19 faits & idées à glaner dans le numéro 25

 

1) Les incitations et les arguments rationnels ne peuvent  affecter l’origine profonde  de nos erreurs.
► Lire « Ces émotions qui nous gouvernent »

2) Sous l’Occupation, on estime qu’entre 75 000 et 200 000 enfants naquirent d’un père allemand.

► Lire « L’incroyable bête du Gévaudan »

3) La séduction est une stratégie essentielle pour permettre  à la France de survivre comme pays d’influence.

► Lire « French seduction »

4) Un État est-il une entité qui vaille la peine qu’on meure et qu’on tue ?

► Lire « La question de Sari Nusseibeh »

5) Peut-on vraiment séparer les droits politiques des droits civiques ?

► Lire « La question de Sari Nusseibeh »

6) Certains croient que plus vous êtes en colère, plus vous êtes fort. C’est une lourde erreur.

► Lire, dans « La question de Sari Nusseibeh », l’encadré « Le Satyagraha selon Ali Abou Awwad »

7) Le conflit israélo-palestinien, « querelle égoïste de deux  tribus ethnocentrées ».

► Lire « Peut-être pas un Gandhi, mais… »

8) L’Autorité palestinienne commence à ressembler à une nouvelle « sordide kleptocratie arabe ».

► Lire « Peut-être pas un Gandhi, mais… »

9) La résistance civile part du principe  que le pouvoir des gouvernants repose  en dernier ressort sur l’obéissance  et la coopération de leurs sujets.

► Lire « Les succès ambigus de la non-violence »

10) La parole transmet l’émotion autant que le sens, elle peut s’adapter à l’auditeur et exprimer tellement plus de choses  que l’écrit.

► Lire « Le temps des nouveaux Gitans »

11) « Si un homme n’est pas  de notre race, il est sûr qu’il aura un esprit différent. »

► Lire « Comment peut-on être africain en Chine ? »

12) « Le cœur est un lieu obscur,  dans lequel aucun œil humain  ne peut pénétrer. »

► Lire « Éloge de l’hypocrisie politique »

13) L’imaginaire sexuel  est un ressort inépuisable  de l’anticatholicisme.

► Lire « Pervers comme un catholique en Allemagne »

14) Le mot « laïcité » n’existe ni en allemand ni en anglais.

► Lire, dans « Pervers comme un catholique en Allemagne », notre entretien avec l’historien Michel Winock (encadré).

15) Assistons-nous à une fraternisation entre les puissants de ce monde pour mieux  écraser les faibles ?

► Lire « La honte de l’Europe »

16) Les Anglais ont toujours  su apprécier un bon meurtre.

► Lire « Maître Georges et Lady Agatha »

17) Pourquoi l’objectif est-il l’« excellence » dans l’enseignement, mais seulement la « productivité » dans  la recherche ?

► Lire « La complainte du gratte-papier »

18) « Le niveau des flux migratoires est très inférieur à ce qu’il était  il y a un siècle. »

► Lire « Vous avez dit mondialisation ? »

19) 71 % des Premiers ministres britanniques souffraient de troubles psychiques.

► Lire « Ces fous de Downing Street »

La complainte du gratte-papier

Pourquoi n’existe-t-il aucune Anthologie de la paperasserie ? Si le trésor des manuscrits de Franz Kafka, longtemps cachés dans des coffres-forts, a attiré l’attention des grands médias, la véritable perle est ail­leurs, dans le recueil des notes de service que l’auteur a rédigées lorsqu’il était juriste pour l’Institut d’assurances contre les accidents du travail (1). Kafka : « L’Institut est convaincu que, si la catégorie de risque pour les filatures de laine de mouton était plus élevée que celle des filatures de coton, il y aurait eu des pressions pour que les ateliers mixtes soient classés comme filatures de coton, un changement qui se serait accordé, fût-ce par hasard, à la situation existante. »

Pas mal. Mais Kafka n’est pas le seul auteur moderne d’importance à avoir consacré une grande partie de son temps et de son énergie à la rédaction de phrases pareilles. Par exemple, qui a écrit : « Je me suis rendu au ministère de l’Instruction publique. J’y ai vérifié que vous n’avez qu’un seul justificatif à fournir. […] Je suis persuadé que le ministre, dans sa lettre au préfet de la Manche, ne demandera rien de plus. Je pense par conséquent que si vous écrivez cette lettre de justification et la transmettez à monsieur le préfet en lui expliquant la situation particulière dans laquelle vous vous trouvez, cela devrait suffire pour qu’il reconnaisse son erreur » ?

Ou ceci : « Il est rappelé aux professeurs en période probatoire que le nombre de leurs étudiants, les besoins du département, l’excellence de l’enseignement, les services rendus et la productivité académique sont des éléments essentiels des rapports annuels de prétitularisation, des rapports de troisième année et des recommandations en faveur de la titularisation » ?

 

La promesse perculatoire de la note administrative

Si vous avez deviné qu’il s’agissait d’Alexis de Tocqueville et de la doyenne de mon université, félicitations ! Comme Kafka, ils sont passés maîtres dans cet art. Les phrases de Tocqueville sont assurées, intelligentes, rassurantes. Il était alors conseiller général de la Manche ; le maire de Saint-Sauveur-le-Vicomte, à qui s’adressait cette note de service, en a sûrement compris le sens et l’importance à la première lecture, ce qui est le mieux que l’on puisse demander en ces circonstances.

Bien qu’elle nécessite plus d’une lecture, la note de service de la doyenne est elle aussi habile, à sa manière. Elle accomplit une prouesse perlocutoire, en emplissant le professeur en attente de titularisation à la fois de terreur existentielle (« période probatoire ») et de suffisance intellectuelle. Pourquoi l’objectif est-il l’« excellence » dans l’enseignement mais seulement la « productivité » dans la recherche ? Cela signifie-t-il que je peux me permettre de produire de la merde, du moment que j’en produis en quantité suffisante ? Que je continue de féconder le champ de la connaissance ?

À vrai dire, nous ne devrions pas nous montrer trop sévères envers la doyenne, qui est une bonne administratrice et une universitaire talentueuse. Il y a peu de chance qu’elle ait écrit cette phrase elle-même, ni même qu’elle l’ait lue. Il est beaucoup plus probable que l’une de ses assistantes l’ait copiée-collée à partir d’une autre lettre, qui l’avait elle-même été, et ainsi de suite, jusqu’au déjeuner de travail initial, au cours duquel le modèle fut rédigé par un comité ad hoc d’éminents professeurs qui ont, comme vous et moi, des enfants, des factures impayées, de vieilles tantes à l’hôpital et des copies à corriger. C’est un texte standard, un moule industriel qui s’adapte facilement à tous les usages.

Mon Anthologie de la paperasserie réunirait certains des plus beaux exemples historiques de textes de ce genre, ainsi qu’une sélection d’en-têtes, de formulaires à remplir, et de clauses en petits caractères. Bien entendu, la métaphore du moule industriel pourrait bien être la métaphore d’une vaste transformation, en cours depuis deux siècles, qui a éloigné nombre d’entre nous de l’industrie pour nous faire pénétrer dans un monde où il s’agit d’attendre qu’un contrôleur appose sa signature sur tel ou tel certificat à archiver à la direction locale de l’urbanisme. La paperasserie nous occupe et nous préoccupe, que nous soyons spécialistes du droit maritime, propriétaires d’instituts de beauté, assistants parlementaires, directeurs des ressources humaines, professeurs d’université ou concepteurs de sites Internet.

Voilà qui m’amène à m’interroger : pourquoi existe-t-il entre nous, les gratte-papier, si peu de solidarité ? Pourquoi nous plaignons-nous si souvent d’être surchargés de formalités diverses, tout en faisant preuve de si peu de compassion pour les autres : la doyenne qui conclut par une phrase maladroite, la secrétaire qui se trompe d’adresse, l’assistant juridique qui ne tient pas un délai, l’assureur qui classe une déclaration de sinistre dans le mauvais dossier ?

 

Peu de gratte-papier parmi nos héros

La raison, je crois, en est que la paperasserie n’a jamais bien cadré avec l’idée que nous nous faisons du travail, ou du sens du travail. Cela pourrait, par exemple, expliquer pourquoi l’on trouve si peu de gratte-papier parmi les héros de la mythologie, de la littérature, du cinéma ou de la vraie vie. Il n’y a pas de John Henry, de Casey Jones ni de Rosie la riveteuse (2) pour inciter les gens comme nous à travailler mieux ou plus dur. Le métallurgiste en sueur est une icône érotique ; l’agent d’assurances en sueur, un objet de dérision. Même si la paperasserie constitue l’essentiel de notre activité, ce n’est pas ainsi que nous pensons notre métier. « Je suis un professeur qui écrit par ailleurs des notes de service, des demandes de remboursement, des autoévaluations, des lettres de recommandation, des demandes de bourse, des budgets de conférence, des projets de révision de procédures. » Et non : « Je rédige des notes de service, des demandes de remboursement, des autoévaluations, des lettres de recommandation, des demandes de bourse, des budgets de conférence, des projets de révision de procédures, et je suis par ailleurs professeur. »

Dans un article très remarqué paru en 1977, Barbara et John Ehrenreich ont tenté de nommer la catégorie d’individus qui passe ainsi le plus clair de son temps (3). Ils l’ont appelée la « classe professionnelle-managériale » et dotée d’une abréviation commode. La CPM n’était ni le prolétariat, ni la petite bourgeoisie, ni la bourgeoisie proprement dite. La « classe moyenne » ne convenait pas non plus, puisqu’il s’agissait manifestement d’un stratagème idéologique destiné à masquer les antagonismes objectifs au sein et entre les classes. « Nous définissons la classe professionnelle-managériale comme celle qui regroupe les travailleurs intellectuels salariés non propriétaires des moyens de production et dont la principale fonction dans la division sociale du travail est la reproduction de la culture capitaliste et des rapports de classe capitalistes. » Ce jargon des années 1970 désigne une catégorie d’individus qui reproduit plutôt qu’elle ne produit, perpétue la situation, l’entretient, la rend intéressante, tout en empêchant généralement qu’elle ne dégénère.

Passionnant, non ? Hélas ! toutes ces tâches administratives sont en réalité passablement ennuyeuses. Même quand les choses tournent mal, elles tournent mal de manière assommante. Il y a relativement peu d’urgences dans le travail administratif : on peut avoir besoin d’appeler le médecin, mais jamais le Samu. Le souffle court est plus sûrement provoqué par une maladie de cœur que par un accès d’euphorie. En conséquence de quoi nous finissons souvent par nous ennuyer, être distraits et aliénés au travail. Notre esprit vagabonde du côté du sexe ou des factures impayées. Nous passons des heures à surfer sur Internet, activité beaucoup moins stimulante et agréable que ne le suggère le verbe qui la désigne. Nous avons mal au dos, nos canaux carpiens nous élancent, notre vision se trouble. Nous commençons à souffrir d’autres maux plus diffus. Et même après une longue et fastidieuse journée, nous peinons à nous endormir, à rester en place. Nous allons au club de gym, ce qui aide un peu, mais il est difficile d’échapper à l’idée que nos esprits, comme nos jambes, ne vont que courir sur un tapis roulant, pour aller nulle part à vive allure. C’est comme cette scène des Temps modernes où Charlie Chaplin continue de s’agiter et de visser des boulons après que la chaîne s’est arrêtée. À cette différence près : dans notre cas, la mémoire musculaire est dans le cerveau.

Et comme sur un tapis roulant, rester en place exige beaucoup d’effort, voire de dextérité. Rien d’étonnant à ce que cette nouvelle classe soit si angoissée. « Le fils du président du conseil d’administration peut espérer devenir un homme d’affaires couronné de succès (en tout cas riche), en se contentant peu ou prou de grandir », observaient Barbara et John Ehrenreich. « Le fils d’un chercheur ne peut espérer décrocher un poste analogue qu’en fournissant un effort constant. » L’essentiel étant d’acquérir cette aisance dans le maniement des mots et des chiffres qui fait le bon bureaucrate. L’hygiène dentaire et les compétences informatiques comptent aussi beaucoup. Mais le plus important, c’est l’équilibre psychologique, que cela signifie « saine estime de soi », « joue bien avec les autres » ou « se confie volontiers » (à ne pas confondre avec « indiscret »). Deux des meilleures incursions dans la psychopathologie du travail administratif ont été publiées au XIXe siècle : Bartleby le scribe (1853), d’Herman Melville, et Bouvard et Pécuchet (1881), de Gustave Flaubert. Les critiques ont le plus souvent interprété ces textes comme des allégories du processus de création, du capitalisme ou de quelque autre sujet plus noble. Et ils pourraient avoir raison. Mais, s’ils étaient allégoriques, ces récits étaient aussi réalistes. Melville et Flaubert s’intéressaient tous deux aux conséquences physiques et psychiques tangibles du travail de bureau.

Le critique et biographe Andrew Delbanco a indiqué plusieurs des sources d’inspiration possibles de la nouvelle de Melville : le personnage de Nemo dans Bleak House, ouvrage de Charles Dickens paru en feuilleton dans Harper’s peu avant que Melville ne s’attelle à Bartleby ; un article paru dans l’Albany Register en 1852, portant sur le service des Lettres au rebut où s’accumulent les missives « contenant des mots d’amour, des mèches de cheveux non distribués » ; le premier chapitre d’un roman publié sous forme de publicité dans le New York Times à partir de 1853 à propos d’un clerc du nom d’Adolphus Fitzherbert, dont « la mine était assombrie par une mélancolie innée ou habituelle » ; ou encore les visites que l’écrivain rendait à son oncle, Peter Gansevoort, dans son cabinet d’avocat.

Le narrateur de Bartleby est un homme de loi que ses trente ans d’expérience ont mis « particulièrement en contact avec une catégorie d’hommes intéressants et quelque peu singuliers, semble-t-il, au sujet desquels on n’a encore, à ma connaissance, rien écrit : j’entends les copistes de pièces juridiques ou scribes ». Quatre siècles d’imprimerie n’avaient guère allégé leur besogne ; même en cette époque de reproduction mécanique, il n’existait aucun moyen rapide et peu coûteux de réaliser une réplique exacte d’un document. Il est vrai que, dans les années 1850, la panoplie du copiste ressemblait encore, à bien des égards, à celle des moines du Moyen Âge, à commencer par la plume d’oie – la plume d’acier étant encore relativement récente. Comme leurs prédécesseurs médiévaux, les scribes avaient des pupitres inclinés ; comme eux, ils travaillaient soit à la lumière naturelle soit à la lueur de la bougie. Le papier en pulpe de bois, produit industriellement, était meilleur marché et moins rare que le parchemin : il revenait donc moins cher de tout recommencer, mais l’aspect laborieux de la chose rendait les fautes inévitables.

Melville prêtait une grande attention à ces détails. L’un de ses copistes se débat avec son matériel d’écriture, casse constamment ses plumes avant de les réparer et fait des taches d’encre sur les documents. Un autre ajuste sans cesse la hauteur de sa table : « Il plaçait au-dessous des copeaux, des cales de natures diverses, des bouts de carton, allant même jusqu’à tenter de parfaire de manière exquise son ajustement à l’aide de morceaux de buvard pliés. » La lumière, dans le cabinet d’avocat de Wall Street, est perpétuellement faible, les fenêtres donnant sur un mur de brique. Comme le note l’homme de loi : « On pouvait considérer cette vue comme assez anodine et manquant de ce que les paysagistes appellent “de la vie”. »

Bartleby rejoint l’étude. Le narrateur l’installe dans un coin de son bureau, derrière un haut paravent vert, hors de vue mais à portée de voix. Au début, tout se passe plutôt bien ; le copiste fait son travail, et le fait scrupuleusement. Or, comme le narrateur en convient lui-même, ce n’est pas une tâche facile. Pour vérifier l’exactitude d’une copie, un scribe la lit à haute voix pendant qu’un autre la compare à l’original. « C’est une besogne ennuyeuse, monotone et soporifique. J’imagine aisément qu’elle puisse être absolument intolérable à certains tempéraments sanguins. Je ne saurais affirmer, par exemple, que le fougueux poète Byron se fût assis d’un cœur content aux côtés de Bartleby pour collationner un document de, disons, cinq cents pages d’une écriture serrée et chafouine. »

 

« Je préférerais ne pas »

Le problème, bien entendu, est que Bartleby s’avère n’être pas plus disposé à travailler que le fougueux poète. Il est là depuis trois jours quand l’homme de loi lui demande de l’aider à vérifier la copie d’un document quelconque :

« Imaginez ma surprise, non, ma consternation, lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondit d’une voix singulièrement douce et ferme : “Je préférerais ne pas.”
Je gardais pendant quelques instants un silence parfait afin de rassembler mes esprits en déroute. L’idée me vint aussitôt que mes oreilles m’avaient abusé ou que Bartleby s’était entièrement mépris sur le sens de mes paroles. Je répétai ma requête de la voix la plus claire que je pusse prendre. Mais tout aussi clairement retentit la même réponse que devant : “Je préférerais ne pas.”
– “Vous préféreriez ne pas”, fis-je en écho, me levant avec beaucoup d’excitation et traversant la pièce à grandes enjambées. Que voulez-vous dire ? Avez-vous la berlue ? Je veux que vous m’aidiez à collationner ce feuillet-ci… Tenez.
Et je le lui tendis.
– “Je préférerais ne pas”, dit-il. »

L’histoire suit les conséquences du refus de Bartleby non seulement de copier mais aussi d’obéir à tout ordre, quel qu’il soit. Le scribe reste où il est, derrière son paravent, jour et nuit, indifférent aux demandes, aux prières, aux flatteries. Les autres copistes commencent à s’irriter, les clients posent des questions, les collègues jasent. La formule « Je préférerais ne pas » s’insinue dans la conversation de tous les employés du cabinet. Un jour, l’homme de loi décide de déménager l’étude ; Bartleby reste dans l’immeuble. Le propriétaire, trouvant cela néfaste pour la valeur de son bien, fait expédier le copiste en prison, où celui-ci maigrit à vue d’œil, préférant ne pas manger, ni boire, ni faire de l’exercice. La nouvelle s’achève sur une rumeur que le narrateur a entendue dans les mois qui ont suivi la mort de Bartleby. Avant de rejoindre l’étude, notre homme aurait travaillé au service des Lettres au rebut, remettant à l’incinérateur le courrier que l’on ne pouvait remettre au destinataire. « Parfois, des feuillets pliés, le pâle employé tire un anneau : le doigt auquel il fut destiné s’effrite peut-être dans la tombe ; un billet de banque que la charité envoya en toute hâte : celui qu’il eût secouru ne mange plus, ne connaît plus la faim ; un pardon pour des êtes qui moururent bourrelés de remords ; un espoir pour des êtres qui moururent désespérés ; de bonnes nouvelles pour des êtres qui moururent accablés par le malheur. Messages de vie, ces lettres coururent vers la mort. »

Certains des plus grands noms de la critique et de la philosophie modernes se sont demandé ce que signifiait le refus de travailler de Bartleby. Leurs interprétations vont du génial au stupide en passant par l’intelligent. J’ajouterais seulement que le débrayage en solitaire du scribe n’a rien de particulièrement étonnant. Je n’aimerais pas non plus copier un document juridique de cinq cents pages « d’une écriture serrée et chafouine ». Et, une fois que j’aurais compris que je pouvais m’en tirer ainsi, sans rien faire, pourquoi m’arrêter ? En n’accomplissant pas sa besogne, Bartleby nous oblige à reconnaître que ce qu’il fait est une besogne. À reconnaître que la paperasserie, c’est aussi du travail.

Non, il n’y a rien de bien mystérieux dans les motivations de Bartleby. C’est la tolérance du narrateur vis-à-vis de cet arrêt de travail qui nécessite explication. Au lieu de le tabasser, de l’enfermer ou de le faire arrêter – traitement traditionnel des ouvriers en grève dans l’Amérique industrielle –, l’homme de loi garde le scribe. Nous devons l’un des meilleurs essais sur le sujet au psychanalyste Christopher Bollas, pour qui ce récit concerne davantage le narrateur que le narré. À mesure que l’histoire progresse, il devient de plus en plus clair que l’homme de loi s’identifie à son clerc. Il s’agit assurément d’une identification ambivalente, mais elle n’en est que plus forte. « Tout ce qui reste au narrateur affligé est la conscience et le sentiment profonds que quelque chose de terriblement nécessiteux, d’horriblement isolé, d’“incurablement abandonné”, est perdu à jamais. »

Cette tristesse est autant politique qu’existentielle. Le narrateur exprime son identification avec Bartleby dans le vocabulaire du socialisme chrétien en vigueur au milieu du XIXe siècle : « Pour la première fois de ma vie, une insurmontable et lancinante mélancolie s’empara de moi. Je n’avais connu jusqu’alors qu’une tristesse non dépourvue de charme. Mais le lien d’une humanité commune m’entraîna alors de manière irrésistible dans le spleen. Mélancolie fraternelle ! Car Bartleby et moi étions tous deux fils d’Adam. » Il ne parvient pourtant pas à transformer cette projection en un véritable sentiment de solidarité. La paperasserie, cette chose que lui et son copiste ont profondément en commun, est aussi ce qui les éloigne l’un de l’autre. Le travail de copie doit être accompli, que Bartleby le préfère ou non. La dernière phrase du récit, passée à la postérité, « Ah ! Bartleby ! Ah ! humanité ! » traduit la mauvaise conscience du narrateur, qui devrait aussi être la nôtre. Nos collègues gratte-papier n’ont pas besoin de pitié, mais de patience.

« Pas de réflexion ! Copions ! Il faut que la page s’emplisse, que “le monument” se complète. – Égalité de tout, du bien et du mal, du Beau et du laid, de l’insignifiant et du caractéristique. Il n’y a de vrai que les phénomènes. – Finir sur la vue des deux bonshommes penchés sur leur pupitre, et copiant. »

Telle devait être la conclusion du roman inachevé de Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. Enid Starkie, grande spécialiste de Flaubert, relève que l’auteur a essayé au moins deux autres titres avant de s’arrêter sur celui-ci : « Les deux copistes » et « Les deux cloportes ». Comme Melville, Flaubert a tiré son inspiration d’un certain nombre de récits plus ou moins connus sur la vie des cols blancs. Parmi ces sources figurait l’un de ses propres écrits, qu’il publia à l’âge de 15 ans, Une leçon d’histoire naturelle. Genre Commis :

« Il faut voir cet intéressant bipède au bureau, copiant des contrôles ! Il a ôté sa redingote et son col, et travaille en chemise, c’est-à-dire en gilet de laine.
Il est perché sur son pupitre, la plume sur l’oreille gauche ; il écrit lentement en savourant l’odeur de l’encre qu’il voit avec plaisir s’étendre sur un immense papier ; il chante entre ses dents ce qu’il écrit et fait une musique perpétuelle avec son nez ; mais, lorsqu’il est pressé, il jette avec ardeur les points, les virgules, les barres, les fions et les paraphes. Ceci est le comble du talent. »

 

Le coup de foudre de Bouvard et Pécuchet

Les personnages de Bouvard et Pécuchet se rencontrent par un chaud dimanche d’été, à Paris. Bouvard est copiste dans une société faisant le commerce de textile alsacien ; son compagnon est copiste au ministère de la Marine. Ils engagent la conversation, font une promenade, dînent ensemble et se lient rapidement d’amitié. « Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai de toutes les passions », écrit Flaubert. Quand Bouvard touche un héritage imprévu, il propose à Pécuchet de prendre une retraite anticipée avec lui. Ils s’installeront à la campagne et consacreront le restant de leurs jours à autre chose, n’importe quoi pourvu que ce ne soit pas de la copie.

Et les voilà partis, comme tant de banquiers d’affaires reconvertis en fabricants de fromage ou en récoltants de sirop d’érable. Une partie de l’héritage sert à acheter une ferme de trente-huit hectares dans le Calvados, où ils s’installent pour une certaine durée. La durée de quoi ? Ils ne le savent pas exactement. Ils se mettent à faire de petites cultures, sans résultat ; à élever de la volaille et des bestiaux, qui meurent ; à faire des conserves, qui se gâtent ; à brasser des bières spéciales, qui les rendent malades. Ils s’intéressent tour à tour à la chimie, la médecine, la géologie, l’histoire locale, la fiction historique… Quand la révolution de 1848 éclate, ils se lancent dans la politique locale avec un enthousiasme qui n’a d’égal que leur ignorance. Ayant échoué en politique, ils essaient l’amour ; ayant échoué en amour, ils tentent d’améliorer leur condition physique par la gymnastique ; ayant échoué en gymnastique, ils se tournent vers le spiritisme. Et ainsi de suite.

Le ressort du roman, inlassablement répété, est qu’après chaque échec les employés commandent de nouveaux livres et guides pour apprendre comment planter, brasser ou faire du sport. Les copistes peuvent échapper au bureau, mais pas à leur nature. Même libres de parcourir la campagne, ils continuent de copier, copier, copier. Dans une lettre à Edma Roger des Genettes, sa correspondante préférée, Flaubert s’est targué d’avoir consulté 1 500 ouvrages pour rendre l’ignorance de ses personnages plus réaliste. Il lui a fallu six ans pour rédiger le premier volume. Le second, inachevé, devait être uniquement constitué des notes prises par les protagonistes au cours de leurs recherches.

« Imbéciles : tous ceux qui ne pensent pas comme vous », a écrit Flaubert dans Le Dictionnaire des idées reçues, qui a remplacé le second volume de Bouvard et Pécuchet. L’ironie, l’une des ironies en tout cas, est que les imbéciles, en l’espèce, étaient des hommes qui lui ressemblaient, puisque l’écrivain a passé ses dernières années à copier, copier, copier ces 1 500 ouvrages. Ce paradoxe n’a sans doute pas échappé à Flaubert, mais il nous a souvent échappé à nous, ses lecteurs. Si Bartleby est une réflexion sur le manque de solidarité dans le monde de la bureaucratie, Bouvard et Pécuchet illustre ce déficit. Flaubert lui-même semble rire de ses personnages. Mais il a du mal à admettre que sa propre prose puisse avoir quelque ressemblance avec la leur. Dans le roman, nous voyons l’écriture se débattre pour se sauver – ainsi que l’idée qu’elle se fait d’elle-même – de la honte des formes de prose plus pratiques, et donc plus vulgaires.

Dans un merveilleux essai publié il y a quelques années dans The Threepenny Review, la critique littéraire Rachel Cohen s’est penchée sur les carrières de deux grands poètes­-employés de bureau, Fernando Pessoa et Constantin Cavafy. Ce dernier avait été pendant plus de trente ans traducteur au service de l’administration coloniale britannique à Alexandrie, au service de l’Irrigation du ministère des Travaux publics. Ibrahim el Kayar, qui avait travaillé avec lui, a raconté dans un entretien que Cavafy fermait de temps à autre la porte de son bureau : « Parfois, mon collègue et moi regardions par le trou de la serrure. Nous le voyions lever les mains comme un acteur et adopter une expression étrange, comme s’il était en extase, puis il se penchait pour écrire quelque chose. C’était le moment de l’inspiration. Naturellement, nous trouvions cela drôle et riions bêtement. Comment pouvions-nous imaginer que M. Cavafy allait devenir célèbre ? »

Comment, en effet ? Nous pensons naturellement que ces gestes spectaculaires, ces expressions extatiques représentent des moments d’inspiration poétique. La pièce fermée, le regard voyeuriste, l’étonnement de l’employé apportent de nouvelles preuves de ce que nous savons déjà, de ce que nous croyons déjà savoir : dans cette scène, le poète-employé est davantage poète qu’employé. Nous assistons à un acte de création, et non à un acte de re-création. Aucune personne saine d’esprit ne consacrerait autant d’effort à un simple travail administratif.

Sauf, bien entendu, tous ceux d’entre nous qui ne font que cela.

 

Cet article est paru dans le Lapham’s Quarterly, au printemps 2011. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

A quoi bon un état Palestinien ? – L’ombre de Gandhi

Fin novembre 1938, dans la feuille hebdomadaire qu’il publiait en anglais, Harijan, Gandhi se pencha sur le problème posé par l’éventualité de la création d’un État juif en Palestine (alors sous mandat britannique). « Toute ma sympathie est acquise aux Juifs, écrit-il. Je les ai fréquentés intimement en Afrique du Sud. Certains d’entre eux sont devenus des compagnons pour la vie. Grâce à ces amis, j’ai pu mieux connaître la persécution à laquelle ils ont été soumis depuis la lointaine histoire. Ils ont été, en quelque sorte, les intouchables de la Chrétienté. La similarité entre le traitement que les chrétiens leur ont infligé et celui que les hindous infligent aux intouchables est frappante. Un jugement de nature religieuse a été invoqué dans les deux cas pour justifier les traitements inhumains qui ont été infligés aux uns comme aux autres […]. Mais ma sympathie ne me rend pas sourd aux exigences de la justice. L’appel à un foyer national pour les Juifs ne me séduit guère […]. La Palestine appartient aux Arabes de la manière dont l’Angleterre appartient aux Anglais ou la France aux Français. Il serait injuste et inhumain d’imposer une domination des Juifs sur les Arabes […]. Ce serait à coup sûr un crime contre l’humanité que de contraindre les fiers Arabes à accepter que la Palestine retourne en tout ou en partie aux Juifs pour en faire leur territoire national. Une cause plus noble serait d’insister pour que les Juifs bénéficient d’un traitement équitable partout où ils sont nés et ont grandi. »

On connaît la suite. On le sait moins, depuis quelque temps, la figure de Gandhi reprend chair en Palestine. Ses écrits sur la non-violence sont lus et certains intellectuels et leaders d’opinion, y compris des jeunes, s’y réfèrent ouvertement. Son ombre est présente dans les marches de la non-violence organisées régulièrement depuis plusieurs années à Bil’in et dans d’autres villages, auxquelles se joignent des Israéliens et des Occidentaux. Une photo publiée en 2010 montre trois manifestants de Bil’in déguisés respectivement en Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela. Abou Rahmah, un militant non-violent récemment libéré après plus d’un an de prison, est parfois appelé « le Gandhi palestinien ».

Il faut résister à la tentation de trop « romancer » Gandhi, écrit l’intellectuel israélien David Shulman à propos d’une récente biographie du Mahatma *. L’homme avait ses faiblesses et était capable de cynisme. Mais son combat pour une solution non-violente en Inde et ailleurs reste et demeurera à jamais un exemple impressionnant, doué d’une grande force d’entraînement. Peut-on imaginer que la résistance civile puisse constituer une base pour faire bouger les lignes et mener à une solution durable au problème israélo-palestinien ? C’est l’objet du présent dossier.

 

Dans ce dossier :

Vous avez dit mondialisation ?

En France, l’heure est au débat sur la « démondialisation ». À droite comme à gauche, surtout aux extrêmes, maint héraut de la politique cherche à renforcer son influence en chassant le bouc émissaire de la globalisation, responsable de tous nos maux. Des économistes et des hommes politiques sensés se voient dans l’obligation de rappeler les vertus des échanges et les dangers d’un repli protectionniste. Mais nul ne met en cause la réalité du phénomène : mondialisation il y a, c’est un fait entendu. La question est : comment gérer au mieux une tendance de fond, par essence planétaire, pour en tirer le meilleur parti ?

Dans notre dossier « Le capitalisme n’est pas ce que vous croyez » (Books, n° 21, avril 2011), nous avions attiré l’attention sur une noria d’idées reçues concernant le fonctionnement et l’évolution de l’économie mondiale depuis le XVIIIe siècle européen jusqu’à l’actuel capitalisme chinois. En nous appuyant sur différents ouvrages, nous avions en particulier mis en garde contre l’idée courante selon laquelle la croissance est nécessairement liée au libéralisme. Nous avions jeté un doute sur certains éléments de la mondialisation, en rappelant par exemple, avec l’économiste Chang Ha-joon, que les multinationales conservent toujours leurs racines nationales. Mais si nous avions eu connaissance du livre de Pankaj Ghemawat, nous aurions interrogé la notion même de mondialisation.

Longtemps un pilier de la Harvard Business School, Ghemawat est aujour­d’hui professeur à Barcelone. Il conseille aussi les dirigeants de grandes entreprises sur l’art et la manière de tenir compte des cultures locales. En s’appuyant sur tout un arsenal de données statistiques, il invite aujourd’hui les rhétoriciens de la mondialisation à revoir leur copie.

Dans sa rubrique « Schumpeter », The Economist s’est fait un plaisir d’aligner une série de faits présentés par le Barcelonais à l’appui de sa thèse. Le niveau des flux migratoires est très inférieur à ce qu’il était il y a un siècle, à l’époque où aucun visa n’était nécessaire. 2 % seulement des étudiants fréquentent une université étrangère. 3 % des habitants du globe ne vivent pas dans leur pays natal. 7 % du riz produit traverse une frontière. Deux pays comparables ont des échanges commerciaux supérieurs de 42 % s’ils parlent la même langue, de 47 % s’ils appartiennent à un ensemble commercial commun, de 114 % s’ils ont une monnaie commune et de 188 % s’ils ont un passé colonial commun. Moins de 20 % du trafic Internet traverse une frontière et les restrictions nationales à son usage sont légion.

Quelque 7 % des dirigeants des 500 premières sociétés cotées à la Bourse de New York sont d’origine étrangère. Moins de 1 % des entreprises américaines ont des opérations avec l’étranger. Sur la planète, l’investissement direct étranger ne représente que 9 % du total de l’investissement. Pas plus de 20 % des actions négociées sur les marchés sont la propriété de non-résidents. Contrairement aux thèses souvent développées sur les multinationales, le niveau de concentration industrielle a beaucoup diminué depuis les années 1960 et est resté stable depuis 1980. Il y a soixante ans, deux compagnies automobiles se partageaient la moitié du marché mondial, contre six aujourd’hui. « McDonald’s sert des burgers végétariens en Inde mais épicés au Mexique, où Coca-Cola utilise du sucre de canne (au lieu de sucre de maïs aux États-Unis) », note « Schumpeter » avec enthousiasme. MTV, la chaîne globale, a intégré cinq appels à la prière dans ses programmes indonésiens.

Pankaj Ghemawat ne fait qu’une bouchée des thèses d’une Naomi Klein (« La montée du capitalisme du désastre »), d’un Thomas Friedman (« La Terre est plate ») ou encore de la romancière indienne Arundhati Roy, pour qui la mondialisation « inonde la vie quotidienne ». L’illusion de la mondialisation est ancienne, écrit « Schumpeter » : nous avons tendance à surestimer l’effet d’abolition des distances que produit le progrès technique. Bien avant nous, Henry Ford, Martin Heidegger et Hitler ont adhéré au mythe de la disparition des frontières. Rares sont ceux, comme Orwell, qui se sont moqués de cette naïveté.

 

 

 

Contrepoint : Une expérience de pensée

« Mais où est le Gandhi palestinien ? », se sont parfois exclamés des Juifs désespérés par l’impasse israélo-palestinienne. Quand Yasser Arafat était à la tête de l’OLP, en particulier, c’était un moyen de reprocher au leadership palestinien son refus de tout compromis et son recours à la violence. Mais cette rhétorique est aussi une manière de lever les bras au ciel, de dire que seule une personnalité charismatique douée d’une vertu miraculeuse pourrait aider le Moyen-Orient à sortir de l’impasse.

Derrière les reproches et la frustration, cette envie d’un Gandhi palestinien reflète le désir israélien d’être amené à faire la paix en y étant moralement obligé. Après tout, Gandhi a fini par chasser d’Inde les Britanniques, et l’on peut imaginer voir son équivalent palestinien obliger Israël à se retirer de Cisjordanie. La clé de ce rêve est qu’un tel leader palestinien serait si digne de confiance, tellement épris de paix et de non-violence qu’un retrait n’entraînerait pas grand risque et ne déboucherait pas sur de nouvelles agressions.

Un intellectuel laïc

Sari Nusseibeh n’est pas un Gandhi palestinien : c’est un intellectuel laïc, pas un saint, et s’il a joué un rôle éminent dans la vie palestinienne (d’abord comme dirigeant de la première Intifada, comme diplomate de l’Autorité palestinienne, à présent comme président de l’université al-Qods), il n’a jamais bénéficié d’un soutien populaire. Mais, dans son nouveau livre, il s’approche plus que tout autre dirigeant palestinien d’une stratégie gandhienne. Vers la fin, Nusseibeh se tourne vers Hind Swaraj, le remarquable ouvrage de Gandhi paru en 1909 sur les principes moraux et politiques de l’autonomie indienne. Il y voit un manuel pour la cause palestinienne (1). Et cite notamment ce passage : « La manière dont l’Inde pourrait devenir libre et exercer une authentique autodétermination passe par le swaraj, la liberté intérieure et la maîtrise de soi à laquelle l’individu parvient en restant fidèle à son humanité. » Et il explique : « Si les Palestiniens s’inspiraient de Gandhi, ils cesseraient de considérer leur patriotisme comme une impasse religieuse ou nationale, et commenceraient à l’envisager comme une affinité primordiale avec la terre et les multiples facettes de son histoire raciale et religieuse. Au lieu de concevoir une Palestine libre comme une principauté gouvernée par des “princes” palestiniens arabes, ils en feraient une terre d’hommes libres guidés par des valeurs morales. Dans un tel pays, un Israélien pourrait être un Palestinien tout aussi patriote qu’un Palestinien arabe ! »

Ces phrases reflètent ce que le livre de Nusseibeh a d’admirable et d’encourageant, mais aussi de très ambigu. D’une part, pour les Palestiniens, admettre « les multiples facettes de l’histoire raciale et religieuse » de la région consisterait, on le suppose, à accepter le rôle qu’y jouent les Juifs. Mais, à la façon dont Nusseibeh s’exprime dans le livre, on ne comprend pas bien si cela signifie accepter Israël comme État juif. Pour qu’un Israélien soit « un Palestinien patriote », il faudrait un État binational, dans lequel Juifs et Arabes embrasseraient une identité politique commune. « La vision d’un avenir paisible et prospère peut prendre plusieurs formes, écrit Nusseibeh : un État, deux États, une confédération impliquant un pays, ou deux, ou trois, et ainsi de suite. »

Cette élimination rhétorique de l’État juif est quelque peu désinvolte. Elle va de pair avec l’indulgence malencontreuse dont fait preuve Nusseibeh à l’égard des travaux de Shlomo Sand, qui va un peu plus loin et nie l’existence même du peuple juif comme entité historique (2). Mais,  en un sens, la conviction selon laquelle l’existence d’Israël comme État juif n’a pas de valeur intrinsèque est au cœur du raisonnement philosophique de Nusseibeh. Son livre est essentiellement un manifeste libéral, ce qui en fait un brûlot radical, la culture politique palestinienne étant foncièrement antilibérale. Le premier principe du libéralisme est que l’individu passe avant le collectif : l’État, l’ethnie et la religion – ces entités « métabiologiques », selon l’expression un peu bizarre qu’il utilise – doivent servir l’être humain, et non l’inverse. « Suivre la voie qui mène du je au nous puis à l’État, écrit-il, est un besoin psychologique humain normal et justifiable », mais peut devenir « un impératif ou une exigence idéologique absurde ». Quand c’est le cas, « ce ne sont plus les individus qui “possèdent” l’État pour satisfaire leurs besoins, l’État est perçu comme premier, il “possède” les individus comme outils ».

Comprendre la peur israélienne

C’est ici que la question du titre de Nusseibeh entre en jeu. Si l’État est plus précieux que les individus qui le composent, alors un État palestinien « vaut » n’importe quel nombre de vies humaines, par exemple celles d’un ou d’une terroriste kamikaze et de ses victimes. « Dans les années 2000, quand les attentats suicides palestiniens sont devenus la norme pour exprimer la résistance à l’occupant, la désaffection envers la politique ou simplement la frustration et la colère face à la vie, j’ai commencé à me demander ce que valait l’État pour lequel nous nous battons. Combien de meurtres un groupe peut-il subir ou commettre avant que les souffrances et les pertes de vies l’emportent sur les valeurs au nom desquelles on tue ? » De l’horreur de cette période, Nusseibeh tire cette règle exemplaire : « Le respect de la vie humaine, plutôt que sa violation au nom de quelque cause que ce soit, devrait être le critère guidant les Israéliens et les Palestiniens dans leur quête d’une paix juste. »

Tout individu normalement constitué ne peut que souscrire à ce principe. C’est bien sûr la peur qui empêche de le suivre, la peur que mon ennemi ait recours demain à la violence si je n’y ai pas recours aujourd’hui. Cette peur explique l’invasion israélienne de Gaza, avec son terrible carnage, et elle explique la réticence durable des Israéliens à se retirer de Cisjordanie, malgré tous les arguments démographiques et politiques en faveur de cette démarche. L’occupation, si coûteuse soit-elle, semble préférable à la création d’un État palestinien hostile si près du cœur d’Israël. L’une des choses qui font de Nusseibeh une exception parmi les commentateurs palestiniens, c’est sa capacité à comprendre la peur israélienne : « Au vu de leur histoire, certains diraient que les Juifs n’ont d’autre choix que de […] se fier à leur propre force, si dommageable pour les autres qu’en soit l’usage, pour garantir leur sécurité, ou du moins réduire autant que possible leur vulnérabilité. » Selon lui, la plupart des Palestiniens « ne peuvent croire que les Israéliens vivent dans une peur perpétuelle », en partie parce que, à leurs yeux, Israël semble avoir le monopole de la force. Plus important encore, et plus inquiétant pour l’avenir, Nusseibeh suggère que les Palestiniens ne peuvent se figurer cette peur autoprotectrice, parce qu’elle « a été exorcisée » de la psyché palestinienne. « Parmi les Palestiniens, note-t-il dans le passage le plus audacieux de son livre, il pourrait exister une prédisposition sous-jacente plus fondamentale, d’ordre culturel ou religieux, qui les pousse à croire si vivement en la réalité de la mort qu’ils la valorisent autant sinon plus que la vie. »

Si c’est vrai, la paix restera impossible entre les Palestiniens et les Juifs, et il sera encore plus impossible de créer le genre de société palestinienne à laquelle aspire Nusseibeh. Il faut une transformation radicale de l’attitude des Arabes et des Juifs, le genre de glissement de paradigme psychologique qui paraît totalement irréaliste jusqu’au moment où il se produit réellement. « Il nous faut redessiner la réalité actuelle pour offrir, à l’opinion palestinienne comme à l’opinion israélienne, une autre vision de l’avenir, si puissante et convaincante qu’elle fera paraître dérisoires les querelles d’aujourd’hui. »

Ni faisable ni souhaitable

C’est là un projet moins politique que spirituel : « La foi, la vision et la volonté sont indispensables dans notre quête d’un avenir meilleur. » La conclusion provocante de Nusseibeh est que cette transformation devra venir d’abord du camp palestinien. S’inspirant de la distinction de Hannah Arendt entre force et pouvoir, il explique : « Si l’on définit le pouvoir comme la capacité d’entraîner un changement politique à son avantage, ce sont les Palestiniens qui détiennent ce pouvoir même si (ou précisément parce que) ils sont asujettis à un appareil militaire plus fort qu’eux. »

La proposition la plus controversée de Nusseibeh doit, je pense, être perçue comme une tentative visant à modifier les termes de la discussion entre Israéliens et Palestiniens. Au début de son livre, il suggère aux Palestiniens de renoncer à leur exigence de souveraineté pour accepter de devenir des citoyens israéliens de seconde classe, c’est-à-dire des citoyens sans droit de vote et sans droit de se présenter à une élection. « L’État serait donc juif, mais le pays serait pleinement binational, le bien-être de tous les Arabes étant pris en compte. […] En tout cas, ce scénario offrirait aux Palestiniens une vie bien meilleure que celle qu’ils connaissent sous l’occupation depuis plus de quarante ans. » Il me semble que Nusseibeh, qui fut l’un des premiers à préconiser une solution à deux États, ne prend pas vraiment cette idée au sérieux. Il sait bien que cela ne serait ni faisable ni souhaitable, du point de vue de l’un ou de l’autre camp. Il s’agit plutôt d’une expérience de pensée, destinée à contester les présupposés des Juifs comme des Arabes. Pour les Palestiniens, c’est un défi que de « réfléchir en profondeur à la raison d’être des États », autrement dit d’examiner s’ils préfèrent le décorum d’un État ou une vie meilleure et plus sûre. Pour les Juifs, le défi consiste à se demander si ce système à deux niveaux, qui rappellerait l’apartheid sud-africain, serait en phase avec les principes d’Israël, et si un tel système n’est pas déjà en place dans les Territoires occupés. Publié en anglais par des presses universitaires américaines, le livre de Nusseibeh atteindra-t-il les lecteurs qui en ont le plus besoin ? Je l’espère. 

Cet article est paru dans le magazine juif américain en ligne Tablet le 8 février 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Peut-être pas un Gandhi, mais…

La chronique que nous livre Sari Nusseibeh d’une vie « vécue dans un pays violé et brisé » n’est pas sans rappeler un roman inachevé du XIXe siècle. On y trouve des scélérats et des victimes, des patriotes et des idiots, la guerre et la paix, la trahison et la corruption – et l’incontournable histoire d’amour. On ignore comment le récit se terminera. Le livre met en scène l’histoire récente de la Palestine comme peu d’auteurs ont su le faire. Tout commence il y a une quarantaine d’années, en 1967, durant une guerre imprudemment baptisée en référence aux six jours de la Création. Les armées israéliennes conquièrent Jérusalem-Est, ville où la famille de Sari Nusseibeh serait, dit-on, installée depuis plus de treize siècles. Deux ans plus tard, à Oxford, il tombe amoureux de Lucy Austin, elle aussi étudiante. Grande, exceptionnellement séduisante, blonde, elle est la fille du célèbre philosophe d’Oxford John Austin (1). Le jeune amoureux transi ignore comment diable il pourrait lui demander de le suivre dans une ville ravagée par la guerre, dans l’une des zones les plus sensibles du monde, qui a connu deux conflits majeurs dans son histoire récente – les leaders arabes appelant à une troisième. Il semble ridicule même de s’y essayer. Il y parvient.

À l’époque, Nusseibeh n’était qu’un étudiant en philo de 19 ans, héritier d’une famille palestinienne propriétaire de vastes terres, ou plutôt de ce qu’il en restait après les guerres de 1948 et de 1967. On prétend que le premier Nusseibeh était arrivé d’Arabie avec Omar le Grand, le deuxième calife de l’Islam, en 638 – même si le père de l’auteur, un homme à la fois direct et sensible, ex-ministre de la Défense de Jordanie, aimait à dire qu’ils descendaient d’une « longue lignée de voleurs ». Les familles patriciennes de Jérusalem se défient souvent les unes les autres avec des récits à la gloire de leurs ancêtres. « En ce temps-là, le nombre de résidents de Jérusalem descendants directs du Prophète était assez remarquable », observe Nusseibeh, sarcastique. Le sultan Omar nomma les Nusseibeh gardiens héréditaires de l’église du Saint-Sépulcre (2). L’un des oncles de Nusseibeh possède encore aujourd’hui sa clé de trente centimètres et, en certaines occasions, est appelé à aller en ouvrir et fermer cérémonieusement la porte.

Né en 1949, Nusseibeh a grandi dans la partie de Jérusalem placée sous contrôle jordanien ; une cité alors divisée à l’image de Berlin à la même époque. Il habitait une vaste demeure emplie de tapis précieux et de chandeliers, souvent pleine de visiteurs venus solliciter l’aide ou les conseils de son père. Le mur arrière du jardin des Nusseibeh donnait directement sur le no man’s land situé entre Jérusalem-Est, côté jordanien, et Jérusalem-Ouest, côté israélien, une étendue sinistre de mines, de ruines, de barbelés et d’obstacles antichars. La violation du couvre-feu ordonné par l’ONU était fréquente. Le jeune garçon jouissait d’une vue imprenable, qui courait au-delà des flèches et des croix pour atteindre le secteur israélien tout proche et les immeubles massifs de l’Université hébraïque sur le mont Scopus, à l’époque enclave militaire israélienne. Depuis l’autre côté, le vent portait les paroles prononcées en hébreu. Il branchait la radio sur une station israélienne pour écouter les Beatles.

Ses parents avaient en matière d’éducation un goût œcuménique. Les garçons furent envoyés à l’école anglicane Saint-Georges de Jérusalem avant d’intégrer le prestigieux collège de Rugby, en Angleterre ; les filles fréquentèrent des établissements catholiques français ou évangéliques allemands.

En ce temps-là, Jérusalem n’était guère que la réunion de deux avant-postes mornes et provinciaux, encore officiellement en guerre l’un avec l’autre. Aucun des deux secteurs ne ressemblait plus au lieu cosmopolite, bizarre, qu’il avait pu être avant 1948, sous mandat britannique, quand de nombreuses nationalités se côtoyaient : des Juifs, des Arabes, des Arméniens, une douzaine de sectes religieuses, les intellectuels de la république de Weimar, des rois en exil avec leur entourage et des officiers britanniques, tchèques, polonais et grecs de haute volée.

Des parents cosmopolites

Jérusalem-Ouest était moderne et ennuyeuse ; Jérusalem-Est, abritant la majorité des Lieux saints, respirait l’histoire et la foi. Il n’est pas étonnant que Nusseibeh, avec ces parents résolument cosmopolites et cette multitude de lieux saints à une encablure les uns des autres, en outre accessibles à pied depuis son domicile, ait grandi en esprit libre.

Il avait parfaitement conscience que les grands prophètes juifs avaient arpenté les mêmes ruelles étroites, ce qui, écrit-il, avait certainement inspiré à ses propres ancêtres, débarqués du désert près de quatorze siècles plus tôt, un respect teinté d’admiration. Le grand Dôme du Rocher du sultan Omar se trouve exactement à l’endroit où le Temple avait autrefois été érigé.

Durant les années qui précédèrent la guerre des Six-Jours, le nationalisme palestinien mûrit. Les éclats et les incidents avec les soldats jordaniens étaient fréquents. Néanmoins, quand il se trouvait sur place, le roi Hussein avait l’habitude de s’inviter chez les Nusseibeh pour déjeuner.

Le père de Sari, Anwar Nusseibeh, avait perdu une jambe durant la première guerre israélo-arabe de 1948. Il ne conservait guère de foi en la capacité des pays arabes voisins à restaurer les droits des Palestiniens ; à ses yeux, leurs généraux n’étaient que des « singes grimaçants ». Il n’entretenait pas davantage d’illusions sur l’OLP. Pour lui, Israël était devenu une réalité avec laquelle les Palestiniens devraient apprendre à vivre. Il connaissait Yasser Arafat, qui s’était un jour caché de la police jordanienne dans la maison de l’un de ses proches, à Amman. Juste après la guerre des Six-Jours, il avait adressé à Arafat un message lui enjoignant « de se lancer dans une négociation directe avec Israël pour la solution de deux États. Et de le faire tout de suite. Si vous attendez, la position israélienne va se durcir » (c’est moi qui souligne). L’avertissement était prophétique. L’OLP ignora ce conseil.

Le premier réflexe d’Anwar Nusseibeh après la guerre des Six-Jours fut de tendre la main aux Israéliens, non pas de manière obséquieuse mais en nationaliste fier. Il fut rapidement sollicité par les journalistes israéliens et les hommes politiques libéraux. Durant l’automne 1967, il me dit que la Jordanie était prête à faire la paix avec Israël si le pays se retirait de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. En guise d’alternative, la solution des deux États, avec un État palestinien démilitarisé en Cisjordanie, était également envisageable. Il était désolé, dit-il, de constater qu’Israël renâclait à accepter l’une ou l’autre option ; et s’efforçait encore vainement de trouver un accord avec la Jordanie afin de conserver Jérusalem-Est et une grande partie de la Cisjordanie.

Lors de son premier voyage de retour à Jérusalem depuis Oxford, trois mois après la guerre, le jeune Nusseibeh fut stupéfait de découvrir que les Israéliens dont il faisait la connaissance n’avaient rien de la férocité ou du caractère « wagnérien » qu’il s’attendait à trouver chez eux. Voyager à bord d’un avion El Al décoré de larges symboles de l’État hébreu, coincé au milieu de jeunes Israéliens triomphants à l’idée de rentrer dans un État qui jouissait soudain d’un statut mythique, avait quelque chose de perturbant. Mais il admit que « l’expérience de se trouver assis parmi des Israéliens dans une machine ennemie et de se faire servir par de ravissantes hôtesses de l’air israéliennes allait profondément marquer [son] approche du conflit (3). »

À son arrivée, il fut émerveillé par le désordre apparent de la vie israélienne et par les tenues débraillées des gens : « Comment un peuple aussi mal vêtu, aux manières si navrantes, incapable même de faire tranquillement la queue pour un taxi, avait-il pu défaire toutes les armées arabes ? » La Jérusalem-Est palestinienne lui parut moribonde et peu sûre d’elle, à l’image des sentiments qui l’habitaient lui-même. La partie de la ville qui avait autrefois été la sienne était annexée pour former une capitale israélienne « éternelle ». Certes, elle n’était pas placée sous l’influence d’un commandement militaire dur, comme pouvait l’être la Cisjordanie occupée ; mais aucun des deux territoires n’était pleinement libre, comme le reste d’Israël. Du jour au lendemain, presque tous les Palestiniens de Jérusalem-Est s’étaient retrouvés en position d’étrangers, avec un permis de résidence révocable dans la ville où ils étaient nés. Quant à lui, son statut de résident était remis en cause parce qu’il avait été absent durant la guerre. Les premiers boycotts et manifestations de protestation palestiniens éclatèrent pendant ce premier voyage de retour. Il était impatient de découvrir ce qui animait les Israéliens. Où puisaient-ils leur énergie ? Il fit son entrée dans un ulpan, un institut d’études intensives de l’hébreu, et travailla quelque temps comme volontaire dans un chantier archéologique israélien. Avec le soutien de son père, il fit un séjour d’un mois dans un kibboutz de Galilée, et fut impressionné par le niveau de ceux qui y vivaient. Les habitants du kibboutz possédaient un musée et une collection d’objets d’art. Ils n’accordaient que peu d’attention aux Palestiniens : « C’est à peine si nous existions dans l’esprit de ces gens raffinés. Cette absence ne relevait d’aucune forme de malveillance ou de mauvaise volonté. D’un point de vue physique, nous ne faisions, tout simplement, pas partie de leur monde, la plupart des Arabes en ayant été chassés plus de vingt ans auparavant. D’un point de vue moral, cela se résumait à “loin des yeux, loin de l’esprit”. Leur humanisme n’avait jamais eu à prendre en compte notre présence. »

De retour à Oxford, il allait bientôt rencontrer un autre étudiant en philosophie, Avishai Margalit – futur professeur à l’Université hébraïque –, un Israélien plus conscient que les autres de la difficulté de la situation palestinienne. Les deux hommes prirent l’habitude de se retrouver de temps à autre dans un salon de thé où ils griffonnaient sur des serviettes des solutions possibles au conflit. Dans les années suivantes, ils se retrouveraient souvent sur des initiatives de la paix communes (4). Nusseibeh avait l’impression qu’Israël, qui était le plus puissant et détenait toutes les cartes en main, devait être le premier État à reconnaître l’OLP. Il publia des articles en ce sens dans les journaux israéliens. À ce moment-là, les premières colonies s’implantaient dans les Territoires occupés, la plupart avec le soutien du gouvernement – mais certaines sans. En 1973, la troisième guerre israélo-arabe faillit conduire Israël à la défaite. L’occupation se fit de plus en plus inflexible. Les vieux espoirs de paix s’érodèrent. Les Palestiniens menèrent leurs premières attaques terroristes contre les Israéliens, au cœur du pays comme à l’étranger. Nusseibeh et Lucy étaient alors sur le point d’achever leurs études à Oxford et de prendre une décision. Il aurait pu choisir de demeurer en exil, écrit-il, comme le firent de nombreux enfants de familles palestiniennes privilégiées et cultivées. Ses huit frères et sœurs s’installèrent d’ail­leurs tous en Europe ou en Amérique. Mais il avait envie de rentrer, et Lucy ne demandait qu’à l’accompagner. Juste après la remise des diplômes, ils partirent s’installer à Jérusalem-Est.

Il était un pays est un ouvrage passionnant, merveilleusement écrit ; au final, il est subtil, rafraîchissant et empreint d’une approche humoristique de ce que Nusseibeh appelle « la querelle égoïste de deux tribus ethnocentrées ». Si seulement ils avaient pu prendre conscience de leur potentiel en tant qu’alliés stratégiques, regrette-t-il. À son sens, les deux parties ont raison ; elles ont également souvent tort. Nusseibeh juge malaisé d’avoir une vision manichéenne du conflit israélo-palestinien. Car, lorsque l’ennemi fait réellement quelque chose de bien, pour une fois, votre propre camp se tire bien souvent une balle dans le pied. Ainsi tient-il les deux parties pour également responsables de l’échec des accords d’Oslo. Yitzhak Rabin et ses successeurs les ébranlèrent avec leurs projets de colonisation sur des terres expropriées dans les Territoires occupés, et Arafat ne se donna pas tous les moyens d’éviter les attentats suicides (5).

L’échec de Camp David

Au sujet de la rencontre de Camp David en 2000, entre le président Clinton, Yasser Arafat et Ehud Barak, Nusseibeh rappelle la réponse d’Arafat dès le lancement de l’invitation : « Les deux parties ne sont pas prêtes. Les contacts non officiels avec les Israéliens n’annoncent pas la réussite du sommet. » « Pour une fois, écrit-il, je suis d’accord avec Arafat. » Plutôt qu’une rencontre « vouée à l’échec », il avait proposé, avec l’écrivain et universitaire israélien Mark Heller (6), que « par un accord préalable, les Palestiniens procèdent à la proclamation de leur État avec ses frontières idéales, tandis qu’Israël reconnaîtrait un État palestinien indépendant, restreint à des frontières jugées raisonnables. Les deux parties entreraient alors en négociations pour trouver un compromis entre les deux tracés de frontières. De cette manière, au moins, nous pourrions maintenir le “processus de paix” ».

Nusseibeh blâme les deux camps pour l’échec de cette conférence. Ehud Barak se montra inconséquent en demandant qu’Israël conserve la souveraineté partielle sur le mont du Temple. En guise de réplique, « tremblant de tous ses membres », selon l’informateur de Nusseibeh, « Arafat refusa de reconnaître aux Juifs un quelconque lien historique au Noble Sanctuaire (7) ». Il analyse soigneusement l’échec : « Les torts sont partagés dans l’échec du sommet. On peut reprocher à Barak sa brutalité dans son approche sous forme de sommation et sa volonté de traiter d’un mythe non négociable. En retour, l’indécision chronique d’Arafat et sa suspicion sans fin l’ont empêché de présenter une contre-proposition raisonnable. Après tant d’années de lutte, il avait l’opportunité d’obtenir quasiment tout ce dont nous avions besoin ; le reste, il l’aurait réalisé en bâtissant un puissant État moderne fondé sur le droit. Mais il ne l’a pas fait. »

Nusseibeh est l’un des rares militants palestiniens à concéder aux Israéliens un droit historique à revendiquer ces terres. Au XIXe siècle, le premier maire palestinien de Jérusalem, Zia el-Khaldi, cité par Nusseibeh, partageait cet avis, mais prit peur à la perspective d’un retour des Juifs, ainsi qu’il l’écrit dans une lettre au grand rabbin de Paris. Nusseibeh a rendu fous de rage les durs du camp palestinien en affirmant que les liens historiques des Juifs avec Jérusalem étaient confirmés par « le plus grand des récits islamiques », le voyage nocturne de Mohammed dans le Coran (8) : « Les Israéliens devaient savoir que conserver leur État Juif passait par la création d’un État palestinien libre à l’intérieur des frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale. Les Palestiniens devaient savoir que, pour obtenir leur État, ils devaient reconnaître le droit moral d’Israël à exister en tant qu’État juif. Il n’y aurait pas de droit au retour en Israël pour les réfugiés. »

La position de Nusseibeh à l’égard du droit au retour a entraîné un débat national chez les Palestiniens. Il leur a fait valoir qu’un retour dans leurs cités et villages d’origine, désormais peuplés d’Israéliens, n’était pas réaliste. Il porta lui-même ce message dans les camps de Cisjordanie, y compris à Deheisheh, au sud de Bethléem, l’un des camps les plus « durs et infestés d’armes » de la région. Mais, lorsque Nusseibeh condamna également les auteurs d’attentats suicides, bien peu de Palestiniens le suivirent. Il déplore l’incapacité de chacune des parties à se représenter la vie des gens de l’autre côté du conflit.

À l’époque où il commençait à songer à la rédaction de son texte, il lisait l’autobiographie d’Amos Oz consacrée à son enfance, Une histoire d’amour et de ténèbres. Il fut frappé de découvrir, dans la description que fait Oz d’une cité parallèle de l’autre côté du conflit, qu’il n’y avait quasiment pas d’Arabes, ni aucune trace du monde qu’il avait connu dans son enfance. Cela conduisit Nusseibeh à se demander ce que ses parents avaient connu des gens du monde d’Oz, et de l’Holocauste qui a déterminé leur conception de la vie : « Les deux parties au conflit n’étaient-elles pas immergées dans leurs propres tragédies, chacune ignorant le récit de l’autre, quand elle n’y était pas hostile ? »

Cette inaptitude à imaginer la vie de « l’autre » n’est-elle pas au cœur du conflit israélo-palestinien ?

Rentré en Palestine en 1978, avec en poche un doctorat de Harvard, Nusseibeh croyait toujours en un État laïc binational, au sein d’un pays uni. Il donna des conférences un peu partout en Israël, devant un public stupéfait, en suggérant qu’Israël annexe les Territoires occupés de manière formelle. Les deux communautés, disait-il, devaient vivre dans un seul État démocratique soumis à une loi unique. Il trouva bien peu d’Israéliens prêts à partager ses vues, mais un grand nombre d’entre eux le soupçonnèrent d’ourdir un complot sournois visant à établir un État musulman, parce que le taux de natalité des Palestiniens était quasiment deux fois plus élevé que celui des Israéliens (9). La droite israélienne vit en lui « le visage souriant de la terreur palestinienne », et le baptisa « le plus dangereux Palestinien vivant ».

Il se familiarisa avec les hommes politiques israéliens. En 1986, Shimon Peres, l’« homme aux mille visages », à l’époque ministre des Affaires étrangères de Yitzhak Shamir, chef du Likoud et faucon fanatique, entendit parler de ce Palestinien hors du commun et l’invita à passer le voir à son bureau. Nusseibeh dit à Peres que l’OLP avait changé et ne demandait qu’à reconnaître Israël si Israël reconnaissait les droits nationaux des Palestiniens. Peres rejeta cette vision des choses, affirmant qu’un tigre reste un tigre tant qu’il a ses griffes. « Si l’OLP pense vraiment cela, elle devra se défaire de ses griffes, auquel cas le tigre deviendra un chat, et les chats ne sont pas des tigres. » Un subtil argument talmudique, pensa Nusseibeh. Peres, qui aspirait encore à un accord avec la Jordanie, n’était pas un si mauvais homme, jugea-t-il.

Chez les Arabes, la réaction fut moins amicale. Au sujet de la proposition de Nusseibeh d’un État binational, le quotidien jordanien Al-Nahar titra : « L’Arabe qui veut se convertir au judaïsme », et affirma : « Sari Nusseibeh veut rejoindre l’armée israélienne. » Il reçut des menaces de mort. Un matin, alors qu’il sortait de son cours à l’université de Birzeit, près de Ramallah, il fut attaqué par quatre hommes armés de poings de combat, de barres de fer et d’une bouteille brisée. Il en sortit le bras cassé, le visage ensanglanté, et fut conduit d’urgence à l’hôpital. L’université réagit tièdement par une déclaration condamnant les débats politiques sur le campus. Le syndicat étudiant ne bougea pas. Lucy, qui enseignait également, venait tout juste de sortir de cours quand elle fut alertée par le vacarme. Un témoin se contenta de hausser les épaules en déclarant : « Ce n’est qu’un traître ! » Nusseibeh sortit de cette expérience avec la conviction qu’une solution à deux États – et non celle de l’État binational – était la seule possible.

Sa femme et lui enseignèrent encore de longues années à Birzeit, université souvent désignée par les Israéliens comme un « nid de nationalistes palestiniens ». Pendant quelque temps, il enseigna également la philosophie islamique à l’Université hébraïque. Du milieu des années 1980 jusqu’au début des années 1990, il naviguait dangereusement entre sa carrière de philosophe internationalement reconnu et ses activités de militant subversif de la résistance nationaliste montante. Il rapportait de Jordanie d’importantes sommes d’argent pour les insurgés. Il pensait que la désobéissance civile, pas les armes, permettrait aux Palestiniens de conquérir leur liberté. Il fut l’un des organisateurs de la première Intifada (entre 1987 et 1993), la prétendue Intifada des jeunes jeteurs de pierres. Quand elle éclata, il en fut aussi surpris que n’importe qui d’autre. Indirectement, elle était née de son cerveau. Avant décembre 1988, sept cents soldats suffisaient à maintenir l’ordre dans les Territoires occupés. Après l’éclatement de l’Intifada, huit mille militaires furent incapables de ramener la paix dans la seule Gaza. Nusseibeh rédigea un grand nombre de tracts et fut également le coauteur du programme politique de l’insurrection, appelant à des négociations directes entre Israël et l’OLP. Les affiches étaient collées partout sur les murs le même jour de chaque mois. La police tenta de les intercepter et finit par découvrir l’une des imprimeries. L’un des jeunes collaborateurs de Nusseibeh, un étudiant, fut arrêté et torturé. Il ne donna pas le nom de Nusseibeh : « Ces garçons sortis de leur village, et qui, avant leur arrestation, ne levaient pas le nez de leur volume de Kant ou de Sartre, revinrent de la salle d’interrogatoire avec un sens profond de la liberté. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils émergèrent des camps de prisonniers israéliens plus libres qu’ils ne l’étaient à leur entrée, aussi bien sur le plan émotionnel qu’intellectuel et spirituel. »

Des mesures draconiennes furent adoptées pour éviter tout soulèvement. Les maires furent destitués, arrêtés et reconduits aux frontières libanaise et jordanienne. Des maisons furent détruites ; des terrains entiers furent confisqués ou redéfinis en zones militaires. Mais le soulèvement s’étendit à toutes les universités palestiniennes. De nouveaux décrets militaires assuraient à l’armée un pouvoir quasi absolu sur la nomination des professeurs, l’inscription des étudiants et le programme. À Birzeit, les enseignants furent sommés de prononcer un serment de loyauté. Ils refusèrent, et l’armée ferma durablement les portes de l’université, qui ne furent rouvertes que quatre ans plus tard. Nusseibeh continua de donner ses cours dans le bureau de son père [lire ci-dessous « Un intellectuel en résistance »].

Nusseibeh en prison

Les Israéliens n’étaient pas préparés à lutter contre une solide campagne de désobéissance civile, dont la seule violence consistait en des jets de pierres. Les mesures punitives ne firent que stimuler davantage l’opposition. Aussi incroyable que cela paraisse aujourd’hui, les Israéliens espéraient pouvoir faire usage de l’islamisme militant pour lutter contre le nationalisme palestinien et aidèrent le Hamas, alors principalement une organisation d’aide sociale (10). Cette stratégie porta ses fruits. Nusseibeh observa très vite un changement chez certains de ses étudiants. « La somme d’humiliations éprouvées au cours de leur jeune existence, agitées dans un chaudron religieux, écrit-il, a transformé ces garçons et parfois ces filles de village en fanatiques implacables, hostiles à la forme de liberté que je m’efforçais de leur apprendre à aimer. » À un moment donné, son bureau fut fouillé, puis scellé.

Nusseibeh fut envoyé en prison. Son avocat, un Israélien de Danzig [Gdansk] qui avait fait ses études de droit dans la même faculté palestinienne que son père dans les années 1940, lui annonça que, selon le procureur, les éléments à charge permettaient de l’écarter pendant quinze ans. On lui offrait deux options : le procès ou un exil volontaire de trois ans. Contre le conseil de son avocat, Nusseibeh choisit le procès. « Jamais, dans aucune de mes interventions, dit-il à son avocat, je n’ai formulé d’incitation à la violence » ; il s’était contenté de dire qu’il était favorable à la solution des deux États. En fin de compte, les Israéliens avaient bluffé : redoutant les conséquences internationales d’un procès, ils choisirent de ne rien faire. Nusseibeh fut libéré.

Durant la première guerre du Golfe, en 1990, Nusseibeh fut atterré par la décision d’Arafat de soutenir Saddam Hussein. Il était en contact permanent avec Janet Aviad, la légendaire militante israélienne de Peace Now (11). Elle lui demanda de s’éloigner d’Arafat et de l’OLP en assumant avec Peace Now une déclaration commune condamnant l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Il accepta, et ils publièrent ensemble la déclaration. Qui sait pourquoi, c’est le moment que choisirent les Israéliens pour l’arrêter à nouveau ; peut-être parce que la déclaration commune contredisait l’image répandue de Palestiniens dansant sur les toits pour accueillir les pluies de Scud irakiens sur Israël. Sur ordre du ministère de la Défense, il fut placé sous « mandat d’arrêt administratif » sans procès, pour une période de six mois. La peine fut ensuite réduite à trois mois (le ministère de la Défense israélien répandit la rumeur selon laquelle il avait été jeté en prison à sa propre demande afin de restaurer son image ternie aux yeux des extrémistes). Nusseibeh consacra son séjour en prison à corriger les épreuves de No Trumpets, No Drums [paru en français sous le titre Palestiniens-Israéliens, le partage de la terre, chez Balland], un livre cosigné avec Mark Heller, qui se prononçait en faveur de la solution des deux États. Il fut enfermé dans un quartier réservé aux criminels de droit commun. Un jour que son épouse désemparée le plaignait, lors de sa visite hebdomadaire, il lui assura que « le collège privé en Angleterre était bien pire ».

La relation personnelle de Nusseibeh avec Arafat, confesse-t-il, est restée ténue et réservée. Il reconnaissait le rôle historique d’Arafat qui, presque seul, avait lancé le mouvement palestinien et obtenu sa reconnaissance internationale. Mais il restait en même temps conscient des limites du personnage. Même si Arafat, en une occasion, avait appelé à alf shadid – mille martyrs –, Nusseibeh ne pense pas qu’il ait personnellement commandité des attentats suicides. En revanche, il a le sentiment que le leader palestinien n’a pas fait tout ce qu’il pouvait pour les éviter. Après la visite provocatrice au mont du Temple par Sharon en 2000, la seconde Intifada éclata. Nusseibeh y vit une dangereuse psychose collective et, dans la mesure où aucun objectif politique n’y était associé, une catastrophe totale. Selon lui, Arafat eut un mouvement de panique, au début. Il pensait que la nouvelle Intifada était dirigée contre lui et disparut de la scène publique durant deux mois. Lors d’une rencontre secrète dans le quartier général assiégé d’Arafat, cerné de tanks israéliens, Nusseibeh tenta de le convaincre que la nouvelle Intifada ne mènerait qu’à sa défaite. Arafat lui parut distrait et confus ; sa lèvre supérieure tremblait constamment.

Le dirigeant palestinien demeura d’un bout à l’autre un maître de l’ambiguïté et des messages contradictoires, déplore Nusseibeh, naviguant sans cesse entre radicaux et modérés, réticent, voire incapable de s’en prendre fermement à l’un ou l’autre camp. Nusseibeh est à ma connaissance le seul Palestinien à écrire si courageusement, si ouvertement, si simplement, en toute légitimité, sur la gouvernance ratée d’Arafat et le fonctionnement interne de l’Autorité palestinienne. Il offre une vision exceptionnelle et rare du désordre, de l’incompétence, de la mauvaise gestion et de l’étendue de la corruption. Les nouveaux ministres palestiniens et d’autres hommes d’influence étaient revenus d’exil depuis Tunis sans aucune préparation aux tâches qui les attendaient. Certains étaient des révolutionnaires vieillissants en costumes Armani. Ils n’avaient pas mis le pied en Cisjordanie depuis 1948 et ne compre­naient ni les problèmes, ni les besoins du peuple. Ils n’avaient pas davantage envie d’apprendre. Nusseibeh écrit qu’ils étaient éblouis par les fastes du pouvoir, les visites d’État, le nouveau flux d’argent en provenance de fonds de développement internationaux, leurs voitures de luxe et l’adulation des Palestiniens de Cisjordanie. Ils n’avaient pas plus le désir d’étudier les rapports que d’écouter les gens qui travaillaient pour eux. Certains étaient gravement corrompus. Quelques-uns n’étaient que des « voyous malfaisants ». Ils se comportaient comme s’ils étaient des demi-dieux pour leurs subalternes, mais couraient demander la permission d’Arafat pour embaucher une secrétaire.

Certains – d’anciens membres des services de sécurité – s’empressèrent de conclure des accords avec des hommes d’affaires israéliens véreux afin de s’enrichir rapidement grâce aux monopoles sur l’essence, les approvisionnements en nourriture et d’autres ressources élémentaires. Il fallut les avertissements sévères de la Banque mondiale pour qu’Arafat daigne enfin nommer une commission d’enquête sur ces faits de corruption. Nusseibeh en fit partie. Elle remit un rapport de trois cents pages aux conclusions désastreuses. Plus de 40 % du budget de l’Autorité palestinienne aurait été détourné via la corruption et les erreurs de gestion. Arafat lut le texte, mais ne fit rien : « Pourquoi, avons-nous demandé, n’a-t-il pas mis fin à tout cela ? » Personne ne fut rétrogradé ou inculpé. Les petits chefs poursuivirent leur pillage. « Arafat avait un talent singulier pour relever et mémoriser des détails. Il pouvait contempler les pièces éparses d’un puzzle sur une table et se rappeler la place de chacune. Il lui manquait l’art de réunir les détails pour voir le schéma. Dans le cas de la corruption, il ne voyait pas comment cette gangrène rongeait sa capacité à gouverner et à bâtir un État. »

Nusseibeh cite, en l’approuvant, une enquête du Guardian décrivant le gouvernement palestinien comme un « édifice népotique de monopoles, de racket et d’extorsion pure ». Aux yeux du citoyen ordinaire, écrit-il, l’Autorité palestinienne commence à ressembler à une nouvelle « sordide kleptocratie arabe ». Bien qu’il n’accuse pas Arafat d’en avoir profité personnellement, il écrit que celui-ci était toujours « en train de jongler avec les gens et le cash, achetant ici le silence d’Untel, fermant là les yeux sur tel acte de malfaisance ». Il n’est pas étonnant que les fondamentalistes du Hamas aient remporté une victoire écrasante lors des élections législatives de 2006.

Nusseibeh est désormais président de l’université Al-Qods à Jérusalem-Est. Son livre possède cette aura de vérité brutale qu’aucun autre Palestinien de ma connaissance n’a jamais osé exprimer avec cette éloquence et ce courage.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 28 mars 2007. Il a été traduit par Barnabé d’Albes.

Kvetch

Kvetch (verbe yiddish) : se plaindre constamment  de choses qui n’ont pas d’importance.

« Aux yeux de ma grand-mère (par ailleurs héroïne de la Résistance), la tragédie nichait dans les détails. Se plaindre de petits riens était pour elle une sorte de respiration. Je n’ai jamais pu la convaincre de troquer son kvetchisme contre mon quiétisme. Cela soit dit en toute amitié. »

D.P.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :  il nous manque un mot en français pour exprimer un agréable sentiment de lassitude donnant l’envie de ne rien faire. Dans quelle langue ce mot existe-t-il ?

Règles du jeu

Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Nous entreprenons de constituer pas à pas le dictionnaire de ces mots manquants. Nos lecteurs sont invités à y contribuer, en nous écrivant à

Les succès ambigus de la non-violence

En cette période à la fois sombre et marquée par les récents soulèvements dans le monde arabe, il est revigorant de revenir sur les trente dernières années pour considérer tout ce qu’elles ont eu, en fait, de positif. La fin de la guerre froide, la chute du communisme et l’émergence de nouveaux États plus ou moins démocratiques représentent d’importants changements historiques. La plupart des transformations politiques et économiques radicales du dernier quart de siècle ont, de plus, été accomplies avec peu ou pas d’effusion de sang. La révolution « de velours », fondée sur la résistance, l’organisation et la négociation civiles, est devenue à la mode. On doit beaucoup, de ce point de vue, à Mikhaïl Gorbatchev.

Ce qu’on appelle aujourd’hui la « résistance civile » prend souvent la forme de rassemblements et de manifestations de masse, comme à Prague en 1989 ou à Téhéran en 2009. Les gens participent aussi à des grèves, des boycotts, des jeûnes ou refusent d’obéir à la loi. Ce fut manifeste dans le mouvement sans leader, mais coordonné sur Internet, qui a abouti au renversement du régime tunisien, et dans les vastes manifestations du Caire, dont l’issue ne sera pas claire avant un certain temps. En général, la résistance civile ne peut survivre à la répression violente et systématique ou à un État policier totalitaire, et elle est encore souvent réprimée par des gouvernements autoritaires ou oligarchiques. Dans le monde arabe, au moins, cela semble être en train de changer.

Les premiers pas de Gandhi

Il est de coutume d’associer la résistance civile moderne à Mohandas K. Gandhi, qui a expérimenté la méthode en 1906, en luttant contre la discrimination touchant les Indiens en Afrique du Sud, puis s’est installé en Inde en 1915 pour défier l’administration britannique du Raj. Le nom de Gandhi est le plus fréquemment invoqué par les mouvements de résistance non-violente, même si l’on s’est peu référé à lui pendant les récents soulèvements du Moyen-Orient.

Le projet d’étude de l’université d’Oxford sur ce type de militantisme a été lancé en 2006. Civil Resistance est une compilation extrêmement bien documentée sur différents mouvements en faveur du changement politique, économique et social, au cours des cinquante dernières années, pour la plupart non-violents. Qu’elles aient été ou non couronnées de succès, ces initiatives ont contribué à une meilleure compréhension de la façon dont la résistance civile peut fonctionner. C’est une force qui opère rarement, voire jamais, seule. Comme l’explique Adam Roberts, il existe « un riche enchevêtrement de liens entre la résistance civile et d’autres formes de pouvoir », incluant parfois la force, la violence ou la menace d’y recourir. Il n’y a pas de formule brevetée, même si les méthodes utilisées par les mouvements qui ont atteint leurs objectifs sont soigneusement étudiées et copiées par leurs successeurs. Autre contributeur, April Gene remarque que Gene Sharp, l’auteur de La force sans la violence, a recensé 198 modes d’actions non-violentes. Vrai ou non, les éléments essentiels au succès de ce type d’action, de Gandhi à Martin Luther King et jusqu’à Lech Wałęsa, sont : une stratégie clairvoyante, un leadership imaginatif et prudent, une organisation et un soutien populaires. La couverture médiatique, dans la presse, sur Internet et à la télévision, a également joué un rôle croissant.

La résistance civile part du principe fondamental que le pouvoir des gouvernants repose en dernier ressort sur l’obéissance et la coopération de leurs sujets. Jusqu’à présent, en tout cas, personne n’a trouvé le moyen de la faire aboutir dans un État policier totalitaire – contrairement à ce qui a pu se passer dans les satellites de tels États. Le mouvement américain pour les droits civiques ou les protestations contre la guerre du Vietnam, qui ont fini par être efficaces, pouvaient compter sur de la publicité et des soutiens, dans une démocratie qui fonctionnait. Rien de tel dans l’Allemagne nazie ou en URSS. Quant au mouvement de la place Tienanmen en faveur des réformes en Chine, en 1989, ou aux grandes manifestations de moines bouddhistes en Birmanie pour dénoncer l’augmentation du prix des denrées alimentaires et de l’essence, en 2007, ils n’ont pas survécu à une puissante répression. C’est la compréhension par Gorbatchev de la nécessité de la réforme, et son refus d’utiliser la force militaire soviétique contre les manifestations dans les satellites d’Europe de l’Est qui ont rendu possibles les bouleversements de l’année 1989. Le fait que les dirigeants acceptent de se retirer – Gorbatchev, F.W. De Klerk en Afrique du Sud ou, plus récemment et de manière surprenante, Slobodan Milošević en Serbie – est déterminant pour le succès de ce type d’action. Les événements actuels en Tunisie et en Égypte le confirment.

Gandhi, qui avait défini l’idée de la résistance civile comme un « choix conscient » pour résister à l’injustice, n’a obtenu qu’un succès mitigé. Dans l’Inde britannique, il disposait de certains avantages initiaux qu’il a brillamment exploités. Le régime impérial était responsable devant un gouvernement démocratique en Grande-Bretagne ; son pouvoir reposait sur ses relations avec de vieilles institutions indiennes – civiques, religieuses, militaires et économiques – dont il tirait sa force. Gandhi a su manipuler ces caractéristiques fondamentales du Raj pour saper la coopération indienne sur laquelle était fondée la domination britannique. Son utilisation brillante de la scène politique, au centre de laquelle il s’est placé, lui a valu une large sympathie à l’étranger. Elle a aussi inspiré le Congrès national indien, qui devint un parti de masse capable de défier le Raj et, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de former un gouvernement indépendant. L’enseignement de Gandhi et sa philosophie de la non-violence et du satyagraha (la « vraie force » ou « force d’âme ») ont ajouté un nouvel élément à l’identité et à la fierté indiennes. Plus que la résistance civile elle-même, ce sont ces évolutions politiques et spirituelles qui ont au bout du compte mis un terme au pouvoir britannique. La tragédie, qui a aussi conduit à l’assassinat du Mahatma, tient en ceci : son mouvement a été incapable d’empêcher le déchaînement de violence interreligieuse entre hindous et musulmans qui a accompagné l’indépendance et la partition de l’Inde.

L’exemple et l’enseignement de Gandhi ont compté parmi les principales sources d’inspiration du mouvement pour les droits civiques emmené par Martin Luther King et la Southern Christian Leadership Conference (SCLC) aux États-Unis. De la menace d’une marche sur Washington, brandie par A. Philip Randolph, en juillet 1940, pour protester contre les discriminations à l’embauche dans les industries de la défense, jusqu’au succès des initiatives du pasteur dans les années 1960, la résistance civile, ciblée et soigneusement organisée, a été au cœur des campagnes de ce mouvement.

King et Kennedy

Il avait pour stratégie, entre autres, d’obliger ses opposants à réagir avec violence, de manière à s’attirer la sympathie et le soutien de la presse et de l’opinion, encourageant ainsi le gouvernement fédéral à intervenir du côté de la loi et de l’ordre. King et la SCLC étaient passés maîtres dans cette technique. Ils ont choisi la ville de Birmingham, en Alabama, pour leur campagne de 1963, parce que le responsable de la sécurité publique, « Bull » Connor, était un raciste patenté, dont ils pouvaient être sûrs qu’il aurait recours aux chiens, aux aiguillons à bestiaux et aux canons à eau contre les manifestants pacifiques. Les brutalités de Connor ont été couvertes par la télévision, qui a fait de lui un scélérat à l’échelle nationale et ainsi préparé le terrain à la loi sur les droits civiques du président Lyndon Johnson de 1964.

En un hommage plein d’ironie, le président Kennedy a dit à King à propos de Connor : « À sa façon, il a fait beaucoup en faveur de la législation pour les droits civiques cette année. » Dans le présent recueil, Doug McAdam écrit qu’avec l’adoption du Voting Rights Act (la loi sur les droits de vote) par le président Lyndon Johnson, en août 1965, « les bases électorales du système sudiste étaient enfin abolies ». Mais la résistance civile ne mène pas toujours aux résultats escomptés. Comme l’avait prévu Johnson, la législation a aussi abouti à une domination républicaine dans un Sud auparavant démocrate. Les immenses manifestations qui ont conduit au départ du shah d’Iran ont entraîné l’avènement d’une dictature religieuse qui a tué et torturé des milliers d’Iraniens et qui est désormais déterminée à réprimer le mouvement de résistance civile qui s’est levé pour s’opposer à elle.

Le mouvement pour les droits civiques a incontestablement profité de l’importance accordée aux droits de l’homme depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, idée dont les États-Unis ont été les principaux promoteurs. Franklin Roosevelt, qui avait accepté de troquer la question des droits civiques des Noirs aux États-Unis contre le soutien des démocrates sudistes au New Deal dans les années 1930, avait aussi été un partisan déclaré de la décolonisation à l’étranger. Le racisme qui sévissait aux États-Unis contredisait les objectifs internationaux du pays. Il faisait aussi de lui une cible facile pour la propagande soviétique pendant la guerre froide. Autant de consi­dérations qui ont encouragé le gouvernement fédéral à répondre favorablement au mouvement en faveur des droits civiques.

Ce dernier a été étudié par les animateurs d’autres mouvements, en particulier en Europe de l’Est. Les événements de Tchécoslovaquie et de Pologne, qui à leur tour sont devenus des modèles pour des luttes postérieures, ont apporté des idées nouvelles sur les méthodes possibles. Dans ces deux pays, de précédentes tentatives avaient abouti à des échecs, voire à la tragédie. Lors du printemps de Prague, en 1968, un mouvement populaire non-violent, de grande ampleur et bien organisé, sous la direction d’Alexander Dubček, avait exigé du changement et avait engagé un processus de réforme. L’URSS avait refusé de négocier et, le 20 août 1968, l’Armée rouge envahissait le pays avec quatre autres membres du pacte de Varsovie. Dubček et les autres réformateurs avaient été arrêtés et emmenés à Moscou pour des « négociations ». Dans Civil Resistance, Kieran Williams, tout en notant la « beauté logistique » du printemps de Prague, montre en quoi il a constitué un échec politique, qui a débouché sur un gouvernement encore plus répressif. En novembre 1989, le mouvement de masse de 1968 s’est à nouveau rassemblé. Cette fois, avec Gorbatchev au pouvoir en URSS, il n’y a pas eu d’intervention armée soviétique. Avec beaucoup de panache et de détermination, Václav Havel a mené la lutte, dans le théâtre qui était son quartier général et dans des rassemblements de plus en plus massifs, jusqu’à la démission du gouvernement.

La Pologne fut le premier pays communiste à connaître une transition pacifique et négociée vers une démocratie multipartite. La méthode utilisée et sa réussite ont fourni un modèle différent. Ce qu’on a appelé la « révolution autolimitée » est apparue, dans les années 1980, comme une nouvelle stratégie d’opposition pacifique ayant pour centre le mouvement Solidarno´s´c, une alliance strictement non-violente entre ouvriers, intelligentsia et Église catholique, rassemblant dix millions de membres. Son objectif initial était d’étendre les libertés civiles et les droits de l’homme et de limiter l’emprise du parti communiste sur la société. Faisant montre d’une grande détermination et, selon les termes employés par Aleksander Smolar dans Civil Resistance, d’une « majestueuse retenue », sous la direction de Lech Wałęsa, elle a aussi réussi à décourager toute idée d’insurrection populaire, le plus sûr moyen d’engendrer une autre tyrannie. En 1980, aussi bien les autorités polonaises que Moscou considéraient pourtant le mouvement comme une menace pour le système et, en décembre 1981, sous une forte pression soviétique, le chef du gouvernement polonais, le général Jaruzelski, déclarait l’état de guerre et interdisait Solidarność. Wałęsa était incarcéré et dix mille membres du syndicat emprisonnés. En 1985, Gorbatchev est arrivé au pouvoir avec des idées radicalement nouvelles sur la nécessité du changement, une possibilité encouragée par les accords d’Helsinki de 1975, qui engageaient tous les gouvernements signataires, du moins en théorie, à respecter les droits de l’homme. À sa manière unique, le charismatique pape polonais, Jean-Paul II, affirmait de son côté son soutien à la liberté et aux droits de l’homme. Solidarno´s´c attendait son heure. La vague de grèves de 1988 a constitué le dernier avertissement et, l’année suivante, l’amnistie octroyée aux membres du syndicat emprisonnés a ouvert la voie à des discussions avec le gouvernement. Les dirigeants de Solidarno´s´c avaient toujours été réalistes quant à la nécessité du compromis. De son côté Jaruzelski, croyant apparemment que l’opposition était faible, a accepté des négociations et la tenue d’élections semi-libres. En l’absence de menace d’intervention soviétique, Solidarność a alors entrepris de négocier le départ du gouvernement, ce qui s’est terminé par sa stupéfiante victoire aux élections de juin 1989. À présent que le succès était à portée de main, Wałęsa fut accusé par certaines parties de l’opposition d’être trop tendre avec les communistes, mais il poursuivit dans la voie du compromis et de la non-violence. Bien que le nouveau Premier ministre, Tadeusz Mazowiecki, soit devenu le premier chef de gouvernement non communiste du bloc communiste, Jaruzelski a été élu président. Wałęsa ne lui a succédé qu’un an plus tard.

Non seulement les dirigeants de l’ancien régime sont restés impunis, mais ils ont conservé leurs positions personnelles, économiques et sociales. Comme l’écrit Aleksander Smolar, le fait que « les membres de l’ancien régime aient été préservés » a depuis lors été la source d’un puissant ressentiment dans la vie politique du pays. Mais la façon dont s’est effectuée la libération polonaise a contribué de manière déterminante à la fin pacifique du communisme en Europe.

Au cours des quarante dernières années, au moins une douzaine d’événements révolutionnaires, alimentés par la résistance civile, se sont déroulés dans le monde, dont plusieurs – en particulier en Chine et en Birmanie – n’ont pas atteint leurs objectifs. Le grand mérite de Civil Resistance est de fournir des récits relativement succincts de ces épisodes en soulignant leurs différences et leurs points communs.

L’exploit de Mario Soares

Au Portugal, la « révolution des œillets », au milieu des années 1970, a réagi à un demi-siècle de dictature de droite et, dans une moindre mesure, à la gauche communiste autoritaire. L’exploit de Mario Soares, en 1976, fut de mobiliser un large mouvement pour introduire, sans effusion de sang, un système de gouvernement représentatif et pluraliste. Soares a réussi à briser le schéma historique que l’historien Alistair Horne avait décrit, en se référant à la guerre d’Algérie, comme « l’échec désolant et répété des modérés, ou d’une troisième force, à rivaliser avec des extrêmes opposés ». Au Portugal, Kerenski a, pour une fois, écrasé Lénine. Comme l’écrit Kenneth Maxwell, l’auteur de ce chapitre de Civil Resistance, la façon dont les Portugais ont négocié ces mois agités a fait de leur pays un précieux précurseur du passage de l’autoritarisme à la démocratie que connaîtrait ensuite, pour l’essentiel pacifiquement, l’Europe du Sud et de l’Est, et l’Amérique latine. Ce fut une réussite historique remarquable.

Civil Resistance couvre des événements aussi variés que la révolution iranienne, la chute de Ferdinand Marcos aux Philippines, l’ultime rejet d’Augusto Pinochet au Chili, la libération de l’Allemagne de l’Est, l’indépendance du Kosovo, le renvoi de Slobodan Milošević par le peuple serbe, ou la « révolution des roses » en Géorgie et la « révolution orange » en Ukraine. Aucun chapitre, cependant, ne raconte une histoire plus importante et improbable que celle retracée par Tom Lodge dans son texte sur le mouvement contre l’apartheid en Afrique du Sud. Il met en lumière tout à la fois les limites et les succès de la résistance civile.

Si le Congrès national africain (ANC) avait déjà adopté l’idée de la désobéissance civile contre la politique de l’apartheid en 1950, il lui a fallu quarante-cinq ans de rébellion pour venir à bout du vieux système de gouvernement par la minorité blanche. En 1960, un groupe dissident, le Congrès panafricain (PAC), a appelé les Sud-Africains à se présenter en masse devant les postes de police sans le passeport intérieur qui les autorisait à vivre dans telle ou telle région du pays. Les policiers ont ouvert le feu sur la foule, tuant soixante-neuf personnes à Sharpeville, provoquant l’indignation du monde entier. Un mois plus tard, le gouvernement interdisait aussi bien l’ANC que le PAC. En 1961, la répression croissante semblait montrer que la contestation non-violente n’était plus adaptée. Nelson Mandela et d’autres dirigeants de l’ANC ont dès lors accepté la création d’une branche armée, l’Umkhonto we Sizwe (« Lance de la nation »), pour mener des actions de sabotage. À la fin de l’année 1963, la plupart des leaders de l’Umkhonto, dont Mandela, étaient en prison ; l’ANC, en exil, disposait de toute une administration et d’une armée en Angola. En 1976, l’opposition au régime a repris. Les syndicats étaient actifs, et les opérations de sabotage menées par l’Umkhonto rappelaient qu’il fallait encore compter avec l’ANC en exil. Une nouvelle organisation, le Front uni démocratique (UDF), a organisé la désobéissance civile via sept cents groupes apparentés et dispensé une éducation civique et communautaire par le biais d’associations de femmes et d’un congrès de la jeunesse. Dans les townships, des groupes civiques ont commencé à construire les institutions alternatives du « pouvoir du peuple ». Lodge écrit que les « attaques violentes par des militants [de l’UDF] contre des collaborateurs supposés ont joué un rôle important dans l’effondrement de l’administration locale ». Il montre aussi comment une vague de grèves dans le secteur industriel et les campagnes de boycott des consommateurs ont aggravé les problèmes économiques du pays. En janvier 1986, le gouvernement a déclaré l’état d’urgence et chassé l’UDF de la rue. L’UDF et l’ANC en exil ont commencé à débattre du choix à faire, entre une « guerre du peuple » et une transition négociée vers le pouvoir. L’ANC a privilégié la « guerre du peuple ». L’Umkhonto a intensifié ses actions de guérilla. Sur le plan international, les problèmes de l’Afrique du Sud se sont multipliés – retrait de l’investissement étranger, une dette extérieure de 21 milliards de dollars, des frictions avec ses voisins. En 1989, de sa cellule de la prison de Robben Island, Mandela a entamé des discussions avec le gouvernement. La même année, le mur de Berlin tombait, et la nouvelle politique de Gorbatchev mettait fin à une vieille obsession de l’Afrique du Sud blanche : celle d’une insurrection armée de l’ANC soutenue par l’Union soviétique. F.W. De Klerk a succédé à P.W. Botha. Neuf jours plus tard, il libérait Mandela qui, pendant les quatre années suivantes, allait négocier une démocratie libérale constitutionnelle avec le gouvernement. De retour au pays, l’ANC a montré qu’il était capable de contrôler ses partisans et de soutenir les négociations. Chacun des deux camps a reconnu le pouvoir et les problèmes de l’autre. Sous la direction charismatique de Mandela, on a pris soin d’éviter d’humilier la minorité blanche, qui continue d’être économiquement puissante, et de mettre de côté un passé au goût amer. Malgré tous les problèmes qui subsistent en Afrique du Sud, dont une forte épidémie de sida, des taux de chômage et de criminalité importants, ce résultat en apparence miraculeux a été obtenu, comme le fait remarquer Lodge, par « un mouvement insurrectionnel pour l’essentiel non-violent, mais aussi, par d’autres aspects, extrêmement violent » et, en fin de compte, par un sens politique et une grandeur d’âme sans équivalents.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 mars 2011. Il a été traduit par Cécile Arnaud.

Le mot du mois de septembre 2011

« Je vis dans le texte, celui des livres, du Livre, de la voix des auteurs que j’aime et que j’aime partager avec les gens. »

Jacques Chessex, L’Interrogatoire, Grasset, 2011.

Duong Thu Huong : « J’avais déboulonné la statue de Hô Chi Minh »

 

Née en 1947 au Vietnam, Duong Thu Huong n’a eu de cesse de dénoncer l’oppression exercée par le gouvernement communiste. Romancière célébrée, figure emblématique de la dissidence, elle a été exclue du Parti en 1990 et un temps emprisonnée. Depuis le succès de Terre des oublis (2006), elle vit en France, où est notamment paru Au zénith (éd. Sabine Wespieser, 2009, rééd. Livre de poche).

 

Votre nouveau roman, Sanctuaire du cœur, met en scène un jeune homme, Thanh, qui fugue avant de s’adonner à la prostitution. Était-ce une façon pour vous de dépeindre le Vietnam contemporain ?

Sanctuaire du cœur parle d’un sujet éternel : les relations familiales, qui occupent une place fondamentale en Asie. Le Vietnam a longtemps été en guerre, comme vous le savez, et le retour à la normale a fait resurgir des phénomènes anciens, presque oubliés, comme les conflits de générations. Beaucoup d’enfants de cadres communistes ont sombré dans l’alcool, la drogue, la débauche ; d’autres se sont littéralement entredéchirés. C’est une réalité. Cela posé, je ne voulais pas faire œuvre de journaliste, mais de romancière. Le thème du retour de l’enfant prodigue est intemporel ; je l’ai simplement intégré au Vietnam d’aujourd’hui. Ce mythe me hante depuis que j’ai vu, à 16 ans, une toile russe sur ce sujet – elle m’a profondément marquée, et j’ai écrit Sanctuaire du cœur pour m’en libérer. Le livre décrit par ailleurs des femmes qui se révoltent contre l’idéologie patriarcale. Les hommes vietnamiens se sont longtemps comportés comme des hommes-singes : les plus âgés avaient le droit d’entretenir des relations sexuelles avec des femmes de l’âge de leur petite-fille sans que cela choque, et sans que les femmes aient leur mot à dire… Les lecteurs vietnamiens conservateurs m’ont souvent critiquée, considérant que je faisais une place trop large au sexe et à l’intimité dans mes romans, taxés d’immoralité. Ce jugement reflète une mentalité typique de l’Asie, où l’usage de la langue de bois est fort répandu. J’y vois pour ma part de l’hypocrisie et de la lâcheté ; j’ai toujours préféré écrire les choses telles qu’elles sont.

 

Vous ajoutez à l’histoire de Thanh plusieurs autres histoires – celles des différents membres de la famille –, suivant un procédé qui vous est familier, le récit dans le récit. Pourquoi ce type de narration ?

J’emboîte les histoires comme des poupées russes, en effet. Je n’ai jamais su faire autrement. Autour des scènes de repas et de fêtes de Sanctuaire du cœur se greffent différents conflits familiaux et sociaux qui s’entrelacent, et la structure du livre permet d’éclairer toutes les facettes de la société vietnamienne, en remontant le temps pour suivre les trajectoires individuelles. Le roman explore l’histoire du pays telle que l’ont vécue les différentes générations : résistance contre les Français, révolution, réforme agraire, envoi des intellectuels aux champs, etc., avec tous les retournements de situation que cela suppose. Par ailleurs, j’ai plaisir à raconter des histoires comme on raconte des sagas. C’est mon côté archaïque : je suis pareille à ces conteuses traditionnelles que sont les grands-mères vietnamiennes, aux dents laquées et au pantalon usé…

 

Votre œuvre est parsemée de descriptions sensuelles, qui célèbrent la nourriture, les paysages, la campagne, les fêtes traditionnelles du pays… D’où vient cet attachement ?

De mon enfance. Ma grand-mère était propriétaire terrienne, mon père ingénieur, et ma mère institutrice. J’étais donc la seule ignorante de la famille, du fait de l’époque et de mes origines – ni prolétariennes, ni paysannes –, qui me privaient d’accès à l’éducation. En ce temps-là, nous n’avions rien à manger et n’avions le droit de n’acheter que 100 grammes de sucre et 100 grammes de viande par mois. Dès l’âge de 8 ans, j’ai pêché des petits poissons et des crevettes dans les rizières pour améliorer notre ordinaire. Je cherchais du combustible, fouillais dans la boue pour trouver des œufs de canard, guettais les trous où se glissaient les crabes dans les rizières… La vie était très dure. Cette enfance tout entière consacrée à la recherche de nourriture pour ma survie et celle de ma famille a laissé en moi une blessure jamais cicatrisée. Mais elle m’a aussi permis de nouer des liens avec des paysans, de traîner dans les villages, et c’est de là que vient mon intimité avec la campagne, la tendresse que j’ai pour l’eau, le ciel, la terre du Vietnam. Ma peau, mon cœur, ma chair en sont comme imprégnés. Il s’agit d’un amour très concret et très sensuel, viscéral, inconditionnel. C’est pourquoi mes romans font une si grande place aux couleurs, aux parfums, aux saveurs.

 

Vous êtes devenue l’emblème de la dissidence vietnamienne – Sanctuaire du cœur porte ainsi la marque d’une vision critique du régime. Vous vous êtes pourtant, à l’époque de la guerre contre les États-Unis, engagée aux côtés des communistes…

Je pensais qu’il s’agissait d’une guerre traditionnelle contre les envahisseurs, comme autrefois contre les Chinois, et, même si les bombes qui pleuvaient sur nous étaient américaines, j’ai eu un choc en voyant que ceux que nous affrontions étaient vietnamiens, tout comme nous… Je faisais partie d’une troupe de théâtre itinérant. Nous donnions des représentations devant les troupes, avec pour slogan : « Chanter plus haut que les bombes ». J’ai composé des chansons et des poèmes et, après la réunification du pays, j’ai écrit des nouvelles. Puis des scénarios, pour des raisons alimentaires, avant de jouer les nègres pour des généraux dont il s’agissait de publier les Mémoires… J’ai ainsi pu voir fonctionner la mécanique de la propagande et découvrir la vérité sur les coulisses de la guerre. Cette expérience a été la matrice de ma révolte. Tous ceux dont j’étais proche étaient morts ; seule survivante, il me fallait témoigner. Au Vietnam, on considère que la vie personnelle ne compte pour rien par rapport à la famille ou à la patrie, et mon père m’a transmis ce culte du devoir. C’est sans doute pourquoi les héros de mes romans sont broyés tantôt par les traditions familiales et sociales, tantôt par le régime. C’est devenu une sorte de motif récurrent, presque inconscient.

 

Vos ennuis avec le pouvoir ont commencé avec Les Paradis aveugles, où vous dénonciez les ravages de la réforme agraire…

Je me souviens que Nguyen Van Linh (1) m’a invitée à dîner, à cette époque. J’ai refusé en disant que, cherchant le chemin pour lutter contre le pouvoir, je ne pouvais décemment m’asseoir à la table d’un roi. Lorsqu’il fut évident que je ne me laisserais pas acheter par une belle maison ou un poste prestigieux, ordre a été donné de confisquer tous les exemplaires des Paradis aveugles. Puis, à partir de Roman sans titre, j’ai officiellement cessé d’exister comme romancière : l’ouvrage a été interdit, et cela a été le cas pour tous ceux qui ont suivi. J’ai été exclue du Parti, emprisonnée, puis placée en résidence surveillée. Lorsqu’on m’a arrêtée, en 1991, on m’a clairement fait comprendre que je n’aurais aucun droit en prison : pas de journaux, pas de télévision, pas de stylo, pas de papier. Mais on m’a permis d’emporter avec moi soit un ouvrage médical, soit un dictionnaire de français. C’était une façon de faire de l’ironie à mes dépens – ils savaient que je ne connaissais aucune langue étrangère. J’avais plus de 40 ans et il était trop tard, pensaient-ils, pour que je puisse apprendre quoi que ce soit. Alors, par défi, j’ai pris le dictionnaire de mon père et étudié le français dans ma cellule… C’est pourquoi je le parle aujourd’hui – même mal.

 

Quand votre vie était menacée, on vous a donné la possibilité de quitter le Vietnam, mais vous avez refusé. Pourquoi ?

Ma première visite en France a eu lieu en 1994. C’étaient encore les années Mitterrand, et Danielle Mitterrand était intervenue plusieurs fois en ma faveur ; c’est à elle, entre autres, que je devais ma libération. J’ai passé six mois à Paris et on m’a proposé l’asile politique. Mais, à la cinquantaine, j’étais parmi les plus jeunes des anciens combattants et je ne pouvais abandonner la lutte. Alors je suis rentrée au Vietnam. Le temps a passé, j’ai eu plus de 60 ans, une nouvelle génération est arrivée et je leur ai annoncé que j’allais les quitter, car c’était à eux de prendre le relais… Le succès de Terre des oublis en France en 2006 m’a encouragée à rester pour travailler sur Au zénith. J’avais une dette à l’égard de mon ami Luu Quang Vu, à qui le livre est dédié, mort écrasé par un camion avec sa femme et leur fils de 12 ans. Il connaissait l’histoire qui est au cœur du roman : celle de l’épouse cachée de Hô Chi Minh, assassinée par le ministre de l’Intérieur de l’époque car le Parti ne voulait pas risquer de voir ternie son image de héros national et de père de la patrie. Mon ami avait accès à des sources, et on l’a fait assassiner de peur qu’il écrive à ce propos. Je lui devais ce roman, à lui et à tous mes amis disparus.

 

Qu’a changé la perestroïka vietnamienne, la voie « Doi Moi », qui a été adoptée à la fin des années 1980 ?

Bien des choses sur le plan économique, peu pour les intellectuels. Nguyen Van Linh s’est inspiré de Gorbatchev pour lancer des réformes, dont l’équivalent de la glasnost. Il a invité nombre d’intellectuels à libérer leur parole. Puis ce fut la répression. Je ne suis pas certaine qu’il ait voulu tendre un piège à la manière d’un Mao Tsé-toung. Les conservateurs dans le Parti étaient trop puissants et, pour ne pas être renversé par la réaction, il a dû se trahir lui-même. Le pouvoir a terriblement peur que les écrivains et intellectuels fassent la lumière sur les crimes passés, et surtout qu’ils relatent la vie privée des dirigeants. Autrefois, on manquait de moyens pour communiquer avec le peuple. Aujourd’hui, on a des téléphones, des ordinateurs… La situation n’en reste pas moins très difficile, comme en témoigne la récente arrestation du poète et éditeur Bui Chat (2).

 

Comment Au zénith a-t-il été reçu au Vietnam ?

Il a été téléchargé à 500 000 exemplaires, alors que Terre des oublis avait atteint les 300 000. Ce succès est aussi dû au sujet du livre. Très vite, la police a tenté de bloquer la diffusion au moyen de pare-feux. Les réactions ont été très violentes : des membres de la police prétendant être des lecteurs ont menacé de me mettre leur poing sur la figure si jamais je croisais leur chemin – j’avais déboulonné la statue de Hô Chi Minh… Tandis qu’aux États-Unis les anticommunistes déclaraient qu’en présentant le Président comme un être humain, je me faisais l’avocate du diable. Je me suis donc fait lapider des deux côtés – ce qui n’est pas bien grave. Ouvrir les yeux du peuple sur ce dont le régime est capable, rendre justice à mes amis qui sont morts si jeunes dans une guerre inutile et atroce, est bien plus important pour moi. Plus important, même, que la littérature.

 

Propos recueillis par Minh Tran Huy.