Au printemps 1936, Lovett Fort-Whiteman, un Noir américain de Dallas, disparaît à Moscou. Il vivait en Union soviétique depuis près de dix ans – depuis peu avec une épouse russe, Marina, une jeune chimiste juive – dans un minuscule appartement. Une demi-douzaine d’autres Afro-Américains étaient alors installés à Moscou, mais Fort-Whiteman, 46 ans à l’époque, sortait clairement du lot avec ses bottes montant jusqu’aux genoux, sa casquette de cuir noir et sa longue chemise fermée d’une ceinture à la façon des commissaires du peuple bolcheviques. Homer Smith, un journaliste noir de Minneapolis qui fut un ami proche de Fort-Whiteman à Moscou, le décrit ainsi : « Comme de nombreux communistes russes, il s’était rasé la tête ; avec son nez finement ciselé et son visage en forme de V, il avait l’air d’un moine bouddhiste. »
Près de deux décennies s’étaient alors écoulées depuis l’instauration par la révolution bolchevique du premier État communiste du monde, une société qui promettait l’égalité et la dignité à tous les ouvriers et paysans. En Union soviétique, on voyait les préjugés raciaux comme un sous-produit de l’exploitation capitaliste, et le Kremlin faisait de la lutte contre le racisme un enjeu majeur de son image de marque sur la scène internationale. Dans les années 1920 et 1930, des dizaines de militants et d’intellectuels noirs étaient passés par Moscou. Où qu’ils aillent, les Russes leur cédaient leur place dans les files d’attente ou dans les trains, une pratique qualifiée par un dirigeant de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), la grande association américaine de défense des droits civiques, de « courtoisie presque embarrassante ». En 1931, les « Scottsboro Boys », ces neuf adolescents noirs accusés à tort d’avoir violé deux femmes blanches en Alabama, avaient vu leurs frais d’avocat payés par le parti communiste américain ; des manifestations de soutien avaient été organisées dans des dizaines de villes soviétiques. Deux ans plus tard, le chanteur, acteur et militant des droits civiques Paul Robeson avait déclaré lors d’une visite à Moscou : « Ici, pour la première fois de ma vie, je marche dans la rue avec un sentiment de complète dignité humaine. »
Dans ses Mémoires parus sous le titre Black Man in Red Russia, Homer Smith décrit Fort-Whiteman comme l’un des « premiers pèlerins noirs à venir à Moscou pour se prosterner devant la Kaaba du communisme ». Fort-Whiteman, poursuit Smith, était un « dogmatique pur et dur » qui avait dit un jour que, pour lui, revenir à Moscou après un voyage aux États-Unis c’était comme rentrer à la maison.
Mais, au milieu des années 1930, l’enthousiasme exubérant de la communauté des expatriés avait commencé à faiblir. En 1934, Sergueï Kirov, un fonctionnaire bolchevique de premier plan, fut abattu à Leningrad. Staline, qui avait employé la décennie précédente à consolider son pouvoir, se saisit de l’événement pour déclencher une série de purges visant l’élite communiste. Jadis fêtés, les étrangers devinrent suspects. « On n’en finissait pas de faire le ménage, écrit Smith, qui avait assisté aux procès de quelques accusés très en vue. Des milliers de victimes de moindre importance, je le savais, disparurent purement et simplement ou furent liquidées sans autre forme de procès. »
Fort-Whiteman devint alors une figure controversée. Il avait tendance à se montrer pédant et solennel, mais « faisait aussi le maximum de prosélytisme et de propagande », observe Smith. Il s’était mis à affirmer que le Parti communiste, s’il voulait trouver davantage de soutien chez les Afro-Américains, devait reconnaître que leurs souffrances étaient dues au racisme autant qu’à la lutte des classes. Pour les idéologues marxistes, c’était une hérésie.
Un jour, Smith passa chez Fort-Whiteman. Il frappa plusieurs fois, et Marina finit par ouvrir. « Est-ce que Fort-Whiteman est là ? », demanda Smith. Marina était visiblement sur les nerfs : « Non. Et je vous supplie de ne plus jamais revenir ici pour le voir ! » Fort de ses reportages sur les purges, Smith avait des raisons de s’attendre au pire. « Je vivais depuis assez longtemps en Russie pour savoir de quoi il retournait », écrit-il.
Comme celle de beaucoup de Noirs américains du début du XXe siècle, la vie de Lovett Fort-Whiteman avait été marquée par les atrocités du Sud esclavagiste. Son père, Moses Whiteman, était né esclave dans une plantation de Caroline du Sud. Peu après la guerre de Sécession, il s’était installé à Dallas et avait épousé une fille de la région, Elizabeth Fort. En 1889, ils avaient eu un fils, Lovett, puis une fille, Hazel. À 16 ans, Lovett s’inscrivit à l’Institut Tuskegee, l’université d’Alabama réservée aux Noirs. Son père mourut quelques années plus tard, puis sa mère et sa sœur déménagèrent à Harlem. Lovett finit par les y rejoindre, travaillant le jour comme groom et jouant le soir dans une troupe de théâtre noire.
À 25 ans, il partit au Mexique, sans passeport, pour rallier le Yucatán, où la révolution faisait rage : les mouvements anarchistes et socialistes émergents affrontaient la classe des riches propriétaires terriens. Lorsque Fort-Whiteman revint à Harlem, trois ans plus tard, en 1917, il était devenu un marxiste convaincu.
C’était l’année de la révolution d’Octobre en Russie. Lénine et les bolcheviks prirent le pouvoir et instaurèrent la dictature du prolétariat. Le communisme exerçait aussi son attrait sur nombre d’immigrants et de minorités ethniques aux États-Unis, où l’on ne trouvait guère de philosophies politiques envisageant la possibilité d’une égalité intégrale. « Difficile pour ceux qui voient l’Union soviétique à travers le prisme du stalinisme ou de “l’empire du mal” d’imaginer tout ce qu’elle semblait offrir aux Afro-Américains », m’a dit Glenda Gilmore, auteure de « Défier le Sud » 1, une analyse des origines militantes du mouvement des droits civiques.
Fort-Whiteman s’inscrivit à un cours de six mois à la Rand School, un centre de formation socialiste installé dans une vaste demeure de la 15e Rue, à New York. À un journaliste de The Messenger, un magazine appartenant à des Noirs et couvrant l’actualité politique et littéraire de la Harlem Renaissance 2, il affirma : « Le socialisme constitue le seul remède durable aux maux économiques dont souffre l’humanité et qui pèsent si lourdement sur les personnes de couleur. »
Au cours des années suivantes, Fort-Whiteman monta à nouveau sur les planches et commença à publier des critiques de théâtre et des nouvelles dans The Messenger. Ses histoires pleines d’inventivité témoignaient souvent d’un souverain mépris pour les mœurs raciales de l’époque. Ainsi, dans Fleurs sauvages, Clarissa, une femme blanche du Nord – « silhouette fine, bien fichue » – a une aventure avec Jean, un Noir du Sud « au physique avantageux, dans la fleur de l’âge ». Clarissa finit par tomber enceinte et tente de cacher sa liaison en accusant son mari d’avoir des ancêtres noirs.
À l’issue de la Première Guerre mondiale, le retour des soldats entraîna l’accroissement de la concurrence pour les emplois et les logements, provoquant une montée des tensions raciales aux États-Unis. Au cours de l’été 1919, vingt-six émeutes raciales éclatèrent à travers le pays. À Chicago, un adolescent noir dont l’embarcation avait dérivé vers une zone du lac Michigan réservée aux Blancs avait été attaqué à coups de pierres – et s’était noyé sous le regard des baigneurs blancs. Dans la foulée, des centaines d’entreprises et de maisons du South Side appartenant à des Noirs avaient été saccagées, et près de quarante personnes tuées.
Fort-Whiteman entreprit une tournée de conférences dans l’espoir que ce déferlement de violence raciste, connu sous le nom d’« été rouge », sensibiliserait les Afro-Américains à son message politique. Il finit par attirer l’attention du Bureau d’enquête, qui deviendrait bientôt le FBI. En février 1924, un agent nommé Earl Titus, l’un des premiers Afro-Américains à travailler pour le Bureau, écouta un discours de Fort-Whiteman à Chicago. Son rapport stipule que Fort-Whiteman aurait dit à la foule : « Le nègre n’a rien à attendre de ce pays. Et jusqu’à ce qu’il y ait ici une révolution comme il y en a eu ailleurs, le nègre restera toujours le nègre. » Il avait aussi ajouté qu’il « aimerait beaucoup aller en Russie ».
Quatre mois plus tard, à l’âge de 34 ans, il eut sa chance : il fut sélectionné comme délégué pour le Ve Congrès mondial de l’Internationale communiste qui se tenait cet été-là à Moscou. À leur arrivée, Fort-Whiteman et les autres délégués du Komintern, comme on appelait alors l’Internationale communiste, furent conduits au mausolée de Lénine, sur la place Rouge. Le père de la révolution était mort cinq mois plus tôt, et des pèlerins du monde entier venaient s’incliner devant son corps embaumé. Staline avait été nommé à la tête du Parti, mais il n’avait pas encore consolidé son pouvoir. La politique bolchevique se trouvait dans un entre-deux traversé d’âpres débats sur l’avenir du communisme. Tout était encore à faire, y compris définir une politique en matière de recrutement et d’organisation des Afro-Américains.
Lors d’une session consacrée à la « question nationale et coloniale », on donna la parole à Fort-Whiteman. Staline était dans l’assistance, ainsi que des délégués étrangers comme Palmiro Togliatti, un dirigeant du Parti communiste italien, et Hô Chi Minh, alors jeune socialiste vietnamien. Fort-Whiteman commença par évoquer la grande migration : le mouvement des Noirs vers le nord des États-Unis, déclara-t-il, n’était pas seulement motivé par des raisons économiques, mais exprimait aussi « leur révolte croissante contre les persécutions et les discriminations dont ils étaient victimes dans le Sud ». Pour lui, l’oppression des Afro-Américains trouvait son origine dans les questions de race et de classe qui s’interpénétraient. « Les Noirs ne sont pas discriminés en tant que classe mais en tant que race », affirma-t-il, semblant conscient que cette position était sujette à controverse. Pour les communistes, poursuivit-il, « le problème des Noirs constitue un problème psychologique insolite ».
À la fin du congrès, Fort-Whiteman décida de rester à Moscou. Il avait été invité à s’inscrire en tant que premier étudiant afro-américain à l’Université communiste des travailleurs d’Orient (KUTV). Les Américains blancs allaient à l’École internationale Lénine, la première académie de Moscou pour étrangers. Mais les Afro-Américains, parce que le Kremlin les considérait comme un peuple « colonisé », devaient étudier à la KUTV, aux côtés d’étudiants de Chine, d’Inde, d’Indonésie et d’ailleurs. Les élèves consacraient une heure et demie par jour à l’apprentissage du russe et le reste de leur temps à la lecture de textes communistes.
Cet été-là, Fort-Whiteman entreprit une tournée en Union soviétique. Dans « Défier le Sud », Glenda Gilmore raconte qu’une division cosaque en Ukraine le fit membre honoraire, et que, dans le Turkestan soviétique, des habitants avaient voté pour renommer leur ville Whitemansky. On trouve dans les archives de W. E. B. Du Bois 3 une lettre de Fort-Whiteman expédiée « depuis un village au cœur de la Russie », dans laquelle il décrit comment les nombreuses nationalités de l’Union soviétique « vivent comme une grande famille et se considèrent les uns les autres simplement comme des êtres humains ». Il raconte à Du Bois les soirées passées avec ses camarades de classe de la KUTV à monter des représentations théâtrales en plein air dans la forêt : « Ici, la vie est la poésie même ! »
De retour à Moscou, Fort-Whiteman écrivit plusieurs lettres à de hauts responsables communistes. J’ai pu les consulter dans les archives du Komintern. Fort-Whiteman s’était enquis auprès de l’influent Grigori Zinoviev, président du comité exécutif de l’Internationale communiste, de la possibilité d’enrôler « les éléments mécontents de la race noire en Amérique dans le mouvement révolutionnaire ». Les organisations communistes américaines, soulignait-il, ne tendaient guère la main à la communauté afro-américaine, pourtant le groupe le plus opprimé aux États-Unis. Même si la plupart des travailleurs noirs n’avaient pas lu Marx, le racisme qu’ils avaient subi les avait bien disposés à l’égard du bolchevisme. Le Parti, écrivait-il, avait le devoir « d’apporter l’enseignement communiste à la grande masse des travailleurs noirs américains ».
En 1925, Fort-Whiteman revint à Chicago, où il créa l’American Negro Labor Congress (ANLC), une tribune permettant aux communistes de faire passer leur message aux travailleurs noirs. Cette année-là, il envoya dix étudiants noirs étudier à la KUTV. « Soyez assuré que l’université sera satisfaite du groupe de jeunes hommes et femmes que j’envoie », écrivit-il au directeur de la KUTV.
Fort-Whiteman espérait que ses recrues « feraient bouger les choses quand elles rentreraient chez elles », rapporta le New York Herald Tribune. Il prévoyait même d’ouvrir à Harlem une branche de la KUTV qui dispenserait des cours tels que « l’économie de l’impérialisme » et « l’histoire du communisme ». Manifestement alarmé, le journaliste écrivit : « La flamme du bolchevisme, allumée par Lénine et qui avait paru un moment devoir embraser toute l’Europe, menace aujourd’hui sournoisement les États-Unis par le truchement du nègre américain. »
Harry Haywood, dont les parents avaient connu l’esclavage et qui avait servi dans un régiment noir pendant la Première Guerre mondiale, aida Fort-Whiteman à organiser l’American Negro Labor Congress. (Son frère aîné Otto était de ceux que Fort-Whiteman avait convaincus d’étudier à la KUTV.) Dans ses Mémoires publiés en 1978, « Bolchévique noir » 4, Haywood écrivait à propos de Fort-Whiteman : « C’était indéniablement une bête de scène. Il semblait toujours jouer un rôle qu’il s’était lui-même choisi. »
Le soir du 25 octobre 1925, 500 personnes se réunirent dans une salle louée sur Indiana Avenue, à Chicago, pour le congrès fondateur de l’ANLC. Fort-Whiteman fit ensuite une tournée des villes industrielles, attirant l’attention de la presse partout où il passait. À Baltimore, le journal afro-américain local exprima son approbation : « Si c’est de la propagande rouge, alors prions pour que tous nos dirigeants prennent un pot de peinture rouge et un pinceau et qu’ils badigeonnent généreusement les 12 millions de personnes de couleur de ce pays. » La presse blanche, elle, réagit avec une prévisible hystérie. En 1925, un article du Time qualifia Fort-Whiteman de « Noir le plus rouge ».
Fort-Whiteman ne s’aventura pas plus au sud, où vivait pourtant la grande majorité des Afro-Américains. Les efforts de recrutement de l’ANLC firent long feu. Une directive du Parti communiste conservée dans les archives du Komintern prend acte de l’échec de la mission de Fort-Whiteman et informe les membres du Parti que « toutes les lacunes en matière de stratégie et d’organisation doivent être dévoilées au grand jour ». Un haut responsable noir du Parti des travailleurs d’Amérique déclara que l’ANLC s’était retrouvée « presque complètement coupée des masses qui constituent la base du peuple noir ».
En 1927, Fort-Whiteman fut démis de ses fonctions à la tête de l’ANLC. Il avait échoué dans son ambitieux projet : peu d’Afro-Américains s’étaient laissé convaincre que la révolution socialiste offrait un moyen de combattre le racisme. Et ses frères communistes à Moscou n’étaient pas davantage persuadés que, si les Afro-Américains étaient opprimés, c’était du fait de leur race.
Mais Fort-Whiteman ne voulait pas lâcher l’affaire. « La haine raciale des masses blanches s’étend à toutes les classes de la race noire », écrivit-il dans un article paru dans l’organe officiel du Komintern. Ce débat sur les rôles respectifs de la race et de la classe dans la perpétuation des inégalités fait encore rage de nos jours parmi les militants et les penseurs de gauche. « Il était clair à l’époque, tout comme aujourd’hui, qu’en Amérique la race vous assignait à une classe sociale, explique Glenda Gilmore. Fort-Whiteman et d’autres s’interrogeaient sur ce qui devait être traité en premier. » Si la race est une construction sociale, alors une révolution égalitaire devrait permettre l’avènement de l’égalité raciale. Mais, ajoute Glenda Gilmore, l’approche de Fort-Whiteman était différente : « Bien que fervent communiste, il savait qu’en Amérique tout se résumerait toujours au fait qu’il était noir. » Dans les archives du Komintern, j’ai lu une « note éditoriale » que les camarades de Fort-Whiteman avaient plus tard annexée à l’un de ses essais, avertissant que l’intéressé « était en train d’évoluer du point de vue communiste vers un point de vue nationaliste petit-bourgeois ».
Lors du VIe Congrès du Komintern, à l’été 1928, il y eut un débat majeur sur la meilleure façon de promouvoir la révolution communiste auprès des Afro-Américains. Certains suggéraient de recruter des métayers et des ouvriers agricoles dans le Sud. Fort-Whiteman, qui était revenu à Moscou en tant que délégué, soutenait qu’il valait mieux attendre la fin de la grande migration et n’organiser les travailleurs noirs qu’une fois qu’ils auraient intégré le prolétariat urbain des usines du Nord. Sa position s’alignait sur celle de Nikolaï Boukharine, rédacteur en chef de la Pravda, qui considérait que le capitalisme était en plein essor : la révolution mondiale devait attendre. Staline, bien sûr, était d’un autre avis.
Bien que souvent en désaccord avec la vision dominante sur la « question noire », comme l’appelaient les idéologues du Komintern, Fort-Whiteman coulait des jours heureux en Union soviétique. Il suivait des cours d’ethnologie à l’Université d’État de Moscou et passa un été à Mourmansk, dans le cercle polaire, pour étudier les effets de la concentration d’hydrogène dans l’eau sur le métabolisme des poissons. Le Moscow Daily News, un journal anglophone, l’avait engagé comme collaborateur. Bientôt, il épousa Marina, une chimiste d’une vingtaine d’années, même si, comme le rappelle Homer Smith, le russe de Fort-Whiteman était encore rudimentaire et l’anglais de Marina à peine meilleur. Les autorités soviétiques avaient ouvert une école anglo-américaine à Moscou pour les enfants des travailleurs étrangers ; Fort-Whiteman y trouva un emploi de professeur de sciences. L’éminent poète Evgueni Dolmatovski a composé quelques vers après avoir visité la classe de Fort-Whiteman : « Le professeur noir Whiteman/ Fait son cours/ Je tire mes mots du fond de mon cœur/ Du plus profond de mon être/ Je te vois encore, et encore, et encore/ Toi, mon camarade noir ! »
Fort-Whiteman voulait à tout prix servir de mentor aux autres Afro-Américains vivant à Moscou. Il organisait régulièrement des déjeuners chez lui, réunions au cours desquelles il expliquait la théorie marxiste et se vantait de ses relations avec des bolcheviks de premier rang comme Boukharine. Il adjurait ses visiteurs de rester très conscients de leur race. Cette façon de mettre l’accent sur la couleur de peau, qui allait à l’encontre non seulement de la théorie communiste dominante, mais aussi de l’expérience quotidienne des Noirs à Moscou, se heurtait souvent à une certaine réticence. L’un des invités de Fort-Whiteman suggéra que, s’il aimait « arborer en permanence le stigmate du Noir », il ferait mieux de retourner dans le Sud américain. « Ses convives noirs appréciaient la nourriture et la boisson, mais trouvaient le plat de propagande plutôt indigeste », écrivit plus tard Homer Smith.
En 1931, une société de production financée par le Komintern décida de produire un film à gros budget, Noir et Blanc, sur le problème racial aux États-Unis. L’histoire se déroulait en Alabama, ses protagonistes étaient des ouvriers noirs dans des aciéries et des employés de maison dans des foyers blancs aisés. Fort-Whiteman fut engagé comme consultant pour l’écriture du scénario. Un certain nombre d’aspirants acteurs afro-américains avaient exprimé leur souhait de participer au projet. Langston Hughes 5 s’y était associé en tant qu’auteur.
Au petit matin du 14 juin 1932, vingt-deux étudiants, enseignants, acteurs et écrivains noirs quittèrent New York pour l’Allemagne à bord du paquebot Europa, puis prirent le train pour Moscou. Fort-Whiteman les attendait sur le quai avec un comité d’accueil comprenant la plupart des membres de la petite communauté afro-américaine de la ville. Les Américains passèrent les semaines suivantes à danser à l’hôtel Metropol, à batifoler avec les baigneurs nus des bords de la Moskova [lire « Quand le prolétariat soviétique tombait la chemise », Books n° 119, mai-juin 2022] et à flirter.
Fort-Whiteman avait participé à l’écriture de la première version du scénario de Noir et Blanc. J’en ai trouvé un exemplaire aux Archives d’État de la littérature et de l’art. Une note dactylographiée du grand cinéaste soviétique Boris Barnet est agrafée à la première page : « Ce film tente de replacer l’asservissement des Noirs américains dans son contexte historique et de montrer qu’il s’inscrit dans le cadre plus général de l’exploitation engendrée par le système capitaliste, écrit-il. On pourrait trouver grotesques voire invraisemblables certaines scènes de ce film ; mais la faute n’en reviendrait pas à l’auteur, plutôt au spectateur lui-même qui choisirait délibérément de fermer les yeux sur la cruauté du système capitaliste. »
Langston Hughes, chargé de la révision du scénario, trouva le projet « improbable, limite ridicule ». « J’ai d’abord été interloqué par ce que je lisais, se souvient-il. Puis j’ai ri aux larmes. » Un certain nombre de scènes, dont celle où le fils d’un riche industriel blanc invite une servante noire à danser lors d’une fête, « recelaient de telles incohérences qu’à l’écran cela aurait ressemblé à un film burlesque ». Noir et Blanc était une fantasmagorie imaginée par Fort-Whiteman. Mais celui-ci « avait beau être un intellectuel noir, explique Homer Smith, il était tellement imprégné du dogme du Parti qu’il avait complètement perdu le contact avec l’Amérique ». Hughes déclara à ses hôtes soviétiques que le scénario était irrécupérable.
Finalement, le projet tomba à l’eau pour des raisons qui n’avaient rien à voir ni avec Hughes ni avec Fort-Whiteman. À l’automne 1933, après des années de négociations, les États-Unis acceptèrent de rétablir leurs relations diplomatiques avec le régime soviétique. Staline espérait que cela l’aiderait à obtenir les prêts et les équipements étrangers nécessaires à la réalisation de son plan quinquennal, dont l’objectif était de doter le pays d’industries et d’infrastructures modernes. Mais, en contrepartie, le Kremlin se voyait tenu de mettre un frein à la diffusion de propagande anti-américaine. Noir et Blanc fut mis au rebut avant même le début du tournage.
Vers le milieu des années 1930, Staline avait réussi à étouffer les débats internes sur le rythme et les objectifs du projet communiste. Et sa police secrète, le NKVD, envoyait les membres auparavant loyaux du Parti dans des camps de travail établis dans les régions les plus hostiles du pays. Homer Smith commença à perdre ses illusions sur l’Union soviétique : « L’égalité raciale, se demandait-il, vaut-elle la peine de vivre dans la pénurie et dans une atmosphère de peur et de suspicion ? »
Même Fort-Whiteman avait des doutes. Il confia à Smith qu’il craignait que Staline ne fasse dévier le pays des principes premiers de la Révolution. En octobre 1933, il envoya une lettre au siège du Parti des travailleurs, à New York. « Je souhaite rentrer en Amérique », écrivait-il en proposant de devenir conférencier à l’école du parti. Les autorités soviétiques surveillaient la correspondance des étrangers vivant à Moscou, et sa lettre fut interceptée. Je l’ai retrouvée dans le dossier de Fort-Whiteman, aux archives du Komintern. Une note manuscrite d’un haut fonctionnaire du secrétariat anglo-américain du Komintern, griffonnée à même la page, ordonnait à ses subordonnés de convoquer Fort-Whiteman pour un entretien. Sa demande de sortie du territoire fut refusée.
Les rapports relatant les activités de Fort-Whiteman commencèrent à s’accumuler dans son dossier. Les réunions informelles organisées chez lui suscitaient des inquiétudes : « Fort-Whiteman adopte les positions les plus rétrogrades qui soient. Un groupe comme le sien ne devrait pas exister, ni en tant qu’entité politique ni au sein des structures existantes. » L’endoctrinement était l’apanage du Parti, et Fort-Whiteman commençait à s’écarter de la doctrine officielle.
Pendant les purges, les désaccords idéologiques et les affrontements d’ordre bureaucratique étaient souvent doublés de vils griefs personnels. En avril 1935, au Club des travailleurs étrangers, Fort-Whiteman anima une discussion sur Histoires de Blancs 6, le nouveau recueil de nouvelles de Langston Hughes qui dépeint le caractère inaltérable du racisme avec une ironie tragi-comique. Fort-Whiteman, peut-être encore vexé par son expérience malheureuse avec Noir et Blanc, débina l’œuvre, arguant qu’il n’y voyait que « de l’art, pas de politique ».
William Patterson, un éminent communiste noir et grand militant pour les droits civiques, venu à Moscou de Harlem quelques mois auparavant, se trouvait ce soir-là dans le public. Il était apparemment mal disposé à l’égard de Fort-Whiteman et décida de lui faire une crasse sous prétexte de défendre Hughes. Dans une lettre au Komintern, Patterson écrivit que Fort-Whiteman avait mis à profit sa critique du recueil de nouvelles pour se livrer « à une attaque frontale contre la position du Komintern sur la question noire ». Il concluait en suggérant que Fort-Whiteman soit « envoyé travailler quelque part où il ne pourrait avoir aucun contact avec les camarades noirs ».
Cet été de 1935, au VIIe Congrès du Komintern, quelques délégués américains se réunirent pour discuter de l’attitude à adopter face aux tentatives de Fort-Whiteman d’« induire en erreur certains camarades noirs ». Il fut décidé que William Patterson et James Ford, un communiste noir qui s’était présenté à la vice-présidence des États-Unis sur la liste du Parti communiste, se chargeraient de régler le problème. Au cours des mois suivants, Patterson déposa une multitude de plaintes auprès du Komintern. Dans des lettres à l’écriture soignée, il prétendait que Fort-Whiteman avait une attitude « pourrie » envers le Parti et disait redouter que « les nègres ne se laissent corrompre ».
Une fois qu’une personne était déclarée suspecte, les éléments à charge contre elle commençaient à pleuvoir, car il était très dangereux d’être perçu comme peu soucieux de dénoncer les ennemis de classe. Un bienveillant archiviste m’a communiqué un résumé de la partie « inaccessible » du dossier de Fort-Whiteman, toujours classée secrète près de cent ans après avoir été constituée. Des informateurs anonymes racontaient avoir entendu Fort-Whiteman dire que le travail du Komintern se résumait à des « paroles en l’air », que Staline était une figure « mineure » de la révolution bolchevique et que les communistes tenaient « davantage à leurs intérêts blancs qu’à ceux des Noirs ». Une source expliquait que Fort-Whiteman se voyait comme un « leader naturel du peuple » et qu’il projetait de revenir aux États-Unis pour créer un mouvement afro-américain non soumis à l’influence soviétique.
En lisant la liste des péchés supposés de Fort-Whiteman, je l’ai imaginé se promenant dans Moscou à cette époque, avec son air absorbé et laborieux. Il travaillait encore à des manuscrits et à des discours, enseignait, voyageait, allait au théâtre – il profitait pleinement d’une vie intellectuelle et sociale intense dont il aurait été privé dans son pays natal. Au printemps 1936, lorsqu’il reçut l’ordre de se présenter au siège du NKVD, sur la place Loubianka, comment aurait-il pu imaginer le sort cruel que lui réservait son pays d’adoption ? Lorsque Homer Smith frappa à la porte de Fort-Whiteman, quelques jours plus tard, son ami était déjà en exil.
Après l’effondrement de l’URSS, de nombreux fonds d’archives sont soudain devenus accessibles en Russie. Alan Cullison, qui a été reporter pour l’Associated Press à Moscou dans les années 1990, a employé une grande partie de son temps libre à faire des recherches sur le sort des Américains en Union soviétique. Dans les archives du Parti communiste, il a trouvé un document fragmentaire indiquant que Fort-Whiteman avait été envoyé à Semipalatinsk, une ville reculée de l’est du Kazakhstan soviétique. C’était un lieu dur et hostile, mais Fort-Whiteman s’y fit une vie. Il trouva du travail comme professeur de langue et entraîneur de boxe, attirant les curieux dans son club de sport.
Pendant ce temps, à Moscou, les purges prenaient une ampleur effrayante. Karl Radek, ancien secrétaire du Komintern et mentor de Fort-Whiteman, fut accusé de trahison et envoyé dans un camp de travail. Boukharine fut exécuté après avoir livré de faux aveux lors d’un simulacre de procès. Le 16 novembre 1937, une équipe d’agents du NKVD se présenta à l’appartement de Fort-Whiteman à Semipalatinsk. Pendant huit mois, l’Américain fut placé en détention tandis qu’un « conseil spécial » du NKVD était constitué pour décider de son sort. Le bureau du procureur kazakh m’a envoyé une copie du dossier. On y découvre que, en août 1938, Fort-Whiteman fut reconnu coupable de différents crimes : agitation antisoviétique, diffamation du Parti et « emprise sur un groupe d’exilés auxquels il instillait un esprit contre-révolutionnaire ». Il fut condamné à cinq ans de détention dans un camp de travail forcé.
Il atterrit à la Kolyma, une région de l’Extrême-Orient russe qu’Alexandre Soljenitsyne a décrite comme étant la « quintessence du froid et de la cruauté ». Fort-Whiteman fut affecté au complexe de Sevvostlag, où les condamnés travaillaient dans les mines d’or et créaient de nouveaux tronçons de route dans la toundra gelée. Les prisonniers étaient équipés de bottes rudimentaires et de vestes à peine rembourrées – une maigre protection contre les températures qui descendaient régulièrement jusqu’à – 50 °C.
Au bout de quelques mois, comme Fort-Whiteman ne parvenait pas à réaliser son quota de travail, on réduisit sa ration alimentaire quotidienne. Les gardes du camp le battaient brutalement et régulièrement. Cet homme d’une grande vitalité, qui avait du panache, se vit réduit à l’état de dokhodyaga, un mot d’argot utilisé dans le camp et qui se traduit à peu près par « personne au bout du rouleau ».
Aucun de ses amis moscovites n’avait la moindre idée de ce qui lui était arrivé. Parmi eux, Robert Robinson, un outilleur afro-américain de Detroit que des émissaires soviétiques visitant l’usine Ford avaient recruté pour travailler en Russie. Robinson est resté en Union soviétique pendant plus de quarante ans. Dans ses Mémoires, il raconte avoir rencontré à Moscou un ami qui avait été prisonnier à la Kolyma avec Fort-Whiteman. « Il est mort de faim ou de malnutrition, un homme brisé dont les dents avaient été arrachées », relata l’ami.
L’ultime document ajouté à l’épais dossier de Fort-Whiteman est son certificat de décès, une feuille de papier décolorée conservée dans une archive lointaine au Kazakhstan. Juste après minuit, le 13 janvier 1939, le corps gelé de Fort-Whiteman fut transporté à l’hôpital d’Ust-Taezhny, un village perdu au milieu des champs de neige. La cause officielle du décès était : « affaiblissement de l’activité cardiaque ». Fort-Whiteman est le seul Afro-Américain à avoir été déclaré mort au Goulag – une distinction qui n’a guère dû soulager ses derniers moments. Il fut enterré dans une fosse commune avec des milliers de codétenus ayant connu le même sort.
— Joshua Yaffa est le correspondant du New Yorker à Moscou et l’auteur de Between Two Fires: Truth, Ambition, and Compromise in Putin’s Russia (Tim Duggan Books, 2020). — Cet article a été publié par The New Yorker le 18 octobre 2021. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.