Le grand roman du Sri Lanka

« Chinaman » : les amateurs auront d’emblée reconnu ce terme qui, en cricket, désigne un lanceur gaucher capable, par un mouvement de rotation du poignet, de donner un effet particulier à la balle. Aux autres, le titre du roman de Shehan Karunatilaka peut sembler obscur. Mais qu’ils se rassurent : s’il est centré sur le sport roi au Sri Lanka, le livre va bien au-delà de la chronique sportive. « Le cricket y est utilisé comme une métaphore du destin national », résume un correspondant de la BBC. Interrogé par le quotidien indien The Hindu, le romancier explique : « Le Sri Lanka est un modèle de potentiel gâché et d’opportunités manquées. Un demi-siècle après notre indépendance, nous restons une nation inachevée. Nous avons passé sept décennies à gaspiller nos ressources naturelles et à faire le choix de la guerre, du népotisme, de la corruption et de la fainéantise. Raconter l’histoire d’un génie oublié du cricket m’a semblé un moyen intéressant d’explorer tout cela sans être trop moralisateur ni maladroit. »

Le génie oublié dont parle Karunatilaka se nomme Pradeep Mathew. Sélectionné en équipe nationale à la fin des années 1980, il était promis à un brillant avenir avant de complètement disparaître de la circulation. Quelques années plus tard, le narrateur Wije Karunasena – un vieux journaliste sportif has-been et alcoolique qui « boit son thé sans lait mais y verse trois cuillerées de sucre et cinq de whisky », s’amuse le site Indian Express – part à sa recherche. Il en perdra le sommeil. Mathew reste en effet introuvable. Petit à petit, l’hypothèse du complot se dessine : ses performances ont été rayées des tablettes et son nom remplacé par d’autres dans les annales de ses anciennes équipes. A-t-il seulement existé ? La question taraude autant les personnages que le lecteur. Car Karunatilaka brouille les pistes en mettant en scène des joueurs connus et des matchs qui ont bien eu lieu. « Les fans de cricket qui se demandent, le cœur battant, si Mathew est réel – et si c’est le cas, comment ils peuvent ne pas le connaître – auront du mal à démêler le vrai du faux », prévient le Sunday Times sri-lankais. Indian Express a demandé à l’auteur de l’éclairer. Réponse : « Tout ce qui concerne Pradeep Mathew est vrai, sauf son nom. » Mais le quotidien The Island ne s’en laisse pas compter : « Pradeep Mathew est un personnage fictif. »

L’arrière-plan de ce premier roman est, lui, parfaitement réel. Les violences entre Cinghalais (majoritaires sur l’île) et Tamouls ne sont jamais loin, comme dans ce passage qui décrit « des hommes armés de massues et de couteaux prenant d’assaut les bus » et exigeant des passagers qu’ils parlent le cinghalais. Mathew est présenté comme l’un des rares joueurs tamouls à avoir intégré les rangs l’équipe nationale. De quoi déplaire à beaucoup. Et expliquer sa disparition ? La guerre civile, les conflits ethniques, mais aussi les tsunamis, la pauvreté… Autant de fléaux qui hantent ces pages, et que le cricket est, selon Karunatilaka, le seul à même de faire oublier : « Un joueur gaucher ne peut pas déboucher vos canalisations, éduquer vos enfants ou vous guérir d’une maladie. Mais, de temps à autre, il va réussir, d’un seul lancer de balle, à soulever une nation tout entière. Cela n’a peut-être aucune utilité pratique, mais nul ne peut en nier la valeur. » Karunatilaka lui-même raconte que c’est en assistant à une victoire de son pays contre l’ancienne puissance coloniale qu’il a « pour la première fois réalisé que les Sri-Lankais pouvaient être aussi bons que n’importe qui d’autre ». Mais l’écrivain relativise la capacité du sport à influer sur le cours de la politique : « Je ne peux pas nier le pouvoir qu’il a d’enflammer la conscience nationale, comme en Afrique du Sud pendant la Coupe du monde de rugby de 1995. Mais je pense qu’il est un peu exagéré de dire que 1996 [l’année où le Sri Lanka a remporté la Coupe du monde de cricket] nous a aidés à surmonter nos divisions et nos préjugés. »

Le cerveau n’a pas de sexe

Si les hommes et les femmes sont si différents, est-ce d’abord parce que leurs cerveaux ne se ressemblent pas ? Lise Eliot, qui enseigne les neurosciences à l’université Rosalind-Franklin, a parcouru la littérature scientifique récente, et en conclut que « les différences neurologiques entre hommes et femmes sont moins importantes qu’entre hommes ou entre femmes. Elles le sont encore moins que celles constatées entre des groupes sociaux ou ethniques différents », résume TES Magazine. La plupart des études affirmant le contraire cherchent à naturaliser des différences qui résultent surtout, selon elle, de l’éducation et de la forte tendance qu’ont les parents à « attribuer toute qualité ou défaut de leur enfant aux caractères innés de son sexe » – tendance qui renforce chez ces enfants le désir de se conformer au stéréotype.

L’amour allemand d’Arletty

En décembre 1940, dans la France occupée, Arletty s’éprend d’un obscur officier de la Wehrmacht, Hans Jürgen Soehring. Elle a 42 ans, lui 32. Cette liaison avec un ennemi lui vaudra d’être internée au camp de Drancy à la Libération. Klaus Harpprecht replace cet « amour en temps de guerre » dans le contexte des relations franco-allemandes. À l’en croire, Arletty fut à l’image de bien des Françaises pour qui, paradoxalement, les années d’Occupation furent des années émancipatrices : « Les hommes, d’abord absents, furent portés disparus ou revinrent mutilés », note le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Bien des femmes se jetèrent dans les bras de l’occupant : on estime qu’entre 75 000 et 200 000 enfants naquirent d’un père allemand. Harpprecht propose une interprétation étonnante du phénomène : d’après lui, il aurait préparé la politique de réconciliation entre les deux pays…

Il nous fait aussi découvrir la figure méconnue de Soehring. Né à Istanbul, il se destine à une carrière diplomatique, voyage beaucoup et accompagne en Espagne la « légion Condor » de sinistre mémoire. En tout, sa liaison avec Arletty aura peu duré. « Elle se termine brutalement fin 1942, rapporte le Süddeutsche Zeitung, lorsque Soehring est envoyé sur le front. Quand il retourne à Paris, en 1949, tout a changé. Il n’est plus le radieux officier qui pouvait l’emmener au restaurant mais un écrivain démuni qui n’ose plus trop se montrer en public… » Ambassadeur dans la République démocratique du Congo, il meurt noyé lors d’une excursion, en 1960.

Dernier tango à Paris

À la fin des années 1980, la future romancière Manuela Gretkowska était partie vivre à Paris. De cette expérience bohème, elle avait tiré plusieurs livres à succès relatant avec ironie l’expérience des jeunes intellectuels émigrés de sa génération. « Les romans de Gretkowska suscitent des émotions fortes et sa prose, souvent qualifiée tout à la fois de postmoderne, féministe, métaphysique et scandaleuse, touche un vaste public », peut-on lire sur le site culture.pl. Avec Trans, elle renoue avec la capitale française en narrant l’histoire de la relation déchirante, quasi sadomasochiste, entre une jeune émigrée à peine sortie d’un mariage catastrophique et un célèbre réalisateur polonais installé à Paris.

La psyché irlandaise

« À plus de 80 ans, Edna O’Brien explore les tourments de la psyché irlandaise d’une prose toujours aussi brillante, riche et acérée », constate The Irish Independent. Cette âme que sonde la doyenne des lettres irlandaises est sombre et tortueuse, à l’image des personnages de son nouveau recueil de nouvelles. Tous ont en commun une forme de désillusion : la femme trompée qui attend en vain devant la caravane d’une diseuse de bonne aventure ; cette autre qui s’humilie en voulant gagner l’amitié d’une bourgeoise hautaine et consciente de sa supériorité sociale ; ou encore l’ouvrier émigré à Londres qui ne se sent plus appartenir à aucune patrie. « L’adversité dont s’est longtemps nourrie la fiction irlandaise avait semblé s’évanouir à la faveur du boom économique du “Tigre celtique” », analyse une critique du New York Times ; elle voit resurgir dans ce livre « le spectre des temps difficiles, semblable à un compagnon encombrant dont on ne parvient pas à se défaire ».

Lettres de prison

Incarcéré depuis octobre 2003, Mikhaïl Khodorkovski, condamné à deux reprises à huit et treize ans de réclusion criminelle, a régulièrement pris la parole. Chacune des interventions du plus célèbre détenu de Russie fut un événement, qu’il s’agisse des tribunes publiées dans les quotidiens du pays, des interviews accordées à la presse étrangère ou de sa correspondance avec de célèbres écrivains russes. Paroles libres rassemble dans un seul et même tome tout ce que l’ancien magnat du pétrole, devenu l’un des plus virulents opposants au régime de Vladimir Poutine, a écrit ces huit dernières années. « Certes, presque tous les textes publiés sont disponibles sur Internet en russe. Mais, réunis, leur portée est beaucoup plus grande », soulignait le journal Gazeta lors de la parution de l’ouvrage à Moscou en décembre dernier, quelques jours seulement avant l’énoncé du verdict dans le second procès Ioukos. Et, bien que certaines librairies russes n’aient pas osé commander le livre, les vingt mille premiers exemplaires s’écoulèrent en six semaines à peine.

« Nuances de gris »

L’affaire Ioukos a divisé l’élite intellectuelle du pays. Pour les écrivains Ludmila Oulitskaïa, Boris Akounine et Boris Strougatski, la correspondance avec Mikhaïl Khodorkovski fut le moyen d’afficher publiquement leur soutien à l’oligarque déchu. Pour Akounine, l’affaire Khodorkovski a ainsi permis à la société russe, et à lui-même, de « retrouver des repères moraux ». « Je suis un grand spécialiste des nuances de gris, déclarait le maître du polar à Novaïa gazeta. Car le plus intéressant se produit toujours à la frontière entre le bien et le mal, quand l’un devient l’autre. L’histoire de Khodorkovski, elle, est tout en noir et blanc et révèle le contraste entre ces deux teintes. »

Pour le site d’information Slon.ru, l’échange entre Ludmila Oulitskaïa et Mikhaïl Khodorkovski représente le passage le plus marquant de l’ouvrage. C’est l’une des rares manifestations d’un débat public en Russie. Pourtant, rien ne semblait pouvoir réunir ces deux représentants de l’intelligentsia soviétique : lui, un pur produit du système communiste qui s’est fait sa place parmi les oligarques quand l’heure fut venue de se partager le gâteau après l’effondrement du système en 1991 ; elle, une romancière qui rejetait le régime en bloc. « Certes, la réalité des années Poutine ne les a pas totalement réconciliés, mais elle les a poussés à s’écouter mutuellement et à entamer un dialogue. »

L’incroyable bête du Gévaudan

De l’été 1764 à l’automne 1765, peu après le désastre de la guerre de Sept Ans, les hauteurs désolées du Gévaudan furent le théâtre d’un drame épouvantable et burlesque. Dans une région particulièrement infestée par les loups (en ce temps-là, il y avait des loups jusqu’en Normandie), un animal doué d’un talent particulier se mit à occire des humains. Il affichait une nette préférence pour les jeunes bergères, qu’il prenait soin de déshabiller au préalable. Il les dévorait. À en juger par le Courrier d’Avignon, un périodique sous autorité papale qui publia près de cent articles sur le sujet en treize mois, l’animal détachait souvent la tête, buvait tout le sang de la victime, puis faisait craquer le crâne, mangeait la cervelle et léchait avec soin pour laisser les os propres et nets. Une jeune fille vit sa sœur attaquée et rester debout, sans tête.

La région était rude. « Un pays abominable, avec une nourriture infecte », raconte un piquier normand qui participa aux battues organisées pour trouver la bête. Les habitants parlaient le gabalitain, un dialecte occitan. Ils ne mangeaient pratiquement que du pain et du porc salé, écrit Graham Robb en rendant compte du livre de l’historien américain Jay Smith dans la London Review of Books.

La bête prit bientôt les allures d’un loup-garou, d’une hyène ou d’un monstre hybride. Âgé de 79 ans, l’évêque de Mende fit diffuser un texte certifiant que c’était un messager de Dieu, envoyé pour châtier ce qui restait d’esprit protestant chez ses ouailles. Des processions furent organisées, où l’on portait des statues de saints.

En quête de crédibilité, le gouvernement de Louis XV envoya la troupe. Un capitaine de dragons originaire d’Amiens, Jean-Baptiste Duhamel, échoua lamentablement et dressa la population contre lui, car il exposa des enfants comme appâts. Pour se dédouaner, il fit croire qu’il avait vu l’animal et fit réaliser des gravures d’une scrupuleuse stupidité, qui firent le tour de la presse européenne et amusèrent beaucoup les Anglais. Paris envoya ensuite un célèbre chasseur de loups, Jean-Charles d’Enneval, qui ne parvint pas à tuer un seul animal en trois mois de chasse intensive. Un grand loup fut finalement abattu par un autre envoyé du roi, sa carcasse fut présentée dans l’antichambre de la reine. Ce n’était guère qu’un grand loup, et il n’était manifestement pas le seul coupable, car les attaques se poursuivirent un temps, avant de se raréfier.

Professeur à l’université de Caroline du Nord, Jay Smith s’est emparé avec conviction de ce sujet jusqu’alors considéré par les historiens comme relevant du folklore. C’est l’histoire d’une psychose collective, rappelant la Grande Peur de 1789 et d’autres plus récentes, note Robert Darnton dans la New York Review of Books. Mais ce que parvient surtout à démontrer Smith, écrit-il, c’est que « les nobles et le clergé instruit de la région manifestèrent une crédulité plus grande encore que celle des paysans ». Les gravures et les récits absurdes que l’on s’arrachait dans les gazettes, après tout, étaient destinés aux gens sachant lire. Quant à l’idée que les bergères déshabillées avant d’être tuées avaient pu l’être par un homme, ou plusieurs, elle n’était pas évoquée.

Nonfiction.fr – Quand la guerre passe par l’architecture

 Asymétrique, le conflit militaire israélo-palestinien se déroule également dans un cadre urbain très densément peuplé, en particulier dans la bande de Gaza, où vivent plus de 4 000 habitants au kilomètre carré. Stratégiquement, de tels affrontements impliquent plusieurs enjeux pour l’État hébreu : réaliser les objectifs fixés par l’état-major tout en évitant autant que possible les « dommages collatéraux », qui risquent de vivement impacter une opinion publique internationale soucieuse des pertes civiles. De même, les unités doivent s’assurer de minimiser leurs propres pertes, ce qui peut paraître autrement plus aléatoire qu’en zone de combat « traditionnelle ». Face à l’évolution des conflits contemporains, qui tendent de plus en plus à une asymétrie « de guérilla », occupant les zones habitables, s’y fondant et y luttant, Israël se trouve depuis longtemps en première ligne, de la même manière que le sont aujourd’hui certaines troupes en Afghanistan et en Irak voire, dans une mesure quelque peu différente, que l’ont été les troupes françaises en Algérie (1).

Ainsi, depuis le milieu des années 1990, Israël s’est mis à repenser les opérations militaires en milieu urbain par le biais de think tanks liés à l’armée. Le plus influent a très certainement été l’Institut de recherche de théorie opérationnelle (Otri), lancé en 1996 et dirigé par deux généraux de brigades de réserve, Shimon Naveh et Dov Tamari. Selon les termes de l’un de ses directeurs, ce que l’Otri proposait correspondait à « ce que faisait l’ordre des Jésuites. Nous tentons d’apprendre aux soldats à penser et à réfléchir. […] Nous avons créé une école et élaboré un cursus pour former des “architectes opérationnels” » (2). Si l’« expérience Otri » ne durera qu’une dizaine d’années, les chamboulements majeurs qu’elle a introduits au sein de Tsahal se sont clairement fait sentir sur le terrain des affrontements, mais également dans la manière qu’ont les dirigeants militaires de penser et de faire la guerre. Cette réflexion israélienne a, qui plus est, été suivie de très près par de nombreux pays, en particulier les États-Unis, comme le confirme le lieutenant-colonel David Pere, en charge de la rédaction du Manuel de doctrine opérationnelle de l’US Marines : « Naveh et l’Otri ont considérablement influencé notre discours intellectuel et notre approche du niveau opérationnel de la guerre » (3).

Repenser la guerre asymétrique

Cette éclosion de cercles de réflexion découle d’un facteur historico-sociologique qui apparaît dans les années 1960 – et sans cesse accentué depuis – qu’est « l’universitarisation » des hauts gradés militaires, dans une optique d’évolution hiérarchique plus rapide. Celle-ci a introduit un discours et une méthodologie de réflexion sortant du cadre purement militaro-sécuritaire classique, en empruntant beaucoup aux diverses disciplines des sciences humaines et sociales ainsi qu’à l’architecture. Pour Naveh, « certains officiers supérieurs au sommet de la hiérarchie ne craignent pas de se réclamer de Deleuze ou de [l’architecte déconstructiviste Bernard] Tschumi » (4). Ce bagage universitaire contemporain permet ainsi une toute nouvelle réflexion sur les combats en milieux urbains, vus alors comme « la forme postmoderne par excellence de la guerre » (5). Certaines notions tactiques classiques sont revisitées, comme l’Auftragstaktik du général prussien Moltke (6), la réaction efficace à apporter au phénomène que Clausewitz appelait friction (7), ou encore l’inversion totale de la linéarité des opération, initialement théorisée par Antoine-Henri de Jomini (8). Des notions plus en phase avec la réalité actuelle du terrain se créent ou évoluent également, comme l’essaimage (9) ou l’inversion de la géométrie urbaine (10). Ces vingt dernières années ont ainsi vu les haut gradés reléguer les traditionnels livres de Machiavel et de Sun Tzu au fond de leur bibliothèque, remplacés par des ouvrages autrement plus improbables comme Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, Architecture and Disjonction de Tschumi, ou les travaux de Guy Debord et d’autres membres de l’Internationale situationniste.

De la théorie à la pratique

Toute cette réflexion théorie a vu assez rapidement son application pratique, comme en avril 2002 lors de l’intervention israélienne sur Naplouse, et plus précisément lors de l’attaque du camp de réfugiés de Balata quelques semaines plus tôt. Dans un entretien avec l’auteur, Naveh rapporte, analysant l’agitation des Palestiniens peu avant l’assaut israélien : « Les Palestiniens ont préparé le décor pour un spectacle, un combat dans lequel ils s’attendent à ce qu’en attaquant le camp, nous suivions la logique qu’ils ont définie… Ils pensent que nous allons débarquer à l’ancienne, en formations mécanisées, en rang serrés et en colonnes, et que nous allons suivre l’ordre géométrique du réseau des rues. » Ce qui est loin d’être dans ses plans : « Nous isolons complètement le camp en plein jour, pour donner l’impression de préparer une opération de siège systématique […], puis nous appliquons une manœuvre fractale, en arrivant simultanément par essaims, à partir de toutes les directions et à travers les différentes dimensions de l’enclave… Chaque unité reflète par son mode d’action la logique de la manœuvre générale… Notre déplacement à travers les immeubles repousse [les insurgés] dans les rues et les allées où nous les pourchassons » (11). Inversion totale de la géométrie urbaine donc, qui perturbe fortement les combattants palestiniens : « On aurait dit que [les soldats israéliens] étaient partout : derrière, sur les côtés, sur la gauche, sur la droite… Comment peut-on se battre de cette façon ? » (12). En jouant la carte micro-tactique et celle de la décentralisation du commandement, Tsahal tente de profiter de l’avantage technologique (GPS, image thermique, drones et satellites) et militaire (armements, blindés et soutien aérien) qu’il détient, déstabilisant de facto le plan de bataille prévu par ses opposants. Mais cette déstabilisation n’est que de courte durée, et les combattants en profitent pour se replier via les zones mêmes où ils comptaient attirer les israéliens pour les combattre. Au final, les assauts du camp de Balata et sa poursuite logique au cœur même de Naplouse, auront provoqué, selon Human Rights Watch et B’tselem, la mort de 80 civils palestiniens et de 4 soldats israéliens. Pour autant, la classe politique et une partie de la hiérarchie militaire ont salué cette intervention, car elle représentait une victoire au vu du nombre de cibles militaires palestiniennes éliminées en rapport des faibles pertes internes, mais également car elle marquait le retour triomphant de Tsahal au sein des camps de réfugiés, jusqu’alors considérés comme des enclaves extraterritoriales, échappant au contrôle et à la surveillance militaire de l’État hébreu.

Un « charabia incompréhensible »

Mais très rapidement, les belligérants ne tardent pas à « muter » pour faire face le plus efficacement possible à cette évolution causant tant de dégâts au sein de leurs rangs et les rendant quasi impuissants dans la riposte. C’est ce qu’Eyal Weizman appelle la « coévolution », ou le fait que « l’armée développe ses capacités en fonction de la résistance, qui elle-même évolue en fonction des nouvelles pratiques de l’armée » (13). Et la boucle est véritablement bouclée lorsque Tsahal affronte le Hezbollah libanais durant l’été 2006 : mieux armés, mieux entraînés, moins dispersés en une multitude de factions rivales comme en Palestine, les forces armées du Parti de Dieu entrent dans le jeu de Tsahal. Ainsi, les combattants se mettent eux-mêmes à essaimer « très efficacement parmi les ruines et les détritus, circulant à travers les caves et les tunnels souterrains qu’ils avaient préparés. Ils étudiaient les déplacements des soldats israéliens, puis les attaquaient avec des armes antichars, au moment même où ceux-ci entraient à l’intérieur des habitations et tentaient de progresser de maison en maison en traversant les murs » (14). Échec politique autant que militaire (15), la guerre du Liban de 2006 impose une prise de conscience au sein de l’armée, et plus particulièrement dans les cercles proches de l’Otri. Naveh lui même déclarera : « La guerre du Liban a été un échec, et j’y ai largement contribué. Ce que j’ai apporté aux FDI [Forces de Défense d’Israël, Tsahal] a échoué » (14). Les représentants de l’Otri sont rapidement pointés du doigt, vivement critiqués pour leur « intellectualisme », leur « déconnexion totale » de la réalité. Dans ce débat intemporel entre Anciens et Modernes, une enquête interne propose que « les FDI doivent immédiatement renoncer à leur jargon obscur et déroutant ainsi qu’à l’approche qu’elles utilisent depuis un certain temps » (17). Pour Eyal Weizman, le constat est accablant : les officiers « ne comprenaient rien à ce jargon et n’avaient strictement aucune idée de ce qu’ils devaient faire, ni même dans la direction dans laquelle ils étaient censés tirer » (18). 

De Marc Aurèle à McNamara

Dans ce court ouvrage, traduction française de l’un des chapitre de son plus conséquent Hollow Land (19), Eyal Weizman propose d’une part une réflexion éthique et intellectuelle sur l’évolution et les conséquences de cette nouvelle doctrine, et d’autre part une analyse plus architecturale sur sa mise en pratique concrète. En usant d’un style accessible aux non-spécialistes et en maniant habilement références universitaires et données factuelles, il propose un ouvrage abordable, rendu d’autant plus intéressant par sa structure quasi littéraire qui n’hésite pas à faire appel à de nombreuses citations et témoignages, le sortant du simple cadre théorique dans lequel on aurait pu le cantonner et le faisant ainsi parvenir dans le concret. De plus, les entretiens accordés par Simon Naveh apportent un éclairage inestimable, via la parole même de celui qui fût l’un des précurseurs et le principal représentant de ces évolutions. Eyal Weizman évite aussi l’écueil qu’aurait été de voir cette évolution comme une révolution : comme il note fort à propos, quoi qu’un peu tardivement dans le fil du récit, « L’usage militaire des théories contemporaines n’a, bien entendu, rien de nouveau. De Marc Aurèle à Robert McNamara, le pouvoir a toujours trouvé des moyens d’exploiter les théories et les méthodologies conçues dans d’autres disciplines » (20). L’optique critique d’Eyal Weizman lui permet également de mettre en avant, de manière argumentée, les impasses devant lesquelles se sont trouvés les penseurs de l’Otri, ainsi que la mise en pratique de cette réflexion : « L’orgueil démesuré de ceux qui ont été couronnés comme les héros de ces opérations ne peut que dissimuler temporairement l’impasse à laquelle est vouée ce type de stratégie, de même que la stupidité politique, l’impéritie militaire et le gâchis en vies et en dignité humaines » (21).

Pour autant, À travers les murs n’est pas exempt de critiques : le manque de conclusion, qui découle directement des contraintes liées à la traduction d’un simple chapitre, peut ne pas répondre totalement à l’attente du lecteur exigeant. Cette même contrainte rend également le chapitrage quelque peu bancal, avec des parties bien inégales. Mais malgré ces quelques faiblesses, À travers les murs réussit le pari de la critique a posteriori (soit une optique critique sans proposition alternative, ce que certains peuvent trouver contestable), et permet de montrer l’envers du décor, sorte d’opposé du discours israélien ponctué de « frappes chirurgicales », « dommages collatéraux » et autres travestissement linguistiques de la réalité (22). Mais plus que cela, il permet surtout de réaffirmer l’idée qu’Israël ne doit pas seulement se focaliser sur la question palestinienne de manière sécuritaire, empêchant de quelconques évolutions possibles sur d’autres terrains. Cette « guerre de retard » (23) qu’Israël tente sans cesse de rattraper voire de dépasser, comme le prouve cette tentative de ce « bond en avant intellectuel », ne fait qu’accélérer l’évolution côté palestinien, dans une course interminable remettant toujours en cause sa sécurité même. Un autre paradoxe, et non des moindres, du conflit israélo-palestinien, dont la résolution diplomatique et pacifique semble s’éloigner chaque jour un peu plus

À lire également sur nonfiction.fr, le dossier « Persistant conflit israélo-palestinien », ainsi qu’une autre critique de l’ouvrage, par Thomas Fourquet.

Théo Corbucci

1. Eyal Weizman note que « le film de Gilles Pontecorvo, La Bataille d’Alger (1966), et le livre d’Alistair Horne sur la guerre d’Algérie décrivent ce type de manœuvres et sont désormais tous deux inscrits aux programmes de formation des armées américaine et israélienne » (p. 72 sq)

2. p. 11

3. p. 11

4. p. 43

5. p. 13

6. Soit le fait qu’« aucun plan de bataille, fût-il le meilleur, ne pouvait anticiper les aléas de la guerre et qu’il fallait encourager les commandants à prendre des décisions tactiques au pied levé » (p. 19).

7. Les formes d’incertitude lors d’une bataille, comme le hasard, les erreurs et les imprévisibilités (p. 18).

8. « Le modèle de la bataille jominienne, qui s’appliquait encore largement aux manœuvres de blindés au XXe siècle, reposait sur la performance dynamique de manœuvres linéaires et géométriques, sur des surfaces bidimensionnelles. Sur ce type de terrain, chaque partie s’efforce de déborder ou de diviser l’ennemi’’ (p. 20).

9. Pour Aviv Kochavi, l’essaimage se défini comme « la convergence simultanée sur une cible d’un grand nombre de nœuds – la cernant si possible à 360° – […] qui ensuite se scindent et se dispersent à nouveau » (p. 17). Sur le plan décisionnel, « l’essaimage militaire repose sur un modèle non linéaire, où les seuils de décisions sont ramenés au niveau tactique immédiat » (p. 18).

10. L’inversion de la géométrie urbaine vise à modifier l’idée même de zones de combats en les inversant. L’extérieur devient l’intérieur et vice-versa : les routes deviennent des lieux interdits, les portes et les fenêtres infranchissables, tandis qu’à l’inverse le terrain d’affrontement devient les maisons, les étages, etc.

11. p. 28 sq

12. p. 34

13. p. 14

14. p. 79

15. Le Hezbollah a officiellement fait état de 250 morts au sein de ses rangs (600 selon Israël). Côté libanais, on dénombre la mort de plus de mille personnes, dans leur très grande majorité des civils. Israël a dénombré quant à lui la mort de 120 soldats et de 39 civils, et n’a réalisé aucun des objectifs stratégiques qu’elle s’était fixés.

16. p. 79

17. p. 78

18. ibid

19. Hollow Land, Verso Books, New-York / Londres, 2007, 318 p.

20. p. 70

21. p. 76

22. Sur ce sujet voir Ma guerre conte la guerre au terrorisme, Terry Jones, Points, Paris, 2007, 214 p.

23. Sur cette notion, voir Tsahal à l’épreuve du terrorisme, Samy Cohen, Seuil, Paris, 2009, 299 p.

Ces émotions qui nous gouvernent

Un siècle avant Freud, des auteurs comme David Hume et Adam Smith l’avaient déjà vu : le fonctionnement de l’esprit humain repose sur des mécanismes pour l’essentiel inconscients. En soulignant le rôle majeur joué par les passions et les affects dans nos prises de décision, ils retiraient à la conscience et à la raison les privilèges que leur avait accordés Descartes. Pour David Brooks, la psychologie moderne leur a clairement donné raison.

Dans The Social Animal, ce chroniqueur vedette du New York Times, féru de sciences cognitives et de biologie de l’évolution, passe en revue nombre de travaux récents montrant que « nos émotions, nos perceptions et nos intuitions ont beaucoup plus d’impact sur la construction de nos vies que la raison et la volonté », résume le philosophe Thomas Nagel dans le New York Times. Brooks en tire des leçons inattendues, notamment dans le domaine politique. Il serait ainsi inutile d’en appeler à la raison des citoyens, comme on le fait, par exemple, dans la lutte contre le tabagisme ou l’insécurité routière. « Les incitations et les arguments rationnels, explique Nagel, ne peuvent affecter l’origine profonde de nos erreurs ; seules en sont capables les injonctions sociales omniprésentes qui influent sur les mécanismes inconscients de l’esprit. »

Paresse morale

Mais que faire, sinon recourir à la conscience, quand ces mêmes mécanismes nous entraînent dans la mauvaise direction ? Des études ont établi, par exemple, que nous éprouvons davantage de sympathie pour les individus qui nous ressemblent, notamment par leur couleur de peau, que pour les autres. Faut-il, au prétexte que nos émotions auront toujours le dernier mot, s’abstenir d’opposer le moindre argument à cette forme innée de racisme ? Pour Nagel, « il y a de la paresse morale et intellectuelle dans la manière dont Brooks dévalue la réflexion consciente, notre seul recours lorsque nos émotions, ou les normes dont nous avons hérité, nous donnent des instructions infondées ».

Un autre défaut de l’ouvrage tient à sa forme. Pour rendre son livre plus vivant, Brooks a choisi de lui donner la forme d’un roman. On suit donc l’évolution de deux personnages, Harold et Erica, chaque étape de leur vie étant le prétexte d’une exploration de la littérature scientifique récente. Le procédé remporte l’adhésion massive du public américain, mais peine à convaincre la critique.

La réforme agraire de Mugabe réhabilitée

En l’an 2000, le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, décidait d’accélérer brutalement la mise en œuvre de la réforme agraire dans cet État d’Afrique australe. Dix ans plus tard, 8 millions d’hectares auparavant répartis entre 4 500 fermiers blancs avaient été transférés à plus de 160 000 foyers, selon les statistiques officielles. De quoi satisfaire Mugabe, dont l’objectif déclaré était de corriger les inégalités héritées du régime colonial, dans lequel la minorité blanche s’était approprié le capital foncier au détriment de la majorité noire.

Pour les opposants à Mugabe, et pour une grande partie des commentateurs étrangers, cette réforme est à l’origine de tous les maux actuels du Zimbabwe : n’est-elle pas la cause principale du chaos politique qui règne dans le pays ? La réforme agraire n’a-t-elle pas constitué pour Mugabe un moyen d’attiser la haine raciale et de récompenser ses soutiens afin de conserver le pouvoir ? Ian Scoones, chercheur à l’université du Sussex, affirme ne rien ignorer des « terribles exactions et abus » qui ont accompagné les expropriations. Mais le travail de terrain qu’il a mené avec une poignée de confrères zimbabwéens l’amène à tirer dans Zimbabwe’s Land Reform un bilan beaucoup plus nuancé.

Pas un « échec total »

Scoones et ses collègues se sont penchés sur le sort de 400 familles devenues propriétaires de fermes dans la région de Masvingo, dans le sud du pays. Leurs conclusions mettent à mal plusieurs des « mythes » entourant selon eux la réforme agraire. Non, affirment-ils, cette réforme n’est pas l’« échec total » si souvent dénoncé. L’économie rurale ne s’est pas effondrée : « Plus de la moitié de ces 400 foyers de nouveaux fermiers constituent des stocks et procèdent à des investissements, ils emploient souvent de la main-d’œuvre et intensifient la production », affirment Scoones et l’un de ses coauteurs, dans le Guardian britannique. Les chercheurs réfutent l’idée selon laquelle la production agricole nationale se serait effondrée après 2000, générant une insécurité alimentaire chronique. Ils reconnaissent, certes, que les productions de blé, de maïs, de tabac, de café et de thé ont chuté ; mais celles de haricots, de coton et de certaines céréales ont progressé ou sont demeurées stables. Enfin, la réforme agraire n’aurait pas exclusivement bénéficié aux amis de Mugabe. Les auteurs de l’étude affirment que seuls 5 % des propriétaires qu’ils ont étudiés ont reçu des terres en raison de leurs liens avec « l’élite politico-militaro-sécuritaire ».

À tout cela, le site indépendant d’information ZimOnline oppose des conclusions diamétralement opposées, affirmant que « la production agricole zimbabwéenne a chuté de 60 % depuis 2000 » et que 40 % des fermes récupérées ont été offertes à des personnes « connectées » avec le pouvoir. « Que faire, devant des données qui divergent autant ? », interroge le journaliste Mark Dearn sur le site Think Africa Press. Ce dernier accorde plus de crédibilité à l’étude de Scoones – qui « fournit énormément de détails sur ses recherches et s’est prêté au jeu de la critique au cours d’une série de rencontres publiques » – qu’à l’enquête de ZimOnline – qui « fournit peu de données brutes et ne précise pas sa méthodologie ». Ce qui n’empêche pas Dearn de se faire l’écho de certaines critiques adressées au livre de Scoones, concernant notamment la représentativité de la population étudiée : les terres de la région de Masvingo, éloignées de la capitale Harare et souvent arides, intéressent probablement assez peu les affidés de Mugabe. La revue Foreign Affairs regrette quant à elle que cette étude de terrain « n’analyse pas les coûts d’opportunité d’une réforme dont on peut soutenir qu’elle a entraîné une décennie de violences politiques », et, par conséquent, « une baisse d’un tiers du PIB et une augmentation de 50 % du taux de pauvreté ».