Éloge de la mondialisation douce

Le dernier ouvrage de l’économiste américain Dani Rodrik s’intitule The Globalization Paradox et, à en croire Robert Kuttner dans The American Prospect, il s’agit « tout simplement du meilleur livre récent sur le dilemme de la mondialisation ». Entendez, poursuit Kuttner, « le fait que le marché a besoin de l’État, mais que l’État est affaibli à mesure que la mondialisation progresse ».

Rodrik montre que les deux entités, loin d’être antagonistes voire, comme le voudrait une certaine vulgate néolibérale, substituables l’une à l’autre, se sont révélées, au cours des trois derniers siècles, complémentaires. Jusqu’à la dérégulation des années 1980, qui a entraîné un déséquilibre préjudiciable non seulement à l’État, mais à la démocratie. Face à la fois aux excès du libéralisme et au regain des thèses protectionnistes, Rodrik prône donc un « capitalisme 3.0 », inspiré du système mixte mis en place à Bretton Woods en 1944, qui « encourageait le libre-échange tout en reconnaissant le rôle de l’État comme facteur de développement, de stabilité et de démocratie ».

Bolaño, immortel malgré lui

« Quand j’entends un écrivain parler de l’immortalité des œuvres littéraires, j’ai envie de le gifler », déclara un jour Roberto Bolaño. Ironie de l’histoire : les livres posthumes de l’auteur chilien qui ne croyait pas en la postérité ne cessent de paraître. Un nouvel inédit a été publié en Espagne en début d’année, plus de sept ans après sa mort. Bolaño avait commencé d’écrire ce roman policier dans les années 1980, avant de le délaisser à mesure qu’il s’immergeait dans son chef-d’œuvre inachevé, 2666 (1)

Los Sinsabores del verdadero policía, auquel il revint par intermittences jusqu’à sa mort, trace « des lignes narratives qui conduiront à 2666, tandis que d’autres resteront en suspens, jamais reprises ensuite par leur auteur », rapporte l’éditeur Ignacio Etchevarria dans le quotidien argentin Pagina 12. On y trouve aussi le jeu des voix multiples, technique favorite de Bolaño, et l’esquisse de deux personnages-clés de 2666 : l’écrivain von Archimboldi et l’universitaire Amalfitano. Pour Etchevarria, Los Sinsabores est plus qu’un document sur les origines de 2666 : « Il témoigne des sommets vertigineux où écrivait Bolaño à la fin de sa vie. »

 

(1) 2666, Christian Bourgois, 2007 (rééd. Gallimard coll. « Folio », 2011).

La nostalgie du « Paris de l’Orient »

« Les concessions de Shanghai dans les années 1930 ne servent pas de décor à l’histoire que raconte Xiaobai : elles en sont le sujet. En cela, il s’inscrit dans le sillage de Balzac », affirme un éditeur chinois sur le site du China Daily, à propos de « Concessions ».

Ce polar historique met aux prises un photographe franco-chinois avec une trafiquante d’armes russe, une bande de gangsters et des policiers véreux. Un « kaléidoscope de personnages » pour faire revivre, explique son auteur, « les sons, les odeurs, l’ambiance et les sensations » de ces quartiers de la ville administrés par les puissances étrangères, qui brassaient une population bigarrée d’expatriés et d’aventuriers en tout genre. L’époque du « Paris de l’Orient » a beau être depuis longtemps révolue, sa légende fascine encore : succès critique, « Concessions » pourrait être prochainement porté à l’écran, croit savoir le China Daily.

Les parasites du génie

«Plein de promesses » : c’est ainsi que se percevait Cyril Connolly, futur grand prêtre de la critique anglaise, quand il débarqua sur la scène littéraire londonienne peu avant la Seconde Guerre mondiale. Ce sentiment semblait fondé. Une intelligence brillante, des études très patriciennes à Eton et Oxford, un brin d’excentricité anglo-irlandaise et, surtout, l’amour exclusif et intransigeant de la « vraie littérature » : Connolly avait tout pour devenir un grand écrivain. Pourtant, de son propre aveu, les promesses ne furent pas tenues : tout juste un roman licencieux, inégalement apprécié, plus quelques ouvrages, mais de chef-d’œuvre, point.

En revanche, en tant que critique littéraire, les centaines d’articles qu’il publia régentèrent la vie culturelle britannique pendant des décennies. Connolly était l’ami – et l’ennemi – de toute la gent littéraire, qu’il étrillait chaque semaine dans le Sunday Times. La première partie de son œuvre la plus connue, Ce qu’il faut faire pour ne plus être écrivain, expose ses théories sur l’écriture, fondées notamment sur la distinction entre style littéraire (« le mandarin », comme il l’appelle) et style « vernaculaire » – Connolly rejetant l’un comme l’autre.

« Il tenait pour un crime de ne pas être un Baudelaire, un Flaubert, un Rochester, un Alexander Pope ou un poète élégiaque romain », commente l’écrivain anglais Victor Sawdon Pritchett dans la New York Review of Books. Quant à savoir ce qui l’a empêché de produire le chef-d’œuvre que tous attendaient de lui, le critique cinglant en fait l’inventaire, avec ce pragmatisme tout anglo-saxon, dans la seconde partie du livre. C’est un curieux mélange de paresse et de frivolité, qu’il nomme « futilitarisme », « la quête du plaisir, les dîners en ville, la passion des femmes, l’amour de la conversation, et puis vivre au-dessus de ses moyens », résume Pritchett. Car « les écrivains sans fortune personnelle ni mécène sont obligés de commenter les ouvrages des autres dans les journaux, ce qui les abrutit et mine leur talent ».

En réalité, Cyril Connolly a bel et bien produit un chef-d’œuvre : lui-même, ou plutôt son personnage. « On ne peut pas le lire sans avoir immédiatement envie de le connaître et de devenir son ami », déclare l’écrivain William Boyd dans les colonnes du Guardian. « Connolly est fondamentalement honnête. Cette honnêteté transpire dans tous ses textes, quand bien même il tente de la masquer. C’est ce qui le rend éternellement moderne, poursuit Boyd. Il parle sans cesse de ses propres défaillances et échecs, et ce genre de confessions procure toujours au lecteur le plus vif plaisir littéraire. »

Quand La Fontaine rencontre Einstein

Dans les fables de Markéta Baňková, le renard n’est ni rusé ni roublard. Le chien n’est pas le meilleur ami de l’homme et le fauve n’a pas l’élégance aristocratique que lui attribuent La Fontaine et Ésope, ou qu’il pourrait avoir chez Orwell et Kafka. « L’auteur est démocrate », s’amuse le site d’information de Radio Vltava. « Chez elle, le modèle de l’intelligence est incarné par une poule. » Et si ses histoires ne s’achèvent pas sur une leçon de morale, Baňková a choisi, comme La Fontaine, de « se servir des animaux pour instruire les hommes ». Publié il y a quelques mois par une petite maison d’édition, son étrange recueil est devenu un bestseller des librairies praguoises.

« Mis à part deux poèmes, qui se lisent au miroir des rapports humains et restent proches du modèle traditionnel de la fable, Baňková suit sa propre voie, sur un mode ludique et moderne, explique le site Aktualne.cz. Son objectif est de populariser la physique et montrer que les lois et les théorèmes sont présents dans tous les aspects de la vie – des plus prosaïques aux plus poétiques. » De grands scientifiques tchèques ont salué le travail de l’auteur, au départ totalement profane en leur matière, et lauréate avec cet ouvrage du prix Magnesia Literatura de la découverte.

« Thermodynamique, électrostatique, mécanique quantique, théorie des cordes, gravitation sont habilement articulées avec humour et simplicité dans les différents textes, qui témoignent aussi d’un penchant pour la poésie absurde et la magie du non-sens », résume le quotidien Dnes. On y voit la poussée d’Archimède démontrée à travers les tentatives répétées de l’auteur de noyer un hippopotame. On apprend que, même si la souris finit toujours dans la gueule du guépard, c’est elle qui court le plus vite, car telle est la loi de la relativité. Quant à l’histoire de la pie en guerre contre ses petits pour ramener l’ordre dans son nid, elle sert à expliquer le principe de l’entropie : le monde est un chaos éternel. Inutile de lutter contre, tentons plutôt d’en voir la beauté.

« Les parents vont forcément se demander si leurs enfants comprendront ce qu’ils lisent », conclut Aktualne.cz, rappelant que ce livre était destiné à l’origine aux plus jeunes. « Et non, ils ne comprendront pas. Du moins pas complètement. Tout comme l’immense majorité des adultes. Mais il est certain que le livre va les amuser et éveiller en eux le désir d’en savoir plus. Tout comme chez l’immense majorité des adultes. »

Médée réinventée

Dans la pièce Mamma Medea, publiée aux éditions Actes Sud avec Sang et roses, qui est jouée à Avignon cet été, le dramaturge belge Tom Lanoye revisite et actualise les mythes de Jason et Médée. « Amour et désamour. Civilisation et barbarie. Féminin et masculin. Monde mythique et monde contemporain. Lanoye a choisi d’opposer les contraires, d’exacerber les tensions », lisait-on dans El País en 2008, au moment où la pièce fut jouée à Barcelone.

Pour l’écrire, le dramaturge est parti des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes et de la Médée d’Euripide. Mais plus son récit progresse, « plus on s’éloigne de la Grèce classique », poursuit El País. « Des problématiques actuelles apparaissent, comme celles de l’immigration et de la peur de l’étranger. Les personnages se défont progressivement du langage métaphorique en vers libres pour adopter un parler plus direct. » La pièce s’ouvre en effet sur la rencontre coup de foudre de Jason et Médée sur l’île de Colchide, où les Argonautes sont venus chercher la Toison d’or. Elle s’achève sur l’exil du couple à Corinthe, où Médée, perçue comme une étrangère, se voit rejetée par les habitants de la cité, dont elle devient le bouc émissaire.

Freetown après le chaos

La guerre civile qui a pris fin il y a près de dix ans en Sierra Leone « fut l’une des plus meurtrières dans l’histoire de l’Afrique moderne », rappelait The Observer il y a un an, lors de la parution outre-Manche du deuxième roman d’Aminatta Forna. « Sa particularité, atroce, résidait dans les amputations systématiques. »

Ces horreurs, et bien d’autres, Forna les introduit dans son récit – qui paraît aujourd’hui aux États-Unis – sur le mode de la réminiscence, bribes d’une mémoire dont son personnage principal devient le dépositaire. Adrian Lockheart est un psychologue britannique, spécialiste du syndrome de stress post-traumatique. Abandonnant un mariage à la dérive, il débarque à Freetown au lendemain de la guerre.

Là, il se lie avec trois êtres en fuite, chacun à sa manière : un universitaire mourant qui réécrit sa propre histoire pour en gommer les lâchetés assassines ; une femme qui marche, hébétée, des heures durant, loin d’un foyer marqué par l’infamie ; et Kai, un chirurgien orthopédique qui déploie toute son énergie à réparer les chairs meurtries, le jour, et lutte contre des insomnies ravageuses, la nuit. « Brillant » pour le Guardian, « passionné et intelligent » pour le Telegraph, « lumineux » selon le New York Times, le roman poursuit l’exploration des blessures sierra-léonaises que Forna avait amorcée dans un précédent ouvrage consacré à son père, un ancien ministre exécuté en 1975 (The Devil That Danced on the Water, Grove Press, non traduit).

La purge du clergé tchécoslovaque

« Ils n’ont eu que ce qu’ils méritent », « Ils vivent dans le luxe et ils se plaignent »… Au lendemain de l’arrestation, dans la nuit du 13 au 14 avril 1950, de 2376 religieux par la police secrète tchécoslovaque, la propagande communiste enfonce le clou : une campagne de dénigrement est lancée contre ces catholiques accusés de déstabiliser le régime, de retentissants procès sont organisés pour ôter son pouvoir supposé à l’Église. La documentariste et écrivain Šárka Horáková Maixnerová a passé au crible les archives pour faire la lumière sur cet épisode. Le livre qu’elle en a tiré se distingue par « son souci de vérité et son recul émo-tionnel », juge le quotidien Hospodarské Noviny.

« On apprend que les cerveaux de l’opération [baptisée « Action K »] ont tout fait pour qu’elle se déroule sans heurt, poursuit le journal. Les moines ont eu du café bien chaud pendant leur premier jour de détention, les croyants n’ont pas été privés de messe – des prêtres “progressistes” ont été nommés – et les bâtiments vidés ont été réutilisés au plus vite, par exemple comme logements. » Le dernier rapport reproduit dans l’ouvrage fait état des conclusions du régime, en 1954 : « L’action n’a servi à rien », peut-on y lire. Les curés prétendument subversifs ne menaçaient à l’évidence personne. Internés depuis plus de quatre ans, ils purent enfin être relâchés.

Retour sur un coup d’état médical

Le 7 novembre 1987, le Premier ministre Zine el-Abidine Ben Ali, déposait le président Habib Bourguiba pour sénilité. Dans Bourguiba, tel que je l’ai connu, le docteur Amor Chadli revient sur « le coup d’état médical » dont fut victime le père de la nation tunisienne.

Publié à compte d’auteur, aujourd’hui bestseller, l’ouvrage de l’ancien médecin de Bourguiba raconte « les secrets de la nuit du complot », selon le titre d’un article sur Al-Arab Online. Il dénonce notamment « les tensions provoquées par Ben Ali à Tunis pour s’emparer du pouvoir ». « De quoi souffrait le président Bourguiba ? De rien », déclarait le Dr Amor Chadli lors de la présentation de son ouvrage à la presse.

Le Stephen King chinois

Depuis la parution en 2002 de son premier roman, « Virus », Cai Jun est surnommé le « Stephen King chinois ». Aujourd’hui, celui qui affirme être venu à l’écriture « par hasard » publie « Le meurtre du temps perdu », que les lecteurs s’arrachent en librairie comme sur Internet, rapporte Song Hua sur le site d’information culturel Sina Book.

Et cette fois, note la journaliste, « le maître du thriller a tourné une page. En se détournant de la série qui a fait son succès, “Le village déserté”, il a décidé de se consacrer aux mutations de notre société ». Pour se démarquer des autres auteurs à suspens qui « écrivent des histoires, mais pas de véritables romans », Cai Jun « se focalise à présent sur ses per-sonnages, à l’instar de l’auteur japonais de polars Keigo Higashino ».