Mama Ellen

« Dites-leur de ne pas s’appuyer contre la barrière », ordonne Ellen Johnson Sirleaf­, la présidente du Liberia, au responsable de sa sécurité. Nous roulons sur l’une des rares avenues goudronnées de Monrovia, la capitale. Le convoi est escorté par les Casques bleus de la force de maintien de la paix de 10 000 hommes, chargée de prévenir un nouveau conflit après quatorze ans d’une guerre civile atroce. Les combats ont cessé en 2003 mais, derrière les vitres du 4 x 4 de la présidente, les squelettes d’immeubles à l’abandon et les cris des badauds sur son passage, à la fois excités et désespérés, révèlent l’ampleur du désastre.

L’attention de « Mama Ellen », première femme du continent africain à être élue chef d’État, s’est portée sur un pan de grillage auquel s’adosse un groupe d’adolescents. La clôture simple et délabrée est sur le point de s’écrouler. La présidente de 71 ans se fait virulente. « Mais dites-leur d’arrêter », répète-t-elle de sa voix rauque. Elle veut que l’homme chargé de sa sécurité contacte par radio un autre membre du convoi pour réprimander et disperser les garçons. Tout indique qu’elle préférerait leur tirer elle-même les oreilles, tant elle a l’air d’une grand-mère mécontente sous son turban violet aux motifs géométriques. « Ils vont finir par casser cette barrière ! »

Ellen Sirleaf a remporté l’élection de 2005 contre le célèbre footballeur libérien George Weah. Et elle a annoncé qu’elle briguera un nouveau mandat en ce mois d’octobre. Certains Libériens voient en elle la figure salvatrice du pays, parce qu’elle est stricte, déterminée, exigeante ; et parce que c’est une femme.

Ellen Sirleaf est convaincue d’avoir pour mission de continuer à diriger le Liberia. Elle est très fière de travailler tard le soir et d’être au-dessus de la corruption légendaire qui paralyse le pays – tout en s’efforçant, autant que possible, de la combattre. La présidente attribue en partie sa force au fait d’avoir survécu à un mari violent et n’hésite pas à déclarer que les femmes – qui pilotent plus d’un quart des ministères – font de meilleurs dirigeants. Si elles étaient suffisamment nombreuses à posséder les qualifications nécessaires, confie Ellen Sirleaf, et si elle pouvait faire des réformes radicales sans mettre à mal les équilibres politiques, elle nommerait des femmes à la tête de chaque administration.

« Elles sont plus déterminées, me dit-elle alors que nous traversons l’un des rares quartiers de Monrovia où l’électricité a été rétablie. Les femmes travaillent plus dur et sont plus honnêtes. » Et de préciser en riant : « Elles ont moins de raisons de se laisser corrompre, car elles n’ont pas tant de distractions. Les hommes, eux, doivent entretenir leurs concubines en plus de leur épouse. C’est la polygamie qui règne ici, pas la polyandrie. »

Son goût de la précision et sa franchise ont contribué à faire d’elle la coqueluche des acteurs de l’aide internationale ; elle incarne l’espoir qu’il est possible de sauver l’Afrique, malgré l’ampleur de la mauvaise gestion. Juste avant de tenter d’épargner la clôture branlante, la présidente s’exprimait au micro d’une station de radio pour informer les auditeurs de la remise de dette de plus de 4 milliards de dollars que son gouvernement venait d’obtenir grâce au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. En échange d’un ensemble de réformes fiscales qu’elle a commencé de mettre en œuvre. C’est peut-être le succès le plus important de sa présidence, m’explique-t-elle. Ellen Sirleaf a également décroché un prêt de plus de 20 millions de dollars pour les entreprises libériennes, un plan mis en œuvre par Robert Johnson, l’entrepreneur afro-américain qui a fondé Black Entertainment Television (1). Et 500 000 dollars ont été accordés par une organisation de femmes américaine pour aider les commerçantes du pays.

 

Un ton catégorique

L’émission est diffusée auprès d’une grande partie des trois millions et demi d’habitants du pays, et la présidente s’exprime en patois pour mieux faire comprendre les conséquences de la dette qui s’est accumulée pendant des dizaines d’années, grevant le budget du pays : « Ils font d’abord payer les pénalités de retard. On ne pouvait plus emprunter un centime ! » Puis elle évoque les emprunts plus modestes – aux conditions plus avantageuses – qu’elle essaiera et peut espérer obtenir, maintenant que le Liberia a obtenu ce vote de confiance de la communauté internationale.

Un chef d’État disant à son peuple à quel point il sert judicieusement ses intérêts : c’est, dans une certaine mesure, un discours politique classique. Et je ne peux m’empêcher de me demander si les nouveaux emprunts qu’Ellen Sirleaf envisage, avec leurs généreux reports de paiement, ne déboucheront pas sur une nouvelle série de remboursements impossibles à honorer, une nouvelle série d’effacements de créances à rechercher auprès des grandes puissances, une nouvelle confirmation de la mauvaise gestion du Liberia – et de l’Afrique – et de sa déprimante dépendance envers la charité internationale.

Mais le ton catégorique de la présidente fait taire les doutes. Elle possède un master en administration publique de Harvard et une réputation de prudence en matière fiscale qui remonte à l’époque de son ascension au sein du ministère des Finances libérien, à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Après quoi son opposition au régime dictatorial de Samuel Doe, à la manière dont il réprimait la population et pillait l’État, lui a valu dans les années 1980 une condamnation à la prison et des années d’exil.

« Nous la considérons comme l’une des nôtres », confie Linda Thomas-Greenfield, l’ambassadrice des États-Unis au Liberia. Cette Afro-Américaine rappelle qu’Ellen Sirleaf a, pendant son expatriation, exercé des responsabilités au sein des Nations unies et été vice-présidente de la Citicorp, à Nairobi, responsable des activités de la banque en Afrique. La présidente passe d’un univers à l’autre avec souplesse, assure-t-elle. Elle sait désamorcer la méfiance des électeurs libériens à l’égard de son éducation élitiste. Et elle est capable de travailler avec d’anciens ennemis politiques, aujourd’hui députés.

« Je ne dirais pas qu’elle est charismatique, m’explique l’ambassadrice. Plutôt qu’elle est très sérieuse, très attentive. Jusque dans le moindre détail. » Voilà qui est facile à imaginer, au regard de l’attention portée par la présidente à une simple barrière, au milieu du délabrement général engendré par une guerre qui s’est caractérisée par la banalisation du viol et l’enrôlement d’enfants soldats, parfois dès l’âge de 7 ans, dont certains ont été contraints de tuer leurs propres parents.

Tous les Libériens ne sont pas aussi enthousiastes. Alors qu’Ellen Sirleaf est en fonction depuis quatre ans, on constate à son égard un agacement que je n’avais pas perçu en 2009, lors de mon précédent séjour au Liberia. Même si certains l’appellent encore affectueusement « Mama Ellen », nombre de Libériens s’irritent de devoir continuer de compter sur les groupes d’autodéfense pour leur sécurité ; parce que la police, mal payée, est inefficace et corrompue, et la justice trop lente pour être dissuasive. Tous les fonctionnaires continuent d’exiger des pots-de-vin et de détourner les fonds publics, pratique qui a depuis longtemps privé le pays d’infrastructures et affaibli son économie. « On ne peut pas éradiquer la corruption, pas encore », me confie la présidente, qui s’avoue partagée entre l’envie de renvoyer chaque fonctionnaire dévoyé et celle de conserver suffisamment de ministres et de personnel pour que le gouvernement puisse agir, tout compromis­ qu’il soit. En attendant, le chômage touche selon certaines estimations 85 % de la population. Parvenir à faire croire que le Liberia peut sortir, même très progressivement, de son marasme est peut-être le seul moyen d’assurer une paix durable alors que les troupes des Nations unies devraient commencer à se retirer après les élections. À la radio, Ellen Sirleaf insistait d’ailleurs sur le mot « progressivement ». « Je ne suis pas magicienne », plaidait-elle.

 

« Autochtones » et « Américano-Libériens »

La présidente a le teint clair, légèrement cuivré, qui rappelle l’une des raisons de l’implosion du pays. Le Liberia a été fondé – en tant que colonie côtière, en 1822, puis comme la première république d’Afrique en 1847 – par des Noirs américains libres, et la classe de colons qui s’est formée a tout fait pour reproduire la société américaine qu’elle avait fuie. Les hommes portaient des hauts-de-forme et des habits ; les femmes, des chapeaux à brides et des tournures. La république s’est inspirée de la bannière étoilée pour dessiner son drapeau, du président américain James Monroe pour nommer sa capitale, et elle a employé pour soumettre les tribus présentes sur son territoire des méthodes qui s’apparentaient parfois à l’esclavage.

Le Liberia n’a pas eu de dirigeant autochtone avant 1980 : le premier fut Samuel Doe, un sergent-chef dont le coup d’État peut être interprété comme l’expression d’une rage longtemps contenue. Il a éventré le président, puis exécuté treize ministres sur la plage de Monrovia, devant une foule de plusieurs centaines de personnes. Aujourd’hui, l’opposition entre ceux que les Libériens appellent « autochtones » et les « Américano-Libériens » déchire encore le pays. Ellen Sirleaf, dont le teint est plus clair que celui d’à peu près tous ses concitoyens, a souvent souligné qu’elle n’a en réalité pas une goutte de sang américano-libérien, qu’elle n’appartient pas à l’élite raciale dont la cupidité et l’oppression historique ont, aux yeux de certains, provoqué l’effondrement du pays.

Côté paternel, elle est la petite-fille d’un important chef rural et de l’une de ses huit épouses ; côté maternel, elle descend d’une vendeuse sur les marchés et d’un commerçant allemand qui fut vite chassé du pays, avec tous ses compatriotes, quand le Liberia proclama sa loyauté envers les États-Unis au début de la Première Guerre mondiale. C’est son ascendance allemande qui lui éclaircit la peau, mais l’accès à l’instruction dont elle a bénéficié vient d’un système de tutelle traditionnel au Liberia.

Dès l’aube de la république, les pauvres ont pris l’habitude d’envoyer leurs fils et leurs filles comme serviteurs dans des familles plus aisées, contre la promesse d’une instruction et l’espoir d’un avenir meilleur. Les enfants indigènes faisaient le ménage et préparaient les repas. Ils appartenaient, plus ou moins, à la famille de leur tuteur, avec un statut qui oscillait entre celui d’esclave et celui d’enfant adoptif ; ils recevaient généralement le patronyme de leur tuteur. Au fil des générations, cette tradition n’a pas supprimé les différences de sang et de position sociale – l’instruction fournie était souvent insuffisante et les possibilités d’ascension sociale infimes –, mais elle a brouillé les frontières. Dans le cas d’Ellen Sirleaf, elle les a effacées. Son père, envoyé de son village reculé à Monrovia comme pupille, fut traité relativement bien car son propre père, en tant que chef, connaissait le président du pays. Le garçon fit son apprentissage auprès d’un avocat, puis exerça lui-même cette profession, et devint le premier autochtone élu député. La mère d’Ellen, après une période difficile avec sa première famille de colons, fut prise en charge par un autre tuteur et élevée avec générosité – en partie grâce à sa peau presque blanche.

L’ascension de la future présidente a commencé par sa détermination de petite fille. Elle se remémore ainsi ses préparatifs pour une bagarre avec une petite voisine à propos d’une prune volée. Elle avait environ 9 ans, et demanda à sa grand-mère de lui préparer « une potion, un traitement pour se battre ». Le dessous de son poignet gauche fut entaillé en plusieurs endroits avec une lame de rasoir, la potion s’infiltra dans les plaies. Elle me montre les cicatrices sombres, encore visibles, qui prouvent à quel point elle voulait la remporter, cette bagarre.

Sa sœur aînée, Jennie Bernard, se rappelle la motivation et la réussite d’Ellen à l’école. Pourtant, à 17 ans, elle abandonna brusquement toute ambition pour l’amour d’un homme de sept ans son aîné, récemment rentré au pays après des études aux États-Unis. Il l’épousa et l’emmena avec lui à Madison quand il alla passer un master en agriculture à l’université du Wisconsin. Elle s’inscrivit dans une école de commerce locale et travailla dans un drugstore quand ils furent à court d’argent. Jaloux de l’activité qu’elle exerçait et jugeant humiliant ce travail subalterne, son mari – décédé depuis – fit un soir irruption dans le magasin, la poursuivit (raconte sa sœur), arracha un balai de ses mains et lui cria qu’elle devrait être à la maison. Il buvait et devint de plus en plus agressif, à Madison et après leur retour à Monrovia. À un moment, il la frappa à la tête avec une crosse de fusil. Et un jour, alors qu’Ellen commençait sa carrière au ministère des Finances, il est entré dans son bureau et l’a giflée parce qu’elle travaillait tard.

 

Épargnée grâce à son sang-froid

D’un ton pensif, la présidente me parle de l’amour que cet homme lui portait et de son tempérament possessif. Elle a fini par s’arracher à cette union après qu’il eut braqué une arme à feu sur elle en présence d’un de leurs quatre fils. Le garçon attrapa une bombe anti-moustiques, dont il essaya d’asperger les yeux de son père.

Le mariage d’Ellen semble avoir renforcé une capacité de résilience qu’elle a toujours eue, et l’avoir endurcie face à la violence qu’allait connaître son pays. Elle avait obtenu son master de Harvard et était devenue ministre des Finances quand Samuel Doe perpétra son coup d’État meurtrier en 1980. Le gouvernement renversé, elle pouvait s’attendre à être tuée, par Doe lui-même ou par les foules qui arpentaient Monrovia en quête de vengeance contre les nantis. Elle en a pourtant réchappé, grâce à son sang-froid et à sa compétence financière, dont Doe avait terriblement besoin. À la demande du dictateur, Ellen Sirleaf dirigea l’une des plus grandes banques du pays ; puis, après avoir critiqué le régime pour sa cupidité et sa corruption, elle s’exila. Quand Doe voulut se faire élire pour se doter d’une légitimité, elle prit le risque de rentrer au Liberia et de participer activement à la campagne contre lui. Écrouée et condamnée à dix ans de prison, elle fut presque immédiatement libérée, notamment grâce aux pressions de l’administration Reagan, qui soutenait Doe, son allié dans la guerre froide. L’expérience n’empêcha pas la future présidente de défier le dictateur ; elle ne tarda pas à être faite prisonnière par ses hommes, menacée de viol et d’être enterrée vive. Relâchée, elle reprit le chemin de l’exil.

En 1989, alors qu’elle vivait aux États-Unis, Ellen Sirleaf collecta des fonds pour la rébellion menée par Charles Taylor, un homme qui ne fit qu’exacerber le conflit dévorant le pays, se proclama président à l’issue d’une élection douteuse en 1997, s’enrichit considérablement pendant son mandat, et est aujourd’hui jugé par un tribunal spécial à La Haye, accusé de crimes contre l’humanité commis alors qu’il alimentait la guerre civile au Sierra Leone voisin (2). Ellen Sirleaf ayant soutenu Taylor avec ferveur à ses débuts, la commission Vérité et Réconciliation du Liberia a préconisé en 2009 de lui interdire d’exercer toute fonction publique pendant trente ans (3). La proposition, qui n’a aucune force de loi, ne semble pas être prise au sérieux. « Nous essayions d’abattre un dictateur », me confie Ellen Sirleaf, d’un ton plus agacé que contrit, alors que nous progressons lentement sur une piste à l’extérieur de Monrovia, là où la ville cède vite la place aux villages et à la brousse. Elle va inaugurer un centre de formation aux métiers de la mer qui, espère-t-elle, aidera les Libériens à se faire embaucher comme matelots à bord de navires étrangers. Alors que le convoi approche d’un village, un vieil homme tape sur un tambour à la peau déchirée, tandis qu’un chœur dépenaillé improvise un hommage. Ordonnant au cortège de s’arrêter, Ellen demande à l’un des membres de son personnel de donner au chef une vingtaine de dollars. Cet argent est le sien, et elle fait ce genre de geste régulièrement. Embarrassée par l’inconvenance apparente de la démarche, mais encore une fois sans vraiment s’excuser, elle m’explique qu’il n’existe aucun système d’aide aux plus pauvres ; pour l’instant, c’est le mieux qu’elle puisse faire.

Une candidature à l’élection présidentielle symbolise mieux que tout autre l’une des réalités avec lesquelles Ellen Sirleaf est aux prises : la proximité d’un passé explosif. C’est celle de Prince Johnson. En 1990, ce chef rebelle, qui avait rompu avec Taylor, captura Doe. Une caméra qui filmait la scène le montra en train de boire de la bière en regardant ses hommes couper les oreilles du président. L’assassinat a eu lieu plus tard. La vidéo est actuellement vendue à la sauvette dans le centre-ville de Monrovia. On pourrait considérer la candidature de Johnson comme une simple plaisanterie macabre si, en 2005, la population de sa région natale ne l’avait élu au Sénat. « C’est la méthode Obama », me déclarait-il à l’été 2010 en parlant des petites contributions qui s’accumulaient déjà dans les caisses de sa campagne présidentielle. Il m’assura que son manque d’instruction serait un avantage pour gouverner le pays : « Est-ce qu’Abraham Lincoln avait un doctorat ? Le nombre de mes partisans augmente de jour en jour ! »

En regardant Ellen Sirleaf travailler dans son bureau spartiate et silencieux, je suis frappé par la distance qu’elle a su mettre entre elle-même et la violence de son propre passé : celle qu’elle a subie dans sa vie privée, et celle dont on l’a menacée en tant que personnalité publique. La pièce est située au dernier étage d’un bâtiment officiel ; l’électricité est vacillante et les boutons de l’ascenseur sont cassés depuis longtemps. Ellen Sirleaf travaille et vit dans la frugalité : le brunch que je prends chez elle un dimanche consiste en partie de restes posés sur la table dans des boîtes en plastique. Elle préfère le calme au luxe. Dans les salles de conférence attenantes à son bureau, les réunions que je la vois mener se déroulent dans une atmosphère feutrée, quels qu’en soient les participants : veuves de soldats de l’époque Taylor, qui réclament des allocations, ou un commissaire aux comptes et un ministre en bisbille. Elle écoute tout le monde avec une patience stoïque.

La première mission d’Ellen Sirleaf est de délivrer son pays de la violence aussi sûrement qu’elle s’en est délivrée elle-même. Son succès dépend sans doute principalement de l’économie. Outre l’allégement de la dette, la présidente a obtenu des résultats décisifs en renégociant certains contrats désavantageux avec des entreprises étrangères comme Arcelor Mittal, premier groupe sidérurgique mondial qui prévoit d’exploiter le fer libérien, ou Firestone, qui exploite les hévéas du pays depuis près d’un siècle. Pourtant, lorsqu’on passe quelque temps avec les milliers de saigneurs de la plantation, qui tailladent les troncs avec un couteau cranté et se démènent pour recueillir dans un seau en zinc leur quota quotidien de latex, on prend conscience du chemin qui reste à parcourir. Un saigneur qui apporte suffisamment de latex au point de pesage peut gagner 4,41 dollars par jour. C’est un travail très enviable au Liberia.

Mais les ressources naturelles du pays ne sont pas suffisamment demandées à travers le monde pour stimuler l’économie et alimenter le budget de l’État. Pour pouvoir vraiment tirer parti de son fer, de son caoutchouc et de son bois, il faudrait pouvoir les transformer sur place ; exporter des produits finis plutôt que des matières premières. Le Liberia en est incapable ; le pays est pratiquement préindustriel.

Le seul espoir d’un changement rapide serait peut-être l’exploitation pétrolière en mer. Ellen Sirleaf voit dans les récentes découvertes faites au large des côtes ghanéennes, mais aussi du Sierra Leone et, de façon embryonnaire, au large des plages libériennes, les signes d’une métamorphose annoncée.

Quand elle imagine l’aubaine pour son pays si ces indices se muaient en de prodigues puits de pétrole, Ellen Sirleaf perd le dur réalisme qui donne d’ordinaire à ses pensées et à ses paroles le tranchant d’une lame de rasoir. Ne craint-elle pas que la corruption engloutisse les bénéfices du pétrole, comme cela s’est produit au Nigeria et en Guinée équatoriale ? Ce ne sera pas le cas, me répond-elle, si une grande multinationale comme Chevron acquiert les droits de forage (ce qui se produisit peu après ma visite). Ellen Sirleaf ne peut ignorer la sombre histoire de l’entreprise sur la côte sud du Nigeria mais, à ce moment précis, elle paraissait bien loin de son esprit (4).

 

En compensation d’un viol, 2 dollars

L’une des grandes ambitions de la présidente est d’améliorer la condition des femmes, qui ont particulièrement souffert de la guerre. Le viol a été endémique pendant le conflit et reste un fléau. Un nouveau tribunal est désormais réservé au jugement des agressions sexuelles, pour tenter d’assurer aux femmes que ces crimes sont pris au sérieux, et les dissuader d’accepter une simple transaction avec les violeurs – parfois pour une somme aussi modique que 2 dollars, comme dans une affaire que j’avais suivie il y a plusieurs années.

Mais, quand on se rend au Service de protection des femmes et des enfants, au siège de la police nationale, on comprend qu’une présidente, même déterminée, aura sans doute du mal à améliorer la sécurité des Libériennes. Le QG délabré est une sorte de grotte mal éclairée – quand elle l’est. Le lieu révèle l’indigence des moyens dont dispose le pays pour faire respecter ses lois.

Le Service de protection des femmes et des enfants, où les victimes de viol sont censées signaler leurs agressions, est installé au bout d’un corridor de bureaux aux allures de caveaux, uniquement peuplés d’hommes. Certains sont en uniforme, d’autres sont sans doute des inspecteurs en civil ; et puis il y a des criminels et des individus qui semblent simplement traîner là, envahissant le couloir. Au bout, au Service de protection, deux femmes – une réceptionniste et un sergent – attendent derrière des bureaux en bois éraflé. Mais, même là, les hommes s’infiltrent ; le quartier général de la police est leur domaine, et on comprend sans peine que des femmes préfèrent toucher une somme dérisoire pour leur souffrance plutôt que de chercher à obtenir réparation en ces lieux.

On peut observer une expression plus aboutie de la politique d’Ellen Sirleaf le long d’une des pistes défoncées de la capitale. Un programme de la fondation Nike forme des Libériennes d’une vingtaine d’années à travailler dans des bureaux ou des hôtels. À force de pressions, Sirleaf a réussi à convaincre le géant des articles de sport de choisir le Liberia comme pays pilote pour ce projet, qui tentera d’apporter des compétences professionnelles à 2 500 femmes du pays. L’une d’elles m’emmène fièrement faire le tour des travaux pratiques du cours d’hôtellerie. Vêtue d’un tissu africain éclatant, elle me conduit dans une chambre type où les élèves s’entraînent à faire des lits ; dans la salle de bains où deux filles portant des masques apprennent à nettoyer les toilettes ; puis dehors, où un kiosque fait office de restaurant avec, sur une table, le couvert dressé et une ardoise annonçant le plat du jour : « Poulet à la libérienne ».

« Si je gagne ma vie, les hommes ne pourront plus continuer d’exercer leur violence », espère une élève. Elle n’évoque pas ici le viol, mais la multitude d’agressions courantes qu’elle et les autres stagiaires sont susceptibles de subir au quotidien. Mais où sont les hôtels qui embaucheront ces jeunes femmes ? Le pays ne compte qu’une poignée d’établissements pour accueillir les employés des Nations unies de passage et les rares investisseurs étrangers en quête de ressources à exploiter.

« Je vais vous montrer un bel endroit », m’annonce Ellen Sirleaf un après-midi, comme pour faire taire mes doutes sur les perspectives d’avenir de ces jeunes femmes. Non loin du village où le percussionniste frappait sur son tambour troué, le convoi présidentiel s’arrête près d’un élégant petit pont enjambant un cours d’eau. À l’horizon, une île verdoyante, que deux vastes et belles demeures dominent, chacune sur une rive. La propriété appartient à un homme de sa connaissance, me dit-elle et elle y voit l’esquisse d’un futur complexe touristique. Et la présidente du Liberia s’abandonne à son rêve.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 22 octobre 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Adonis : « Il n’y a pas eu de révolution arabe »

D’origine syrienne et de nationalité libanaise, Adonis est considéré comme l’un des plus grands auteurs arabes vivants. Théoricien du poème en prose, il a profondément renouvelé la littérature arabe contemporaine et vient de se voir décerner le prestigieux prix Goethe pour l’ensemble de son œuvre. À 81 ans, cet intellectuel de gauche, laïc radical, est connu pour la franchise de ses propos sur l’« arriération » arabe, qui lui valent d’être fréquemment au centre de vives polémiques. En juin dernier, il publiait ainsi une lettre ouverte au président Bachar el-Assad, provoquant une avalanche de critiques. Il revient ici sur le sens de sa démarche.

 

N’est-il pas étonnant qu’après avoir soutenu inconditionnellement les révolutions tunisienne et égyptienne, vous fassiez marche arrière quand il s’agit de la Syrie ?

Ce qui s’est produit en Tunisie et en Égypte, et la façon dont cela s’est produit, a porté un coup décisif à l’idée du président à vie imposé par l’armée ou par le parti unique. Mais je ne considère pas pour autant qu’il s’agisse d’une révolution. Il en va de même des événements en Syrie. La révolution, telle que je l’entends et dans son sens historique, est un projet global et complet. Jusque-là, nous avons assisté à un simple renversement de dirigeants, sans que soient bouleversées les structures du pouvoir. Les noms des gouvernants ont changé, voilà tout. Pour considérer les événements qui se sont produits dans certains pays arabes comme une révolution, il aurait fallu assister à un bouleversement­ du système socioéconomique. Comment peut-on parler de révolution en Égypte quand la situation des coptes reste inchangée et les inégalités toujours aussi considérables ? Comment parler de révolution en Syrie si le statut des chrétiens, au plan civil, ne change pas, et si les disparités économiques persistent ? Il faut cesser d’utiliser le mot révolution au mépris de son sens profond. En revanche, nous devons espérer que cette importante effervescence politique se transformera en révolution globale et radicale – et tout faire pour cela […]. Je ne peux qualifier de révolution qu’un projet complet de remise en cause des caractéristiques culturelles, sociales et religieuses qui ont bloqué la vitalité de l’Homme arabe, écrasé ses droits, ses libertés, son humanité et sa pensée.

 

Toutes les révoltes arabes sont sorties des mosquées mais cela ne signifie pas qu’elles soient religieuses ou confessionnelles : il se trouve que la mosquée est le seul lieu de rassemblement possible…

Ce n’est pas vrai : tous les manifestants ne sont pas sortis des mosquées. Ni au Yémen, ni à Bahreïn, ni en Tunisie, ni en Égypte ou en Libye. De petits groupes sont en effet sortis des lieux de culte, mais ils n’ont fait que rejoindre la majorité des manifestants, déjà dans la rue et sur les places ; et les révolutionnaires issus des mosquées n’ont nulle part joué le rôle de leaders. Exploiter politiquement ce symbole religieux relève d’une confiscation du politique, de ce qui est temporel, évolutif, sujet à la critique, au bénéfice du sacré qui est, lui, rituel, immuable, littéral […]. C’est exercer sur les êtres une violence généralisée, au sens où elle touche non seulement le corps, mais aussi l’esprit : la mosquée entend régir la pensée et tous les moments de la vie et prononce publiquement des sentences d’apostasie et de mort.

 

Votre lettre ouverte au président Assad a suscité bien des polémiques […]. La considérez-vous comme dépassée ?

Si elle peut paraître dépassée, c’est surtout aux yeux de ceux qui suivent la politique à court terme, au mépris de la complexité de la situation, en particulier dans des pays traversés par des appartenances politiques, communautaires et ethniques diverses, comme la Syrie ; ceux qui se contentent d’un changement de dirigeants et sont animés d’un désir de « revanche », bref, ceux qui veulent modifier seulement les apparences. Je n’en suis pas.

Pour moi, la revendication fondamentale est de redonner le droit au seul peuple de décider, lui laisser le choix de rejeter ou de désigner qui il veut à travers des élections libres et sans conditions préalables. Aucun parti ni aucun dirigeant ne doit s’emparer de la volonté du peuple. Cela revient à dire qu’il faut supprimer l’article 8 de la Constitution syrienne, qui considère le parti Baath au pouvoir comme le guide de la nation et sur lequel s’appuie le régime. Je ne suis pas le premier à le demander, c’est une revendication de la majorité des Syriens. Quand je m’adresse au président du pays, cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec lui ou que je le considère comme honnête ou juste. J’ai choisi la formule de la lettre ouverte parce que je considère qu’elle est la plus à même de faire parvenir quelques idées au président d’un pays dont je tiens à préserver l’unité, l’avenir et la vie de ses citoyens. Je ne crois pas que le démantèlement de l’État et des institutions, à l’image de ce qui s’est produit en Irak, serve la liberté et la justice.

 

On vous reproche notamment de faire apparaître le président Assad comme dégagé du communautarisme alors qu’il est réalité lui aussi sectaire*…

Je suis d’accord pour dire que le président syrien est partisan mais pas qu’il est sectaire. Il y a en Syrie un problème de rapports entre les minorités et les partis. Les membres des communautés minoritaires ont rejoint les organisations politiques au début du XXe siècle et cette tendance s’est accentuée après l’indépendance, en 1946. Ils pensaient ainsi sortir de leur isolement et s’intégrer mieux à la majorité du peuple syrien, en brisant le communautarisme. Dans le même temps, les hommes des zones rurales isolées – les druzes du Haurane, dans le sud ; les Kurdes de la région d’Al-jazira, à l’est ; les alaouites des montagnes côtières, à l’ouest – ont rejoint en nombre l’armée syrienne car c’était le meilleur moyen pour eux de s’intégrer et d’améliorer leur condition sociale et matérielle. Raison pour laquelle ils sont aujourd’hui présents dans les structures du pouvoir. Mais faire une lecture confessionnelle de la situation politique actuelle – le pouvoir alaouite d’un côté, l’opposition sunnite de l’autre –, c’est commettre une lourde erreur : ceux qui sont pourchassés, arrêtés, exilés, appartiennent pour l’essentiel, à l’exception des Frères musulmans, à la communauté soi-disant au pouvoir.

Les termes de « communauté », « confessionnalisme », « minorité » ont été forgés et sont exploités politiquement et culturellement par la majorité, qui revendique le pouvoir au nom de la légitimité que lui donnerait ce statut majoritaire. La pensée progressiste, démocrate et révolutionnaire véritable n’utilise pas ce langage. Les termes de « majorité » ou de « minorité » doivent disparaître au profit de la « citoyenneté », un concept qui assure l’égalité totale des droits et des devoirs entre tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance religieuse ou ethnique. Il ne devrait y avoir de majorité et de minorité que dans le sens politique et démocratique, dans les urnes. Les Arabes ne pourront construire la démocratie qu’à partir d’une séparation totale entre la religion et l’État, à tous les niveaux.

 

Le dirigeant politique peut-il lire la lettre d’un poète ou écouter ses conseils ?

Quel dirigeant a jamais écouté un poète ?

 

Cet entretien, réalisé par Mohamad Choueir, est paru dans Akhbar Al-adab, le supplément littéraire du quotidien égyptien Akhbar Al-yom, le 30 juin 2011. Il a été traduit par Hala Kodmani.

 

« Quels cruels pillards nous faisions ! »

Le 26 décembre 1910, au beau milieu des festivités de Noël, un télégramme souleva un vif émoi à Berlin : « 18 octobre, Boeder, Brauckmann, Hollborn, Häfner et 5 matelots indigènes assassinés sur l’île de Dschokadsch par des Sokehs. Sokehs depuis en rébellion. Jusqu’ici, autres populations de Ponape calmes et majoritairement loyales. Rébellion écrasée, puis sévèrement châtiée, pour préserver notre autorité à Ponape. » Ponape ? Même les employés les plus chevronnés de l’Office impérial aux colonies doivent réfléchir pour savoir où cela se trouve.
Aujourd’hui appelée Pohnpei, c’est, avec ses 347 kilomètres carrés, la plus grande île des Carolines. Les navigateurs espagnols furent les premiers Européens à atteindre au XVIe siècle cet archipel du Pacifique Sud pour en prendre possession au nom de leur roi. L’Espagne renonça cependant à y exercer sa souveraineté : à la différence des Mariannes voisines, les Carolines ne revêtaient pas d’importance stratégique ou économique particulière. Les Allemands arrivèrent dans un second temps. Au milieu du XIXe siècle, des compagnies de commerce hanséatiques, notamment la firme hambourgeoise Johann et Cesare Godeffroy et fils, s’établirent dans le Pacifique et y acquirent une position dominante. La principale richesse commerciale était le coprah, la chair séchée de la noix de coco. On en faisait de l’huile, qui à son tour entrait dans la fabrication de savons, de parfums, d’huile de cuisine, de beurre de coco, de nitroglycérine. C’est ainsi un savon à l’huile de coprah qui fut à l’origine des premiers succès de la parfumerie Douglas, fondée en 1821 à Hambourg par un Écossais [aujourd’hui parmi les leaders du secteur en Europe].

En 1885, des matelots hissèrent le drapeau allemand sur le sol des îles Carolines, bien que Berlin eût connaissance des revendications espagnoles. Le conflit autour de l’archipel, qui opposa ces deux puissances pourtant alliées, faillit dégénérer en guerre ouverte. Le pape Léon XIII, désigné comme arbitre, finit par attribuer en octobre 1885 les Carolines à Madrid, à charge pour le royaume d’y installer rapidement une administration opérationnelle. Mais les Espagnols n’eurent pas la main heureuse avec ces îles. Avec Ponape surtout, où les cinq municipalités indépendantes de Net, Sokeh, U, Kiti et Matolenim rassemblaient plus de 3 000 hommes, les soulèvements furent constants. L’occupant essaya à plusieurs reprises de briser la résistance de la population par des opérations militaires, mais en vain. Après avoir perdu une centaine de soldats, les Espagnols abandonnèrent la partie et ne se risquèrent plus en dehors de Kolonia, la capitale fortifiée de l’île.

En 1899, les îles Carolines redevinrent allemandes. Très affaiblie par sa défaite contre les États-Unis en 1898, l’Espagne entreprit de se débarrasser au plus vite de ses possessions dans le Pacifique, devenues sans intérêt. Une occasion que Berlin ne laissa pas passer. Le Reich acheta l’archipel pour la somme énorme de 17 millions de marks. L’Allemagne était désormais à la tête d’un empire d’un seul tenant dans le Pacifique, immense zone géographique s’étendant des îles Mariannes, au nord, à la Nouvelle-Guinée, au sud.

Dans les premiers temps, elle évita de trop s’immiscer dans les affaires indigènes. Cinquante Blancs tout au plus vivaient à Ponape, et l’administration ne disposait que d’une poignée de policiers « de couleur ». Ainsi l’arrivée des Allemands n’eut-elle d’abord que peu d’effet sur la vie quotidienne des insulaires.

La donne changea à partir de 1907. Le nouveau directeur de l’Office impérial aux colonies, le banquier Bernhard Dernburg, un spécialiste de l’assainissement budgétaire qui s’était fait la main dans l’industrie lourde, décida que toutes les colonies devraient financer une part croissante de leur budget, pour finir par se passer de subventions. Mais, à Ponape, le système féodal en place depuis des siècles faisait obstacle à la mise en œuvre de ce projet. L’ensemble des terres était entre les mains de quelques nobles, qui les répartissaient à discrétion entre leurs sujets sous forme de fiefs, et pouvaient les leur reprendre à tout moment. Aux yeux des colons, c’était la raison pour laquelle les insulaires ne produisaient que relativement peu de biens d’exportation.

 

Le double jeu de l’aristocratie

Aussi les Allemands décidèrent-ils, à l’automne 1907, d’abolir progressivement la féodalité. En échange, les futurs propriétaires devraient travailler gratuitement quinze jours par an pour l’administration coloniale. La tâche prioritaire était la construction d’un réseau de routes qui permettrait d’acheminer plus rapidement les troupes d’un point à un autre et de mieux contrôler militairement la région.

Mais le processus n’alla pas sans difficulté. Certes, l’aristocratie avait apparemment consenti aux réformes, mais elle travailla secrètement à faire échouer ces mesures intrusives par une stratégie de résistance passive. Cela énerva Gustav Boeder, chef de district depuis décembre 1909. Vingt ans de service dans les colonies du Togo, du Cameroun et de l’Afrique de l’Est allemande l’avaient accoutumé à d’autres types de relations avec les autochtones que celles qui avaient cours à Ponape. Peu après son arrivée, il résolut d’intervenir énergiquement pour faire avancer la construction des routes. Les Sokehs, réputés récalcitrants, eurent tout particulièrement à souffrir de sa sévérité. L’homme fut bientôt profondément haï.

Le 17 octobre 1910, un incident se produisit à Dschokadsch, une petite île que seul un bras de mer sépare de Ponape. Un jeune homme affecté au travail de construction s’opposa aux ordres du contremaître allemand. Boeder le condamna à recevoir dix coups de bâton. Deux soldats originaires de la Nouvelle-Guinée allemande se chargèrent d’exécuter­ la peine, humiliation supplémentaire étant donné que ces Mélanésiens étaient considérés comme des inférieurs par les insulaires de Micronésie. Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Le soir même, les Sokehs déclaraient la guerre aux Allemands. À la tête du mouvement de résistance, Soumadau en Sokeh, un membre de la petite noblesse qui s’était déjà distingué par sa bravoure dans la lutte contre les Espagnols.

Le lendemain matin, tous les ouvriers employés à la construction des routes à Dschokadsch abandonnèrent le travail et menacèrent les deux contremaîtres allemands. Otto Hollborn et Johann Häfner se réfugièrent d’abord dans la mission des capucins toute proche. Le lieu était sacré pour les Sokehs, dont la plupart avaient embrassé le christianisme au temps des Espagnols. Lorsque Boeder apprit cela, il se fit immédiatement conduire sur l’île par six rameurs pour « ramener cette bande de malfrats dans le droit chemin ». Seuls son adjoint Rudolf Brauckmann et deux interprètes l’accompagnaient.

La trop haute opinion de lui que nourrissait Boeder conduisit à une catastrophe. Une fois sur les lieux, sans même se renseigner sur la situation, il marcha sur les Sokehs pour leur faire entendre raison. Mais il n’alla pas bien loin. Il fut abattu de plusieurs coups de fusil, tirés par des hommes placés en embuscade. Les rebelles se précipitèrent immédiatement sur Hollborn, Brauckmann, Häfner et les rameurs pour les massacrer. Seuls les deux interprètes et l’un des rameurs parvinrent à s’enfuir.

Lorsque la nouvelle du carnage arriva à Kolonia, la « plus grande confusion » se répandit parmi les quelques Européens qui y vivaient. Pour protéger la capitale d’une éventuelle attaque, le médecin du gouvernement, Max Girschener, désormais le plus haut fonctionnaire présent sur place, prit une initiative audacieuse. En dépit de la forte réticence du reste de la communauté allemande, il demanda aux chefs des quatre autres municipalités de Ponape de lui prêter main-forte pour se défendre. Près de 600 guerriers accoururent qu’on arma de couteaux et de fusils. L’attaque des rebelles ne vint pas. Mais près de 200 Sokehs se retranchèrent sur un rocher de l’île de Dschokadsch que l’on disait quasiment imprenable. Sans doute espéraient-ils que les Allemands seraient prêts à négocier et même à faire certaines concessions pour éviter un bain de sang.

 

« Que la fête commence ! »

De fait, ils hésitèrent. Certes, les Sokehs devaient être châtiés, mais Kolonia n’étant pas reliée au réseau câblé international, il n’était dans un  premier temps pas possible de demander des renforts. Ce n’est que par le bateau postal Germania, quittant l’île le 26 novembre, qu’on put avertir l’Office impérial de Berlin pour demander de l’aide.

Bien avant l’arrivée des troupes, début décembre, 163 soldats mélanésiens avaient rejoint les Allemands. Suivirent ensuite, à l’initiative du gouvernement de Berlin, quatre navires de guerre, dont le départ s’échelonna jusqu’au 10 janvier 1911 : le croiseur Cormoran, le bateau d’arpentage Planet et, provenant d’une escadre d’Asie orientale stationnée dans la ville chinoise de Qingdao, les croiseurs modernes Emden et Nürnberg. Ils comptaient à leur bord plus de 700 hommes, dont près de 500 pouvaient être employés aux opérations terrestres, ainsi que 52 pièces d’artillerie. Désormais, les Allemands se sentaient en position de force pour affronter les rebelles. « Que la fête commence ! » exulta un officier de marine.

Dans une note déclarée confidentielle, le chef de l’escadre de guerre, le contre-amiral Erich Gühler, exhorte les commandants sur le terrain à faire montre de dureté. Il s’agit d’éviter absolument, « comme on l’a vu plusieurs fois par le passé [sous la domination espagnole], que le pouvoir militaire ne se retire sans résultat ou après un demi-succès, sous le regard moqueur des autochtones ». Gühler suggéra même de mettre le feu à l’église des capucins de Dschokadsch pour empêcher « la prise en charge spirituelle des assassins et de leurs acolytes ».

L’attaque de l’île commença au matin du 13 janvier par des tirs d’artillerie depuis les bateaux. Une pluie d’obus s’abattit sur Dschokadsch, qui ressembla bientôt à « un volcan en éruption ». Les soldats allemands et mélanésiens purent alors accoster sans rencontrer de résistance. À leur tête, le nouveau chef de district Hermann Kersting. Ce fonctionnaire colonial imbu de lui-même avait été en poste au Togo où il s’était retrouvé empêtré dans un scandale suite au viol de femmes africaines.

La marine s’attendait à un combat de plusieurs jours et à la perte de 200 à 300 hommes. Afin de réduire au maximum le nombre de morts parmi les Allemands, l’assaut fut conduit avant tout par les Mélanésiens. Cependant, la conquête du rocher fut rapide. Des autochtones restés loyaux révélèrent à Kersting un chemin non surveillé vers le sommet. Le chef de district n’hésita pas longtemps. Accompagné en tout et pour tout de trente soldats mélanésiens et d’une poignée de matelots, il prit la montagne d’assaut dans l’après-midi, contraignant les Sokehs à la fuite. Aucun camp ne put toutefois se targuer d’un véritable succès. Car les Allemands ne parvinrent pas à capturer tous les rebelles. Bien que l’île ait été étroitement surveillée par les bateaux de guerre, la plupart d’entre eux parvinrent à gagner Ponape.

Six jours plus tard, une autre tentative de donner au conflit une issue décisive en encerclant l’ennemi échoua également. Des chefs mercenaires engagés pour l’occasion égarèrent volontairement l’une des divisions, et les révoltés purent profiter de cette brèche. Le pouvoir colonial voyait dès lors planer la menace d’une guérilla de longue durée conduite dans un arrière-pays difficilement accessible. Les Allemands répondirent par la stratégie de la terre brûlée. Ils se conduisaient ainsi de la même façon qu’en Afrique, où leurs brutalités semaient l’épouvante. D’abord, les soldats récoltèrent les fruits à pain et les noix de coco, principale nourriture des habitants de Ponape. Ensuite, ils s’emparèrent de tout ce qu’ils pouvaient emporter dans les huttes et y mirent le feu ; même les canoës furent détruits. « Quels cruels pillards nous faisions ! » écrit le jeune lieutenant de vaisseau Edgar Spiegel von und zu Peckelsheim, dans un récit de son expérience paru en 1912. Avant de battre en retraite, les soldats mirent le feu à toutes les habitations.

Dans les semaines qui suivirent, les combats furent rares. À plusieurs reprises, les révoltés infligèrent aux Allemands des pertes sensibles, sans que ceux-ci aient pu même les apercevoir. « On avait l’impression de combattre des esprits », se plaignit un officier de marine frustré. Kersting étendit la guerre à l’ensemble de l’île. Dans chaque district, il fit stationner une petite division que les autochtones étaient censés ravitailler gratuitement. Les soldats devaient « traquer » les rebelles à travers la campagne afin de « ne pas leur laisser le temps de s’établir dans une position ». Les insulaires venant en aide à un Sokeh étaient menacés de terribles représailles.
La pression constante et le manque criant de nourriture dont souffraient les populations firent leur effet. Les révoltés furent de plus en plus nombreux à déposer les armes. « Tous les prisonniers, rapporte un témoin oculaire horrifié, étaient lamentables à regarder. Les yeux creusés, affamés, habillés de haillons misérables, ils venaient vers vous et vous renvoyaient l’horrible reflet des peurs et des privations qu’ils avaient endurées. » Le 13 février 1911, le chef rebelle Soumadau en Sokeh et cinq de ses fidèles se rendaient à leur tour. Avec la capture des derniers combattants, une semaine plus tard, prit fin la plus importante action militaire jamais menée par les Allemands dans le Pacifique Sud.

 

Héros national

Le pouvoir colonial souhaita faire un exemple. Trente-six rebelles durent comparaître devant un tribunal de guerre constitué à la hâte. Lorsqu’on demanda à Soumadau en Sokeh pourquoi il s’était rebellé, il aurait répondu : « Mes ancêtres règnent sur cette terre depuis des centaines d’années. Que venez-vous chercher ici, vous autres Allemands ? Personne ne vous a demandé de venir ! » Aujourd’hui encore, nul ne sait avec certitude s’il a effectivement prononcé ces mots ou s’ils sont nés sous la plume d’un officier de marine romancier dans l’âme. Les Allemands condamnèrent dix-sept Sokehs à être fusillés, et douze à plusieurs années de travail forcé. Sept furent acquittés. Le 24 février, quinze rebelles, dont Soumadau en Sokeh, furent exécutés en public et jetés dans une fosse commune. Seuls deux échappèrent par d’heureuses circonstances à l’exécution. Mais les Allemands ne se contentèrent pas de cette vengeance. Pour la première fois dans l’histoire coloniale du pays, un peuple entier fut déporté, et le district de Sokeh fut déclaré propriété du gouvernement. Près de 450 hommes durent quitter leur pays pour les îles Palaos, à plus de 2 000 kilomètres de là.

Avec d’effroyables conséquences. Alors que les Sokehs n’avaient eu à déplorer que six morts pendant la guerre, un nombre considérable d’entre eux furent emportés par la maladie et la famine lors de cet exil forcé. En peu de temps, ces fléaux firent plus de cinquante morts, parmi lesquels huit enfants. Ce bannissement, qui devait être définitif, fut cependant de courte durée. En octobre 1914, les troupes japonaises occupèrent l’ensemble des îles allemandes de Micronésie et les nouveaux maîtres autorisèrent les Sokehs à rentrer chez eux. Les premiers prirent le chemin de Ponape en 1917, les derniers en 1927. L’île appartient aujour­d’hui aux États fédérés de Micronésie, qui ont acquis leur indépendance en 1986 après de longues années d’administration américaine. Le jeune Soumadau en Sokeh est aujourd’hui un héros national. Le jour de sa mort a été déclaré fête nationale par le gouvernement de Ponhpei­ dans les années 1980 et la fosse commune de Kolonia est devenue un monument commémoratif. Mais, en Allemagne, qui se souvient encore de cette sombre histoire ?

 

Cet article est paru dans Die Zeit le 23 septembre 2010. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.

L’âge d’or de la cocaïne

Le premier milliardaire de la cocaïne fut sans doute un certain Angelo Mariani, si l’on en croit le nouveau livre d’Howard Markel, An Anatomy of Addiction. Dans les années 1860, ce chimiste français, d’origine corse, mélangea des feuilles de coca écrasées avec du bordeaux et commercialisa ce « vin tonique » sous l’appellation de Vin Mariani. Chaque centilitre contenait deux milligrammes de cocaïne. Le général Grant figurait parmi les amateurs du brevage. Atteint d’un cancer de la gorge, il en buvait tout en écrivant ses Mémoires. De nombreuses célébrités de l’époque en recommandaient également la consommation, à l’instar de Jules Verne, Henrik Ibsen, Thomas Edison, Robert Louis Stevenson, Alexandre Dumas ou Arthur Conan Doyle. Il est piquant de s’imaginer chacun d’eux faire dans le journal la publicité du Vin Mariani en proclamant, comme devait le dire le comique américain Lenny Bruce à propos de l’héroïne : « Je mourrai jeune, mais c’est comme embrasser Dieu. »

Howard Markel, professeur d’histoire de la médecine à l’université du Michigan, raconte l’histoire du Vin Mariani pour illustrer l’engouement intellectuel dont fit l’objet la cocaïne, stimulant nouveau en Europe et aux États-Unis, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les scientifiques s’empressèrent d’essayer de comprendre les usages potentiels de la substance, pour en tirer parti. Certains la croyaient capable de « donner de l’énergie aux patients les plus indolents, écrit l’auteur, et de soigner toutes sortes de maladies chroniques comme les désordres gastriques, l’hystérie, l’hypocondrie, le mal de dos, les douleurs musculaires et la nervosité ». Les malades pouvaient s’en procurer en pharmacie sans ordonnance, aussi facilement qu’on achète aujourd’hui une cannette de Red Bull.

La ferveur inspirée par la cocaïne dans les années 1880 toucha notamment le jeune Sigmund Freud, futur père de la psychanalyse, qui exerçait alors la médecine à Vienne, et le jeune William Halsted, praticien à New York, qui deviendrait l’un des pionniers de la chirurgie moderne. Freud pensait, fâcheusement, que la cocaïne pouvait guérir l’addiction à la morphine, et il lui consacra sa première grande publication scientifique, « Über Coca », en 1884*. Avec des effets plus heureux, Halsted l’utilisa surtout comme anesthésique local lors d’opérations chirurgicales. Les deux hommes procédèrent sans retenue à des expériences impliquant la poudre blanche. Tous deux devinrent accros.

Howard Markel décrit bien, entre autres choses, l’attrait de la cocaïne pour des médecins surmenés. Un éminent professeur de l’époque ne prévenait-il pas ses étudiants : « Ceux qui ont besoin de plus de cinq heures de sommeil ne devraient pas faire médecine » ?

Qu’y avait-il à craindre dans la cocaïne ? L’auteur écrit : « Elle ne provoque pas le genre d’euphorie irresponsable, à la “J’aime tout le monde”, qui vient après quelques verres de whisky. L’individu, sous son influence, se sent plein d’assurance, comme doté de pensées plus rapides, de meilleures idées (c’est du moins ce qu’il pense lorsqu’il « plane »), d’une élocution accélérée et d’une plus grande acuité visuelle, auditive et tactile. »

Freud appréciait tellement la substance qu’entre 1884 et 1896, autour de la trentaine, au plus fort de son addiction, il avait souvent le nez rouge et dégoulinant. Il offrait de la cocaïne à sa famille et à ses amis. D’une manière générale, elle rendait « bons les mauvais jours et meilleurs les bons jours », écrit l’auteur, et apaisait la « douleur d’être Sigmund ». Ses lettres à sa fiancée témoignent parfois de ces élans sexuels que suscite une ligne de poudre. « Je t’embrasserai jusqu’à ce que tu sois toute rouge et te nourrirai jusqu’à ce que tu sois dodue, écrivait Freud. Et si tu es effrontée, tu verras qui est le plus fort, la gentille petite fille qui ne mange pas assez ou le grand homme sauvage avec de la cocaïne dans les veines. »

Freud cessa d’en consommer vers 1896, à 40 ans, avant d’écrire les œuvres qui le rendirent célèbre. Et Howard Markel prend soin de ne pas lier trop étroitement cette addiction et ses idées ultérieures. Il n’en émet pas moins quelques hypothèses excitantes. La recherche récente offre en effet, selon lui, « une réflexion nuancée sur la relation entre l’abus que Sigmund Freud fit de la cocaïne et ses idées phares : l’accès aux pensées inconscientes grâce à la thérapie par la parole ; la séparation, dans nos processus mentaux, entre plaisir et réalité ; l’interprétation des rêves ; la nature de nos pensées et de notre développement sexuel ; le complexe d’Œdipe ; l’élaboration du ça, du moi et du surmoi ».

 

Cet article est paru dans le New York Times le 19 juillet 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Éloge de la sottise

Deep Blue a battu une fois Kasparov aux échecs, puis s’est retiré de la course. Aujourd’hui, les logiciels les plus sophistiqués restent nuls au poker. En même temps, les gros calculateurs écrasent les facultés arithmétiques du cerveau humain, les ordinateurs peuvent piloter un drone jusqu’à une cible lointaine, dicter le trajet d’une sonde spatiale, gérer mieux qu’une armée d’humains l’effroyable fouillis instantané du Web, guider les mains d’un chirurgien à des milliers de kilomètres de son patient. Et, à en juger par ce qui se passe au Japon, les robots de compagnie ont un bel avenir. Sans faire de la science-fiction (laquelle a parfois mieux anticipé le réel que les meilleurs prévisionnistes), il est naturel de penser au jour où l’intelligence humaine sera, peu ou prou, dominée par la machine. Cette croyance, parfois une conviction affichée par des spécialistes compétents, s’enracine dans la perception parfaitement exacte du hiatus qui ne cesse de s’approfondir entre l’irrésistible­ dynamique du progrès technique et l’apparente immobilité de l’humaine nature, contrainte par les lois de l’évolution biologique à faire du surplace et menacée de régression du fait de son évolution culturelle.

Comme l’illustre le dossier de ce numéro de Books, les discussions complexes qui alimentent cette foi ou cette inquiétude négligent souvent des données assez simples, explicables à un enfant. Prenons le mot « sottise ». Une machine pourra-t-elle jamais commettre une sottise ? Bien sûr que non. Un ordinateur peut tomber en panne, un logiciel connaître un bug, mais la sottise reste le propre de l’homme, et l’on voit mal comment elle pourrait ne pas le rester. Un logiciel pourra-t-il jamais percevoir la différence qui existe dans la langue française entre « sottise » et « bêtise » ? Un logiciel pourra-t-il jamais percevoir la différence entre la bêtise humaine et celle de la machine, celle-ci fût-elle animée par les meilleurs logiciels concevables ? Comme l’illustrent les plus sophistiqués des traducteurs automatiques, la machine n’a pas accès au sens. C’est tout de même un sacré handicap.

 

Le livre est mort, vive le livre !

J’ai écrit un bref roman, This Is Not Tom (TINT), racontant l’histoire d’une jeune femme qui maîtrise une technologie lui permettant d’avoir des relations virtuelles, très réalistes, avec des êtres comme le romancier David Foster Wallace et le chanteur Kurt Cobain [tous deux décédés]. En contrepartie, elle perd l’accès à sa propre identité. L’histoire commence quand l’héroïne s’aperçoit soudain qu’elle ne sait plus qui elle est. Elle quitte alors l’immeuble dans lequel elle a vécu pour tenter de reprendre possession d’elle-même. Pour accéder à chaque chapitre, on doit d’abord résoudre trois énigmes, d’une complexité insensée, impliquant littérature, vidéos, documents audio, mathématiques, et une bonne dose de citations bibliques. Les énigmes sont si complexes que je suis incapable de les résoudre moi-même : si je veux lire les chapitres de ma propre histoire en ligne, je dois soit appeler mon coauteur (1), pour obtenir les réponses, soit rejoindre mes lecteurs sur un chat où ils se retrouvent pendant des heures pour tenter ensemble d’avancer dans le récit. (TINT est de fait impossible à résoudre seul.) L’histoire est interactive. Quand, par exemple, le lecteur n’a pas remarqué que l’héroïne donne sous forme codée la latitude de sa position, celle-ci se retrouve bloquée, toute seule dans sa cachette. Quand il réussit à la localiser, je lui donne un compagnon.

Aujourd’hui, TINT est presque terminé. Le roman a attiré environ deux mille lecteurs passionnés, soit une minuscule fraction du lectorat de mes œuvres imprimées, ce que j’explique de deux façons. D’abord, l’effort initial est trop grand. Les devinettes sont si complexes que la plupart de gens se découragent et abandonnent. Ensuite, alors que les énigmes sont astucieuses et séduisantes, l’intrigue elle-même est assez nulle.

Un jour, dans un avenir proche, quelqu’un écrira une histoire plus intéressante, racontée derrière un voile qu’il sera plus facile de lever et cette nouvelle mouture de TINT touchera un public beaucoup plus large. Je ne pense pas que les livres aient quoi que ce soit à redouter des films, ou de la télévision, ou de Facebook. Rien n’indique, à mes yeux, que la lecture elle-même soit en danger de mort. Mais la façon dont nous lisons changera. Ou plutôt continuera de changer, puis­qu’elle change depuis toujours. Excellent sujet de discussion, donc, que de se demander à quoi ressemblera l’avenir du livre. Nos histoires seront-elles lues sur écran, complétées par des jeux, des illustrations, des vidéos, des devinettes multimédias ? Ou ressembleront-elles davantage aux courriels qui forment la base de TINT, adressés anonymement à de minuscules publics ? La légendaire odeur des livres deviendra-t-elle aussi désuète que le goût de la colle d’un timbre-poste ? Ou l’édition résistera-t-elle, comme elle l’a toujours fait ?

 

L’apocalypse n’est pas pour demain

Ce sont des questions importantes, mais je m’inquiète parfois que nos conjectures reflètent un sentiment d’impuissance, comme si d’autres que nous devaient décider de l’avenir des livres. Je pense qu’il nous appartient de faire des choix. Je déteste le changement, depuis toujours, et méprise l’innovation pour l’innovation. Mais, juste avant que mon frère et moi ne commencions à réaliser des vidéoblogs en 2007, Hank m’a dit cette chose qui m’a frappé : participer à l’innovation technologique nous permet de donner forme aux changements qu’elle induit. On peut détester Twitter autant qu’on veut, cela ne changera rien ; l’utiliser pour parler d’autre chose que du contenu de notre déjeuner pourrait, en revanche, faire une différence.

En matière d’édition et de lecture, je pense notamment que les bibliothécaires auront beaucoup d’influence sur la forme que prendra le changement – plus, en fait, que quiconque : à l’heure où les éditeurs chancellent, où les librairies luttent pour leur survie, où le public qui lit est trop désorienté pour savoir ce qu’il veut et où les auteurs font comme toujours ce qu’on leur dit, ce sont les choix des bibliothécaires qui nous guideront. À l’université, je me rappelle avoir dit un jour à un vieux professeur que le bug informatique du passage à l’an 2000 créerait un énorme problème et pourrait même mettre la civilisation en danger. Il m’a écouté quelques instants, avant de dire : « Ne croyez jamais en l’apocalypse, John. En général, l’histoire vous donnera raison, et quand vous aurez tort, plus personne ne sera là pour affirmer : “Je vous l’avais bien dit !” »

Mais si l’apocalypse de l’édition a lieu, nous serons tous encore là, certains jubilant sous l’échafaud, les autres prétendant que personne ne pouvait prévoir… (Je fréquente bon nombre de journalistes qui ont fait de la sagesse rétrospective leur fonds de commerce.) On peut penser que l’édition n’a pas changé pendant longtemps et qu’elle ne va pas commencer maintenant. On peut aussi se dire que la façon dont nous lisons, et dont nous trouvons des choses à lire, continuera d’évoluer lentement : certes, il faut faire semblant de s’intéresser aux réseaux sociaux, mais le lecteur reste un lecteur et le livre, un livre. Et on pourrait avoir raison : l’apocalypse n’est sans doute pas pour demain.

Mais il est important d’avoir à l’esprit la règle numéro 1 de l’édition moderne : on gagne plus d’argent avec le millionième exemplaire d’un livre qu’avec le premier. Beaucoup plus, en fait. Les éditeurs préfèrent donc vendre un million d’exemplaires d’un seul titre que mille exemplaires de mille titres. L’obsession des bestsellers règne légitimement sur l’édition depuis des décennies.

En soi, il n’y a rien à redire à ce modèle ; je pense même qu’il permet à davantage de gens de lire davantage de livres. Et les éditeurs aiment faire valoir que les bestsellers financent les ouvrages à faible tirage. Même si je n’y crois pas tout à fait, il est hors de doute que ce modèle produit une impressionnante palette de contenus. Mais, conjugué à l’actuelle mutation du marché du livre, ce système fait planer une réelle menace sur cette belle diversité. Les hypermarchés Wal-Mart et Amazon incarnent deux visions opposées de la lecture : Wal-Mart stocke quelques livres, la plupart écrits pour un lectorat le plus large possible ; Amazon stocke tout, sans aucune distinction. Si ces entreprises deviennent les principaux canaux de distribution des livres [au détriment des libraires], les bibliothèques seront l’unique refuge des titres qui ne sont pas des bestsellers mais méritent de sortir du lot.

 

Un océan de médiocrité incontrôlée

Au cours des prochaines années, les bibliothécaires encourageront peut-être les auteurs à se détourner des éditeurs et à utiliser des réseaux de publication alternatifs. Ou bien ils s’allieront avec les distributeurs pour monter une part croissante de leur fonds à partir du service d’impression à la demande d’Amazon ou d’un service similaire. Les auteurs remarqueront ce changement dans les méthodes d’acquisition des bibliothèques. La plupart, qui ne seront pas présents dans les grandes surfaces, pourront être tentés d’abandonner le circuit traditionnel. (Ce n’est pas de la fiction. Cory Doctorow, important auteur pour jeunes adultes, a cessé de travailler avec des éditeurs et diffuse ses œuvres via une formule hybride de livres imprimés à la demande et d’e-books gratuits.) Les éditeurs pourront s’accrocher à leurs très lucratifs bestsellers et à leurs catalogues, mais si nous, le prolétariat des auteurs exclus de Wal-Mart, sommes malins, nous irons là où les bibliothèques se fournissent. Le monde de la lecture pourrait alors changer du tout au tout : imaginez une société où la plupart des nouveaux livres seraient au moins en partie auto­édités et distribués principalement sur le Net ! Comme n’importe qui peut mettre en ligne une histoire et la vendre, nous, les auteurs, devrons batailler comme des fous pour capter l’attention du public.

Imaginez que le monde des livres ressemble à YouTube : des millions de titres auraient une poignée de lecteurs, et une poignée de titres auraient un million de lecteurs. La plupart des romans qui rencontrent un large lectorat sont l’équivalent littéraire de vidéos comme « L’écureuil qui fait du ski nautique » ou « Charlie m’a mordu le doigt (2) ». Mais certaines œuvres de qualité parviennent à se faire connaître, à condition que l’auteur soit sympathique (à vrai dire, ce n’est pas tellement différent du monde tel qu’il est ; les éditeurs, après tout, ne sont peut-être pas d’aussi bons sélectionneurs qu’ils le disent). Maintenant, prenez ce marché libre, complètement ouvert, et ajoutez-y des tablettes de lecture efficaces et bon marché comme les iPad. Pour les bibliothèques, c’est la fin de toute « politique d’acquisition », puisque même la plus minuscule institution peut inclure dans son fonds tout livre jamais écrit, moyennant un droit d’accès à une base de données. N’importe quel lecteur peut télécharger un ouvrage en trente secondes. La définition du livre lui-même change : ce n’est plus seulement du texte et des illustrations statiques. Le texte du nouveau livre de David Macaulay est intégré à une reconstitution en trois dimensions d’une cathédrale, réalisée avec un luxe de détails exquis (3).

Comment, dans cet océan de médiocrité incontrôlée, peut-on avoir la moindre chance de repérer quelque chose d’intéressant ? Grâce aux amis, à la famille, et à la publicité, bien sûr ; mais aussi grâce à l’avis d’interlocuteurs avertis. Quand ils ne savent plus où donner de la tête face à une offre trop riche, les lecteurs se tournent vers les « sélectionneurs », et s’en remettent à eux pour trouver ce qui mérite d’être lu. Cela implique beaucoup de lecture. De nos jours, dans les maisons d’édition, les assistants lisent des milliers de manuscrits puisés dans ce qu’on appelle la « gadoue ». Mais, dans un monde où tout peut être publié, cette tâche pourrait revenir aux nouveaux garants de la qualité : les bibliothécaires. Merci à eux de récupérer la « gadoue ».

Voici un enseignement que j’ai tiré de TINT, mon incursion dans l’édition en ligne de livres multimédias : les devinettes les plus astucieuses ne sont d’aucun secours quand il s’agit d’améliorer une histoire médiocre. J’aimerais rejeter la responsabilité des défauts de la narration sur mes inspirateurs, mais la faute n’incombe qu’à moi : j’ai trop souvent travaillé dans la précipitation, et j’ai voulu écrire dans un registre pour lequel je n’étais manifestement pas qualifié.

Le récit prime tout. L’histoire vit ou sombre sur son seul mérite. Le texte n’a pas besoin d’ajouts pour se faire une place dans ce monde saturé par les médias, car une intrigue fondée sur un texte nous offre ce que les jeux vidéo et les films ne peuvent nous donner : la possibilité de nous l’approprier. Parce que la lecture est un acte de traduction, qui transforme des griffonnages d’apparence aléatoire sur une page en une histoire dans votre tête, un livre est, plus que tout autre nouveau média, une cocréation du lecteur et de l’auteur. Et cela ne devrait pas changer. Nous devons préserver ce moment magique où l’espace entre vous et moi s’évanouit, et où, ensemble, nous donnons corps à un récit. Les gadgets et autres fioritures sont bien beaux, mais l’écrivain ne doit pas perdre de vue l’histoire, et le lecteur ne doit pas être autorisé à abandonner sa responsabilité de cocréateur : c’est lui, et lui seul, qui peut la rendre réelle.

Mon travail consiste à coucher des mots sur le papier en une séquence pouvant être traduite par le lecteur approprié en quelque chose qui fasse sens. Celui du bibliothécaire est de trouver le moyen, dans un monde où les formats et les modes de distribution évoluent rapidement, de placer sous les yeux du lecteur les meilleures séquences de mots. Les choix qu’ils feront – défendre le statu quo ou le battre en brèche, renforcer le rôle des éditeurs ou les fragiliser – affecteront la lecture et les lecteurs pour les générations à venir.

Tout cela, sans vouloir les stresser…

 

Cet article est paru dans le School Library Journal, en janvier 2010. Il a été traduit par Philippe Babo.

Les raisons du pessimisme

Les aventures d’Alice servent de fil conducteur aux essais réunis par Alberto Manguel dans son dernier recueil dédié à sa passion de l’écrit, A Reader on Reading. Et c’est fort opportun. Examiner la situation de la lecture aujourd’hui, c’est en effet reconnaître que nous sommes déjà tombés très avant dans le fameux trou de terrier de lapin, sans la moindre idée d’où nous allons atterrir. Le Pays des merveilles de la littérature d’aujourd’hui est d’ailleurs aussi bizarre que celui d’Alice : c’est un paysage de maisons d’édition en ruines et de journaux moribonds, de livres électroniques, de pages Facebook, de blogs, de tweets, de « romans sur portable », de langage SMS indéchiffrable, et de jeunes à peine capables de lire.

Depuis la sortie des iPad et autres tablettes numériques, notre façon de consommer du texte, par plaisir ou par nécessité, sur écran ou sur papier, est devenu un sujet particulièrement médiatique. Mais la question principale n’est pas tant « comment lisons-nous ? » que « pourquoi lisons-nous, et quelle place donnons-nous encore à la lecture dans notre vie ? ». Personne n’est plus à même que Manguel de traiter de ces questions : ses essais – qu’il s’agisse d’une réflexion sur l’œuvre de Jorge Luis Borges, d’une remise en cause de l’étiquette « littérature gay », ou de la description de la bibliothèque et du lecteur idéal – expriment tous sa conviction profonde que « nous venons au monde résolus à trouver une histoire dans tout ce qui nous entoure » et que « des mots sur une page rendent l’univers cohérent ».

En notre âge de tumultes, cette foi dans le pouvoir qu’a le récit d’ordonner le monde et de lui donner un sens peut sembler irréaliste. Elle est d’ailleurs contestée depuis quelque temps par de nombreux auteurs et critiques, qui réfutent la capacité du récit, en particulier romanesque, de restituer la réalité atomisée de ce XXIe siècle. Certes, la mort du roman a souvent été annoncée. Mais certains, comme l’écrivain américain David Shields (1), auteur d’un très controversé Reality Hunger. A Manifesto [« Faim de réalité. Un manifeste »], avancent un nouvel argument : la fiction classique, dans son attachement téléologique à l’intrigue et à sa résolution, donne au lecteur l’impression trompeuse d’un monde intégré et cohérent ; or le récit romanesque n’a jamais été aussi peu capable de représenter « ce que c’est que de vivre aujourd’hui ».

 

Une crise du « savoir-lire »

En cette ère de surinformation et d’éparpillement intellectuel, Shields préconise des formes narratives plus brèves et plus syncopées, comme les « essais lyriques (2) », qui abolissent les longues histoires sinueuses et inventives. Privilégiant une manière soi-disant plus authentique de traduire les idées actuelles et la vie chaotique qui est la nôtre, il estime que notre faim de réalisme sera rassasiée par des formes littéraires qui rassemblent et juxtaposent, à la manière d’un collage, les éléments les plus pertinents, les plus décousus, les plus bruts et les plus riches de sens que l’on puisse trouver dans les médias et la culture contemporaine. Il faut construire en se saisissant de l’ensemble des matériaux disponibles : « Tout ce qui existe dans la culture peut être intégré dans une œuvre nouvelle, et la présence même de ces éléments préexistants confère à cette création un caractère bien plus excitant que la “fiction”. » L’originalité, pense-t-il, est très surévaluée, et l’imagination complètement dépassée. L’art, côté auteur comme côté lecteur, doit perturber et déstabiliser, et Shields revendique l’ambition de « rendre chaque paragraphe aussi déconcertant que possible ». Tout comme Alice qui, à la table du Chapelier fou, juge impossible de prendre part à une conversation sans queue ni tête, le lecteur idéal dans ce plaidoyer pour l’absurde de Shields ne peut ni ne doit entamer de dialogue rationnel avec l’auteur.

Manguel ne reconnaît que trop bien ce désir croissant et inquiétant de se représenter le monde comme une juxtaposition d’éléments superficiels, sans rapport les uns avec les autres : « La pauvre mythologie d’aujourd’hui semble avoir peur de s’aventurer sous la surface. Nous nous méfions de ce qui est profond, nous tournons en dérision la réflexion dilatoire. Des images d’horreur traversent nos écrans, grands et petits, mais nous ne voulons pas qu’un commentaire vienne à les ralentir : nous voulons voir arracher les yeux de Gloucester, mais pas assister à tout le reste de la représentation du Roi Lear. »

Manguel reconnaît que, pour assister à la pièce intégrale, il faut être patient et déterminé, vraiment désireux de pousser plus loin l’analyse et la compréhension. Mais, plutôt que d’adhérer à l’opinion simpliste selon laquelle les formes traditionnelles de la lecture ne correspondent plus à notre culture et ne participent pas à la connaissance de soi, il assure que « lire nous aide à maintenir une cohérence au milieu du chaos, à défaut de l’éliminer ; à ne pas enfermer l’expérience dans des structures verbales, mais à lui permettre de progresser à sa propre cadence vertigineuse ; à ne pas faire confiance à la surface étincelante des mots mais à fouiller les profondeurs ».

Pourtant, ne s’attacher qu’à la surface étincelante des mots sans plonger dans les profondeurs, voilà précisément ce que font tant de lecteurs aujourd’hui. Comme professeur de littérature dans le premier cycle de l’enseignement supérieur, je dois faire face en permanence à ce que mes collègues et moi considérons comme une crise fondamentale du « savoir-lire ». À la sortie du lycée, les jeunes ne possèdent pas le degré de compréhension et d’analyse du texte correspondant au niveau universitaire. Les étudiants ne sont capables qu’à grand-peine de faire leurs travaux écrits, ou de lire les textes imposés. Sans une connaissance même rudimentaire de la langue, une compréhension élémentaire de la façon dont elle fonctionne et dont se forment les pensées, sans la capacité de suivre et d’analyser un raisonnement autre que le sien, comment peuvent-ils prétendre accomplir des tâches de haut niveau pendant leurs études ou au sein d’une entreprise ? Comment, par exemple, peuvent-ils rendre compte de l’opinion d’un auteur sur un sujet aussi complexe que le clonage humain ? Il faudrait pour cela être capable d’analyser et d’évaluer ses thèses, de connaître les règles de l’argumentation, de déterminer sa propre position sur le sujet, pour enfin réussir à articuler ses idées par écrit. La tâche, déjà ardue pour nous qui avons les compétences requises, est virtuellement impossible pour des étudiants qui ne savent guère mieux lire que des enfants de l’école primaire.

 

En permanence en ligne

Distraits par la cacophonie ambiante, ces jeunes n’ont ni l’envie ni la capacité d’aller au-delà d’une compréhension très superficielle des idées, des événements et des problématiques qui façonnent notre univers. Ils adoptent des opinions à l’emporte-pièce sans se soucier de leur validité. L’un de mes étudiants affirmait ainsi dans un devoir que les écoles non mixtes étaient dangereuses car elles encourageaient l’homosexualité et pouvaient donc à long terme avoir un effet négatif sur la démographie. Sommé de justifier cette thèse ridicule et homophobe, il fut incapable de produire d’autre argument que « ça devait être fondé, puisque c’était son opinion ».

Pour les étudiants, lire, c’est être en permanence en ligne, poster sur son blog, mettre à jour sa page, tweeter et échanger des textos, dans cette forme de langage abrégé et dégradé qui leur permet de s’informer minute par minute de l’emploi du temps de leurs amis (« Katy est fatiguée », « Steve attend impatiemment vendredi », « Jennifer prend un café ») ; et ne leur permet pas d’avoir avec leurs correspondants le genre d’échanges qui stimulent créativité, bienveillance, connaissance de soi et progrès humain.

Manguel s’interroge sur le rôle qu’a pu jouer la littérature dans la décision de Che Guevara d’entrer en lutte contre l’injustice : « À quel moment cet homme est-il passé de la déploration des douleurs de ce monde, de la compassion pour le sort des pauvres et de la condamnation, dans les conversations, de l’avidité sans merci des puissants, à l’engagement dans l’action ? » En citant La Désobéissance civile de Thoreau comme un texte dont le Che aurait pu s’inspirer, Manguel suggère que la littérature, quand on la prend au sérieux, a le potentiel de pousser à la lutte sociale, voire à l’héroïsme. On est en droit de se demander si les textes indigents qu’on trouve souvent sur Facebook et Twitter, par exemple, pourraient offrir une source d’inspiration aussi puissante.

De nos jours, l’étude critique d’un texte aussi long que La Désobéissance civile, son explication ou sa lecture attentive, rebute la plupart des étudiants, qui trouvent réconfort et distraction dans leurs gadgets numériques, s’avouant vaincus avant même d’avoir commencé. Cette nouvelle génération Wikipédia, à la capacité de concentration réduite, préfère, comme le dit Shields, s’imbiber d’un savoir acquis passivement. Ayant pris l’habitude de se contenter du travail et des mots d’autrui, les jeunes ne font, hélas, plus le moindre effort pour forger des idées nouvelles ni participer à l’écriture de la grande histoire sociale et humaine. Manguel remarque : « Aujour­d’hui, les bibliothécaires sont de plus en plus confrontés à un problème ahurissant : les usagers, surtout les plus jeunes, ne savent plus lire avec compétence. Ils peuvent trouver et suivre un texte électronique, extraire des passages de différentes sources sur Internet pour en tirer un nouveau texte, mais ils semblent incapables de commenter, de critiquer, d’interpréter et de mémoriser le sens d’une page imprimée. Le texte numérique, par son accessibilité même, donne au lecteur l’illusion qu’il peut se l’approprier sans consentir l’effort concomitant de l’apprentissage. Le but essentiel de la lecture leur échappe désormais ; ne reste que la collecte d’informations effectuée au gré des besoins. »

 

Objectifs ambitieux, voire chimériques

Et de raconter comment le Pinocchio de Carlo Collodi, dont le plus grand désir est de devenir un vrai petit garçon, et donc un citoyen à part entière, doit, s’il veut y parvenir, apprendre à lire :

« Mais qu’est-ce que cela signifie, “apprendre à lire” ? Plusieurs choses :
– d’abord, le processus mécanique d’apprentissage du code de l’écriture dans laquelle est enregistrée la mémoire d’une société ;
– ensuite, l’apprentissage de la syntaxe qui régit ce code ;
– troisièmement, l’apprentissage de la façon dont les inscriptions faites selon ce code peuvent, de façon profonde, imaginative et pratique, servir à la connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. »

Pour Pinocchio, la vraie difficulté est d’atteindre ce troisième niveau de compétence, le plus important selon Manguel. Ce n’est qu’en comprenant la signification culturelle et historique du mot lu que Pinocchio deviendra un individu à part entière, dont la capacité à utiliser le langage pour réfléchir et exercer son esprit critique sera un enrichissement pour lui et pour les autres.

Malheureusement pour la petite marionnette en bois, comme pour les étudiants bien réels d’aujourd’hui, les obstacles et les distractions abondent, et sa volonté d’apprendre à lire vacille, car « la difficulté (dans le monde de Pinocchio comme dans le nôtre) a acquis un sens négatif qu’elle n’a pas toujours eu. L’expression latine per ardua ad astra – par la difficulté atteignons les étoiles – est presque incompréhensible pour Pinocchio (comme pour nous), puisqu’on est censé pouvoir tout obtenir au moindre coût possible ».

Au final, conclut Manguel de façon très convaincante, ni la société ni le système éducatif classique n’encourageront Pinocchio ou les jeunes d’aujourd’hui à essayer de développer leurs compétences. Car un citoyen instruit, susceptible de remettre en cause et subvertir l’autorité, est intrinsèquement dangereux. Un soupçon de théorie du complot mis à part, le raisonnement n’est pas faux : « Presque tout, autour de nous, nous engage à ne pas réfléchir, à nous contenter de lieux communs, d’un langage dogmatique qui partage le monde clairement en blanc et noir, bien et mal, eux et nous. C’est le langage de l’extrémisme, qui surgit de tous côtés aujourd’hui, nous rappelant qu’il n’a pas disparu. » Dans un monde trop enclin à promouvoir l’acception du statu quo, Manguel fait injustement peser toute la responsabilité sur le professeur, suppliant les enseignants d’« apprendre aux étudiants à s’interroger sur les règles et les règlements, à chercher des explications aux dogmes, à faire face à des obligations sans céder aux préjugés, à exiger l’autorité de ceux qui sont au pouvoir, à trouver un endroit d’où ils puissent exprimer leurs propres idées ». Ce sont là des objectifs ambitieux, voire chimériques, que l’enseignant peut difficilement atteindre en classe.

Mais Alberto Manguel défend la valeur de la fiction avec des arguments qui font honte à David Shields et ses semblables. Faire l’expérience de la folie du monde et l’accepter sans chercher à l’expliquer, ni essayer, même en vain, de comprendre notre désir de détruire et notre cruauté, c’est abdiquer son humanité. La fiction, selon Manguel, est le moyen d’observer calmement et sans danger le chaos de la vraie vie. Les histoires sont le lieu où « notre folie peut être saisie, amenée à se répéter, à représenter ses cruautés et ses catastrophes (et même ses glorieux exploits), mais cette fois sous un regard lucide, protégé par le voile aseptisant des mots, éclairé par la lampe de chevet au-dessus du livre ouvert ».

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada, en juillet-août 2010. Il a été traduit par Florence Hertz.

Ce XIXe siècle qui nous attend

Au début du XIXe siècle, Hans, voyageur énigmatique, s’arrête dans la bourgade allemande de Wandenbourg, aux confins des royaumes de Saxe et de Prusse. Il prévoit de n’y passer qu’une seule nuit, mais, le lendemain, en se promenant sur la place du marché, il se laisse émouvoir par un lied de Schubert joué par un musicien sur son orgue de Barbarie. S’approchant de l’insolite personnage pour lui faire l’aumône, il engage une conversation qui changera à jamais son destin. Jour après jour, Hans voit sa résidence dans cette ville labyrinthique, dont il semble impossible de sortir, se prolonger un peu plus. Bientôt, il rencontre tous les représentants de la bourgeoisie locale, qui le convient au salon littéraire tenu par Sophie, la fille raffinée et non conformiste d’un notable de la ville, dont Hans tombe très vite amoureux. Là, la bonne société se répand en rumeurs et frivolités, débat des postulats kantiens sur la paix perpétuelle, discute des idées de Fichte, des ouvrages de Novalis et Schiller.

Une profonde crise identitaire

Avec Le Voyageur du siècle, lauréat en 2009 du prix espagnol Alfaguara, le jeune écrivain argentin Andrés Neuman propose « une ambitieuse expérience littéraire », analyse Silvina Friera dans les colonnes de Página 12 : relire le XIXe siècle avec les yeux du XXIe. Par le biais des discussions tenues par les personnages, « Neuman exhume tous les conflits de l’Europe postnapoléonienne, à l’époque de la Restauration et de la Sainte-Alliance promue par le comte de Metternich. Il offre aussi une interprétation postmoderne du romantisme allemand, revient sur les origines du roman ». « Le Vieux Continent traversait à l’époque une profonde crise identitaire, qui a abouti au retour de valeurs conservatrices et de réflexes défensifs – exactement comme aujourd’hui, déclarait l’auteur au quotidien argentin. Le parallèle est frappant : une fois que Napoléon a échoué dans son entreprise aussi novatrice et révolutionnaire qu’autoritaire et impérialiste, il s’est produit un vide moral, une perte des valeurs, qu’est venu combler le conservatisme le plus atroce. »
« Tout à la fois roman historique, histoire d’amour et réflexion sur l’éducation sentimentale d’aujourd’hui, sur l’identité, la pluralité des cultures et les nationalismes, l’ouvrage d’Andrès Neuman fait aussi la chronique d’un temps où quelques intellectuelles allemandes lancèrent la lutte pour l’émancipation des femmes », conclut Miguel Ángel Villena dans les pages du quotidien espagnol El País. Ainsi le personnage de Sophie rend-il hommage à la première romancière professionnelle d’Allemagne, Sophie Mereau.

« J’ai conçu Le Voyageur du siècle comme un roman futuriste, mais dont l’action se déroule dans le passé », a déclaré l’auteur de 34 ans, dont le Chilien Roberto Bolaño disait, peu avant sa mort : « La littérature du XXIe siècle lui appartiendra, à Neuman et à quelques autres, ses frères de sang ».

21 faits & idées à glaner dans le numéro 26

Le livre coréen Prends soin  de maman a été traduit en vingt-sept langues.
► Lire « Des lecteurs entre deux mondes »

Jésus était métis.
► Lire « Mater scandalosa »

Habermas voyait en Derrida  un « crypto-talmudiste ».
► Lire « Portrait de Derrida en surréaliste »

Il y a toujours une histoire  derrière l’histoire.
► Lire notre entretien avec Russell Banks

Une machine capable  de simuler parfaitement les facultés humaines n’en pourrait  pas moins être dépourvue  de conscience.
► Lire « Un ordinateur peut-il être conscient » ?

Il est tout à fait possible  que l’ère de l’hémisphère gauche  relève du passé.
► Lire « Un match inégal »

Un miroir permet au  patient d’amputer son  membre fantôme.
► Lire « Le mystère du cerveau humain »

Pour se demander comment une machine pourrait produire de la conscience, il faut d’abord se demander comment  le cerveau y parvient.
► Lire « Les structures de la conscience »

Mon chien est manifestement conscient. Mais quel sens a-t-il  de sa propre existence ?
► Lire « Le problème de la conscience reste entier »

Voir que notre âme est liée à la matière, c’est comme découvrir  que les chiens font des chats.
► Lire « Le mystère du cerveau humain »

Ceux qui ont besoin de plus  de cinq heures de sommeil ne devraient pas faire médecine.
► Lire « L’âge d’or de la cocaïne »

Lire nous aide à maintenir  une cohérence au milieu  du chaos.
► Lire « Les raisons du pessimisme »

Faire l’expérience de la folie  du monde et l’accepter sans chercher à l’expliquer, c’est abdiquer son humanité.
► Lire « Les raisons du pessimisme »

Érasme : « Existe-t-il un  endroit sur terre à l’abri de ce déferlement de livres ? »
► Lire « Le syndrome du télégraphe »

Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. »
► Lire « Ce satané désir d’immortalité »

Le lien entre la vie  et l’œuvre est-il forcément profond ?
► Lire « La vie privée des écrivains »

La dissolution de l’individu  dans le panurgisme est une régression historique et une menace sérieuse pour la civilisation démocratique.
► Lire « La revanche posthume d’Ortega y Gasset »

Si Ortega y Gasset avait été français, il serait aussi connu  que Sartre.
► Lire « La revanche posthume d’Ortega y Gasset »

Les comportements altruistes  ne sont pas le propre  de l’homme.
► Lire « L’altruisme est-il dans nos gènes ? »

Abraracourcix est une figure  de la modernité.
► Lire « Homo confidens »

Faut-il légiférer pour  protéger les laids ?
► Lire « L’injustice de la beauté »

Les frustrés de Riyad

La maison d’édition libanaise Dar Al-Saqi a longtemps hésité avant de procéder au troisième tirage de « Rue Al-Atayef », le sulfureux roman de l’écrivain saoudien Abdallah Ben Bkhit, initialement paru en 2009. L’éditeur craignait en effet que l’Arabie saoudite, par mesure de rétorsion, interdise à la vente tous les autres titres de son catalogue. C’est que l’ouvrage, censuré dans le royaume et dans plusieurs monarchies du Golfe, a créé une vaste polémique lors de sa sortie et n’a cessé, depuis, de piquer la curiosité des lecteurs arabes. L’audacieux roman décrit la perversion d’une société saoudienne malade de son conservatisme et de ses tabous.

Avec ses cafés sordides et ses échoppes miteuses, la rue Al-Atayef est emblématique des quartiers pauvres et des zones interdites de la richissime Riyad, la « Rowayd » du roman. C’est aussi là que se croisent les destinées tragiques des trois personnages masculins de Ben Bkhit. Ainsi suit-on le voyage au bout de l’enfer de Nasser, bel Adonis éperdument amoureux de sa cousine, qui plonge malgré lui dans la prostitution après avoir été violé par deux hommes (puis par bien d’autres). Chenghafa, lui, est un esclave affranchi condamné à la prison à vie le jour où l’on découvre sur lui la culotte d’une femme, sa bien-aimée. Enfin, il y a Saad, qui s’éprend jusqu’à l’obsession d’une prostituée de la rue Al-Atayef et qui multiplie les larcins pour gagner l’argent qui lui permettra d’assouvir ses désirs.

Avec ce premier roman, l’intellectuel libéral Abdallah Ben Bkhit plonge ses lecteurs dans « un monde de dépravation permanente », lit-on dans le quotidien libanais An-Nahar. « Ce roman est unique dans la littérature saoudienne contemporaine », où l’on dénonce souvent le sort des femmes, mais jamais la frustration ressentie par tous face à l’apartheid sexuel ambiant. « Ben Bkhit lève le voile sur la souffrance des hommes et montre que l’oppression est une et indivisible », explique encore An-Nahar. « Dans ce monde des ténèbres où le tueur, le proxénète, le religieux ou l’intellectuel sont mus par les mêmes frustrations, l’agresseur et l’agressé sont l’un et l’autre également victimes d’une même société oppressive, souligne Fawzya Chaouich Al-Salem du quotidien koweitien Al-Jarida. C’est le grand mérite du roman que de le rappeler. »