Une idée pas très catholique

Voilà l’Assemblée générale des Nations unies à nouveau saisie de la proposition de créer un État palestinien. Pour quoi faire ? Comme le rappelait en juillet dernier l’intellectuel palestinien Sari Nusseibeh dans les colonnes du Monde, l’Assemblée générale a déjà voté en ce sens… en 1947. C’est du théâtre. Sur le terrain, fort de la chaleureuse approbation du Congrès américain et de la parfaite indifférence des électeurs israéliens, le gouvernement de Tel-Aviv est plus que jamais hostile à une réelle négociation. Au contraire, il ne veut plus entendre parler des frontières de 1967, qui constituaient encore récemment la base d’un accord possible. Quatre cent mille colons se sont installés en Cisjordanie depuis 1995, un mur infranchissable a été érigé et les territoires habités par les Palestiniens font de plus en plus figure de bantoustans. Du côté palestinien, l’unité retrouvée entre les fondamentalistes du Hamas et le Fatah repose sur un accord de façade, prêt à voler en éclats à la première occasion.

L’impasse semble totale et durablement installée. Peut-on encore imaginer faire bouger les esprits ? Bien sûr. Le temps et les hommes passent, le contexte évolue. Un moyen, peut-être, est la valorisation de l’action non-violente, dans le sillage de Gandhi. Certains y croient, ou du moins tiennent ce cap, dans l’espoir d’ébranler l’assise du manichéisme ambiant. C’est le cas de Sari Nusseibeh. Ce spécialiste d’Avicenne, ancien acteur de la première Intifada, ajoute une provocation de son cru. Puisque les chances de création d’un État palestinien sont à peu près nulles, explique-t-il, pourquoi ne pas envisager d’y renoncer purement et simplement ? Pourquoi ne pas proposer d’intégrer les Palestiniens à Israël ? Son idée la plus dérangeante est celle-ci : en échange du droit à une vie décente, le renoncement au droit de vote. Au point où nous en sommes…

 

 

 

L’Orient dans Madame Bovary

L’Orient ! Les tableaux de Delacroix ou d’Ingres, Les Orientales de Victor Hugo, les récits de voyage d’un Chateaubriand, d’un Nerval ou d’un Flaubert témoignent de cette fascination. On peut ajouter Salammbô du même Flaubert, qui, pour ses recherches, partit étudier le site de l’antique Carthage, non loin de Tunis.

Et Madame Bovary ? A priori, rien de plus éloigné des fastes exotiques de l’Orient que cette histoire d’adultère provincial. Dans le Neue Zürcher Zeitung, Barbara Vinken, professeur de littérature à l’université de Munich, tord le cou à ce préjugé littéraire : pour elle, aussi étonnant que cela puisse paraître, « dans la Normandie de Flaubert se reflète la lumière de l’Orient et dans l’insipide bourgade de Yonville, on est transporté dans les Mille et Une Nuits ». Vinken justifie sa thèse en rattachant la dimension sacrificielle de Madame Bovary (mise en évidence par Michel Butor) aux cultes orientaux : « Flaubert tisse un réseau extrêmement subtil de métaphores d’un bout à l’autre de son texte qui, sous l’intrigue du double adultère et de la ruine d’une famille de province donne à lire une autre histoire : celle d’un animal sacrifié qu’on a engraissé et anesthésié, assommé puis abattu. » La bête sacrificielle, c’est bien sûr Emma, l’héroïne. Et « la drogue qui a permis de la mener à l’abattoir », c’est « l’amour propagé par la littérature romantique contemporaine ».

Comme le conclut Vinken, « la fonction classique du sacrifice – la purification de la communauté par le sang versé – n’est pas remplie. La victime est corrompue et sa mise à mort ne sert qu’à faire éclater les instincts les plus bas. Rien ne peut effacer la faute de cette société ».

La démocratie selon les abeilles

En février 2009, peu après sa défaite à l’élection présidentielle américaine, le sénateur John McCain posta sur sa page Twitter une liste des « dix articles les plus superflus » du projet de budget qui était alors soumis au Congrès. En dixième position, on pouvait lire : « 1,7 million de dollars pour une usine à abeilles à Weslaco, Texas. » L’« usine à abeilles », pour reprendre l’expression, c’est en fait le Centre de recherches agricoles subtropicales Kika de la Garza. Rattaché au ministère de l’Agriculture, il abrite un programme de préservation de ces insectes. La même année, McCain a qualifié de « gaspillage gouvernemental » deux projets de recherche sur les fourmis. « J’étais loin de me douter, déclara-t-il, que les principales universités de mon État, l’Arizona, abritaient une telle expertise sur les fourmis. Je le dis avec une pointe de fierté, mais je ne suis pas certain que cela justifie de dépenser l’argent du contribuable. » S’il n’en est vraiment pas convaincu, McCain pourrait se procurer un exemplaire du dernier ouvrage de Peter Miller, Smart Swarm (1) (« L’essaim intelligent »), qui explique comment les fourmis, ainsi que d’autres insectes sociaux, se sont adaptées au cours de l’évolution pour fonctionner efficacement en groupe – un résultat que pourrait leur envier le Congrès américain.

Les fourmis rouges moissonneuses (Pogonomyrmex barbatus) forment d’importantes colonies dans les zones désertiques du sud-ouest des États-Unis (Arizona compris). Des myriades d’ouvrières y accomplissent de façon parfaitement fluide les différentes tâches nécessaires au bon fonctionnement de la colonie : certaines partent à la recherche de nourriture, d’autres empilent des graines dans des réserves souterraines, d’autres encore s’occupent de la reine ou réparent les dégâts subis par la fourmilière… Le tout sans que s’exerce la moindre forme d’autorité centrale. Chez les fourmis, nul souverain autocrate n’édicte de décrets (le rôle de la reine se réduit à sa fonction reproductive, l’essentiel de son activité consistant à pondre des œufs) ; nul contremaître ni directeur des ressources humaines ne donne d’ordres. La répartition des tâches s’effectue en fonction de rencontres individuelles à un endroit donné. Par exemple, le matin, les fourmis patrouilleuses sont les premières à émerger du tertre pour repérer des sources de nourriture. Le rythme de leur retour va déterminer celui auquel les fourragères qu’elles croisent partiront collecter les graines. Individuellement, les fourmis sont dépourvues d’intelligence (la capacité d’attention d’une fourragère est d’environ dix secondes). Pourtant, grâce à ses centaines de membres qui prennent des décisions simples en fonction de données locales, la colonie réalise collectivement des prouesses. Elle est capable de mobiliser très vite un grand nombre de fourragères si la nourriture vient à abonder.

 

Termites et veille antiterroriste

Les « essaims intelligents » dont parle Miller fonctionnent sur le principe de l’auto-organisation. Trois mécanismes sous-tendent le comportement adaptatif de nombreux organismes vivant au sein de sociétés complexes, qui sont le fruit de dizaines de millions d’années d’évolution : la décentralisation, la résolution partagée des problèmes et la multiplicité des interactions. Miller montre que les humains peuvent appliquer ces principes à la résolution de leurs propres problèmes, en réagissant de façon flexible à des circonstances imprévisibles. Prenons le cas d’American Air Liquid. L’entreprise, qui a son siège au Texas, se sert d’algorithmes de répartition des tâches inspirés du comportement des fourmis (2) pour relever quotidiennement le défi de coordonner des livraisons de gaz liquide à 15 000 clients répartis sur l’ensemble du territoire américain via 3 500 kilomètres de pipelines, 700 camions et 300 autorails – ses bénéfices dépendant de sa capacité à minimiser le coût énergétique du transport, à satisfaire une demande qui varie constamment et à s’adapter à des frais de production variables. Une équipe de spécialistes a conçu, à partir du comportement des fourmis, un modèle informatique permettant au système de s’auto-organiser. Résultat : une efficacité accrue et des coûts drastiquement réduits (environ 15 millions d’euros d’économies ont ainsi été réalisées).

Autre exemple : la manière dont les abeilles choisissent un nouveau foyer est riche d’enseignement sur les ressorts de la décision collective dans un univers de choix multiples et fortement concurrentiels. Et elle offre un mécanisme permettant de réduire le nombre d’options. Miller fait également valoir que l’on pourrait s’inspirer de la façon dont sont bâties les termitières – chaque termite collabore indirectement à l’édification de structures gigantesques et sophistiquées en réagissant à une information de son environnement immédiat – pour créer un réseau efficace de veille antiterroriste sur Internet. Dans un autre chapitre, il présente la manière dont les oiseaux volent en formations serrées et les poissons nagent en bancs sans se heurter comme autant de modèles susceptibles d’aider les concepteurs de logiciels à gérer des cohortes numériques ou à programmer des robots conçus pour travailler en équipe.

Bien qu’il ne soit pas scientifique, Miller expose de façon claire des notions complexes. Cela étant, certains passages trahissent ses lacunes en matière d’entomologie. Il cite les essaims de criquets pèlerins d’Afrique en exemple du tour pernicieux que peuvent prendre les groupes humains. Habituellement solitaires et plutôt sédentaires, ces insectes se regroupent parfois par milliards et volent en masse sur des distances énormes, avec plus ou moins de cohésion, consommant au passage des quantités stupéfiantes de végétation. Ils sont par conséquent synonymes d’épreuves et de bouleversements économiques, à la différence des essaims d’abeilles qui produisent du miel et remplissent un rôle essentiel de pollinisateur. Miller compare le passage des criquets du stade solitaire au stade grégaire à la transformation « du gentil Docteur Jekyll en méchant Mister Hyde ». Mais ces essaims n’ont rien, en réalité, d’une foule imbécile et menaçante. Les criquets se regroupent de façon rapide et plutôt synchronisée, et ils réussissent à maintenir une forme de cohésion entre des dizaines de millions d’individus – un exploit objectivement aussi admirable que celui des essaims d’abeilles. La formation d’un essaim est une réponse adaptative à la dégradation de l’environnement, et notamment à la surpopulation ; plus précisément, il s’agit d’une réponse à un contact répété sur une partie bien spécifique des pattes arrière des criquets, qui ne se produit que lorsque la densité de population atteint un niveau très élevé. Miller compare aussi les tendances cannibales qui se développent dans ces conditions chez ces insectes au comportement agressif, violent ou destructeur des foules humaines. Il ignore probablement que les abeilles, qu’il présente ailleurs comme des parangons d’efficacité et de discipline, recourent elles aussi au cannibalisme en période de disette – les ouvrières commençant par dévorer les larves les plus jeunes.

L’entomologiste Thomas D. Seeley a justement bien compris cet aspect de la vie des abeilles (et bien d’autres encore). Dans Honeybee Democracy, il se concentre sur un comportement spécifique d’une espèce particulière : l’essaimage chez l’abeille occidentale, Apis mellifera. De toutes les choses étonnantes que réalisent ces insectes en groupe, celle-ci est probablement la moins populaire. Lorsqu’un essaim devient trop nombreux pour fonctionner normalement, les deux tiers environ de ses abeilles – plus de 20 000 dans certains cas – partent avec l’ancienne reine à la recherche d’une autre ruche, laissant aux quelque 10 000 insectes qui restent le soin d’élever une nouvelle reine et de perpétuer la colonie. La plupart d’entre nous sommes habitués à voir les abeilles butiner, une activité quotidienne qui se déroule, si le temps le permet, tout au long du printemps, de l’été et de l’automne ; l’essaimage, en revanche, n’est ni régulier, ni prévisible. Et si le spectacle du butinage suscite l’admiration, celui d’un essaim sans ruche – une grappe grouillant de dizaines de milliers d’abeilles accrochée à une branche d’arbre – inspirera plus sûrement peur et dégoût qu’il ne piquera notre curiosité. Et ce malgré la remarquable complexité des comportements à l’œuvre. (Pour mémoire, cette peur est infondée : sans ruche à défendre, les abeilles sont peu enclines à piquer.) La mécanique de l’essaimage a longtemps dérouté les biologistes. Les 20 000 à 30 000 abeilles de la colonie doivent bien, d’une manière ou d’une autre, faire le point sur leur situation et décider que le temps est venu de se scinder. Très vite après qu’une nouvelle reine a achevé son développement, les insectes en instance de départ forment une grappe incluant la pondeuse plus âgée. Quelques centaines d’éléments – les éclaireuses – vont ensuite sillonner le vaste monde à la recherche d’une nouvelle implantation : une cavité suffisamment grande pour héberger environ 30 000 insectes, mais assez étroite pour conserver la chaleur pendant l’hiver, et suffisamment surélevée et étanche pour les protéger des prédateurs et des intempéries. Quand, chacune de leur côté, les éclaireuses reviennent de leur expédition, elles doivent convaincre les autres abeilles qu’elles ont choisi le meilleur site. Il faut parvenir rapidement à un consensus, car l’essaim sans ruche est extrêmement vulnérable et les individus ne peuvent survivre que quelques jours en puisant dans les réserves de miel de leurs estomacs. Sans compter que les éclaireuses devront ensuite les conduire à un endroit précis, parfois éloigné de plusieurs kilomètres, où la grande majorité des abeilles ne sont encore jamais allées.

Seeley a lui-même grandement contribué à élucider les ressorts de ces comportements. L’Allemand Martin Lindauer, l’un des premiers à s’y intéresser, avait notamment remarqué que seule une fraction de l’essaim était impliquée dans la recherche d’un nid, prospectait le marché immobilier local et communiquait ses résultats via la fameuse danse des abeilles (3). La technologie de l’époque n’avait toutefois pas permis à Lindauer de tester ses intuitions. Seeley raconte comment, au cours de trente années de recherches, il a utilisé de nouvelles techniques pour trier les hypothèses et produire de nouvelles connaissances.

 

Un intense débat

Sa stratégie la plus astucieuse a consisté à simplifier l’environnement extrêmement complexe dans lequel les abeilles se mettent en quête d’une ruche. Il a mené la plupart de ses expériences sur l’île d’Appledore, à quelques encablures du Maine. Dépourvu d’arbres et balayé par les vents, le lieu limite considérablement les options des insectes. Après avoir construit des sites d’implantation artificiels pour le nid, le chercheur a pu contrôler et manipuler le comportement des abeilles en isolant chaque variable, et surveiller leurs réactions tout en réduisant les facteurs perturbants. Seeley a testé les hypothèses de Lindauer à Appledore et ailleurs dans le Nord-Est américain. Il a montré que les abeilles appliquent une méthode démocratique, fondée sur un intense débat, pour choisir entre les différents emplacements possibles. Chaque éclaireuse danse à la surface de l’essaim pour défendre la qualité de son choix et recrute des volontaires pour aller visiter les lieux. Dans un laps de temps remarquablement court, la grande majorité des abeilles se met à danser en faveur de ce qui, à coup presque sûr, est effectivement le meilleur site. Assisté d’une armée de collaborateurs, Seeley a fait progresser les connaissances sur plusieurs autres points : comment les éclaireuses recrutent les volontaires à une expédition vers un site, comment elles font signe aux autres de s’échauffer en vue de l’envol, et comment elles les amènent à décoller ensemble vers la nouvelle ruche, en les guidant et en les gardant groupées durant le trajet.

Les détails ont beau être complexes, les explications de l’auteur demeurent limpides. Pour les lecteurs un peu moins passionnés par tous les aspects de la vie des abeilles, Seeley établit des parallèles entre la manière dont fonctionnent les essaims et celle dont le cerveau humain prend une décision, en faisant le tri entre des informations neuronales contradictoires. Il donne également quelques pistes pour transposer les règles de la démocratie chez les abeilles aux processus de décision des groupes humains (réduire au minimum la dépendance à un leader, favoriser une compétition intense entre divers points de vue et définir une méthode pour aboutir à un choix majoritaire).

Seeley souligne que les éclaireuses ne se copient jamais aveuglément. Chacune danse pour promouvoir un site qu’elle a elle-même inspecté, et uniquement dans ce but. Qui plus est, sa campagne perdra naturellement en intensité avec le temps ; elle ne plaidera en faveur d’un lieu que durant une période limitée, avant de se retirer pour prendre du repos. Deux comportements qui réduisent les risques de s’enliser dans l’erreur. Il y a quelque ironie à constater que Smart Swarm et Honeybee Democracy ont été publiés au moment même où le sénateur McCain dénonçait sur sa page Twitter un énième gaspillage d’argent public : encore une subvention dévolue aux insectes. Le tweet expliquait que la somme était cette fois allouée « à l’étude de différentes espèces de tantes [sic – « fourmi » se dit ant en anglais, confondu ici avec aunt, qui signifie « tante »] en Afrique de l’Est et dans les îles du sud-ouest de l’océan Indien ». Je doute que la coquille du sénateur (allègrement reproduite sur d’autres sites) soit le signe de sa reconnaissance inconsciente d’une quelconque valeur pour les sociétés humaines de l’étude des insectes sociaux. Néanmoins, je recommande la lecture de ces deux ouvrages à tous les élus américains qui ont grandement besoin d’aide pour former des consensus rapides, mais aussi au grand public du monde entier.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 28 janvier 2011. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Éloge de l’hypocrisie politique

Les hommes politiques américains sont parfois surpris à avoir des relations sexuelles illicites : Eliot Spitzer dut démissionner de son poste de gouverneur de l’État de New York, en 2008, lorsqu’on apprit qu’il recourait aux services d’une call-girl pendant ses séjours à Washington ; Mark Sanford, gouverneur de la Caroline du Sud, s’attira des ennuis quand ses assistants découvrirent qu’il était à Buenos Aires en compagnie d’une divorcée et non en train de marcher, comme prévu, dans les Appalaches. Quand on découvre le pot aux roses, bien des gens affirment que ce n’est pas l’adultère ni l’acte sexuel qui les gênent. Mais l’hypocrisie ; ou le mensonge. À leurs yeux, le zèle avec lequel Spitzer avait poursuivi les réseaux de prostitution quand il était procureur général de l’État faisait du client no 9 de l’Emperor’s Club VIP un fourbe parfait. « Le vrai problème, c’est l’hypocrisie, pas le sexe », déclara ainsi le conseiller du Parti républicain qui avait mis le FBI sur la piste des loisirs de Spitzer. De même, un éditorialiste du New York Times souligna que la liaison de Sanford « serait une affaire d’ordre strictement privé […], n’était l’épouvantable duplicité d’un énième représentant de la droite morale qui dit une chose et fait son contraire » (Sanford était un ardent défenseur des « valeurs familiales »). Et souvenez-vous des commentaires sur Bill Clinton et Monica Lewinsky, dans les années 1990. Ce n’était pas la fellation pratiquée par une jeune stagiaire de la Maison-Blanche qui posait problème, mais le fait que Clinton ait menti. C’est le discours que tiennent les puritains quand ils veulent avoir l’air progressistes.

Pourquoi l’hypocrisie pose-t-elle un tel problème ? Pourquoi la transgression en secret des normes morales que l’on revendique en public serait-elle plus grave que la transgression de celles dont on avoue n’avoir cure ? Pourquoi l’opinion new-yorkaise n’a-t-elle pas jugé que les campagnes de Spitzer contre la prostitution atténuaient quelque peu sa culpabilité – comme un hommage du vice à la vertu ? Mieux encore, pourquoi ne pas avoir considéré que ses turpitudes donnaient du poids à sa croisade, dans la mesure où il savait de quoi il parlait, à la différence d’autres procureurs moins corruptibles ?

Cette hypothèse n’est pas farfelue. Les hommes politiques qui défendent les valeurs familiales n’ont nul besoin de démentir que lesdites valeurs – et lesdits hommes – sont assaillies par de puissantes tentations. L’ancien gouverneur de l’État de New York devait savoir à quel point la prostitution de luxe est attirante pour qui en a les moyens. C’est d’ailleurs peut-être la raison pour laquelle il la combattait avec tant d’ardeur. Le fait qu’il ait lui-même succombé à la tentation n’invalide pas cette posture ; il la renforcerait plutôt. Un buveur ne perçoit-il pas mieux le mérite du programme des alcooliques anonymes que ses sobres voisins ? Dans certaines circonstances, révéler ses propres tentations pourrait même favoriser le combat politique, tout comme un accro du jeu peut se prévaloir de sa propre expérience pour demander un renforcement de la réglementation des casinos. Dans d’autres circonstances, mieux vaudrait tenir son vice secret : il n’interférerait ainsi pas directement avec l’objectif poursuivi, mais la connaissance personnelle que l’on a de la tentation continuerait de motiver la campagne. Voilà à quoi il faudrait songer, quand nous cherchons à nous protéger d’une réputation de pudibonderie en dénonçant, dans une pensée réflexe, l’hypocrisie de l’homme public qui dit une chose et en fait une autre.

 

Supercherie et accommodement

En 2007, David Runciman a consacré ses Conférences Carlyle (1), à l’université d’Oxford, à ce merveilleux sujet. Tout le monde sait que la vie publique est pour partie rituel et cérémonie, pour partie supercherie et accommodement. Elle oblige à parler de questions complexes comme si elles étaient simples, et à dissimuler à l’opinion les arrangements les plus nauséabonds qui permettent de faire avancer les dossiers dans des collectivités composées de millions d’individus querelleurs, naïfs et dogmatiques. Sans cet aspect déplaisant, observa un jour Bernard Williams (2), des projets importants et utiles échoueraient. L’authenticité pure ou la sincérité sans tache n’ont pas cours en politique. Si l’hypocrisie reste condamnable, c’est donc qu’elle renvoie à une réalité plus complexe que le simple fait de dire une chose tout en en faisant une autre. Et l’objectif de Runciman est de découvrir le fin mot de l’affaire.

Les Conférences Carlyle étant officiellement dédiées à l’histoire de la pensée politique, les réflexions de Runciman se présentent comme une série d’essais sur l’hypocrisie telle que l’ont appréhendée différents auteurs anglais : Hobbes, Mandeville, Bentham, Trollope, Sidg­wick et Orwell. La duplicité passe pour un défaut typiquement britannique, affirme-t-il, même si certains pensent que les États-Unis sont en passe de ravir au Royaume-Uni sa place de « principale réserve mondiale l’hypocrisie ». Runciman franchit rarement l’Atlantique ; à l’exception de quelques remarques sur Hillary Clinton et Barack Obama, c’est la tradition anglaise qu’il se propose d’explorer.

La façon dont il rend compte des vues d’Orwell sur le sujet est particulièrement intéressante. L’écrivain comprenait bien l’utilité de l’insincérité en politique, en particulier dans les régimes démocratiques et, malgré sa réputation de pourfendeur du double langage, il n’y était nullement hostile. Il n’a jamais perdu de vue que l’hypocrisie et l’anti-hypocrisie s’interpénètrent, et qu’il y a quelque chose de plus effrayant que la tromperie : la situation dans laquelle la population n’a plus aucune vie ni sentiments privés se prêtant au mensonge. Quand tout n’est qu’apparences, il n’est nul besoin de masques : « Personne n’a rien à cacher, et c’est là le règne de la terreur. »

Comme en témoigne l’assentiment perceptible de Runciman à ces remarques, l’hypocrisie ordinaire n’est pas sa véritable cible : il combat ce qu’il appelle l’« hypocrisie de second degré ». La définition en est un peu floue, mais je pense que l’« hypocrite de second degré » est censé être celui qui, exploitant cyniquement la familiarité de l’opinion avec la réalité du double langage en politique, chercherait à tirer parti de l’aspiration naïve des citoyens à des personnalités susceptibles de s’élever au-dessus de tout cela. L’« hypocrite de second degré » veut faire accroire que la fourberie, bien que endémique, n’est pas inévitable – et qu’il représente un parangon de sincérité dans ce monde corrompu. Celui-là, qui prend délibérément pour masque l’anti-hypocrisie elle-même, est l’acteur le plus dangereux de tous. Les « hypocrites de second degré » font de leur propre vertu un fétiche, la proclamant authentique dans un monde où toutes les autres professions de foi seraient notoirement fausses ; ils font commerce de leur capacité à distinguer le sincère de l’insincère, qu’ils révèlent et dénoncent. Ils nuisent gravement à tous ceux qui, sans être innocents, ne méritent certainement pas d’être désignés à la vindicte publique ou couverts d’opprobre. Et l’atmosphère politique qu’ils engendrent est pire encore. C’est un climat où tout le monde guette l’hypocrisie et le mensonge, mais où d’autres scandales sont ignorés, sur fond de recherche acharnée de la moindre dissonance entre les déclarations publiques d’un homme et ses sentiments authentiques.

 

Savoir mentir, un art fondamental

J’aurais aimé que Runciman se penche sur l’analyse magistrale proposée par Hannah Arendt dans son Essai sur la révolution, de 1963. Cet ouvrage est à la fois une méditation sur le constitutionnalisme américain, une lamentation sur la disparition d’une certaine noblesse d’engagement, et une réflexion sur les trajectoires divergentes des révolutions américaine et française. Mais le passage le plus percutant porte sur sa dénonciation de l’« interminable lutte pour débusquer les hypocrites » qui, au nom de la vertu, transforma la dictature de Robespierre en un règne de terreur. À l’origine, il s’agissait d’identifier tous ceux en qui les principes de solidarité et d’égalité n’étaient pas fermement et sincèrement ancrés, ou chez qui le souci des pauvres ou de la France révolutionnaire n’était pas aussi sincère qu’ils l’affirmaient. Si seulement on pouvait extirper le cancer de l’hypocrisie, la vertu naturelle de la bonté humaine rayonnerait ! « Cette importance malavisée accordée au cœur en tant qu’origine de la vertu politique », écrit Arendt, conjuguée au désir d’éliminer la duperie de la vie publique, mène à coup sûr à la folie. Le cœur, dit-elle, est un « lieu obscur dans lequel aucun œil humain ne peut pénétrer ». Et quand nous disons que personne d’autre que Dieu n’est capable de pénétrer le cœur des hommes, « personne » inclut nous-mêmes, notamment parce que « notre perception d’une réalité certaine est tellement associée à la présence d’autrui que nous ne pouvons jamais être sûrs de connaître quoi que ce soit uniquement par nous-mêmes ». Il s’ensuit que pèse sur toute notre vie psychique le soupçon qui peut naître à tout instant, en nous-mêmes comme chez les autres, à propos de nos motivations les plus intimes. Exiger de chacun la divulgation publique de ses intentions profondes, dit Arendt, c’est demander l’impossible. Et transformer, du même coup, tous les hommes politiques en hypocrites. À la minute où commence la révélation des motivations profondes, l’hypocrisie et la crainte de l’hypocrisie commencent d’empoisonner l’ensemble des relations humaines. Nous ferions bien de nous en souvenir à propos de notre propre vie politique, lorsque nous nous enorgueillissons de notre capacité à discerner la duplicité des autres, aux motivations moins pures que les nôtres, pensons-nous.

Pour Martin Jay (3), dont le livre The Virtues of Mendacity. On Lying in Politics (« Les vertus de la mystification. Du mensonge en politique ») est aussi tiré d’une série de conférences, ces passages de Arendt montrent pourquoi l’exigence d’une politique fondée sur la vérité et la transparence est vouée à l’échec. Jay écrit que la « tentative impitoyable » par la France révolutionnaire d’« éliminer [l’hypocrisie] du domaine public, l’entêtement à vouloir arracher tous les masques pour révéler le “vrai moi” ont eu pour effet d’abolir la distinction entre la personnalité intime et le personnage public », c’est-à-dire la seule chose qui rende la politique possible et supportable.

Toutes considérations stratégiques mises à part – comme d’avoir à négocier et pactiser avec ses propres ennemis –, il faut être un peu charlatan pour agir en politique. Même ceux qui tiennent des discours sur l’égalité, la communauté et la solidarité ne se soucient pas de tous de la même manière. Mais ce n’est pas ce qu’ils ressentent vraiment qui fait avancer les choses, c’est ce qu’ils proclament – en campagne électorale ou au Parlement. L’adhésion d’un individu à une cause donnée peut être hésitante ou fluctuante. Seule l’apparence de conviction absolue compte, car c’est elle qui entraîne des milliers d’autres personnes – peut-être tout aussi hésitantes – dans l’action collective. Même les politiques porteuses d’espoir reposent sur une certaine falsification, ne serait-ce qu’à propos de leurs chances de succès. On ne peut pas galvaniser un pays sans vision novatrice de l’avenir, même si l’on sait bien en son for intérieur que cette perspective est partiellement imaginaire et que sa réalisation ne peut être qu’incomplète, bricolée, problématique. Faut-il en conclure que tous les hommes politiques qui réussissent sont des menteurs ? Sans doute. Mais il faudra un jour ou l’autre qu’on nous explique pourquoi, dans cette perspective et dans ces circonstances, on ne doit pas mentir.

Jay aborde son sujet de façon plus dispersée que Runciman. Mais l’idée principale est parfaitement claire : savoir mentir est un art fondamental en politique, et pas du tout le « vice maudit » vilipendé par saint Augustin et Montaigne. Comme l’a écrit Arendt, les mensonges « ont toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement pour l’homme politique ou le démagogue, mais aussi pour l’homme d’État ». Jay caresse aussi l’idée que, en politique, il faut avoir le temps de souffler : pour tester les opinions dont nous ne sommes pas certains, pour sonder des engagements que nous endossons juste pour voir comment ils nous vont, pour acquérir la tolérance nécessaire envers ceux que nous ne supportons pas, et pour nous approprier une rhétorique que nous ne comprenons pas toujours. Nous avons bien besoin de ce répit ; mais l’exigence obstinée de vérité – rien que la vérité – conduit à l’écourter. La « grande vérité » – « la vérité absolue, univoque, qui fait taire ceux qui sont en désaccord avec elle et met abruptement fin à toute discussion » – peut être aussi oppressive et nocive pour la liberté humaine, la pluralité et la vigueur du débat, que le « grand mensonge ».

 

Talleyrand contre Derrida

Le mieux, donc, n’est pas d’exiger à tout prix la transparence absolue, mais de suivre le conseil de Mark Twain : « Il faut s’entraîner soigneusement à mentir avec sagesse et à propos, à mentir dans un but louable, […] à mentir pour le bien d’autrui, et pas pour le nôtre, à mentir sainement, charitablement, humainement, et non par cruauté, par méchanceté, par malice, […] à mentir courageusement, franchement, carrément, la tête haute, et non pas d’une façon hésitante et tortueuse, l’air effrayé, comme si nous étions honteux de notre noble mission. » Jay utilise ce passage de Sur la décadence de l’art de mentir comme une sorte de devise. Il résume le sens de sa démarche.

Mais peut-on concilier mensonge et moralité ? On sait que Kant a rejeté une telle approche dans son essai Sur un prétendu droit de mentir par humanité, même si sa cible n’était pas Mark Twain, mais Benjamin Constant : « Être véridiques (loyaux) dans toutes nos déclarations est un impératif sacré de la raison, […] qu’aucun inconvénient ne saurait restreindre. » C’est dans cet essai que Kant a écrit qu’il faut indiquer au tueur fou où se cache sa victime, s’il nous le demande (et si nous ne pouvons faire autrement que de répondre). Il a tenté d’atténuer l’absurdité de sa position en postulant que, si l’on ment à l’assassin et que si, à notre insu, la victime que nous tentons de protéger s’est enfuie, quand l’assassin, convaincu par notre mensonge, sort de la maison et la retrouve, c’est de notre faute s’il la tue. (Certains spécialistes de Kant pensent qu’il n’avait plus toute sa tête quand il a écrit ce passage, vers la fin de sa vie.)

La description que fait Jay du contexte et du déroulement de la confrontation entre Kant et Constant est l’un des meilleurs passages du livre : il fait ressortir la dimension politique de leur débat sur le mensonge d’une façon inédite à mes yeux. Et il rend justice à Kant. Jay accepte ce que dit le philosophe : que tout mensonge – même pour les meilleures raisons – porte atteinte à la véracité générale des déclarations, détériore la confiance et la crédibilité. De plus, ce n’est pas là façon de traiter autrui avec respect, même si c’est par bienveillance. On attribue à Talleyrand ce mot de 1807 : « La parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée. » Mais Jay lui répond avec Derrida : quand on ment, « on ne parle plus ». Je pense qu’il voulait dire ceci : quand on énonce sciemment le faux, les bruits que l’on émet sont une sorte de parodie de parole.

Et peut-être trouve-t-on aussi en politique une différence entre les mensonges que nous proférons pour faire avancer les choses et mobiliser nos partisans – les mensonges que nous proférons sur nos espoirs, nos passions et la sincérité de notre engagement –, d’une part, et la tromperie systématique sur des faits précis, d’autre part. C’est ce que pensait Arendt. Dans Vérité et Politique, un essai écrit en réponse à ceux qui la fustigeaient pour avoir, dans Eichmann à Jérusalem, divulgué des faits déplaisants sur le rôle des autorités juives pendant l’Holocauste (4), Arendt mettait l’accent sur la fragilité des vérités contingentes sur qui fait quoi, et sur l’exercice effectif du libre arbitre humain dans le monde. Si par quelque « grand mensonge » nous parvenons à évacuer du savoir certaines lois physiques ou certaines théories philosophiques, nous pourrons toujours les retrouver plus tard ; la vérité objective sera encore là, et la magie du raisonnement nous permettra de la reconstituer. Mais si nous cherchons à éliminer de la face du monde la connaissance ou le souvenir d’un événement, si nous supprimons tout témoin et toute preuve de ce qui s’est passé – comme, par exemple, Staline tentant d’éradiquer des manuels d’histoire soviétiques tout témoignage au fait qu’un certain Trotski joua un rôle important dans la révolution russe –, il n’y a pas moyen, alors, de reconstituer ce savoir. Car, pour tout ce qui a trait à la liberté et à l’action humaines, des événements qui ne sont pas inéluctables se produisent néanmoins. Le fait brut, contingent, sans raison. Celui-là pourrait être perdu à tout jamais, si nous ne gardons pas le souvenir que cet événement inattendu a réellement eu lieu.

C’est l’ontologie de la vérité dans les affaires humaines. Cela n’implique pas qu’il faille à tout prix garder la mémoire de tout ce qui est arrivé – qu’Eliot Spitzer a bel et bien frayé avec des prostituées ou que Mark Sanford était effectivement en Argentine, et non en randonnée dans les Appalaches, en juin 2009. Il importe plutôt de comprendre la fragilité de la vérité. Mais ce que nous avons besoin de savoir, et ce par quoi nous devons juger les autres – voilà une autre histoire.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 janvier 2011. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Les meilleures ventes d’essais en Espagne – Le spectre des deux Espagne

  1. Indignaos! (Indignez-vous !), Stéphane Hessel, Destino
  2. Reacciona (« Réagissez »), Ouvrage collectif, Aguilar
  3. Excusas para no pensar (« Des excuses pour ne pas penser »), Eduardo Punset, Destino
  4. El cerebro infantil : la gran oportunidad (« Le cerveau des enfants : la grande opportunité »), José Antonio Marina, Ariel
  5. Jesus de Nazaret (Jésus de Nazareth), Benoît XVI, Encuentro
  6. El secreto (Le Secret), Rhonda Byrne, Urano
  7. El holocausto español (« L’holocauste espagnol »), Paul Preston, Debate
  8. Reinventarse (« Se réinventer »), Mario Alonso Puig, Plataforma
  9. Honrarás a tu padre (Ton père tu honoreras), Gay Talese, Alfaguara
  10. Manifiesto de economistas aterrados (Manifeste d’économistes atterrés), Ouvrage collectif, Barataria

Comme une liste de livres peut refléter, en un miroir parfait, un pays, son histoire, ses conflits et ses préoccupations sociales ! Le palmarès des essais les plus vendus actuellement en Espagne permet ainsi d’appréhender la mentalité collective et de mesurer les contradictions de cette société.

L’Espagne est depuis plusieurs mois le théâtre de mobilisations massives de citoyens indignés par la corruption du monde politique, qui réclament une démocratie « véritable », affranchie des diktats des marchés. Pas étonnant, dès lors, de voir l’ouvrage qui a inspiré le mouvement, Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, arriver en tête des ventes. Deux autres livres creusent d’ailleurs le même sillon : le Manifeste d’économistes atterrés et « Réagissez », où des intellectuels espagnols de gauche (comme le juge Baltasar Garzón et l’économiste José Luis Sampedro) critiquent la manipulation des informations sur la crise économique, politique et sociale qui frappe le pays. José Luis Sampedro, représentant de la vieille génération antifasciste – l’alter ego espagnol de Stéphane Hessel – y répond aux inquiétudes des jeunes en les incitant à la même résistance démocratique que celle menée par d’autres dans la première moitié du XXe siècle. Les trois ouvrages dénoncent l’orientation néolibérale des réformes adoptées en Europe et veulent fournir une base théorique solide à l’indignation sociale.

Inquiétude ambiante

L’intensité de la crise que vit l’Espagne explique sans doute aussi le succès d’ouvrages qui tentent d’apporter à l’inquiétude ambiante les réponses de la psychologie, de la médecine ou de la spiritualité, comme avec « Se réinventer » ou Le Secret de Rhonda Byrne.

Mais le plus intéressant est de voir à quel point transparaît dans cette liste la fracture entre deux Espagne, l’une tolérante et progressiste, l’autre réactionnaire et intolérante, dont l’affrontement, tout au long des XIXe et XXe siècles, a débouché sur la guerre civile et la dictature franquiste. C’est d’ailleurs sur cette période que se penche l’historien britannique Paul Preston dans « L’holocauste espagnol », qui relate les crimes perpétrés par chacun des deux camps. Ces violences appartiennent aujourd’hui au passé, mais la division du pays, elle, persiste : comme en témoigne le succès de la biographie de Jésus par le pape Benoît XVI, le catholicisme conservateur continue d’être très puissant dans le pays.

La honte de l’Europe

Le voici, ce petit bout de notre Vieux Monde, celui où nous nous efforçons de vivre. Une côte très élevée surplombe l’eau noire, lourde, d’un fjord norvégien. Une petite ville douillette s’y étire en hauteur, un chouia insouciante. Elle s’appelle Molde. Ici, point de lacs ou de mers, ici règne l’océan Atlantique. Ici, on peut prendre un bateau et arriver en Amérique, et cela donne la sensation illusoire que toute la planète est à portée de main.

Dans ma patrie, rares sont ceux qui soupçonnent l’existence de Molde. J’en suis certaine.
Cependant… Ce n’est pas si simple. Car il y a ici des gens dont le sort s’est trouvé entièrement lié à la Russie et à ce qui s’y passe.

Le cimetière de la ville se trouve en haut de la côte. Il est bien entretenu, calme et triste. J’y éprouve un certain malaise, comme dans tout cimetière où la vie et la mort se croisent pour l’éternité, sans détour, où seule une pierre tombale garde le souvenir d’une âme humaine, jadis ardente et troublée. Je couvre la terre de roses rouges près d’une pierre scandinave grise, sévère, tout en haut du cimetière, face à l’océan. Les paroles gravées dans la pierre regardent l’infini : « DOD TSJETSJENIA. 17.12.1996 ».

Cela veut dire : « Morte en Tchétchénie ».

Ingeborg Foss, une infirmière norvégienne de 42 ans qui avait vécu dans la paisible ville de Molde, a péri le 17 décembre 1996 dans le village tchétchène de Staryïé Ataghi, ensemble avec cinq autres infirmières et médecins, dont trois Norvégiens, dans un hôpital aménagé par la mission de la Croix-Rouge. C’était dix jours après son arrivée (1).

« Ingeborg m’a appelée deux fois de Tchétchénie, raconte Sigrid Foss, sa mère, âgée de 82 ans. Elle me disait qu’elle avait très peur.
– Lui avez-vous demandé de revenir ? Avez-vous essayé de l’influencer pour qu’elle n’aille pas en Tchétchénie ?
– Non, répond Sigrid. C’était sa voie. »

C’est dit brièvement et clairement, sans rancune. Mais quelle gamme complexe de sentiments pour l’âme de cette femme au visage labouré de rides ! L’amour pour sa fille et la douleur d’une perte irréparable, mais aussi la fierté de son Ingeborg qui, pour aider des inconnus souffrants, a fait preuve de témérité.

Ingeborg avait lié son destin à la Croix-Rouge bien avant la Tchétchénie. Elle avait travaillé au Nicaragua et au Pakistan… Il est vrai que, lorsque la Croix-Rouge lui proposa un contrat en Bosnie, elle refusa en expliquant qu’elle avait la responsabilité de sa vieille mère. Mais, subitement, elle décida d’y aller car l’organisation l’aurait apparemment convaincue que la réalité n’y était pas aussi noire que les médias voulaient le dire…

Sigrid essaie en permanence d’arranger ses mèches grises soulevées par le vent puissant qui souffle sur la colline. Elle peine à retenir ses larmes. Ses yeux rougissent, ses paupières gonflent… Elle s’accroupit alors et pose sa main sur le sol rougeâtre du fjord près de la pierre tombale d’Ingeborg. Elle reste en contact avec la terre, puis discipline de nouveau ses mèches qui lui recouvrent les yeux, en luttant contre le vent. Seul ce geste semble l’aider à rassembler ses forces. On dit ici que les vieilles Norvégiennes ne pleurent pas. Elles sont fortes et coriaces, habituées aux souffrances. Elles ont survécu à l’occupation, aux combats, aux représailles allemandes contre les partisans, aux bombardements. La plupart d’entre elles ont vécu après la guerre dans une grande misère, jusqu’à ce que le pays s’enrichisse et leur donne des bonnes retraites.

Sigrid est l’une de ces Norvégiennes. Elle devine mes pensées.

« J’ai pris dix ans avec la mort de ma fille », dit-elle en avalant à grand-peine sa salive.

Toute sa vie, elle a travaillé comme institutrice, enseignant le norvégien et l’anglais. Son mari était médecin. Elle l’a perdu, peu de temps avant sa fille, qui avait choisi de suivre la même voie que lui.

Ensuite, Sigrid me montre un joli papier – c’est le décret du président Aslan Maskhadov (2) n° 589 du 11 décembre 1997, qui décerne à Ingeborg, à titre posthume, la plus haute décoration de la République tchétchène.

C’est tout ce qu’il reste à la vieille Sigrid de sa fille : une tombe, et un décret.

« Êtes-vous en colère contre la Russie ?
– Non, j’ai des griefs contre la Croix-Rouge. »

Sigrid Foss dit que l’organisation où travaillait sa fille avait de trop grandes ambitions.

« À l’époque, entre les deux guerres tchétchènes, la Croix-Rouge a décidé de créer un hôpital, malgré les circonstances difficiles : “Nous, on peut tout faire, alors que les autres n’en sont pas capables. Les Russes ont peur, les Tchétchènes n’ont pas les moyens…” C’est à cause de ces ambitions que les responsables affirmaient qu’il n’y avait pas de grand danger là-bas. Alors qu’en réalité le risque était mortel… Plus tard, le seul médecin norvégien à avoir survécu par miracle et être revenu pour accompagner le corps d’Ingeborg à Molde me l’a confirmé. »

Sigrid a vécu les années 1997 et 1998 en état de choc. Mais ensuite, lorsqu’elle a souhaité y voir plus clair, elle s’est heurtée à un fait étrange et inhumain : en raison de la situation en Tchétchénie et en Russie, on a empêché la mère affligée de savoir qui était concrètement responsable de la mort de sa fille.

Tout le monde l’avait oubliée. La Russie, parce qu’elle aidait la population tchétchène, ce qui n’était guère prisé. La Tchétchénie, parce que ce pays peinait lui-même à survivre…

« Il y a deux ans, on m’a appelée du ministère des Affaires étrangères de Norvège. On m’a dit que personne n’était au courant de rien. Ils ne savaient même pas si une enquête avait été menée. Et qui donc aurait dû le faire ? Je n’ai jamais réussi à comprendre qui est l’interlocuteur de notre ministère à Moscou. Pour la Croix-Rouge, c’est pareil. Il y a un an, on m’a informée qu’il n’y avait rien de nouveau sur ce cas… Vous êtes la première Russe à se souvenir d’Ingeborg en cinq ans, la première à être venue sur sa tombe.
– Et les Norvégiens ?
– C’est pareil. »

« DOD TSJETSJENIA »… Norvège, Molde, Russie… Je prends congé de Sigrid Foss. Considérez-vous encore que le monde est si immense ? Et que si cela s’embrase à un endroit, cela n’a aucune répercussion ailleurs, de sorte qu’on peut tranquillement rester assis dans sa petite véranda fleurie de géraniums ?

Nous redécouvrons aujourd’hui une vérité simple et ancienne. Ni la tombe modeste de Molde ni les milliers de tombes en Tchétchénie n’ont ébranlé l’Europe. Celle-ci continue de dormir, comme si aucune guerre ne se déroulait, depuis vingt-trois ans déjà, sur son territoire (3). Comme si ce pays se trouvait aussi loin que l’Antarctique.

Or la Tchétchénie fait partie du Vieux Monde, comme tout le reste de l’Europe. Mais lorsque je soumets cette réflexion à monsieur Kruse, correspondant de la télévision publique norvégienne qui a longtemps travaillé en Russie, il me rétorque : « La Russie est un endroit très particulier de l’Europe. On ne peut pas y appliquer des critères ordinaires. Ainsi, les criminels de guerre n’y sont pas tout à fait criminels… Les dirigeants de la Russie ne sauraient connaître le destin d’un Milošević (4). Le pays est trop grand, trop influent. »

C’est, hélas ! une position typique de l’Européen lambda : il envisage la Russie comme un « territoire spécial » où, avec l’accord tacite des chefs d’État, du Conseil de l’Europe et de l’Organisation pour la sécurité et coopération en Europe (OSCE), il est permis d’être soumis à des lois qui ne s’appliquent pas au reste du continent, où elles ne seraient pas imaginables, même en cauchemar.

J’ai dû montrer les dents à monsieur Kruse : pourquoi pensez-vous donc qu’une femme tchétchène puisse être liquidée sans raison, uniquement parce que les militaires étaient de mauvaise humeur ce jour-là ? En quoi une Tchétchène est-elle différente d’une Française ou d’une Norvégienne ? Ou d’une Russe ?

Quand je pose des questions de ce genre en Norvège, beaucoup de gens sont gênés. D’un côté, la réponse est évidente : aucune différence. Mais d’un autre côté, c’est problématique : on souhaite conserver l’apparence d’un pays civilisé et démocratique sans avoir pour autant à se brouiller avec Poutine (5).

Toutes mes rencontres – au ministère des Affaires étrangères de Norvège, avec des journalistes, à l’Institut Nobel et même à la Maison des droits de l’homme (un immeuble d’Oslo où sont rassemblées la plupart des ONG actives) – n’ont fait que renforcer mes convictions : l’Europe ne souhaite pas se battre contre la guerre en Tchétchénie, car elle s’est embourbée dans une double acception des droits de l’homme. Il existe un standard bien défini, beau et civilisé, qui vaut pour toute l’Europe. Et il en existe un autre, bien plus flou et nettement moins civilisé, qui s’applique uniquement à la Russie, où la démocratie est encore toute récente. Quant à la Tchétchénie, cette enclave rebelle, en termes de norme ou de standard, c’est le vide total. Au fond, l’Europe s’est habituée à l’idée d’un territoire où l’arbitraire peut régner en toute impunité. La guerre qui s’y déroule ne semble pas concerner les Européens. On n’observe aucune protestation, aucun boycott des responsables russes. Des meurtres échappant à la justice, des persécutions et, pire, la prise en otage d’une nation tout entière, au nom d’actes commis uniquement par quelques-uns de ses membres… Tout cela serait totalement inadmissible pour l’Europe mais ne choque plus guère lorsqu’il s’agit de la Russie et de la Tchétchénie. La majorité ne s’indigne pas de ce qui se commet depuis près de deux ans dans le Caucase du Nord sous couvert d’une « opération antiterroriste »…

Ce deux poids, deux mesures est dangereux. Surtout pour l’Europe. Car tout cela s’est déjà produit. En 1933, le Führer de la « nouvelle Allemagne » avait été légalement élu, comme notre président. L’Europe effrayée par ses discours a alors refusé de réagir pendant plusieurs années, au nom de sa prospérité et du plaisir de savourer un bon café le matin. Avec la complaisance de cette même Europe, deux peuples ont été déclarés collectivement coupables, les Juifs et les Tsiganes. Et après ?

Après, on a eu 1945. Une hécatombe totale, des millions de personnes brûlées dans des fours crématoires, et l’Europe en ruines.

Oserez-vous me dire qu’aujourd’hui ce n’est pas tout à fait comme ça ? Que le Kremlin donne parfois à quelques « bons » Tchétchènes des médailles et des rôles importants ? Hitler aussi le faisait. Il a même créé une « ville juive modèle », Teresin, dont les habitants étaient censés mener une vie heureuse (6)… Pour que l’Europe ne s’inquiète pas trop avant l’heure – et l’Europe faisait semblant d’y croire. Ce qui n’a pas sauvé de la mort de nombreux hommes, femmes et enfants du continent.

Mais revenons à l’actualité. Le principe du deux poids, deux mesures adopté par l’Europe pour la Tchétchénie s’insinue peu à peu dans la vie de l’Europe elle-même. Pourquoi Ingeborg Foss a-t-elle péri ? Pourquoi personne en Europe, ni la Norvège, ni l’OSCE, ni le Parlement, ne se préoccupe de l’enquête concernant le meurtre de six médecins et infirmières à Staryïe Ataghi ? Pourquoi personne ne s’émeut qu’une mère âgée ne sache rien sur la mort de sa fille ?

Est-ce là la morale européenne moderne ? Assistons-nous à une fraternisation entre les puissants de ce monde pour mieux écraser les faibles ?

La Russie vit sa passion guerrière. L’Europe fait la sourde oreille. Et voici le résultat. Ingeborg Foss était une jeune Norvégienne. Elle est morte en Tchétchénie. Et sa vieille mère Sigrid reste seule au monde. De même que Aïchat Djabraïlova, de Goudermès, qui a perdu son mari et tous ses fils dans l’abattoir tchétchène. De même que Lioudmila Syssouïeva, de la région de Tioumen, qui a reçu un avis de décès de son fils unique et, ensuite, un cercueil de zinc… Nous ne sommes pas loin les uns des autres. Deux heures de vol entre Oslo et Moscou. Encore deux heures entre Moscou et la Tchétchénie. Ce continent est si minuscule.

Mais les hommes politiques de la génération actuelle, auxquels nous avons nous-mêmes donné le droit de nous gouverner, nous ont abandonnés. Au nom de leurs intérêts propres. Et non de celui de l’Europe…

 

Cet article est paru dans la Novaïa Gazeta le 16 août 2001. Il a été traduit par Galia Ackerman.

Maître Georges et Lady Agatha

Les Anglais ont toujours su apprécier un bon meurtre ; mais qu’est-ce, exactement, qu’un bon meurtre ? Comment le distingue-t-on de sa variante banale ? L’écrivain romantique Thomas De Quincey tenta de répondre à cette délicate question dans son célèbre essai paru en 1827, De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts : « Les gens commencent à voir qu’il entre dans la composition d’un beau meurtre quelque chose de plus que deux imbéciles – l’un assassinant, l’autre assassiné –, un couteau, une bourse et une ruelle obscure. Le dessein d’ensemble, messieurs, le groupement, le clair-obscur, la poésie, le sentiment sont maintenant tenus pour indispensables dans les tentatives de cette nature (1). »

Près de cent vingt ans plus tard, George Orwell revint sur le sujet dans un article intitulé « Decline of the English murder » (« Le déclin du meurtre à l’anglaise »). Il y déplorait le caractère médiocre, sordide, impulsif, américain du meurtre moderne et situait l’âge d’or britannique de ladite activité entre 1850 et 1925. Aucun de nos assassinats nouvelle manière ne pouvait, disait-il, rivaliser avec « le vieux spectacle des empoisonnements domestiques, produits d’une société stable où une omniprésente hypocrisie garantissait au moins que des crimes aussi sérieux que le meurtre soient fondés sur des émotions fortes ». Je comprends ce que voulait dire Orwell. En tant que médecin de prison, j’ai eu l’occasion de rencontrer plus de meurtriers que la plupart des gens : il est incontestable que la majorité des affaires dont j’ai eu à connaître manquaient de cette pointe d’exotisme, de ce je ne sais quoi que tant d’assassins bourgeois et petits-bourgeois d’antan savaient insuffler à leurs crimes : l’escroc Sidney Fox, par exemple, avait assuré la vie de sa mère pour une journée et l’étrangla vingt minutes avant l’expiration du délai, en mettant le feu à son corps pour faire croire à un accident ; Joseph Smith, lui, noya trois de ses épouses (il était polygame) dans leur bain pour récupérer leur argent, avant d’aller dans la pièce voisine jouer Plus près de toi, mon Dieu sur l’harmonium ; quant au major Armstrong, il dit à son hôte, en lui tendant un sandwich à l’arsenic : « Désolé d’y mettre les doigts. »

 

Même à l’âge d’or du meurtre, bien sûr, les criminels de cette envergure étaient rares, mais Agatha Christie – dont les livres se sont, dit-on, vendus plus qu’aucun autre, à part la Bible (personne ne songe jamais à comparer au Coran) – fit du crime dans le beau monde le sujet de son œuvre. Le meurtre est devenu entre ses mains une fiction telle que la définit Oscar Wilde, où les bons finissent heureusement et les méchants malheureusement. Georges Simenon, presque son contemporain, abolit au contraire la distinction entre les bons et les méchants, et même entre le bonheur et le malheur. Agatha rassurait, Georges dérangeait, et nous ressentons à la fois le besoin d’être rassuré et celui d’être dérangé.

Agatha publia son premier livre en 1920, Georges en 1921. Miss Marple fit son apparition en 1930, le commissaire Maigret en 1931. Les deux auteurs cessèrent d’écrire la même année. Tous deux moururent à 86 ans. Affiner la comparaison serait le travail d’une vie entière.

Ils avaient du meurtre une approche différente, qui s’explique par leur vécu, notamment dans l’enfance – même s’ils étaient de toute façon dotés de qualités naturelles différentes. Le léger écart d’âge eut aussi son importance : Agatha (née en 1890) est devenue adulte en un temps de certitudes, Georges (né en 1903) en un temps d’anxiété. Quelle différence peut faire une décennie, à l’échelle d’une civilisation !

 

Détachement et ironie

Naturellement, de grandes disparités sociales et nationales les opposaient aussi. Le père d’Agatha était américain, mais elle reçut une éducation on ne peut plus anglaise. Aucune école n’étant jugée assez bien pour elle, on lui inculqua à domicile tous les arts qu’une jeune fille de bonne famille doit connaître. On l’envoya à Paris apprendre le chant et le piano, mais son tempérament­ britannique ne la prédisposait guère à se produire en public, malgré son talent. Son œuvre est traversée par un détachement amusé, une ironie typiquement anglaise, mais aussi par la certitude que le monde et ses valeurs sont, fondamentalement, immuables.

Georges est né dans la toute petite bourgeoisie liégeoise, au statut social douteux et au patrimoine national et linguistique mélangé, dans un pays qui n’existait guère qu’en vertu d’un traité signé soixante-dix ans auparavant (2). Il vécut l’occupation de la ville par les Allemands et vit s’évanouir toutes les prétentions à la moralité et au patriotisme face au besoin de se procurer de la nourriture et un confort minimal. À la Libération, il fut témoin des vengeances et des châtiments infligés par pure ambition personnelle ; désormais, la justice ne serait plus pour lui qu’un concept relatif et ambigu ayant rarement à voir avec la loi ou les tribunaux. Cette expérience de l’occupation durant la Première Guerre mondiale devait être renforcée par celle de l’occupation de la France pendant le second conflit mondial. Mais si la vie n’offre qu’ambiguïté, la loi exige la clarté. La jurisprudence anglo-saxonne demande des preuves « hors de tout doute raisonnable » pour condamner pénalement ; c’est le genre de preuves que nous fournit Agatha. Ses détectives, Hercule Poirot et Miss Marple, utilisent la psychologie comme moyen de parvenir à leur fin : élucider l’actus reus, l’acte physique coupable qui constitue le crime. Georges, dans les Maigret comme dans ce qu’il appelait ses « romans durs », s’intéresse à l’esprit coupable, cette mens rea sans laquelle aucun crime n’est commis. Et qui n’est jamais sans ambiguïté : même le pire des criminels a toujours quelque chose pour lui, et c’est bien pourquoi Maigret procède aux arrestations sans enthousiasme. Soucieux de comprendre, réticent à condamner.

Ce n’est pas qu’Agatha manque d’acuité psychologique. Ses romans fourmillent en la matière de bons mots, presque dignes de La Rochefoucauld ou de Vauvenargues. Le narrateur-criminel du Meurtre de Roger Ackroyd s’exclame ainsi, en entendant sa sœur, indiscrète et maladroite, proposer une théorie : « C’est étrange. Quand on a une conviction secrète que l’on ne souhaite pas avouer, on la nie avec rage dès lors qu’elle est exprimée par quelqu’un d’autre. » Qui ignore à quel point c’est vrai ? Si on lit Agatha en prêtant attention aux observations qu’elle glisse ici et là, on y trouve une divertissante initiation aux mécanismes de défense psychologique tels que les expose la psychanalyse.

Néanmoins, ses personnages sont simplistes, presque comme s’ils sortaient tout droit de chez une cos­tumière de théâtre. Même les domestiques qui jouent les utilités sont, au choix, tout entiers dévoués à leurs employeurs, ou de parfaites incarnations de l’éternelle plaie que représentent les serviteurs, ces êtres négligés, impertinents et malhonnêtes. La manière dont leurs maîtres réagissent à ces défauts, en pauvres martyrs, est tout aussi caricaturale.

 

Des gens bien convenables

Les stéréotypes sont ce qu’ils sont car ils contiennent une part de vérité (un homme n’en utilisant aucun tiendrait environ dix minutes dans le monde réel). Les personnages d’Agatha sont aisément reconnaissables ; loin d’être purement arbitraires, ils sont le fruit d’une sorte de vision ironique et détachée du monde. Comme lorsque Poirot songe au goût prononcé des Anglais pour l’air frais – au prix de quelques gallicismes : « Les Anglais, ils ont la manie de l’air frais. Le grand air, c’est très bien à l’extérieur, où il est à sa place. Pourquoi le laisser entrer dans la maison ? » Précisément ! Ma femme (qui est française) et moi (qui suis anglais), avons exactement cette discussion, surtout en hiver. Et le débat n’est toujours pas tranché.

Chez Agatha, les meurtres se produisent dans le milieu très convenable auquel elle appartenait, et qu’elle n’a jamais voulu quitter, mais la romancière n’est pas pour autant dénuée de sens critique à l’égard du snobisme, de la suffisance, de la cruauté, et des préjugés qui y règnent (bien qu’elle les partage). Dans Cinq heures vingt-cinq, l’un des personnages est ainsi décrit : « M. Duke était un homme charmant, tout à fait sans prétention, mais après tout, était-il tout à fait – eh bien, tout à fait ? Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas un commerçant retiré des affaires ? » Dans ce simple mot, « tout à fait », se cache un monde de significations sociales, ou plutôt de snobisme mesquin. Là encore, Agatha est parfaitement juste. L’un de mes camarades de la faculté de médecine demanda un jour à sa mère ce qu’elle pensait de la nouvelle petite amie qu’il venait de lui présenter. Elle lui répondit « NQOCD », « Not quite our class, dear » [« Pas tout à fait notre milieu, mon cher »]. Cette dimension de réalisme social (et de satire sans venin ni désir de changer quoi que ce soit) est assortie d’une certaine exactitude technique. Dans son premier livre, La Mystérieuse Affaire de Styles, Agatha retarde à juste titre l’action fatale de la strychnine par l’adjonction d’un barbiturique. Voilà une pharmacologie tout à fait raffinée. Dans un livre bien plus tardif, Le Cheval pâle, elle raconte un empoisonnement au thallium, instrument de destruction très rarement employé par les assassins. Cette lecture a permis à un médecin du Guy’s Hospital de Londres de diagnostiquer un patient irakien empoisonné par le régime de Saddam Hussein ; le livre aurait également inspiré Graham Young, un tueur en série britannique qui supprima sa mère et des collègues en recourant au thallium. Georges se préoccupe bien moins de détails techniques : dans Les Sœurs Lacroix, par exemple, il réussit à transformer de l’arsenic en antimoine grâce à un acide, exploit qui lui aurait certainement valu le prix Nobel de chimie s’il l’avait réellement accompli.

Mais chez Agatha, ces accès de réalisme ne sont qu’un moyen de cultiver suffisamment l’intérêt du lecteur adulte, afin qu’il continue de lire ce qui n’est en fait qu’un rassurant conte de fées. Le mal fait soudain irruption dans une société satisfaite, prospère, bien sous tout rapport, où si peu de choses se passent qu’une averse au milieu d’une garden-party fait figure de terrible événement ; et tout cela uniquement pour pouvoir démasquer le criminel à la dernière minute et permettre à ce petit monde de retrouver son bienheureux statu quo. Agatha nous demande de mettre notre incrédulité de côté, tout comme un enfant oublie délibérément que son ours en peluche n’est pas vraiment vivant.

Avec Georges, il n’en va jamais ainsi. On entre dans ses livres comme on entre dans la vie, au beau milieu de l’intrigue. Il est, bien sûr, le poète et l’ami des petites gens, et même ses criminels bourgeois sont, au fond, de petites gens : face à des circonstances que nous n’avons pas choisies et des passions dont nous ignorons en nous l’origine, n’est-ce pas ce que nous sommes tous, même si nous essayons de nous persuader du contraire ? Les questions que posent les livres de Georges ne sont que tangentiellement celles de savoir qui a fait quoi à qui et comment ; ce sont des questions existentielles. « Le métier d’homme est difficile », écrit-il dans La neige était sale, l’histoire d’un collaborateur dont on découvre qu’il n’est pas un monstre dénué de sentiments ou de désir de rachat. Le monde de Georges, contrairement à celui d’Agatha, est profondément non manichéen. On n’y voit pas le bien lutter contre le mal, mais la compréhension contre l’incompréhension. Là où il y a compréhension, le jugement devient moins facile, moins catégorique et plus dérangeant. Et c’est ce vers quoi nous tendons tous, à la grâce de Dieu.

L’explication de cette philosophie sous-jacente, qui exclut toute idée de tempérament criminel héréditaire, est biographique. La vie de Georges est, comme son œuvre, inépuisable. Il y a dans tous ses livres des éléments autobiographiques, transformés et manipulés ; c’est l’un de ces hommes à qui presque rien d’humain n’est étranger.

Dans l’un des premiers Maigret, par exemple, Le Pendu de Saint-Pholien, un membre d’un groupe de jeunes génies artistiques autoproclamés, baptisé « Les Compagnons de l’Apocalypse », est retrouvé pendu à la porte de l’église Saint-Pholien de Liège. Il s’appelle Émile Klein. S’agit-il d’un meurtre ou d’un suicide ? Georges avait appartenu à un groupe de jeunes génies autoproclamés, « La Caque », dont l’un des membres, artiste en herbe cocaïnomane, du nom Joseph Kleine, avait été découvert pendu à la porte de l’église Saint-Pholien. Meurtre ou suicide ? On l’ignore encore aujourd’hui, et on ne le saura jamais, l’heure exacte du décès restant elle-même un mystère, mais Georges fut l’un des derniers à avoir vu Joseph Kleine en vie le soir de sa mort. La pendaison continua de le préoccuper jusqu’à la fin de ses jours.

En tout cas, étant l’un des derniers à avoir vu Kleine vivant, Georges devait savoir qu’il était parmi les principaux suspects. Comme il est facile de présumer un homme coupable, précisément parce qu’aucun acte ne peut être a priori exclu de sa part ! (J’ai un oncle, un monsieur très doux, qui fut soupçonné de meurtre parce que le jeune homme qui avait tué sa bonne était sorti de la maison en arborant son chapeau, une histoire digne de Simenon.)

Georges savait bien que le distinguo entre le criminel et l’honnête citoyen, respectable et innocent, est bien plus subtil que nous aimons à l’imaginer. Il le comprit très tôt, parce qu’il avait lui-même versé dans la petite délinquance durant sa jeunesse ; s’il n’avait pas eu la chance d’obtenir un emploi à La Gazette de Liège (je dis chance, car il n’avait pour cela aucune qualification particulière), il aurait peut-être progressé vers des crimes plus sérieux.

Pour Agatha, tout est en surface, ou l’effleure. Pour Georges, tout – du moins, tout ce qui a de l’importance – est très loin de la surface, souterrain, presque volcanique. Ce qui est moral, conventionnel, respectable, relève de la façade, et n’est donc pas réel, ou en tout cas pas important. Ce n’est pas le vernis qui maintient un meuble debout, même s’il l’embellit. Les Sœurs Lacroix, ce récit où la haine est la seule chose qui donne sens à la vie de deux sœurs dans un foyer bourgeois de rentiers apparemment très convenables, s’ouvre sur cette exergue : « Chaque famille a un cadavre dans l’armoire »…

Les circonstances expliquent tout, et pourtant rien. Dans Lettre à mon juge, le protagoniste déverse son mépris sur ses avocats lorsqu’ils tentent d’atténuer son crime en faisant référence au suicide supposé de son père lorsqu’il était jeune : « Lourde hérédité, soit ! Et la vôtre, mon juge ? Et celle de Me Gabriel et de ces deux rangs de jurés dont j’ai eu tout le loisir d’examiner le faciès ? Lourde hérédité, c’est vrai, la mienne, celle de chacun de nous, celle de tous les fils d’Adam. » Autrement dit, le métier d’homme est difficile.

La compréhension de Georges à l’égard des petites gens venait non seulement du fait qu’il était issu de ce milieu, mais aussi du fait qu’il n’était jamais longtemps satisfait ; et l’insatisfaction est le lot des petites gens. Il prétendait avoir fait l’amour (sous réserve que ce soit le mot juste) avec dix mille femmes, chiffre qui ne me paraît pas plus croyable que la statistique souvent citée, selon laquelle il n’utilisa pas plus de deux mille mots dans toute son œuvre. Cinq nouvelles femmes par semaine pendant quarante ans, mais seulement cinq mots différents pour chacun de ses quatre cents livres ? Soit, comme disent les Français.

 

Un concentré d’humanité

Ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’il était animé d’un appétit sexuel énorme, insatiable, l’explication la plus vraisemblable étant qu’il ne trouva jamais en une seule femme tout ce qu’il cherchait ou désirait, une figure maternelle et une bombe sexuelle, par exemple. Le conflit et l’insatisfaction étaient donc inévitables, et l’ambiguïté, des sentiments comme du comportement, en était la conséquence naturelle. Rien ne pouvait être catégorique, à ses yeux. Georges était un concentré d’humanité, un être renfermant presque tout ce qu’un homme peut contenir, de la tendresse à la brutalité, de la culpabilité à la psychopathie.

Agatha et Georges ont tous deux créé – ou faut-il dire « décrit » ? – des mondes avec force économie de mots. « Le village de St. Mary Mead [où vit Miss Marple] existe-t-il vraiment ? », m’a-t-on récemment demandé. À quoi je ne peux que répondre, à la manière de Simenon : « Eh bien, oui et non. » Mais alors qu’Agatha nous invite à la fête du village, Georges nous plonge dans des abîmes philosophiques, même si c’est par monosyllabes. Qu’est-ce, exactement, que le « métier d’homme » ? Cette question nous trouble parce qu’elle est à la fois profonde et vide de sens. Si elle n’a pas de réponse concevable, est-ce vraiment une question ? Et pourtant, même si ce n’est pas une vraie question, pouvons-nous réellement éviter de nous la poser ?

J’ai témoigné lors de nombreux procès criminels. En parlant longuement avec les assassins, j’ai découvert que le meurtre n’était pas nécessairement le pire des crimes, et que les meurtriers n’étaient pas les pires des hommes. Même les gestes apparemment futiles et impulsifs ont un arrière-fond psychologique, comme dans le cas de cet alcoolique qui en avait étranglé un autre avec une serviette humide, après avoir interprété son appel à l’aide comme un appel à l’euthanasie.

J’ai compris tant de meurtriers ! Comme ce pauvre immigré indien qui travaillait seize heures par jour pour offrir à sa femme la BMW métallisée dont elle rêvait et avait fini par apprendre qu’elle l’utilisait pour rejoindre son amant. Il l’a poignardée quand elle s’est moquée de lui, si ennuyeux ! J’ai compati comme Georges, j’ai témoigné comme Agatha.

Georges est profond, Agatha est superficielle, mais la vie doit être vécue à ces deux niveaux. La surface de l’existence humaine compte autant que ses profondeurs, et un homme est inachevé s’il ne vit que superficiellement ou exclusivement tourmenté par les « maudites questions » dont parlait Dostoïevski. Nous n’avons pas à choisir entre Agatha et Georges ; nous pouvons lire les deux la conscience tranquille.

 

Cet article a été traduit par Laurent Bury.

19 faits & idées à glaner dans le numéro 25

 

1) Les incitations et les arguments rationnels ne peuvent  affecter l’origine profonde  de nos erreurs.
► Lire « Ces émotions qui nous gouvernent »

2) Sous l’Occupation, on estime qu’entre 75 000 et 200 000 enfants naquirent d’un père allemand.

► Lire « L’incroyable bête du Gévaudan »

3) La séduction est une stratégie essentielle pour permettre  à la France de survivre comme pays d’influence.

► Lire « French seduction »

4) Un État est-il une entité qui vaille la peine qu’on meure et qu’on tue ?

► Lire « La question de Sari Nusseibeh »

5) Peut-on vraiment séparer les droits politiques des droits civiques ?

► Lire « La question de Sari Nusseibeh »

6) Certains croient que plus vous êtes en colère, plus vous êtes fort. C’est une lourde erreur.

► Lire, dans « La question de Sari Nusseibeh », l’encadré « Le Satyagraha selon Ali Abou Awwad »

7) Le conflit israélo-palestinien, « querelle égoïste de deux  tribus ethnocentrées ».

► Lire « Peut-être pas un Gandhi, mais… »

8) L’Autorité palestinienne commence à ressembler à une nouvelle « sordide kleptocratie arabe ».

► Lire « Peut-être pas un Gandhi, mais… »

9) La résistance civile part du principe  que le pouvoir des gouvernants repose  en dernier ressort sur l’obéissance  et la coopération de leurs sujets.

► Lire « Les succès ambigus de la non-violence »

10) La parole transmet l’émotion autant que le sens, elle peut s’adapter à l’auditeur et exprimer tellement plus de choses  que l’écrit.

► Lire « Le temps des nouveaux Gitans »

11) « Si un homme n’est pas  de notre race, il est sûr qu’il aura un esprit différent. »

► Lire « Comment peut-on être africain en Chine ? »

12) « Le cœur est un lieu obscur,  dans lequel aucun œil humain  ne peut pénétrer. »

► Lire « Éloge de l’hypocrisie politique »

13) L’imaginaire sexuel  est un ressort inépuisable  de l’anticatholicisme.

► Lire « Pervers comme un catholique en Allemagne »

14) Le mot « laïcité » n’existe ni en allemand ni en anglais.

► Lire, dans « Pervers comme un catholique en Allemagne », notre entretien avec l’historien Michel Winock (encadré).

15) Assistons-nous à une fraternisation entre les puissants de ce monde pour mieux  écraser les faibles ?

► Lire « La honte de l’Europe »

16) Les Anglais ont toujours  su apprécier un bon meurtre.

► Lire « Maître Georges et Lady Agatha »

17) Pourquoi l’objectif est-il l’« excellence » dans l’enseignement, mais seulement la « productivité » dans  la recherche ?

► Lire « La complainte du gratte-papier »

18) « Le niveau des flux migratoires est très inférieur à ce qu’il était  il y a un siècle. »

► Lire « Vous avez dit mondialisation ? »

19) 71 % des Premiers ministres britanniques souffraient de troubles psychiques.

► Lire « Ces fous de Downing Street »

La complainte du gratte-papier

Pourquoi n’existe-t-il aucune Anthologie de la paperasserie ? Si le trésor des manuscrits de Franz Kafka, longtemps cachés dans des coffres-forts, a attiré l’attention des grands médias, la véritable perle est ail­leurs, dans le recueil des notes de service que l’auteur a rédigées lorsqu’il était juriste pour l’Institut d’assurances contre les accidents du travail (1). Kafka : « L’Institut est convaincu que, si la catégorie de risque pour les filatures de laine de mouton était plus élevée que celle des filatures de coton, il y aurait eu des pressions pour que les ateliers mixtes soient classés comme filatures de coton, un changement qui se serait accordé, fût-ce par hasard, à la situation existante. »

Pas mal. Mais Kafka n’est pas le seul auteur moderne d’importance à avoir consacré une grande partie de son temps et de son énergie à la rédaction de phrases pareilles. Par exemple, qui a écrit : « Je me suis rendu au ministère de l’Instruction publique. J’y ai vérifié que vous n’avez qu’un seul justificatif à fournir. […] Je suis persuadé que le ministre, dans sa lettre au préfet de la Manche, ne demandera rien de plus. Je pense par conséquent que si vous écrivez cette lettre de justification et la transmettez à monsieur le préfet en lui expliquant la situation particulière dans laquelle vous vous trouvez, cela devrait suffire pour qu’il reconnaisse son erreur » ?

Ou ceci : « Il est rappelé aux professeurs en période probatoire que le nombre de leurs étudiants, les besoins du département, l’excellence de l’enseignement, les services rendus et la productivité académique sont des éléments essentiels des rapports annuels de prétitularisation, des rapports de troisième année et des recommandations en faveur de la titularisation » ?

 

La promesse perculatoire de la note administrative

Si vous avez deviné qu’il s’agissait d’Alexis de Tocqueville et de la doyenne de mon université, félicitations ! Comme Kafka, ils sont passés maîtres dans cet art. Les phrases de Tocqueville sont assurées, intelligentes, rassurantes. Il était alors conseiller général de la Manche ; le maire de Saint-Sauveur-le-Vicomte, à qui s’adressait cette note de service, en a sûrement compris le sens et l’importance à la première lecture, ce qui est le mieux que l’on puisse demander en ces circonstances.

Bien qu’elle nécessite plus d’une lecture, la note de service de la doyenne est elle aussi habile, à sa manière. Elle accomplit une prouesse perlocutoire, en emplissant le professeur en attente de titularisation à la fois de terreur existentielle (« période probatoire ») et de suffisance intellectuelle. Pourquoi l’objectif est-il l’« excellence » dans l’enseignement mais seulement la « productivité » dans la recherche ? Cela signifie-t-il que je peux me permettre de produire de la merde, du moment que j’en produis en quantité suffisante ? Que je continue de féconder le champ de la connaissance ?

À vrai dire, nous ne devrions pas nous montrer trop sévères envers la doyenne, qui est une bonne administratrice et une universitaire talentueuse. Il y a peu de chance qu’elle ait écrit cette phrase elle-même, ni même qu’elle l’ait lue. Il est beaucoup plus probable que l’une de ses assistantes l’ait copiée-collée à partir d’une autre lettre, qui l’avait elle-même été, et ainsi de suite, jusqu’au déjeuner de travail initial, au cours duquel le modèle fut rédigé par un comité ad hoc d’éminents professeurs qui ont, comme vous et moi, des enfants, des factures impayées, de vieilles tantes à l’hôpital et des copies à corriger. C’est un texte standard, un moule industriel qui s’adapte facilement à tous les usages.

Mon Anthologie de la paperasserie réunirait certains des plus beaux exemples historiques de textes de ce genre, ainsi qu’une sélection d’en-têtes, de formulaires à remplir, et de clauses en petits caractères. Bien entendu, la métaphore du moule industriel pourrait bien être la métaphore d’une vaste transformation, en cours depuis deux siècles, qui a éloigné nombre d’entre nous de l’industrie pour nous faire pénétrer dans un monde où il s’agit d’attendre qu’un contrôleur appose sa signature sur tel ou tel certificat à archiver à la direction locale de l’urbanisme. La paperasserie nous occupe et nous préoccupe, que nous soyons spécialistes du droit maritime, propriétaires d’instituts de beauté, assistants parlementaires, directeurs des ressources humaines, professeurs d’université ou concepteurs de sites Internet.

Voilà qui m’amène à m’interroger : pourquoi existe-t-il entre nous, les gratte-papier, si peu de solidarité ? Pourquoi nous plaignons-nous si souvent d’être surchargés de formalités diverses, tout en faisant preuve de si peu de compassion pour les autres : la doyenne qui conclut par une phrase maladroite, la secrétaire qui se trompe d’adresse, l’assistant juridique qui ne tient pas un délai, l’assureur qui classe une déclaration de sinistre dans le mauvais dossier ?

 

Peu de gratte-papier parmi nos héros

La raison, je crois, en est que la paperasserie n’a jamais bien cadré avec l’idée que nous nous faisons du travail, ou du sens du travail. Cela pourrait, par exemple, expliquer pourquoi l’on trouve si peu de gratte-papier parmi les héros de la mythologie, de la littérature, du cinéma ou de la vraie vie. Il n’y a pas de John Henry, de Casey Jones ni de Rosie la riveteuse (2) pour inciter les gens comme nous à travailler mieux ou plus dur. Le métallurgiste en sueur est une icône érotique ; l’agent d’assurances en sueur, un objet de dérision. Même si la paperasserie constitue l’essentiel de notre activité, ce n’est pas ainsi que nous pensons notre métier. « Je suis un professeur qui écrit par ailleurs des notes de service, des demandes de remboursement, des autoévaluations, des lettres de recommandation, des demandes de bourse, des budgets de conférence, des projets de révision de procédures. » Et non : « Je rédige des notes de service, des demandes de remboursement, des autoévaluations, des lettres de recommandation, des demandes de bourse, des budgets de conférence, des projets de révision de procédures, et je suis par ailleurs professeur. »

Dans un article très remarqué paru en 1977, Barbara et John Ehrenreich ont tenté de nommer la catégorie d’individus qui passe ainsi le plus clair de son temps (3). Ils l’ont appelée la « classe professionnelle-managériale » et dotée d’une abréviation commode. La CPM n’était ni le prolétariat, ni la petite bourgeoisie, ni la bourgeoisie proprement dite. La « classe moyenne » ne convenait pas non plus, puisqu’il s’agissait manifestement d’un stratagème idéologique destiné à masquer les antagonismes objectifs au sein et entre les classes. « Nous définissons la classe professionnelle-managériale comme celle qui regroupe les travailleurs intellectuels salariés non propriétaires des moyens de production et dont la principale fonction dans la division sociale du travail est la reproduction de la culture capitaliste et des rapports de classe capitalistes. » Ce jargon des années 1970 désigne une catégorie d’individus qui reproduit plutôt qu’elle ne produit, perpétue la situation, l’entretient, la rend intéressante, tout en empêchant généralement qu’elle ne dégénère.

Passionnant, non ? Hélas ! toutes ces tâches administratives sont en réalité passablement ennuyeuses. Même quand les choses tournent mal, elles tournent mal de manière assommante. Il y a relativement peu d’urgences dans le travail administratif : on peut avoir besoin d’appeler le médecin, mais jamais le Samu. Le souffle court est plus sûrement provoqué par une maladie de cœur que par un accès d’euphorie. En conséquence de quoi nous finissons souvent par nous ennuyer, être distraits et aliénés au travail. Notre esprit vagabonde du côté du sexe ou des factures impayées. Nous passons des heures à surfer sur Internet, activité beaucoup moins stimulante et agréable que ne le suggère le verbe qui la désigne. Nous avons mal au dos, nos canaux carpiens nous élancent, notre vision se trouble. Nous commençons à souffrir d’autres maux plus diffus. Et même après une longue et fastidieuse journée, nous peinons à nous endormir, à rester en place. Nous allons au club de gym, ce qui aide un peu, mais il est difficile d’échapper à l’idée que nos esprits, comme nos jambes, ne vont que courir sur un tapis roulant, pour aller nulle part à vive allure. C’est comme cette scène des Temps modernes où Charlie Chaplin continue de s’agiter et de visser des boulons après que la chaîne s’est arrêtée. À cette différence près : dans notre cas, la mémoire musculaire est dans le cerveau.

Et comme sur un tapis roulant, rester en place exige beaucoup d’effort, voire de dextérité. Rien d’étonnant à ce que cette nouvelle classe soit si angoissée. « Le fils du président du conseil d’administration peut espérer devenir un homme d’affaires couronné de succès (en tout cas riche), en se contentant peu ou prou de grandir », observaient Barbara et John Ehrenreich. « Le fils d’un chercheur ne peut espérer décrocher un poste analogue qu’en fournissant un effort constant. » L’essentiel étant d’acquérir cette aisance dans le maniement des mots et des chiffres qui fait le bon bureaucrate. L’hygiène dentaire et les compétences informatiques comptent aussi beaucoup. Mais le plus important, c’est l’équilibre psychologique, que cela signifie « saine estime de soi », « joue bien avec les autres » ou « se confie volontiers » (à ne pas confondre avec « indiscret »). Deux des meilleures incursions dans la psychopathologie du travail administratif ont été publiées au XIXe siècle : Bartleby le scribe (1853), d’Herman Melville, et Bouvard et Pécuchet (1881), de Gustave Flaubert. Les critiques ont le plus souvent interprété ces textes comme des allégories du processus de création, du capitalisme ou de quelque autre sujet plus noble. Et ils pourraient avoir raison. Mais, s’ils étaient allégoriques, ces récits étaient aussi réalistes. Melville et Flaubert s’intéressaient tous deux aux conséquences physiques et psychiques tangibles du travail de bureau.

Le critique et biographe Andrew Delbanco a indiqué plusieurs des sources d’inspiration possibles de la nouvelle de Melville : le personnage de Nemo dans Bleak House, ouvrage de Charles Dickens paru en feuilleton dans Harper’s peu avant que Melville ne s’attelle à Bartleby ; un article paru dans l’Albany Register en 1852, portant sur le service des Lettres au rebut où s’accumulent les missives « contenant des mots d’amour, des mèches de cheveux non distribués » ; le premier chapitre d’un roman publié sous forme de publicité dans le New York Times à partir de 1853 à propos d’un clerc du nom d’Adolphus Fitzherbert, dont « la mine était assombrie par une mélancolie innée ou habituelle » ; ou encore les visites que l’écrivain rendait à son oncle, Peter Gansevoort, dans son cabinet d’avocat.

Le narrateur de Bartleby est un homme de loi que ses trente ans d’expérience ont mis « particulièrement en contact avec une catégorie d’hommes intéressants et quelque peu singuliers, semble-t-il, au sujet desquels on n’a encore, à ma connaissance, rien écrit : j’entends les copistes de pièces juridiques ou scribes ». Quatre siècles d’imprimerie n’avaient guère allégé leur besogne ; même en cette époque de reproduction mécanique, il n’existait aucun moyen rapide et peu coûteux de réaliser une réplique exacte d’un document. Il est vrai que, dans les années 1850, la panoplie du copiste ressemblait encore, à bien des égards, à celle des moines du Moyen Âge, à commencer par la plume d’oie – la plume d’acier étant encore relativement récente. Comme leurs prédécesseurs médiévaux, les scribes avaient des pupitres inclinés ; comme eux, ils travaillaient soit à la lumière naturelle soit à la lueur de la bougie. Le papier en pulpe de bois, produit industriellement, était meilleur marché et moins rare que le parchemin : il revenait donc moins cher de tout recommencer, mais l’aspect laborieux de la chose rendait les fautes inévitables.

Melville prêtait une grande attention à ces détails. L’un de ses copistes se débat avec son matériel d’écriture, casse constamment ses plumes avant de les réparer et fait des taches d’encre sur les documents. Un autre ajuste sans cesse la hauteur de sa table : « Il plaçait au-dessous des copeaux, des cales de natures diverses, des bouts de carton, allant même jusqu’à tenter de parfaire de manière exquise son ajustement à l’aide de morceaux de buvard pliés. » La lumière, dans le cabinet d’avocat de Wall Street, est perpétuellement faible, les fenêtres donnant sur un mur de brique. Comme le note l’homme de loi : « On pouvait considérer cette vue comme assez anodine et manquant de ce que les paysagistes appellent “de la vie”. »

Bartleby rejoint l’étude. Le narrateur l’installe dans un coin de son bureau, derrière un haut paravent vert, hors de vue mais à portée de voix. Au début, tout se passe plutôt bien ; le copiste fait son travail, et le fait scrupuleusement. Or, comme le narrateur en convient lui-même, ce n’est pas une tâche facile. Pour vérifier l’exactitude d’une copie, un scribe la lit à haute voix pendant qu’un autre la compare à l’original. « C’est une besogne ennuyeuse, monotone et soporifique. J’imagine aisément qu’elle puisse être absolument intolérable à certains tempéraments sanguins. Je ne saurais affirmer, par exemple, que le fougueux poète Byron se fût assis d’un cœur content aux côtés de Bartleby pour collationner un document de, disons, cinq cents pages d’une écriture serrée et chafouine. »

 

« Je préférerais ne pas »

Le problème, bien entendu, est que Bartleby s’avère n’être pas plus disposé à travailler que le fougueux poète. Il est là depuis trois jours quand l’homme de loi lui demande de l’aider à vérifier la copie d’un document quelconque :

« Imaginez ma surprise, non, ma consternation, lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondit d’une voix singulièrement douce et ferme : “Je préférerais ne pas.”
Je gardais pendant quelques instants un silence parfait afin de rassembler mes esprits en déroute. L’idée me vint aussitôt que mes oreilles m’avaient abusé ou que Bartleby s’était entièrement mépris sur le sens de mes paroles. Je répétai ma requête de la voix la plus claire que je pusse prendre. Mais tout aussi clairement retentit la même réponse que devant : “Je préférerais ne pas.”
– “Vous préféreriez ne pas”, fis-je en écho, me levant avec beaucoup d’excitation et traversant la pièce à grandes enjambées. Que voulez-vous dire ? Avez-vous la berlue ? Je veux que vous m’aidiez à collationner ce feuillet-ci… Tenez.
Et je le lui tendis.
– “Je préférerais ne pas”, dit-il. »

L’histoire suit les conséquences du refus de Bartleby non seulement de copier mais aussi d’obéir à tout ordre, quel qu’il soit. Le scribe reste où il est, derrière son paravent, jour et nuit, indifférent aux demandes, aux prières, aux flatteries. Les autres copistes commencent à s’irriter, les clients posent des questions, les collègues jasent. La formule « Je préférerais ne pas » s’insinue dans la conversation de tous les employés du cabinet. Un jour, l’homme de loi décide de déménager l’étude ; Bartleby reste dans l’immeuble. Le propriétaire, trouvant cela néfaste pour la valeur de son bien, fait expédier le copiste en prison, où celui-ci maigrit à vue d’œil, préférant ne pas manger, ni boire, ni faire de l’exercice. La nouvelle s’achève sur une rumeur que le narrateur a entendue dans les mois qui ont suivi la mort de Bartleby. Avant de rejoindre l’étude, notre homme aurait travaillé au service des Lettres au rebut, remettant à l’incinérateur le courrier que l’on ne pouvait remettre au destinataire. « Parfois, des feuillets pliés, le pâle employé tire un anneau : le doigt auquel il fut destiné s’effrite peut-être dans la tombe ; un billet de banque que la charité envoya en toute hâte : celui qu’il eût secouru ne mange plus, ne connaît plus la faim ; un pardon pour des êtes qui moururent bourrelés de remords ; un espoir pour des êtres qui moururent désespérés ; de bonnes nouvelles pour des êtres qui moururent accablés par le malheur. Messages de vie, ces lettres coururent vers la mort. »

Certains des plus grands noms de la critique et de la philosophie modernes se sont demandé ce que signifiait le refus de travailler de Bartleby. Leurs interprétations vont du génial au stupide en passant par l’intelligent. J’ajouterais seulement que le débrayage en solitaire du scribe n’a rien de particulièrement étonnant. Je n’aimerais pas non plus copier un document juridique de cinq cents pages « d’une écriture serrée et chafouine ». Et, une fois que j’aurais compris que je pouvais m’en tirer ainsi, sans rien faire, pourquoi m’arrêter ? En n’accomplissant pas sa besogne, Bartleby nous oblige à reconnaître que ce qu’il fait est une besogne. À reconnaître que la paperasserie, c’est aussi du travail.

Non, il n’y a rien de bien mystérieux dans les motivations de Bartleby. C’est la tolérance du narrateur vis-à-vis de cet arrêt de travail qui nécessite explication. Au lieu de le tabasser, de l’enfermer ou de le faire arrêter – traitement traditionnel des ouvriers en grève dans l’Amérique industrielle –, l’homme de loi garde le scribe. Nous devons l’un des meilleurs essais sur le sujet au psychanalyste Christopher Bollas, pour qui ce récit concerne davantage le narrateur que le narré. À mesure que l’histoire progresse, il devient de plus en plus clair que l’homme de loi s’identifie à son clerc. Il s’agit assurément d’une identification ambivalente, mais elle n’en est que plus forte. « Tout ce qui reste au narrateur affligé est la conscience et le sentiment profonds que quelque chose de terriblement nécessiteux, d’horriblement isolé, d’“incurablement abandonné”, est perdu à jamais. »

Cette tristesse est autant politique qu’existentielle. Le narrateur exprime son identification avec Bartleby dans le vocabulaire du socialisme chrétien en vigueur au milieu du XIXe siècle : « Pour la première fois de ma vie, une insurmontable et lancinante mélancolie s’empara de moi. Je n’avais connu jusqu’alors qu’une tristesse non dépourvue de charme. Mais le lien d’une humanité commune m’entraîna alors de manière irrésistible dans le spleen. Mélancolie fraternelle ! Car Bartleby et moi étions tous deux fils d’Adam. » Il ne parvient pourtant pas à transformer cette projection en un véritable sentiment de solidarité. La paperasserie, cette chose que lui et son copiste ont profondément en commun, est aussi ce qui les éloigne l’un de l’autre. Le travail de copie doit être accompli, que Bartleby le préfère ou non. La dernière phrase du récit, passée à la postérité, « Ah ! Bartleby ! Ah ! humanité ! » traduit la mauvaise conscience du narrateur, qui devrait aussi être la nôtre. Nos collègues gratte-papier n’ont pas besoin de pitié, mais de patience.

« Pas de réflexion ! Copions ! Il faut que la page s’emplisse, que “le monument” se complète. – Égalité de tout, du bien et du mal, du Beau et du laid, de l’insignifiant et du caractéristique. Il n’y a de vrai que les phénomènes. – Finir sur la vue des deux bonshommes penchés sur leur pupitre, et copiant. »

Telle devait être la conclusion du roman inachevé de Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. Enid Starkie, grande spécialiste de Flaubert, relève que l’auteur a essayé au moins deux autres titres avant de s’arrêter sur celui-ci : « Les deux copistes » et « Les deux cloportes ». Comme Melville, Flaubert a tiré son inspiration d’un certain nombre de récits plus ou moins connus sur la vie des cols blancs. Parmi ces sources figurait l’un de ses propres écrits, qu’il publia à l’âge de 15 ans, Une leçon d’histoire naturelle. Genre Commis :

« Il faut voir cet intéressant bipède au bureau, copiant des contrôles ! Il a ôté sa redingote et son col, et travaille en chemise, c’est-à-dire en gilet de laine.
Il est perché sur son pupitre, la plume sur l’oreille gauche ; il écrit lentement en savourant l’odeur de l’encre qu’il voit avec plaisir s’étendre sur un immense papier ; il chante entre ses dents ce qu’il écrit et fait une musique perpétuelle avec son nez ; mais, lorsqu’il est pressé, il jette avec ardeur les points, les virgules, les barres, les fions et les paraphes. Ceci est le comble du talent. »

 

Le coup de foudre de Bouvard et Pécuchet

Les personnages de Bouvard et Pécuchet se rencontrent par un chaud dimanche d’été, à Paris. Bouvard est copiste dans une société faisant le commerce de textile alsacien ; son compagnon est copiste au ministère de la Marine. Ils engagent la conversation, font une promenade, dînent ensemble et se lient rapidement d’amitié. « Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai de toutes les passions », écrit Flaubert. Quand Bouvard touche un héritage imprévu, il propose à Pécuchet de prendre une retraite anticipée avec lui. Ils s’installeront à la campagne et consacreront le restant de leurs jours à autre chose, n’importe quoi pourvu que ce ne soit pas de la copie.

Et les voilà partis, comme tant de banquiers d’affaires reconvertis en fabricants de fromage ou en récoltants de sirop d’érable. Une partie de l’héritage sert à acheter une ferme de trente-huit hectares dans le Calvados, où ils s’installent pour une certaine durée. La durée de quoi ? Ils ne le savent pas exactement. Ils se mettent à faire de petites cultures, sans résultat ; à élever de la volaille et des bestiaux, qui meurent ; à faire des conserves, qui se gâtent ; à brasser des bières spéciales, qui les rendent malades. Ils s’intéressent tour à tour à la chimie, la médecine, la géologie, l’histoire locale, la fiction historique… Quand la révolution de 1848 éclate, ils se lancent dans la politique locale avec un enthousiasme qui n’a d’égal que leur ignorance. Ayant échoué en politique, ils essaient l’amour ; ayant échoué en amour, ils tentent d’améliorer leur condition physique par la gymnastique ; ayant échoué en gymnastique, ils se tournent vers le spiritisme. Et ainsi de suite.

Le ressort du roman, inlassablement répété, est qu’après chaque échec les employés commandent de nouveaux livres et guides pour apprendre comment planter, brasser ou faire du sport. Les copistes peuvent échapper au bureau, mais pas à leur nature. Même libres de parcourir la campagne, ils continuent de copier, copier, copier. Dans une lettre à Edma Roger des Genettes, sa correspondante préférée, Flaubert s’est targué d’avoir consulté 1 500 ouvrages pour rendre l’ignorance de ses personnages plus réaliste. Il lui a fallu six ans pour rédiger le premier volume. Le second, inachevé, devait être uniquement constitué des notes prises par les protagonistes au cours de leurs recherches.

« Imbéciles : tous ceux qui ne pensent pas comme vous », a écrit Flaubert dans Le Dictionnaire des idées reçues, qui a remplacé le second volume de Bouvard et Pécuchet. L’ironie, l’une des ironies en tout cas, est que les imbéciles, en l’espèce, étaient des hommes qui lui ressemblaient, puisque l’écrivain a passé ses dernières années à copier, copier, copier ces 1 500 ouvrages. Ce paradoxe n’a sans doute pas échappé à Flaubert, mais il nous a souvent échappé à nous, ses lecteurs. Si Bartleby est une réflexion sur le manque de solidarité dans le monde de la bureaucratie, Bouvard et Pécuchet illustre ce déficit. Flaubert lui-même semble rire de ses personnages. Mais il a du mal à admettre que sa propre prose puisse avoir quelque ressemblance avec la leur. Dans le roman, nous voyons l’écriture se débattre pour se sauver – ainsi que l’idée qu’elle se fait d’elle-même – de la honte des formes de prose plus pratiques, et donc plus vulgaires.

Dans un merveilleux essai publié il y a quelques années dans The Threepenny Review, la critique littéraire Rachel Cohen s’est penchée sur les carrières de deux grands poètes­-employés de bureau, Fernando Pessoa et Constantin Cavafy. Ce dernier avait été pendant plus de trente ans traducteur au service de l’administration coloniale britannique à Alexandrie, au service de l’Irrigation du ministère des Travaux publics. Ibrahim el Kayar, qui avait travaillé avec lui, a raconté dans un entretien que Cavafy fermait de temps à autre la porte de son bureau : « Parfois, mon collègue et moi regardions par le trou de la serrure. Nous le voyions lever les mains comme un acteur et adopter une expression étrange, comme s’il était en extase, puis il se penchait pour écrire quelque chose. C’était le moment de l’inspiration. Naturellement, nous trouvions cela drôle et riions bêtement. Comment pouvions-nous imaginer que M. Cavafy allait devenir célèbre ? »

Comment, en effet ? Nous pensons naturellement que ces gestes spectaculaires, ces expressions extatiques représentent des moments d’inspiration poétique. La pièce fermée, le regard voyeuriste, l’étonnement de l’employé apportent de nouvelles preuves de ce que nous savons déjà, de ce que nous croyons déjà savoir : dans cette scène, le poète-employé est davantage poète qu’employé. Nous assistons à un acte de création, et non à un acte de re-création. Aucune personne saine d’esprit ne consacrerait autant d’effort à un simple travail administratif.

Sauf, bien entendu, tous ceux d’entre nous qui ne font que cela.

 

Cet article est paru dans le Lapham’s Quarterly, au printemps 2011. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

A quoi bon un état Palestinien ? – L’ombre de Gandhi

Fin novembre 1938, dans la feuille hebdomadaire qu’il publiait en anglais, Harijan, Gandhi se pencha sur le problème posé par l’éventualité de la création d’un État juif en Palestine (alors sous mandat britannique). « Toute ma sympathie est acquise aux Juifs, écrit-il. Je les ai fréquentés intimement en Afrique du Sud. Certains d’entre eux sont devenus des compagnons pour la vie. Grâce à ces amis, j’ai pu mieux connaître la persécution à laquelle ils ont été soumis depuis la lointaine histoire. Ils ont été, en quelque sorte, les intouchables de la Chrétienté. La similarité entre le traitement que les chrétiens leur ont infligé et celui que les hindous infligent aux intouchables est frappante. Un jugement de nature religieuse a été invoqué dans les deux cas pour justifier les traitements inhumains qui ont été infligés aux uns comme aux autres […]. Mais ma sympathie ne me rend pas sourd aux exigences de la justice. L’appel à un foyer national pour les Juifs ne me séduit guère […]. La Palestine appartient aux Arabes de la manière dont l’Angleterre appartient aux Anglais ou la France aux Français. Il serait injuste et inhumain d’imposer une domination des Juifs sur les Arabes […]. Ce serait à coup sûr un crime contre l’humanité que de contraindre les fiers Arabes à accepter que la Palestine retourne en tout ou en partie aux Juifs pour en faire leur territoire national. Une cause plus noble serait d’insister pour que les Juifs bénéficient d’un traitement équitable partout où ils sont nés et ont grandi. »

On connaît la suite. On le sait moins, depuis quelque temps, la figure de Gandhi reprend chair en Palestine. Ses écrits sur la non-violence sont lus et certains intellectuels et leaders d’opinion, y compris des jeunes, s’y réfèrent ouvertement. Son ombre est présente dans les marches de la non-violence organisées régulièrement depuis plusieurs années à Bil’in et dans d’autres villages, auxquelles se joignent des Israéliens et des Occidentaux. Une photo publiée en 2010 montre trois manifestants de Bil’in déguisés respectivement en Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela. Abou Rahmah, un militant non-violent récemment libéré après plus d’un an de prison, est parfois appelé « le Gandhi palestinien ».

Il faut résister à la tentation de trop « romancer » Gandhi, écrit l’intellectuel israélien David Shulman à propos d’une récente biographie du Mahatma *. L’homme avait ses faiblesses et était capable de cynisme. Mais son combat pour une solution non-violente en Inde et ailleurs reste et demeurera à jamais un exemple impressionnant, doué d’une grande force d’entraînement. Peut-on imaginer que la résistance civile puisse constituer une base pour faire bouger les lignes et mener à une solution durable au problème israélo-palestinien ? C’est l’objet du présent dossier.

 

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