Un legs méconnu

Auteur à succès d’un énorme bestseller sur l’année fondatrice des États-Unis, 1776, le presque octogénaire David McCullough se penche sur l’un de ses sujets de prédilection : la manière dont la France et des Français ont façonné l’histoire intellectuelle de son pays. Il présente une série de portraits d’Américains qui ont fait le voyage de Paris au XIXe siècle. Beaucoup de personnages oubliés des Français d’aujourd’hui, mais certains restés dans leur mémoire, comme Fenimore Cooper, l’auteur du Dernier des Mohicans, ou encore Samuel Morse, l’inventeur de l’alphabet qui porte son nom et du télégraphe. L’objectif de tous ces Américains (un petit millier dans les années 1830) était de « travailler dur » à s’instruire. On trouve parmi eux Elizabeth Blackwell, la première femme médecin, qui fonda un hôpital à son retour à New York. Harriet Beecher Stowe, l’auteure de La Case de l’oncle Tom, resta une heure en émoi devant Le Radeau de la Méduse : « À ses yeux, aucun tableau aussi puissant n’avait jamais été peint. C’est comme s’il avait justifié à lui seul le voyage », relève Stacy Schiff dans le New York Times.

Une place particulière est réservée au sculpteur new-yorkais Augustus Saint-Gaudens, témoin de la Commune, qui forgea en France la statue colossale en bronze de l’amiral Farragut, héros de la guerre civile américaine, et la fit transporter à New York en 1881. C’est aussi en France que Saint-Gaudens fit la statue du général Sherman, qui trône aujourd’hui à Central Park. « Venir ici a été une expérience merveilleuse, étonnante à bien des égards, l’une des surprises étant de découvrir à quel point je suis Américain », raconte Saint-Gaudens.

Pakistan – Les fashion victims de Lahore

Dans les librairies de Lahore ou Karachi, tout comme dans celles de Delhi ou Bombay, on s’arrache le dernier livre d’une célèbre journaliste pakistanaise, Moni Mohsin, qui tient dans l’hebdomadaire Friday Times une chronique où elle épingle Butterfly et ses amies, un groupe de jeunes mondaines de Lahore, à la superficialité caricaturale et universelle. Dans Tender Hooks, le personnage culte de Butterfly devient héroïne de roman – « non pas une compilation de chroniques, mais un récit complet, avec tous les personnages que nous avons pris l’habitude d’adorer et de détester à la fois », écrit Zarrar Khuro dans The Express Tribune, le quotidien anglophone de Karachi. « Toujours à la lisière du commentaire social et de la satire », Tender Hooks suit Butterfly dans ses tribulations quotidiennes, entre soucis capillaires et vestimentaires, problèmes domestiques, confrontation entre la vieille aristocratie de Lahore (« ceux qui ont toujours été là ») et les BNM (« Big New Money ») – « le tout, sur fond d’attentats suicides, de crimes divers et de corruption ». 

CONTES YOUGOSLAVES

Comme l’auteur Téa Obreht, l’héroïne de La Femme du tigre est originaire de l’ex-Yougoslavie. En mission médicale dans un village des Balkans, elle est intriguée par des gens occupés à retourner la terre pour chercher les restes d’un cousin mort pendant la guerre et jamais enterré dignement. Ils en sont persuadés : s’ils s’en chargent, la malédiction qui rend malades tous les villageois disparaîtra. « Bien sûr, elle préférerait que ces hommes superstitieux l’autorisent à examiner les patients, rapporte le Washington Post. Mais elle comprend aussi leur besoin de sanctifier les restes des défunts. » Elle-même vient d’apprendre la mort de son grand-père. Et elle se rappelle les histoires qu’il lui racontait et qu’elle peut transmettre à son tour. Comme celle du tigre échappé du zoo, qui terrorise un village entier, sauf la femme du boucher, soupçonnée d’avoir tué son mari et de l’avoir donné à manger à l’animal. « Téa Obreht offre un tableau inoubliable de la vie dans un pays des Balkans qui peine à se remettre de la guerre civile, estime le New York Times, enthousiasmé par ce premier roman. En même temps, elle explore l’essence même des légendes et le rôle qu’elles jouent dans la vie des gens. »

La mort en face

Quand sa femme est morte dans un accident de surf, l’écrivain américain Francisco Goldman, de surcroît accusé par sa belle-mère d’être responsable du drame, s’est effondré. Mais, après six mois sans dessoûler, il a pris le parti de raconter sa version des faits. « Tenter de comprendre une tragédie est, en un sens, un objectif inaccessible, explique le New York Times. Comment comprendre la mort ? Et pourtant, peuton faire autrement quand on s’y trouve confronté ? »

Dans Dire son nom, Goldman tente d’analyser la suite d’événements qui ont conduit à l’accident : sa rencontre avec la romancière Aura Estrada à la New York University (elle a 25 ans, il en a 47), leur voyage à Paris, l’enfance de la jeune femme à Mexico (qu’il a reconstituée grâce à son journal), etc. Jusqu’à la description de la scène de sa mort : « La chose la plus difficile qu’il m’ait été donné de faire dans ma vie », a-t-il précisé dans une interview à la Paris Review. « Dire son nom est une enquête, une biographie, une réflexion sur le chagrin et, pour finir, surtout une histoire d’amour », conclut le magazine.

Dire son nom, de Francisco Goldman, traduit par Guillemette de Saint-Aubain, Christian Bourgois Éditeur, 432 p., 19 €.

Le Goethe des typographes

« Je livre ici les fruits du travail et des fatigues de toutes ces années que j’ai consacrées avec plaisir et amour à un art qui représente l’accomplissement de l’invention la plus utile de l’humanité : l’écriture. » Ainsi s’exprime Giambattista Bodoni dans le prologue de son « Manuel de typographie », dont l’Allemand Taschen propose une luxueuse réédition. Qui était ce Bodoni ? « Le Goethe des typographes », à en croire Susanne Gmür du Süddeutsche Zeitung. On lui doit l’invention de plus d’une centaine de polices de caractères, dont l’une porte son nom… Né en 1740 et mort en 1813, installé à Parme, ce contemporain du Français Firmin Didot et de l’Anglais John Baskerville acquit une renommée difficilement imaginable aujourd’hui : choyé des princes, des évêques et des rois, « il se vit accorder une pension à vie par Napoléon », rapporte Gmür. Son manuel fut le premier du genre. Dans son introduction, l’universitaire Stephan Füssel estime qu’il pose « les fondements de l’art typographique », fondements « destinés à perdurer deux siècles et dont les principes essentiels restent valables à l’ère digitale ».

Autopsie d’un narco-État

La « guerre » déclarée en 2006 aux narcotrafiquants par le président mexicain Felipe Calderón a fait plus de 35 000 morts. Des morts pour rien, dénonce Anabel Hernández, au terme de plusieurs années d’enquête. Cette journaliste, l’une des plus chevronnées du pays, s’est entretenue avec des policiers, des militaires, des membres de l’administration américaine, des tueurs à gages… Elle a aussi épluché des documents déclassifiés des services secrets américains et mexicains. Sa conclusion est sans appel : « La guerre contre les narcos n’est pas vouée à l’échec – elle est fausse » ; le gouvernement donne l’impression de livrer un combat acharné contre les trafiquants, mais ne les affaiblit en rien. « Les seigneurs de la drogue n’auraient pu conserver leur pouvoir pendant des décennies s’ils ne bénéficiaient de la complicité de ces autres seigneurs que sont les entrepreneurs, les banquiers, les politiques, les policiers et les militaires », affirme Hernández à la revue Milenio. Si ces collusions ont déjà été maintes fois dénoncées au Mexique, l’ampleur de ce que révèle la journaliste dans son livre Los señores del narco est sans précédent.

Certains narcos bénéficient selon elle de protections au plus haut niveau de l’État. Elle cite le chef du puissant cartel de Sinaloa, Joaquín Guzmán Loera, dit « El Chapo » (« le petit ») – le criminel le plus recherché par Interpol depuis la mort de Ben Laden, et le soixantième homme le plus puissant du monde selon le magazine Forbes. Hernández dément la version officielle de son évasion, en 2001, d’une prison de haute sécurité : il n’en est pas sorti caché dans un chariot à linge, soutient-elle, mais déguisé en policier, avec la complicité d’agents de l’État.

« Cœur des ténèbres »

Hernández remonte bien plus loin encore pour révéler les rouages du trafic. Dans les années 1970, on ne parle pas encore de cartels. Des politiques corrompus régulent la production et le trafic de marijuana et d’héroïne, moyennant finances et le respect par les trafiquants de certaines règles à même de contenir la violence. Jusqu’à ce que les sandinistes s’emparent du pouvoir au Nicaragua voisin, en 1979. L’administration Reagan va rapidement chercher à financer en secret une contre-insurrection. La CIA se rapproche des narcotrafiquants mexicains et leur permet de faire entrer de la cocaïne colombienne aux États-Unis, via le Mexique. En échange de quoi ces derniers approvisionnent les « contras » nicaraguayens en argent et en armes. Les années 1990 verront encore s’étendre l’emprise des narcos mexicains, qui infiltrent toutes les sphères politiques et économiques du pays.

Comment en venir à bout ? Pour Hernández, les démonstrations de force sont vaines. Il faut en priorité s’attaquer au financement des réseaux, à leurs filières de blanchiment. Pour Fernando García Ramirez, de la revue Letras Libres, cela nécessite avant tout de « comprendre, réunir des informations, désirer voir ». Et Los señores del narco est « un livre extraordinaire pour commencer ce nécessaire voyage vers la connaissance de notre cœur des ténèbres ».

Bismarck et l’argent

En ces temps difficiles, où la politique se retrouve à la botte de la finance et des marchés, il est rafraîchissant de se tourner vers une époque où la situation était résolument inverse. Cela permet aussi de revisiter la question toujours fascinante de la relation des hommes – politiques ou non – à l’argent.

Ainsi Bismarck. Le terrifiant chancelier, à la brutalité proverbiale et à la sexualité insatiable, était en matière de finances craintif et prudent comme un hérisson. Du moins en ce qui concerne la préservation de sa fortune, car pour la constitution de celle-ci, il a fait preuve d’une remarquable largeur d’esprit. À l’époque, la notion de « délit d’initié » n’existait pas, et Otto von Bismarck et son conseiller financier, Gerson von Bleichröder, profitaient allègrement de toutes les opportunités suscitées par la politique du chancelier. Par exemple, ils remplirent à ras bords leurs portefeuilles de titres de chemin de fer russe au moment où Berlin envisageait d’entamer une politique de rapprochement avec la Russie ! Mieux encore : la nation reconnaissante organisa une souscription pour offrir à Bismarck, pour son soixante-dix-septième anniversaire, de quoi réaliser un « projet national ». En fait, celui-ci utilisa les fonds récoltés pour acheter des terres autour de son château.

Décadence

Dans de telles conditions, pas surprenant que le chancelier ait pu amasser de son vivant une fortune tout à fait rondelette. Mais cette fortune, acquise si aventureusement, était investie de façon tout à fait popote : pas question qu’elle ne rapporte plus de 4 % par an au-dessus de l’inflation (1 % à l’époque) ! Plus, cela aurait été de la spéculation ! Bismarck avait par ailleurs une grande tendresse pour le plus conservateur de tous les investissements : la forêt. Il ne jurait que par le bois allemand, qui, pensait-il, devait rapporter sur le long terme 4,75 % par an ; et en cas d’inflation ou de crise, on pouvait toujours couper un peu plus de bûches. Sur ces bases-là, on a calculé que la fortune du chancelier doublait tous les 17 ans. De quoi garantir à ses héritiers une absolue tranquillité financière transgénérationnelle. En réalité, comme c’est souvent le cas, cette fortune s’est retournée contre ses détenteurs, et l’histoire récente de la famille Bismarck semble celle d’une implacable décadence – overdoses diverse, morts violentes, blanchiment d’argent, et même un fils poursuivant sa mère avec un fusil dans les couloirs du château familial !

L’Amérique en désarroi

« Great American Novelist », « Grand romancier américain », lisait-on à l’été 2010 en couverture de Time Magazine, qui saluait ainsi la parution de Freedom, le dernier livre, très attendu, de Jonathan Franzen. Un roman-fleuve de 720 pages qui, à l’instar des Corrections (traduit aux Éditions de l’Olivier en 2002), sonde l’âme de la classe moyenne américaine. Et bien davantage. Car ce récit épique de « la désintégration d’une famille offre aussi un portrait au grand-angle du pays », résume Michiko Kakutani dans le New York Times.
Les Berglund vivent à Saint Paul, Minnesota. Il y a Walter, incarnation du chic type politiquement correct, son épouse Patty, emblème de la « desperate housewife » des banlieues résidentielles, leur arriviste de fils, et leurs ignobles voisins, vulgaires et républicains. Patty, qui avait renoncé à son amour de jeunesse pour une vie bien rangée aux côtés de Walter, sombre peu à peu dans la dépression, l’alcoolisme et l’adultère. Walter, lui, se prend de passion pour son assistante et pour un oiseau migrateur menacé d’extinction.

Un Tolstoï des temps modernes

Franzen est « un écrivain du XIXe plus encore que du XXIe siècle, analysait Lev Grossmann dans Time Magazine. Alors que la mode est au gros plan, au miniaturisme, à l’exploration d’un microcosme, il préfère le plan large qui embrasse tout pour écrire le grand livre de notre manière de vivre ». Et pour Charles Baxter, dans la New York Review of Books, ce « brillant hybride de Jane Austen et de D.H. Lawrence », qui croit encore au roman d’amour, se voit bien plutôt en Tolstoï des temps modernes : « L’ambition de Freedom est d’être l’un de ces romans qui résument une époque et en reflètent tous les aspects », notamment sociaux et politiques : « La colère des ultraconservateurs, les dysfonctionnements de l’administration, les mensonges publics »… La vision que donne Franzen de la sphère publique américaine est très négative et pessimiste. Il semble n’y avoir aucune solution aux problèmes du monde : « L’indignation grandit à mesure que se déroule le roman et que les personnages contemplent un fléau après l’autre. » Le résultat est « une forme particulière de désespoir, une espèce de rage sans exutoire – celle-là même que ressentait la majorité des gens cultivés sous l’administration Bush », explique encore Baxter.

Mais Franzen n’est pas seulement un écrivain ambitieux, il est aussi très scrupuleux. Ce « merveilleux styliste, qui a complètement chambardé la littérature américaine », a consacré neuf ans à l’écriture de cet ouvrage, peaufinant inlassablement ses « phrases exquises » et répétant, comme Flaubert, tous ses dialogues à haute voix, rapporte Ron Charles dans le Washington Post. L’écrivain a même songé à adopter des enfants pour mieux comprendre la vie de famille !

Une rigueur et une exigence qui sont sans doute, pour Lev Grossmann, les clés de son succès : « Bien conscient que les gens sont plus libres que jamais de se divertir autrement qu’en lisant, Franzen veut écrire des livres passionnants. » C’est le cas de celui-ci.

Les petites mains d’El Bulli

Le restaurant El Bulli a définitivement fermé ses portes le 30 juillet. Ce temple de la cuisine avant-gardiste, situé sur la Costa Brava, recevait chaque année deux millions de demandes de réservation et des milliers de candidatures d’apprentis cuisiniers rêvant de partager les fourneaux du chef Ferran Adrià – ce « sorcier » qui donne son titre au livre de Lisa Abend. La correspondante de Time a pu suivre la promotion 2009 d’El Bulli : une trentaine de jeunes gens de toutes nationalités, triés sur le volet, que leur stage de six mois allait mettre à rude épreuve. « Car El Bulli tient plus de la chaîne d’usine que de l’antre du sorcier, note le Daily Mail. Là, le rôle d’un jeune cuisinier consiste à répéter des heures durant la même tâche assommante. » Par exemple, prélever des dizaines et des dizaines de cervelets de lapin à même le crâne des bêtes. Les stagiaires travaillent quatorze heures par jour, non rémunérées. Le gîte est offert, ainsi qu’un repas avant le service, mais ils ne goûteront pas une seule des savantes préparations d’Adrià – cela coûterait trop cher. Ils sont conviés à la fête de fin de saison… moyennant une participation de 27 euros. Un stage chez El Bulli « garantit presque automatiquement la réussite professionnelle future », précise The Observer, même si « beaucoup en repartent sans avoir appris à cuisiner quoi que ce soit de nouveau ». 

Corée du Sud – L’étrange réveil de Monsieur K

Publié en mai dernier à Séoul, le dernier roman de Ch’oe Inho, écrivain prolifique et populaire de 66 ans, « Une ville étrangère que je connais », caracole en tête des ventes de la librairie Kyobo. L’auteur y narre l’histoire de M. K, salarié ordinaire, chef de famille sans histoire, qui se réveille un matin avec une impression tenace de dépaysement. Croyant d’abord être en plein cauchemar, M. K voit peu à peu ce désagréable sentiment d’être étranger à soi-même prendre corps, jusqu’à devenir la réalité même. « Une ville étrangère que je connais » décrit par le menu « trois jours de désespoir et de rage, de crainte et de doutes », et « met en roman les sentiments d’incertitude et d’isolement générés par la chosification croissante de la condition humaine », écrit l’écrivain Chông-hûi Oh dans le quotidien Chosun Ilbo.