« Dites-leur de ne pas s’appuyer contre la barrière », ordonne Ellen Johnson Sirleaf, la présidente du Liberia, au responsable de sa sécurité. Nous roulons sur l’une des rares avenues goudronnées de Monrovia, la capitale. Le convoi est escorté par les Casques bleus de la force de maintien de la paix de 10 000 hommes, chargée de prévenir un nouveau conflit après quatorze ans d’une guerre civile atroce. Les combats ont cessé en 2003 mais, derrière les vitres du 4 x 4 de la présidente, les squelettes d’immeubles à l’abandon et les cris des badauds sur son passage, à la fois excités et désespérés, révèlent l’ampleur du désastre.
L’attention de « Mama Ellen », première femme du continent africain à être élue chef d’État, s’est portée sur un pan de grillage auquel s’adosse un groupe d’adolescents. La clôture simple et délabrée est sur le point de s’écrouler. La présidente de 71 ans se fait virulente. « Mais dites-leur d’arrêter », répète-t-elle de sa voix rauque. Elle veut que l’homme chargé de sa sécurité contacte par radio un autre membre du convoi pour réprimander et disperser les garçons. Tout indique qu’elle préférerait leur tirer elle-même les oreilles, tant elle a l’air d’une grand-mère mécontente sous son turban violet aux motifs géométriques. « Ils vont finir par casser cette barrière ! »
Ellen Sirleaf a remporté l’élection de 2005 contre le célèbre footballeur libérien George Weah. Et elle a annoncé qu’elle briguera un nouveau mandat en ce mois d’octobre. Certains Libériens voient en elle la figure salvatrice du pays, parce qu’elle est stricte, déterminée, exigeante ; et parce que c’est une femme.
Ellen Sirleaf est convaincue d’avoir pour mission de continuer à diriger le Liberia. Elle est très fière de travailler tard le soir et d’être au-dessus de la corruption légendaire qui paralyse le pays – tout en s’efforçant, autant que possible, de la combattre. La présidente attribue en partie sa force au fait d’avoir survécu à un mari violent et n’hésite pas à déclarer que les femmes – qui pilotent plus d’un quart des ministères – font de meilleurs dirigeants. Si elles étaient suffisamment nombreuses à posséder les qualifications nécessaires, confie Ellen Sirleaf, et si elle pouvait faire des réformes radicales sans mettre à mal les équilibres politiques, elle nommerait des femmes à la tête de chaque administration.
« Elles sont plus déterminées, me dit-elle alors que nous traversons l’un des rares quartiers de Monrovia où l’électricité a été rétablie. Les femmes travaillent plus dur et sont plus honnêtes. » Et de préciser en riant : « Elles ont moins de raisons de se laisser corrompre, car elles n’ont pas tant de distractions. Les hommes, eux, doivent entretenir leurs concubines en plus de leur épouse. C’est la polygamie qui règne ici, pas la polyandrie. »
Son goût de la précision et sa franchise ont contribué à faire d’elle la coqueluche des acteurs de l’aide internationale ; elle incarne l’espoir qu’il est possible de sauver l’Afrique, malgré l’ampleur de la mauvaise gestion. Juste avant de tenter d’épargner la clôture branlante, la présidente s’exprimait au micro d’une station de radio pour informer les auditeurs de la remise de dette de plus de 4 milliards de dollars que son gouvernement venait d’obtenir grâce au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. En échange d’un ensemble de réformes fiscales qu’elle a commencé de mettre en œuvre. C’est peut-être le succès le plus important de sa présidence, m’explique-t-elle. Ellen Sirleaf a également décroché un prêt de plus de 20 millions de dollars pour les entreprises libériennes, un plan mis en œuvre par Robert Johnson, l’entrepreneur afro-américain qui a fondé Black Entertainment Television (1). Et 500 000 dollars ont été accordés par une organisation de femmes américaine pour aider les commerçantes du pays.
Un ton catégorique
L’émission est diffusée auprès d’une grande partie des trois millions et demi d’habitants du pays, et la présidente s’exprime en patois pour mieux faire comprendre les conséquences de la dette qui s’est accumulée pendant des dizaines d’années, grevant le budget du pays : « Ils font d’abord payer les pénalités de retard. On ne pouvait plus emprunter un centime ! » Puis elle évoque les emprunts plus modestes – aux conditions plus avantageuses – qu’elle essaiera et peut espérer obtenir, maintenant que le Liberia a obtenu ce vote de confiance de la communauté internationale.
Un chef d’État disant à son peuple à quel point il sert judicieusement ses intérêts : c’est, dans une certaine mesure, un discours politique classique. Et je ne peux m’empêcher de me demander si les nouveaux emprunts qu’Ellen Sirleaf envisage, avec leurs généreux reports de paiement, ne déboucheront pas sur une nouvelle série de remboursements impossibles à honorer, une nouvelle série d’effacements de créances à rechercher auprès des grandes puissances, une nouvelle confirmation de la mauvaise gestion du Liberia – et de l’Afrique – et de sa déprimante dépendance envers la charité internationale.
Mais le ton catégorique de la présidente fait taire les doutes. Elle possède un master en administration publique de Harvard et une réputation de prudence en matière fiscale qui remonte à l’époque de son ascension au sein du ministère des Finances libérien, à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Après quoi son opposition au régime dictatorial de Samuel Doe, à la manière dont il réprimait la population et pillait l’État, lui a valu dans les années 1980 une condamnation à la prison et des années d’exil.
« Nous la considérons comme l’une des nôtres », confie Linda Thomas-Greenfield, l’ambassadrice des États-Unis au Liberia. Cette Afro-Américaine rappelle qu’Ellen Sirleaf a, pendant son expatriation, exercé des responsabilités au sein des Nations unies et été vice-présidente de la Citicorp, à Nairobi, responsable des activités de la banque en Afrique. La présidente passe d’un univers à l’autre avec souplesse, assure-t-elle. Elle sait désamorcer la méfiance des électeurs libériens à l’égard de son éducation élitiste. Et elle est capable de travailler avec d’anciens ennemis politiques, aujourd’hui députés.
« Je ne dirais pas qu’elle est charismatique, m’explique l’ambassadrice. Plutôt qu’elle est très sérieuse, très attentive. Jusque dans le moindre détail. » Voilà qui est facile à imaginer, au regard de l’attention portée par la présidente à une simple barrière, au milieu du délabrement général engendré par une guerre qui s’est caractérisée par la banalisation du viol et l’enrôlement d’enfants soldats, parfois dès l’âge de 7 ans, dont certains ont été contraints de tuer leurs propres parents.
Tous les Libériens ne sont pas aussi enthousiastes. Alors qu’Ellen Sirleaf est en fonction depuis quatre ans, on constate à son égard un agacement que je n’avais pas perçu en 2009, lors de mon précédent séjour au Liberia. Même si certains l’appellent encore affectueusement « Mama Ellen », nombre de Libériens s’irritent de devoir continuer de compter sur les groupes d’autodéfense pour leur sécurité ; parce que la police, mal payée, est inefficace et corrompue, et la justice trop lente pour être dissuasive. Tous les fonctionnaires continuent d’exiger des pots-de-vin et de détourner les fonds publics, pratique qui a depuis longtemps privé le pays d’infrastructures et affaibli son économie. « On ne peut pas éradiquer la corruption, pas encore », me confie la présidente, qui s’avoue partagée entre l’envie de renvoyer chaque fonctionnaire dévoyé et celle de conserver suffisamment de ministres et de personnel pour que le gouvernement puisse agir, tout compromis qu’il soit. En attendant, le chômage touche selon certaines estimations 85 % de la population. Parvenir à faire croire que le Liberia peut sortir, même très progressivement, de son marasme est peut-être le seul moyen d’assurer une paix durable alors que les troupes des Nations unies devraient commencer à se retirer après les élections. À la radio, Ellen Sirleaf insistait d’ailleurs sur le mot « progressivement ». « Je ne suis pas magicienne », plaidait-elle.
« Autochtones » et « Américano-Libériens »
La présidente a le teint clair, légèrement cuivré, qui rappelle l’une des raisons de l’implosion du pays. Le Liberia a été fondé – en tant que colonie côtière, en 1822, puis comme la première république d’Afrique en 1847 – par des Noirs américains libres, et la classe de colons qui s’est formée a tout fait pour reproduire la société américaine qu’elle avait fuie. Les hommes portaient des hauts-de-forme et des habits ; les femmes, des chapeaux à brides et des tournures. La république s’est inspirée de la bannière étoilée pour dessiner son drapeau, du président américain James Monroe pour nommer sa capitale, et elle a employé pour soumettre les tribus présentes sur son territoire des méthodes qui s’apparentaient parfois à l’esclavage.
Le Liberia n’a pas eu de dirigeant autochtone avant 1980 : le premier fut Samuel Doe, un sergent-chef dont le coup d’État peut être interprété comme l’expression d’une rage longtemps contenue. Il a éventré le président, puis exécuté treize ministres sur la plage de Monrovia, devant une foule de plusieurs centaines de personnes. Aujourd’hui, l’opposition entre ceux que les Libériens appellent « autochtones » et les « Américano-Libériens » déchire encore le pays. Ellen Sirleaf, dont le teint est plus clair que celui d’à peu près tous ses concitoyens, a souvent souligné qu’elle n’a en réalité pas une goutte de sang américano-libérien, qu’elle n’appartient pas à l’élite raciale dont la cupidité et l’oppression historique ont, aux yeux de certains, provoqué l’effondrement du pays.
Côté paternel, elle est la petite-fille d’un important chef rural et de l’une de ses huit épouses ; côté maternel, elle descend d’une vendeuse sur les marchés et d’un commerçant allemand qui fut vite chassé du pays, avec tous ses compatriotes, quand le Liberia proclama sa loyauté envers les États-Unis au début de la Première Guerre mondiale. C’est son ascendance allemande qui lui éclaircit la peau, mais l’accès à l’instruction dont elle a bénéficié vient d’un système de tutelle traditionnel au Liberia.
Dès l’aube de la république, les pauvres ont pris l’habitude d’envoyer leurs fils et leurs filles comme serviteurs dans des familles plus aisées, contre la promesse d’une instruction et l’espoir d’un avenir meilleur. Les enfants indigènes faisaient le ménage et préparaient les repas. Ils appartenaient, plus ou moins, à la famille de leur tuteur, avec un statut qui oscillait entre celui d’esclave et celui d’enfant adoptif ; ils recevaient généralement le patronyme de leur tuteur. Au fil des générations, cette tradition n’a pas supprimé les différences de sang et de position sociale – l’instruction fournie était souvent insuffisante et les possibilités d’ascension sociale infimes –, mais elle a brouillé les frontières. Dans le cas d’Ellen Sirleaf, elle les a effacées. Son père, envoyé de son village reculé à Monrovia comme pupille, fut traité relativement bien car son propre père, en tant que chef, connaissait le président du pays. Le garçon fit son apprentissage auprès d’un avocat, puis exerça lui-même cette profession, et devint le premier autochtone élu député. La mère d’Ellen, après une période difficile avec sa première famille de colons, fut prise en charge par un autre tuteur et élevée avec générosité – en partie grâce à sa peau presque blanche.
L’ascension de la future présidente a commencé par sa détermination de petite fille. Elle se remémore ainsi ses préparatifs pour une bagarre avec une petite voisine à propos d’une prune volée. Elle avait environ 9 ans, et demanda à sa grand-mère de lui préparer « une potion, un traitement pour se battre ». Le dessous de son poignet gauche fut entaillé en plusieurs endroits avec une lame de rasoir, la potion s’infiltra dans les plaies. Elle me montre les cicatrices sombres, encore visibles, qui prouvent à quel point elle voulait la remporter, cette bagarre.
Sa sœur aînée, Jennie Bernard, se rappelle la motivation et la réussite d’Ellen à l’école. Pourtant, à 17 ans, elle abandonna brusquement toute ambition pour l’amour d’un homme de sept ans son aîné, récemment rentré au pays après des études aux États-Unis. Il l’épousa et l’emmena avec lui à Madison quand il alla passer un master en agriculture à l’université du Wisconsin. Elle s’inscrivit dans une école de commerce locale et travailla dans un drugstore quand ils furent à court d’argent. Jaloux de l’activité qu’elle exerçait et jugeant humiliant ce travail subalterne, son mari – décédé depuis – fit un soir irruption dans le magasin, la poursuivit (raconte sa sœur), arracha un balai de ses mains et lui cria qu’elle devrait être à la maison. Il buvait et devint de plus en plus agressif, à Madison et après leur retour à Monrovia. À un moment, il la frappa à la tête avec une crosse de fusil. Et un jour, alors qu’Ellen commençait sa carrière au ministère des Finances, il est entré dans son bureau et l’a giflée parce qu’elle travaillait tard.
Épargnée grâce à son sang-froid
D’un ton pensif, la présidente me parle de l’amour que cet homme lui portait et de son tempérament possessif. Elle a fini par s’arracher à cette union après qu’il eut braqué une arme à feu sur elle en présence d’un de leurs quatre fils. Le garçon attrapa une bombe anti-moustiques, dont il essaya d’asperger les yeux de son père.
Le mariage d’Ellen semble avoir renforcé une capacité de résilience qu’elle a toujours eue, et l’avoir endurcie face à la violence qu’allait connaître son pays. Elle avait obtenu son master de Harvard et était devenue ministre des Finances quand Samuel Doe perpétra son coup d’État meurtrier en 1980. Le gouvernement renversé, elle pouvait s’attendre à être tuée, par Doe lui-même ou par les foules qui arpentaient Monrovia en quête de vengeance contre les nantis. Elle en a pourtant réchappé, grâce à son sang-froid et à sa compétence financière, dont Doe avait terriblement besoin. À la demande du dictateur, Ellen Sirleaf dirigea l’une des plus grandes banques du pays ; puis, après avoir critiqué le régime pour sa cupidité et sa corruption, elle s’exila. Quand Doe voulut se faire élire pour se doter d’une légitimité, elle prit le risque de rentrer au Liberia et de participer activement à la campagne contre lui. Écrouée et condamnée à dix ans de prison, elle fut presque immédiatement libérée, notamment grâce aux pressions de l’administration Reagan, qui soutenait Doe, son allié dans la guerre froide. L’expérience n’empêcha pas la future présidente de défier le dictateur ; elle ne tarda pas à être faite prisonnière par ses hommes, menacée de viol et d’être enterrée vive. Relâchée, elle reprit le chemin de l’exil.
En 1989, alors qu’elle vivait aux États-Unis, Ellen Sirleaf collecta des fonds pour la rébellion menée par Charles Taylor, un homme qui ne fit qu’exacerber le conflit dévorant le pays, se proclama président à l’issue d’une élection douteuse en 1997, s’enrichit considérablement pendant son mandat, et est aujourd’hui jugé par un tribunal spécial à La Haye, accusé de crimes contre l’humanité commis alors qu’il alimentait la guerre civile au Sierra Leone voisin (2). Ellen Sirleaf ayant soutenu Taylor avec ferveur à ses débuts, la commission Vérité et Réconciliation du Liberia a préconisé en 2009 de lui interdire d’exercer toute fonction publique pendant trente ans (3). La proposition, qui n’a aucune force de loi, ne semble pas être prise au sérieux. « Nous essayions d’abattre un dictateur », me confie Ellen Sirleaf, d’un ton plus agacé que contrit, alors que nous progressons lentement sur une piste à l’extérieur de Monrovia, là où la ville cède vite la place aux villages et à la brousse. Elle va inaugurer un centre de formation aux métiers de la mer qui, espère-t-elle, aidera les Libériens à se faire embaucher comme matelots à bord de navires étrangers. Alors que le convoi approche d’un village, un vieil homme tape sur un tambour à la peau déchirée, tandis qu’un chœur dépenaillé improvise un hommage. Ordonnant au cortège de s’arrêter, Ellen demande à l’un des membres de son personnel de donner au chef une vingtaine de dollars. Cet argent est le sien, et elle fait ce genre de geste régulièrement. Embarrassée par l’inconvenance apparente de la démarche, mais encore une fois sans vraiment s’excuser, elle m’explique qu’il n’existe aucun système d’aide aux plus pauvres ; pour l’instant, c’est le mieux qu’elle puisse faire.
Une candidature à l’élection présidentielle symbolise mieux que tout autre l’une des réalités avec lesquelles Ellen Sirleaf est aux prises : la proximité d’un passé explosif. C’est celle de Prince Johnson. En 1990, ce chef rebelle, qui avait rompu avec Taylor, captura Doe. Une caméra qui filmait la scène le montra en train de boire de la bière en regardant ses hommes couper les oreilles du président. L’assassinat a eu lieu plus tard. La vidéo est actuellement vendue à la sauvette dans le centre-ville de Monrovia. On pourrait considérer la candidature de Johnson comme une simple plaisanterie macabre si, en 2005, la population de sa région natale ne l’avait élu au Sénat. « C’est la méthode Obama », me déclarait-il à l’été 2010 en parlant des petites contributions qui s’accumulaient déjà dans les caisses de sa campagne présidentielle. Il m’assura que son manque d’instruction serait un avantage pour gouverner le pays : « Est-ce qu’Abraham Lincoln avait un doctorat ? Le nombre de mes partisans augmente de jour en jour ! »
En regardant Ellen Sirleaf travailler dans son bureau spartiate et silencieux, je suis frappé par la distance qu’elle a su mettre entre elle-même et la violence de son propre passé : celle qu’elle a subie dans sa vie privée, et celle dont on l’a menacée en tant que personnalité publique. La pièce est située au dernier étage d’un bâtiment officiel ; l’électricité est vacillante et les boutons de l’ascenseur sont cassés depuis longtemps. Ellen Sirleaf travaille et vit dans la frugalité : le brunch que je prends chez elle un dimanche consiste en partie de restes posés sur la table dans des boîtes en plastique. Elle préfère le calme au luxe. Dans les salles de conférence attenantes à son bureau, les réunions que je la vois mener se déroulent dans une atmosphère feutrée, quels qu’en soient les participants : veuves de soldats de l’époque Taylor, qui réclament des allocations, ou un commissaire aux comptes et un ministre en bisbille. Elle écoute tout le monde avec une patience stoïque.
La première mission d’Ellen Sirleaf est de délivrer son pays de la violence aussi sûrement qu’elle s’en est délivrée elle-même. Son succès dépend sans doute principalement de l’économie. Outre l’allégement de la dette, la présidente a obtenu des résultats décisifs en renégociant certains contrats désavantageux avec des entreprises étrangères comme Arcelor Mittal, premier groupe sidérurgique mondial qui prévoit d’exploiter le fer libérien, ou Firestone, qui exploite les hévéas du pays depuis près d’un siècle. Pourtant, lorsqu’on passe quelque temps avec les milliers de saigneurs de la plantation, qui tailladent les troncs avec un couteau cranté et se démènent pour recueillir dans un seau en zinc leur quota quotidien de latex, on prend conscience du chemin qui reste à parcourir. Un saigneur qui apporte suffisamment de latex au point de pesage peut gagner 4,41 dollars par jour. C’est un travail très enviable au Liberia.
Mais les ressources naturelles du pays ne sont pas suffisamment demandées à travers le monde pour stimuler l’économie et alimenter le budget de l’État. Pour pouvoir vraiment tirer parti de son fer, de son caoutchouc et de son bois, il faudrait pouvoir les transformer sur place ; exporter des produits finis plutôt que des matières premières. Le Liberia en est incapable ; le pays est pratiquement préindustriel.
Le seul espoir d’un changement rapide serait peut-être l’exploitation pétrolière en mer. Ellen Sirleaf voit dans les récentes découvertes faites au large des côtes ghanéennes, mais aussi du Sierra Leone et, de façon embryonnaire, au large des plages libériennes, les signes d’une métamorphose annoncée.
Quand elle imagine l’aubaine pour son pays si ces indices se muaient en de prodigues puits de pétrole, Ellen Sirleaf perd le dur réalisme qui donne d’ordinaire à ses pensées et à ses paroles le tranchant d’une lame de rasoir. Ne craint-elle pas que la corruption engloutisse les bénéfices du pétrole, comme cela s’est produit au Nigeria et en Guinée équatoriale ? Ce ne sera pas le cas, me répond-elle, si une grande multinationale comme Chevron acquiert les droits de forage (ce qui se produisit peu après ma visite). Ellen Sirleaf ne peut ignorer la sombre histoire de l’entreprise sur la côte sud du Nigeria mais, à ce moment précis, elle paraissait bien loin de son esprit (4).
En compensation d’un viol, 2 dollars
L’une des grandes ambitions de la présidente est d’améliorer la condition des femmes, qui ont particulièrement souffert de la guerre. Le viol a été endémique pendant le conflit et reste un fléau. Un nouveau tribunal est désormais réservé au jugement des agressions sexuelles, pour tenter d’assurer aux femmes que ces crimes sont pris au sérieux, et les dissuader d’accepter une simple transaction avec les violeurs – parfois pour une somme aussi modique que 2 dollars, comme dans une affaire que j’avais suivie il y a plusieurs années.
Mais, quand on se rend au Service de protection des femmes et des enfants, au siège de la police nationale, on comprend qu’une présidente, même déterminée, aura sans doute du mal à améliorer la sécurité des Libériennes. Le QG délabré est une sorte de grotte mal éclairée – quand elle l’est. Le lieu révèle l’indigence des moyens dont dispose le pays pour faire respecter ses lois.
Le Service de protection des femmes et des enfants, où les victimes de viol sont censées signaler leurs agressions, est installé au bout d’un corridor de bureaux aux allures de caveaux, uniquement peuplés d’hommes. Certains sont en uniforme, d’autres sont sans doute des inspecteurs en civil ; et puis il y a des criminels et des individus qui semblent simplement traîner là, envahissant le couloir. Au bout, au Service de protection, deux femmes – une réceptionniste et un sergent – attendent derrière des bureaux en bois éraflé. Mais, même là, les hommes s’infiltrent ; le quartier général de la police est leur domaine, et on comprend sans peine que des femmes préfèrent toucher une somme dérisoire pour leur souffrance plutôt que de chercher à obtenir réparation en ces lieux.
On peut observer une expression plus aboutie de la politique d’Ellen Sirleaf le long d’une des pistes défoncées de la capitale. Un programme de la fondation Nike forme des Libériennes d’une vingtaine d’années à travailler dans des bureaux ou des hôtels. À force de pressions, Sirleaf a réussi à convaincre le géant des articles de sport de choisir le Liberia comme pays pilote pour ce projet, qui tentera d’apporter des compétences professionnelles à 2 500 femmes du pays. L’une d’elles m’emmène fièrement faire le tour des travaux pratiques du cours d’hôtellerie. Vêtue d’un tissu africain éclatant, elle me conduit dans une chambre type où les élèves s’entraînent à faire des lits ; dans la salle de bains où deux filles portant des masques apprennent à nettoyer les toilettes ; puis dehors, où un kiosque fait office de restaurant avec, sur une table, le couvert dressé et une ardoise annonçant le plat du jour : « Poulet à la libérienne ».
« Si je gagne ma vie, les hommes ne pourront plus continuer d’exercer leur violence », espère une élève. Elle n’évoque pas ici le viol, mais la multitude d’agressions courantes qu’elle et les autres stagiaires sont susceptibles de subir au quotidien. Mais où sont les hôtels qui embaucheront ces jeunes femmes ? Le pays ne compte qu’une poignée d’établissements pour accueillir les employés des Nations unies de passage et les rares investisseurs étrangers en quête de ressources à exploiter.
« Je vais vous montrer un bel endroit », m’annonce Ellen Sirleaf un après-midi, comme pour faire taire mes doutes sur les perspectives d’avenir de ces jeunes femmes. Non loin du village où le percussionniste frappait sur son tambour troué, le convoi présidentiel s’arrête près d’un élégant petit pont enjambant un cours d’eau. À l’horizon, une île verdoyante, que deux vastes et belles demeures dominent, chacune sur une rive. La propriété appartient à un homme de sa connaissance, me dit-elle et elle y voit l’esquisse d’un futur complexe touristique. Et la présidente du Liberia s’abandonne à son rêve.
Cet article est paru dans le New York Times le 22 octobre 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.