République tchèque – Le champignon de jouvence

Qu’est-ce que les Tchèques peuvent bien trouver aux champignons, qu’ils passent leurs week-ends à ramasser ? L’écrivain Miloš Urban a trouvé la réponse : ils sont magiques. Dans son onzième roman, l’auteur quitte l’univers gothique qui était jusqu’ici le sien pour verser dans le psychédélique.

Vendu avec des lunettes 3D qui permettent de voir les illustrations en relief, le roman raconte l’histoire de Gregor Marty, un écrivain raté dont la vie est bouleversée quand, dans la forêt, il tombe sur le Boletus arcanus, un champignon capable de rajeunir celui qui le consomme. C’est bientôt la ruée. Et « plus l’histoire progresse, plus elle est grotesque », rapporte le site Aktualne.cz. À la fin de cette contre-utopie pleine d’humour noir, le château de Prague, résidence du président de la République, finit enseveli sous des filaments noirâtres.

 

Cacher la mère en deuil

Aux yeux des Grecs de l’Antiquité, la douleur éprouvée par la mère à la mort de son enfant représentait « une passion excessive pour la cité, une menace que le pouvoir masculin tenait à l’écart du rite funéraire pour contenir l’émotion », écrit Monica Menor dans la Revista de libros, à propos de cet ouvrage paru en 1990 en France, qui vient d’être publié en Espagne.

À Athènes, explique l’helléniste Nicole Loraux (décédée en 2003), « le pouvoir politique faisait tout pour confiner la mère en deuil à l’espace intime de la famille », ce dont témoigne « la présence réduite, ou la quasi-absence des femmes lors des funérailles ». Pour comprendre cette crainte du pathos maternel, l’auteur fait un détour par la littérature, et montre comment s’est formée la figure mythique d’une mère qui, « blessée dans sa maternité, transforme sa colère en acte de vengeance dirigé contre son mari ». Présent dans de nombreuses tragédies, ce thème a fini par « associer au deuil maternel l’idée d’une menace, dans l’espace public comme dans le domaine littéraire ». Le contraste avec Rome est saisissant. Là, les larmes de la mère « remplissaient au contraire une fonction politique » d’exutoire.

 

Barbara Vinken : « En Allemagne, enfants ou carrière, il faut choisir »

 

Née en 1960, Barbara Vinken enseigne la littérature (notamment française) à l’université Louis-et-Maximilien de Munich. Elle a été professeur invité à l’université de New York, à l’université Johns Hopkins de Baltimore et à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris.

 

En France, l’Allemagne apparaît comme un pays progressiste, très en avance en matière d’égalité. À vous lire, pourtant, il semble que le rôle dévolu aux femmes soit encore très archaïque…

Cette réalité ne correspond pas non plus à l’image que les Allemands se font d’eux-mêmes ! Ils sont vus de l’extérieur et se conçoivent eux-mêmes comme une société émancipée. Or si on entend par émancipation l’indépendance financière et l’accès aux responsabilités pour les femmes, ce pays est complètement archaïque, comme vous dites. Peu d’Allemandes font carrière, beaucoup moins que dans le reste de l’Europe en moyenne. Et quand elles travaillent, elles ont des salaires très inférieurs à ceux des hommes. La différence de revenu entre les deux sexes est nettement supérieure à ce qu’elle est au Danemark ou en France par exemple (1).

 

Comment expliquez-vous cette situation ?

Les Allemandes sont confrontées à un dilemme : avoir un travail ou avoir des enfants. Elles ne peuvent, comme les Françaises, cumuler les deux. Pas sans conflit intérieur ou mauvaise conscience, en tout cas. Cette conviction que carrière et maternité ne sont pas compatibles est profondément ancrée dans les mentalités. Selon un sondage, 8 % seulement des 18-44 ans estiment qu’une jeune mère doit continuer d’exercer une activité professionnelle à plein temps ; 49 % pensent qu’un emploi à mi-temps est la meilleure solution (de fait, 90 % des Allemands qui travaillent à mi-temps sont des Allemandes) ; et 29 % se prononcent en faveur d’une interruption complète de toute activité professionnelle. Dans l’immense majorité des cas, la femme qui devient mère abandonne son travail et perd son indépendance financière du jour au lendemain. Le modèle familial est le suivant : le père mène le combat difficile dans le froid monde professionnel pour pouvoir entretenir le nid douillet du foyer, dont la mère a la charge…

 

Mais l’Allemagne est dirigée par une femme !

Qui n’a pas d’enfant…

 

Rien n’oblige la mère allemande à obéir à ce schéma !

Si, de nombreux facteurs l’y obligent. Les crèches sont quasi inexistantes ; il n’y en a même pas pour 5 % des enfants dans les Länder de l’Ouest. Quant à l’école, elle est à mi-temps : les enfants rentrent à la mi-journée, après la classe. Même le lycée ne dure pas toute la journée. Autrement dit, l’État ne prend pas en charge l’intégralité de l’éducation et s’appuie beaucoup sur les parents (donc, pour l’essentiel, sur les femmes), qui font les devoirs avec les enfants. Sans cette implication des mères, le système scolaire allemand s’effondrerait. Elles ne peuvent donc pas vraiment se dérober. Résultat de ce poids de l’éducation parentale : le milieu social détermine la carrière en Allemagne bien plus qu’ailleurs en Europe occidentale. C’est un pays où l’ascenseur social est aujourd’hui quasiment à l’arrêt.

 

Pourquoi, alors, les Allemandes font-elles des études ?

En moyenne, elles font moins d’études que les Françaises. Surtout, 40 % des diplômées du supérieur n’ont pas d’enfants ! C’est l’une des causes du faible taux de natalité allemand, qui est peut-être le plus bas du monde (2). Ces femmes privilégient leur carrière. Celles qui y renoncent pour s’occuper de leur famille estiment que les études leur donnent une plus-value : ce sont des épouses cultivées, plus aptes à aider leur progéniture à réussir sa scolarité. Quant à celles, très minoritaires, qui ont décidé de mener de front carrière et enfants, elles sont mal vues. On considère généralement que ce sont de mauvaises mères, des « mères corbeaux », comme on les surnomme en Allemagne…

 

Pourquoi l’État n’intervient-il pas davantage dans la prise en charge des enfants ?

Les Allemands sont très méfiants envers toute intervention de l’État dans ce domaine, l’assimilant à une sorte d’endoctrinement. La politique familiale de l’après-guerre s’est constituée en partie en réaction au nazisme, qui avait une conception plutôt progressiste au sens où le patriarcat avait été d’une certaine façon aboli : les enfants, bien plus encadrés par des organisations étatiques, étaient avant tout des enfants du Reich. Après la guerre, on a voulu mettre fin à cette ingérence de l’État dans la famille.

 

Uniquement en Allemagne de l’Ouest…

Absolument. En RDA, la politique familiale fut complètement différente, beaucoup plus proche de celle des autres pays d’Europe, y compris d’Europe occidentale. On a construit des crèches, des jardins d’enfants, bref un système qui rappelle assez la Scandinavie ou la France. Mais, aux yeux des Allemands de l’Ouest, il s’agissait là de manifestations inacceptables d’un collectivisme totalitaire. Je m’en souviens très bien. Pour nous, c’était le diable : les enfants étaient tous asservis à l’idéologie de l’État, ils devaient tous faire pipi en même temps, ils n’avaient aucune individualité ! Même après la réunification, de nombreux livres sont sortis pour expliquer que les crèches étaient le grand problème de la RDA ! De fait, après 1990, on a assisté à un alignement de l’Est sur l’Ouest, plus traditionnel. C’est seulement depuis l’achèvement de ce processus, très récemment, qu’on a pu envisager de changer la donne : Ursula von der Leyen, ministre de la Famille de 2005 à 2009, et mère de sept enfants, a favorisé le développement des crèches et créé le « salaire parental (3) ».

 

Vous montrez aussi que la mère allemande est une invention de la Réforme…

Le protestantisme est perçu en général comme une étape vers l’émancipation des femmes : on les encourage à apprendre à lire et à se libérer de la tutelle des prêtres. Mais, à y regarder de plus près, les effets de la Réforme ne sont pas si clairs : on condamne toute autre forme d’existence que le mariage. Est ainsi sanctifié le mode de vie de la majorité des femmes, certes, mais aboli celui des femmes d’exception. Avec la Réforme disparaît la possibilité de voir émerger de grandes figures comme Héloïse, l’amante d’Abélard, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila ou l’abbesse de Port-Royal Angélique Arnauld. La possibilité aussi pour une femme d’échapper à l’autorité d’un père ou d’un mari, pour une vocation plus noble… La plus haute élection et la vocation profonde des femmes ne consistent plus à rester chaste et devenir une martyre, mais à faire une bonne épouse et une bonne mère. Point de salut hors de la famille, qui remplace le cloître dans sa fonction d’espace sacré opposé au monde extérieur corrompu. Il existait auparavant une maternité spirituelle ; elle est complètement naturalisée. La transformation de la figure de Marie est symptomatique : de vierge, mère de Dieu et corédemptrice, de reine toute-puissante des cieux, qui règne, couronnée au côté de son fils, d’intermédiaire privilégiée entre Dieu et les hommes, elle devient une bourgeoise, épouse d’un artisan qui, à ce titre, remplit ses devoirs conjugaux et maternels.

 

Vous écrivez aussi que Rousseau a sa part de responsabilité dans cette évolution…

Rousseau intègre le modèle protestant au modèle républicain. Pour lui, la bonne république dépend de l’ordre sexuel. Elle ne peut fonctionner que si les femmes sont exclues de l’espace politique – où elles risqueraient d’introduire séduction et irrationalité. Par ailleurs, pour former de bons et solides citoyens, il faut que les enfants soient libres et non prisonniers de leurs langes ; ce sera la tâche des mères de les surveiller et d’en prendre soin en permanence. En d’autres termes, pour émanciper l’enfant, on réduit la mère en esclavage… Mais l’étape essentielle est franchie avec Pestalozzi, penseur peut-être plus important pour l’Allemagne que Rousseau (4). Avec lui, la mère ne forme plus seulement l’enfant dans sa chair, mais dans son esprit, dans son être moral. À travers l’espace de la famille, elle est désormais censée réformer, en la purifiant, la société tout entière.

 

Une mère complètement « désérotisée » ?

Bien entendu ! Pestalozzi distingue la mère de la « femme du monde ». Celle-ci, même quand elle a cinq enfants, ne devient jamais mère. La relation entre la mère et l’enfant (surtout si c’est un fils) est censée prévaloir sur la relation entre le père et la mère. L’amour charnel doit se muer en amour maternel. C’est la condition d’une société plus juste, plus aimante, plus salutaire, d’un monde moins corrompu par l’érotisme, la vanité. C’est une forme d’amour, mais coupé de tout ce qu’il a de brûlant.

 

N’est-on pas là pas aux antipodes du modèle français ?

Le modèle de la mère allemande s’est effectivement construit en réaction au modèle français. Tandis que vous avez procédé par « aristocratisation » de la bourgeoisie (ce qui a toujours signifié une forme de frivolité féminine, où le jeu érotique est important), nous avons embourgeoisé l’aristocratie, à travers notamment la figure de la reine Louise de Prusse (5). La maternité a remplacé la féminité.

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey

Inde – Un échec indien

Fondée en 1889, l’entreprise Delhi Cloth and General Mills (DCM) est vite devenue la première grande fabrique moderne de textile en Inde. En 1970, c’est encore le quatrième groupe du pays. Mais, dix ans plus tard, l’entreprise familiale est au bord de la faillite. Une situation qui durera jusqu’en 1999, quand un ultime plan de restructuration permettra à DCM, reconvertie dans l’informatique et l’immobilier, de survivre modestement. Comment un tel succès a-t-il pu tourner court de la sorte ? Telle est la question que se pose dans son bestseller Vinay Bharat-Ram, l’actuel patron de l’entreprise. « Nous aurions pu participer à l’histoire de la croissance de l’Inde. Mais cela n’a pas été le cas », déplore le businessman, par ailleurs chanteur et traducteur de poèmes sanskrits en hindi.

La faute aux conflits familiaux ? C’est l’une des thèses avancées. « L’histoire des dynasties indiennes rappelle à quel point la roue de la fortune tourne de façon spectaculaire, analyse Outlook India. Surtout en Inde, où l’immense majorité des entreprises sont familiales, avec tout ce que cela implique : fossé entre les générations, divergences d’opinions, rivalités de fratries et ruptures internes. Seules de rares familles parviennent à passer la troisième génération avec une réputation et des affaires intactes. » Dans le cas de DCM, les frères et oncles n’ont pas manqué de se déchirer.

Déclin irréversible

La plupart des commentateurs relèvent également le déclin irréversible de l’entreprise textile, dû à la conjoncture locale : la mauvaise santé du secteur à partir des années 1970, l’intensification de la concurrence, le retard technologique, les mouvements ouvriers des années 1970… Il a alors fallu se diversifier. Vinay Bharat-Ram a cru à ses chances avec Daewoo ou Toyota, entreprises avec lesquelles DCM négocia une joint-venture pendant quelques années. « Mais, là encore, après l’euphorie initiale, le résultat financier commença de diminuer. Bharat-Ram prétend que Toyota ne faisait pas confiance aux composants indiens », raconte le Business Standard. L’homme d’affaires s’arrête également sur l’OPA hostile lancée sur la société en 1983 par le businessman londonien Swraj Paul, qui a défrayé la chronique. Avant de raconter la rupture ultime en 1999 entre Vinay et ses deux frères.

« Dans son livre, Vinay Bharat-Ram est d’une franchise désarmante », conclut Outlook India. Il raconte de l’intérieur une histoire qui fut celle de bien des entreprises indiennes, « en proie aux querelles familiales et incapables de s’adapter » à l’évolution des marchés.

 

Ode controversée à la maternité

En 2004, la poétesse écossaise Kate Clanchy a consacré un recueil à la condition de mère. « Elle excelle à en transcrire l’étonnement émerveillé et l’agacement impatient », saluait Deryn Rees-Jones dans The Independent.

Le recueil, qui fonctionne à la manière d’un journal intime, évoque avec talent chaque moment de la maternité : la route jusqu’à l’hôpital, la naissance et la première rencontre avec le bébé, ce fils qui apprend à marcher et à parler… La qualité de l’écriture et le charme de l’ensemble séduisent Deryn Rees-Jone, elle-même poétesse, mais celle-ci ne cache pas un certain malaise : « Newborn offre certes une vision séduisante de la maternité. En exaltant l’expérience maternelle et en sanctifiant l’enfant comme il le fait, le recueil semble cependant faire de la femme sans enfant une femme de seconde zone. » Rees-Jones estime ainsi parfaitement réactionnaire cette manière d’évoquer une femme « qui a perdu son homme » :

Ses dents étaient usées, 

Leur patine jaune pareille à de la bakélite 

Ou aux touches d’un piano, et je pensais 

À ses derniers œufs, 

L’utérus resté inoccupé, atrophié 

Tel une bourse vide.

L’instinct maternel, oui, mais…

L’idée qu’une mère pourrait ne pas être profondément attachée à son enfant a de quoi surprendre. Surprendre, du moins, ceux pour qui la femelle (1) est faite pour élever des petits et vient au monde avec toutes les marques de l’« instinct maternel », ce concept flou. Toujours prête à se sacrifier, patiente, attentionnée et passive, une mère normale veut bien sûr autant d’enfants que possible et va distribuer son amour infini à chacun de ses rejetons en toute équanimité. N’est-ce pas ? Tout manquement à cet idéal n’est-il pas anormal, l’indice d’une cruauté irresponsable, un désordre pathologique ou, pis, le signe d’un désir de déroger aux rôles institués par la tradition ?

 

Stratégies reproductives complexes

Hélas ! Mère Nature – une vieille dame avec quelques mauvaises habitudes, disait George Eliot – n’a que faire des stéréotypes fondés sur des vœux pieux. La mère « normale » pas davantage. Les stratégies de reproduction de la femelle sont complexes. Elles font l’objet de multiples ajustements et compromis avec les autres acteurs du scénario de la vie : les mâles, les enfants, les étrangers et la famille au sens large. Les intérêts de ces autres acteurs peuvent, ou non, coïncider avec ceux de la génitrice. Dans tous les cas, Mère Nature n’a cure de porter un jugement moral, ni de décider qu’un sexe est plus « égoïste » que l’autre (2). Certains gènes sont transmis à la génération suivante, d’autres pas. Le problème qui fascine les spécialistes de l’évolution est de savoir pourquoi.

Chez les mammifères, qu’on le veuille ou non, il existe des différences entre les sexes dont on ne peut faire abstraction. La femelle est celle qui ovule, porte l’enfant puis s’en occupe et l’allaite. Tout cela lui demande beaucoup d’énergie. Aux yeux du philosophe Herbert Spencer (3), ces coûts de la reproduction limitaient le développement intellectuel de la femme et laissaient peu de place à l’affirmation de différences individuelles : il n’y avait pas suffisamment de distinctions parmi elles pour que la sélection naturelle opère, et les femmes étaient nécessairement moins « évoluées » que les hommes. Ce beau raisonnement ignorait le fait que le processus peut s’appliquer à d’autres traits que l’intellect, du moins tel que défini par Spencer. Il n’accordait aucune attention aux multiples pressions de sélection qui s’exercent sur les femmes.

Quelles sont-elles ? La littérature scientifique sur les stratégies de choix du partenaire chez les humains suggère que la femme a évolué principalement en termes de pouvoir d’attraction sur les mâles, la jeunesse et la beauté étant les principaux gages de son succès reproductif. Un simple coup d’œil aux magazines de mode suffit à l’étayer. Pourtant, comme le montre Sarah Hrdy, la femelle du Pléistocène (4) qui se fiait à son seul physique pour se reproduire efficacement avait peu de chances de rester mère très longtemps ni d’avoir des descendants Chez les humains, la faculté de séduire un mâle ne suffit pas, même si c’est évidemment un bon début.

Pour assurer sa descendance, il faut commencer par avoir des enfants. Aucun de nos ancêtres n’a manqué à la règle. Cependant, comme l’a montré l’ornithologue David Lack, la femelle qui pond au maximum de ses capacités n’est pas nécessairement celle qui laisse la progéniture la plus abondante. Car la médaille a son revers : si elle fait autant de petits qu’elle le peut physiquement, sera-t-elle à même de les nourrir tous et de les protéger tous ? Sinon, quel est le nombre optimal ?

Il est extrêmement compliqué de répondre à ce genre de question. Une multitude de facteurs entrent en jeu : l’environnement, l’âge de la mère, la qualité de la progéniture et l’ampleur de l’aide de l’entourage. Ce qui compte, du point de vue de l’évolution, ce n’est pas le nombre d’enfants qui naissent, mais le nombre d’enfants qui survivent pour se reproduire à leur tour.

Ce qui nous amène à l’atroce cœur du sujet. Dans les espèces où les jeunes exigent un soin intensif, la survie même d’un petit nombre d’entre eux exige aussi du discernement. Manière polie de dire qu’il va falloir décider de qui doit vivre et qui doit mourir.

 

Un comportement « contre nature »

Dans les années 1970, Hrdy étudiait le comportement des singes langurs en Inde (5). Il s’avéra que l’une des principales sources de danger, pour les bébés, était inattendue : il s’agissait des mâles adultes. De nombreux petits étaient tués lors de raids d’une autre troupe. Pis, les mères semblaient complices du massacre. Non seulement elles ne les protégeaient pas, mais elles récompensaient les agresseurs en s’offrant à eux, leur donnant ainsi la possibilité de transmettre leurs propres gènes. Pourquoi se comportaient-elles ainsi ? Dans une situation où elle a tout à perdre, où le bébé sera très certainement tué quoi qu’elle fasse, il n’y a sans doute pas meilleure stratégie pour la femelle que de copuler avec plusieurs mâles, chacun ayant une chance d’engendrer un enfant qui soit le sien. Dans la mesure où les mâles considèrent ces unions passées comme un indice de paternité, cela pourrait jouer en faveur des enfants à naître. Ces observations ont provoqué des réactions passionnées. Des anthropologues ont vivement dénoncé ce comportement jugé « contre nature ». Ce groupe de singes devait avoir quelque chose de « pathologique ». Comment les langurs pouvaient-ils se conduire d’une manière aussi évidemment contraire aux intérêts de l’espèce ? (C’était l’époque où la sélection de groupe était considérée comme l’explication des processus évolutifs (6).) Il était impensable qu’un tel comportement puisse avoir, dans certaines circonstances, un caractère adaptatif. Il fallait résister à cette idée, alors qu’une multitude de recherches nouvelles révélaient des attitudes comparables chez d’autres espèces (scarabées, araignées, poissons, oiseaux, souris, écureuils terrestres, chiens de prairie, loups, ours, lions, tigres, hippopotames et chiens sauvages) : dans certaines situations, la mère abandonne ou cannibalise ses enfants ; dans d’autres, des mâles étrangers, voire des mères rivales, lancent des attaques meurtrières contre des petits vulnérables. On pouvait à la rigueur admettre l’existence de vilaines pratiques chez certaines espèces d’oiseaux, mais il paraissait impensable que des primates se comportent de la sorte. Or ils le font. Et les humains ne font pas exception. Dans les raids tribaux et les génocides à caractère politique, ce sont les enfants sans défense qui courent les plus grands risques. Même dans le havre de sécurité qu’est leur propre foyer, les jeunes sont exposés à la violence de mâles sans lien génétique. En Amérique du Nord, Martin Daly et Margo Wilson (7) ont ainsi montré que, si un beau-père ou un homme sans relation de parenté vit dans une famille où se trouve, en l’absence de son géniteur, un enfant de moins de deux ans, le bébé risque soixante-dix fois plus d’être tué que dans un foyer où le père biologique est présent.

L’infanticide n’est pas propre aux humains mais, chez les autres primates, le tueur est presque toujours un mâle sans relation de parenté avec l’enfant ; la maman humaine est en revanche exceptionnelle par le niveau d’ambivalence maternelle dont elle fait preuve.

D’un point de vue biologique, il n’y a guère de différence entre l’avortement, l’infanticide et l’abandon. Tous ces comportements témoignent d’une stratégie de réduction de la progéniture ou d’une réticence à investir sur un enfant en particulier. Peu de mères se décident à commettre un infanticide quand il existe une alternative comme le planning familial ou la possibilité de confier à d’autres le soin du bébé. Même l’abandon peut être considéré comme l’une des extrémités d’un continuum de soin, l’autre étant l’investissement maternel permanent. Il est largement pratiqué depuis l’Antiquité, dans les temps difficiles, face à une perte d’emploi ou de logement, ou pour dissimuler une naissance. Bien que le taux de mortalité dans les hospices pour enfants trouvés ait presque toujours été très élevé, les parents pouvaient toujours espérer que leur enfant survivrait, voire que son destin s’en trouverait amélioré. Sur les 21 000 naissances enregistrées à Paris en 1780, 5 % des bébés seulement étaient allaités par leur propre mère. Mais quand la nourrice vivait à domicile, le taux de mortalité était faible. Les familles qui pouvaient s’offrir ce luxe avaient souvent une ribambelle d’enfants, la mère n’étant pas soumise aux contraintes de l’allaitement.

Est-ce à dire que ce sont là des mères contre nature, pathologiques, monstrueusement dépourvues d’instinct maternel ? Pour Sarah Hrdy, rien ne justifie un tel simplisme. La même mère qui élimine à regret un bébé né au mauvais moment, malformé ou indésirable pour toute autre raison, sera une mère aimante pour les suivants, si la situation s’améliore. Consciemment ou non, elle met en balance ses perspectives de reproduction, sa perception des ressources disponibles, son estimation de la viabilité de l’enfant et le degré d’assistance dont elle dispose. Les humains ne sont pas la seule espèce à faire ces calculs évolutionnistes, mais ils tranchent avec le reste du monde animal par leur flexibilité, leur faculté de faire des choix conscients ou inconscients et de les amender après la naissance.

 

Bataille entre la mère et son fœtus

Le meilleur exemple en est peut-être la façon dont on manipule le ratio filles/garçons. L’infanticide sélectif est attesté dans plusieurs civilisations, notamment en Inde, en Nouvelle-Guinée, dans l’Italie antique et en Amérique latine. Il était courant en Chine avant même la politique de l’enfant unique. Pour différentes que soient ces cultures, elles ont autre chose en commun : ce sont les filles qu’on élimine – ou qu’on néglige, ce qui revient souvent au même. Elles sont particulièrement menacées dans l’élite des sociétés hiérarchiques où les hommes détiennent les richesses et en héritent, comme au Rajasthan. Mais là où les femmes bénéficient d’une niche économique, telles les plongeuses coréennes de l’île de Jeju-do, et sont la source d’une plus grande sécurité financière que les fils, les bébés filles sont plus valorisées. Une fois encore, l’investissement parental n’est pas soit existant, soit inexistant ; il dépend à la fois de la situation et des caractéristiques des enfants.

Ce genre de considération conduit inexorablement à un autre aspect important de la thèse de Hrdy. Comme les biologistes de l’évolution Robert Trivers et William Hamilton (8) l’ont montré, les intérêts génétiques de la mère et ceux de ses petits se recoupent en partie mais pas complètement. La dyade mère-enfant n’est pas l’entité infailliblement harmonieuse dont certains psychologues du développement souhaiteraient nous faire rêver. Avant même la naissance, on peut assister à un conflit entre les gènes d’origine maternelle et les gènes d’origine paternelle, ou encore à une bataille entre la mère et son fœtus pour l’accès aux ressources nutritives. Par exemple, le placenta a évolué comme un parasite : il pompe directement le sang de la mère, allant jusqu’à dilater ses vaisseaux, l’empêchant de réguler le flux des nutriments destinés au bébé sans affamer ses propres tissus. Bon nombre des soi-disant désordres de la grossesse, comme le diabète, sont liés aux exigences du fœtus (en l’occurrence, pour du sang riche en sucre).

Le conflit se poursuit après la naissance. Le bébé peut ainsi vouloir téter plus longtemps que ne le commanderait l’intérêt reproductif de sa mère (elle pourrait accroître son succès reproductif en investissant dans un nouvel enfant). Mais, comme l’observe Trivers, « un bébé ne peut pas plaquer sa mère au sol et téter à volonté ». Il peut, en revanche, user de moyens psychologiques, par exemple en piquant une colère. Bizarrement, alors que la plupart des mères jureraient qu’un gamin irritable et hurlant crée plutôt une réaction de rejet, il semble que les bébés faciles et agréables soient particulièrement négligés dans les périodes de sécheresse et de famine.

Une fois encore, il s’avère que la mère ne prend pas automatiquement et indistinctement soin de ses enfants. On ne saurait sous-estimer l’importance de cette réalité, car c’est l’une des plus fortes pressions de sélection s’exerçant sur les nouveau-nés. Si la mère était toujours et totalement maternelle, ils n’auraient nul besoin d’être aussi sensibles aux signaux témoignant de son degré d’implication. Ils n’auraient pas eu besoin, non plus, de développer toute la gamme des adorables attributs, physiques et comportementaux, qui leur sont propres, pour s’attirer des soins.

Chez une espèce d’échassier, la foulque, les parents donnent la béquée en favorisant les poussins qui paraissent les plus jeunes. Comment savent-ils que ce sont les plus jeunes et, sans doute, ceux qui ont le plus besoin de nourriture ? Les bébés foulques ont des couleurs plus vives que les adultes et de drôles de touffes de poils qui disparaissent avec l’âge. Il est possible que les adultes réagissent à de petites différences liées à ces traits. De fait, on observe une légère tendance des foulques à mieux nourrir les poussins aux couleurs les plus vives. Comme Hrdy, les biologistes de l’évolution font le parallèle avec le processus de sélection sexuelle : par exemple, l’étrange préférence des paonnes pour les paons pourvus d’une queue multicolore avec beaucoup d’yeux. La sélection tend à favoriser à la fois les poussins qui ont les couleurs les plus vives et les géniteurs qui ont une préférence pour ces couleurs.

C’est juste après la naissance que le bébé humain court le plus grand risque d’être tué ou abandonné. Il semble donc qu’il soit alors moins attractif pour les parents. Il lui faut lutter pour convaincre sa mère qu’il vaut la peine d’être élevé. Bien sûr, il ne décide pas de son ordre de naissance, de son sexe, de son environnement, de l’identité de son père. Mais certaines de ses caractéristiques peuvent avoir une importance vitale. Ce n’est sans doute pas un hasard si la mère humaine, qui développe très peu de comportements propres à l’espèce après la naissance (elle ne lèche pas le nouveau-né, elle ne mange pas le placenta…), procède de manière quasi universelle à une inspection détaillée du nouveau-né. Ce n’est pas forcément très bien vu de l’admettre, remarque Hrdy, mais certains types de cris émis par un enfant prématuré sont dérangeants, voire répulsifs, et la vue d’un enfant atteint d’une tare entraîne une détresse. À l’inverse, la tête ronde et le corps potelé sont irrésistibles. Un bébé respirant la santé attire les louanges et son poids est fièrement indiqué sur les faire-part. Quel sens donner à cela, sinon que les bébés d’un certain poids sont plus viables et proclament en quelque sorte leur viabilité à une maman dont le degré d’implication pourrait être mis en doute ? Le nouveau-né humain compte une surprenante quantité de tissus adipeux (environ 16 % de leur poids ; soit quatre à huit fois le volume du petit singe) ; on peut supposer qu’il existe une raison à cela.

S’il y a doute sur la viabilité du bébé, celui-ci peut se trouver confronté à des épreuves supplémentaires. Les anthropologues le savent : il existe des tests de résistance, comme de plonger l’enfant dans l’eau froide (serait-ce l’origine du baptême ?), ou de considérer le bébé malade comme le produit d’une substitution, une créature non naturelle laissée par de mauvais esprits ayant volé le « vrai » enfant. En Europe du Nord, le pauvre petit pouvait être abandonné seul la nuit dans la forêt, à charge pour les fées ou les lutins de le ramener s’ils en avaient envie. S’il mourait, c’est qu’ils avaient refusé. S’il survivait par miracle, eh bien, c’est que le « vrai » enfant avait été restitué.

 

L’ennemi de l’intérieur

Il ne faut donc pas s’étonner de voir le petit enfant, si sensible à la possibilité d’une disparition de sa mère, si bien équipé pour amener sa principale tutrice et nourricière (en général, mais pas toujours, la maman) à faire ses quatre volontés, si prédisposé à rechercher une personne connue dont l’odeur, la voix et l’aspect lui conviennent parfaitement. Selon Hrdy, le psychologue John Bowlby avait sans doute raison de souligner l’importance des conduites d’attachement (9) ; mais, là où il voyait avant tout une stratégie de défense contre les prédateurs, Hrdy émet une autre hypothèse. Le phénomène bien connu chez l’enfant de la « peur de l’étranger », plus universel et enraciné que, disons, la peur du tigre, pourrait bien refléter la menace très réelle émanant d’individus de sa propre espèce mais sans lien génétique proche. Les études le montrent : la peur de l’étranger est particulièrement vive si ce dernier est grand, mâle, barbu et rencontré dans un lieu peu familier. Peut-être les petits requièrent-ils surtout une protection rapprochée contre l’ennemi de l’intérieur. S’ensuit-il que le premier attachement du bébé ira à sa maman et que personne d’autre ne peut s’en occuper ? En réalité, il y a d’autres options. Pour garder son enfant, la femelle primate fait volontiers confiance à d’autres membres du groupe, souvent apparentés, si elle est sûre de le retrouver. Depuis les débuts de l’évolution, la mère au travail a toujours été une option, même si chercher de la nourriture avec son petit sur le dos est un handicap [lire notre entretien avec Sarah Hrdy]. Le père, les tantes, les enfants plus âgés et les grands-mères sont tous à même de fournir les soins nécessaires si les circonstances le permettent. Il faut, cependant, garder à l’esprit cette différence : la mère capte plus vite les signaux d’un enfant dans le besoin. Mais un « second choix s’est souvent révélé tout à fait adéquat », écrit Hrdy.

Ce livre ne sera sans doute pas lu – et c’est fort dommage – par ceux qui ont une opinion bien arrêtée sur l’existence (ou non) de l’instinct maternel, les bienfaits (ou non) des systèmes de garde, le caractère indispensable (ou non) du père ; ou sur le fait de savoir si la liberté de procréation est un droit des femmes (ou l’affaire de tout le monde sauf elles). Car Hrdy ne considère pas les humains isolément, mais dans l’histoire longue de l’évolution des espèces. Elle ne considère pas la femme isolément, mais dans le cadre des coopé¬rations et des conflits, des ajustements et des compromis que tous les humains doivent faire, en tenant compte des pressions évolutives qui s’exercent sur les uns et les autres. Elle ne tombe jamais dans l’affirmation gratuite. Son savoir est impressionnant et exposé avec précision. Elle a mis en valeur un domaine négligé par les théoriciens de l’évolution ; mais, comme Mère Nature, elle ne porte pas de jugement moral. Ceux pour qui une approche féministe conduit nécessairement à des diatribes mal informées en seront pour leurs frais.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 17 mars 2000. Il a été traduit par Books.

Mexique – Mexico, la surréaliste

Elena Poniatowska est, au Mexique, la plus influente des romancières. Depuis qu’elle a narré, dans La noche de Tlatelolco (« La nuit de Tlatelolco »), la révolte de la jeunesse du pays en 1968, cette « princesse polonaise en exil fait figure d’icône de la gauche nationale et de porte-parole d’une “société civile” qui l’idolâtre », rapporte Christopher Domínguez Michael dans Letras Libres.

Avec son dernier ouvrage, l’intellectuelle engagée a eu « la bonne idée d’abandonner les romans manichéens auxquels elle nous avait habitués, avec ses hymnes à la pureté de l’âme prolétarienne », se réjouit le critique. Leonora retrace la vie de l’artiste peintre Leonora Carrington, épouse de Max Ernst et elle aussi figure du surréalisme, qui s’est installée à Mexico en 1939 (elle y est morte le 25 mai dernier). « Poniatowska excelle à retranscrire l’atmosphère de cette aristocratie intellectuelle cosmopolite et avant-gardiste qui constitue son véritable milieu », poursuit Domínguez Michael. « Le plus beau passage du roman, conclut-il, est celui où Poniatowska évoque l’arrivée de Carrington dans le Mexico des années 1940, ce “lieu surréaliste par excellence” dont parlait André Breton. »

Le massacre des petites Chinoises

Xinran fait depuis longtemps entendre la voix des femmes chinoises, dont elle a recueilli les confidences à la radio dans les années 1990, avant d’émigrer au Royaume-Uni. Son dernier ouvrage – fondé sur des témoignages et des faits dont elle a été le témoin direct – traite du sort terrible souvent réservé aux filles et à leur mère, sur fond de politique de l’enfant unique.

« Il n’en existe nulle part de tableau plus sombre », estime Jonathan Mirsky, lui-même fin connaisseur du pays, dans le Spectator. Xinran raconte cette femme qui tente de se suicider après avoir étouffé ses filles à la naissance ; cette autre dont la fillette fut jetée dans un pot de chambre à la naissance par la sage-femme ; et celle que son père abandonne sur un quai de gare. Il faut chercher ailleurs, précise Mirsky, une analyse globale de la politique de l’enfant unique. Mais, « peu importe », car là n’est pas l’ambition du livre. « L’essentiel est dans ces histoires individuelles de mères qui ont perdu leurs filles. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas en être ému », écrit The Economist.

Un amour à mort

Le jour où Mary Stastch tua son enfant, le neuvième district de Chicago sentait le fruit trop mûr et le kérozène. D’après le Chicago Tribune du 29 juillet 1911, cette mère célibataire au chômage, récemment arrivée d’Autriche, avait quitté l’hôpital de Cook County deux jours plus tôt et « erré à travers Chicago à la recherche d’un travail avec son bébé dans les bras ». Mais, en cette période de crise, avec près de 250 000 personnes sans emploi, la tâche était déjà difficile sans nouveau-né à charge.

Comme si cela ne suffisait pas, le lendemain de sa sortie, 350 agents de police firent une descente dans le quartier à forte population étrangère de Maxwell Street, provoquant ce que les journaux décrivirent comme « une journée d’émeutes et de violence sauvage comme on en a peu vu à Chicago ». Au cours de la bataille acharnée qui opposa les marchands ambulants à la police et aux briseurs de grève, des chariots furent renversés, des vitrines d’épiceries brisées et des charrettes de fruits arrosées d’essence (1). Dans le silence irréel qui s’ensuivit, Mary Statch étrangla sans bruit son enfant. Berçant le nourrisson sans vie, elle porta le corps sur plusieurs kilomètres, jusqu’à l’endroit où il fut découvert, dissimulé derrière une résidence de Carroll Avenue.

Le meurtre d’un enfant par sa mère défie notre entendement et fait violence à nos émotions. « Les cas d’infanticide maternel sont captivants, explique la chercheuse Rebecca Hyman, parce qu’ils semblent violer une loi essentielle de la nature (2). » L’affection d’une mère pour son bébé est considérée comme absolue, un produit de l’évolution grâce auquel les femmes sont « dotées d’un instinct maternel nourricier ». Et pourtant, de la légendaire Médée aux faits divers tragiques de notre époque, l’histoire est hantée par ces femmes qui ont ôté la vie à leurs enfants dans des contextes variés. Voilà donc un trait de plus que les humains partagent avec les autres animaux, puisque les femelles de différentes espèces peuvent abandonner, maltraiter ou même tuer leur progéniture. Comment comprendre ce comportement ?

Un siècle après l’infanticide perpétré par Mary Stastch, un autre immigré de Chicago est peut-être en mesure d’apporter des éléments de réponse. Dario Maestripieri a consacré l’essentiel de sa carrière au comportement maternel chez les primates. Il s’est plus précisément intéressé aux facteurs qui influencent la motivation d’une mère à l’égard de ses petits. Professeur de développement humain comparé, de biologie de l’évolution, de neurobiologie et de psychiatrie à l’université de Chicago, il jouit du succès interdisciplinaire dont rêvent la plupart des chercheurs. Ses 153 articles et ses six ouvrages ont été cités plus de mille fois par des spécialistes (dont je suis) dans nombre de revues scientifiques de haut niveau (3). Sa dernière contribution est parue début 2011 dans l’American Journal of Primatology. Maestripieri y expose la thèse qu’il a développée au cours des deux dernières décennies : la menace la plus grave pesant sur le comportement maternel, aux conséquences potentiellement fatales, est un mal si répandu dans la société moderne qu’il passe presque inaperçu – le stress.

Le stress est une bonne chose et se révèle particulièrement adaptatif durant la maternité. Chaque fois que les animaux vivent une situation angoissante, qu’il s’agisse de traquer une gazelle, d’échapper à un faucon ou de proposer un rendez-vous à un gars séduisant, leur glande surrénale libère dans le sang des quantités massives de cortisol. Cette hormone accroît la production de glucose et contribue à la métabolisation des graisses, des protéines et des glucides pour augmenter encore la glycémie. En quelques instants, nous avons accumulé assez d’énergie pour attaquer ou fuir, selon les circonstances. Le stress prépare le corps à l’adversité.

Durant la grossesse et après l’accouchement, le taux de cortisol augmente de manière substantielle. Ce phénomène laisse penser que la maternité est une période particulièrement stressante – ce qui n’est pas pour nous surprendre. Dario Maestripieri a montré par le passé que cette réaction était directement liée aux comportements qui visent à tenir l’enfant à l’abri du danger. Une étude révèle ainsi que les mères macaques rhésus manifestant une forte anxiété (par exemple en se grattant de manière répétée, attitude associée à des taux élevés de cortisol) lorsqu’elles voient leur petit à proximité d’un membre dangereux du groupe, ont une bien plus grande propension à intervenir aussitôt pour le récupérer. « L’anxiété maternelle, explique Maestripieri, peut augmenter sensiblement les chances de survie de la progéniture et le succès reproductif du parent. » La sélection naturelle a pourvu les mères d’un système d’alerte précoce capable de les avertir du danger avant même que d’autres en soient conscients.

Cependant, contrairement à ce que dit le proverbe, abondance de biens peut nuire. En plus d’augmenter l’énergie disponible dans le corps, le cortisol inhibe également d’autres fonctions, comme la digestion ou le système immunitaire, dont le corps peut se passer à court terme. La raison en est relativement simple, comme le dit avec humour le neurobiologiste Robert Sapolsky dans son livre « Pourquoi les zèbres n’ont pas d’ulcères » (4) : « Vous avez mieux à faire, écrit-il, que de digérer votre petit déjeuner lorsque votre souci est de ne pas devenir le goûter d’un autre. »

 

Une surréaction potentiellement dangereuse

Mais des périodes de stress prolongé ou excessif peuvent causer de graves dommages physiologiques et accroître le risque de maladie. Elles peuvent aussi engendrer ce que Maestripieri appelle une « mauvaise régulation de l’émotion », c’est-à-dire une surréaction potentiellement dangereuse. « De nombreux indices, écrit-il, montrent que des taux de cortisol extrêmement ou chroniquement élevés en raison du stress peuvent perturber la motivation maternelle et engendrer un comportement mésadaptatif. »

Les nombreuses études conduites par Maestripieri établissent une corrélation entre de forts niveaux de stress et un mauvais traitement des enfants. Chez les macaques à queue de cochon, par exemple, la maltraitance maternelle est souvent précipitée par des événements stressants au sein du groupe. De même, les mères macaques rhésus qui commettent des sévices présentent un profil neurochimique similaire à celui des êtres humains souffrant de stress post-traumatique. D’autres études sur notre propre espèce ont produit des résultats comparables. « Il a été démontré, en particulier, que le stress est, chez l’être humain, un facteur de risque dominant dans la dépression postnatale, la négligence des devoirs parentaux et la maltraitance », explique Maestripieri. Mais ses dernières découvertes sont les plus éclairantes à ce jour sur la manière dont stress et maternité interagissent.

De l’extérieur, l’île de Cayo Santiago a des airs de paradis terrestre, avec ses eaux cristallines, ses palmiers et ses plages de sable blanc. Elle est pourtant un terrain propice à la lutte des classes. Durant plus de soixante-dix ans, cette île des Caraïbes a abrité une colonie protégée de macaques rhésus et elle offre des conditions idéales pour l’étude des effets du stress et des dynamiques de groupe.

Pendant deux ans, Maestripieri et sa doctorante Christy Hoffman ont mesuré la sécrétion de cortisol chez soixante-dix femelles qui avaient toutes déjà été mères, et prélevé régulièrement sur chacune des échantillons sanguins. Ils ont également étudié leur comportement pour déterminer leur place dans la hiérarchie. L’étude a confirmé des résultats plus anciens faisant état d’une plus forte réaction au stress chez l’ensemble des mères, du moment de la conception jusqu’au sevrage. Toutefois, les plus fortes variations se produisaient chez les femelles de rang inférieur, dont le taux de cortisol était quatre fois plus élevé. L’explication la plus probable tient au manque de contrôle : « Les mères de rang inférieur peuvent être plus enclines que les autres femelles à déceler chez les membres du groupe une menace pour leurs petits, estime Hoffman. Mais leur capacité de les protéger est soumise à davantage de contraintes. »

 

Pires que les macaques

À l’appui de cette interprétation, l’équipe a analysé les taux de mortalité enregistrés dans la colonie sur une période de dix ans : les enfants nés de mères subalternes risquent davantage que les autres de mourir avant l’âge de 1 an. Les femelles de rang inférieur vivaient ainsi dans un état de panique permanent. Elles voyaient leur progéniture menacée par les comportements hostiles des membres violents du groupe, mais n’avaient pas le pouvoir de s’y opposer. Incapables d’agir alors que leurs systèmes d’alerte innés étaient en activité maximale, elles voyaient leur anxiété croître démesurément – conséquence de leur statut social. La maltraitance maternelle n’entre pas dans le champ de l’étude menée à Cayo Santiago, mais des travaux plus anciens ont mis en évidence l’existence d’un lien entre l’infanticide et les cas extrêmes de stress maternel.

Ces découvertes sont-elles applicables à notre espèce ? Après tout, les êtres humains sont capables de faire des choix conscients et de concevoir des systèmes politiques qui protègent les plus faibles. N’est-ce pas là un mieux par rapport aux dures conditions de vie que connaissent ces singes, nos cousins éloignés ? La réponse ne saurait être plus claire : les êtres humains sont en effet très différents des macaques – ils sont bien pires. L’anxiété qu’engendrent les inégalités sociales parmi les hommes dépasse tout ce qu’on observe dans la nature. Pour bien souligner ce point, Robert Sapolsky abandonne un moment son ton badin pour décrire en des termes inhabituellement sombres les effets de la pauvreté humaine sur l’incidence des maladies liées au stress. « En inventant la pauvreté, écrit-il, les hommes ont trouvé un moyen de soumettre les individus de rang inférieur dont on ne connaît pas d’équivalent chez les primates. » Cela apparaît clairement dans les études consacrées aux inégalités humaines et aux taux d’infanticide maternel. Un rapport sur la violence et la santé de l’OMS révèle une forte corrélation, à l’échelle mondiale, entre inégalités et maltraitance, l’incidence la plus élevée étant constatée dans les populations où « le taux de chômage est fort et la misère extrême ». Une autre enquête internationale, publiée par l’American Journal of Psychiatry, fondée sur l’analyse des données sur l’infanticide dans dix-sept pays, a découvert, sans ambiguïté possible, « un schéma associant impuissance, pauvreté et aliénation dans la vie des femmes étudiées ».

Les États-Unis ont le taux d’infanticide maternel le plus élevé des pays développés, avec une moyenne de huit morts pour 100 000 naissances viables, plus de deux fois le taux canadien. Au terme d’une analyse systématique de l’infanticide maternel aux États-Unis, DeAnn Gauthier et ses collègues de l’université de Louisiane, à Lafayette, ont conclu que cet honneur douteux nous échoit parce qu’« une pauvreté extrême côtoyant une richesse extrême est un facteur de stress, et donc de violence (5) ». Cela explique pourquoi les taux d’infanticide les plus élevés se rencontrent non pas dans les États les plus pauvres, mais dans les plus inégalitaires, comme le Colorado, l’Oklahoma et l’État de New York, où ces taux sont trois à cinq fois supérieurs à la moyenne nationale. D’après ces chercheurs, les disparités tuent nos enfants, au sens propre du terme.

Le stress engendré par les inégalités a-t-il joué un rôle dans la mort de l’enfant de Mary Stastch ? Nous ne connaîtrons jamais les pensées et les sentiments qui habitaient la jeune femme mais, selon Michelle Oberman, qui a consigné son histoire, ce stress a été déterminant (6). « Elle avait probablement un besoin vital de nourriture, de vêtements, d’un abri et d’argent, écrit-elle. Il était presque inévitable que l’enfant soit touché. »

En tant que mammifères sociaux, les primates sont considérablement affectés par leur statut dans une société donnée. Même un lien aussi essentiel que celui qui unit une mère et son petit peut être rompu si les conditions sociales lui sont hostiles. Il ne suffira pas de tendre la main aux populations les plus exposées pour véritablement faire face au problème de la maternité dans notre société. Nous devrons aller à la racine des maux sociaux pour prévenir le risque avant même qu’il n’apparaisse.

 

Cet article est paru dans Scientific American le 22 novembre 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Italie – D’authentiques faux d’auteurs

« Depuis que l’homme a commencé d’écrire, note Francesco Prisco dans les colonnes d’Il Sole 24 ore, les ouvrages couronnés de succès ont toujours été plagiés par la suite. Certains critiques mesurent même la cote d’un écrivain au nombre d’auteurs qui ont essayé de copier son style ou ses thèmes de prédilection. » Mais cela suffit-il à expliquer l’incroyable succès que rencontrent ces dernières années dans les librairies italiennes les « faux littéraires » ? La maison d’édition napolitaine Guida a même créé une collection dédiée à cet exercice de style : « Autentici falsi d’autore » (« Authentiques faux d’auteurs »). Ainsi peut-on découvrir, en exclusivité, et pour la modique somme de 9 euros, le Livre XI de la République de Platon – imaginé par le philosophe Mario Veggetti –, ou encore un inédit d’Aristote, Eubule ou la richesse – tout droit sorti du cerveau d’Enrico Berti. « Deux pastiches qui se sont tout de même vendus à plus de 1 000 exemplaires chacun », rapporte Prisco.

Et lorsque le romancier à succès Andrea Camilleri s’applique à plagier l’un des pères fondateurs de la littérature italienne, les ventes explosent. La novella di Antonello da Palermo (« La nouvelle d’Antonello de Palerme »), titre phare de la collection sorti en 2007, est un inédit de Boccace qui, pour d’obscures raisons, « ne put entrer dans le Décaméron » ; l’auteur l’aurait emporté avec lui au Tyrol vers 1351, quand il était ambassadeur de Florence. Satire dans la satire, Camilleri explique comment il a retrouvé ce texte manuscrit « jugé trop licencieux » pour l’époque et produit un récit hilarant, écoulé à 7 000 exemplaires. À l’instar de celui-ci, « les dix-neuf faux littéraires publiés par Guida ont tous enregistré d’excellentes ventes », note Francesco Prisco, qui ironise : « Quand il s’agit de falsifier, Naples ne connaît pas de rivale. »

Ajoutant la reconnaissance critique au succès commercial, l’imposteur Camilleri avait reçu, en 2007, le prix Boccace pour La novella di Antonello da Palermo, ex aequo avec Il colore del sole (« La couleur du soleil »), une œuvre signée… Andrea Camilleri – le vrai, celui-là.

L’engouement pour le faux ne se dément plus dans la Péninsule, poursuit Prisco, en évoquant le récent succès de Sorry, mister Ungaretti. 59 falsi inediti ritrovati chissà dove (« Sorry, mister Ungaretti. 59 faux inédits retrouvés on ne sait où »), un pastiche déclaré de l’humoriste Vincenzo Vigo, écrit à la manière du père de l’hermétisme italien. Vigo a d’ailleurs rendu « plus familier » le personnage un peu austère d’Ungaretti, estime Prisco. Après tout, le pastiche relève souvent d’une intention louable : « Mieux vaut un faux déclaré que la sournoise imitation d’un médiocre. »