi bien quand on observe une action chez autrui et quand on effectue soi-même cette action. Ce phénomène est censé montrer que le cerveau produit automatiquement une représentation du « point de vue » de l’autre : par le biais des neurones miroirs, il engendre une simulation interne de l’action projetée par l’autre (4).

Constatant que notre espèce est particulièrement douée pour l’imitation, Ramachandran suggère que les neurones miroirs nous permettent d’absorber la culture des générations précédentes : « La culture est faite de gigantesques assemblages de savoir-faire et de connaissances complexes qui sont transmis d’un individu à l’autre par deux principaux moyens, le langage et l’imitation. Nous ne serions rien sans notre savante faculté d’imiter autrui. » Les neurones miroirs agissent comme les mouvements de sympathie qui se produisent quand on voit quelqu’un effectuer une tâche difficile – ainsi le bras se balance légèrement quand on voit un joueur frapper la balle avec une batte. Pour Ramachandran, cette activité neuronale spécifique est la clé pour comprendre le progrès de la culture. En rendant possible la prononciation de sons par imitation, les neurones miroirs ont permis l’évolution du langage. Selon lui, nous avons besoin de mécanismes inhibiteurs pour garder le contrôle de nos neurones miroirs, faute de quoi nous serions en danger de faire tout ce que nous voyons faire et de perdre tout sens de notre identité. De fait, l’hyperactivité de nos neurones miroirs fait que nous sommes sans cesse, à un niveau inconscient, en train de nous approprier l’identité d’autrui. Ramachandran voit un lien entre l’effet bouba-kiki et les neurones miroirs, car les deux impliquent l’exploitation d’une cartographie abstraite – en croisant les modalités sensorielles dans le premier cas, en passant de la perception à l’activité motrice dans le second.

Les origines du langage

Ramachandran voit dans l’autisme une défaillance du système des neurones miroirs : la difficulté à jouer, à converser et l’absence d’empathie caractéristiques de cette maladie viennent, soutient-il, d’une déficience cérébrale dans la réaction à autrui. L’enfant autiste ne peut pas adopter le point de vue de l’autre, il ne parvient pas à bien faire la distinction entre soi et l’autre, précisément ce que les neurones miroirs rendent possible. Ramachandran voit une confirmation de sa théorie dans l’absence d’« inhibition des ondes mu (5) ». Chez les personnes normales, les ondes cérébrales dites « mu » sont inhibées chaque fois que la personne fait un mouvement volontaire ou observe une autre personne faire le même mouvement. Chez les autistes, l’inhibition se produit seulement lors du geste volontaire, pas quand le malade observe quelqu’un d’autre. La signature cérébrale de l’empathie est donc absente chez l’autiste. La pathologie résulte donc d’un dysfonctionnement anatomiquement identifiable – des neurones miroirs inactifs.

Ramachandran fait aussi l’hypothèse que les particularités affectives des autistes pourraient être causées par une perturbation du lien entre les cortex sensoriels, d’une part, et les noyaux amygdaliens et le système limbique, impliqués dans les émotions, d’autre part. Les voies neuronales entre les deux seraient bloquées ou modifiées, déréglant le schéma habituel de réactivité émotionnelle aux stimuli. Des stimuli que l’œil humain juge d’ordinaire sans intérêt se chargeraient d’affectivité. Là encore, l’anatomie est reine, pas la psychologie (et l’autisme n’a rien à voir avec le comportement des parents ou un conflit freudien).

Que nous dit la structure du cerveau à propos du langage ? Ramachandran évoque l’aire de Broca, responsable de la syntaxe, celle de Wernicke, responsable de la sémantique, différents types d’aphasie, la question de savoir si nous sommes la seule espèce dotée d’un langage, l’opposition entre nature et culture et la relation entre langage et pensée. Après quoi il se penche sur l’épineux problème des origines : comment le langage a-t-il évolué ? Il a la réponse, pour le moins osée : c’est bouba-kiki ! Pour comprendre comment un lexique a pu surgir du néant, l’abstraction transmodale est la clé. L’expérience bouba-kiki « montre clairement qu’il existe une correspondance intrinsèque, non arbitraire, entre la forme visuelle d’un objet et le son (ou du moins le type de son) qui peut lui servir de “partenaire”. Ce biais préexistant peut être tout à fait réel. Il a pu être très modeste au début, mais cela a suffi pour permettre au processus de s’enclencher ».

Selon ce point de vue, les premiers mots se sont fondés sur une similitude abstraite entre un objet visuellement perçu et un son produit intentionnellement – nous nommons les choses à l’aide de sons qui ressemblent à ce qu’ils désignent, abstraitement parlant. Ramachandran introduit le terme « synkinésie » pour désigner des ressemblances théoriques entre différents types de mouvement : couper avec des ciseaux et fermer les mâchoires, par exemple. L’idée est que la parole exploite des similitudes non seulement entre sons et objets mais aussi entre des mouvements de la bouche et d’autres mouvements du corps. Le geste de la main signifiant « viens ici », la paume vers le ciel et les doigts incurvés vers soi, serait lié aux mouvements de la langue au moment où le mot « ici » est prononcé. Telle serait l’origine du vocabulaire.

Ramachandran suggère de rechercher l’origine de la syntaxe dans l’usage des outils, en particulier dans « la technique du sous-assemblage qui sert à leur fabrication », par exemple fixer une tête de hache à un manche en bois. Cette structure physique composite est comparée à la composition syntaxique d’une phrase. Ainsi, l’usage des outils, bouba-kiki, la synkinésie et la pensée, tout cela se combine pour rendre le langage possible – sans oublier les neurones miroirs, omniprésents. Tout comme l’audition fine est née du masticage dans la structure de la mâchoire reptilienne, des os sélectionnés par l’évolution pour mordre ayant été récupérés par l’oreille (les
évolutionnistes parlent d’« exaption »), le langage humain est né de structures et de facultés prélinguistiques, il
s’est construit sur des traits sélectionnés par l’évolution pour d’autres raisons. Le saut vers le langage n’a donc pas été abrupt, il est le résultat d’une longue médiation.

Non content d’expliquer l’origine du langage, Ramachandran s’attaque à l’évolution du sens esthétique (6). Il aspire à une science de l’art. Énonçant neuf « universaux artistiques », il avance ce qu’il admet être une conception « réductionniste » du phénomène, cherchant à établir les lois cérébrales de la réaction esthétique. Le paon, l’abeille ou l’oiseau jardinier est doté d’une réaction esthétique rudimentaire, et nous ne sommes pas si différents, suggère-t-il. Nous aimons reconnaître une forme dans le désordre, des associations de couleurs, par exemple, et sommes sensibles aux représentations exagérées de la réalité, comme les caricatures ou les images non réalistes des artistes, comme la Vénus paléolithique de Willendorf (7). Ces penchants résultent de notre lointain passé dans les arbres : il nous fallait distinguer les lions à travers les feuilles. Notre goût pour l’art abstrait se compare à l’attirance des mouettes pour tout ce qui présente un gros point rouge, due au fait que toute maman mouette en a un sur le bec. « Je suggère que c’est exactement ce que font les amateurs d’art quand ils regardent ou achètent une œuvre abstraite : ils se comportent comme les bébés mouettes. »

À travers cette réflexion allègrement réductrice, Ramachandran ne distingue pas entre le caractère excitant d’un stimulus et sa valeur proprement esthétique ; il considère comme équivalents le pouvoir émotionnel et la qualité esthétique, du moins à un niveau primitif. « Il pourrait s’avérer que ces distinctions ne soient pas aussi étanches qu’elles le paraissent ; qui nierait qu’éros est vital dans l’art ? Ou que l’esprit créateur d’un artiste tire souvent son inspiration d’une muse ? » En d’autres termes, il ne voit pas de différence notoire entre la qualité esthétique d’une œuvre et sa capacité à capter l’attention – tout est affaire de gros points rouges et de fesses généreuses (il évoque les sculptures de la déesse indienne Parvati). Les distinctions entre un Titien et un Picasso sont hors champ.

« Syndrome du téléphone »

Il termine sur un chapitre encore plus spéculatif sur le cerveau et la conscience de soi. Il nous informe de maux étranges, comme le « syndrome du téléphone », dans lequel un homme ne peut reconnaître son père qu’en lui parlant au téléphone. Dans le « syndrome de Cotard », la personne croit qu’elle est morte. Ramachandran nous parle d’individus obsessionnels qui veulent se faire amputer un membre valide (c’est l’« apotemnophilie »). Dans le « syndrome de Fregoli », les autres paraissent n’être qu’une seule et même personne. Dans le « syndrome de la main étrangère », votre propre membre agit contre votre volonté. Ces curiosités sont censées mettre en lumière l’unité du moi, la conscience de soi et même la conscience elle-même. Ramachandran affirme que le syndrome de la main étrangère « met en évidence le rôle important du cortex cingulaire antérieur dans le libre exercice de la volonté ; un problème philosophique se voit transformé en un problème neurologique ». Le cortex cingulaire antérieur, observe-t-il, est un anneau de tissu cortical en forme de C qui « s’allume » dans de nombreuses – presque trop nombreuses – études sur le fonctionnement du cerveau.

Que tirer de tout cela ? Ces cas bizarres sont fascinants et nous apprenons beaucoup sur la complexité de la machinerie neuronale qui sous-tend notre quotidien. Il me paraît aussi parfaitement légitime de formuler des hypothèses hardies, même si elles paraissent tirées par les cheveux. Comme le remarque souvent Ramachandran, la science se nourrit de conjectures risquées. Mais, par moments, l’impression d’exubérance théorique domine et le réductionnisme neuronal à tous crins devient fracassant. C’est le cas à mesure que croît l’ambition du livre. Ramachandran tempère souvent ses affirmations les plus extrêmes en assurant ne nous raconter qu’une partie de l’histoire, mais il se laisse clairement emporter, ici ou là, par son enthousiasme neuronal.

Par exemple, les neurones miroirs sont une découverte intéressante, mais suffisent-ils à expliquer l’empathie et l’imitation (8) ? C’est bien improbable. Un imitateur professionnel a-t-il plus de neurones miroirs – ou de plus actifs – que vous et moi ? Que faire de la faculté d’analyser l’action d’un autre, et pas seulement de la copier ? D’où vient la souplesse dans la profondeur de l’imitation ? Par ailleurs, le phénomène peut prendre des formes bien différentes, avec divers degrés de sophistication. On ne saurait comparer un mime expérimenté et le bébé qui tire la langue pour singer sa mère.

La discussion sur l’art semble relever d’un tout autre sujet : qu’est-ce qui éveille l’attention humaine ? Quelle est la place de l’abstraction dans l’histoire de la peinture ? C’est tout de même plus qu’une affaire de mouettes et de points rouges. Dans le cas du langage, on voit mal comment l’effet bouba-kiki pourrait expliquer des mots qui n’ont rien en commun avec ce qu’ils désignent – ce qui est vrai de la grande majorité d’entre eux. Et comment l’activité des neurones peut-elle rendre compte de l’expérience consciente ? [Lire encadré]

Ramachandran ne voit aucune limite au réductionnisme neuronal, mais il glisse sur un immense sujet : la relation entre le corps et l’esprit. Il suggère qu’en identifiant la partie du cerveau impliquée dans la décision volontaire, nous transformons un problème philosophique en un problème neurologique. Mais cette thèse ne peut être formulée que par quelqu’un qui ignore le problème philosophique dont il s’agit : pour aller vite, celui de savoir si le déterminisme exclut conceptuellement la liberté de la volonté. II est impossible de répondre à une telle question en étudiant telle ou telle lésion du cerveau. Apprendre des choses sur les zones impliquées dans la volonté ne nous dit pas comment analyser le concept de liberté ni s’il est possible d’être libre dans un monde déterministe. Ce sont là des problèmes conceptuels, pas des questions sur la forme de la machinerie neuronale qui sous-tend le choix.

Une autre thématique présente dans le livre me paraît trop légèrement traitée. Le sous-titre est « Un neuroscientifique à la recherche de ce qui nous rend humains ». Ramachandran se demande avec insistance ce qui fait de l’homme un être « unique », « spécial ». Mais la question est confuse. Si le mot « humain » désigne seulement l’espèce biologique à laquelle nous appartenons, la réponse est dans notre ADN – de la même façon que l’ADN du tigre fait le tigre. L’identité de l’espèce est affaire de génétique. Si nous nous demandons ce qui fait le caractère unique de l’homme, le problème aussi est mal posé. Chaque espèce est unique. Le tigre est aussi uniquement tigre que l’humain est humain.

Ramachandran se rapproche de la question qu’il a en tête quand il parle de notre caractère « merveilleusement unique ». Là, il demande ce qui nous rend supérieurs aux autres espèces. Cela suscite chez moi trois commentaires. D’abord, il se risque à un anthropocentrisme pernicieux : d’autres espèces ne nous sont-elles pas supérieures à certains égards (la vitesse, l’agilité, le soin aux petits, la fidélité, le pacifisme, la beauté) ? Que nos talents de mathématiciens nous soient propres ne confère pas à ce trait une valeur transcendante. Il nous faudrait lire un plaidoyer justifiant le fait que ce qui nous est propre a de ce fait même une valeur unique. À la fin, la notion de supériorité d’une espèce a-t-elle un sens ?

Ensuite, Ramachandran nous sert une vision embellie de l’espèce humaine. Notre face sombre n’entre pas dans ses calculs. Que dire de notre capacité à être violents, dominateurs, conformistes (encore ces neurones miroirs !), trompeurs, maladroits, dépressifs, cruels, etc. ? Quel est le fondement neuronal de ces caractéristiques ? À moins qu’ils n’échappent de quelque manière à notre câblage cérébral ? Le cerveau humain n’est-il pas aussi un cerveau inférieur ?

Enfin, tout ce discours sur le merveilleux et le supérieur n’a rien de scientifique. C’est un discours normatif, qui ne se prête pas à une vérification scientifique. Quand il demande ce qui fait de nous un être spécial, Ramachandran ne procède pas là en scientifique. Il formule des jugements de valeur sur lesquels son expertise est sans incidence. Pourquoi pas ? Mais, alors, il lui faudrait le reconnaître et défendre sa position. Pourquoi la neurologie fascine-t-elle à ce point, plus que la physiologie du corps ? Parce que, je crois, nous sentons que le cerveau est en un sens fondamentalement étranger aux opérations de l’esprit – tandis que nous ne sentons rien d’étranger dans les relations entre les organes et le corps. C’est précisément parce que nous ne nous sommes pas réductibles à notre cerveau qu’il est saisissant de découvrir à quel point notre esprit dépend intimement de lui. Voir que notre âme est liée à la matière, c’est comme découvrir que les chiens font des chats. Cette dépendance de fait nous donne un frisson de vertige : comment l’esprit humain, la conscience, le soi, la liberté, l’émotion et le reste peuvent-ils dépendre d’un vilain assemblage bulbeux de matière spongieuse ? Qu’est-ce que l’excitation d’un neurone peut avoir à faire avec moi ?

La neurologie nous passionne à proportion de son étrangeté. Elle offre le même pouvoir de fascination qu’une histoire d’épouvante : le Jekyll-esprit enchaîné à vie au Hyde-cerveau. Tous ces noms au latin exotique qui désignent les aires cérébrales font écho à l’étrangeté et à l’inconfort de notre condition d’êtres conscients dépendants de cet organe : le langage du cerveau n’est pas celui de l’esprit et nous n’avons qu’un fragile manuel de traduction pour établir le lien entre les deux. Il y a quelque chose d’étrange et de dérangeant dans la manière dont le cerveau se mêle de l’esprit, comme si celui-ci avait été infiltré par une forme de vie étrangère. Cette fusion ne cesse de nous stupéfier. Aussi la neurologie n’est-elle jamais ennuyeuse. Cela reste vrai, en dépit du fait que cette science n’a guère dépassé le stade de la description la plus élémentaire.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 24 mars 2011. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Le problème de la conscience reste entier

Installé comme Ramachandran en Californie du Sud, le neurophysiologiste Antonio Damasio propose, dans son dernier livre, une analyse de la manière dont le cerveau produit la conscience. Pour le philosophe John Searle, lui aussi californien, « c’est la question la plus importante posée aux sciences biologiques aujourd’hui ». Depuis des décennies, il n’a cessé d’exercer son esprit critique (parfois très critique) sur la littérature spécialisée consacrée à cet immense sujet. Il a donc passé le livre de Damasio au peigne fin, complétant sa lecture par un échange de correspondance avec l’auteur [à propos de Searle, lire aussi l’encadré « Un ordinateur peut-il être conscient ? » et « La singularité Kurzweil »]. Il rend compte de ses interrogations dans la New York Review of Books (1).

Searle rappelle les nombreuses tentatives menées depuis une trentaine d’années par plusieurs scientifiques de haut vol pour expliquer la conscience… et leur échec global. Citons pour mémoire celles de Francis Crick, l’un des découvreurs de l’ADN, du physicien Roger Penrose, du neurophysiologiste Gerald Edelman et, plus récemment, d’un autre Californien spécialiste du cerveau, Christof Koch (2).

Leur démarche standard, explique Searle, consiste à : 1) chercher des corrélats neurobiologiques de la conscience ; 2) essayer d’établir si les corrélations trouvées ont un caractère causal ; 3) formuler une théorie expliquant pourquoi ces processus créent la conscience et pourquoi certains phénomènes spécifiques créent des états de conscience particuliers.

L’approche de Damasio se distingue de celle de Ramachandran et d’autres par plusieurs aspects. D’abord, ce spécialiste de la formation des émotions accorde une importance particulière à une formation primitive habituellement négligée : le tronc cérébral, qui relie le cerveau au reste du corps. C’est que la notion de soi passe forcément par celle de son corps ; elle en procède.

Ensuite, Damasio estime qu’il faut considérer séparément deux chaînes causales dans la production de la conscience : celle qui est liée à la constitution du soi, qui passe par les représentations du corps, et les processus d’où naît l’esprit, lequel est d’abord, fondamentalement, inconscient. « La conscience résulte de la rencontre entre le moi et l’esprit », écrit Searle, qui juge cela assez obscur. L’idée de base de Damasio est que les corrélats de la conscience s’édifient sur un processus incessant de génération de cartes mentales, dont certaines viennent représenter telle ou telle partie ou activité du corps, et d’autres, des objets et des événements extérieurs. « L’étape décisive dans la fabrique de la conscience, écrit Damasio, n’est pas de fabriquer des images et de créer les éléments de base de l’esprit. L’étape décisive est de faire nôtres ces images. »

Mais Damasio bute, estime Searle, sur des questions de définition. Ainsi définit-il la conscience comme un « état de l’esprit dans lequel il y a un savoir de sa propre existence et de l’existence de son environnement ». Searle n’est pas d’accord : « Mon chien, Gilbert, est manifestement conscient. Mais quel sens a-t-il de sa propre existence ? » Il en va de même pour la définition du « moi ». Damasio distingue le « protomoi », constitué de cartes mentales formées dans les profondeurs du cerveau, en dessous des couches corticales, puis le « cœur du moi », qui engage le protomoi dans une action consciente, enfin le « moi autobiographique », qui intègre et développe le « moi social ». Or, objecte Searle, ces distinctions sont difficiles à comprendre si l’on n’admet pas que ces trois formes de « moi » sont « déjà conscientes ». Autrement dit, pour expliquer la conscience, Damasio la fait discrètement entrer dans sa description du moi, sans expliquer comment elle se retrouve là. Pour Searle, « notre sens du moi est le produit d’une certaine forme de conscience, et non l’inverse. C’est la raison pour laquelle nous pouvons perdre ce sens, dans certaines pathologies ».

Seconde objection : dire que l’esprit est fondamentalement inconscient n’est guère satisfaisant. Pour Searle « la conscience est essentielle à la compréhension de l’esprit ». Là encore, la démarche de Damasio lui paraît circulaire. Damasio « nous dit que l’existence d’états mentaux ne requiert pas la subjectivité. D’accord, mais que requiert-elle alors ? Qu’est-ce qui fait que ce sont des états mentaux ? ». Ou encore : « Qu’est-ce qui fait que certains processus cérébraux sont des états mentaux », conscients ou inconscients ? Bref, « le mystère de la conscience [titre d’un livre publié par Searle en 1997] reste entier ».

Books

Les meilleures ventes en Corée du Sud – Des lecteurs entre deux mondes

  1. Ap’ûnikka ch’ôngch’un-ida (« Dur ? C’est la jeunesse ! »), Kim Rando, Sam & Parkers
  2. Nanniggûn t’ain-dûr-ûi tosi (« Une ville étrangère que je connais »), Ch’oe Inho, Yûbaekmidiô
  3. Ômma-rûl put’ak’ae (Prends soin de maman), Shin Kyung-sook, Ch’angbi
  4. Sûzûmiya Haruhi-ûi kyôngak (« L’effroi de Suzumiya Haruhi »), Tanigawa Nagaru, Daewôn C.I.
  5. Just Me, Jay (Jay Park) (« Juste moi, Jay (Jay Park) »), Pak Chae-bôm, Crazy Media
  6. Kim Che-dong-i mannarôgamnida (« Les gens rencontrés par Che-dong »), Kim Che-dong, Wisdom kyunghyang
  7. Paeksôlgongju-ege kugûm-ûl (« Blanche-Neige doit mourir »), Nele Neuhaus, Book Road
  8. Na-ûi munhwayusan tapsagi 6 (« Mon journal de visites du patrimoine culturel, vol. 6 »), Yu Hong-jun, Ch’angbi
  9. K’ûritik’ôl mesû (« Masse critique »), Baik Ji-yeon, Alma
  10. Yujin’s Get it beauty (« Les recettes de beauté de Yujin »), Yujin, Paperbook

(Librairie Kyobo, juin 2011.)

Publiée chaque mois sur le site Internet de la librairie Kyobo, l’une des plus grandes de Séoul, la liste des livres les plus vendus en Corée du Sud reflète la mutation du rapport au livre qu’a connue cette société à la faveur de la modernisation. Alors que le pays était traditionnellement acquis à la poésie et à la « littérature noble », les lecteurs semblent de plus en plus attirés par des ouvrages qui font écho à leurs préoccupations quotidiennes. En témoigne notamment le succès de « Dur ? C’est la jeunesse ! », qui figure en tête du palmarès, et dont la fortune est directement liée à l’actualité d’un pays où les étudiants ont manifesté tout au long du mois de juin contre un système qui les oblige à s’endetter fortement pour financer des cursus très onéreux.

Mais la liste des bestsellers reflète également la place considérable accordée par les libraires aux ouvrages de célébrités de la télévision comme Kim Che-dong (n° 6) et Baik Ji-yeon (n° 9), ou de stars de la scène musicale, tels Jay Park (no 5), très populaires auprès des jeunes.

Un succès presque indécent

Ces livres d’un genre nouveau sur la scène éditoriale sud-coréenne semblent avoir depuis peu éclipsé la poésie. La prose de qualité, en revanche, continue de séduire le lectorat. Témoin l’engouement que suscite Ch’oe Inho – dont on peut lire en français La Tour des fourmis. Dans les années 1970, ce romancier vedette avait jeté le trouble dans les milieux intellectuels en remportant un succès commercial jugé presque indécent pour de la « littérature véritable ». Il retrouve aujourd’hui son public avec « Une ville étrangère que je connais », où il interroge, dans ce style alerte dont il a le secret, la place de l’individu dans la société moderne. Autre auteur de « littérature noble » plébiscité par les Coréens, la romancière Shin Kyung-sook voit désormais sa réputation dépasser la sphère nationale avec Prends soin de maman (n° 3), vendu à près de 2 millions d’exemplaires en Corée et traduit dans vingt-sept langues, dont le français. En adoptant tour à tour le point de vue des enfants et celui du mari, elle y raconte la disparition d’une femme égarée dans Séoul. De ces témoignages se dégage une saisissante figure maternelle, universelle et représentative des femmes de la génération de l’auteur, qui ont vécu les bouleversements provoqués par l’industrialisation et la modernisation accélérées du pays.

Au total, seuls deux titres étrangers figurent sur la liste : un light novel japonais inspiré d’un manga (n° 4) et un polar de l’Allemande Nele Neuhaus, symboles du fulgurant essor que connaissent désormais, grâce à Internet, des genres littéraires considérés jusque-là comme mineurs et largement exclus du marché éditorial traditionnel : les romans policiers, la science-fiction ou la bande dessinée.

Bestseller du passé – La servitude volontaire des Italiens

« Comment se peut-il que tant d’hommes […] supportent quelquefois tout d’un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne ? » En Italie, où la réédition du Discours de la servitude volontaire connaît un étonnant succès éditorial, les questions soulevées en 1554 par le jeune Étienne de La Boétie semblent trouver un singulier écho. En effet, explique Elisabetta Ambrosi sur le webzine Caffè Europa, « les pamphlets anti-Berlusconi publiés ces quinze dernières années portaient tous exclusivement, et de façon quasi obsessionnelle, sur le Cavaliere, autrement dit sur la figure du “souverain” ». Le Discours de La Boétie renvoie au contraire à « la servilité de la société italienne d’aujourd’hui », analyse le Corriere del Ticino ; une société « assujettie aux politiques, aux cardinaux et, pis encore, aux starlettes de la télévision et autres footballeurs fortunés ».

Russel Banks : « La société américaine est devenue pornographique »

 

Né en 1940 dans le Massachusetts, dans un milieu modeste, Russell Banks est l’un des plus célèbres romanciers américains actuels. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il est connu pour ses personnages de marginaux et son engagement politique.

 

Pourquoi avoir choisi un délinquant sexuel comme héros de votre nouveau roman ?

Je vis à Miami six mois par an et, il y a quelque temps, j’ai vu apparaître un groupe de sans-abri. Des délinquants sexuels uniquement, dont les crimes allaient de l’exhibitionnisme au viol en série. Du fait des restrictions légales, ils n’avaient pas le droit de se trouver à moins de 750 mètres de tout lieu susceptible d’accueillir des enfants – théâtre, école, bibliothèque, immeuble – et même les refuges pour SDF leur étaient interdits. Ils en ont été réduits à se rassembler sous le pont d’une autoroute que je peux voir depuis ma fenêtre, et les policiers eux-mêmes ont pris l’habitude de les déposer là. Ils ont construit un camp, avec des tentes, des cabanes faites de bric et de broc… Un vrai scandale, mais personne ne voulait ou ne pouvait y faire quoi que ce soit. Ils avaient été exclus des portes de la cité, exactement comme on le faisait des lépreux au Moyen Âge. Cela m’a fait réfléchir aux circonstances qui peuvent vous mener là. Dans certains cas, cela peut être anodin : l’ébriété ou la simple stupidité vous conduisent à avoir un comportement inapproprié, et à vous faire condamner. La législation américaine, draconienne, reflète des peurs qui traversent le monde occidental concernant les crimes sexuels en général et la pédophilie en particulier.

 

Après l’esclavage et le terrorisme dans Pourfendeur de nuages, l’immigration et la pauvreté dans Continents à la dérive, la contestation des années 1970 dans American Darling, vous mettez à nouveau en lumière, à travers cette trajectoire singulière, l’état d’esprit d’une nation…

Oui, l’image de ce camp d’âmes perdues a donné naissance, dans mon livre, à une anthropologie des délinquants sexuels et du crime sexuel en Amérique. Ces délits ne sont pas nouveaux, mais les peurs qu’ils suscitent le sont et révèlent une mentalité qui n’existait pas auparavant. Je me suis beaucoup documenté sur la législation en vigueur et sur nombre d’affaires – notamment celle d’un garçon de 21 ans, condamné pour avoir eu des relations sexuelles avec son amie de 17 ans. Il s’agissait souvent de personnes à la sexualité confuse, ce qui est de plus en plus fréquent : nous sommes tellement manipulés par les images des magazines, de la télévision, d’Internet… Une dépendance vis-à-vis des nouveaux médias, et de la pornographie qu’ils véhiculent, s’est développée, et elle concerne aussi bien les jeunes gens que les hommes politiques ou les capitaines d’industrie ! Le titre de mon roman, Lost Memory of Skin, décrit un phénomène social et culturel : nous avons perdu la mémoire de la peau, nous l’avons numérisée. Avoir une relation sexuelle, c’est s’inscrire dans l’histoire et dans la mémoire de votre peau. Les caresses de l’enfance, la tendresse d’une mère, la chaleur, la sécurité, les liens qui se sont formés… Si vous perdez cette mémoire, vous n’êtes plus capable d’établir une relation. Or, aujourd’hui, elle tend à devenir abstraite, à se muer en images qui remplacent la réalité.

 

Vous aimez donner la parole aux sans-voix, depuis les marginaux de Trailerpark jusqu’aux immigrants de Continents à la dérive et aux enfants meurtris de Sous le règne de Bone et de De beaux lendemains…

Votre observation est juste, mais cela n’a rien de programmé. Je n’écris jamais dans un but idéologique. Il demeure que mon imagination, mes sympathies vont souvent à des êtres qu’on n’aime ni regarder ni écouter, auxquels on n’a pas envie de penser. Comme Bone, le Kid – personnage principal de The Lost Memory of Skin – renvoie à un archétype de la littérature américaine, Huckleberry Finn. Un « pauvre Blanc » à la fois innocent et ostracisé, vivant en des temps moralement compromis et tâchant pourtant de se constituer une moralité. Pénétrer l’univers mental de quelqu’un qui ne peut s’exprimer m’a toujours intéressé. Un sans-abri a une vie intérieure au même titre que les autres membres de la société, mais on a beaucoup moins l’habitude et l’occasion de l’explorer de manière littéraire. Quand j’écris, j’essaie toujours de pénétrer les arcanes de ce qui m’est étranger. La pédophilie, la pornographie, la dépendance à Internet sont des mystères pour moi ; prendre le point de vue d’un personnage me permet d’appréhender ces phénomènes. J’ai besoin, d’autre part, de me confronter aux tabous édictés par la société. De m’interroger sur la culpabilité et les peurs qui ont construit ces tabous, mais aussi les idées reçues, ou encore des mythes comme le rêve américain. Je n’ai évidemment aucune sympathie pour la pédophilie, mais il n’en s’agit pas moins de crimes commis par des êtres humains, et dès lors il y a matière à roman – on ne peut se contenter de détourner le regard.

 

Tout comme Bone, le Kid se cherche. Le Professeur – un sociologue intéressé par son cas, et avec lequel il se lie – dissimule pour sa part un passé d’agent secret. Lost Memory of Skin peut-il aussi se lire comme le récit d’une quête d’identité ?

Oui, et c’est pourquoi aucun des personnages n’a de nom – ils sont désignés par leur fonction, leur métier, des dénominations génériques, des surnoms. Le Professeur, l’Écrivain, le Grec, etc. C’était aussi pour moi une façon de donner à l’histoire la tonalité d’une fable, une forme d’intemporalité – sans pour autant perdre de vue les réalités historiques, sociales, géographiques, voire géologiques, de cette ville du sud de la Floride et de ses habitants, l’écrivain devant à mon sens voir les événements en archéologue, creusant sous la surface, remontant les siècles à la manière du Kid lorsqu’il tente d’imaginer les lieux à l’époque du Capitaine Kidd, le pirate – c’est ainsi que le monde acquiert un relief, une profondeur. Ce que dit le roman, c’est que l’identité est mobile, changeante. On le voit, a contrario, avec le Professeur, qui a mené des vies si compartimentées qu’il en vient à ne plus avoir d’histoire, donc d’identité. Le Kid, lui, a une identité fluide, qu’il va progressivement conquérir, en racontant son histoire au Professeur, et à lui-même en définitive. Raconter son histoire, c’est constituer son identité. Le roman s’achève là où il a commencé, sous le pont, mais le Kid se projette désormais dans l’avenir. Nous ne sommes pas dans une boucle, mais dans une spirale…

 

Vous dénoncez plusieurs travers de la société : la tolérance zéro, la consommation à tout-va, la fausse transparence…

L’impulsion puritaine de la « tolérance zéro » est à l’origine d’un système législatif manichéen qui se focalisait autrefois sur la drogue, et aujourd’hui sur les crimes sexuels. Alors même que nous sommes devenus une société de la pornographie. Il y a peut-être un lien, que j’ai commencé à entrevoir en écrivant, entre la marchandisation du sexe, la sexualisation des enfants dans les médias au sein d’une société de consommation pour qui « le sexe fait vendre », la montée de la pédophilie, et l’application de lois draconiennes en guise de solution, avec pour résultat le même genre de catastrophes économiques et sociales que quand la « tolérance zéro » a été appliquée au trafic de drogue et à la toxicomanie dans les années 1970 : des colonies de sans-abri à travers tout le pays. L’ironie vient de ce qu’Internet fournit un accès illimité à la pornographie. Cette industrie représente plusieurs milliards de dollars aujourd’hui, et dans le même temps je peux identifier et localiser sur la Toile n’importe quel délinquant sexuel. Nous nous dirigeons bien vers une société de la fausse transparence – nous croyons tout connaître de notre prochain en tapant son nom – et de la constante surveillance. Le bracelet électronique du Kid en est le symbole. De ce point de vue, on peut lire sa condition comme une métaphore de la nôtre.

 

Diriez-vous que vous tentez de mettre à nu dans vos livres les secrets, les silences, les mensonges dont est faite l’histoire des États-Unis ?

Sans être paranoïaque, je pense qu’il y a toujours une histoire derrière l’histoire. Mon rôle en tant qu’écrivain est de ne jamais croire à la version officielle mais de me demander à qui elle bénéficie. C’est pourquoi j’interroge le rêve américain. Car notre culture n’est pas une culture du questionnement, mais de l’acceptation, de la croyance aveugle en son destin. Nous essayons de protéger l’idée selon laquelle nous sommes des êtres d’exception, des élus. C’est la vieille et si puissante image, fondatrice de notre nationalisme, et héritée des premiers colons, de la « cité sur la colline » – métaphore des aspirations des immigrants de la première heure, ces protestants puritains qui pensaient établir une terre promise… C’est de là que vient la conviction qu’ont les Américains d’être différents du reste du monde, qu’ils veulent éclairer, tout en s’en méfiant.

 

En quoi le rêve américain est-il une illusion ?

Il a encouragé la croissance continue d’une main-d’œuvre prête à endurer les privations pendant des générations, en lui faisant croire que son sacrifice était le socle d’un avenir radieux. Grâce à ce fantasme, ces hommes et ces femmes ont accepté de repousser à plus tard la récompense de leurs efforts, bercés par l’idée que leurs enfants ou petits-enfants jouiraient d’une grande maison, d’une belle voiture, d’une éducation solide, de la sécurité… Le rêve américain est un mensonge au sens où tout cela est prétendument garanti. Comme si le risque ou l’injustice n’existaient pas. Ma famille est restée pauvre et a fait des sacrifices pendant dix générations, et si j’ai cessé d’être pauvre et de faire des sacrifices, ce n’est pas grâce à la peine de mes parents – c’est parce que j’ai eu de la chance, que j’étais un homme, un Blanc, que mes livres ont plu… Ma mère était une femme brillante mais les portes de l’université lui ont été fermées ; elle n’a pu faire montre de son intelligence que dans la sphère domestique. Mon père avait une mémoire photographique, un don pour le dessin, une voix superbe, une intelligence aiguë… Mais il n’avait pas un sou. Son père était plombier et, au moment de la Grande Dépression, il a dû arrêter l’école à 16 ans pour devenir plombier à son tour. À 25 ans, il a été enrôlé dans l’armée et il est parti combattre. Il n’a jamais pu échapper à son destin. J’ai moi-même été plombier, dans le New Hampshire où nous habitions alors. À 21 ans, je lui ai dit que je détestais la plomberie et que je voulais devenir artiste. Il m’a alors répondu : « Parce que tu crois que j’aime la plomberie ? » Mes parents sont restés pauvres toute leur vie, quels qu’aient été leurs efforts…

 

Dans quelle mesure votre œuvre porte-t-elle la marque de cette origine sociale ?

Elle a conditionné mes attachements, ce qui n’est pas toujours le cas des gens issus de ce milieu. Ils préfèrent souvent lui tourner le dos, soit qu’ils en aient honte, soit qu’ils considèrent leur réussite comme la preuve même de la possibilité de s’en sortir. Les self-made men deviennent souvent des républicains bon teint, oubliant le sort qui a été le leur et celui de leur famille. Pour ma part, je me souviens.

 

Propos recueillis par Minh Tran Huy.

Le trésor retrouvé de Vivian Maier

Il est impossible de prendre la mesure des photographies de Vivian Maier sans considérer son histoire. Tout indique qu’elle était extrêmement secrète, en femme qui n’appréciait pas toujours la compagnie des autres. Ses photographies semblent pourtant une ode aux gens ordinaires, à ceux que Studs Terkel, le chantre de l’histoire orale, aimait appeler « les etceteras » du monde. (Un spécialiste de la photographie confie que Terkel et Maier auraient formé un couple formidable.) Ses sujets sont souvent pris sur le vif alors qu’ils regardent directement l’objectif, comme en contact visuel avec Maier, mais elle utilisait un Rolleiflex, appareil qui oblige le photographe à baisser les yeux pour regarder à travers le viseur. En d’autres termes, Maier n’avait pas besoin d’établir un rapport direct avec ceux qu’elle photographiait, et bon nombre d’entre eux ne se doutaient sans doute pas qu’elle les immortalisait. Mais commençons par le commencement.

À l’hiver 2007, John Maloof, 26 ans, un agent immobilier qui préparait un livre sur Portage Park, le quartier de Chicago où il vit, tomba sur une boîte de négatifs lors d’une vente aux enchères. Il la paya 400 dollars, dans l’espoir d’y trouver de vieux clichés des environs. Il rangea la boîte dans un placard, où les images restèrent plusieurs mois. Jusqu’à ce qu’il ait le temps d’en numériser quelques-unes. Il n’y avait rien sur Portage Park, mais les images étaient fascinantes, et il ne faisait aucun doute qu’elles étaient l’œuvre d’un même photographe. « J’ai peu à peu compris à quel point ces clichés étaient exceptionnels », m’a-t-il confié. Il apprit que d’autres lots de négatifs avaient été également vendus à l’encan, et il contacta les autres acquéreurs pour les leur racheter. Il finit par rassembler plus de 100 000 photos, dont quelques milliers de pellicules. Dans l’une des boîtes, il finit par mettre la main sur une enveloppe où était griffonné le nom de Vivian Maier. Il fit une recherche sur Google et tomba sur un avis de décès, paru dans le Chicago Tribune. Elle était morte quelques jours plus tôt, à 83 ans.

Maloof publia 100 images sur un blog, sans éveiller beaucoup d’intérêt. Il posta alors l’ensemble sur le très populaire site de partage de photos Flickr. Bientôt, il recevait des centaines de messages. Vivian Maier avait gagné sa vie comme nounou, d’abord à New York, puis dans des familles aisées de la région de Chicago, de la fin des années 1950 à la fin des années 1990. Un journaliste du magazine Chicago a contacté certains des enfants dont elle s’était occupée ; aucun ne soupçonnait l’importance de son travail photographique. Ses anciens protégés racontent avec beaucoup d’affection les promenades qu’elle les emmenait faire dans la ville, toujours munie de son Rolleiflex. Elle montrait peu d’intérêt pour les gens qui prenaient de grands airs – et ne cherchait pas à attirer l’attention sur elle, portant des robes simples et des chapeaux à bords étroits. Sur un autoportrait, elle détourne les yeux de l’objectif, gênée, mal à l’aise. Sur un autre, la plus grande partie de son visage disparaît dans l’ombre. C’était une solitaire. Elle ne s’est jamais mariée. Les familles chez lesquelles elle vécut n’ont pas souvenir qu’elle ait jamais reçu un coup de téléphone personnel. Tout cela est stupéfiant, quand on voit l’étonnante atmosphère d’intimité de ses photographies.

 

« Elle n’avait pas le choix »

Contrairement à Walker Evans, par exemple, qui dissimulait sa focale derrière une boutonnière de son manteau pour prendre des photos dans le métro de New York, Maier portait son appareil suspendu à son cou. Mais beaucoup de ses sujets ne semblent pas l’avoir remarquée. Les regards ne se tournent pas vers elle (ni vers nous). Ils ont simplement les yeux ouverts, comme surpris en pleine réflexion. D’autres, les enfants surtout, semblent répondre à sa présence, comme si elle avait quelque chose de rassurant. Elle emportait apparemment son appareil partout où elle allait, et photographiait. Un adolescent noir américain montant à cheval sans selle sous un métro aérien. Deux hommes, l’un maigre, l’autre gros, perchés sur une palissade. Trois enfants, deux noirs, un blanc, assis sur l’extrémité d’une balançoire à bascule. Un homme en costume rayé, endormi sur la banquette avant de sa voiture. À chaque fois, cela ressemble au début d’une nouvelle, un peu mystérieuse.

Les œuvres de Maier ne furent jamais exposées de son vivant. D’après les renseignements glanés par Maloof, elle ne montrait ses photos à personne, sauf à certains des enfants qu’elle gardait. Mon ami Tony Fitzpatrick, artiste dont les collages, comme les images de Maier, reflètent les contradictions de Chicago, se réjouit qu’elle n’ait pas jugé nécessaire de faire admirer son travail. « Cela nous apprend quelque chose d’essentiel sur elle. Elle prenait ses photos pour d’excellentes raisons : pour s’accrocher à sa place dans le monde ; parce qu’il lui était tout simplement impossible de ne pas les prendre. Elle n’avait pas le choix. »

L’œuvre de Maier s’inscrit dans un genre vieux de plusieurs décennies, la photographie de rue, domaine qui compte des géants comme Henri Cartier-Bresson, Garry Winogrand et Diane Arbus. Des artistes qui font écho à l’élan profondément démocratique de reconnaître que nous avons tous notre place, que notre histoire compte. Elle photographiait les miséreux et les fortunés. Elle photographiait les noceurs et les désespérés. Elle photographiait les enfants et les personnes âgées. Elle photographiait les Blancs et les Noirs (ce qui n’allait pas de soi, à l’époque). Son travail est marqué par les heureux hasards ; elle partait semble-t-il à l’aventure et saisissait ce qu’elle rencontrait. Joel Meyerowitz, coauteur de Bystander. A History of Street Photography* et lui-même photographe de renom, dit de ces images : « Elles sont ludiques, pleines d’esprit, d’émerveillement […] son humanisme fondamental est omniprésent. »

De son propre aveu, Maloof est dépassé par l’ampleur de sa découverte. La semaine où je l’ai rencontré, il préparait une conférence pour un congrès international de photographie à Derby, en Angleterre ; un galeriste de New York devait lui rendre visite ; une fondation allait lui proposer de l’aider à organiser sa collection ; et il devait voir un cinéaste avec qui il travaille à un documentaire sur Maier. Il a laissé tomber l’immobilier pour devenir une sorte de spécialiste de Maier. Il a rassemblé non seulement ses négatifs, mais aussi ses effets personnels, des malles pleines de vêtements et de coupures de journaux, de vieilles factures et des chèques de la Sécurité sociale non encaissés. Dans un coin de son bureau, sous les combles, trônent une paire de chaussures de Maier, rouge pompier, et l’un de ses sempiternels feutres­ mous. Il a aussi recueilli quelques potins : Maier pensait apparemment que les Américains souriaient trop (sa mère était française) et elle n’aimait pas aller chez le médecin parce que trop de gens ne pouvaient s’offrir ce luxe. Elle aimait parler cinéma et théâtre, mais seulement avec ceux qu’elle jugeait connaisseurs. « Elle vivait selon ses propres règles, explique Maloof. Elle n’avait pas besoin de respecter les limites imposées par la société. »

La vie du collectionneur consiste désormais à administrer cette œuvre. Il a prêté 80 photos pour une exposition au Centre culturel de Chicago. Le travail de Maier a été exposé en Norvège et au Danemark en 2010, et une exposition lui a été consacrée à Londres l’été dernier. Enfin, un livre est en préparation.

Les photographies de Vivian Maier sont tendres, exaltantes et parfois dérangeantes. Elles sont l’œuvre d’une femme qui, malgré les apparences, entretenait un lien profond avec le monde qui l’entourait. Par le seul moyen qu’elle connaissait : baisser les yeux sur le viseur de son Rolleiflex. Le résultat est d’une sincérité aiguë, profondément révélateur. Maier décelait dans le vécu des gens ordinaires une beauté et une dignité qu’elle nous communique à travers ses photos.

 

Cet article est paru dans Mother Jones, en mai-juin 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.