Une liaison scandaleuse

« Comment as-tu pu te tourner vers lui, le fixer du regard, te lever et embrasser sa bouche ? Comment as-tu pu ne pas être paralysée par la peur ? » Telle est la question que, dans le premier roman de la jeune Néo-Zélandaise Eleanor Catton, Julia brûle de poser à sa sœur, Victoria, devenue l’objet de tous les fantasmes après avoir entretenu une relation avec son professeur, monsieur Saladin. Comme Julia, tous les personnages adolescents de La Répétition sont obsédés par ce scandale qui va les amener à interroger leur propre sexualité. D’aucuns se confient à leur professeur de saxophone, pendant que d’autres imaginent les échanges entre Victoria et monsieur Saladin dans leur cours de théâtre et décident de mettre en scène le fait divers pour le spectacle de fin d’année. « Cela aurait pu être maniéré, voire prétentieux, mais Catton utilise un ton théâtral, plein d’impertinence, pour donner un tour à la fois drôle et poignant à cette histoire et permettre aux protagonistes d’exprimer leurs peurs enfouies et leurs désirs d’adolescents », estime le Guardian.

Une étoile montante

Qu’un romancier français écrive directement en anglais n’est pas chose fréquente. Jean-Christophe Valtat s’y est risqué avec Aurora, paru en août 2010. Il n’est pas non plus fréquent que le New Yorker consacre un article entièrement élogieux à un livre français traduit en anglais. Sous la signature de James Wood, le célèbre magazine lui a fait cet honneur en publiant une critique fouillée de son roman 03, paru en 2005 chez Gallimard. Critique renommé, professeur de pratique de la critique littéraire à Harvard, Wood est tombé en admiration devant ce monologue de 80 pages écrit sans un passage à la ligne, admirablement traduit par Mitzi Angel. Le sujet est l’amour discret d’un adolescent désemparé pour une jeune fille arrêtée dans son développement mental, vue chaque jour à l’arrêt du bus. C’est un Bildungsroman (roman d’apprentissage), écrit avec « amertume et férocité ». Un morceau d’anthologie dénonçant les mythes de l’enfance et de l’adolescence, dans la veine d’un Thomas Bernhard au ton nietzschéen : « Risqué et ambitieux, bien qu’il ne donne pas le sentiment d’être expérimental. » Un roman de moraliste, un « concept sur pilotis », qui rappelle aussi à Wood Le Mythe de Sisyphe, d’Albert Camus.

Littérature ou pornographie ?

Dans l’incessant lamento sur la fin de la lecture, voici enfin une note un peu plus allègre : celle que fait entendre un professeur de lettres de Harvard, Marjorie Garber, dans son livre « Us et abus de la littérature ». À ses yeux, « la littérature possède le pouvoir de générer constamment, comme les cellules souches, de nouvelles expériences imaginatives », rapporte le Seattle Times. À ce titre, elle est le vecteur de la façon de penser d’une époque ou d’une culture. Voilà pourquoi il importe de lire avec attention les textes fondamentaux du « canon littéraire ».
Mais desquels s’agit-il donc ? Les frontières du territoire littéraire sont incertaines, et constamment réévaluées. Platon bannissait de sa cité idéale les poètes, peu sensibles à la raison, qui risquaient de pervertir la jeunesse. Au XVIIe siècle, les pièces de théâtre, Shakespeare compris, étaient jugées indignes de figurer dans les rayons de la Bodleian Library d’Oxford. Il est manifestement impossible de dire de la littérature ce que le juge de la Cour suprême américaine Potter Stewart disait de la pornographie en 1964 : « Je sais parfaitement ce que c’est quand j’en vois ! »

Façon de dire

La pornographie, précisément : quelle meilleure pierre de touche pour la littérature ? La question de savoir si une œuvre licencieuse peut être rachetée par sa qualité stylistique agite les tribunaux depuis des siècles. Oui, en France, pour Madame Bovary ; non pour Les Fleurs du mal. En 1930, le Sénat américain, interrogé par les douanes sur la question de l’importation d’œuvres étrangères, classiques mais immorales (comme Ulysse ou L’Amant de lady Chatterley), a ferraillé pendant des semaines, à la grande joie du public.
Pour s’y retrouver, un seul fil conducteur, conclut Garber : la qualité du texte, « la façon de dire, plus encore que ce qui est dit », explique Christopher Beha dans le New York Times. Voilà pourquoi il importe – et importera toujours – de lire assidûment, avec intelligence et attention. CQFD.

Guglielmo Libri
 

Histoire du mode d’emploi

On aurait tort de sous-estimer le mode d’emploi. Le genre appartient à ce qu’on appelle la « littérature grise », ces publications qui ne passent pas par les réseaux d’édition classiques, mais représentent en fait l’essentiel de ce qui est imprimé à travers le monde. L’universitaire allemande Jasmin Meerhoff rend justice à cet art négligé dans un livre qui retrace son « histoire culturelle ». Car le mode d’emploi est plus vieux qu’on ne l’imagine – Meerhoff le fait remonter à Léonard de Vinci. Et son utilité a toujours été discutée. Comme le rapporte le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « lorsqu’en 1766 Jacob Christian Schäffer fit livrer à un comte une machine à laver – appareil qu’il venait d’inventer –, il ne fit pas le voyage lui-même, contrairement aux usages du temps : il préféra laisser à son utilisateur des instructions écrites. Les réclamations ne tardèrent pas, et Schäffer dut se rendre à l’évidence : Monsieur le Comte ne savait pas bien lire… » Les modes d’emploi ne deviennent un phénomène de masse qu’à partir des années 1950. À l’époque, ils ont pour fonction de vanter les mérites du produit ; « aujourd’hui, ils comportent surtout des mises en garde », remarque le quotidien. 

Contes yougoslaves

Comme l’auteur Téa Obreht, l’héroïne de La Femme du tigre est originaire de l’ex-Yougoslavie. En mission médicale dans un village des Balkans, elle est intriguée par des gens occupés à retourner la terre pour chercher les restes d’un cousin mort pendant la guerre et jamais enterré dignement. Ils en sont persuadés : s’ils s’en chargent, la malédiction qui rend malades tous les villageois disparaîtra. « Bien sûr, elle préférerait que ces hommes superstitieux l’autorisent à examiner les patients, rapporte le Washington Post. Mais elle comprend aussi leur besoin de sanctifier les restes des défunts. » Elle-même vient d’apprendre la mort de son grand-père. Et elle se rappelle les histoires qu’il lui racontait et qu’elle peut transmettre à son tour. Comme celle du tigre échappé du zoo, qui terrorise un village entier, sauf la femme du boucher, soupçonnée d’avoir tué son mari et de l’avoir donné à manger à l’animal. « Téa Obreht offre un tableau inoubliable de la vie dans un pays des Balkans qui peine à se remettre de la guerre civile, estime le New York Times, enthousiasmé par ce premier roman. En même temps, elle explore l’essence même des légendes et le rôle qu’elles jouent dans la vie des gens. »

French seduction

« En français, on peut être séduit par un fromage », constate le Parisien Stephen Clarke en rendant compte du livre d’Elaine Sciolino dans le New York Times. En anglais, le mot « séduction » existe, mais désigne seulement le fait de baratiner quelqu’un pour l’amener dans son lit. Les Français, eux, lui donnent le plus souvent une connotation positive et l’appliquent à tant de situations qu’il en devient un trait national, guère transposable dans une autre culture. À lire Sciolino, « les Français croient dans le droit au plaisir ». Sa poursuite serait même « l’idéologie non officielle du pays, un principe directeur codifié dans des rites et des comportements de la vie quotidienne si fortement ancrés qu’ils en sont habituels ». Un chapitre de son livre s’intitule « L’orgasme gastronomique ».

Elaine Sciolino a été correspondante de Newsweek à Paris avant d’y être nommée, en 2002, chef du bureau du New York Times. La recevant à l’Élysée, Jacques Chirac lui fit un baisemain appuyé, peu orthodoxe. Elle se fit expliquer après coup les règles du baisemain par Maurice Lévy, le patron de Publicis : les lèvres ne doivent pas effleurer la main. « Effleurer » : encore un mot bien français.

Pour mener son enquête, Elaine Sciolino s’est concentrée sur le gratin de la société française, que son métier l’a conduite à bien connaître. Dans cette couche sociale, on ne dit pas « bon appétit » au début d’un repas, car « la référence au corps serait trop directe ».

« La séduction c’est la civilisation »

Elle a écrit son livre avant l’affaire Strauss-Kahn. Elle y parle beaucoup des hommes politiques, presque tous de « grands séducteurs », dit-elle. Elle a vu Giscard caresser le dos d’une journaliste en lui disant au revoir après une interview. Sarkozy souffre d’un handicap à cet égard, selon elle : il n’a pas l’art et la manière. L’épouse d’un homme politique « accepte que le mâle dominant se fasse plaisir », écrit Stephen Clarke. Sciolino cite Anne Sinclair : « C’est important de séduire, pour un homme politique. » Élargissant son propos à l’ensemble de la bonne société, elle évoque « les dix-sept règles qu’un homme marié doit suivre pour entretenir une liaison », note Stephen Clarke. Comme mentir intelligemment ou ne jamais tomber amoureux. Sciolino analyse aussi les différences d’attitude des femmes à l’égard de l’adultère masculin. Aux États-Unis, c’est un péché ; en France, assure-t-elle, c’est simplement un fait et l’épouse accepte que ce soit là, « peut-être, simplement la façon d’être de son mari ».

Toujours dans le New York Times, Caroline Weber, auteur d’un livre sur Marie-Antoinette « reine de la mode », juge significatif le discours tenu à Sciolino par Inès de la Fressange (mère de deux filles). En substance : vous pouvez choisir de rester fidèle à votre mari au lieu de prendre un amant, mais vous ne devriez pas. « Vous avez votre assise en tant que couple, une histoire commune, un mariage. Vous avez construit quelque chose dont vous pouvez être fière, et ce n’est pas cette petite histoire d’amour à Paris qui va le détruire. »
Bernard-Henri Lévy, « qui a créé son propre style » de séducteur (note Caroline Weber), en prend pour son grade quand il déclare à Sciolino : « La séduction c’est la civilisation. Ce qui sépare l’homme des animaux, c’est la séduction. » Il n’a jamais dû observer les pigeons dans la rue, remarque Stephen Clarke. Mais il doit tout de même y avoir quelque chose de vrai dans la formule, car selon Jacques Séguéla, grand maître de la communication, « la vraie séduction, finalement, est dans les mots ».

Elaine Sciolino a aussi été correspondante de guerre. Elle a écrit un livre sur l’Irak et un autre sur l’Iran. La géopolitique reste présente à son esprit : la séduction « est une stratégie essentielle pour permettre à la France de survivre comme pays d’influence ». Dont acte.

Le roman de l’antinazisme

« Le destin du dernier roman de Hans Fallada pourrait lui-même faire l’objet d’un livre, plein d’histoires bouleversantes et hanté par la mort », estime Jens Bisky dans le Süddeutsche Zeitung. Seul dans Berlin fut en effet écrit en vingt-cinq jours à peine, dans des conditions épouvantables, par un auteur à succès de 53 ans morphinomane au dernier degré. « Fallada rédigeait à la main de cinq heures du matin à sept heures du soir. Il notait son programme de travail sur un calendrier, s’interdisant d’écrire chaque jour moins que la veille. Une fois retranscrit, le manuscrit représentait 866 pages tapées à la machine – près de 35 pages par jour de travail. Qui en serait capable sans drogue ? », s’interroge Sebastian Hammelehle dans le Spiegel.
La vie de Hans Fallada (de son vrai nom Rudolf Ditzen) fut ponctuée par d’innombrables internements et cures de désintoxication depuis qu’il avait organisé avec un ami, à l’occasion du centenaire de la mort de Kleist, en 1911, un double suicide déguisé en duel. Lui seul survécut, malgré de graves blessures. En 1946, au moment de la rédaction de Seul dans Berlin, il habite avec sa seconde femme dans la petite pièce d’un appartement miteux qu’il partage avec des amis, au milieu de Berlin en ruines. Ses dettes se comptent en dizaines de milliers de marks.

Une société moralement épuisée

Son roman est un portrait terrible des Allemands sous le nazisme : « Il décrit, à partir d’un groupe de personnages, pour certains prolétaires, pour d’autres bourgeois, une société moralement épuisée où la suspicion domine toutes les relations », explique Jürgen Kaube dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’intrigue principale, inspirée de faits réels, met en scène un couple qui entre en résistance après la mort de leur fils unique lors de la campagne de France. Dénoncés, ils sont arrêtés puis exécutés. « Cet ouvrage montre que la domination nazie n’a pas duré douze ans du seul fait d’une petite clique de meurtriers au sommet de l’État. Elle n’a pu se maintenir que grâce à ces innombrables Allemands amoraux, corrompus et brutaux qui ont tiré profit des crimes du régime et grâce à ceux, plus nombreux encore, qui furent trop lâches pour s’y opposer », juge Claudius Seidl dans un autre article du même quotidien.
Fallada ne vivra pas assez longtemps pour voir son ouvrage publié : il succombe à une crise cardiaque le 5 février 1947. Le roman paraît peu après et connaît un énorme succès à l’Ouest comme à l’Est. On l’adapte à plusieurs reprises pour le petit et le grand écran. Primo Levi y voit « l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la résistance allemande antinazie ».

L’ouvrage tombe pourtant rapidement dans l’oubli. Jusqu’à ce qu’un petit éditeur américain le redécouvre par hasard, en achète les droits pour une bouchée de pain et le traduise pour la première fois en anglais. Sorti en 2009 aux États-Unis et en 2010 en Grande-Bretagne, il s’y est vendu respectivement à 200 000 et 300 000 exemplaires. En France, où l’ouvrage est paru à l’origine en 1967, les ventes ont atteint 100 000 exemplaires. Même succès en Israël. Cette résurrection mondiale a donné des idées à l’éditeur allemand qui vient d’en publier une version intégrale, puisque quelques passages, jugés défavorables aux communistes, avaient été supprimés de l’édition originale. Le roman est depuis au sommet des listes de bestsellers outre-Rhin.

Nonfiction.fr – À la recherche de l’identité

La notion d’identité est-elle un mirage qui disparaît quand on croit enfin l’avoir saisi ? Peut-on nommer l’identité, la définir sans risquer « de la figer, de la réifier, de la naturaliser, de l’essentialiser » (p. 5) ? Et en même temps peut-on faire l’impasse sur une notion centrale dans la recherche contemporaine en sciences humaines, qui façonne des idéologies identitaires devenues acteurs politiques des rapports sociaux ? Comment répondre au dilemme du chercheur, à savoir clairement définir et expliciter une réalité sociale majeure sans la dénaturer, sans y plaquer des conceptions et des connotations personnelles et donc relatives ? C’est à cet ambitieux défi que s’attaquent Olivier Lazzarotti et Pierre-Jacques Olagnier dans un ouvrage au titre poétique : L’identité entre ineffable et effroyable. Citation du Docteur Faustus de Thomas Mann, le titre du livre reprend l’intitulé du colloque, organisé à Amiens en 2008, dont il est issu.

La réflexion est organisée en trois parties : tout d’abord l’interrogation de la notion elle-même (le quoi), puis de ses processus de construction (le comment) et enfin l’examen de certains de ses matériaux constitutifs (le avec quoi). Chaque partie est introduite par un court texte d’Olivier Lazzarotti qui présente ses enjeux et les différents articles qui la composent. Ces trois temps de la réflexion sont représentés de façon égale, tant par le nombre de contributions que par le nombre de pages qui leur sont respectivement consacrés. Bien que l’ouvrage soit sous la direction de deux géographes, c’est par le biais de la pluridisciplinarité et des analyses transversales qu’est interrogée la notion d’identité. Tout l’éventail des sciences humaines est ainsi exploité avec des géographes et des urbanistes, des sociologues, des philosophes, des historiens mais aussi un civilisationniste et une spécialiste en sciences de l’information et de la communication.

Dépassionner le débat

Le livre est alors à la fois ambitieux et humble : il veut questionner l’identité dans ses fondements afin de dépassionner le débat qui l’entoure sans pour autant « imposer quelque réponse que ce [soit] » (p. 10). Si l’on se réfère aux origines étymologiques du mot (étonnamment mentionnées par une seule et unique contribution), l’identité est « la qualité de ce qui est le même », la plaçant ainsi dans une logique centripète de rapprochement des ressemblances et d’écartement des différences (Karine Briand, p. 204). Et pourtant les vingt articles donnent à voir autant d’identités différentes que d’adjectifs qui leur sont accolés : identité(s) individuelle, collective, locale, nationale, innée, acquise, sociale, professionnelle, culturelle, religieuse, artistique, migratoire, alimentaire. Dans ce foisonnement d’angles d’approches et d’horizons référentiels, encouragé par la dimension pluridisciplinaire de l’ouvrage, se dégagent néanmoins quelques thèmes dominants qui structurent la réflexion sur la notion d’identité.

Le premier constat qui ressort de la lecture de ce livre est l’évolution fondamentale qu’a connue le paradigme identitaire au cours du siècle dernier. De la permanence, l’unité et la cohésion du collectif on est passé à la subjectivation, la diversité et la mise en avant de la pluralité des individus. Les dynamiques résultant de la mondialisation renforcent la montée en puissance des discours identitaires et des luttes entre collectif et identités de plus en plus individualisées, variables et éphémères. De cette transformation résulte, si ce n’est une « crise de la définition de soi » (Thierry Mathé, p. 75), tout du moins une récurrence des quêtes et des interrogations identitaires. Plusieurs contributions se demandent si l’on peut revendiquer plusieurs identités : Pierre Landais étudie l’« assignation identitaire » des immigrants, Anthony Goreau-Ponceaud l’identité diasporique et Houda Asal l’identité migratoire.

D’autres s’intéressent à la possible imposition d’une identité par l’extérieur, par conséquent subie : Delphine Colas-Bucco et l’identité des femmes en prison ou Elisabeth Lisse et les lieux d’habitat disqualifiés. Ou encore quelle place attribuer au territoire dans un monde traversé par des mouvements de déterritorialisation : éléments de réponse avec l’identité des gens de mer par Guy Baron ou une réflexion autour de « l’épuisement du territoire » par Iballa Naranjo Henríquez.

Identités « relatives, mouvantes, éphémères »

La conclusion que l’on peut tirer de cet ouvrage est à la fois évidente et frustrante, tout comme cette notion d’identité qui « utilisée spontanément, se dérobe dès qu’il s’agit de la thématiser » (Patrice Vibert, p. 15). L’identité est d’autant plus centrale, fondamentale dans nos sociétés contemporaines qu’elle est riche, diverse, en perpétuelle métamorphose. Comme le résume Delphine Colas-Bucco, « l’identité est à la fois individuelle et collective, personnelle et sociale ; elle participe de la singularité et de l’altérité… Ces réalités en font un objet polymorphe et pluriel » (p. 127). Dans leur conclusion, Marie-Hélène Gauthier et Olivier Lazzarotti ne peuvent que faire le constat de ce « pari insensé » qu’est l’étude de l’identité et qui doit céder la place aux identités « relatives, mouvantes, éphémères et changeantes » (p. 231).

Ainsi, d’une certaine manière, la facture du livre, composé de multiples contributions parfois particulièrement riches et pertinentes, d’autres plus anecdotiques, souligne les difficultés rencontrées dans l’étude de l’identité. Le foisonnement des exemples, des analyses et des contextes complique l’identification des grands thèmes structurant la question. Dès lors, il reste à la charge du lecteur de piocher dans les différents articles et d’en faire ressortir une analyse synthétique. Même si cette lacune n’est pas spécifique à cet ouvrage en particulier mais inhérente aux recueils d’articles, un sentiment de relative frustration peut se faire sentir une fois le livre achevé. Néanmoins, L’identité entre ineffable et effroyable est une lecture particulièrement stimulante pour quiconque s’intéresse à la notion d’identité et aux thématiques identitaires, et ce quelle que soit sa discipline de prédilection. Lazzarotti et Olagnier ont su y réunir des analyses fines sur la notion d’identité. Une chose est sûre, c’est que ce livre est loin d’avoir épuisé la question de l’identité, à qui semble promis une place de choix dans la recherche en sciences humaines.

Pascale Nedelec

Repenser les villes du Golfe

« Un avenir catastrophique » attend les sociétés du Golfe si le développement de leurs villes se poursuit sur le même modèle et au même rythme que ces vingt dernières années. Le sociologue qatari Abdallah Ben Nasser Al-Sadhan lance cet avertissement en s’appuyant sur les cas de Djedda, Koweit City, Doha et Dubaï. Face à l’explosion démographique provoquée par l’exode rural et l’immigration massive de travailleurs étrangers, les dirigeants de ces villes ont calqué leurs schémas de développement urbain sur ceux de l’Amérique, au mépris des structures sociales existantes. Al-Sadhan estime ainsi que le découpage des villes suivant un plan en damier (sans centre structurant) et les constructions à la verticale (en immeubles) ont entravé les échanges traditionnels. Les populations urbaines se seraient repliées sur la cellule familiale, au détriment de la famille élargie et de la tribu. « Le tissu urbain devrait refléter les caractéristiques et l’éthique d’une société », commente le quotidien saoudien Al-Ryadh, qui considère que « cette étude vient combler un grand vide dans la connaissance sociologique des pays du Golfe ».

Madoff confidentiel

« Diana B. Henriques connaît probablement mieux que quiconque, en dehors du FBI et de la SEC [le gendarme de la Bourse], les mécanismes de la fraude de Bernard Madoff », écrit Liaquat Ahamed dans le New York Times. La journaliste a pu la première s’entretenir avec l’escroc dans sa prison de Caroline du Nord. Elle a longuement enquêté sur la plus grande fraude pyramidale de l’histoire – système dans lequel les apports des nouveaux investisseurs servent à rémunérer les investisseurs déjà en place, sans qu’ait été fait le moindre placement. « Ce livre parvient davantage que les autres à répondre à au moins certaines de nos questions », juge Ahamed. Henriques décrit les systèmes informatiques que Madoff et son bras droit avaient mis au point pour falsifier leurs opérations ; elle retrace le parcours de « Bernie » depuis les années 1960, et ses premières opérations réalisées pour le compte de proches, à qui il dissimulait déjà des pertes ; elle se penche sur le rôle de ses fils, de son frère et de son épouse, qu’elle croit innocents. Trop de questions restent néanmoins en suspens, estime le documentariste Charles Ferguson, également dans le New York Times : « Combien de personnes savaient dans le monde de la finance ? Que faire pour éviter que de tels schémas se reproduisent ? Le livre ne dit pas grand-chose à ce sujet. »