Les folles de la place de mai

Littérature argentine, littérature sans mères ? C’est l’étonnant constat dressé par la chercheuse Nora Domínguez. « La mère est absente de notre littérature. Aucun texte ne lui donne une place privilégiée, et il faut passer les livres au peigne fin pour enfin trouver une madre sans voix, plus ou moins cachée, disséminée dans des écrits qui ne la prennent pas en compte », explique-t-elle au quotidien El Clarín. « La mère semble être une énigme, que le fils ou la fille ne peut déchiffrer. Peut-être parce qu’ils l’ont confinée à un univers éthéré de sentiment pur, qui empêche de la penser ou de la représenter. » Explorant un corpus de textes publiés depuis 1950, Domínguez révèle non une galerie de personnages bien campés, mais des mères de passage, entre centre et périphérie, présence et absence.

Cette éclipse est d’autant plus intrigante que la figure maternelle alimente abondamment les imaginaires sociaux : mère patrie, mère nature… Comme le souligne la critique Susana Rosano, Domínguez conçoit donc la maternité non seulement « comme une source de questionnement littéraire, mais aussi comme une clé de lecture de la culture nationale en général ». Elle montre ainsi que la résurgence de la figure maternelle dans la société argentine est venue non de la littérature, mais de la politique. Avec Eva Perón, d’abord : morte sans enfant, la première dame d’Argentine a été représentée à la fois comme une mère de la nation par ses partisans et comme une prostituée par ses ennemis. Mais ce sont surtout les mères de la place de Mai qui marquent une rupture. En 1977, sous la dictature militaire, une poignée de femmes se réunissent au centre de Buenos Aires pour protester contre la « disparition », c’est-à-dire l’enlèvement, l’assassinat et souvent la torture, de leurs enfants par le régime.

Elles demandent justice en s’opposant frontalement au gouvernement. Et leur voix porte, précisément en raison de leur maternité. Signe qu’elles perturbent profondément les représentations traditionnelles, le gouvernement les traite d’abord de « folles ». Cette « révolution symbolique » a amorcé « une mue du discours dominant sur la maternité », analyse Domínguez. Aujourd’hui, des femmes commencent d’écrire sur des mères lesbiennes ou des femmes que la maternité n’intéresse pas, chamboulant par leurs récits le « vieil ordre maternel ».

Féministe en 1705

Amie du philosophe John Locke, qui louait son intelligence, lady Damaris Masham n’est connue aujourd’hui que d’une poignée d’historiens. « C’est dommage, écrit Regan Penaluna dans le magazine Philosophy Now, car sa théorie de l’autorité maternelle nous apporte des renseignements précieux sur la pensée politique prémoderne ».

Dans ses Occasional Thoughts, publiées en 1705, quand bon nombre de philosophes vantent les mérites du patriarcat, lady Masham soutient que la mère est la mieux à même d’éduquer les enfants : les pères doivent régir le foyer et les femmes se contenter d’accéder à leurs désirs. En faisant l’éloge du pouvoir domestique de la mère, lady Masham l’élève au rang de véritable garante de l’ordre social, explique Penaluna : « Les enfants deviennent des citoyens et c’est en fonction de leur caractère, forgé dans les premières années de la vie, qu’ils obéiront ou non à la morale et aux lois, ce dont dépend la survie de la société. »

Le mythe du matriarcat

Dans l’Orestie, Eschyle retrace le destin sanglant des Atrides : pour permettre le départ de la flotte grecque vers Troie, Agamemnon, roi d’Argos, a sacrifié sa fille, Iphigénie. À son retour, il est assassiné par son épouse, Clytemnestre, qui ne le lui a pas pardonné. Son fils, Oreste, se charge de le venger. Mais les Erinyes, divinités infernales, poursuivent le fils matricide… Cette interminable vendetta s’achève lorsque le tribunal d’Athènes acquitte Oreste. En 1861, l’historien suisse Johann Jakob Bachofen proposa dans Le Droit maternel une interprétation révolutionnaire de cet épisode mythologique : l’acquittement d’Oreste marque pour lui la victoire du droit paternel sur le droit maternel, qui avait jusqu’alors prévalu.

Pour Bachofen, le patriarcat n’est donc pas l’ordre naturel des choses : il a dû s’imposer peu à peu et ne triomphe que relativement tard dans l’histoire de l’humanité, avec le pater familias romain. Selon lui, « bien que les femmes soient dès le départ inférieures physiquement, elles s’imposèrent dans les premières phases du développement de l’humanité car elles avaient la maîtrise des rites religieux », explique dans le Zeit le philosophe du droit Uwe Wesel. Celui-ci précise que Bachofen ne nourrit pas de nostalgie particulière à l’endroit de la supposée ère matriarcale. Au contraire : « L’humanité a vécu, au départ, sous la domination du principe matériel féminin, symbolisé par exemple par la déesse égyptienne Isis, avant que ne l’emporte le principe spirituel masculin, plus noble », écrit-il.

Dans le matriarcat originel tel que l’imagine Bachofen, le mariage n’existe pas encore, et l’on pratique l’amour libre. Un mode de vie qui complique singulièrement la connaissance de la paternité des enfants. Ils portent donc le nom de leur mère. Bachofen voit un exemple de ces pratiques chez les habitants de la Lycie (au sud-ouest de l’actuelle Turquie), tels que les décrit Hérodote.

Sa thèse eut une influence considérable. Comme le rappelle Wesel, c’est « en mêlant ses propres observations aux interprétations de Bachofen » que le célèbre anthropologue américain Lewis Henry Morgan écrivit en 1877 La Société archaïque, l’un de ses ouvrages majeurs. Il établit notamment que le système de parenté des Iroquois différait complètement du nôtre : « Chez eux, l’enfant n’est apparenté qu’à sa famille maternelle, pas avec celle de son père. »

Très contesté dès sa parution, Le Droit maternel de Bachofen le reste aujourd’hui. « Beaucoup de choses étaient fausses, confirme Wesel. Le matriarcat n’est pas la première étape de l’humanité et l’organisation familiale des sociétés est bien plus ancienne : elle remonte au paléolithique. » Malgré ces errements, le critique estime que le Suisse « a fait une grande découverte : la domination de l’homme sur la famille ne va pas de soi ».

Pour un féminisme de la maternité

Quand une figure éminente du mouvement féministe américain, connue notamment pour avoir démonté le « mythe de la beauté * », livre ses réflexions sur la maternité, la chose ne passe pas inaperçue. Publié il y a dix ans, Misconceptions, de Naomi Wolf, a donc rencontré un large écho. L’intellectuelle part ici de sa propre expérience pour fustiger les conditions dans lesquelles une femme devient mère aux États-Unis.

Elle dénonce notamment l’hypermédicalisation de l’accouchement – l’abus de césariennes et d’épisiotomies – et le manque d’accompagnement social et psychologique après la naissance. Mais le principal intérêt du livre est ailleurs, selon la critique Rebecca Williams. À ses yeux l’ouvrage est en effet « emblématique de ce véritable phénomène éditorial qu’est la “mummy lit” », rappelle-t-elle dans le New Statesman. Un phénomène qui témoigne à ses yeux d’un profond « processus de réinvention du féminisme ». Écrits par des militantes qui avaient longtemps vu en la maternité « une vieille habitude à ignorer » – au nom de l’égalité –, ces récits personnels posent les bases d’un autre féminisme. En prenant enfin en compte, selon Rebecca Williams, « l’importance de notre être reproductif, et pas seulement productif ».

* Quand la beauté fait mal, Éditions First, 1991. Épuisé.

Mère célibataire et fière de l’être

Lassées d’attendre en vain le prince charmant, certaines femmes choisissent d’adopter ou de concevoir un enfant en dehors de toute relation de couple. La sociologue Rosanna Hertz s’est penchée sur le cas d’une soixantaine d’entre elles.

À la différence de la plupart des mères célibataires, ces volontaires – Américaines homo et hétérosexuelles issues d’un milieu favorisé – ne vivent pas la monoparentalité comme une épreuve. Leur solitude est d’ailleurs toute relative : « Contrairement à certaines idées reçues, lit-on dans le Times Literary Supplement, toutes sont désireuses d’associer un homme à la vie de leur enfant » – qu’il s’agisse d’un amant, d’un frère, ou même du donneur de sperme, s’il est connu.

Dès avant la naissance ou l’adoption, elles mettent parfois au point avec l’élu les modalités d’une « parentalité transactionnelle », selon l’expression de Rosanna Hertz. Ce faisant, la mère célibataire « jette les bases d’un nouveau modèle familial ». Et démontre que « la monoparentalité n’est pas, en soi, nocive pour l’enfant. Seules le sont la pauvreté et la fragilité des liens familiaux ».

Les enfants de la honte

C’est l’une des réalités les plus sordides de la société américaine de l’après-guerre. Faute de bons moyens de contraception et d’une instruction appropriée, à une époque où l’avortement était illégal, les débuts de la libération sexuelle ont provoqué une explosion des grossesses hors mariage.

Face à ce déshonneur absolu, rappelle le New York Times « la jeune fille n’avait aucun moyen de résister aux forces qui la poussaient à se marier en hâte ou à quitter discrètement la ville pour accoucher à l’abri des regards réprobateurs ». Et abandonner l’enfant. Ann Fessler – elle-même adoptée dans les années 1950 – s’est entretenue avec des centaines de ces « filles qui sont parties » dans des foyers ad hoc, où on les incitait à laisser leur bébé. « Écrivez de ce côté de la feuille ce que vous pouvez offrir à cet enfant et écrivez de l’autre ce que les parents adoptifs ont à lui offrir », expliquait une bonne sœur aux jeunes filles dont elle avait la charge. On estime à 1,5 million le nombre d’enfants confiés à l’adoption entre 1950 et 1973, année de la légalisation de l’avortement aux États-Unis. Ann Fessler donne enfin la parole à ces femmes qui ont subi une « terrible perte », pour reprendre les mots simples et définitifs de l’une d’entre elles.

Éloge de la maternité tardive

Quand elle eut son premier enfant, un peu avant 40 ans, Elizabeth Gregory a constaté que sa grossesse tardive n’avait rien d’exceptionnel : en 2005, aux États-Unis, un bébé sur sept est né d’une mère âgée de 35 ans ou plus. Agacée par les discours alarmistes sur la diminution de la fertilité avec l’âge, ce professeur d’études féministes à l’université de Houston, au Texas, a entrepris de relativiser le problème.

« 90 % des couples en bonne santé entre 35 et 39 ans réussiront à concevoir un enfant dans les deux ans s’ils font l’amour deux fois par semaine », rapporte le Telegraph. Or la maternité tardive présente de nombreux avantages, estime Gregory. De ses entretiens avec une centaine d’Américaines ayant conçu ou adopté leur premier enfant après 35 ans, elle tire une conclusion sans ambiguïté : ces familles se portent à merveille, les couples sont stables, les femmes ont posé solidement les bases de leur carrière et peuvent plus facilement négocier des formes de flexibilité au travail, elles sont plus disponibles pour des enfants auxquels elles n’ont pas le sentiment de sacrifier tous leurs autres désirs. Cette évolution sociale n’est pas pour autant sans inconvénient, rappelle le Telegraph : si la tendance devait se poursuivre, bien des enfants ne connaîtront pas ou peu leurs grands-parents. « Si l’une de mes filles a un enfant à 40 ans, j’aurai entre 80 et 90 ans à sa naissance », reconnaît Gregory.

Du « baby blues » à la psychose

En 1997, l’universitaire britannique Fiona Shaw témoignait dans un livre de la forme extrême de la dépression postnatale – une psychose, accompagnée d’actes d’automutilation. Elle a traversé cette épreuve après la naissance de sa deuxième fille. Un ouvrage « courageux et nécessaire », saluait alors The Independent, qui rappelait l’ampleur de ce type de détresse, d’autant plus douloureuse qu’elle est souvent frappée d’opprobre, tant la vision enchanteresse de la naissance domine l’imaginaire social : « La moitié des Britanniques développent la forme la moins grave de la maladie, qu’on appelle le “baby blues” […] et une sur dix environ développe une dépression plus sérieuse, une sur 1 000 souffrant à proprement parler de psychose. »

Mais que recouvrent vraiment ces chiffres ? Une sociologue de l’université du Kent posait quelques années plus tard la question, dans un long un essai critique publié en 2003 sur le site Spiked. Elle y retrace l’histoire de la « dépression postnatale », en invitant à raison garder : « Il est très important que les femmes sévèrement déprimées après l’accouchement soient diagnostiquées et traitées », reconnaît Elli Lee, qui s’inquiète néanmoins de la tendance croissante à « traiter la maternité comme une série de problèmes et à les aborder en termes médicaux ».

Éloge de l’ennui

La bonne société anglaise est « composée de deux tribus puissantes, les ennuyeux et ceux qu’ils ennuient », écrivait Byron. Mais la langue anglaise n’a pas de mot pour décrire l’ennui, maladie importée de France, « cet affreux bâillement que le sommeil lui-même ne saurait réduire ». Du fin fond de l’Alberta, à l’université de Calgary, où il admet s’être beaucoup ennuyé, Peter Toohey s’est emparé du sujet.

Ni la neurobiologie ni les statistiques ne nous apprennent grand-chose (la Grande-Bretagne est au quatrième rang des pays européens où l’on s’ennuie le plus). Plus intéressante est la nosographie proposée par Toohey, relève le Britannique Anthony Gottlieb, lui-même historien des idées, dans le New York Times. On distingue d’abord l’ennui simple, dû à une cause identifiable, la monotonie d’un travail, par exemple, puis l’ennui chronique. Les psychologues américains ont bâti une « échelle de la propension à l’ennui », allant de 1 à 7, comme pour les tsunamis. L’ennui chronique se trouve bien sûr associé à divers risques jugés plus graves, comme la paranoïa ou l’addiction. Enfin, l’ennui existentiel, le plus noble des trois, la nausée sartrienne. Ce sentiment n’existait pas avant les Lumières, pense Toohey. C’est oublier L’Ecclésiaste, note Gottlieb : « Vanité des vanités, tout est vanité. »

 

Le cauchemar d’une adoption

Il y a vingt ans, Tereza Boucková concluait son roman autobiographique (« La course des Indiens ») sur sa décision d’adopter deux bébés tziganes. Dans « L’année du coq », son journal rédigé vingt ans après, « le happy end a disparu et l’histoire a pris une tout autre tournure », prévient Literární noviny.

« Tereza Boucková décrit la dure réalité d’une mère de famille pleine de bons sentiments qui a adopté deux enfants, et se retrouve prise au piège », résume le site iLiteratura. La romancière n’arrive plus à écrire. Elle est fatiguée, malade, son mari la néglige. Et surtout, ses fils adoptifs, Patrik et Lukáš, sont devenus ingérables. Le cadet, qui s’adonne à la drogue, vole ses parents : tout est sous clé dans le foyer familial. L’aîné vit dans la rue et multiplie les braquages. Sa mère, en proie à une profonde dépression, perd l’envie de vivre.

« Tereza Boucková se pose les mêmes questions que tous les lecteurs : ont-ils, elle et son mari, donné la meilleure éducation possible à leurs enfants ? Les choses auraient-elles pu se passer autrement ? », s’interroge Literární noviny. La romancière raconte qu’elle a recherché l’aide de psychologues, en vain : « Ils étaient tous à côté de la plaque. Des romantiques avec des théories naïves qui fonctionnent peut-être avec des enfants moyennement difficiles dans des familles normales. Mais certainement pas dans la nôtre. » Elle finit par perdre foi dans l’éducation. C’était fichu d’avance, conclut l’écrivain, attirant l’attention sur le manque affectif des bébés abandonnés qui arrivent dans leur famille adoptive plusieurs mois après leur naissance, déjà trop tard selon elle. Et d’asséner, dans un entretien au magazine féminin Marianne : « Je suis pour l’abolition de l’adoption. […] Faire semblant d’être une vraie famille relève de l’hypocrisie. »

Tereza Boucková affirme que, si c’était à refaire, elle recommencerait. En prenant davantage de précautions : « Je m’intéresserais aux parents biologiques, pour voir par où ils sont passés et ce qu’ont, donc, traversé les enfants, explique-t-elle. J’hésiterais aussi à élever un enfant d’un autre peuple. Parce que les différences culturelles entre deux ethnies, fruit d’une histoire transmise de génération en génération, peuvent être beaucoup plus profondes et insurmontables qu’on ne le pense. » De tels propos lui ont valu d’être accusée de racisme. On lui a aussi reproché d’être responsable de la baisse du nombre d’adoptions d’enfants tziganes dans son pays.

Mais l’hebdomadaire de gauche Respekt prend sa défense : « Tereza Boucková est devenue la porte-parole de ceux qui affirment que voler, battre le pavé et mentir est inné chez les Roms, alors qu’elle voulait juste mettre en garde les idéalistes qui se lancent dans une entreprise difficile. Aurait-elle dû se taire ? Elle en est incapable. Dans l’histoire de la littérature, on appelle ce genre d’auteurs des enfants terribles, ceux sans qui de nombreux sujets ne seraient jamais abordés. »