Si les arbres pouvaient parler…

Plus de 125 000 personnes sont portées disparues au Mexique, la grande majorité depuis 2007 – dont beaucoup de mineurs. Dû à la prégnance des cartels de la drogue, le problème s’est encore accentué ces dernières années. Depuis que Claudia Sheinbaum a pris ses fonctions en octobre 2024, quelque 14 000 personnes ont disparu, soit 20 % de plus qu’en 2024, indiquent les statistiques officielles. Plus de 5 700 fosses communes ont été découvertes.  

La romancière mexicaine Alma Delia Murillo aborde cette tragédie dans une œuvre de fiction inspirée par des entretiens avec des mères de disparus. Elle met en scène Ada, à la recherche de son fils Marcos, qui avant d’aller à l’école avait l’habitude de lui laisser une lettre. Il apparaît dans ses rêves, elle le voit tenter de lui dire où on l’a emmené. Ada craint de mourir avant de le retrouver. Elle se persuade qu’elle doit le chercher dans une fosse commune creusée sous un arbre. « Les mères savent lire les forêts, elles savent lire la végétation et détecter où il peut y avoir quelque chose », dit la romancière dans une conférence rapportée par le journal mexicain Crónica. « Elles me le disent : si les arbres pouvaient parler… Cela m’a amenée à réfléchir à l’intelligence végétale. » Elle a découvert que la végétation peut réagir à l’excès d’azote et à d’autres composants biotiques des cadavres qui se désintègrent dans la terre. D’où le titre du roman : « une racine qui ne disparaît pas ».

Le croisement entre l’inexplicable et le réel donne le ton du roman, écrit le journaliste de Crónica. La première phrase du livre est « Ce n’est pas vrai, mais c’est la vérité ». À force d’explorer les horreurs qui nourrissent son roman, Alma Delia Murillo est tombée malade. « Le résultat d’un traumatisme accumulé », dit-elle. 

Elle ne ménage pas la société mexicaine, à commencer par les autorités. « Il y a toujours un procureur, un policier, un militaire impliqué dans une disparition. Il y a parfois des fonctionnaires honnêtes, mais ils sont minoritaires. Peut-être que le gouvernement n’enquête pas parce qu’il devrait enquêter sur lui-même. »

Une sacrée bonne femme

Grand merci à la très Sainte Inquisition. Tatillonne, très sourcilleuse dans ses investigations, très précise dans ses comptes rendus, ultra rigoureuse dans son archivage, elle nous a légué dans ses dossiers dignes de ceux de la Stasi des mines d’informations anthropologiques sur la vie à la fin du XVIe siècle dans la petite colonie portugaise de Cacheu (actuelle Guinée-Bissau). Crispina Peres, la personne « inquiétée » par les bons pères, était une riche commerçante métisse, mariée successivement à deux capitaines généraux. Or des concurrents jaloux l’avaient dénoncée comme une catholique qui continuait à pratiquer les rites africains hérités de sa mère. Décortiquant les abondantes archives du procès, qui s’est tenu en 1665 à Lisbonne, l’historien britannique Toby Green, spécialiste de l’Afrique coloniale, révèle peu à peu un contexte qui dépasse largement la saumâtre accusation de syncrétisme religieux – « crime » dont tous les habitants de la petite cité étaient coupables puisqu’ils avaient recours au grand jour aux sorciers de l’endroit.

La réalité, c’est qu’à la fin du XVIIe les colonies portugaises en Afrique se trouvaient menacées militairement par les royaumes locaux et commercialement par l’Angleterre et la Hollande, sur fond de rivalité esclavagiste. Pire encore, le style de vie dans ces avant-postes portugais en Afrique témoignait d’une dérive alarmante : non seulement les religions s’y mélangeaient allègrement (islam y compris, sous l’effet d’une vigoureuse prédication de missionnaires soufis), mais les sexes et leurs prérogatives respectives aussi. À Cacheu, les femmes – et notamment l’infortunée Crispina, la plus notable d’entre elles – tenaient en effet le haut du pavé. C’étaient elles qui faisaient commerce des marchandises collectées à travers le continent par leurs hommes (largement absents de la ville, donc) et qui amassaient des fortunes. C’étaient elles aussi qui géraient les relations avec les royaumes voisins, dont elles parlaient toutes les langues. Crispina était polyglotte, et, preuve de sa prééminence, un roi du lieu avait levé une armée de 1 500 hommes pour tenter en vain de la libérer. Enfin ces femmes fortes, libres et puissantes faisaient sans surprise une belle java interraciale avec la participation enthousiaste de l’establishment portugais, clergé compris.

Mais à mille lieues de là, dans l’ultra rigoriste et patriarcale Lisbonne qui s’indignait de cette permissivité tous azimuts et « ressentait aussi la menace de femmes comme Crispina comme une attaque frontale contre la mainmise des hommes portugais sur l’économie locale de l’esclavage », écrit Alan Lester dans History Today, on tenait une bonne proie. Quoi de mieux qu’une condamnation à grand spectacle pour donner un coup d’arrêt à l’atteinte aux convenances religieuses comme aux convenances tout court ? Mais le procès allait tourner en jus de boudin. Une petite ville comme Cacheu était le paradis des cancans, et les volumes de l’enquête inquisitoriale allaient vite éclater sous l’amoncellement des ragots et contre-accusations qui prouvaient au-delà de tout doute que les témoins à charge avaient été achetés (pas bien cher : pour l’esclave de Crispina elle-même, des chaussures et des rubans plus une promesse fallacieuse d’affranchissement). Crispina échappera donc au bûcher mais ne retournera chez elle après trois ans de cellule que pour y mourir. Au lieu d’avoir servi à conforter l’empire portugais, ses souffrances permettront de montrer qu’à Cacheu régnait non seulement le multiculturalisme, la liberté des usages et des mœurs, mais surtout celle de l’esprit. Impardonnable à cette époque mais bien plaisant à découvrir à la nôtre. 

Poutine, aigle et insecte

Lors d’un voyage dans les pays communistes de la périphérie de l’URSS juste avant la chute du mur de Berlin en 1989, j’avais emporté avec moi, en manière de guide, l’ouvrage de Custine La Russie en 1839 : je soupçonnais en effet que, outre les ravages causés par le marxisme, j’y verrais les effets funestes de la russification.

Me tenant dans les vastes espaces vides de Pyongyang, je me suis souvenu de ce que Custine avait écrit à propos de Saint-Pétersbourg, où, selon lui, une foule – un grand rassemblement spontané de personnes non organisé par le pouvoir – serait une révolution. Quel meilleur endroit que Pyongyang pour observer la véracité de la formule, rédigée après avoir assisté à un défilé militaire à Saint-Pétersbourg : une tyrannie exige d’immenses sacrifices pour ne produire que des miettes. Custine décrivait le tsar comme un « aigle et un insecte », à la fois surveillant tout d’en haut et s’immisçant dans les moindres recoins de la vie privée1. N’était-ce pas là déjà une description pertinente des régimes communistes ? Le tsar, disait-il, avait déclaré la guerre à la vérité et était sorti victorieux de cette lutte. Comment mieux caractériser, là aussi, le projet communiste, longtemps efficace avant de connaître l’échec. 

Spécialiste de longue date de l’histoire et de la politique russes, Françoise Thom est bien placée pour observer les continuités de la pensée et de la politique russes sur la longue durée. Les dirigeants russes, quels que soient leurs penchants philosophiques ou idéologiques – peut-être en raison d’un effet résiduel du joug mongol –, ont presque toujours fait passer la puissance militaire avant le bien-être de leurs sujets, à un degré rarement égalé ailleurs. C’est comme si la Russie avait été gouvernée éternellement par un Frédéric le Grand, mais un Frédéric le Grand dépourvu de génie organisationnel. C’est pourquoi le mode de guerre russe repose à ce point sur la supériorité numérique, sans le moindre souci d’épargner les pertes humaines.

Ce livre est une série d’articles écrits entre juillet 2021 et septembre 2025, republiés par thème plutôt que dans l’ordre chronologique, sur la guerre de Poutine en Ukraine. Françoise Thom écrit avec une clarté exceptionnelle, tant dans son exposé des faits que dans son analyse. On ne souhaiterait pas être poursuivi en justice par elle, tant sa logique est implacable et précise.

Elle ne veut rien savoir de cette soif de culpabilité qui passe en Occident pour de la générosité intellectuelle et de l’ouverture d’esprit. Elle est très claire : la guerre de Poutine n’était pas une réponse à quoi que ce soit que l’Occident ait fait ou à la menace supposée qu’il représentait, mais la conséquence naturelle d’un mélange toxique d’appétit de pouvoir autocratique, de corruption économique et aussi de slavophilie – ce sentiment profond de supériorité morale et de destin providentiel combiné à la conscience d’une réelle infériorité dans la plupart des domaines de la vie humaine qui afflige de nombreux penseurs russes. Un état d’esprit saisi avec humour dans cette vieille blague soviétique : un soldat demande au commissaire politique, après une conférence, s’il est vrai qu’il y a plus de voitures en Amérique qu’en Union soviétique ; le commissaire réfléchit un instant et répond : « Oui, camarade, c’est vrai, mais en Union soviétique, nous avons plus de places de parking. » La vantardise issue d’une position de faiblesse fondamentale est un état d’esprit inflammable.

Poutine ne croit pas que l’Ukraine soit une nation ayant le droit d’exister séparément, et aucun arrangement autre que l’absorption ne le satisfera, par l’anéantissement complet s’il le faut. Tout accord avec lui ne sera rien de plus qu’une trêve, comme dans le cadre d’un jihad musulman, auquel sa guerre ressemble à certains égards. 

Françoise Thom relie habilement les différents aspects du poutinisme : le militarisme, le faux récit historique utilisé pour justifier l’agression tout en revendiquant une victimisation immémoriale, la kleptocratie rampante, le contrôle plata o plomo des oligarques (la corruption ou la mort), la suppression de toute opposition, le lavage de cerveau de la population dès le plus jeune âge au moyen d’une propagande omniprésente, la peur insufflée du chaos en l’absence d’autocratie et l’utilisation cynique d’incitations financières pour pousser les jeunes Russes (ou les personnes issues de minorités ethniques de la périphérie) à s’engager, sachant que leur mort au combat apportera à leur famille une somme supérieure à une vie entière de travail.

Ce n’est pas pour rien que Poutine a fait carrière au KGB, et Thom est tout à fait claire sur le fait qu’il a appris toutes les ficelles du métier. Il sait comment soudoyer des personnalités éminentes telles que François Fillon et Gerhard Schröder (pas très difficile, apparemment) et a réussi à persuader un certain nombre de personnes de droite qu’il est un défenseur de la civilisation chrétienne contre les rangs serrés des libertins athées. Que certains puissent confondre cet ancien chef du KGB en poste en Allemagne de l’Est avec un véritable croyant a de quoi surprendre, sauf à se souvenir de la longue histoire des illusions occidentales sur les dirigeants russes. 

Je pense que Françoise Thom est sur un terrain moins assuré quand elle évoque le degré auquel Donald Trump doit son ascension à Poutine. Il est certain que Trump a longtemps bénéficié d’investissements russes, lesquels ressemblaient parfois davantage à des cadeaux ou à des pots-de-vin qu’à de véritables transactions d’affaires. Il est également vrai qu’il a fait tout son possible, sans aller jusqu’à l’admettre, pour faire avancer les objectifs de Poutine en Ukraine, comme si Poutine exerçait sur lui un pouvoir de chantage – ce que soutiennent certains théoriciens du complot. Mais le trumpisme a des racines profondes en Amérique – même si elles sont nourries par les excès de l’autre camp. Ayant renoncé à toute forme d’égalitarisme économique, la gauche américaine s’est concentrée sur les revendications identitaires, dont les absurdités, souvent mises en pratique, ont suscité une forte réaction. Ce n’est pas le fruit de l’imagination malade des conservateurs que les candidats à un poste universitaire aient dû prêter serment d’allégeance aux doctrines de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, ni que la liberté d’expression ait été sévèrement restreinte dans les universités. Le mouvement Black Lives Matter, intellectuellement corrompu mais très puissant, a suscité exaspération et frustration. L’industrie américaine, comme une grande partie de l’industrie européenne, a été vidée de sa substance par la délocalisation vers la Chine. Il n’y avait pas besoin d’un Poutine pour persuader plus de la moitié de la population américaine que quelque chose devait changer, même si un promoteur immobilier malhonnête, star de téléréalité et rongé par une mégalomanie narcissique, ne semblait pas le candidat idéal pour ramener le peuple vers les pâturages ensoleillés du passé.

Quant à l’Europe, Poutine ne fait que pêcher dans des eaux troubles qu’il n’a pas créées, mais dont il tire profit. Les sources de la faiblesse européenne dépassent le cadre de cet ouvrage, mais suggérer que Poutine en est une cause majeure revient, à mon avis, à exagérer son influence.

J’espère néanmoins que ce livre sera largement lu. 

« Vous ne pouvez pas comprendre la Russie avec votre esprit / Car aucun instrument de mesure n’a été créé pour elle… » écrivait au XIXe siècle le poète Fiodor Tiouttchev, suggérant que l’on peut seulement lui accorder sa foi. Françoise Thom ne croit pas à ce genre d’absurdité pernicieuse et a fait une très bonne tentative pour comprendre la Russie avec son esprit.

J. L. Austin, philosophe redouté et as du renseignement

« La séance est ouverte », « Je vous déclare mari et femme », « Je lègue ma montre à mon cousin Paul », « Je parie qu’il pleuvra demain ». Ces phrases sont performatives : elles accomplissent ce qu’elles énoncent en l’énonçant. L’idée du performatif est au cœur de la pensée du philosophe anglais J. L. Austin. Sa découverte est le produit le plus fameux du courant de la philosophie analytique appelé « philosophie du langage ordinaire » ou « philosophie linguistique », selon lequel la réponse aux questions que pose la philosophie passe par l’analyse du langage de tous les jours. Né dans le prolongement des idées développées par le penseur autrichien de Cambridge Ludwig Wittgenstein durant la deuxième partie de sa vie, ce courant s’est développé à Oxford avant de gagner les États-Unis. Austin fut un de ses représentants les plus connus avec son compatriote Gilbert Ryle. Durant plusieurs décennies, il régna sur le département de philosophie d’Oxford, à la fois admiré et craint en raison de son esprit terriblement incisif et de son caractère peu commode. À côté d’un exposé de ses idées, la volumineuse biographie que vient de lui consacrer M. W. Rowe fournit de nombreuses informations sur sa personnalité et sa vie privée. Au milieu du livre, douze chapitres décrivent le rôle clé qu’il joua au cœur des services de renseignement britanniques durant la Seconde Guerre mondiale. 

Né en 1911 à Lancaster, John Langshaw Austin a grandi en Écosse où son père était secrétaire d’un établissement d’enseignement. Entré au collège de Shrewsbury, dans le Shropshire, il y reçut une solide formation classique, qu’il approfondit au Balliol College d’Oxford. Excellent connaisseur de la langue et de l’histoire grecques et latines, il s’efforça toute sa vie de combler ses lacunes en mathématiques et en logique, s’y employant de manière particulièrement assidue à deux reprises. Élu fellow du prestigieux All Souls College, il y fit la connaissance d’Isaiah Berlin, issu d’une famille juive lettone et futur historien des idées, qui allait devenir son plus fidèle ami. « Chaleureux, volubile, polyglotte, immensément érudit, doté d’une réelle capacité de comprendre avec empathie une multiplicité de points de vue et de saisir rapidement le point essentiel d’une question, Berlin, observe Rowe, gravitait naturellement autour de l’establishment politique, avait un goût profond pour les ragots […] et aimait exercer de l’influence en coulisses. » D’Austin, Berlin disait de son côté : « Il avait la passion de l’information précise et factuelle, de l’analyse rigoureuse, des conclusions testables […], détestait le vague, l’obscurité, l’abstraction et le procédé consistant à éviter les problèmes en recourant à des métaphores, à la rhétorique, au jargon ou à des fantaisies métaphysiques. » Les deux hommes s’admiraient mutuellement ; leurs différences de style et de caractère ne les empêchaient pas de s’entendre parfaitement et ils avaient de longues conversations. 

Rebuté par l’attitude tolérante de certains de ses collègues à l’égard du nazisme, et ne trouvant pas à All Souls une atmosphère propice au progrès de ses réflexions, Austin, tout en y conservant son poste, prit une charge de cours au Magdalen College (un autre collège d’Oxford). Il y enseignait les auteurs classiques, notamment Aristote et Leibniz, tout en s’initiant personnellement à deux courants de pensée qui, soutient Rowe, allaient profondément l’influencer. D’un côté, le pragmatisme, notamment celui de l’Américain C.I. Lewis ; de l’autre, la « seconde philosophie » de Wittgenstein, développée par celui-ci lorsque, tournant le dos aux considérations sur la structure logique de la langue, pensée à l’image de celle du monde, il s’est intéressé au langage ordinaire, à ses usages et aux « jeux de langage ». Austin, qui entendait se présenter en pionnier, a toujours nié avoir été influencé par Wittgenstein. M. W. Rowe montre que, même si ses idées allaient déjà dans la même direction que les siennes, il ne peut pas ne pas l’avoir été.  

Austin proposa à Berlin d’organiser au prestigieux All Souls College des séminaires de discussion. Ce format correspondait à son tempérament intellectuel. Pour produire des idées originales, remarque Rowe, il avait besoin d’un élément de contrainte, des attentes d’une audience : « Le moins sociable des hommes, il ne pouvait penser de manière créative qu’en compagnie d’autres personnes. » Isaiah Berlin a laissé une description mémorable de la manière dont se déroulaient ces séminaires : « [Austin] posait une question à la classe. Si, pétrifiés de terreur, tous les participants gardaient le silence, il tendait en avant son long doigt fin et, après avoir oscillé d’avant en arrière durant une minute, il le poussait brusquement comme le canon d’un pistolet et, le pointant en direction de quelqu’un choisi au hasard, s’exclamait d’une voix forte et nerveuse : “Votre réponse ?”. […] Malgré ces moments terrifiants, le nombre de participants ne diminua jamais. »

Austin profitait de ces occasions pour attaquer avec férocité les idées dont il contestait le bien-fondé, par exemple la théorie positiviste de la perception dite théorie des « données sensorielles » (« sense data »), qui affirme que nous n’accédons pas directement au monde physique mais seulement à des représentations mentales servant d’intermédiaires entre notre conscience et la réalité. Un de ceux qui la défendaient était son collègue et rival à Oxford A. J. Ayer. Les deux hommes s’opposèrent dans des débats sans merci sans qu’aucun des deux ne cède jamais. Leur rivalité était autant personnelle que théorique. Austin n’aimait pas qu’on lui fasse de l’ombre. Ses relations avec Gilbert Ryle, dont il était pourtant plus proche sur le plan des idées, formellement cordiales, ne furent jamais chaleureuses. 

Austin a été initié à l’univers féminin par une ancienne gouvernante de sa famille, une Française nommée Renée Mothe, légèrement plus âgée que lui. Il eut avec elle une longue liaison clandestine et la revit bien des années plus tard lors d’un passage à Paris. Cette aventure lui donna l’assurance nécessaire pour convaincre celle qui allait devenir sa femme, au départ hésitante, de l’épouser. 

Jean Coutts était une jeune femme très sensible, lettrée et cultivée, mais peu sûre d’elle-même. « Austin, suggère Rowe, a dû réaliser que leurs deux variétés d’introversion s’accordaient parfaitement. Jean trouvait le monde extérieur stressant et voulait se retirer dans la vie privée et domestique ; il ne se sentait pas à l’aise non plus en public, mais pouvait […] maîtriser son embarras en adoptant une attitude froide, moqueuse, légèrement intimidante. » Leur mariage fut solide. Ils eurent quatre enfants. Austin, très attaché à la famille qu’il avait fondée, avait les loisirs des hommes de la classe moyenne cultivée de son époque. Il jouait du violon, souvent des partitas de Bach, dessinait, bricolait, jardinait et construisait des maquettes d’avion pour ses enfants. 

Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale, il fut tout d’abord affecté à la section MI14 des services de renseignement, qui travaillait en liaison avec le ministère de la Guerre. Réputé pour ses extraordinaires capacités d’analyse des photographies aériennes, il fut apparemment à l’origine d’informations exactes sur l’imminence d’une attaque par les troupes allemandes débarquées en Afrique du Nord, dont le commandement militaire ne tint malheureusement pas compte. Il devint ensuite le meilleur connaisseur de l’ordre de bataille des chars de l’Afrika Korps de Rommel. 

En 1941, une nouvelle section fut créée pour rassembler les informations nécessaires à un débarquement au nord de la France. Au départ composée d’une demi-douzaine de personnes, elle finit par en comprendre plusieurs centaines. Austin était à sa tête. Durant plusieurs années, ce groupe, surnommé « Les Martiens », grâce à l’analyse de photographies aériennes, à des renseignements procurés par la Résistance et à un long travail de recherche et d’étude, put fournir des rapports réguliers sur la géographie des côtes françaises, la pente des plages, la profondeur des eaux, la présence d’obstacles à la navigation, l’emplacement, la nature et l’équipement des forces allemandes, les routes et moyens de communication à l’intérieur du pays.

Quelque temps avant le D-Day, la section produisit en plusieurs milliers d’exemplaires un petit manuel à l’intention des troupes de débarquement nommé « Invade Mecum » (un jeu de mots), contenant sous une forme très synthétique et commode toute une série de cartes et d’informations pratiques. Bien qu’il n’ait pas empêché le désastre d’Omaha Beach, mieux défendue qu’on le pensait, ce travail de renseignement s’avéra décisif pour le succès de l’opération Overlord. En limitant les pertes humaines à 6 % au lieu des 30 % initialement envisagés, il permit d’épargner des dizaines de milliers de vies humaines. 

De retour à Oxford, Austin était un homme changé : « Avant 1940, il était un savant effacé […], mal à l’aise en public […]. Mais durant les cinq années suivantes, il s’était trouvé au centre de la planification et de la stratégie […]. Son temps à l’armée lui fit réaliser qu’une personne seule n’avait qu’un impact limité et que pour être véritablement efficace un individu devait se montrer capable de diriger et de motiver des équipes […]. Il découvrit qu’il était doué pour organiser les discussions et tirer le meilleur des autres. » Pour ce faire, il avait en tête deux modèles : la méthode « thérapeutique » pratiquée par Wittgenstein – la philosophie comme entreprise de clarification du langage – et la vieille méthode orale de Socrate, consistant à poser une question, puis à critiquer la réponse proposée. Il l’appliqua au cours de séminaires organisés tous les samedis matin. 

La discussion partait de l’analyse du langage et des nuances dans l’emploi des mots. Quelle différence y a-t-il entre une disposition, une caractéristique, une habitude, une inclination, une tendance, une susceptibilité ? Quand doit-on dire qu’on a fait quelque chose par erreur, involontairement, par inadvertance ou par accident ? C’est au cours de ces séminaires qu’il développa les idées présentées dans son ouvrage le plus connu Quand dire, c’est faire (traduit aux éditions du Seuil). La théorie des performatifs y est enrichie, complétée, nuancée voire relativisée par la distinction entre trois actes censément réalisés par toute proposition : l’acte locutoire (le fait de dire quelque chose), illocutoire (ce que l’on accomplit en le disant) et perlocutoire (l’effet produit sur l’interlocuteur). À la fin, il propose même de distinguer entre cinq types d’actes de discours.

À plusieurs reprises au cours de années 1950, Austin se rendit aux États-Unis. Il appréciait l’atmosphère de créativité et de liberté intellectuelle qu’on y trouvait, le climat ensoleillé de la Californie et une prospérité qui contrastait avec l’austérité de l’Angleterre d’après-guerre. Invité à rester à Harvard et à Berkeley, il ne s’y installa pas, parce que Jean ne voulait pas s’éloigner de sa famille. Plusieurs de ses anciens étudiants d’Oxford, notamment John Searle et Stanley Cavell, poursuivirent aux États-Unis la tradition de la philosophie du langage ordinaire. À la fin de son existence, il était engagé dans une réflexion sur le symbolisme linguistique – l’idée, en contradiction avec la thèse de l’arbitraire du signe du linguiste Ferdinand de Saussure, qu’il existe parfois un lien entre le son des mots et leurs sens. Il eut l’occasion d’en discuter à Harvard avec Noam Chomsky. 

Mort précocement à 48 ans d’un cancer du poumon, il n’eut que 30 ans de vie active. Il écrivait avec réticence et publiait peu. Mais il exerça une profonde influence sur ceux qui fréquentaient ses séminaires et ses livres sont constamment réédités. La philosophie du langage ordinaire a aujourd’hui un peu perdu du prestige dont elle a bénéficié dans le monde anglo-saxon durant une partie du XXe siècle. Les idées d’Austin et sa manière socratique de pratiquer la philosophie demeurent cependant stimulantes et une source d’inspiration. 

La revue de presse d’ActuaLitté

Un ouvrage universitaire ancien, Shivaji: Hindu King in Islamic India (2003), a ravivé un conflit en Inde. Vingt ans après sa parution, le livre est au cœur d’une plainte pour diffamation déposée par un descendant de Shivaji. La Haute Cour de Bombay a exigé la publication d’excuses officielles, que l’éditeur Oxford University Press India a acceptées pour clore l’affaire, évoquant des « affirmations non vérifiées ». Cette controverse met en lumière les tensions persistantes entre recherche académique, mémoire historique et enjeux politiques liés aux figures nationales.

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Depuis 2014, l’Argentine organise un festival national d’écriture en prison réunissant détenus, écrivains, enseignants et médiateurs culturels. Porté par l’Université de Buenos Aires, l’événement donne une visibilité aux textes produits derrière les barreaux, à travers lectures et débats. Dans un contexte pénal restrictif, ce rendez-vous affirme l’écriture comme outil d’expression, de réflexion et de lien social, en luttant contre les stéréotypes associés à l’incarcération et en valorisant la créativité des personnes privées de liberté.

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En Espagne, le programme Transita Cultura vise à développer l’accès à la culture en milieu carcéral, en particulier auprès des femmes détenues. Mené conjointement par les ministères de la Culture et de l’Intérieur, il propose ateliers, rencontres et actions artistiques intégrées aux parcours pénitentiaires. Le projet défend la culture comme levier d’expression et de réflexion, capable de rompre l’isolement, d’accompagner les trajectoires individuelles et de créer des espaces de dialogue au sein des établissements.

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Le poète et traducteur iranien Ali Asadollahi a été brutalement interpellé lors d’une opération nocturne, dans un contexte de manifestations liées à la crise économique et à la répression politique. Son arrestation s’inscrit dans une vague plus large visant des figures culturelles et intellectuelles. Les motifs exacts de cette interpellation n’ont pas été rendus publics, mais l’affaire a suscité de vives réactions dans les milieux littéraires, préoccupés par l’état de la liberté d’expression dans le pays.

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Des artistes, auteurs et chercheurs de Gaza, pourtant attendus en France dans le cadre du programme PAUSE, restent bloqués aux frontières. Ce dispositif, destiné à accueillir des créateurs menacés, a permis d’accompagner plusieurs profils depuis l’automne 2023, mais se heurte aujourd’hui à des obstacles logistiques et financiers. Parmi les personnes empêchées figurent des poètes et écrivains invités par des institutions françaises, contraints de patienter malgré des projets culturels prêts à être menés.

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L’inquiétant privilège accordé aux fausses valeurs

Le dogecoin est une cryptomonnaie lancée par plaisanterie par des petits malins pour se moquer de la vogue des cryptomonnaies ; ayant bénéficié de tweets de célébrités, sa valorisation a atteint des dizaines de milliards. Le dogecoin est un objet, mais la remarque vaut pour les personnes : leur valeur tient souvent plus à leur aura qu’à des qualités réelles. Comme le dit le Wall Street Journal à propos de ce livre éclairant, « pour beaucoup de patients, le pedigree affiché sur la plaque du médecin l’emporte sur son efficacité ». Professeur dans une business school de Californie, Toby Stuart creuse sous divers angles ce sujet vieux comme le monde et juge que l’explosion des moyens de communication en modifie sérieusement l’importance. 

Il suffit de prendre l’exemple de la monarchie absolue et de l’aristocratie qui la soutenait pour identifier l’un des points soulignés par l’auteur : le lien consubstantiel entre fausses valeurs et hiérarchie sociale. Mutatis mutandis, il n’en va guère différemment de nos jours. Est-ce forcément un mal ? Pas à tous égards, il s’en faut, nous dit Stuart. Toute société a besoin de hiérarchie pour garantir un minimum de stabilité ; même biaisée, elle réduit le taux d’incertitude.

Faisant allusion au principe d’incertitude de la physique quantique, Stuart introduit « l’autre principe d’incertitude », qui selon lui fonde la préférence pour ce qu’il appelle la « statutocratie », ce régime omniprésent qui privilégie les hiérarchies biaisées – dans tous les domaines, culturels y compris. C’est que dans un monde « saturé de choix », résume l’universitaire britannique Sorin Krammer dans Science, « nous n’avons pas le loisir d’évaluer la qualité en direct : il nous faut recourir à des raccourcis », par exemple pour choisir l’école où mettre son enfant, le candidat pour qui voter, l’expert à qui se fier, l’artiste à admirer, le vin à offrir. « Cela permet de réduire la charge cognitive. » Mais en même temps, souligne Stuart, cela tend à renforcer « l’effet Matthieu », d’après lequel les avantages ou désavantages initiaux tendent à se creuser. Et cela accroît le discrédit des « outsiders » de talent, qui peinent à se faire reconnaître. 

Comme le montre l’exemple du dogecoin, à l’heure des réseaux sociaux, les propagateurs de fausses valeurs risquent fort de dominer le marché. 

En Bolivie, un jésuite prédateur sexuel bien protégé

Dei non hominum est episcopos iudicare (« C’est à Dieu, et non aux hommes, de juger les évêques »), affirme une inscription sur une fresque de Raphaël au Vatican. Le journaliste espagnol Julio Núñez Montaña pense différemment. Il relate ici son enquête sur le cas d’Alfonso Pedrajas, surnommé « Padre Pica », un jésuite espagnol qui a abusé sexuellement de près d’une centaine d’enfants dans un internat de Bolivie. Ce dont attestent ses Mémoires retrouvés après sa mort en 2009 par son neveu dans un grenier à Madrid. Ils confirment ses crimes et surtout révèlent la complicité de la hiérarchie ecclésiastique pour les étouffer.

Après avoir analysé de près les quelque 300 pages de ce document exceptionnel, Núñez Montaña a rencontré certaines des victimes et des proches du prêtre, qui en 2000 avait avoué son homosexualité et présenté publiquement son compagnon. Núñez Montaña retrace dans son livre le parcours du « Padre Pica », depuis le recrutement d’enfants défavorisés mais brillants à travers toute la Bolivie jusqu’à la création d’un système d’abus systématiques dans l’internat Juan XXIII, à Cochabamba, un établissement où les élèves étudiaient pendant la journée et l’après-midi travaillaient dans le potager ou fabriquaient du pain. 

Deux ans avant la sortie de son livre, la publication des résultats de son travail d’investigation dans le journal El País a provoqué un séisme en Bolivie. Le président Luis Arce a réagi publiquement et une enquête judiciaire a été ouverte contre la Compagnie de Jésus. Núñez Montaña craint que la structure labyrinthique et complexe de son livre nuise à la clarté du message : « Mon plan consistait à tout raconter en même temps, à travers une poignée d’histoires liées au journal d’Alfonso Pedrajas et à mon voyage en Bolivie, entremêlant chaque ligne temporelle et géographique afin que le lecteur suive le même chemin que moi », confie-t-il au portail Zenda. En pas moins de 85 chapitres, il espère éclairer l’un des scandales les plus sombres de l’Église catholique en offrant une plongée glaçante dans les rouages d’un système qui a protégé un prédateur pendant des décennies.

Les six femmes d’un ogre

Picasso, alias le Minotaure, est mal vu des féministes, c’est le moins qu’on puisse dire. À en croire des parutions récentes, c’était un prédateur sexuel, misogyne, ultra possessif, dominateur et toxique, etc. La réalité est bien sûr plus complexe. Picasso est en effet resté longuement et profondément attaché à six femmes, vivant maritalement avec elles (4) voire les épousant (2). En très gros, pour une vie amoureuse s’étalant sur 70 ans, avec un démarrage précoce dans les bordels espagnols, il aura eu à peu près une « cohabitante » par décennie – une femme « dont la vie était étroitement entremêlée à la sienne », comme le précise Sue Roe qui consacre une mini-biographie à chacune des six, qui se sont succédées dans un ordre presque parfait, du moins en apparence : Fernande Olivier (de 1904 à 1912), Olga Khokhlova (de 1917 à 1935), Marie-Thérèse Walter (de 1927 à 1937), Dora Maar (de 1937 à 1943), Françoise Gilot (de 1943 à 1953) et Jacqueline Roque (de 1953 à 1973). Un calendrier toutefois problématique car Picasso superposait volontiers ses amours, une relation en bout de course chevauchant celle en ébauche, comme un trapéziste qui ne lâcherait jamais un trapèze avant d’avoir l’autre fermement en main. Dans les années 1930, il était ainsi (encore) marié à Olga, cohabitait dans un château avec Marie-Thérèse et leur fille, et vivait une grande histoire avec Dora ! La N° 1, Fernande, était un modèle (et souvent plus qu’un modèle). Elle vécut avec Picasso des années de bohème joyeuse mais impécunieuse au Bateau-Lavoir, mais ne l’accompagna pas dans son embourgeoisement, appartement à Clichy, bonne, etc. Elle dut céder la place, non sans batailles, à la N° 2, Olga Khokhlova, une danseuse des Ballets russes de Diaghilev rencontrée alors que le peintre travaillait, sur les instances de Cocteau, aux décors du ballet Parade. Dans le sillage d’Olga, Picasso prit une place de choix dans la société parisienne, et grâce au succès croissant de sa peinture il s’embourgeoisa encore d’un grand cran. Il épousa Olga, eut un fils (Paul), un château, du personnel de maison mais divorça (acrimonieusement) en 1935 quand l’épouse légitime découvrit que son mari entretenait une liaison très sérieuse avec Marie-Thérèse Walter, déjà enceinte. Marie-Thérèse avait 17 ans (Picasso 45), et elle vivrait dans la discrétion une intense passion qui culmina avec la naissance de leur fille Maya. Mais Picasso débuta (en 1936) une relation simultanée avec une photographe proche des surréalistes et très lancée, Dora Maar, qu’Éluard lui avait présentée. Juste avant la guerre, il installa ses deux couples de part et d’autre de la Seine tandis qu’il faisait le va-et-vient. Mais les deux femmes finirent par en venir aux mains devant un Picasso impassible, voire secrètement réjoui selon ses nombreux critiques. Exit Marie-Thérèse (plus ou moins), qui vécut mal son après-Picasso et se suicidera en 1977. Dora prit le relais, mais en 1943 Picasso dragua sous ses yeux dans un café une autre jolie jeune femme, Françoise Gilot – la prochaine dominante. Peu à peu Dora sombra dans la dépression, puis le travail intensif et solitaire. Elle mourut en 1997, toujours au travail. Françoise (elle : 21 ans, lui : 61) était une grande bourgeoise de Neuilly, une artiste accomplie, prolifique et bientôt reconnue, mais très indépendante. Bien qu’ils aient travaillé ensemble assidûment, se soient fait un beau serment d’amour dans une église déserte, aient eu deux enfants (Claude et Paloma), la jeune femme se sentait oppressée par le pesant passé du peintre, que celui-ci avait commencé à revisiter obsessionnellement tandis que ses ex se rappelaient constamment à son souvenir. Olga réapparut par exemple sur la Côte d’Azur pour harceler et même blesser sa nouvelle rivale, qui la rossa. En 1954, Françoise prit le large – la seule du lot à avoir osé ce geste, qui scandalisa l’intéressé (« Aucune femme ne quitte un homme comme moi ! »). Mais la jeune Jacqueline Roque, qui travaillait dans le voisinage pour le potier du peintre, était déjà dans le pipeline. Elle avait 26 ans, Picasso 72. Ce serait la compagne dévouée, adorée et même (tardivement) épousée de la vieillesse de Picasso. Elle aussi se suicidera, victime collatérale du bazar successoral qu’il laissa à sa mort en 1973.

Toutes ces femmes-là, qui venaient de tous les milieux, avaient en commun d’être jeunes, très jolies, très sensuelles, colossalement amoureuses, intelligentes et portées sur l’art, Marie-Thérèse exceptée. Elles étaient aussi – comme beaucoup d’autres – fascinées par le charisme de Picasso, son attraction sexuelle, sa puissance créatrice. Et chacune occupa un créneau spécifique dans la carrière du peintre, jouissant du style de vie allant avec la croissance exponentielle de son succès et de sa richesse. Après une époque de galère pénible correspondant à la quasi tragique « période bleue », Picasso entama dans sa joyeuse, fantasque et créative époque montmartroise avec Fernande sa « période rose » et son évolution cubiste. Olga – source d’une relation plus difficile au dénouement complexe – détermina ensuite une nouvelle période, plus grave : style néoclassique et beaucoup de portraits de femmes au visage hostile voire terrifiant. Avec l’ultra sensuelle Marie-Thérèse, ce fut sans surprise l’érotisme qui envahit les toiles du maître. L’influence de la photographe intellectuelle et engagée, Dora, culmina avec Guernica, œuvre en noir et blanc comme une photo. Françoise marqua un retour aux toiles joyeuses et lumineuses. Le cycle se clôtura sur Jacqueline, qui réjouit et protégea le dernier âge du peintre et lui permit d’explorer dans le calme encore d’ultimes potentialités picturales. Ces six femmes « furent comme les rayons d’une roue dont il était le moyeu », écrit Anne Matthews dans The American Scholar. Il collaborait même étroitement avec elles, les peignant avec insistance et se laissant peindre par elles (Françoise) ou photographier (Dora, mais aussi Françoise et Jacqueline). L’ogre adorait aussi les enfants, allant avec Fernande jusqu’à en adopter un (vite rendu à l’orphelinat). Oui, Picasso était ultra possessif et voulait toutes les maintenir sous sa coupe dans une relation étouffante – bouclant par exemple Fernande dans son studio quand il sortait et l’empêchant, contre subsides, de publier ses souvenirs. Mais même après rupture il conservait volontiers ses ex à l’arrière-plan et les protégeait financièrement. Et, oui, il aimait des personnes de plus en plus jeunes – mais Henri IV ne disait-il pas que ce qui importe c’est que la somme des deux âges reste constante ? Picasso n’était pas un amoureux exemplaire, c’est sûr, mais pas non plus un amant maléfique. Sa vision de l’amour était d’une complexité insondable, diverse dans ses facettes et étrangement structurée – exactement comme sa peinture.

Singes intelligents et chiens heureux en Israël

Shalom Sadik a beau être un Juif pratiquant, ce professeur de pensée juive à l’université Bar-Ilan n’est pas très orthodoxe, observe le New-Yorkais Allan Arkush dans la Jewish Review of Books. Il ne croit pas à l’existence d’un Dieu surnaturel capable d’écouter les prières des individus, de réaliser des miracles et de faire des prophéties. Il propose d’adhérer à un autre concept de Dieu, hérité du penseur médiéval Moïse Maïmonide, son mentor. Un Dieu plus à même de conforter l’observance d’un mode de vie traditionnel à l’époque moderne. Et capable d’attirer non seulement les dévots mais les Juifs séculiers libéraux. Il renvoie en effet ces deux communautés dos à dos. Les premiers (les ultraorthodoxes) adhèrent à des croyances déplorables, résume Arkush, tandis que les seconds mènent une vie déplorable. Le dogmatisme des premiers leur a fait abandonner toute pensée critique, tandis que les seconds, accrochés à une conception illusoire de la liberté héritée des Lumières, « nient les responsabilités réciproques qui existent au sein de la famille et de la société », écrit Sadik. Résultat : ils ont adopté « un mode de vie permissif », générant familles éclatées et pénurie d’enfants. Tandis que les Juifs religieux se marient tôt, ont beaucoup d’enfants qui font de même, et quand ils atteignent la soixantaine peinent à dénombrer leurs petits-enfants. 

Le moyen de réconcilier ces deux extrêmes, d’en finir avec cette polarisation qui mine Israël ? C’est de pratiquer un sage retour aux enseignements de Maïmonide, explique-t-il dans ce livre en hébreu. Une « philosophie religieuse radicale » pouvant permettre, à la limite, d’observer la loi juive tout en professant un matérialisme décomplexé.

On s’en doute, Sadik s’attirait des verges pour se faire battre. Dans le Times of Israel, un quotidien multilingue pourtant réputé pour son centrisme, le rabbin Ysoscher Katz y voit une « pure hérésie ». Pour répondre à ses critiques, Sadik a haussé le ton. Interviewé par le journal sioniste Makor Rishon, il a lancé : « Même si nous ne sommes effectivement que des singes très intelligents, la Torah et les commandements nous permettent d’être des chiens heureux. Même si l’homme est une espèce d’animal, il est un animal social qui a besoin de liens familiaux stables, et ceci est impossible sans un système de lois religieuses. »

Un comptoir commercial au pays du Soleil levant

Durant plus de deux siècles, une petite île artificielle située dans la baie de Nagasaki a servi de point de contact unique entre le Japon et l’Occident. Nommée Dejima, elle avait été initialement bâtie en 1634 pour accueillir les marchands portugais qui commerçaient avec ce pays depuis le milieu du XVIe siècle. Sa construction avait été ordonnée par le shogun (chef militaire de l’empereur) Tokugawa Iemitsu, troisième représentant de la dynastie des Tokugawa qui dirigea le Japon jusqu’à la fin du XIXe siècle. En les confinant en un lieu particulier, l’objectif était d’empêcher les Portugais de répandre le christianisme dans le pays. En 1639, à la suite de la révolte de la population d’une région christianisée, ils furent carrément chassés de l’archipel. Le gouvernement Tokugawa déplaça alors à Dejima les commerçants hollandais jusque-là cantonnés sur l’île d’Hirado, à 70 kilomètres au nord-ouest de Nagasaki. Ils y restèrent jusqu’en 1869, seuls Occidentaux autorisés à commercer avec le Japon à côté des Chinois et des Coréens jusqu’à l’ouverture du pays sous pression des États-Unis à la fin du XIXe siècle. 

Les Hollandais étaient présents au Japon depuis le jour d’avril 1600 où un navire battant pavillon de leur pays s’était échoué sur les côtes de l’île de Kyushu. Comme les Anglais, et contrairement aux Portugais et aux Espagnols, ils se contentaient de commercer sans essayer d’évangéliser les populations avec lesquelles ils entraient en contact. Lorsque le gouvernement japonais, au départ tolérant envers les chrétiens, durcit sa politique à leur égard, ils furent donc perçus comme présentant moins de risques sur ce plan. À Dejima, toute pratique religieuse leur était cependant interdite, y compris l’usage de la Bible. La politique isolationniste de sakoku (« mer interdite ») mise en œuvre par les Tokugawa limitait au strict minimum les contacts entre le Japon et le reste du monde. Les Japonais ne pouvaient pas quitter le pays, ni les étrangers y circuler librement. Les Hollandais étaient donc confinés à l’intérieur du périmètre restreint de l’île. Bien que traités avec courtoisie, ils faisaient l’objet d’une surveillance étroite et continue. 

Anne Sey raconte leur histoire. Née dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Est, fascinée par le Japon depuis l’adolescence, elle a étudié la langue et la culture japonaises à Berlin. Pour poursuive ses études à l’université de Nimègue, elle a appris le néerlandais. Installée aux Pays-Bas, elle écrit aujourd’hui dans cette langue. D’un périple au Japon, elle a ramené il y a cinq ans un recueil d’impressions de voyage. Pour reconstituer, dans ce second livre, la vie quotidienne des habitants de Dejima, elle s’est appuyée sur une masse considérable de documents : journaux, lettres, rapports, études, cartes, dessins. Un des fils conducteurs de son récit est la vie de Philipp Franz von Siebold, médecin et naturaliste allemand qui fut en poste dans l’île de 1823 à 1829. Expulsé du Japon pour avoir tenté de faire sortir en contrebande du pays des objets qu’il n’était pas autorisé à emporter, notamment des cartes, il y revint en 1859, l’interdiction de séjour qui le frappait ayant été levée. 

L’île de Dejima avait une forme qui a souvent été comparée à celle d’un éventail, mais qu’on décrirait plus exactement comme celle d’un croissant dont les deux pointes auraient été sectionnées. La longueur de la courbe extérieure faisant face à la baie était de 233 mètres. Celle de l’arc intérieur, du côté de la ville, de 190 mètres. La largeur était de 70 mètres. L’île était reliée à la terre ferme par un pont en pierre de quelques mètres. Elle était entièrement entourée d’un mur en basalte et en grès de 560 mètres de long. Initialement, il ne s’agissait que d’une palissade en planches. Le mur était percé de deux portes, l’une du côté de la mer pour le déchargement des marchandises, l’autre du côté de la ville pour donner accès aux employés japonais travaillant sur l’île. Ils étaient très nombreux : différentes catégories de fonctionnaires, un commissaire aux comptes et un « commissaire aux livres », plusieurs dizaines d’interprètes, des agents de la police et de la police secrète. 

L’île était placée sous l’autorité de deux hauts fonctionnaires appelés par les Hollandais « gouverneurs », basés l’un à Nagasaki, l’autre à Edo (aujourd’hui Tokyo) la capitale, où résidait le shogun. La population hollandaise n’excéda jamais 20 personnes et tomba même à certains moments à une demi-douzaine. Elle comprenait un chef de comptoir appelé « opperhoofd » (« tête suprême »), un responsable des achats, un ou deux médecins, un secrétaire, quelques fonctionnaires et soldats. L’opperhoofd était normalement nommé pour un an, mais certains restèrent en poste plusieurs années, parfois même très longtemps. Les Hollandais avaient à leur service un petit nombre d’esclaves, des jeunes hommes en provenance du Bengale, de Malaisie et d’Indonésie. Les noms de certains d’entre eux nous sont parvenus.

Chaque année dans les premiers temps, puis tous les quatre ans, le chef du comptoir, généralement accompagné par le médecin et le secrétaire, se rendait à Edo pour rencontrer le shogun, lui offrir des cadeaux et lui donner des nouvelles de ce qui se passait en Hollande et en Europe. Ces voyages étaient effectués sous haute surveillance, tout comme les excursions à Nagasaki auxquelles le personnel de haut rang de l’île était occasionnellement invité à participer. Les Hollandais étaient aussi associés à une fête shintoïste traditionnelle qui se déroulait dans la ville durant trois jours au mois d’octobre. 

Les bâtiments construits partie en pierre à l’européenne, partie en bois à la japonaise, étaient principalement des entrepôts avec pour certains des logements particuliers à l’étage. L’extérieur appartenait aux Japonais, l’intérieur aux Hollandais. Le mobilier combinait tables, chaises et fauteuils européens, tatamis japonais et des meubles ou objets de décoration provenant de Chine ou d’Indonésie. L’alimentation conjuguait plats occidentaux et orientaux, préparés avec un égal savoir-faire par les cuisiniers locaux. Elle était cependant dans l’ensemble essentiellement européenne : de la viande sur pied arrivait de Batavia (aujourd’hui Jakarta) et des légumes d’Europe étaient cultivés sur place à partir de semences importées. Hollandais et Japonais partageaient le goût des alcools forts.      

Le commerce entre la Hollande et le Japon fut longtemps aux mains de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). Lorsque celle-ci fit faillite, en 1795, le gouvernement prit le relais. Au départ, sept bateaux par an arrivaient à Dejima. Leur nombre ne cessa de décliner (cinq par an, puis deux, puis un seul) à mesure que les profits diminuaient en raison notamment de l’instauration de taxes. Les Hollandais importaient du Japon de la porcelaine, du camphre, de la laque, du riz, du cuivre (soumis à des quotas) ainsi que de l’or et de l’argent jusqu’à ce que leur exportation soit interdite. Ils vendaient aux Japonais de la soie, du coton et des substances médicales en provenance de l’Inde et de la Chine, des peaux de daim et des articles de verre ainsi que du sucre, tellement apprécié qu’il devint un moyen de paiement. 

Parallèlement au commerce officiel, une forme de commerce privé appelé kambang se développa progressivement. Il permit aux employés de la VOC de s’enrichir personnellement en vendant aux savants et lettrés japonais avides de connaissances des livres et des instruments scientifiques. Durant la dernière partie de son histoire, à mesure que déclinait son importance commerciale, Dejima devint un foyer de cette discipline appelée par les Japonais rangaku (études hollandaises), l’étude du néerlandais et des connaissances scientifiques et médicales occidentales. À côté de Siebold, deux autres savants passés par Dejima jouèrent dans ce domaine un rôle important : l’Allemand Engelbert Kaempfer et le Suédois Carl Peter Thunberg. Les trois hommes soignèrent de hauts dignitaires japonais et contribuèrent à introduire la médecine européenne au Japon. En retour, on leur doit une grande quantité de connaissances sur la science, la culture et la civilisation japonaises, ainsi que la géographie et la flore du pays. C’est aussi le cas de deux opperhoofden : Isaac Titsingh et Hendrik Doeff. En poste à Dejima durant 18 ans, ce dernier est l’auteur d’un dictionnaire néerlandais-japonais qui fut largement utilisé durant les dernières décennies du shogunat Tokugawa. 

En principe, seuls des adultes mâles étaient autorisés à séjourner à Dejima. Quelques femmes parvinrent tout de même à séjourner brièvement sur l’île avant d’être expulsées par le premier bateau. Une en 1641, trois en 1661, puis, plus tard, les deux plus célèbres : en 1817 Titia Bergsma, la femme de l’opperhoofd Jan Cock Blomhoff, et en 1829 Mimi de Villeneuve, épouse du dessinateur de Siebold, qui quitta l’île dans le même navire que le médecin lorsque celui-ci en fut chassé. Toutes deux furent dessinées par des artistes locaux.

Les enfants occidentaux n’étaient pas non plus les bienvenus. Il y en eut malgré tout quelques-uns, par exemple le petit garçon de Titia. Les femmes japonaises n’avaient pas accès à Dejima, à l’exception des prostituées, les yujos. Au début autorisées à n’y demeurer qu’une nuit, elles le furent bientôt à rester plusieurs jours. De nombreux enfants naquirent de leurs rapports avec les Hollandais. De 1800 à 1833, Anne Sey en compte plus d’une vingtaine. Au bout de quelques années, ils devaient quitter l’île pour vivre dans la famille de leur mère. Souvent, les relations avec les yujos acquéraient un caractère profond et durable. Lorsqu’ils devaient reprendre le bateau, les Hollandais s’arrangeaient pour assurer l’avenir matériel de leur concubine et de leurs enfants, notamment en faisant adopter ceux-ci et en rétribuant le père adoptif. Certains restaient en contact avec la mère. La fille japonaise de Siebold devint un médecin réputé.

La vie à Dejima, surtout lorsque les arrivées de bateaux commencèrent à se faire rares, n’était pas trépidante et pouvait même engendrer un certain ennui. Mais les habitants pouvaient profiter des délicatesses d’une civilisation raffinée et de la beauté d’un cadre enchanteur : il y avait des jardins et des arbres sur l’île, qui bénéficiait d’une vue magnifique sur la baie. Ces deux aspects sont évoqués en conjugaison dans la description que fait Anne Sey des saisons à Dejima, qui fait songer aux estampes d’Hokusai et d’Hiroshige ou à des pages de Yasunari Kawabata : « Les premières fleurs de prunier annoncent la fin de l’hiver […]. Le printemps commence par de courtes averses légères, harusame […]. Fin mars, début avril, le soleil prend de la force et la température monte lentement. À Dejima, on attend, comme dans tout le pays, les premières fleurs de cerisier, sakura. Dans les jardins, les premiers iris fleurissent. En été, les courants d’air du Pacifique apportent une chaleur humide. La longue saison des pluies prodigue l’eau indispensable aux rizières autour de Nagasaki. Les Japonais l’appellent “pluie de prunes”, tsuyu. Elle tombe début juin, lorsque les prunes mûrissent et que les hortensias sont à leur apogée. La pluie est “l’eau du ciel sacré”, tensui […]. Soudain, c’est l’été. Un soleil de plomb, une chaleur suffocante, un air lourd d’humidité […]. D’août à octobre, les typhons font rage à travers le pays […]. Les feuilles de l’érable japonais changent de couleur. Jaune, orange, rouge vif, l’automne arrive […]. Les journées restent chaudes, parfois caniculaires. Les typhons déversent d’épais voiles de pluie sur le pays. Soudain, les jours se rafraîchissent. Shigure, de brèves averses plus froides au-dessus de Dejima. Et le froid s’intensifie. Les premiers flocons de neige, annonciateurs de l’hiver […]. Yukigari, contempler la neige, dans les jardins, sur le pont de Nagasaki, sur les toits de la ville. »