En japonais classique, le terme « traumatisme » s’écrit, me dit-on, en combinant deux caractères chinois signifiant respectivement « externe » et « blessure ». Déjà, en grec ancien, « blessure » se disait τραυμα, « trauma ». Ce n’est pourtant pas à cette signification que le mot doit aujourd’hui sa popularité – employé moins de 300 fois dans The New York Times entre 1851 et 1960, il y est apparu à plus de 11 000 reprises de 1960 à 2010.
Pareille explosion ne tient pas à un regain d’intérêt pour les blessures, mais à l’évolution de la notion à partir de la fin du XIXe siècle, lorsque le caractère clairement extérieur du traumatisme commence à laisser place à l’intériorité. Il devient une blessure psychique, une « épine fichée dans l’âme », selon l’expression du grand psychologue américain William James, une atteinte non du corps mais de l’esprit, causée par une agression violente ou par une expérience indicible, insoutenable. Au cours du XIXe siècle et de l’essentiel du XXe, on a admis que ce type de blessure se traduisait sur le corps par des symptômes tels que la paralysie, l’insomnie, l’épuisement, les palpitations, etc. Mais, de nos jours, plus besoin du moindre signe apparent pour être considéré comme traumatisé. La « condition de victime » s’est démocratisée. Le passé suffit à planter « une épine dans l’âme ». « Tous les enfants sont traumatisés par leurs parents et en gardent des cicatrices psychiques permanentes », nous dit la psychanalyste suisse Alice Miller.
Didier Fassin et Richard Rechtman ne s’intéressent guère à la façon dont le traumatisme s’est déplacé vers l’intériorité. Dans le sillage de Michel Foucault, ils se sont penchés sur la manière dont certains corps de métiers sont amenés, notamment dans leurs interactions avec l’État, à élaborer des catégories telles que « victime d’un traumatisme » ou « homosexuel ». Foucault assure (et nos deux auteurs sont d’accord avec lui) que la gouvernance se fonde au moins autant, si ce n’est plus, sur la « production de vérité » que sur l’imposition de lois. La question n’est pas de savoir si un quidam a véritablement été victime d’un traumatisme, mais comment les critères qui en décident ont été établis, et par qui. Ce qui est au cœur de leur livre, ce n’est pas la réalité du traumatisme, mais sa construction dans le champ de la santé mentale et les implications politiques de ce processus qui aboutissent à déterminer qui est en droit de bénéficier du statut de victime.
On peut bien sûr se demander, comme l’ont fait des historiens, s’il existait, par exemple, des symptômes de stress post-traumatique à la suite de guerres ou de catastrophes antérieures au XIXe siècle, et si leur fréquence s’est accrue ou non au cours du temps. Mais, en tant que catégorie nécessitant une prise en charge morale et médicale, le trouble de stress post-traumatique (TSPT) n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle. La guerre de Sécession est le premier conflit à propos duquel on dispose d’un volume suffisant de données pour diagnostiquer rétroactivement des symptômes proches de notre conception moderne du traumatisme comme blessure intérieure.
Désireux de cerner une maladie précise pouvant expliquer des manifestations physiques apparemment incompréhensibles, les médecins de l’époque ont épluché les informations recueillies, en quête de relations entre violence passée et souffrance présente. Et ils en ont trouvé. En 1871, Jacob Mendes Da Costa publie une étude établie sur la base de 300 cas de soldats dont il relie les étranges symptômes au stress subi, mais sans pouvoir en expliquer la physiologie. Il imagine que la terreur de devoir charger sous le feu nourri de l’ennemi, seul et sans protection, a pu provoquer un genre de « choc de l’obus ». Sa réflexion a contribué à l’émergence de la notion de traumatisme, une catégorie clinique nouvelle.
L’ouvrage de Didier Fassin et Richard Rechtman porte, lui, sur la manière dont les débats autour de la légitimité morale des victimes ont façonné, voire construit, cette notion. Ils affichent une complète neutralité sur la question controversée de savoir si le traumatisme doit être compris comme une réaction culturellement déterminée, ou plutôt comme une lésion neurologique causée par des souvenirs impossibles à assimiler. Ce type de lésion peut se repérer à la lecture d’électroencéphalogrammes réalisés au moment de cauchemars post-traumatiques. Si cette thèse venait à être démontrée, affirment ses promoteurs, les questions soulevées par Fassin et Rechtman sur la construction sociale du traumatisme n’auraient plus lieu d’être.
Mais ces questions sont fondées, et cela n’a rien à voir avec la médecine. Une fois la catégorie « traumatisme » établie, dans les années 1880, de nombreux médecins ont mené des enquêtes épidémiologiques : pourquoi seul un faible pourcentage d’individus exposés à un événement violent ou stressant développe-t-il des symptômes ? Un siècle plus tard, la question a pris un tour éthique : dans quelle mesure le médecin peut-il considérer un traumatisme comme la manifestation d’une expérience passée, autrement dit, traiter son patient comme le témoin fiable de sa propre souffrance ? Et, en conséquence, étendre sa compréhension du syndrome à d’autres patients présentant les mêmes symptômes à la suite de circonstances semblables ?
Si la question, comme c’était surtout le cas naguère, porte sur l’incidence, la recherche se concentrera sur la vulnérabilité des victimes ; elle se focalisera sur l’événement lui-même s’il s’agit essentiellement de savoir ce dont elles ont été témoins. Aucun progrès clinique ne vient expliquer le basculement historique du premier type d’enquête vers le second. L’Empire du traumatisme raconte l’histoire de trois nouveaux champs disciplinaires visant à produire les « vérités » recherchées. La « victimologie psychiatrique », expérimentée à Toulouse à la suite de l’explosion de l’usine chimique AZF, le 21 septembre 2001, valide le statut de victime et met l’accent sur la réparation ; la « psychiatrie humanitaire », développée dans les territoires palestiniens occupés et, de manière plus controversée, en Israël, explore les causes des souffrances subies ; la « psychotraumatologie de l’exil » se consacre aux persécutions endurées par les demandeurs d’asile dans un pays réticent à les accueillir, la France. Ces nouvelles approches témoignent d’un tournant radical de la « signification anthropologique » de la condition de victime : on passe d’un univers où les victimes étaient suspectes à un autre où « leur souffrance, devenue irrécusable, vient attester une expérience qui suscite la sympathie et appelle une indemnisation ».
Ce constat peut surprendre, car l’ouvrage semblait parti pour dire que l’omniprésence du traumatisme dans le débat public est une aberration. Il nous rappelle en effet que, au lendemain du 11-Septembre, 9 000 professionnels de la santé mentale se sont précipités à New York, mais que très peu de gens ont souffert, même brièvement, de ce qui peut être qualifié de stress post-traumatique. Les auteurs citent aussi le cas, pour Toulouse, d’une « enfant de 8 ans traumatisée par les seules larmes de son institutrice » et non par l’explosion elle-même. Ils ne cessent de souligner que le terme « traumatisé » peut vouloir dire tout et n’importe quoi : il s’agit d’un « signifiant flottant ».
On s’aperçoit aussi que les auteurs ne sont pas des observateurs neutres, mais des « observateurs participants » de l’histoire qu’ils racontent. Didier Fassin est un anthropologue qui enseigne à Princeton ; il est aussi médecin, ancien vice-président de Médecins sans frontières (MSF) et président du Comede, le Comité pour la santé des exilés. Richard Rechtman est anthropologue et psychiatre ; il a créé et dirige un dispositif de consultations spécialisées pour les réfugiés cambodgiens à Paris. Ainsi, tous deux œuvrent dans des organisations qui ont contribué à élaborer la notion contemporaine de traumatisme. Ils ne hiérarchisent pas les victimes et ne condamnent pas ce que certains perçoivent comme une inflation injustifiée du statut de victime. Ils réprouvent une telle lecture, « manière sophistiquée mais classique de nier l’injustice, les inégalités et la violence ». Ils refusent également de se poser en moralistes, estimant que leur rôle est simplement d’enregistrer – même s’ils ne convainquent pas toujours sur ce point. On voit de quel côté penche leur cœur. Pour eux, le traumatisme est devenu le moyen d’accéder au statut de victime et à un traitement des souffrances infligées ; cela a ouvert de nouvelles possibilités pour faire valoir la réalité des persécutions et des préjugés, offrant aux victimes un outil dans leur combat pour être reconnues et indemnisées. Ils s’en félicitent, sans réserve.
La double généalogie du traumatisme, catégorie à la fois médicale et morale, trouve ses origines chez Charcot qui, en 1870, alors qu’il étudiait l’hystérie, se vit confronté à ce que d’aucuns auraient qualifié de « névrose traumatique ». Les étranges symptômes qu’il observa à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, ne concernaient pas seulement des femmes (les suspectes habituelles, vu « la faiblesse de leur constitution ») ou des hommes efféminés, mais un large éventail de malades des deux sexes. L’hystérie et, par extension, le traumatisme ne pouvaient donc pas être considérés comme un problème gynécologique ni de dysphorie sexuelle. Trop matérialiste pour reléguer la chose dans les tréfonds d’un vague domaine psychologique, Charcot préférait postuler qu’il s’agissait d’une blessure intérieure, une pathologie des nerfs qui pouvait aussi bien toucher des terrassiers que des forgerons. Bien sûr, une faiblesse congénitale (la théorie de la dégénérescence battait son plein) pouvait aussi expliquer pourquoi seules certaines personnes étaient affectées.
Ce furent Pierre Janet, en 1888, et surtout Sigmund Freud, durant les décennies suivantes, qui émirent l’idée que le traumatisme était une blessure essentiellement psychique et non physique. Il survenait soit en réaction à un événement, soit, comme Freud le formula après avoir abandonné sa théorie de la séduction (d’après laquelle l’hystérie est causée par une véritable agression sexuelle), à l’issue du processus par lequel la sexualité infantile s’élabore pour atteindre sa forme adulte. Le mécanisme qui conduit une blessure psychique à se transformer en symptômes somatiques demeurait mystérieux ; Janet eut recours au modèle de l’hypnose, Freud développa sa théorie de la répression.
Le traumatisme avait donc une double signification, révélant à la fois la faiblesse de la victime et l’ampleur de l’événement responsable. Selon Fassin et Rechtman, l’accent était mis sur la faiblesse : ceux qui souffraient de traumatismes étaient considérés comme suspects. Au début du XXe siècle, les ouvriers qui cherchaient à être indemnisés pour les conséquences psychiques d’un stress ou d’un accident du travail à l’usine ou dans la mine étaient perçus comme souffrant de sinistrose, une affection surtout engendrée par les bénéfices matériels qu’ils escomptaient tirer de la situation.
Avec la Grande Guerre, l’herméneutique de la suspicion franchit un nouveau cap. Impossible désormais d’ignorer l’« obusite » contractée dans les tranchées, devenue endémique. Mais il était politiquement inacceptable d’y voir une preuve des horreurs, voire de l’illégitimité de la violence endurée. Souffrir d’obusite était jugé antipatriotique ou dénotait un patriotisme trop faible pour assurer une protection – voire vous mettait dans le même sac que ces ouvriers qui tombaient malades pour en tirer avantage. Les soldats étaient traités en conséquence.
Tous les médecins n’étaient pas aussi brutaux que Clovis Vincent, à Tours, dont les techniques de « persuasion » mêlaient violents électrochocs, menaces et injonctions d’aller mieux, ou encore Julius Wagner-Jauregg, le fameux psychiatre autrichien et futur prix Nobel, traduit en justice après la guerre pour son utilisation des électrochocs. Quelques médecins ont montré plus d’humanité, mais il semble que, pour la plupart, le traumatisme témoignait d’une faiblesse individuelle.
La psychanalyse fit beaucoup pour effacer cette stigmatisation, d’abord dans les années 1920, puis après la Seconde Guerre mondiale, soutenant que l’obusite n’était pas le fait de simulateurs ni d’une aspiration inconsciente à un quelconque avantage, mais était imputable aux mêmes démons de la prime enfance qui créent les névroses ordinaires. Refuser de mourir pour son pays pouvait être dû, par exemple, à un narcissisme surdéveloppé. À l’orée des années 1950, l’individu en souffrance avait cessé d’être mal vu, sans toutefois que l’on soit parvenu à remonter aux causes de sa blessure psychique.
Pour les auteurs, c’est un inattendu pas de deux qui aurait fait changer les choses. L’Holocauste avait énormément servi à populariser la psychanalyse, laquelle avait largement contribué à faire de ce massacre l’« événement traumatique du siècle ». La violence exercée à pareille échelle en vint à définir les « limites de l’expérience humaine universelle ». Cela se situait indubitablement « au-delà de l’expérience humaine classique » et pouvait constituer « une source de stress reconnaissable capable de créer des symptômes de détresse significative chez tout un chacun ou presque », comme l’exprimait en 1980 la troisième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-III) dans sa définition du TSPT. Cette formulation est peut-être la tentative la plus spectaculaire jamais recensée d’habiller du langage de la science un ensemble d’idées de nature éthique, sociologique et anthropologique. Elle a pu suggérer une problématique équivalence morale entre toutes sortes de victimes, mais a manifestement soulagé d’un fardeau les individus en souffrance. Auschwitz avait conféré au traumatisme une nouvelle perspective.
Les psychanalystes lui ont rendu la pareille. Robert Jay Lifton et Bruno Bettelheim ne se sont pas contentés d’œuvrer à ériger l’Holocauste en paradigme d’un événement traumatique qui ne pouvait manquer de laisser « une trace sur l’individu et la mémoire collective », ils ont aussi inventé une notion clinique, le « syndrome du survivant » ou « culpabilité du survivant ». C’était désormais l’événement lui-même – sa « réalité irréfutable » et non des failles psychologiques présumées – qui était tenu pour responsable. Les survivants d’Auschwitz étaient forcément au-delà de tout soupçon, et mettre au grand jour les effets des camps pouvait avoir une valeur thérapeutique non seulement individuelle mais culturelle.
Se souvenir, l’une des tâches essentielles lorsqu’on suit une psychanalyse, est devenu la base d’un large engagement sociétal en faveur du « plus jamais ça ». Primo Levi, après avoir passé des années à tenter en vain de faire éditer Si c’est un homme (Pocket, 1988), a ensuite vu son livre devenir le récit mémoriel par excellence, et lui-même le parfait symbole du survivant. Ce qui naguère générait le soupçon acquérait « valeur de preuve ». La victime en tant que témoin venait de naître. Le traumatisme pouvait désormais nous parler « de notre époque, de l’air du temps ».
Le 11 septembre 2001, un flash spécial en provenance de New York interrompait une réunion du Comité national de l’urgence médico-psychologique à laquelle Fassin et Rechtman étaient en train d’assister à Paris (notons que la création de cet organisme, en 1997, montre bien le lien officiellement établi entre blessures internes et externes). À propos de l’attentat contre les Twin Towers, on a beaucoup parlé de « traumatisme de masse », phénomène présenté comme l’affirmation d’une humanité commune, comme si un parallèle pouvait être fait avec la menace exercée sur tout un chacun par le terrorisme. Dix jours plus tard, l’explosion de l’usine AZF de Toulouse allait démontrer à quel point la notion de traumatisme avait progressé : les demandes d’indemnisation des conséquences psychiques et sociales d’un accident industriel qui avait causé la mort de 31 personnes et en avait laissé plusieurs milliers sans logement invoquaient un traumatisme subi. C’était le résultat des efforts d’une nouvelle alliance entre professionnels de la santé mentale attachés à faire reconnaître et prendre en charge les besoins des victimes dans une société qui les avait si longtemps négligées.
Le ministère français de la Justice avait créé en 1982 un bureau de protection des victimes afin de mieux organiser leur indemnisation. En 1986, Françoise Rudetzki, une juriste qui avait été grièvement blessée par une bombe jetée sur le restaurant parisien Le Grand Véfour trois ans plus tôt, avait fondé l’association SOS Attentats, pour que les personnes dans sa situation cessent d’être doublement victimes, d’abord de l’attentat, puis de l’indifférence générale. Ces demandes de réparation visaient surtout à faire reconnaître leur condition de victime. Dans les années 1980 et 1990, la recherche universitaire contribua à élargir cette nouvelle catégorie pour y inclure des personnes qui, bien que ne se sachant pas traumatisées, pouvaient être considérées comme des victimes.
Le scepticisme avec lequel la plupart des psychiatres traditionnels accueillirent ces initiatives fit émerger une nouvelle discipline, la victimologie. Calqué sur celui de « criminologie », le terme prêtait à sourire. Cela ne l’empêcha pas de conquérir une reconnaissance semi-
officielle en 1995, lorsque le président Jacques Chirac, en réponse aux attentats perpétrés cette année-là en France, parla de l’urgence psychologique comme d’un service que l’État devait être prêt à assurer. Au moment de l’explosion d’AZF, les spécialistes en victimologie avaient enfin obtenu que leurs patients soient pris au sérieux. L’éventualité d’une indemnisation n’était plus considérée comme la cause potentielle des symptômes traumatiques ; il n’était plus question de « sinistrose ». Pouvoir indemniser était devenu une forme de thérapie, et là où planait autrefois le doute sur qui avait le droit de se dire victime, on affirmait maintenant qu’une société tout entière pouvait subir un traumatisme.
À Toulouse, celui-ci était devenu « la preuve de l’humanité de ceux qui ont souffert ». Mais les deux auteurs montrent aussi que, même dans le cadre d’une souffrance présumée universelle, certains sont vus comme ayant plus souffert que d’autres. La politique et les préjugés continuent de faire des élus et des exclus. Ainsi, les malades de l’hôpital psychiatrique voisin d’AZF qui avaient dû être évacués n’ont pas été pris en compte, car personne n’a pensé qu’ils avaient pu être traumatisés. Les travailleurs de l’usine sont eux aussi restés en marge, leur syndicat leur ayant conseillé de faire profil bas pour éviter de se mettre leur employeur à dos. D’autant que l’un d’eux était responsable de l’accident. En dépit de ces « inégalités », Fassin et Rechtman décrivent à Toulouse un remarquable degré de cohésion sociale : le fait que l’accident ait été considéré comme un traumatisme de masse avait resserré les mailles du tissu social, et ce jusque dans les quartiers défavorisés.
Dans les territoires palestiniens occupés, c’est la « psychiatrie humanitaire » qui s’est déployée, héritière d’une longue tradition de médecine humanitaire, avec des spécialistes du diagnostic, de l’étiologie et du traitement de la souffrance, des médecins sensibles à ses causes et à ses effets au-delà de la simple biologie. L’attention portée par les médecins humanitaires aux blessures de l’esprit s’est développée avec la prise en charge des victimes de la torture en Amérique du Sud et du tremblement de terre en Arménie en 1988, ainsi qu’avec le travail de MSF et de Médecins du monde en Bosnie, au Kosovo et au Congo (Médecins du monde a été créé en 1980 par des membres de MSF qui souhaitaient s’impliquer plus activement dans la lutte pour les droits humains). La question de savoir qui méritait l’empathie a fait débat. En 1999, la section grecque de MSF avait ainsi été exclue pour avoir affirmé que les Serbes aussi étaient dignes d’empathie.
Au début de leur engagement en Palestine, aucun des psychiatres de ces organisations n’employait le terme « traumatisme ». Il ne semblait d’ailleurs pas y avoir de raison médicale à leur présence, les Palestiniens disposant de suffisamment de médecins. Les symptômes cliniques étaient rares et, souvent, les jeunes hommes refusaient d’être considérés comme des victimes, quels que fussent leurs symptômes. Pourquoi le mot « traumatisme » s’est-il imposé ? Sans doute parce que cela permettait aux médecins de s’inscrire dans une tradition de témoignage : parler de la souffrance et de ses causes sans avoir à traiter ni même reconnaître de symptômes spécifiques. Prises dans leur acception la plus large, les blessures de l’esprit leur conféraient le statut à la fois de médecins et de travailleurs humanitaires. Ils pouvaient témoigner sans avoir recours au vocabulaire clinique, évoquer la dimension historique profonde de la condition de victime par le biais de cas individuels et attester l’équivalence morale de toutes les souffrances tout en témoignant des injustices perpétrées par un camp. Le traumatisme a servi à concilier des agendas apparemment inconciliables.
Peut-être restaient-ils inconciliables, d’ailleurs. MSF publia un rapport critiquant Israël pour les blessures mentales infligées aux Palestiniens dans les territoires occupés, et Médecins du monde en sortit un autre disant que les Israéliens étaient traumatisés par les attentats palestiniens. Si, comme l’écrivent Fassin et Rechtman, le traumatisme devait pouvoir servir de « pièce à conviction dans la défense des opprimés, un argument à charge contre les oppresseurs », on ne sait trop qui l’a emporté dans cette situation, hormis peut-être les psychiatres humanitaires, pour qui se sont ouverts « de nouveaux horizons dans notre compréhension du monde », le traumatisme représentant une « plus-value dans la construction du témoignage ».
Les derniers chapitres du livre sont consacrés à ce que les auteurs appellent la psychotraumatologie de l’exil. Dans les années 1990, la notion de traumatisme n’apparaissait jamais dans les déclarations des demandeurs d’asile. À présent que les tortionnaires laissent peu de traces sur les corps, le concept est invoqué pour « dire l’indicible ». En 1951, le psychiatre franco-russe Eugène Minkowski fondait le premier centre de psychologie destiné aux migrants, sur un modèle universaliste et principalement tourné vers les douleurs de l’exil. En 1979, à la suite de la crise au Cambodge, le Comede était créé pour s’occuper de ceux qui avaient fui le pays. En 1984, à Paris, naissait l’Avre (Association des victimes de la répression en exil), un centre de prise en charge des victimes de la torture et d’autres actes de barbarie. Mais ce n’est qu’en 1995 – avec la fondation de l’Association Primo Levi, destinée à traiter les victimes de tortures et de violences politiques en général – qu’une psychotraumatologie de l’exil a fini par émerger.
Ainsi, la dénonciation des sévices et la prise en compte des besoins particuliers des réfugiés avaient précédé la reconnaissance des blessures mentales en tant que catégorie médicale ou morale. Obtenir le statut de réfugié commença à dépendre de plus en plus des preuves de persécutions. Au lieu de provoquer la suspicion, le traumatisme était maintenant convoqué pour certifier de l’authenticité d’une souffrance déclarée. Les médecins se retrouvaient dans une position inconfortable, sommés d’identifier, tels des légistes, les séquelles présentes dans les esprits quand les marques sur les corps avaient disparu. L’administration se montrant de moins en moins encline à croire les récits des migrants, les experts médicaux se virent contraints d’attester la bonne foi de personnes dont la parole, selon eux, aurait dû suffire. L’idée que la violence blesse le psychisme a fini par être acceptée par les autorités, mais en théorie plus qu’en pratique. Le traumatisme, notent Fassin et Rechtman, ne peut énoncer que ce que « la société est prête à entendre comme vérité sur les victimes ». Alors que les médecins multipliaient les certificats, leur efficacité ne cessait de diminuer. Le traumatisme avait fini par lier « violence et souffrance, politique et psychiatrie, expérience et soin, mémoire et vérité », mais en contribuant peut-être autant à les dissocier.
C’est une révolution morale qui s’est produite. Il nous paraît désormais évident que les marques de tortures s’inscrivent plus longtemps et douloureusement dans l’esprit que sur le corps, et que voir un ami ou un parent se faire supplicier est aussi un supplice. De nos jours, tout le monde ou presque a « survécu » à quelque chose. Les « survivants » et « groupes de survivants » sont partout, qu’il s’agisse d’anciens malades du cancer, de victimes d’inceste, de viol ou de maltraitance, de personnes ayant été confrontées à un divorce, à un deuil, à un parent alcoolique ou à un conjoint souffrant d’addiction au sexe, de victimes de tortures, d’une guerre, de l’exil ou d’une catastrophe naturelle. L’empire du traumatisme a généré un immense réseau d’intervention dont les cellules d’urgence médico-psychologique que mentionnent les auteurs ne sont qu’un aspect. Les pouvoirs publics, au niveau national comme local, ainsi que les employeurs se montrent tous prêts à aider d’éventuelles victimes : en Italie, des chercheurs commandités par l’État analysent la façon dont les gens traversent un deuil, avec l’idée de le rendre moins pénible ; à Vienne, le somptueux cimetière central propose au visiteur une liste de spécialistes de la gestion émotionnelle du deuil avalisés par la municipalité ; dans mon département universitaire, le décès d’un cadre très apprécié a donné lieu à l’envoi d’un message détaillant les moyens mis à notre disposition pour mieux surmonter cette épreuve. Et, sans surprise, un vaste système lucratif a émergé. Un séjour à 2 000 dollars la semaine dans un centre de traitement des addictions réputé promet de vous « libérer du passé », de vous apprendre à contrecarrer le sentiment de perte et, si cela ne fonctionne pas, à briser le cycle des « comportements destructeurs » qui suivent un traumatisme.
Fassin et Rechtman considèrent que le traumatisme reconfigure notre « vision de l’humanité » en nous permettant de penser « l’expérience individuelle et la mémoire collective en termes de blessures », soit « la forme la plus consensuelle de la signature de l’événement tragique dans l’expérience humaine », qui « s’est imposée dans la société de façon à devenir la réalité centrale de la violence ». Cela « réinvente les “bonnes” et les “mauvaises” victimes », sans être le produit d’avancées cliniques, mais d’un « nouveau rapport au temps, à la mémoire, au deuil et à la dette, au malheur et aux malheureux ».
Selon moi, ce n’est pas l’Holocauste, tel qu’il a été considéré après le procès d’Adolf Eichmann en 1961, qui a provoqué la transformation morale du traumatisme en blessure psychique « suscitant la sympathie et appelant une indemnisation ». Il semble plutôt que cela soit dû aux mouvements de revendication des femmes, des anciens combattants et autres mobilisations sociales de la fin du XXe siècle.
Le syndrome de stress post-traumatique est entré dans la nomenclature nord-américaine afin d’évacuer de la pratique clinique les jugements normatifs (c’est d’ailleurs cette même édition de 1980 du DSM-III qui statue que l’homosexualité ne doit plus être considérée comme une maladie ni une dépravation). Tout « événement psychologiquement traumatique, généralement hors du commun », devenait susceptible de transformer quelqu’un en victime, et c’est ainsi que des anciens combattants de l’armée des États-Unis dans la guerre du Vietnam, y compris ceux qui avaient commis des actes pouvant sembler criminels, ont pu être soignés en tant que victimes et percevoir des indemnisations. Il n’est toutefois pas certain que cela leur ait valu beaucoup de sympathie. Pour ce qui est de l’Holocauste, il est entré dans l’imaginaire occidental de multiples façons, mais en n’étant associé à la notion de traumatisme que de façon vague et rétrospective.
Les études de cas citées dans le livre montrent bien que l’histoire récente du traumatisme reste quasiment sans lien avec ce mal absolu du XXe siècle. Dans les suites immédiates de la guerre, il avait été clairement posé que les réparations ne concerneraient pas les blessures mentales. Il n’était pas question de dédommager pour le traumatisme du génocide, ni d’affirmer une égalité de principe entre les victimes. De part et d’autre, tout fut fait pour séparer l’aspect financier des questions d’empathie, de pardon ou de moralité. En Israël, la droite comme la gauche s’opposèrent au processus dans son ensemble, parce qu’il semblait barbare de suggérer que l’on pût fixer un prix pour un génocide, un prix qui pourrait servir à réparer (en allemand, le mot « réparation », Wiedergutmachung, signifie littéralement « rendre les choses à nouveau bien » ; de nombreux survivants devaient l’avoir en tête, ce qui rendait l’idée encore plus atroce). Le gouvernement Ben Gourion, formé en 1949 et qui avait désespérément besoin d’argent, insista pour que le montant réclamé à l’Allemagne ne soit pas lié aux questions les plus profondes, limitant la demande à une compensation à la hauteur des coûts de relogement pour l’État d’Israël des centaines de milliers de survivants qui avaient perdu leur toit en Europe, c’est-à-dire 3 000 dollars par personne, soit 1,5 milliard de dollars au total – montant qui, à la suite d’âpres négociations, tomba à 1 milliard. Les Allemands étaient satisfaits.
En 1866, John Eric Erichsen, un chirurgien britannique, avait décrit des cas de patients qui, à la suite d’accidents de chemin de fer dont ils semblaient être sortis indemnes, développaient, parfois même longtemps après, de graves symptômes physiques et mentaux. Ils étaient désorientés, incapables de vaquer à leurs occupations, voyaient flou, entendaient des bruits, des chants, ou percevaient les sons avec une sensibilité perturbante. On baptisa le phénomène railway spine, « névrose du chemin de fer ». Comme Charcot, Erichsen était persuadé que ces blessures relevaient de la neurologie et non de la psychologie, que la grande violence des accidents ferroviaires causait des lésions microscopiques, indétectables par les instruments de l’époque mais bien réelles, à la moelle épinière (spine, en anglais). Si Charcot avait abouti à ses conclusions de manière surtout théorique, Erichsen avait, lui, des préoccupations plus immédiates et pratiques, car les rescapés commençaient à intenter des procès aux compagnies de chemin de fer. Et le droit anglais en matière de dommages et intérêts ignorait royalement le concept de blessure psychique : « La douleur mentale et l’anxiété ne sauraient être appréciées par la loi », écrivait en 1861 lord Wensleydale, juge à la cour de l’Échiquier, chargée des arbitrages financiers.
Pour que les plaignants obtiennent gain de cause, il fallait que leurs avocats puissent prouver que la railway spine constituait une blessure comparable à celle que l’on pouvait subir en étant éjecté d’un wagon, et c’est ce qu’Erichsen, régulièrement cité en tant qu’expert par les parties civiles, venait expliquer devant les tribunaux. Il fut écouté. Durant la décennie suivant la parution de son ouvrage sur le sujet 1, les compagnies ferroviaires anglaises perdirent 70 % des procès qui leur avaient été intentés et furent condamnées à verser 11 millions de livres sterling de dédommagement (l’équivalent d’environ 1 milliard actuel). L’argument médical n’avait pas été le seul à peser – il y avait aussi le fait que les plaignants étaient considérés comme au-dessus de tout soupçon. Être victime d’un accident de train relevait d’une horreur presque indicible. Ainsi, le chirurgien britannique Thomas Furneaux Jordan écrivait en 1867 : « La puissance des forces destructrices à l’œuvre, l’ampleur des conséquences, la menace mortelle s’abattant soudain sur tout un groupe d’êtres humains et l’absence d’espoir d’en réchapper provoquent des émotions qui suffisent à elles seules à engendrer un choc terrible, voire la mort. »
Les avocats de la défense et leurs experts ne l’entendaient pas ainsi. Herbert Page, chirurgien travaillant pour une compagnie de chemin de fer, affirma que ces gens s’étaient laissé dominer par la peur, que leurs symptômes pouvaient être comparés à ceux que déclenchait une séance d’hypnose. La source de leurs manifestations somatiques était « dans leur tête ». Qu’il s’agît ou non d’un processus conscient, la souffrance des plaignants était accentuée par le fait qu’ils avaient quelque chose à gagner en intentant un procès. Et les indemnités obtenues semblaient les apaiser, comme les avocats des compagnies de chemin de fer et les médecins pouvaient le constater. Selon un chirurgien de Boston, la persistance des symptômes prouvait surtout un désir de mener « une procédure agressive, assortie d’exorbitantes demandes pécuniaires ». N’avait-on pas remarqué, renchérissait l’un de ses collègues anglais, que « ceux qui souffrent le plus sont les passagers des wagons de troisième classe ? »
Les choses ont peu évolué depuis un siècle et demi. En février 1972, en Virginie-Occidentale, la rupture d’une série de barrages retenant des déchets miniers provoqua un déferlement de flots toxiques dans l’étroite vallée de Buffalo Creek, tuant 125 personnes et détruisant des centaines d’habitations. Plutôt que d’accepter la somme ridicule proposée par la Pittston Coal Company, responsable du désastre, les rescapés se tournèrent vers l’un des cabinets d’avocats les plus prestigieux de Washington pour attirer l’attention du grand public sur l’affaire. La partie adverse leur fournit une aide involontaire en exigeant la preuve que les plaignants avaient effectivement subi des blessures psychologiques et non de simples pertes matérielles. Une équipe d’experts embauchée par les avocats de la partie civile, dont l’inévitable psychanalyste Robert Jay Lifton, s’employa à faire en sorte que le terme de « traumatisme », alors sans valeur légale, remplace les expressions « blessure psychologique » et « souffrance mentale ».
L’absence d’empathie manifestée par les dirigeants de la Pittston Coal Company avait nourri la colère qui avait mené au procès. (Quelques années plus tôt, en 1966, au pays de Galles, l’obtuse insensibilité de la Direction des charbonnages après l’effondrement d’un terril qui avait enseveli le village d’Aberfan, causant la mort de 144 personnes dont 116 enfants pris au piège dans leur école, avait eu le même effet.) Mais, dans l’affaire de Buffalo Creek, le succès des plaignants tint surtout à la reconnaissance désormais bien établie de la souffrance morale comme blessure valant réparation.
À mon sens, Fassin et Rechtman dévoient cette histoire en assimilant le traumatisme à toute souffrance dont nous prenons conscience. Et se trompent en écrivant que le traumatisme représenterait (et que l’empire du traumatisme aurait fait advenir) un « nouveau rapport au temps et à la mémoire, au deuil et à la dette ». Il est certain que le XXe siècle a connu d’importants changements à cet égard, mais ils ne viennent pas de l’évolution de notre manière de comprendre les blessures psychiques. Ils font plutôt partie de l’expansion de ce que le philosophe israélien Avishai Margalit a appelé l’« éthique de la mémoire », selon laquelle les communautés sont façonnées et refaçonnées par les souvenirs partagés et l’obligation de se souvenir.
Notre époque déborde de revendications et de contestations de la mémoire collective. Monuments commémoratifs, commissions de vérité et de réconciliation, explosion du nombre d’autobiographies, recensement des noms des morts… Depuis l’Holocauste, les protocoles, pratiques et tribunaux concernant les droits humains se fondent tous sur une forme ou une autre de maîtrise du passé dans l’intérêt de l’avenir. À cet égard, le sociologue français Maurice Halbwachs, disciple de Durkheim, est plus important que Freud. Pour lui, ce ne sont pas les blessures que le passé a laissées dans le présent qui comptent, mais la façon dont nous nous souvenons et dont nous construisons collectivement un passé en fonction d’un ensemble d’impératifs. Si les Allemands peuvent aujourd’hui parler des souffrances éprouvées sous les bombardements qui ont dévasté Hambourg, ce n’est pas parce que nous ou eux avons soudain pris conscience des blessures psychiques des survivants, mais parce que ces souvenirs sont à présent autorisés, collectivement. Il est désormais admis que les Allemands aussi peuvent avoir été des victimes, ce qui leur a été refusé durant des décennies.
Je pense que Fassin et Rechtman seraient d’accord là-dessus. En revanche, nos opinions divergent sur ce qui a produit les changements de sensibilité exposés en conclusion de leur ouvrage. Ils suggèrent que l’Holocauste a marqué un tournant radical dans notre évaluation morale des victimes de traumatismes. Plus encore, ils affirment que la notion de victime d’un traumatisme a été créée au sein d’une communauté professionnelle particulière dotée de ses propres règles, normes et contraintes quant à la production de vérité. En extrapolant à partir d’études de cas finement ciselées portant sur trois tribus parisiennes, ils découvrent un empire.
À mes yeux, la notion de traumatisme relève d’une histoire plus large. L’empire du traumatisme, magnifié ou relégué au rang de « signifiant flottant », est le résultat de processus que l’on observe aussi ailleurs. Comme tant d’autres mots (« tragédie », « martyre »), ce terme emprunté à un univers différent se retrouve presque entièrement dépouillé de sa signification d’origine. De même, les « passifs-agressifs » sont plus nombreux que jamais, l’homme d’affaires américain Bernard Madoff est un « sociopathe » et non un « escroc ». Mais je ne crois pas que l’irruption de ces qualificatifs dans le langage courant, éloignés de leur étroite signification de départ, ait beaucoup d’importance. Pour moi, comme peut-être pour Didier Fassin et Richard Rechtman, l’omniprésence d’un mot ne laisse rien présumer de son efficacité – même si eux semblent penser que la banalisation du mot « traumatisme » témoigne du poids acquis par ce concept.
Surtout, je ne partage pas leur conclusion, à savoir que la notion ainsi élaborée par les professionnels de la santé mentale qu’ils décrivent a transformé la réalité et offert aux victimes un langage leur permettant d’évoquer les dérives de l’Histoire. Je dirais plutôt que l’empire du traumatisme, reconnaissance universelle de la souffrance d’autrui et de la nécessité de prendre en charge les blessures psychiques, fait partie d’une révolution amorcée au XVIIIe siècle et dont les dilemmes moraux sont toujours présents. « Je crois vraiment qu’à la fin l’humanité l’emportera, écrivait Goethe en 1782. Je crains seulement que le monde soit alors devenu un immense hôpital où chacun sera l’infirmier de son prochain. »
— Thomas W. Laqueur est un historien américain de la médecine, de la sexualité et du genre. Ses livres disponibles en français sont Le Sexe en solitaire (Gallimard, 2005), La Fabrique du sexe (Gallimard, 2013) et Le Travail des morts (Gallimard, 2018). — Cet article a été publié par la London Review of Books le 8 juillet 2010. Il a été traduit par Natalie Amargier.