L’histoire de la musique techno

Plus qu’un livre, c’est un long article contemporain de la naissance de la techno paru dans le Village Voice new-yorkais qui nous est ici proposé en format mini-poche et mini-prix. La présentation demeure néanmoins aussi soignée que pour les ouvrages habituels publiés par les éditions Allia. La brièveté de cet écrit n’en diminue pas pour autant la pertinence et c’est ce qui justifie sa réédition quelque 18 ans après la première parution.

On pourrait croire que cette histoire du présent de l’apparition de la musique électronique la plus branchée des années 1990 a été rédigée hier, tant Jon Savage a su cerner le phénomène naissant avec un recul et une lucidité qui appartiennent d’habitude à l’historien…

Post-industriel et black power

L’analyse de Jon Savage demeure de nos jours parfaitement valable et il faut en admirer la lucidité en un temps où l’on ne pouvait préjuger de l’importance que prendrait la culture techno.

Jon Savage s’est d’abord focalisé sur le contexte socio-économique de la naissance de la techno. Tout commence dans une cité de Detroit victime de la désagrégation urbaine des downtowns américains et du déclin de l’industrie automobile. Cité tentaculaire qui s’ornait de friches industrielles et dont les sociologues américains ont montré que la structure, d’une grande disparité verticale entre skyscrapers et immeubles début de siècle, émaillée en outre de longs espaces vides constitués de parking, en faisait la ville où un habitant peut voir le plus de vitres et donc être le plus vu. Il se mêle à un phénomène d’isolement du fait des distances et des espaces un sentiment de pouvoir au contraire être sans cesse observé.

Detroit est une ville qui pousse à travers cette “panoptique” la logique de la “solitude peuplée” urbaine jusqu’à son apex et favorise ainsi un sentiment d’anonymat qui pose la question de la manière de recréer de nouvelles communautés. La désindustrialisation conduit à s’interroger sur les bienfaits du progrès et à compenser par un intérêt social tout particulier pour les technologies. Le taux de chômage largement supérieur aux autres grandes villes américaines et son cortège de désocialisations, renforcent la dimension problématique de cette interrogation sociale.

Ce sera tout le sujet du morceau qui a donné son nom à la techno, le classique old school “Techno City” qui évoque cette dimension futuriste et postmoderne désabusée de la ville où planent des voix humaines désincarnées au milieu de sonorités machiniques opaques. L’importance de l’industrie musicale à Detroit qui abrite la Motown, déterminée aussi par le taux d’afro-américains, grands consommateurs de disques de soul, a favorisé une imprégnation musicale très forte qui donne à la population un background en la matière très important. Detroit est aussi la ville du MC5 (le grand groupe de hard rock contestataire), de Bob Seger ou Grand Funk Railroad.

La techno est donc née dans un contexte très différent de celui qui a présidé à son succès, perçue classiquement comme une musique de blancs européens, elle est en fait issue pleinement de l’univers musical et de l’imaginaire social des afro-américains. Les noirs américains ont eu à coeur de s’approprier des standards de la culture américaine qui les ignoraient pourtant royalement afin de créer une mythologie populaire noire. Ainsi naquit la blaxpoitation au niveau cinématographique dont un des films les plus connus est Detroit 9000 (film sur le Detroit PD dont 65 % des agents sont noirs), mais aussi les comics et la science-fiction noire. George Clinton traduit en musique cette passion tant par les thèmes abordés que par l’introduction de sonorités futuristes évoquant l’univers spatial.

Ainsi, si on a décrit la techno comme une musique d’européens du nord blancs, elle fut surtout le fruit de l’influence des musiques noires et d’un imaginaire afro-américain. Il ne faut certes pas minimiser l’influence de Kraftwerk et du krautrock qui fut très forte, ainsi que de la disco italienne sombre de Giorgo Moroder, mais ces éléments n’ont donné la techno que parce qu’ils ont été fondus dans une culture marquée par le groove sans laquelle ils n’auraient jamais pu lui faire acquérir une dimension dansante et éminemment corporelle. La musique électro aurait pu demeurer une pop sophistiquée pour Beach Boys postmodernes. Entre Krafwerk, George Clinton et la techno, il y aura entretemps les chainons manquants d’expériences hétérodoxes comme celle d’Afrika Bambaata ou le célèbre Rock it d’un Herbie Hancock discoïde.

Le corps aussi est une machine

Jon Savage dresse donc la galerie de portraits des pères fondateurs qui nous apparaissent 20 ans plus tard dans le halo de déférence lointaine qu’éprouvaient les Hendrix et consorts pour Bill Haley ou Eddie Cochrane.

Pourtant, réécouter les morceaux de cette époque nous renvoie à la sensation que l’on éprouve devant les enregistrements Sun de Presley, celle de se trouver face à quelque chose de très puissant, fondamental et archaïque sous les atours de la modernité impitoyable des microprocesseurs… Hommage est ici rendu en premier lieu à Juan Atkins aka model 500, le véritable créateur du son de Detroit dont les morceaux alternent entre minimalisme groovy, mélancolie acid et dark ainsi qu’aux sonorités plus catchy de Carl Craig et Kevin Saunderson. L’accueil fait à une musique réalisée au départ dans un garage qui finit par conquérir d’abord une ville puis le monde entier en passant très vite par le vieux continent ne lasse pas d’étonner le lecteur, l’auteur et les créateurs comme Juan Atkins. La dimension artisanale du travail initial contraste avec la réception enthousiaste et le phénomène de société qui en Angleterre inquiètera tant les pouvoirs publics.

De l’autre côté de l’Atlantique, lors de la parution du Village Voice à New york, Manchester sortait de la fin des années 1980, riche de ce qui se déroulait à l’Hacienda, club mythique de la ville qui avait vu naître les méandres hypnotiques du rock psychédélique et répétitif des Stone Roses. En Europe aussi, le succès naquit dans des villes en crise qui avaient en commun avec Detroit la souffrance d’une désindustrialisation aux conséquences sociales désastreuses. Le phénomène des free parties représentait une contestation générale de l’ordre mais aussi un désir de fusion collective exacerbé par la transe dansante au sein d’un univers social perçu de plus en plus comme l’addition de bulles individualisées.

Cela paraît évident de nos jours, mais la techno fut aussi le signe d’un hédonisme tragique que Jon Savage évoque : la vie nocturne comme réalité sensible et contre-société, la prédominance du corps dansant de manière syncopée et individualisée sont autant de symptômes d’une recherche de bonheur et de fusion devenue impossible à trouver dans l’univers social quotidien, vide de sens. Le livre de Jon Savage nous renvoie à cette dualité de la techno, musique de joie et d’oubli, de solitude et de rassemblement, où, comme l’exprimait une célèbre chanson d’électro new-wave d’Ultravox, il s’agit aussi de danser avec des larmes dans les yeux.

À travers cette étude, Jon Savage nous livre comme une bouteille rejetée par la mer le message prophétique d’un temps d’avant Internet, Facebook et le portable, qu’elle n’a fait qu’annoncer à travers le rythme écrasant et exaltant des BPM.

Frédéric Ménager-Aranyi

Les Arabes en France à l’époque de Chateaubriand

Lors de la campagne d’Égypte de 1798, Bonaparte s’était attaché les services d’Égyptiens et de Syriens, musulmans mais aussi coptes et melkites (orthodoxes). Quand les Français durent se retirer d’Égypte en 1801, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants trouvèrent refuge en France. Ian Coller, jeune historien de l’université Deakin, à Melbourne, a enquêté sur le sort de ces premiers immigrés arabes en France.

« Avec un admirable talent de détective, retrouvant pétitions, fiches de police et autres archives, il a retracé leurs itinéraires, reconstruit leur vie et tenté de comprendre ce que cela signifiait d’être un Arabe en France au début du XIXe siècle », écrit l’historien australien Robert Aldrich dans l’Australian Book Review. Ainsi le général Yakub, leur chef au départ, un vétéran de l’armée de Bonaparte, mourut sur le bateau qui l’amenait en France, mais sa veuve devint un membre influent et fortuné de la nouvelle communauté, trouvant des fonds pour aider les plus pauvres. Beaucoup s’établirent à Marseille, où un « village égyptien » apparut. Les soldats furent envoyés à Melun, où l’armée espérait créer une Légion arabe. D’autres se firent interprètes ou professeurs d’arabe : une école égyptienne fut créée à Paris. D’autres encore firent des affaires.

À Marseille, la communauté égyptienne s’attira l’inimitié d’une partie de la population. Elle se vit accuser des pires crimes, mœurs bizarres, vols, prostitution et, en 1815, après la chute de Napoléon, fit l’objet d’une forme de pogrom. Des dizaines d’Arabes furent tués, le village égyptien fut rasé. Mais les Égyptiens de Marseille refirent leur vie et certains servirent dans l’armée et l’administration lors de la conquête de l’Algérie en 1830.

Sous l’Empire puis la Restauration, les autorités françaises avaient vu le parti qu’elles pouvaient tirer de la communauté égyptienne immigrée pour développer leur influence dans le monde arabe. Au-delà de l’égyptomanie dont on voit encore aujourd’hui les traces à Paris (la rue des Pyramides, la rue d’Aboukir), l’« orientalisme » français a réellement pris naissance à ce moment-là, contribuant à développer les relations avec le Levant et l’Égypte. En 1826 le savant égyptien Rifaa al-Tahtawi, épris des idées des Lumières, vint à Paris accompagné d’un groupe d’étudiants envoyé par l’Empire ottoman. En 1827, dans un autre genre, Méhemet Ali fit don à la France d’un éléphant, qui arriva à Marseille et traversa le pays jusqu’à la capitale, pour la plus grande joie des badauds.

En dépit de la sombre affaire de Marseille, cette communauté égyptienne s’est intégrée à la société française. « Souvent employés par l’État, ils ont manifesté leur loyauté à l’égard de la France, écrit Robert Aldrich. On ne décèle pas de signes de conflit entre leurs identités nord-africaine et européenne. »

Homo communicans

Nous ne cessons d’interagir avec de parfaits inconnus. Vite oubliés, ces échanges quotidiens représentent pourtant l’essentiel de notre vie sociale. Sans cette capacité de coopérer avec des personnes extérieures à notre cercle intime, l’édifice social entier s’effondrerait. Dans son livre, l’économiste britannique Paul Seabright enquête sur cette disposition, propre à l’homme, apparue selon lui il n’y a guère plus de dix mille ans. C’est grâce à elle que, dans un temps très court au regard de l’évolution, les hommes, « ces “singes farouches et meurtriers”, ont développé des réseaux d’une étendue et d’une complexité stupéfiantes, qui reposent sur des rapports de confiance entre inconnus », résume The Economist.

Pour que le miracle se produise, il fallait qu’Homo sapiens cumule deux qualités à certains égards opposées, mais dont l’alliance est indispensable : le calcul rationnel de l’intérêt, et un penchant pour la réciprocité. Seul leur équilibre fragile « a rendu possible la vie économique moderne ». « Un événement extraordinairement improbable », souligne l’hebdomadaire.

Darwin et les chiens

Darwin adorait les chiens. Il en a eu des quantités, de son plus jeune âge jusqu’à sa mort (sa dernière chienne, Polly, ne lui a survécu que quelques jours). Il les traitait avec beaucoup de sollicitude, et leur prêtait une grande attention. Si grande, en fait, qu’on peut considérer les chiens comme les principaux contributeurs à sa théorie de l’évolution, avant même les passereaux des Galapagos, les cirripèdes ou encore les vers de terre. C’est ce que montre avec force détails Emma Townshend, éminente spécialiste de Darwin (et accessoirement, chroniqueuse jardinage dans l’édition week-end de The Independent).
Dans un premier temps, les chiens ont permis à Darwin de démontrer, avec quantité de faits incontestables et connus de son lectorat à l’appui, comment, à partir d’un ancêtre commun, les espèces évoluent en se spécialisant. Pour les canidés, l’ancêtre commun serait le Canis Lupus ; en revanche, la puissance à l’œuvre dans leur cas ne serait pas la sélection naturelle, mais la sélection artificielle, opérée depuis quelques milliers d’années par les hommes – éleveurs de chiens. Avec pour résultat, non seulement une variation maximale (la plus importante parmi toutes les espèces de vertébrés), mais en plus une bonne documentation du processus, du moins depuis qu’est apparue en Angleterre la notion de pedigree. Darwin a pu démontrer que si en quelques millénaires – un clin d’œil dans l’histoire du monde –, voire en quelques dizaines de générations pour des races plus récentes, on avait pu produire des spécialisations aussi extrêmes et différentes que le chihuahua, le lévrier, ou le bouledogue, le même processus déroulé sur des centaines de millions d’années pouvait expliquer les variations de la vie sur Terre depuis un ancêtre commun présumé. Car la sélection artificielle, dictée par les intérêts fort différents des chasseurs, des bergers, des esseulés en quête de compagnie, ou des craintifs en quête de protection, opère de façon beaucoup plus rapide que la sélection naturelle, qui a tout son temps. À la base de l’évolution canine, écrit Darwin, « on trouve la capacité humaine à produire de la sélection par accumulation : la nature offre les variations successives, et l’homme les additionne en fonction de ses intérêts spécifiques ». En d’autres termes, la nature n’est rien d’autre qu’un « gigantesque et très habile éleveur ».

Le chien en première ligne

Mais le chien est venu, sur le tard, encore assister Darwin dans un combat bien plus difficile : la délicate démonstration que l’homme, quoique peut-être au bout de la chaîne de l’évolution, n’est pas pour autant séparé de celle-ci ni affranchi de ses lois. Et pour détruire le mythe de l’unicité de l’homme dans la création, c’est le chien que Darwin envoie en première ligne. Comment expliquer que l’homme serait le fruit d’un continuum étalé sur des millions d’années à un public encore persuadé que, comme l’avait calculé l’évêque Ussher, la terre n’était vieille que de 6000 ans (la création du monde s’étant produit dans la soirée du 22 octobre 4004 av. J.-C.) ? Comment convaincre ce même public, que même si l’homme pouvait garder le privilège d’avoir une âme (apparue à un moment ou à un autre du processus évolutif), il n’était pas pour autant un être à part ? Eh bien, il suffit pour Darwin de montrer, chiens à l’appui, que l’homme n’a aucunement l’exclusivité des sentiments moraux.

En appelant donc à la rescousse toutes ses expériences canines, directes ou indirectes, il montre que nous n’avons pas le monopole de la joie ni de la tristesse, de l’amour ni de la haine, de l’altruisme ni de la fidélité ; pas plus que celui de l’imagination, de la conceptualisation, du sens de l’humour ou de la superstition. Le chien qui dort aux côtés de son maître, jappant et agitant ses pattes : il rêve, c’est sûr, donc il se forme des images mentales. Le terre-neuve qui sauve un enfant de la noyade, le terrier qui pendant quatorze ans passe ses journées sur la tombe de son maître : comment nier qu’il ne s’agisse là d’un comportement moral ? Quant au toutou qui attend qu’on s’approche de lui pour repartir avec la balle qu’on vient de lui lancer, c’est évidemment un taquin, doté d’un sens de l’humour primaire mais réel. Darwin pousse même le bouchon un peu plus loin, jusque dans le domaine métaphysique : « le sentiment de dévotion religieuse est quelque chose de très complexe, composé d’amour, de soumission totale envers un mystérieux être supérieur adoré ; un sentiment de dépendance, de crainte, de révérence de gratitude, d’espoir pour le futur, etc. » écrit-il avant de conclure : « On voit quelque chose d’approchant dans l’amour inconditionnel d’un chien pour son maître, et sa profonde soumission envers lui. » Bref, « les chiens possèdent quelque chose de très voisin de la conscience ».

L’humanité doit une fière chandelle à Darwin, et Darwin aux chiens. Ce n’est donc que justice si l’on a aussi donné son nom à une espèce rarissime, une branche à part sur l’arbre de l’évolution canine, intermédiaire entre le chien et le renard, qu’il avait lui-même identifiée dans une île au large du Chili : le Darwin-Fox.

L’amoureuse de Stendhal

« Quelque chose de pur, de religieux, d’antivulgaire, respire dans ces traits. » C’est ainsi qu’Henri Beyle – qui n’est pas encore Stendhal – explique sa passion foudroyante pour la Milanaise Métilde Viscontini Dembowski. Marta Boneschi révèle une fine politique, féministe avant l’heure et prête à tout pour affirmer sa liberté personnelle et sociale. « Aimée chastement par Ugo Foscolo (au grand dam de ce dernier), furieusement par Stendhal et amicalement par Giuseppe Pecchio », explique Mia Peluso dans l’Indice, Métilde représente le cas typique de la femme miroir, dans laquelle ses adorateurs cherchent « leurs propres aspirations et idéaux de féminité ». Célébrée par Stendhal dans Le Roman de Métilde, œuvre inachevée, elle est aussi une héroïne aux yeux des patriotes italiens pour sa courageuse participation à la résistance contre les Autrichiens.

Un prénom sur le divan

Le prénom joue-t-il un rôle plus important qu’on ne le croit dans la formation de la personnalité ? Le psychanalyste suisse Peter Widmer affirme, dans un ouvrage consacré à la question, qu’« avant même que l’enfant apprenne à parler, son nom influe sur sa psyché de façon plus fondamentale que tout autre élément du langage », rapporte le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Notamment parce qu’il reflète le narcissisme et les attentes des parents qui l’ont choisi.

Les Égyptiens, l’amour et Facebook

Comment, de symbole du romantisme, le bouquet de fleurs, est-il devenu en Egypte celui de la pingrerie amoureuse (le « cadeau le moins cher que l’on offre à sa fiancée », écrit Mustapha Chuheib) ? Telle est la question de « L’amour en sandwich », recueil de chroniques et saynètes sur les pratiques amoureuses des jeunes égyptiens, dans lequel Chuheib déploie l’humour et l’autodérision qui caractérisent nombre d’écrivains contemporains.

« Alternant des passages en arabe littéral et en dialecte, il souligne le contraste entre le nouveau langage des amoureux par SMS et sur Facebook, et celui des poètes et romanciers classiques », précise l’hebdomadaire Al-Yom Al-sabeh.

Balkan blues

« Pourquoi les Čefurji ne parlent-ils jamais de sexe? Comment expliquer leurs brusques accès de violence? Pourquoi la police slovène est-elle bonne à jeter? » Dans son livre à succès, structuré en plusieurs questions, le réalisateur slovène Goran Vojnović s’attaque à un sujet sensible : celui des Čefurji, nom méprisant donné par les Slovènes à la deuxième génération d’immigrés originaires du sud des Balkans, ces enfants nés dans une jungle de béton dans le quartier Fužine, à Ljubljana, après que leurs parents ont fui la guerre. Le narrateur, Marko, un ado d’origine bosniaque, y raconte sa quête d’identité, son incapacité de s’intégrer à la société slovène, qu’il apprend à mépriser.

« C’est une histoire honnête qui n’épargne ni les Slovènes ni les Čefurji », analyse le quotidien Slovenian Times, pessimiste quant à la possibilité d’une réconciliation. « La guerre des Balkans et les sentiments nationaux très forts qui l’ont marquée ont exacerbé les tensions entre communautés. Contrairement aux immigrés qui arrivent en Europe occidentale, les Čefurji ne pensent qu’à une chose, rentrer chez eux. »

Danse avec les abeilles

Vie et Mœurs des abeilles, que ré-édite Albin Michel, est paru à l’origine en 1927 en Allemagne. Malgré son sujet en apparence très pointu, cet ouvrage, où le futur prix Nobel de physiologie ou médecine Karl von Frisch livrait une synthèse de ses travaux, a révolutionné non seulement notre connaissance du comportement de l’abeille, mais de la communication en général.

On y découvrait notamment que l’homme n’était pas le seul animal doté du langage, que les abeilles parvenaient à échanger entre elles des informations très précises… en dansant. Comme l’explique le Zeit, « si une abeille envoyée en éclaireur a trouvé un beau tilleul bien fleuri, elle peut à son retour fournir à ses compagnes des renseignements sur la présence de nectar, la direction et la distance de l’arbre, la nature de ce dernier et la rentabilité de cette source. Toutes ces informations sont transmises au moyen d’une danse, dans laquelle, par exemple, l’ensemble des indications spatiales sont transposées sur la surface verticale d’un rayon de la ruche ».

L’instinct maternel, oui, mais…

L’idée qu’une mère pourrait ne pas être profondément attachée à son enfant a de quoi surprendre. Surprendre, du moins, ceux pour qui la femelle (1) est faite pour élever des petits et vient au monde avec toutes les marques de l’« instinct maternel », ce concept flou. Toujours prête à se sacrifier, patiente, attentionnée et passive, une mère normale veut bien sûr autant d’enfants que possible et va distribuer son amour infini à chacun de ses rejetons en toute équanimité. N’est-ce pas ? Tout manquement à cet idéal n’est-il pas anormal, l’indice d’une cruauté irresponsable, un désordre pathologique ou, pis, le signe d’un désir de déroger aux rôles institués par la tradition ?

 

Stratégies reproductives complexes

Hélas ! Mère Nature – une vieille dame avec quelques mauvaises habitudes, disait George Eliot – n’a que faire des stéréotypes fondés sur des vœux pieux. La mère « normale » pas davantage. Les stratégies de reproduction de la femelle sont complexes. Elles font l’objet de multiples ajustements et compromis avec les autres acteurs du scénario de la vie : les mâles, les enfants, les étrangers et la famille au sens large. Les intérêts de ces autres acteurs peuvent, ou non, coïncider avec ceux de la génitrice. Dans tous les cas, Mère Nature n’a cure de porter un jugement moral, ni de décider qu’un sexe est plus « égoïste » que l’autre (2). Certains gènes sont transmis à la génération suivante, d’autres pas. Le problème qui fascine les spécialistes de l’évolution est de savoir pourquoi.

Chez les mammifères, qu’on le veuille ou non, il existe des différences entre les sexes dont on ne peut faire abstraction. La femelle est celle qui ovule, porte l’enfant puis s’en occupe et l’allaite. Tout cela lui demande beaucoup d’énergie. Aux yeux du philosophe Herbert Spencer (3), ces coûts de la reproduction limitaient le développement intellectuel de la femme et laissaient peu de place à l’affirmation de différences individuelles : il n’y avait pas suffisamment de distinctions parmi elles pour que la sélection naturelle opère, et les femmes étaient nécessairement moins « évoluées » que les hommes. Ce beau raisonnement ignorait le fait que le processus peut s’appliquer à d’autres traits que l’intellect, du moins tel que défini par Spencer. Il n’accordait aucune attention aux multiples pressions de sélection qui s’exercent sur les femmes.

Quelles sont-elles ? La littérature scientifique sur les stratégies de choix du partenaire chez les humains suggère que la femme a évolué principalement en termes de pouvoir d’attraction sur les mâles, la jeunesse et la beauté étant les principaux gages de son succès reproductif. Un simple coup d’œil aux magazines de mode suffit à l’étayer. Pourtant, comme le montre Sarah Hrdy, la femelle du Pléistocène (4) qui se fiait à son seul physique pour se reproduire efficacement avait peu de chances de rester mère très longtemps ni d’avoir des descendants Chez les humains, la faculté de séduire un mâle ne suffit pas, même si c’est évidemment un bon début.

Pour assurer sa descendance, il faut commencer par avoir des enfants. Aucun de nos ancêtres n’a manqué à la règle. Cependant, comme l’a montré l’ornithologue David Lack, la femelle qui pond au maximum de ses capacités n’est pas nécessairement celle qui laisse la progéniture la plus abondante. Car la médaille a son revers : si elle fait autant de petits qu’elle le peut physiquement, sera-t-elle à même de les nourrir tous et de les protéger tous ? Sinon, quel est le nombre optimal ?

Il est extrêmement compliqué de répondre à ce genre de question. Une multitude de facteurs entrent en jeu : l’environnement, l’âge de la mère, la qualité de la progéniture et l’ampleur de l’aide de l’entourage. Ce qui compte, du point de vue de l’évolution, ce n’est pas le nombre d’enfants qui naissent, mais le nombre d’enfants qui survivent pour se reproduire à leur tour.

Ce qui nous amène à l’atroce cœur du sujet. Dans les espèces où les jeunes exigent un soin intensif, la survie même d’un petit nombre d’entre eux exige aussi du discernement. Manière polie de dire qu’il va falloir décider de qui doit vivre et qui doit mourir.

 

Un comportement « contre nature »

Dans les années 1970, Hrdy étudiait le comportement des singes langurs en Inde (5). Il s’avéra que l’une des principales sources de danger, pour les bébés, était inattendue : il s’agissait des mâles adultes. De nombreux petits étaient tués lors de raids d’une autre troupe. Pis, les mères semblaient complices du massacre. Non seulement elles ne les protégeaient pas, mais elles récompensaient les agresseurs en s’offrant à eux, leur donnant ainsi la possibilité de transmettre leurs propres gènes. Pourquoi se comportaient-elles ainsi ? Dans une situation où elle a tout à perdre, où le bébé sera très certainement tué quoi qu’elle fasse, il n’y a sans doute pas meilleure stratégie pour la femelle que de copuler avec plusieurs mâles, chacun ayant une chance d’engendrer un enfant qui soit le sien. Dans la mesure où les mâles considèrent ces unions passées comme un indice de paternité, cela pourrait jouer en faveur des enfants à naître. Ces observations ont provoqué des réactions passionnées. Des anthropologues ont vivement dénoncé ce comportement jugé « contre nature ». Ce groupe de singes devait avoir quelque chose de « pathologique ». Comment les langurs pouvaient-ils se conduire d’une manière aussi évidemment contraire aux intérêts de l’espèce ? (C’était l’époque où la sélection de groupe était considérée comme l’explication des processus évolutifs (6).) Il était impensable qu’un tel comportement puisse avoir, dans certaines circonstances, un caractère adaptatif. Il fallait résister à cette idée, alors qu’une multitude de recherches nouvelles révélaient des attitudes comparables chez d’autres espèces (scarabées, araignées, poissons, oiseaux, souris, écureuils terrestres, chiens de prairie, loups, ours, lions, tigres, hippopotames et chiens sauvages) : dans certaines situations, la mère abandonne ou cannibalise ses enfants ; dans d’autres, des mâles étrangers, voire des mères rivales, lancent des attaques meurtrières contre des petits vulnérables. On pouvait à la rigueur admettre l’existence de vilaines pratiques chez certaines espèces d’oiseaux, mais il paraissait impensable que des primates se comportent de la sorte. Or ils le font. Et les humains ne font pas exception. Dans les raids tribaux et les génocides à caractère politique, ce sont les enfants sans défense qui courent les plus grands risques. Même dans le havre de sécurité qu’est leur propre foyer, les jeunes sont exposés à la violence de mâles sans lien génétique. En Amérique du Nord, Martin Daly et Margo Wilson (7) ont ainsi montré que, si un beau-père ou un homme sans relation de parenté vit dans une famille où se trouve, en l’absence de son géniteur, un enfant de moins de deux ans, le bébé risque soixante-dix fois plus d’être tué que dans un foyer où le père biologique est présent.

L’infanticide n’est pas propre aux humains mais, chez les autres primates, le tueur est presque toujours un mâle sans relation de parenté avec l’enfant ; la maman humaine est en revanche exceptionnelle par le niveau d’ambivalence maternelle dont elle fait preuve.

D’un point de vue biologique, il n’y a guère de différence entre l’avortement, l’infanticide et l’abandon. Tous ces comportements témoignent d’une stratégie de réduction de la progéniture ou d’une réticence à investir sur un enfant en particulier. Peu de mères se décident à commettre un infanticide quand il existe une alternative comme le planning familial ou la possibilité de confier à d’autres le soin du bébé. Même l’abandon peut être considéré comme l’une des extrémités d’un continuum de soin, l’autre étant l’investissement maternel permanent. Il est largement pratiqué depuis l’Antiquité, dans les temps difficiles, face à une perte d’emploi ou de logement, ou pour dissimuler une naissance. Bien que le taux de mortalité dans les hospices pour enfants trouvés ait presque toujours été très élevé, les parents pouvaient toujours espérer que leur enfant survivrait, voire que son destin s’en trouverait amélioré. Sur les 21 000 naissances enregistrées à Paris en 1780, 5 % des bébés seulement étaient allaités par leur propre mère. Mais quand la nourrice vivait à domicile, le taux de mortalité était faible. Les familles qui pouvaient s’offrir ce luxe avaient souvent une ribambelle d’enfants, la mère n’étant pas soumise aux contraintes de l’allaitement.

Est-ce à dire que ce sont là des mères contre nature, pathologiques, monstrueusement dépourvues d’instinct maternel ? Pour Sarah Hrdy, rien ne justifie un tel simplisme. La même mère qui élimine à regret un bébé né au mauvais moment, malformé ou indésirable pour toute autre raison, sera une mère aimante pour les suivants, si la situation s’améliore. Consciemment ou non, elle met en balance ses perspectives de reproduction, sa perception des ressources disponibles, son estimation de la viabilité de l’enfant et le degré d’assistance dont elle dispose. Les humains ne sont pas la seule espèce à faire ces calculs évolutionnistes, mais ils tranchent avec le reste du monde animal par leur flexibilité, leur faculté de faire des choix conscients ou inconscients et de les amender après la naissance.

 

Bataille entre la mère et son fœtus

Le meilleur exemple en est peut-être la façon dont on manipule le ratio filles/garçons. L’infanticide sélectif est attesté dans plusieurs civilisations, notamment en Inde, en Nouvelle-Guinée, dans l’Italie antique et en Amérique latine. Il était courant en Chine avant même la politique de l’enfant unique. Pour différentes que soient ces cultures, elles ont autre chose en commun : ce sont les filles qu’on élimine – ou qu’on néglige, ce qui revient souvent au même. Elles sont particulièrement menacées dans l’élite des sociétés hiérarchiques où les hommes détiennent les richesses et en héritent, comme au Rajasthan. Mais là où les femmes bénéficient d’une niche économique, telles les plongeuses coréennes de l’île de Jeju-do, et sont la source d’une plus grande sécurité financière que les fils, les bébés filles sont plus valorisées. Une fois encore, l’investissement parental n’est pas soit existant, soit inexistant ; il dépend à la fois de la situation et des caractéristiques des enfants.

Ce genre de considération conduit inexorablement à un autre aspect important de la thèse de Hrdy. Comme les biologistes de l’évolution Robert Trivers et William Hamilton (8) l’ont montré, les intérêts génétiques de la mère et ceux de ses petits se recoupent en partie mais pas complètement. La dyade mère-enfant n’est pas l’entité infailliblement harmonieuse dont certains psychologues du développement souhaiteraient nous faire rêver. Avant même la naissance, on peut assister à un conflit entre les gènes d’origine maternelle et les gènes d’origine paternelle, ou encore à une bataille entre la mère et son fœtus pour l’accès aux ressources nutritives. Par exemple, le placenta a évolué comme un parasite : il pompe directement le sang de la mère, allant jusqu’à dilater ses vaisseaux, l’empêchant de réguler le flux des nutriments destinés au bébé sans affamer ses propres tissus. Bon nombre des soi-disant désordres de la grossesse, comme le diabète, sont liés aux exigences du fœtus (en l’occurrence, pour du sang riche en sucre).

Le conflit se poursuit après la naissance. Le bébé peut ainsi vouloir téter plus longtemps que ne le commanderait l’intérêt reproductif de sa mère (elle pourrait accroître son succès reproductif en investissant dans un nouvel enfant). Mais, comme l’observe Trivers, « un bébé ne peut pas plaquer sa mère au sol et téter à volonté ». Il peut, en revanche, user de moyens psychologiques, par exemple en piquant une colère. Bizarrement, alors que la plupart des mères jureraient qu’un gamin irritable et hurlant crée plutôt une réaction de rejet, il semble que les bébés faciles et agréables soient particulièrement négligés dans les périodes de sécheresse et de famine.

Une fois encore, il s’avère que la mère ne prend pas automatiquement et indistinctement soin de ses enfants. On ne saurait sous-estimer l’importance de cette réalité, car c’est l’une des plus fortes pressions de sélection s’exerçant sur les nouveau-nés. Si la mère était toujours et totalement maternelle, ils n’auraient nul besoin d’être aussi sensibles aux signaux témoignant de son degré d’implication. Ils n’auraient pas eu besoin, non plus, de développer toute la gamme des adorables attributs, physiques et comportementaux, qui leur sont propres, pour s’attirer des soins.

Chez une espèce d’échassier, la foulque, les parents donnent la béquée en favorisant les poussins qui paraissent les plus jeunes. Comment savent-ils que ce sont les plus jeunes et, sans doute, ceux qui ont le plus besoin de nourriture ? Les bébés foulques ont des couleurs plus vives que les adultes et de drôles de touffes de poils qui disparaissent avec l’âge. Il est possible que les adultes réagissent à de petites différences liées à ces traits. De fait, on observe une légère tendance des foulques à mieux nourrir les poussins aux couleurs les plus vives. Comme Hrdy, les biologistes de l’évolution font le parallèle avec le processus de sélection sexuelle : par exemple, l’étrange préférence des paonnes pour les paons pourvus d’une queue multicolore avec beaucoup d’yeux. La sélection tend à favoriser à la fois les poussins qui ont les couleurs les plus vives et les géniteurs qui ont une préférence pour ces couleurs.

C’est juste après la naissance que le bébé humain court le plus grand risque d’être tué ou abandonné. Il semble donc qu’il soit alors moins attractif pour les parents. Il lui faut lutter pour convaincre sa mère qu’il vaut la peine d’être élevé. Bien sûr, il ne décide pas de son ordre de naissance, de son sexe, de son environnement, de l’identité de son père. Mais certaines de ses caractéristiques peuvent avoir une importance vitale. Ce n’est sans doute pas un hasard si la mère humaine, qui développe très peu de comportements propres à l’espèce après la naissance (elle ne lèche pas le nouveau-né, elle ne mange pas le placenta…), procède de manière quasi universelle à une inspection détaillée du nouveau-né. Ce n’est pas forcément très bien vu de l’admettre, remarque Hrdy, mais certains types de cris émis par un enfant prématuré sont dérangeants, voire répulsifs, et la vue d’un enfant atteint d’une tare entraîne une détresse. À l’inverse, la tête ronde et le corps potelé sont irrésistibles. Un bébé respirant la santé attire les louanges et son poids est fièrement indiqué sur les faire-part. Quel sens donner à cela, sinon que les bébés d’un certain poids sont plus viables et proclament en quelque sorte leur viabilité à une maman dont le degré d’implication pourrait être mis en doute ? Le nouveau-né humain compte une surprenante quantité de tissus adipeux (environ 16 % de leur poids ; soit quatre à huit fois le volume du petit singe) ; on peut supposer qu’il existe une raison à cela.

S’il y a doute sur la viabilité du bébé, celui-ci peut se trouver confronté à des épreuves supplémentaires. Les anthropologues le savent : il existe des tests de résistance, comme de plonger l’enfant dans l’eau froide (serait-ce l’origine du baptême ?), ou de considérer le bébé malade comme le produit d’une substitution, une créature non naturelle laissée par de mauvais esprits ayant volé le « vrai » enfant. En Europe du Nord, le pauvre petit pouvait être abandonné seul la nuit dans la forêt, à charge pour les fées ou les lutins de le ramener s’ils en avaient envie. S’il mourait, c’est qu’ils avaient refusé. S’il survivait par miracle, eh bien, c’est que le « vrai » enfant avait été restitué.

 

L’ennemi de l’intérieur

Il ne faut donc pas s’étonner de voir le petit enfant, si sensible à la possibilité d’une disparition de sa mère, si bien équipé pour amener sa principale tutrice et nourricière (en général, mais pas toujours, la maman) à faire ses quatre volontés, si prédisposé à rechercher une personne connue dont l’odeur, la voix et l’aspect lui conviennent parfaitement. Selon Hrdy, le psychologue John Bowlby avait sans doute raison de souligner l’importance des conduites d’attachement (9) ; mais, là où il voyait avant tout une stratégie de défense contre les prédateurs, Hrdy émet une autre hypothèse. Le phénomène bien connu chez l’enfant de la « peur de l’étranger », plus universel et enraciné que, disons, la peur du tigre, pourrait bien refléter la menace très réelle émanant d’individus de sa propre espèce mais sans lien génétique proche. Les études le montrent : la peur de l’étranger est particulièrement vive si ce dernier est grand, mâle, barbu et rencontré dans un lieu peu familier. Peut-être les petits requièrent-ils surtout une protection rapprochée contre l’ennemi de l’intérieur. S’ensuit-il que le premier attachement du bébé ira à sa maman et que personne d’autre ne peut s’en occuper ? En réalité, il y a d’autres options. Pour garder son enfant, la femelle primate fait volontiers confiance à d’autres membres du groupe, souvent apparentés, si elle est sûre de le retrouver. Depuis les débuts de l’évolution, la mère au travail a toujours été une option, même si chercher de la nourriture avec son petit sur le dos est un handicap [lire notre entretien avec Sarah Hrdy]. Le père, les tantes, les enfants plus âgés et les grands-mères sont tous à même de fournir les soins nécessaires si les circonstances le permettent. Il faut, cependant, garder à l’esprit cette différence : la mère capte plus vite les signaux d’un enfant dans le besoin. Mais un « second choix s’est souvent révélé tout à fait adéquat », écrit Hrdy.

Ce livre ne sera sans doute pas lu – et c’est fort dommage – par ceux qui ont une opinion bien arrêtée sur l’existence (ou non) de l’instinct maternel, les bienfaits (ou non) des systèmes de garde, le caractère indispensable (ou non) du père ; ou sur le fait de savoir si la liberté de procréation est un droit des femmes (ou l’affaire de tout le monde sauf elles). Car Hrdy ne considère pas les humains isolément, mais dans l’histoire longue de l’évolution des espèces. Elle ne considère pas la femme isolément, mais dans le cadre des coopé¬rations et des conflits, des ajustements et des compromis que tous les humains doivent faire, en tenant compte des pressions évolutives qui s’exercent sur les uns et les autres. Elle ne tombe jamais dans l’affirmation gratuite. Son savoir est impressionnant et exposé avec précision. Elle a mis en valeur un domaine négligé par les théoriciens de l’évolution ; mais, comme Mère Nature, elle ne porte pas de jugement moral. Ceux pour qui une approche féministe conduit nécessairement à des diatribes mal informées en seront pour leurs frais.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 17 mars 2000. Il a été traduit par Books.