La chronique que nous livre Sari Nusseibeh d’une vie « vécue dans un pays violé et brisé » n’est pas sans rappeler un roman inachevé du XIXe siècle. On y trouve des scélérats et des victimes, des patriotes et des idiots, la guerre et la paix, la trahison et la corruption – et l’incontournable histoire d’amour. On ignore comment le récit se terminera. Le livre met en scène l’histoire récente de la Palestine comme peu d’auteurs ont su le faire. Tout commence il y a une quarantaine d’années, en 1967, durant une guerre imprudemment baptisée en référence aux six jours de la Création. Les armées israéliennes conquièrent Jérusalem-Est, ville où la famille de Sari Nusseibeh serait, dit-on, installée depuis plus de treize siècles. Deux ans plus tard, à Oxford, il tombe amoureux de Lucy Austin, elle aussi étudiante. Grande, exceptionnellement séduisante, blonde, elle est la fille du célèbre philosophe d’Oxford John Austin (1). Le jeune amoureux transi ignore comment diable il pourrait lui demander de le suivre dans une ville ravagée par la guerre, dans l’une des zones les plus sensibles du monde, qui a connu deux conflits majeurs dans son histoire récente – les leaders arabes appelant à une troisième. Il semble ridicule même de s’y essayer. Il y parvient.
À l’époque, Nusseibeh n’était qu’un étudiant en philo de 19 ans, héritier d’une famille palestinienne propriétaire de vastes terres, ou plutôt de ce qu’il en restait après les guerres de 1948 et de 1967. On prétend que le premier Nusseibeh était arrivé d’Arabie avec Omar le Grand, le deuxième calife de l’Islam, en 638 – même si le père de l’auteur, un homme à la fois direct et sensible, ex-ministre de la Défense de Jordanie, aimait à dire qu’ils descendaient d’une « longue lignée de voleurs ». Les familles patriciennes de Jérusalem se défient souvent les unes les autres avec des récits à la gloire de leurs ancêtres. « En ce temps-là, le nombre de résidents de Jérusalem descendants directs du Prophète était assez remarquable », observe Nusseibeh, sarcastique. Le sultan Omar nomma les Nusseibeh gardiens héréditaires de l’église du Saint-Sépulcre (2). L’un des oncles de Nusseibeh possède encore aujourd’hui sa clé de trente centimètres et, en certaines occasions, est appelé à aller en ouvrir et fermer cérémonieusement la porte.
Né en 1949, Nusseibeh a grandi dans la partie de Jérusalem placée sous contrôle jordanien ; une cité alors divisée à l’image de Berlin à la même époque. Il habitait une vaste demeure emplie de tapis précieux et de chandeliers, souvent pleine de visiteurs venus solliciter l’aide ou les conseils de son père. Le mur arrière du jardin des Nusseibeh donnait directement sur le no man’s land situé entre Jérusalem-Est, côté jordanien, et Jérusalem-Ouest, côté israélien, une étendue sinistre de mines, de ruines, de barbelés et d’obstacles antichars. La violation du couvre-feu ordonné par l’ONU était fréquente. Le jeune garçon jouissait d’une vue imprenable, qui courait au-delà des flèches et des croix pour atteindre le secteur israélien tout proche et les immeubles massifs de l’Université hébraïque sur le mont Scopus, à l’époque enclave militaire israélienne. Depuis l’autre côté, le vent portait les paroles prononcées en hébreu. Il branchait la radio sur une station israélienne pour écouter les Beatles.
Ses parents avaient en matière d’éducation un goût œcuménique. Les garçons furent envoyés à l’école anglicane Saint-Georges de Jérusalem avant d’intégrer le prestigieux collège de Rugby, en Angleterre ; les filles fréquentèrent des établissements catholiques français ou évangéliques allemands.
En ce temps-là, Jérusalem n’était guère que la réunion de deux avant-postes mornes et provinciaux, encore officiellement en guerre l’un avec l’autre. Aucun des deux secteurs ne ressemblait plus au lieu cosmopolite, bizarre, qu’il avait pu être avant 1948, sous mandat britannique, quand de nombreuses nationalités se côtoyaient : des Juifs, des Arabes, des Arméniens, une douzaine de sectes religieuses, les intellectuels de la république de Weimar, des rois en exil avec leur entourage et des officiers britanniques, tchèques, polonais et grecs de haute volée.
Des parents cosmopolites
Jérusalem-Ouest était moderne et ennuyeuse ; Jérusalem-Est, abritant la majorité des Lieux saints, respirait l’histoire et la foi. Il n’est pas étonnant que Nusseibeh, avec ces parents résolument cosmopolites et cette multitude de lieux saints à une encablure les uns des autres, en outre accessibles à pied depuis son domicile, ait grandi en esprit libre.
Il avait parfaitement conscience que les grands prophètes juifs avaient arpenté les mêmes ruelles étroites, ce qui, écrit-il, avait certainement inspiré à ses propres ancêtres, débarqués du désert près de quatorze siècles plus tôt, un respect teinté d’admiration. Le grand Dôme du Rocher du sultan Omar se trouve exactement à l’endroit où le Temple avait autrefois été érigé.
Durant les années qui précédèrent la guerre des Six-Jours, le nationalisme palestinien mûrit. Les éclats et les incidents avec les soldats jordaniens étaient fréquents. Néanmoins, quand il se trouvait sur place, le roi Hussein avait l’habitude de s’inviter chez les Nusseibeh pour déjeuner.
Le père de Sari, Anwar Nusseibeh, avait perdu une jambe durant la première guerre israélo-arabe de 1948. Il ne conservait guère de foi en la capacité des pays arabes voisins à restaurer les droits des Palestiniens ; à ses yeux, leurs généraux n’étaient que des « singes grimaçants ». Il n’entretenait pas davantage d’illusions sur l’OLP. Pour lui, Israël était devenu une réalité avec laquelle les Palestiniens devraient apprendre à vivre. Il connaissait Yasser Arafat, qui s’était un jour caché de la police jordanienne dans la maison de l’un de ses proches, à Amman. Juste après la guerre des Six-Jours, il avait adressé à Arafat un message lui enjoignant « de se lancer dans une négociation directe avec Israël pour la solution de deux États. Et de le faire tout de suite. Si vous attendez, la position israélienne va se durcir » (c’est moi qui souligne). L’avertissement était prophétique. L’OLP ignora ce conseil.
Le premier réflexe d’Anwar Nusseibeh après la guerre des Six-Jours fut de tendre la main aux Israéliens, non pas de manière obséquieuse mais en nationaliste fier. Il fut rapidement sollicité par les journalistes israéliens et les hommes politiques libéraux. Durant l’automne 1967, il me dit que la Jordanie était prête à faire la paix avec Israël si le pays se retirait de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. En guise d’alternative, la solution des deux États, avec un État palestinien démilitarisé en Cisjordanie, était également envisageable. Il était désolé, dit-il, de constater qu’Israël renâclait à accepter l’une ou l’autre option ; et s’efforçait encore vainement de trouver un accord avec la Jordanie afin de conserver Jérusalem-Est et une grande partie de la Cisjordanie.
Lors de son premier voyage de retour à Jérusalem depuis Oxford, trois mois après la guerre, le jeune Nusseibeh fut stupéfait de découvrir que les Israéliens dont il faisait la connaissance n’avaient rien de la férocité ou du caractère « wagnérien » qu’il s’attendait à trouver chez eux. Voyager à bord d’un avion El Al décoré de larges symboles de l’État hébreu, coincé au milieu de jeunes Israéliens triomphants à l’idée de rentrer dans un État qui jouissait soudain d’un statut mythique, avait quelque chose de perturbant. Mais il admit que « l’expérience de se trouver assis parmi des Israéliens dans une machine ennemie et de se faire servir par de ravissantes hôtesses de l’air israéliennes allait profondément marquer [son] approche du conflit (3). »
À son arrivée, il fut émerveillé par le désordre apparent de la vie israélienne et par les tenues débraillées des gens : « Comment un peuple aussi mal vêtu, aux manières si navrantes, incapable même de faire tranquillement la queue pour un taxi, avait-il pu défaire toutes les armées arabes ? » La Jérusalem-Est palestinienne lui parut moribonde et peu sûre d’elle, à l’image des sentiments qui l’habitaient lui-même. La partie de la ville qui avait autrefois été la sienne était annexée pour former une capitale israélienne « éternelle ». Certes, elle n’était pas placée sous l’influence d’un commandement militaire dur, comme pouvait l’être la Cisjordanie occupée ; mais aucun des deux territoires n’était pleinement libre, comme le reste d’Israël. Du jour au lendemain, presque tous les Palestiniens de Jérusalem-Est s’étaient retrouvés en position d’étrangers, avec un permis de résidence révocable dans la ville où ils étaient nés. Quant à lui, son statut de résident était remis en cause parce qu’il avait été absent durant la guerre. Les premiers boycotts et manifestations de protestation palestiniens éclatèrent pendant ce premier voyage de retour. Il était impatient de découvrir ce qui animait les Israéliens. Où puisaient-ils leur énergie ? Il fit son entrée dans un ulpan, un institut d’études intensives de l’hébreu, et travailla quelque temps comme volontaire dans un chantier archéologique israélien. Avec le soutien de son père, il fit un séjour d’un mois dans un kibboutz de Galilée, et fut impressionné par le niveau de ceux qui y vivaient. Les habitants du kibboutz possédaient un musée et une collection d’objets d’art. Ils n’accordaient que peu d’attention aux Palestiniens : « C’est à peine si nous existions dans l’esprit de ces gens raffinés. Cette absence ne relevait d’aucune forme de malveillance ou de mauvaise volonté. D’un point de vue physique, nous ne faisions, tout simplement, pas partie de leur monde, la plupart des Arabes en ayant été chassés plus de vingt ans auparavant. D’un point de vue moral, cela se résumait à “loin des yeux, loin de l’esprit”. Leur humanisme n’avait jamais eu à prendre en compte notre présence. »
De retour à Oxford, il allait bientôt rencontrer un autre étudiant en philosophie, Avishai Margalit – futur professeur à l’Université hébraïque –, un Israélien plus conscient que les autres de la difficulté de la situation palestinienne. Les deux hommes prirent l’habitude de se retrouver de temps à autre dans un salon de thé où ils griffonnaient sur des serviettes des solutions possibles au conflit. Dans les années suivantes, ils se retrouveraient souvent sur des initiatives de la paix communes (4). Nusseibeh avait l’impression qu’Israël, qui était le plus puissant et détenait toutes les cartes en main, devait être le premier État à reconnaître l’OLP. Il publia des articles en ce sens dans les journaux israéliens. À ce moment-là, les premières colonies s’implantaient dans les Territoires occupés, la plupart avec le soutien du gouvernement – mais certaines sans. En 1973, la troisième guerre israélo-arabe faillit conduire Israël à la défaite. L’occupation se fit de plus en plus inflexible. Les vieux espoirs de paix s’érodèrent. Les Palestiniens menèrent leurs premières attaques terroristes contre les Israéliens, au cœur du pays comme à l’étranger. Nusseibeh et Lucy étaient alors sur le point d’achever leurs études à Oxford et de prendre une décision. Il aurait pu choisir de demeurer en exil, écrit-il, comme le firent de nombreux enfants de familles palestiniennes privilégiées et cultivées. Ses huit frères et sœurs s’installèrent d’ailleurs tous en Europe ou en Amérique. Mais il avait envie de rentrer, et Lucy ne demandait qu’à l’accompagner. Juste après la remise des diplômes, ils partirent s’installer à Jérusalem-Est.
Il était un pays est un ouvrage passionnant, merveilleusement écrit ; au final, il est subtil, rafraîchissant et empreint d’une approche humoristique de ce que Nusseibeh appelle « la querelle égoïste de deux tribus ethnocentrées ». Si seulement ils avaient pu prendre conscience de leur potentiel en tant qu’alliés stratégiques, regrette-t-il. À son sens, les deux parties ont raison ; elles ont également souvent tort. Nusseibeh juge malaisé d’avoir une vision manichéenne du conflit israélo-palestinien. Car, lorsque l’ennemi fait réellement quelque chose de bien, pour une fois, votre propre camp se tire bien souvent une balle dans le pied. Ainsi tient-il les deux parties pour également responsables de l’échec des accords d’Oslo. Yitzhak Rabin et ses successeurs les ébranlèrent avec leurs projets de colonisation sur des terres expropriées dans les Territoires occupés, et Arafat ne se donna pas tous les moyens d’éviter les attentats suicides (5).
L’échec de Camp David
Au sujet de la rencontre de Camp David en 2000, entre le président Clinton, Yasser Arafat et Ehud Barak, Nusseibeh rappelle la réponse d’Arafat dès le lancement de l’invitation : « Les deux parties ne sont pas prêtes. Les contacts non officiels avec les Israéliens n’annoncent pas la réussite du sommet. » « Pour une fois, écrit-il, je suis d’accord avec Arafat. » Plutôt qu’une rencontre « vouée à l’échec », il avait proposé, avec l’écrivain et universitaire israélien Mark Heller (6), que « par un accord préalable, les Palestiniens procèdent à la proclamation de leur État avec ses frontières idéales, tandis qu’Israël reconnaîtrait un État palestinien indépendant, restreint à des frontières jugées raisonnables. Les deux parties entreraient alors en négociations pour trouver un compromis entre les deux tracés de frontières. De cette manière, au moins, nous pourrions maintenir le “processus de paix” ».
Nusseibeh blâme les deux camps pour l’échec de cette conférence. Ehud Barak se montra inconséquent en demandant qu’Israël conserve la souveraineté partielle sur le mont du Temple. En guise de réplique, « tremblant de tous ses membres », selon l’informateur de Nusseibeh, « Arafat refusa de reconnaître aux Juifs un quelconque lien historique au Noble Sanctuaire (7) ». Il analyse soigneusement l’échec : « Les torts sont partagés dans l’échec du sommet. On peut reprocher à Barak sa brutalité dans son approche sous forme de sommation et sa volonté de traiter d’un mythe non négociable. En retour, l’indécision chronique d’Arafat et sa suspicion sans fin l’ont empêché de présenter une contre-proposition raisonnable. Après tant d’années de lutte, il avait l’opportunité d’obtenir quasiment tout ce dont nous avions besoin ; le reste, il l’aurait réalisé en bâtissant un puissant État moderne fondé sur le droit. Mais il ne l’a pas fait. »
Nusseibeh est l’un des rares militants palestiniens à concéder aux Israéliens un droit historique à revendiquer ces terres. Au XIXe siècle, le premier maire palestinien de Jérusalem, Zia el-Khaldi, cité par Nusseibeh, partageait cet avis, mais prit peur à la perspective d’un retour des Juifs, ainsi qu’il l’écrit dans une lettre au grand rabbin de Paris. Nusseibeh a rendu fous de rage les durs du camp palestinien en affirmant que les liens historiques des Juifs avec Jérusalem étaient confirmés par « le plus grand des récits islamiques », le voyage nocturne de Mohammed dans le Coran (8) : « Les Israéliens devaient savoir que conserver leur État Juif passait par la création d’un État palestinien libre à l’intérieur des frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale. Les Palestiniens devaient savoir que, pour obtenir leur État, ils devaient reconnaître le droit moral d’Israël à exister en tant qu’État juif. Il n’y aurait pas de droit au retour en Israël pour les réfugiés. »
La position de Nusseibeh à l’égard du droit au retour a entraîné un débat national chez les Palestiniens. Il leur a fait valoir qu’un retour dans leurs cités et villages d’origine, désormais peuplés d’Israéliens, n’était pas réaliste. Il porta lui-même ce message dans les camps de Cisjordanie, y compris à Deheisheh, au sud de Bethléem, l’un des camps les plus « durs et infestés d’armes » de la région. Mais, lorsque Nusseibeh condamna également les auteurs d’attentats suicides, bien peu de Palestiniens le suivirent. Il déplore l’incapacité de chacune des parties à se représenter la vie des gens de l’autre côté du conflit.
À l’époque où il commençait à songer à la rédaction de son texte, il lisait l’autobiographie d’Amos Oz consacrée à son enfance, Une histoire d’amour et de ténèbres. Il fut frappé de découvrir, dans la description que fait Oz d’une cité parallèle de l’autre côté du conflit, qu’il n’y avait quasiment pas d’Arabes, ni aucune trace du monde qu’il avait connu dans son enfance. Cela conduisit Nusseibeh à se demander ce que ses parents avaient connu des gens du monde d’Oz, et de l’Holocauste qui a déterminé leur conception de la vie : « Les deux parties au conflit n’étaient-elles pas immergées dans leurs propres tragédies, chacune ignorant le récit de l’autre, quand elle n’y était pas hostile ? »
Cette inaptitude à imaginer la vie de « l’autre » n’est-elle pas au cœur du conflit israélo-palestinien ?
Rentré en Palestine en 1978, avec en poche un doctorat de Harvard, Nusseibeh croyait toujours en un État laïc binational, au sein d’un pays uni. Il donna des conférences un peu partout en Israël, devant un public stupéfait, en suggérant qu’Israël annexe les Territoires occupés de manière formelle. Les deux communautés, disait-il, devaient vivre dans un seul État démocratique soumis à une loi unique. Il trouva bien peu d’Israéliens prêts à partager ses vues, mais un grand nombre d’entre eux le soupçonnèrent d’ourdir un complot sournois visant à établir un État musulman, parce que le taux de natalité des Palestiniens était quasiment deux fois plus élevé que celui des Israéliens (9). La droite israélienne vit en lui « le visage souriant de la terreur palestinienne », et le baptisa « le plus dangereux Palestinien vivant ».
Il se familiarisa avec les hommes politiques israéliens. En 1986, Shimon Peres, l’« homme aux mille visages », à l’époque ministre des Affaires étrangères de Yitzhak Shamir, chef du Likoud et faucon fanatique, entendit parler de ce Palestinien hors du commun et l’invita à passer le voir à son bureau. Nusseibeh dit à Peres que l’OLP avait changé et ne demandait qu’à reconnaître Israël si Israël reconnaissait les droits nationaux des Palestiniens. Peres rejeta cette vision des choses, affirmant qu’un tigre reste un tigre tant qu’il a ses griffes. « Si l’OLP pense vraiment cela, elle devra se défaire de ses griffes, auquel cas le tigre deviendra un chat, et les chats ne sont pas des tigres. » Un subtil argument talmudique, pensa Nusseibeh. Peres, qui aspirait encore à un accord avec la Jordanie, n’était pas un si mauvais homme, jugea-t-il.
Chez les Arabes, la réaction fut moins amicale. Au sujet de la proposition de Nusseibeh d’un État binational, le quotidien jordanien Al-Nahar titra : « L’Arabe qui veut se convertir au judaïsme », et affirma : « Sari Nusseibeh veut rejoindre l’armée israélienne. » Il reçut des menaces de mort. Un matin, alors qu’il sortait de son cours à l’université de Birzeit, près de Ramallah, il fut attaqué par quatre hommes armés de poings de combat, de barres de fer et d’une bouteille brisée. Il en sortit le bras cassé, le visage ensanglanté, et fut conduit d’urgence à l’hôpital. L’université réagit tièdement par une déclaration condamnant les débats politiques sur le campus. Le syndicat étudiant ne bougea pas. Lucy, qui enseignait également, venait tout juste de sortir de cours quand elle fut alertée par le vacarme. Un témoin se contenta de hausser les épaules en déclarant : « Ce n’est qu’un traître ! » Nusseibeh sortit de cette expérience avec la conviction qu’une solution à deux États – et non celle de l’État binational – était la seule possible.
Sa femme et lui enseignèrent encore de longues années à Birzeit, université souvent désignée par les Israéliens comme un « nid de nationalistes palestiniens ». Pendant quelque temps, il enseigna également la philosophie islamique à l’Université hébraïque. Du milieu des années 1980 jusqu’au début des années 1990, il naviguait dangereusement entre sa carrière de philosophe internationalement reconnu et ses activités de militant subversif de la résistance nationaliste montante. Il rapportait de Jordanie d’importantes sommes d’argent pour les insurgés. Il pensait que la désobéissance civile, pas les armes, permettrait aux Palestiniens de conquérir leur liberté. Il fut l’un des organisateurs de la première Intifada (entre 1987 et 1993), la prétendue Intifada des jeunes jeteurs de pierres. Quand elle éclata, il en fut aussi surpris que n’importe qui d’autre. Indirectement, elle était née de son cerveau. Avant décembre 1988, sept cents soldats suffisaient à maintenir l’ordre dans les Territoires occupés. Après l’éclatement de l’Intifada, huit mille militaires furent incapables de ramener la paix dans la seule Gaza. Nusseibeh rédigea un grand nombre de tracts et fut également le coauteur du programme politique de l’insurrection, appelant à des négociations directes entre Israël et l’OLP. Les affiches étaient collées partout sur les murs le même jour de chaque mois. La police tenta de les intercepter et finit par découvrir l’une des imprimeries. L’un des jeunes collaborateurs de Nusseibeh, un étudiant, fut arrêté et torturé. Il ne donna pas le nom de Nusseibeh : « Ces garçons sortis de leur village, et qui, avant leur arrestation, ne levaient pas le nez de leur volume de Kant ou de Sartre, revinrent de la salle d’interrogatoire avec un sens profond de la liberté. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils émergèrent des camps de prisonniers israéliens plus libres qu’ils ne l’étaient à leur entrée, aussi bien sur le plan émotionnel qu’intellectuel et spirituel. »
Des mesures draconiennes furent adoptées pour éviter tout soulèvement. Les maires furent destitués, arrêtés et reconduits aux frontières libanaise et jordanienne. Des maisons furent détruites ; des terrains entiers furent confisqués ou redéfinis en zones militaires. Mais le soulèvement s’étendit à toutes les universités palestiniennes. De nouveaux décrets militaires assuraient à l’armée un pouvoir quasi absolu sur la nomination des professeurs, l’inscription des étudiants et le programme. À Birzeit, les enseignants furent sommés de prononcer un serment de loyauté. Ils refusèrent, et l’armée ferma durablement les portes de l’université, qui ne furent rouvertes que quatre ans plus tard. Nusseibeh continua de donner ses cours dans le bureau de son père [lire ci-dessous « Un intellectuel en résistance »].
Nusseibeh en prison
Les Israéliens n’étaient pas préparés à lutter contre une solide campagne de désobéissance civile, dont la seule violence consistait en des jets de pierres. Les mesures punitives ne firent que stimuler davantage l’opposition. Aussi incroyable que cela paraisse aujourd’hui, les Israéliens espéraient pouvoir faire usage de l’islamisme militant pour lutter contre le nationalisme palestinien et aidèrent le Hamas, alors principalement une organisation d’aide sociale (10). Cette stratégie porta ses fruits. Nusseibeh observa très vite un changement chez certains de ses étudiants. « La somme d’humiliations éprouvées au cours de leur jeune existence, agitées dans un chaudron religieux, écrit-il, a transformé ces garçons et parfois ces filles de village en fanatiques implacables, hostiles à la forme de liberté que je m’efforçais de leur apprendre à aimer. » À un moment donné, son bureau fut fouillé, puis scellé.
Nusseibeh fut envoyé en prison. Son avocat, un Israélien de Danzig [Gdansk] qui avait fait ses études de droit dans la même faculté palestinienne que son père dans les années 1940, lui annonça que, selon le procureur, les éléments à charge permettaient de l’écarter pendant quinze ans. On lui offrait deux options : le procès ou un exil volontaire de trois ans. Contre le conseil de son avocat, Nusseibeh choisit le procès. « Jamais, dans aucune de mes interventions, dit-il à son avocat, je n’ai formulé d’incitation à la violence » ; il s’était contenté de dire qu’il était favorable à la solution des deux États. En fin de compte, les Israéliens avaient bluffé : redoutant les conséquences internationales d’un procès, ils choisirent de ne rien faire. Nusseibeh fut libéré.
Durant la première guerre du Golfe, en 1990, Nusseibeh fut atterré par la décision d’Arafat de soutenir Saddam Hussein. Il était en contact permanent avec Janet Aviad, la légendaire militante israélienne de Peace Now (11). Elle lui demanda de s’éloigner d’Arafat et de l’OLP en assumant avec Peace Now une déclaration commune condamnant l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Il accepta, et ils publièrent ensemble la déclaration. Qui sait pourquoi, c’est le moment que choisirent les Israéliens pour l’arrêter à nouveau ; peut-être parce que la déclaration commune contredisait l’image répandue de Palestiniens dansant sur les toits pour accueillir les pluies de Scud irakiens sur Israël. Sur ordre du ministère de la Défense, il fut placé sous « mandat d’arrêt administratif » sans procès, pour une période de six mois. La peine fut ensuite réduite à trois mois (le ministère de la Défense israélien répandit la rumeur selon laquelle il avait été jeté en prison à sa propre demande afin de restaurer son image ternie aux yeux des extrémistes). Nusseibeh consacra son séjour en prison à corriger les épreuves de No Trumpets, No Drums [paru en français sous le titre Palestiniens-Israéliens, le partage de la terre, chez Balland], un livre cosigné avec Mark Heller, qui se prononçait en faveur de la solution des deux États. Il fut enfermé dans un quartier réservé aux criminels de droit commun. Un jour que son épouse désemparée le plaignait, lors de sa visite hebdomadaire, il lui assura que « le collège privé en Angleterre était bien pire ».
La relation personnelle de Nusseibeh avec Arafat, confesse-t-il, est restée ténue et réservée. Il reconnaissait le rôle historique d’Arafat qui, presque seul, avait lancé le mouvement palestinien et obtenu sa reconnaissance internationale. Mais il restait en même temps conscient des limites du personnage. Même si Arafat, en une occasion, avait appelé à alf shadid – mille martyrs –, Nusseibeh ne pense pas qu’il ait personnellement commandité des attentats suicides. En revanche, il a le sentiment que le leader palestinien n’a pas fait tout ce qu’il pouvait pour les éviter. Après la visite provocatrice au mont du Temple par Sharon en 2000, la seconde Intifada éclata. Nusseibeh y vit une dangereuse psychose collective et, dans la mesure où aucun objectif politique n’y était associé, une catastrophe totale. Selon lui, Arafat eut un mouvement de panique, au début. Il pensait que la nouvelle Intifada était dirigée contre lui et disparut de la scène publique durant deux mois. Lors d’une rencontre secrète dans le quartier général assiégé d’Arafat, cerné de tanks israéliens, Nusseibeh tenta de le convaincre que la nouvelle Intifada ne mènerait qu’à sa défaite. Arafat lui parut distrait et confus ; sa lèvre supérieure tremblait constamment.
Le dirigeant palestinien demeura d’un bout à l’autre un maître de l’ambiguïté et des messages contradictoires, déplore Nusseibeh, naviguant sans cesse entre radicaux et modérés, réticent, voire incapable de s’en prendre fermement à l’un ou l’autre camp. Nusseibeh est à ma connaissance le seul Palestinien à écrire si courageusement, si ouvertement, si simplement, en toute légitimité, sur la gouvernance ratée d’Arafat et le fonctionnement interne de l’Autorité palestinienne. Il offre une vision exceptionnelle et rare du désordre, de l’incompétence, de la mauvaise gestion et de l’étendue de la corruption. Les nouveaux ministres palestiniens et d’autres hommes d’influence étaient revenus d’exil depuis Tunis sans aucune préparation aux tâches qui les attendaient. Certains étaient des révolutionnaires vieillissants en costumes Armani. Ils n’avaient pas mis le pied en Cisjordanie depuis 1948 et ne comprenaient ni les problèmes, ni les besoins du peuple. Ils n’avaient pas davantage envie d’apprendre. Nusseibeh écrit qu’ils étaient éblouis par les fastes du pouvoir, les visites d’État, le nouveau flux d’argent en provenance de fonds de développement internationaux, leurs voitures de luxe et l’adulation des Palestiniens de Cisjordanie. Ils n’avaient pas plus le désir d’étudier les rapports que d’écouter les gens qui travaillaient pour eux. Certains étaient gravement corrompus. Quelques-uns n’étaient que des « voyous malfaisants ». Ils se comportaient comme s’ils étaient des demi-dieux pour leurs subalternes, mais couraient demander la permission d’Arafat pour embaucher une secrétaire.
Certains – d’anciens membres des services de sécurité – s’empressèrent de conclure des accords avec des hommes d’affaires israéliens véreux afin de s’enrichir rapidement grâce aux monopoles sur l’essence, les approvisionnements en nourriture et d’autres ressources élémentaires. Il fallut les avertissements sévères de la Banque mondiale pour qu’Arafat daigne enfin nommer une commission d’enquête sur ces faits de corruption. Nusseibeh en fit partie. Elle remit un rapport de trois cents pages aux conclusions désastreuses. Plus de 40 % du budget de l’Autorité palestinienne aurait été détourné via la corruption et les erreurs de gestion. Arafat lut le texte, mais ne fit rien : « Pourquoi, avons-nous demandé, n’a-t-il pas mis fin à tout cela ? » Personne ne fut rétrogradé ou inculpé. Les petits chefs poursuivirent leur pillage. « Arafat avait un talent singulier pour relever et mémoriser des détails. Il pouvait contempler les pièces éparses d’un puzzle sur une table et se rappeler la place de chacune. Il lui manquait l’art de réunir les détails pour voir le schéma. Dans le cas de la corruption, il ne voyait pas comment cette gangrène rongeait sa capacité à gouverner et à bâtir un État. »
Nusseibeh cite, en l’approuvant, une enquête du Guardian décrivant le gouvernement palestinien comme un « édifice népotique de monopoles, de racket et d’extorsion pure ». Aux yeux du citoyen ordinaire, écrit-il, l’Autorité palestinienne commence à ressembler à une nouvelle « sordide kleptocratie arabe ». Bien qu’il n’accuse pas Arafat d’en avoir profité personnellement, il écrit que celui-ci était toujours « en train de jongler avec les gens et le cash, achetant ici le silence d’Untel, fermant là les yeux sur tel acte de malfaisance ». Il n’est pas étonnant que les fondamentalistes du Hamas aient remporté une victoire écrasante lors des élections législatives de 2006.
Nusseibeh est désormais président de l’université Al-Qods à Jérusalem-Est. Son livre possède cette aura de vérité brutale qu’aucun autre Palestinien de ma connaissance n’a jamais osé exprimer avec cette éloquence et ce courage.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 28 mars 2007. Il a été traduit par Barnabé d’Albes.