Pourquoi n’existe-t-il aucune Anthologie de la paperasserie ? Si le trésor des manuscrits de Franz Kafka, longtemps cachés dans des coffres-forts, a attiré l’attention des grands médias, la véritable perle est ailleurs, dans le recueil des notes de service que l’auteur a rédigées lorsqu’il était juriste pour l’Institut d’assurances contre les accidents du travail (1). Kafka : « L’Institut est convaincu que, si la catégorie de risque pour les filatures de laine de mouton était plus élevée que celle des filatures de coton, il y aurait eu des pressions pour que les ateliers mixtes soient classés comme filatures de coton, un changement qui se serait accordé, fût-ce par hasard, à la situation existante. »
Pas mal. Mais Kafka n’est pas le seul auteur moderne d’importance à avoir consacré une grande partie de son temps et de son énergie à la rédaction de phrases pareilles. Par exemple, qui a écrit : « Je me suis rendu au ministère de l’Instruction publique. J’y ai vérifié que vous n’avez qu’un seul justificatif à fournir. […] Je suis persuadé que le ministre, dans sa lettre au préfet de la Manche, ne demandera rien de plus. Je pense par conséquent que si vous écrivez cette lettre de justification et la transmettez à monsieur le préfet en lui expliquant la situation particulière dans laquelle vous vous trouvez, cela devrait suffire pour qu’il reconnaisse son erreur » ?
Ou ceci : « Il est rappelé aux professeurs en période probatoire que le nombre de leurs étudiants, les besoins du département, l’excellence de l’enseignement, les services rendus et la productivité académique sont des éléments essentiels des rapports annuels de prétitularisation, des rapports de troisième année et des recommandations en faveur de la titularisation » ?
La promesse perculatoire de la note administrative
Si vous avez deviné qu’il s’agissait d’Alexis de Tocqueville et de la doyenne de mon université, félicitations ! Comme Kafka, ils sont passés maîtres dans cet art. Les phrases de Tocqueville sont assurées, intelligentes, rassurantes. Il était alors conseiller général de la Manche ; le maire de Saint-Sauveur-le-Vicomte, à qui s’adressait cette note de service, en a sûrement compris le sens et l’importance à la première lecture, ce qui est le mieux que l’on puisse demander en ces circonstances.
Bien qu’elle nécessite plus d’une lecture, la note de service de la doyenne est elle aussi habile, à sa manière. Elle accomplit une prouesse perlocutoire, en emplissant le professeur en attente de titularisation à la fois de terreur existentielle (« période probatoire ») et de suffisance intellectuelle. Pourquoi l’objectif est-il l’« excellence » dans l’enseignement mais seulement la « productivité » dans la recherche ? Cela signifie-t-il que je peux me permettre de produire de la merde, du moment que j’en produis en quantité suffisante ? Que je continue de féconder le champ de la connaissance ?
À vrai dire, nous ne devrions pas nous montrer trop sévères envers la doyenne, qui est une bonne administratrice et une universitaire talentueuse. Il y a peu de chance qu’elle ait écrit cette phrase elle-même, ni même qu’elle l’ait lue. Il est beaucoup plus probable que l’une de ses assistantes l’ait copiée-collée à partir d’une autre lettre, qui l’avait elle-même été, et ainsi de suite, jusqu’au déjeuner de travail initial, au cours duquel le modèle fut rédigé par un comité ad hoc d’éminents professeurs qui ont, comme vous et moi, des enfants, des factures impayées, de vieilles tantes à l’hôpital et des copies à corriger. C’est un texte standard, un moule industriel qui s’adapte facilement à tous les usages.
Mon Anthologie de la paperasserie réunirait certains des plus beaux exemples historiques de textes de ce genre, ainsi qu’une sélection d’en-têtes, de formulaires à remplir, et de clauses en petits caractères. Bien entendu, la métaphore du moule industriel pourrait bien être la métaphore d’une vaste transformation, en cours depuis deux siècles, qui a éloigné nombre d’entre nous de l’industrie pour nous faire pénétrer dans un monde où il s’agit d’attendre qu’un contrôleur appose sa signature sur tel ou tel certificat à archiver à la direction locale de l’urbanisme. La paperasserie nous occupe et nous préoccupe, que nous soyons spécialistes du droit maritime, propriétaires d’instituts de beauté, assistants parlementaires, directeurs des ressources humaines, professeurs d’université ou concepteurs de sites Internet.
Voilà qui m’amène à m’interroger : pourquoi existe-t-il entre nous, les gratte-papier, si peu de solidarité ? Pourquoi nous plaignons-nous si souvent d’être surchargés de formalités diverses, tout en faisant preuve de si peu de compassion pour les autres : la doyenne qui conclut par une phrase maladroite, la secrétaire qui se trompe d’adresse, l’assistant juridique qui ne tient pas un délai, l’assureur qui classe une déclaration de sinistre dans le mauvais dossier ?
Peu de gratte-papier parmi nos héros
La raison, je crois, en est que la paperasserie n’a jamais bien cadré avec l’idée que nous nous faisons du travail, ou du sens du travail. Cela pourrait, par exemple, expliquer pourquoi l’on trouve si peu de gratte-papier parmi les héros de la mythologie, de la littérature, du cinéma ou de la vraie vie. Il n’y a pas de John Henry, de Casey Jones ni de Rosie la riveteuse (2) pour inciter les gens comme nous à travailler mieux ou plus dur. Le métallurgiste en sueur est une icône érotique ; l’agent d’assurances en sueur, un objet de dérision. Même si la paperasserie constitue l’essentiel de notre activité, ce n’est pas ainsi que nous pensons notre métier. « Je suis un professeur qui écrit par ailleurs des notes de service, des demandes de remboursement, des autoévaluations, des lettres de recommandation, des demandes de bourse, des budgets de conférence, des projets de révision de procédures. » Et non : « Je rédige des notes de service, des demandes de remboursement, des autoévaluations, des lettres de recommandation, des demandes de bourse, des budgets de conférence, des projets de révision de procédures, et je suis par ailleurs professeur. »
Dans un article très remarqué paru en 1977, Barbara et John Ehrenreich ont tenté de nommer la catégorie d’individus qui passe ainsi le plus clair de son temps (3). Ils l’ont appelée la « classe professionnelle-managériale » et dotée d’une abréviation commode. La CPM n’était ni le prolétariat, ni la petite bourgeoisie, ni la bourgeoisie proprement dite. La « classe moyenne » ne convenait pas non plus, puisqu’il s’agissait manifestement d’un stratagème idéologique destiné à masquer les antagonismes objectifs au sein et entre les classes. « Nous définissons la classe professionnelle-managériale comme celle qui regroupe les travailleurs intellectuels salariés non propriétaires des moyens de production et dont la principale fonction dans la division sociale du travail est la reproduction de la culture capitaliste et des rapports de classe capitalistes. » Ce jargon des années 1970 désigne une catégorie d’individus qui reproduit plutôt qu’elle ne produit, perpétue la situation, l’entretient, la rend intéressante, tout en empêchant généralement qu’elle ne dégénère.
Passionnant, non ? Hélas ! toutes ces tâches administratives sont en réalité passablement ennuyeuses. Même quand les choses tournent mal, elles tournent mal de manière assommante. Il y a relativement peu d’urgences dans le travail administratif : on peut avoir besoin d’appeler le médecin, mais jamais le Samu. Le souffle court est plus sûrement provoqué par une maladie de cœur que par un accès d’euphorie. En conséquence de quoi nous finissons souvent par nous ennuyer, être distraits et aliénés au travail. Notre esprit vagabonde du côté du sexe ou des factures impayées. Nous passons des heures à surfer sur Internet, activité beaucoup moins stimulante et agréable que ne le suggère le verbe qui la désigne. Nous avons mal au dos, nos canaux carpiens nous élancent, notre vision se trouble. Nous commençons à souffrir d’autres maux plus diffus. Et même après une longue et fastidieuse journée, nous peinons à nous endormir, à rester en place. Nous allons au club de gym, ce qui aide un peu, mais il est difficile d’échapper à l’idée que nos esprits, comme nos jambes, ne vont que courir sur un tapis roulant, pour aller nulle part à vive allure. C’est comme cette scène des Temps modernes où Charlie Chaplin continue de s’agiter et de visser des boulons après que la chaîne s’est arrêtée. À cette différence près : dans notre cas, la mémoire musculaire est dans le cerveau.
Et comme sur un tapis roulant, rester en place exige beaucoup d’effort, voire de dextérité. Rien d’étonnant à ce que cette nouvelle classe soit si angoissée. « Le fils du président du conseil d’administration peut espérer devenir un homme d’affaires couronné de succès (en tout cas riche), en se contentant peu ou prou de grandir », observaient Barbara et John Ehrenreich. « Le fils d’un chercheur ne peut espérer décrocher un poste analogue qu’en fournissant un effort constant. » L’essentiel étant d’acquérir cette aisance dans le maniement des mots et des chiffres qui fait le bon bureaucrate. L’hygiène dentaire et les compétences informatiques comptent aussi beaucoup. Mais le plus important, c’est l’équilibre psychologique, que cela signifie « saine estime de soi », « joue bien avec les autres » ou « se confie volontiers » (à ne pas confondre avec « indiscret »). Deux des meilleures incursions dans la psychopathologie du travail administratif ont été publiées au XIXe siècle : Bartleby le scribe (1853), d’Herman Melville, et Bouvard et Pécuchet (1881), de Gustave Flaubert. Les critiques ont le plus souvent interprété ces textes comme des allégories du processus de création, du capitalisme ou de quelque autre sujet plus noble. Et ils pourraient avoir raison. Mais, s’ils étaient allégoriques, ces récits étaient aussi réalistes. Melville et Flaubert s’intéressaient tous deux aux conséquences physiques et psychiques tangibles du travail de bureau.
Le critique et biographe Andrew Delbanco a indiqué plusieurs des sources d’inspiration possibles de la nouvelle de Melville : le personnage de Nemo dans Bleak House, ouvrage de Charles Dickens paru en feuilleton dans Harper’s peu avant que Melville ne s’attelle à Bartleby ; un article paru dans l’Albany Register en 1852, portant sur le service des Lettres au rebut où s’accumulent les missives « contenant des mots d’amour, des mèches de cheveux non distribués » ; le premier chapitre d’un roman publié sous forme de publicité dans le New York Times à partir de 1853 à propos d’un clerc du nom d’Adolphus Fitzherbert, dont « la mine était assombrie par une mélancolie innée ou habituelle » ; ou encore les visites que l’écrivain rendait à son oncle, Peter Gansevoort, dans son cabinet d’avocat.
Le narrateur de Bartleby est un homme de loi que ses trente ans d’expérience ont mis « particulièrement en contact avec une catégorie d’hommes intéressants et quelque peu singuliers, semble-t-il, au sujet desquels on n’a encore, à ma connaissance, rien écrit : j’entends les copistes de pièces juridiques ou scribes ». Quatre siècles d’imprimerie n’avaient guère allégé leur besogne ; même en cette époque de reproduction mécanique, il n’existait aucun moyen rapide et peu coûteux de réaliser une réplique exacte d’un document. Il est vrai que, dans les années 1850, la panoplie du copiste ressemblait encore, à bien des égards, à celle des moines du Moyen Âge, à commencer par la plume d’oie – la plume d’acier étant encore relativement récente. Comme leurs prédécesseurs médiévaux, les scribes avaient des pupitres inclinés ; comme eux, ils travaillaient soit à la lumière naturelle soit à la lueur de la bougie. Le papier en pulpe de bois, produit industriellement, était meilleur marché et moins rare que le parchemin : il revenait donc moins cher de tout recommencer, mais l’aspect laborieux de la chose rendait les fautes inévitables.
Melville prêtait une grande attention à ces détails. L’un de ses copistes se débat avec son matériel d’écriture, casse constamment ses plumes avant de les réparer et fait des taches d’encre sur les documents. Un autre ajuste sans cesse la hauteur de sa table : « Il plaçait au-dessous des copeaux, des cales de natures diverses, des bouts de carton, allant même jusqu’à tenter de parfaire de manière exquise son ajustement à l’aide de morceaux de buvard pliés. » La lumière, dans le cabinet d’avocat de Wall Street, est perpétuellement faible, les fenêtres donnant sur un mur de brique. Comme le note l’homme de loi : « On pouvait considérer cette vue comme assez anodine et manquant de ce que les paysagistes appellent “de la vie”. »
Bartleby rejoint l’étude. Le narrateur l’installe dans un coin de son bureau, derrière un haut paravent vert, hors de vue mais à portée de voix. Au début, tout se passe plutôt bien ; le copiste fait son travail, et le fait scrupuleusement. Or, comme le narrateur en convient lui-même, ce n’est pas une tâche facile. Pour vérifier l’exactitude d’une copie, un scribe la lit à haute voix pendant qu’un autre la compare à l’original. « C’est une besogne ennuyeuse, monotone et soporifique. J’imagine aisément qu’elle puisse être absolument intolérable à certains tempéraments sanguins. Je ne saurais affirmer, par exemple, que le fougueux poète Byron se fût assis d’un cœur content aux côtés de Bartleby pour collationner un document de, disons, cinq cents pages d’une écriture serrée et chafouine. »
« Je préférerais ne pas »
Le problème, bien entendu, est que Bartleby s’avère n’être pas plus disposé à travailler que le fougueux poète. Il est là depuis trois jours quand l’homme de loi lui demande de l’aider à vérifier la copie d’un document quelconque :
« Imaginez ma surprise, non, ma consternation, lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondit d’une voix singulièrement douce et ferme : “Je préférerais ne pas.”
Je gardais pendant quelques instants un silence parfait afin de rassembler mes esprits en déroute. L’idée me vint aussitôt que mes oreilles m’avaient abusé ou que Bartleby s’était entièrement mépris sur le sens de mes paroles. Je répétai ma requête de la voix la plus claire que je pusse prendre. Mais tout aussi clairement retentit la même réponse que devant : “Je préférerais ne pas.”
– “Vous préféreriez ne pas”, fis-je en écho, me levant avec beaucoup d’excitation et traversant la pièce à grandes enjambées. Que voulez-vous dire ? Avez-vous la berlue ? Je veux que vous m’aidiez à collationner ce feuillet-ci… Tenez.
Et je le lui tendis.
– “Je préférerais ne pas”, dit-il. »
L’histoire suit les conséquences du refus de Bartleby non seulement de copier mais aussi d’obéir à tout ordre, quel qu’il soit. Le scribe reste où il est, derrière son paravent, jour et nuit, indifférent aux demandes, aux prières, aux flatteries. Les autres copistes commencent à s’irriter, les clients posent des questions, les collègues jasent. La formule « Je préférerais ne pas » s’insinue dans la conversation de tous les employés du cabinet. Un jour, l’homme de loi décide de déménager l’étude ; Bartleby reste dans l’immeuble. Le propriétaire, trouvant cela néfaste pour la valeur de son bien, fait expédier le copiste en prison, où celui-ci maigrit à vue d’œil, préférant ne pas manger, ni boire, ni faire de l’exercice. La nouvelle s’achève sur une rumeur que le narrateur a entendue dans les mois qui ont suivi la mort de Bartleby. Avant de rejoindre l’étude, notre homme aurait travaillé au service des Lettres au rebut, remettant à l’incinérateur le courrier que l’on ne pouvait remettre au destinataire. « Parfois, des feuillets pliés, le pâle employé tire un anneau : le doigt auquel il fut destiné s’effrite peut-être dans la tombe ; un billet de banque que la charité envoya en toute hâte : celui qu’il eût secouru ne mange plus, ne connaît plus la faim ; un pardon pour des êtes qui moururent bourrelés de remords ; un espoir pour des êtres qui moururent désespérés ; de bonnes nouvelles pour des êtres qui moururent accablés par le malheur. Messages de vie, ces lettres coururent vers la mort. »
Certains des plus grands noms de la critique et de la philosophie modernes se sont demandé ce que signifiait le refus de travailler de Bartleby. Leurs interprétations vont du génial au stupide en passant par l’intelligent. J’ajouterais seulement que le débrayage en solitaire du scribe n’a rien de particulièrement étonnant. Je n’aimerais pas non plus copier un document juridique de cinq cents pages « d’une écriture serrée et chafouine ». Et, une fois que j’aurais compris que je pouvais m’en tirer ainsi, sans rien faire, pourquoi m’arrêter ? En n’accomplissant pas sa besogne, Bartleby nous oblige à reconnaître que ce qu’il fait est une besogne. À reconnaître que la paperasserie, c’est aussi du travail.
Non, il n’y a rien de bien mystérieux dans les motivations de Bartleby. C’est la tolérance du narrateur vis-à-vis de cet arrêt de travail qui nécessite explication. Au lieu de le tabasser, de l’enfermer ou de le faire arrêter – traitement traditionnel des ouvriers en grève dans l’Amérique industrielle –, l’homme de loi garde le scribe. Nous devons l’un des meilleurs essais sur le sujet au psychanalyste Christopher Bollas, pour qui ce récit concerne davantage le narrateur que le narré. À mesure que l’histoire progresse, il devient de plus en plus clair que l’homme de loi s’identifie à son clerc. Il s’agit assurément d’une identification ambivalente, mais elle n’en est que plus forte. « Tout ce qui reste au narrateur affligé est la conscience et le sentiment profonds que quelque chose de terriblement nécessiteux, d’horriblement isolé, d’“incurablement abandonné”, est perdu à jamais. »
Cette tristesse est autant politique qu’existentielle. Le narrateur exprime son identification avec Bartleby dans le vocabulaire du socialisme chrétien en vigueur au milieu du XIXe siècle : « Pour la première fois de ma vie, une insurmontable et lancinante mélancolie s’empara de moi. Je n’avais connu jusqu’alors qu’une tristesse non dépourvue de charme. Mais le lien d’une humanité commune m’entraîna alors de manière irrésistible dans le spleen. Mélancolie fraternelle ! Car Bartleby et moi étions tous deux fils d’Adam. » Il ne parvient pourtant pas à transformer cette projection en un véritable sentiment de solidarité. La paperasserie, cette chose que lui et son copiste ont profondément en commun, est aussi ce qui les éloigne l’un de l’autre. Le travail de copie doit être accompli, que Bartleby le préfère ou non. La dernière phrase du récit, passée à la postérité, « Ah ! Bartleby ! Ah ! humanité ! » traduit la mauvaise conscience du narrateur, qui devrait aussi être la nôtre. Nos collègues gratte-papier n’ont pas besoin de pitié, mais de patience.
« Pas de réflexion ! Copions ! Il faut que la page s’emplisse, que “le monument” se complète. – Égalité de tout, du bien et du mal, du Beau et du laid, de l’insignifiant et du caractéristique. Il n’y a de vrai que les phénomènes. – Finir sur la vue des deux bonshommes penchés sur leur pupitre, et copiant. »
Telle devait être la conclusion du roman inachevé de Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. Enid Starkie, grande spécialiste de Flaubert, relève que l’auteur a essayé au moins deux autres titres avant de s’arrêter sur celui-ci : « Les deux copistes » et « Les deux cloportes ». Comme Melville, Flaubert a tiré son inspiration d’un certain nombre de récits plus ou moins connus sur la vie des cols blancs. Parmi ces sources figurait l’un de ses propres écrits, qu’il publia à l’âge de 15 ans, Une leçon d’histoire naturelle. Genre Commis :
« Il faut voir cet intéressant bipède au bureau, copiant des contrôles ! Il a ôté sa redingote et son col, et travaille en chemise, c’est-à-dire en gilet de laine.
Il est perché sur son pupitre, la plume sur l’oreille gauche ; il écrit lentement en savourant l’odeur de l’encre qu’il voit avec plaisir s’étendre sur un immense papier ; il chante entre ses dents ce qu’il écrit et fait une musique perpétuelle avec son nez ; mais, lorsqu’il est pressé, il jette avec ardeur les points, les virgules, les barres, les fions et les paraphes. Ceci est le comble du talent. »
Le coup de foudre de Bouvard et Pécuchet
Les personnages de Bouvard et Pécuchet se rencontrent par un chaud dimanche d’été, à Paris. Bouvard est copiste dans une société faisant le commerce de textile alsacien ; son compagnon est copiste au ministère de la Marine. Ils engagent la conversation, font une promenade, dînent ensemble et se lient rapidement d’amitié. « Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai de toutes les passions », écrit Flaubert. Quand Bouvard touche un héritage imprévu, il propose à Pécuchet de prendre une retraite anticipée avec lui. Ils s’installeront à la campagne et consacreront le restant de leurs jours à autre chose, n’importe quoi pourvu que ce ne soit pas de la copie.
Et les voilà partis, comme tant de banquiers d’affaires reconvertis en fabricants de fromage ou en récoltants de sirop d’érable. Une partie de l’héritage sert à acheter une ferme de trente-huit hectares dans le Calvados, où ils s’installent pour une certaine durée. La durée de quoi ? Ils ne le savent pas exactement. Ils se mettent à faire de petites cultures, sans résultat ; à élever de la volaille et des bestiaux, qui meurent ; à faire des conserves, qui se gâtent ; à brasser des bières spéciales, qui les rendent malades. Ils s’intéressent tour à tour à la chimie, la médecine, la géologie, l’histoire locale, la fiction historique… Quand la révolution de 1848 éclate, ils se lancent dans la politique locale avec un enthousiasme qui n’a d’égal que leur ignorance. Ayant échoué en politique, ils essaient l’amour ; ayant échoué en amour, ils tentent d’améliorer leur condition physique par la gymnastique ; ayant échoué en gymnastique, ils se tournent vers le spiritisme. Et ainsi de suite.
Le ressort du roman, inlassablement répété, est qu’après chaque échec les employés commandent de nouveaux livres et guides pour apprendre comment planter, brasser ou faire du sport. Les copistes peuvent échapper au bureau, mais pas à leur nature. Même libres de parcourir la campagne, ils continuent de copier, copier, copier. Dans une lettre à Edma Roger des Genettes, sa correspondante préférée, Flaubert s’est targué d’avoir consulté 1 500 ouvrages pour rendre l’ignorance de ses personnages plus réaliste. Il lui a fallu six ans pour rédiger le premier volume. Le second, inachevé, devait être uniquement constitué des notes prises par les protagonistes au cours de leurs recherches.
« Imbéciles : tous ceux qui ne pensent pas comme vous », a écrit Flaubert dans Le Dictionnaire des idées reçues, qui a remplacé le second volume de Bouvard et Pécuchet. L’ironie, l’une des ironies en tout cas, est que les imbéciles, en l’espèce, étaient des hommes qui lui ressemblaient, puisque l’écrivain a passé ses dernières années à copier, copier, copier ces 1 500 ouvrages. Ce paradoxe n’a sans doute pas échappé à Flaubert, mais il nous a souvent échappé à nous, ses lecteurs. Si Bartleby est une réflexion sur le manque de solidarité dans le monde de la bureaucratie, Bouvard et Pécuchet illustre ce déficit. Flaubert lui-même semble rire de ses personnages. Mais il a du mal à admettre que sa propre prose puisse avoir quelque ressemblance avec la leur. Dans le roman, nous voyons l’écriture se débattre pour se sauver – ainsi que l’idée qu’elle se fait d’elle-même – de la honte des formes de prose plus pratiques, et donc plus vulgaires.
Dans un merveilleux essai publié il y a quelques années dans The Threepenny Review, la critique littéraire Rachel Cohen s’est penchée sur les carrières de deux grands poètes-employés de bureau, Fernando Pessoa et Constantin Cavafy. Ce dernier avait été pendant plus de trente ans traducteur au service de l’administration coloniale britannique à Alexandrie, au service de l’Irrigation du ministère des Travaux publics. Ibrahim el Kayar, qui avait travaillé avec lui, a raconté dans un entretien que Cavafy fermait de temps à autre la porte de son bureau : « Parfois, mon collègue et moi regardions par le trou de la serrure. Nous le voyions lever les mains comme un acteur et adopter une expression étrange, comme s’il était en extase, puis il se penchait pour écrire quelque chose. C’était le moment de l’inspiration. Naturellement, nous trouvions cela drôle et riions bêtement. Comment pouvions-nous imaginer que M. Cavafy allait devenir célèbre ? »
Comment, en effet ? Nous pensons naturellement que ces gestes spectaculaires, ces expressions extatiques représentent des moments d’inspiration poétique. La pièce fermée, le regard voyeuriste, l’étonnement de l’employé apportent de nouvelles preuves de ce que nous savons déjà, de ce que nous croyons déjà savoir : dans cette scène, le poète-employé est davantage poète qu’employé. Nous assistons à un acte de création, et non à un acte de re-création. Aucune personne saine d’esprit ne consacrerait autant d’effort à un simple travail administratif.
Sauf, bien entendu, tous ceux d’entre nous qui ne font que cela.
Cet article est paru dans le Lapham’s Quarterly, au printemps 2011. Il a été traduit par Béatrice Bocard.