Le livre rouge de Carl Gustav Jung

« Fascinant », « étrange », « inquiétant »… La presse anglophone n’était pas avare d’adjectifs lors de la publication en anglais, près de cinquante ans après la mort de Carl Gustav Jung, du plus inclassable de ses ouvrages : Le Livre rouge. En 2009, le grand manuscrit relié de cuir rouge dans lequel le psychologue avait consigné, seize années durant, ses pensées les plus intimes, était enfin dévoilé au public dans une édition établie par l’historien anglais de la psychiatrie Sonu Shamdasani.

Le livre étonne d’emblée par son allure, celle d’un grimoire alchimique tout droit sorti du Moyen Âge (1). Ses quelque 200 pages de parchemin épais sont couvertes d’une écriture tour à tour cursive et ornementale. Le texte est accompagné d’illustrations où alternent créatures mythologiques, paysages imaginaires et diagrammes ésotériques d’une grande complexité formelle.

Malgré son aspect déroutant, Le Livre rouge raconte une histoire simple, que résume Sara Corbett dans le New York Times : « Un homme parvenu au milieu de sa vie perd son âme. Il part à sa recherche. Enfin, après des épreuves et des aventures riches d’enseignements – qui se déroulent entièrement dans sa tête –, il finit par la retrouver. » Cet homme, c’est Carl Gustav Jung, qui entreprit cette quête à la suite d’une crise psychique bien réelle. Les premiers troubles se manifestèrent en 1913, peu après sa rupture intellectuelle avec Freud. « Alors âgé de 38 ans, Jung se perd dans les brumes de sa propre psyché. Il est hanté par d’étranges hallucinations et entend des voix. Bouleversé par l’horreur de ses visions, il craint d’être “sous la menace d’une psychose” », raconte Corbett. Ces accès de folie étaient parfois si intenses qu’il devait s’agripper à sa table pour ne pas tomber.

Un trésor bien gardé

Un autre aurait pris rendez-vous chez un médecin. Mais Jung, « psychiatre lui-même, et d’un genre peu conventionnel », chercha à tirer parti de ces crises « pour abattre le mur séparant son moi rationnel de son psychisme inconscient ». Pendant les six ans que durèrent les visions, et longtemps après leur interruption, il poursuivit l’exploration de son esprit, consignant ses découvertes dans son manuscrit.

Mais l’aura qui entoure Le Livre rouge tient au moins autant à sa trajectoire éditoriale qu’à son contenu. Jung mourut en 1961, laissant le livre inachevé, sans instruction précise quant au sort qu’il souhaitait lui réserver. Durant quarante ans, la famille veilla jalousement sur ce trésor, que le psychologue n’avait montré qu’à une poignée de disciples. Tout au long de cette période, écrit Corbett, « quiconque demandait à voir le livre rouge », dont la légende ne tarda pas à grandir, « se voyait opposer un refus sans appel ». Ce n’est qu’en 1997, après la mort de Franz Jung, « violemment hostile à l’exposition de la vie privée de son père », que les négociations en vue de sa publication purent commencer

(1) L’original sera présenté au musée Guimet, à Paris, du 7 septembre au 7 novembre 2011.

Diderot avec nous

Quand Goethe tomba sur le manuscrit du Neveu de Rameau, vingt ans après la mort de Diderot, il décida de le traduire en allemand. Hegel plaçait le philosophe parmi les plus grands penseurs de son temps. Marx, qui comme Diderot rédigea un hommage au Tristram Shandy de Laurence Sterne, en faisait l’un de ses auteurs favoris. Freud vit dans un passage du Neveu de Rameau une anticipation du complexe d’Œdipe, Simone de Beauvoir le considéra comme l’un des premiers champions de la cause des femmes. Pourtant, remarque David Auerbach dans le Times Literary Supplement, la réputation de Diderot n’atteignit jamais celle d’un Rousseau ou d’un Voltaire. C’est sans doute qu’il « manquait du talent de traduire son vaste savoir et ses idées dans des écrits polémiques aux contours aiguisés ». Sans doute aussi parce qu’il consacra le gros de son effort à l’Encyclopédie, cette œuvre de missionnaire destinée à éclairer le grand public. Sans doute enfin parce qu’il répugnait viscéralement aux idées simples qui font mouche, leur préférant la discursivité du dialogue, la culture de l’incertitude, du doute, de l’exploration des frontières. Il était « le moins systématique » des penseurs. Bien qu’athée, il se refusa à prôner l’athéisme dans l’Encyclopédie. Ses œuvres les plus sophistiquées et les plus audacieuses n’ont pas été publiées de son vivant, tel le dialogue final du Rêve de d’Alembert, où il avance la possibilité d’une défense morale de la masturbation et de l’homosexualité. Aujourd’hui, « Diderot paraît plus contemporain que ses deux célèbres compères, Voltaire et Rousseau ».

Nonfiction.fr – Un Mishima emprunté

Le projet de Jennifer Lesieur était osé et ses chances de réussite étaient faibles. Rédiger une nouvelle biographie sur Mishima sans maîtrise de la langue japonaise condamnait l’auteure à se limiter aux seules sources disponibles en anglais ou en français, soit à peine une quinzaine d’ouvrages, d’inégale qualité. S’il faut en croire sa bibliographie, particulièrement chiche, l’auteure n’a cependant même pas cherché à recenser l’ensemble de ces textes. Ses sources se réduisent principalement à deux biographies, toutes deux parues en 1974 et depuis systématiquement citées par les commentateurs occidentaux de l’écrivain : Mishima. A Biography, ouvrage de référence du japonologue et traducteur américain John Nathan (traduction française publiée chez Gallimard sous le titre La Vie de Mishima) et The Life and Death of Mishima Yukio du journaliste britannique Henry Scott-Stokes (traduction française publiée chez Picquier sous le titre Mort et vie de Mishima). Son livre est donc au mieux une bonne synthèse, au pire une compilation maladroite, qui flirte avec le plagiat. Nous penchons pour la seconde hypothèse.

Quelle que soit par ailleurs la qualité des biographies de Scott-Stokes et de Nathan, le Mishima de Jennifer Lesieur souffre de la comparaison. Il est d’abord évident qu’à la différence du premier, et a fortiori du second, l’auteure n’est pas une spécialiste du contexte japonais et qu’elle n’a mené aucune enquête de terrain. Elle n’a pu, comme Nathan, bénéficier d’un accès direct à l’ensemble de l’œuvre dont, rappelons-le, seule une petite partie a été traduite (généralement à partir de la version anglaise). Lesieur se trouvait donc extrêmement dépendante des travaux de ses devanciers auxquels – sans doute par souci de ne pas reprendre in extenso de longs passages de leurs livres – elle retranche finalement beaucoup plus qu’elle n’ajoute. Très évasive (notamment au sujet de ses sources) ses remarques frôlent parfois, par manque de précision et de nuance, le stéréotype. Ses efforts pour éviter le plagiat sont surtout peu concluants.

Prenons un exemple concret. On peut lire, pages 32-33 (précisons, pour la bonne lecture des extraits qui vont suivre, que Kimitake est le vrai prénom de Mishima et que Azusa, Shizue, Chiyuki, Natsu et Yoko sont respectivement les prénoms de son père, sa mère, son frère, sa grand-mère et sa femme) :

« Azusa est surtout cruel envers Shizue, trop sensible à ses yeux, et envers Kimitake, dont les manières efféminées l’exaspèrent. Il décide de lui interdire ce qu’il pense en être la cause, sa passion première, les livres. Alors qu’il est désormais libre de jouer dehors, Kimitake préfère rester dans sa chambre à lire. À douze ans, il dévore les grandes œuvres japonaises, du roman-fleuve médiéval Le Dit du Genji au sulfureux contemporain Tanizaki, mais aussi Rilke, Oscar Wilde, Villiers de l’Isle-Adam. Des goûts peu communs pour un jeune Japonais de cette époque, où ses compatriotes sont encore persuadés d’être une race supérieure à la race occidentale, mais la Gakushūin ne pratique pas de censure intellectuelle. »

Il ne faut pas chercher bien loin pour découvrir que ce passage ne fait, comme souvent, que synthétiser – de façon contestable, sans le moindre recul, et sans préciser la filiation [dans les rares notes qu’on trouvera en fin d’ouvrage, Lesieur mentionne certes quelques emprunts faits à Scott-Stokes et Nathan ; mais c’est en vérité la quasi-totalité du livre qu’il faudrait annoter ainsi] – deux passages, dont l’un est issu de Scott-Stokes, p. 109-110 (dans l’édition française, parue chez Picquier) et l’autre de Nathan (p. 41 dans l’édition française, parue chez Gallimard). Pour le premier :

« À quinze ans, Mishima s’intéresse principalement au travail scolaire et à la littérature […]. Il lit l’œuvre de Tanizaki Junichiro, important romancier japonais, ainsi que Rainer Maria Rilke, Raymond Radiguet et Oscar Wilde. […] Goûts littéraires bien extraordinaires pour un jeune Japonais de l’époque ; mais il est un élève exceptionnel d’une école peu courante. Personne, aux Gakushūin, ne lui interdit de lire Wilde ou Radiguet parce qu’il s’agit d’auteurs appartenant à des races inférieures (à l’époque, le credo officiel affirme que les Japonais sont supérieurs par essence à tous les autres peuples, et destinés à les dominer). »

Et pour le second :

« Maintenant, il était témoin pour la première fois de la cruauté d’Azusa envers Shizué en même temps qu’il se trouvait le principal objet des sévérités de son père. Ce dernier était strict envers tous ses enfants (Chiyuki était constamment grondé et puni pour sa “balourdise”) mais envers Kimitake en particulier il se montrait tyrannique, comme si, se sentant coupable, il essayait de défaire ce qu’il considérait être les effets “efféminés” de l’éducation de Natsu. Au début, il s’en prit spécialement au fait que Kimitaké fut toujours “plongé dans les livres”. Bien que ce dernier eût désormais toute liberté de sortir à son gré, il préférait rester à lire ; à douze et treize ans, ce garçon découvrait Oscar Wilde, Rilke, la littérature de cour et le grand décadent japonais Junichiro Tanizaki ; on le voyait rarement sans livre. »

Sans doute aurait-il été intéressant de confronter les deux textes et d’en contester les affirmations les plus péremptoires (est-ce vraiment parce qu’ils appartiennent à une race supposément inférieure que Wilde ou Radiguet ne sont pas interdits à l’école des pairs, le Gakushūin ? Je ne suis pas historien mais l’analyse me paraît un peu courte). Or c’est exactement le contraire que fait Lesieur qui se contente de mélanger le tout sans discernement, choisit à l’évidence l’information la plus sensationnelle (Mishima a tout lu à douze ans et non pas à quinze) et finit par un résumé succinct qui accentue encore le caractère catégorique de la phrase. Quid de l’extraordinaire influence de la littérature occidentale sur les écrivains et hommes de lettres de la génération de Mishima et de la génération précédente ? La supposée conviction qu’avaient les Japonais d’appartenir à une race supérieure est-elle aussi univoque que Lesieur semble le supposer ? Le résumé est, sans surprise, plus pauvre que les textes dont il s’inspire… Quelquefois le plagiat est encore plus flagrant et emprunte directement à l’une des deux biographies précédentes. Ainsi, page 221 :

« En juin, Mishima convoque ses avocats pour transférer les droits de Confession d’un masque et d’Une soif d’amour à sa mère. Un choix réfléchi, puisque Confession continue de se vendre à cent mille exemplaires par an. Avec Le Pavillon d’or, c’est le roman de Mishima le plus souvent repris en anthologie. Une soif d’amour est plus confidentiel, mais c’est un récit qu’il a écrit au début de sa carrière, avant son mariage, et sa mère y est plus attachée que Yoko, désignée comme exécutrice testamentaire du reste de son œuvre. »

Extrait qu’il faut comparer avec ce paragraphe de la biographie de Nathan (p. 295) :

« En juin, Mishima rencontra son conseiller juridique afin de transférer les droits de Confession d’un masque et de Soif d’amour à Shizué. C’était un choix attentif. Confession continuait à se vendre à raison de cent mille exemplaires par an, et après Le Pavillon d’or, était celui des romans qu’on reproduisait le plus souvent dans les anthologies. Soif d’amour n’avait pas connu un aussi beau succès commercial comparativement ; par conséquent, nul ne pourrait dire que Mishima avait réservé les plus riches donations à sa mère. En outre, ces deux romans, écrits avant son mariage, étaient en fait le premier et le second roman de sa carrière professionnelle. Shizué y serait davantage attaché tandis que pour Yoko, ils ne possédaient aucune signification personnelle. »

Seule une analyse vraiment personnelle aurait pu donner un peu de sel à cet ouvrage. L’auteure est plus convaincante quand elle aborde la dimension sémantique de l’œuvre. Il n’est, par exemple, pas faux de noter que chez Mishima « l’être aimé est intouchable ; celui qui aime est voué à une perpétuelle descente aux enfers » (p. 167) ou de mentionner une forme de prévalence du paraître sur l’être (p. 171 : « Chez ses personnages masculins, la beauté ne marque pas seulement leur enveloppe charnelle : leur existence et leur moralité sont entièrement déterminées par leur exceptionnelle apparence »). Mais ces remarques sont rares et auraient mérité un approfondissement. Elles ne suffisent pas à racheter l’ensemble.

Car en entrant dans les détails le dossier à charge s’alourdit. Notre impression globale est que l’auteure a écrit ce livre le plus rapidement possible et sans même prendre la peine de se relire. Cette biographie est ainsi parsemée d’informations inexactes (p. 43 : résumant de façon expéditive un récit déjà contestable de Scott-Stokes, Lesieur affirme que le Yuki de Mishima Yukio signifie « neige » alors que l’idéogramme de neige n’apparaît pas dans le pseudonyme choisi par l’écrivain ; p. 65 : le titre français Quatre Sœurs d’un roman de Tanizaki devient Trois Sœurs ; p. 111 : le narrateur du Pavillon d’or ne serait jamais nommé alors qu’on apprend dès le premier chapitre, que son nom est Mizoguchi ; p. 252, le nenbutsu, invocation répétitive et rituelle du nom du Bouddha, est arbitrairement assimilé à une prière pour les morts, etc.) et de maladresses de style (p. 26, syntaxe un peu lâche : « La question du bien-être de l’enfant ne traverse pas l’esprit du reste de la famille, à part Shizue qui reporte son amour sur ses deux autres enfants, en attendant une issue improbable » ; p. 59, redondance : « Les années suivantes voient l’occupation américaine remodeler le pays à travers de profondes réorganisations »). L’approximation historique se mêlant à la nonchalance stylistique, on aboutit parfois à des phrases dont on peine à saisir le sens : « Les premières actions des forces alliées sont, dans le désordre, la libération des prisonniers politiques, l’abolition de la police secrète et du bureau des censeurs – jusque-là géré par l’occupation » (p. 65).

Un lecteur qui connaîtrait très peu la vie de Mishima ne trouverait sans doute pas ce livre inintéressant. Mais cela tiendrait moins à la qualité intrinsèque de l’ouvrage qu’à l’étrange existence et personnalité de Mishima. Ceux qui, comme nous, se sont déjà penchés sur la vie de l’écrivain auront en revanche du mal à comprendre pourquoi les Éditions Gallimard ont choisi de publier un texte qui n’ajoute rien et dont l’élaboration est déontologiquement contestable. Le fait est d’autant plus surprenant que ce sont ces mêmes Éditions Gallimard qui avaient publié La Vie de Mishima de John Nathan, ouvrage qui reste aujourd’hui, même en intégrant les travaux publiés en japonais, probablement la meilleure biographie jamais écrite sur l’écrivain.

Thomas Garcin

Diplômé de l’IEP de Paris, doctorant en littérature japonaise (IETT, Lyon 3), actuellement ATER en japonais à l’université de Strasbourg.

Le Byron tchèque

À sa sortie en avril 1836, le poème Máj horrifie la critique tchèque. « C’est une scorie crachée par un volcan éteint sur un parterre de fleurs », écrit alors Jan Slavomír Tomíček dans la revue Česká včela. Cette ballade, qui raconte la dernière nuit d’un jeune brigand, condamné à mort pour avoir tué son rival en amour (sans savoir qu’il s’agissait de son père), scandalise l’intelligentsia praguoise. On accuse son auteur, le jeune Karel Hynek Mácha, d’être un nihiliste, épigone de Byron.

Aujourd’hui, Máj est devenu le texte tchèque le plus publié de l’histoire. Et les éditions Dokořán en offrent à présent une nouvelle version illustrée. « C’est incontestablement le sommet du romantisme », estime le critique Rudolf Matys sur Radio Prague. « De nombreux spécialistes considèrent Mácha comme le fondateur de la poésie tchèque moderne. » Ce virtuose extrêmement précoce, parfois comparé à Mozart, et un peu loufoque, qui passait son temps à arpenter les chemins de Bohême et à courir après les plaisirs de la chair, est mort, vraisemblablement du choléra, à l’âge de 26 ans.

Virgile échappe (encore) aux flammes

C.S. Lewis, l’auteur du cycle romanesque Le Monde de Narnia, eut la mauvaise idée de s’éteindre le 22 novembre 1963, jour de l’assassinat de Kennedy : sa mort passa inaperçue. Ses malheurs ne s’arrêtèrent pas là : quelques mois plus tard, son frère organisa un autodafé dans lequel disparut une grande partie de ses papiers. Petite consolation, le jardinier parvint à en sauver quelques-uns. Parmi eux, une traduction inachevée de l’Énéide, qui vient d’être publiée pour la première fois. Dans le Süddeutsche Zeitung, Johan Schloemann note que « le sauvetage in extremis de cette traduction n’est pas sans une certaine ironie historique, car le poète Virgile avait, dit-on, stipulé dans son testament que les douze livres de son Énéide soient brûlés. L’empereur Auguste intervint personnellement pour empêcher cette destruction ».

Lewis était un chrétien convaincu, mais il vouait une admiration sans borne à l’œuvre toute païenne de Virgile. « Il ne voyait pas en lui l’épigone d’Homère ni le modèle classique des règles poétiques, mais le commencement de la tradition narrative médiévale faisant la part belle à l’imagination, et qui mène au Paradis perdu de Milton », rapporte Schloemann. Sa traduction s’en ressent : plutôt archaïsante, elle « a une tonalité médiévale, sans pour autant recourir à une langue médiévale ». Très lacunaire, elle couvre le premier livre, où est racontée la tempête qui conduit à la rencontre d’Énée et Didon, une bonne partie du livre II, récit tragique de la chute de Troie, et le livre VI, où Énée descend aux Enfers. Autant dire, avec Schloemann, « uniquement les passages les plus marquants de l’œuvre ».

Avons-nous déshumanisé la filiation ?

À propos d’un homme politique, nous apprenons qu’il est un enfant adopté. Ce genre de considération devrait-il apparaître dans une société d’hommes civilisés ? Oui, Jean-Vincent Placé est français, et plus encore, il est le vrai fils de ses parents, et il a raison de le revendiquer. L’originalité de l’homme est son aptitude au langage et à la création de cultures associées, même s’il existe quelque discussion à ce sujet. Cette humanité se marque en particulier dans la définition de la filiation, presque partout. Et la filiation n’est pas biologique, mais définie par la structure de la société. Curieusement l’avènement de techniques permettant de créer ou de définir une filiation biologique a gravement gauchi ce progrès qui marque l’humanité de l’homme, qui définit la filiation par le choix d’une structure sociale particulière, la famille. On l’oublie souvent, en Occident, mais le fait est si banal en Extrême-Orient qu’il ne semble pas même nécessaire de le rappeler, l’adoption est un choix extrêmement fréquent dans les cultures confucéennes. La raison en est simple. Dans un monde ou le concept de Dieu n’existe pas, ce qui fait l’humanité de l’homme est le lignage de la famille. Et l’objet central de la morale est de rendre pérenne ce lignage, seule façon d’assurer une immortalité qui n’existe dans aucun autre monde futur. Chez Confucius l’inceste est d’ailleurs défini par le mariage entre personnes portant le même nom de famille. Or les contraintes de la biologie et des probabilités font que le lignage tend toujours à s’interrompre, faute de descendants issus de la nature.

Retour du biologique

Au-delà du recours à la promotion d’une concubine à la situation d’épouse, la solution, culturelle et qui est l’une des marques de ces grandes et anciennes civilisations, est le recours systématique à l’adoption. Si, en effet, de nombreuses familles ne peuvent avoir de descendants (mâles en l’occurrence, en raison d’une discrimination, elle aussi culturelle, et qui a ici des conséquences négatives importantes), elles peuvent en trouver d’autres avec les enfants abandonnés, les orphelins, et, souvent, les familles trop nombreuses. La pratique de l’adoption est ainsi très banale en Chine. Et si quelqu’un aujourd’hui revendique le nom de Kong (ou Kung), avec les prénoms régulièrement choisis pour marquer la séquence des générations depuis Kong Fu Zi, personne ne le mettra en doute, et personne ne fera une analyse d’ADN pour valider cette filiation, si le prétendant à cette ascendance peut montrer les tablettes de ses ancêtres. Voilà donc un comportement qui rend à l’homme toute son originalité et sa valeur morale. Hélas depuis longtemps, mais particulièrement récemment en raison des techniques de « procréation assistée » le retour du biologique se fait insistant en Occident. On l’a connu naguère de façon extrême avec les harems nazis et on le revoit aujourd’hui dans l’usage systématique (vendu sur la Toile) de la réaction de polymérisation en chaîne qui permet d’interroger sa propre origine. On le sait pourtant depuis longtemps, la nature biologique du premier et du dernier né de bien des familles est différente de celle que donne l’État Civil. Cela ne devrait avoir aucune importance, et rester dans le secret de la difficile richesse des relations humaines. Il faut honorer ses parents, nous n’avons pas à retourner au stade animal, ni à honorer ses géniteurs.

Books pillé !

La mode du plagiat n’épargne personne, dirait-on. Alertés par un de nos lecteurs, nous avons découvert qu’un des articles de notre numéro de septembre, traduit de la London Review of Books, était intégralement reproduit sur un site, sans autorisation et sans même que Books soit mentionné. Intitulé "Revue de presse théologique" (!), ce blog est – surprise – une émanation de la "revue de réflexion théologique" Hokhma, installée à Agen. Il est pourtant écrit : "Tu ne voleras pas." (Exode, 20, 15)… Les intentions du Seigneur sont, il est vrai, impénétrables.

Le cerveau, cet égoïste

Vous avez pris du poids ? Vous n’arrivez pas à suivre un régime ? Inutile de déplorer votre manque de volonté : le vrai responsable, c’est votre cerveau. Tel est du moins le point de vue du chercheur allemand Achim Peters, père de la théorie dite du « cerveau égoïste » (allusion au célèbre ouvrage de Richard Dawkins, Le Gène égoïste). À ses yeux, notre matière grise se comporte en despote à l’égard du reste de notre corps. Ses besoins sont satisfaits en priorité et, parfois, au détriment des autres organes. Dans des conditions extrêmes, ces derniers peuvent s’atrophier jusqu’à 40 % ; le cerveau ne perd, lui, jamais plus de 2 % de sa masse. En période d’abondance, il s’avère tout aussi tyrannique : ses exigences en sucre – sa principale source d’énergie – ne tiennent pas compte de la prise de poids, voire de l’obésité qu’elles peuvent engendrer. La cause d’un tel fonctionnement tient au passé de notre espèce : le cerveau aurait pris de mauvaises habitudes à l’époque où l’homme était un chasseur-cueilleur en danger de mort permanent. Pour prélever davantage de sucre – qui lui permet de rester en état d’alerte –, il aurait appris à bloquer la production d’insuline, empêchant les muscles de bien absorber les glucoses. Comme le note le Zeit, « ce qui assurait à l’homme des cavernes un avantage face aux périls de la savane, se révèle un gros handicap aujourd’hui ». 

Cortés contre Moctezuma

Alors que l’Amérique avait été découverte dès 1492, il fallut attendre près de trente ans pour que les Espagnols s’aventurent au-delà de l’archipel caraïbe, sur le continent proprement dit. Là, ils entrèrent pour la première fois en contact avec un empire indigène : celui des Aztèques, ou « Mexica » en langue nahuatl. Sa conquête débuta en 1519. Aujourd’hui encore, elle provoque stupeur et perplexité : comment 500 Castillans querelleurs, menés par un homme sans grande expérience militaire, sont-ils parvenus à conquérir un empire de plusieurs millions d’habitants, à prendre et détruire sa capitale, plus peuplée que n’importe quelle ville européenne de l’époque ? Dans La Conquête du Mexique, l’historien britannique Hugh Thomas offre un « récit précis et alerte de ces événements foisonnants qui ne s’étalèrent – aussi stupéfiant que cela puisse paraître – que sur trois ans », rapporte la London Review of Books. Pour Thomas, la clé de la réussite de Cortés réside autant dans ses capacités d’adaptation et d’improvisation que dans l’incapacité de ses adversaires à s’extraire de leur routine.

On rééduque bien les terroristes

Omar Kadhr avait 15 ans quand il a été capturé en Afghanistan pour avoir tué un soldat américain. C’était en 2002. Emprisonné à Guantanamo, il a plaidé coupable en 2010. Citoyen canadien, il devrait être transféré vers une prison de son pays pour terminer sa peine (encore huit ans). Selon ceux qui suivent son cas de près, il a reçu pour instruction, pour sa gouverne, de lire un bestseller de management, très en vogue aux États-Unis et dans le monde : Les 7 Habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent ou, pour une traduction plus littérale du titre américain, « Les 7 habitudes des gens les plus efficaces ». Diffusé en trente-six langues, le livre est la partie émergée d’un modeste iceberg, l’entreprise de consulting et de formation Franklin Covey, présente un peu partout dans le monde, dont l’objet est de « promouvoir l’excellence chez les individus et les organisations » (le mot américain n’est pas excellency mais greatness, qui évoque aussi l’idée d’être fort, sûr de soi, en grande forme morale). Franklin Covey a des contrats avec le département de la Défense et le ministère de l’Intérieur américains. Franklin Covey a publié en 2010 une monographie décrivant le rôle potentiel du livre Les 7 Habitudes pour rééduquer les prisonniers. Deux des histoires les plus frappantes contenues dans le manuel sont fondées sur des souvenirs de détenus. Environ la moitié des pensionnaires de Guantanamo ont lu le livre, écrit l’éditorialiste de gauche Thomas Frank dans une enquête publiée par Harper’s.

Les 7 Habitudes sont un pot-pourri de la littérature de développement personnel, écrit Frank. On y apprend les « quatre facteurs de soutien de la vie », les « quatre quadrants » de la « matrice de la gestion du temps », les cinq « ingrédients » d’une « bonne assurance de soi » et les « générations » de la gestion du temps (« la quatrième génération de gestion de soi est plus avancée que la troisième de cinq façons importantes »). Dans son introduction, Covey précise que les « solutions » qu’il propose sont « fondées sur des principes universels, intemporels, évidents, communs depuis les débuts de l’histoire à toute société durable et prospère ».

La question est de savoir l’effet qu’un tel ouvrage peut avoir sur le cerveau d’un Omar Khadr. À présent âgé de 24 ans, note Thomas Frank, il n’a guère connu, en guise de formation, que l’enseignement fondamentaliste – quand il était adolescent. Ironie de l’histoire, un fan des 7 Habitudes fut l’homme d’affaires saoudien Mohammed Jamal Khalifa, marié à une sœur d’Oussama Ben Laden, soupçonné d’avoir établi la tête de pont d’Al Qaida aux Philippines. Il fut assassiné à Madagascar­ en 2007, après avoir condamné publiquement Ben Laden. Une belle réussite.