Comment ça, pas d’enfant ?

Voilà vingt ans que j’hésite à avoir un enfant. Comme la plupart des autres Australiennes qui n’ont pas mis au monde, au cours des deux dernières décennies, le million de bébés qui manquent si l’on se réfère au taux de natalité de 1982, je suis « sans enfant par accident », pour reprendre l’expression de Leslie Cannold. Mes semblables et moi-même avons déçu l’État, qui s’inquiète de la chute de la natalité ; nous avons déçu nos mères, qui voulaient des petits-enfants ; et nous nous sommes déçues nous-mêmes, car il fut un temps où nous croyions possible de tout avoir.

On sait peu de choses sur l’imbroglio auquel sont confrontées les femmes qui se retrouvent sans enfant sans l’avoir choisi ni souffrir de stérilité. Peut-être parce qu’il est angoissant de reconnaître le peu de prise que nous avons sur les questions de couple et de reproduction. Mais Leslie Cannold donne le ton de son enquête en identifiant une sorte de complot. Chercheuse associée à l’université de Melbourne, elle explique ainsi ce silence : « L’existence même de ces femmes pourrait attirer l’attention sur les mauvaises pratiques du monde du travail moderne, et sur l’apathie dont font preuve les gouvernements à cet égard. »

Plus de soixante pays ont un taux de fécondité insuffisant pour permettre le renouvel¬lement des générations. Un quart des Australiennes sont sans enfant, mais 7 % d’entre elles seulement ont choisi de ne pas devenir mère, tandis que 7 % seulement ont souffert de stérilité, deux chiffres qui n’ont guère évolué au cours des dernières décennies. Les autres sont des femmes qui voulaient un enfant mais ont laissé passer l’occasion. Elles sont de plus en plus nombreuses. Et ce dont elles ont besoin, explique Cannold, c’est de « la liberté de choisir la maternité », puisque la plupart la souhaitent. D’ailleurs, plus une femme est instruite et ambitieuse, plus elle désire des enfants ; mais les obstacles sont trop nombreux et trop hauts : un environnement professionnel sexiste et hostile à la famille, un partenaire réticent – ou pas de partenaire du tout –, un idéal de maternité impossible à atteindre, le manque de crèches, une horloge biologique peu en phase avec le cycle des relations amoureuses.

Le principal apport de Cannold au débat consiste à sonder l’ambivalence des femmes qui ne cessent de repousser à plus tard leur grossesse, ce groupe des « attentistes » qui laissent, dans l’ensemble, le destin décider à leur place. Ces trentenaires « craignent que la décision d’avoir des enfants ne rime à rien », mais n’en ressentent pas moins, comme le dit l’une d’elles, « le besoin viscéral d’avoir un bébé ». Si leur compagnon et leur entreprise ne sont pas d’un grand soutien, affirme Cannold, les attentistes ne surmonteront pas leur indécision, continueront de différer et se priveront, parfois involontairement, de cette grossesse désirée.

Les « mères contrariées » forment le second groupe de femmes accidentellement sans enfant que Cannold a identifié au terme de cinq années de recherches sur les Australiennes et les Américaines. Celles-ci aspirent éperdument à avoir un bébé, mais n’ont pas trouvé le père à temps ; une fois leur carrière bien entamée, quand elles commencent sérieusement à chercher le papa de leurs bambins, les hommes qui conviennent sont devenus « plus rares qu’une chaussure taille 38 à la fin des soldes ». Ces femmes étaient réticentes à parler parce qu’elles craignaient de « pleurer comme des hystériques » et se voyaient comme des « victimes » ou des « ratées ». Une gêne que l’auteur attribue à la pression sociale, tant « les sociétés libérales occidentales exigent des individus qu’ils maîtrisent leur propre vie ».

Cannold devient moins convaincante quand elle distribue énergiquement les blâmes ou propose des solutions. Elle se répand en injures contre les employeurs et les gouvernements, qu’elle accuse d’être rigides et sexistes, elle déplore la persistance du mythe inaccessible de la « bonne mère » et reproche aux hommes de ruiner les projets des femmes. Elle aurait pu s’attirer les faveurs de plus d’hommes d’influence si elle ne les traitait pas dans son livre comme de vilains garnements. En revanche, le mouvement féministe est dédouané, sans que rien ne soit dit de l’énorme impact de ses deuxième et troisième vagues sur le rapport des jeunes femmes au travail et à la maternité (1).

Cannold a néanmoins le mérite d’explorer un phénomène moins évident que la discrimination dans l’entreprise, mais peut-être tout aussi puissant. Dans une société dominée par les valeurs matérielles, fait-elle observer, avoir des bébés apparaît moins comme un choix rationnel que comme une option difficile ; on entend plus souvent parler du manque de sommeil que de la joie d’aimer un enfant. « Nous avons oublié à quel point il était important d’expliquer pourquoi la décision de devenir parent était moralement louable, et nous avons perdu les mots nécessaires pour dire qu’élever un enfant est un moyen de donner du sens à sa vie. »

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 15 juillet 2005. Il a été traduit par Laurent Bury.

Vienne – Gagarine, Laïka et l’aventure spatiale

« Son père était charpentier, il mourut à 34 ans et est allé au ciel. » Tobias Rüther résume ainsi, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, la vie du cosmonaute Iouri Gagarine, premier homme à voler dans l’espace. Une épopée de 108 minutes que commémore, cinquante ans après, une exposition à la Kunsthalle de Vienne. Le Russe n’eut pas droit pour son exploit aux 500 millions de téléspectateurs qui suivirent les premiers pas de l’homme sur la Lune. Sa mission fut tenue secrète jusqu’à son retour. Une vielle paysanne et sa petite-fille ont été les premières à venir à sa rencontre après qu’il eut atterri en parachute dans le champ d’un village kazakh. La paysanne se signa, mais Gagarine la rassura : « Je suis l’un de vôtres, je suis comme vous, un Soviétique. »

Il mourut quelques années plus tard dans un accident d’avion dont la cause continue de faire débat. Une « manœuvre brusque » fut l’explication officielle. Mais plusieurs collègues et la veuve du cosmonaute la rejettent encore aujour¬d’hui, comme le rapporte Ludmila Pavlova-Marinsly, amie de la famille Gagarine, dans l’ouvrage qu’elle consacre au héros soviétique : « On parle de scandale étouffé, d’une collision avec un autre avion ou avec un ballon-sonde. »

L’exposition viennoise ne se contente pas de rassembler quelques objets en rapport avec Gagarine. Elle entend replacer l’homme face à l’immensité de l’univers. On y retrouve également les photographies de la célèbre chienne Laïka, qui précéda Gagarine dans l’espace en 1957. « Quand on la voit dans sa combinaison spatiale et dans son étroite cabine, on a l’impression qu’elle savait comment cela finirait. Qu’elle mourrait », avance Rüther. De fait, Laïka ne s’endormit pas paisiblement au bout de quelques jours de vol, comme les Soviétiques l’ont longtemps prétendu. Elle succomba après seulement cinq heures, victime de la chaleur et du stress.

« Weltraum. Die Kunst und ein Traum » (« L’espace. L’art et un rêve »), jusqu’au 15 août à la Kunsthalle de Vienne.

L’avenir du livre – Le roman est mort, vive le roman !

« Le roman est presque mort », se désolait Philip Roth en 2009 dans un entretien accordé au Daily Beast. « Je ne lui donne pas vingt-cinq ans. Pour découvrir un roman, il faut une certaine concentration, une dévotion à la lecture. Mais de moins en moins de gens en sont capables. Non, le livre ne peut pas concurrencer l’écran. » Avant de nuancer un peu : « Le problème c’est l’objet lui-même. »

Mais si l’objet-livre est happé par le maelström numérique, ce dernier menace-t-il le contenu – et notamment l’histoire romanesque ? Internet aurait-il tué la musique en même temps que le CD ? Non, mais il l’a transformée. De même, la mue du roman est déjà largement entamée. Au Japon, où l’industrie du livre a vu son chiffre d’affaires décliner de 20 % depuis 2000, le roman est en pleine reviviscence grâce au phénomène des récits écrits sur téléphone mobile, les keitai shousetsu, « le premier genre littéraire engendré par cette technologie », commente Dana Goodyear dans le New Yorker [lire Books n° 7, juillet-août 2009]. Une littérature qui, loin de rester confinée aux émois sentimentaux et biologiques de Japonaises pubescentes, s’est étendue à d’autres pays et à d’autres genres.

On compte déjà au moins deux variantes techno-littéraires du « roman sur portable » : le roman collaboratif et la « twittérature ». Le premier n’est qu’un avatar postmoderne des ouvrages à plusieurs mains, fantasme récurrent chez les littérateurs, dont la technologie mobile ne change que le support et le rythme. Avec le second, en revanche, c’est la littérature elle-même qui se transforme, pour venir se recroqueviller dans les 140 caractères du tweet. On doit le concept de « twittérature » à deux étudiants de Chicago, Emmett Rensin et Alex Aciman, qui ont réduit 81 chefs-d’œuvre universels à une vingtaine de tweets chacun, réalisant, d’après le Guardian, un « prodigieux exploit de compression littéraire ».

Guglielmo Libri

Avoir un enfant est-il un droit ?

Face à la procréation assistée – insémination artificielle par le mari ou un donneur, fécondation in vitro, mère porteuse et clonage – l’opinion se divise grosso modo en deux camps. Pour les uns, questions financières mises à part, ceux qui réclament une aide à la conception y ont droit, du simple fait que tout le monde a le droit d’avoir des enfants. Dans Making Babies. Is There a Right to Have Children?, la baronne Warnock soutient que ce droit n’existe pas. De manière selon moi convaincante. Certaines personnes sont incapables d’avoir des enfants, voilà tout. Et si l’on adapte à cette problématique nouvelle la vieille maxime kantienne voulant que « devoir suppose pouvoir », ces individus n’ont pas plus le droit de concevoir que Warnock n’a le droit d’escalader l’Everest, comme elle le dit plaisamment.

Peut-être le droit en question est-il, alors, celui d’essayer (sérieusement) d’avoir des enfants ? Warnock répond par la négative. Un droit de ce genre à la procréation assistée n’a que deux fondements possibles. Le fait qu’un texte juridique l’accorde à l’ensemble des citoyens. Mais, comme le souligne Warnock, il n’existe « aucune loi en Grande-Bretagne […] ni nulle part ailleurs, qui donne aux individus le droit de concevoir, ou d’y être aidés ». La plupart des sociétés civilisées ont adopté des lois qui interdisent expressément d’empêcher certaines personnes d’avoir des bébés. Mais la question, en l’occurrence, ne concerne pas ceux à qui l’on défend de se reproduire, mais ceux qui ne le peuvent pas.

Un droit à la procréation assistée pourrait aussi – et c’est l’autre fondement possible – reposer sur l’idée qu’il s’agit d’un besoin fondamental de l’être humain, à protéger au même titre que le droit à la vie, à la liberté, à la nourriture, à un toit, etc. Warnock s’y oppose en rappelant que, si besoin fondamental il y a, il est invariablement ressenti par tous les individus. Le fait que nombre de gens sains de corps et d’esprit ne désirent absolument pas d’enfant compromet cette hypothèse. La soutenir revient à abolir la distinction entre nos besoins réellement essentiels et nos désirs les plus profonds.

 

Le devoir sacré d’enfanter

Cela étant, la procréation est pour bien des gens une puissante aspiration. À ce titre, plaide Warnock, le désir d’enfant – sans être un droit – fait obligation au médecin d’assister ceux que cet objectif ronge, avec la compassion qui « guide en général la profession médicale ».

L’autre camp considère la procréation assistée soit comme un mal absolu, soit comme un mal pour certaines personnes dans certaines circonstances. Il réunit, pour l’essentiel trois groupes dont la convergence n’a rien d’étonnant : d’abord, les croyants qui condamnent moralement tout usage de l’embryon ; ensuite, ceux qui voient dans la procréation assistée un feu vert donné à la conquête du monde par les homosexuels ; enfin, les détracteurs des femmes qui mettent entre parenthèses leur devoir sacré d’enfanter pour se consacrer à leur carrière ou s’amuser comme des folles.

Pour répondre à cette alliance de zélotes, d’homophobes et de tristes sires, Warnock attire prudemment l’attention sur ce que la société fait ou autorise déjà. Par exemple, « les homosexuels peuvent fonder une famille sans intervention médicale, dès lors qu’ils réussissent à convaincre quelqu’un de leur fournir sa semence ou de leur prêter son utérus ». Si la société permet déjà cela, pourquoi devrions-nous leur interdire la procréation assistée ? De même, prenons le cas de la danseuse qui fait congeler ses ovules afin de prolonger sa carrière : la société n’aurait aucun souci si elle tombait enceinte par hasard, à la quarantaine révolue, sans assistance. Alors, pourquoi l’empêcher de recevoir un traitement médical ?

Ceux qui ne partagent pas les intuitions de Warnock l’accuseront peut-être d’avoir une vision trop statique et individualiste des décisions morales. On pourrait notamment la juger insuffisamment sensible à la distinction entre ce que la société autorise et ce qu’elle encourage. Une communauté peut permettre toutes sortes de choses qu’elle ne favorise ni n’approuve, peut-être parce que cette permissivité est nécessaire à la poursuite d’autres objectifs (comme la liberté), qu’elle chérit. En filigrane, l’idée que la société peut autoriser ou tolérer les agissements d’un certain nombre de citoyens, pour autant qu’ils ne soient pas trop nombreux ; car s’ils le deviennent, la collectivité s’en trouve transformée. En conséquence, la société peut permettre certains actes mais certainement pas les encourager.

Cette analyse peut se conjuguer avec ce qui constitue sans doute le meilleur argument (et peut-être le seul) en faveur d’un certain conservatisme : l’argument d’ignorance. Honnêtement, nul d’entre nous ne peut réellement prévoir comment la vague actuelle d’innovations biotechnologiques – dont certaines seulement sont liées à la procréation – affectera le tissu social. Les changements seront peut-être spectaculaires, peut-être imperceptibles. Ceux qui prétendent les prévoir mentent ou se bercent d’illusions. Dans ces conditions, l’attitude la meilleure, la plus réaliste, est sans doute un conservatisme modéré, sans être fanatique.

Nous pouvons autoriser bien des choses car, dans notre société capitaliste, nous n’avons de toute façon guère le choix. Mais faut-il les encourager ? Ce livre est exactement ce à quoi Mary Warnock nous a habitués : un mélange de bon sens et d’argumentation claire, rigoureuse et surtout honnête. Mais personne ne sait, aujourd’hui, si l’avenir lui donnera raison.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 24 janvier 2003. Il a été traduit par Laurent Bury.

Paris – Le procès Eichmann en questions

Le récent ouvrage de l’historienne américaine Deborah Lipstadt sur le procès Eichmann a trouvé un large écho dans la presse anglo-saxonne. En particulier le chapitre consacré au traitement de l’événement par Hannah Arendt dans le New Yorker, ensuite publié sous le titre Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal.

Si elle ne rejette pas cette idée de « banalité du mal », Lipstadt « accuse Arendt d’avoir ignoré le facteur antisémite – et de n’avoir pas tenu compte de tout ce qui attestait la place centrale [du fonctionnaire nazi] dans la préparation du génocide, afin de pouvoir le décrire comme un bureaucrate pathétique », rapporte le New York Times. Plusieurs commentateurs volent au secours d’Arendt, comme la chercheuse Michelle Sieff, dans Forward, qui reproche notamment à Lipstadt d’appuyer sa critique sur « certaines preuves qui n’ont pas été présentées à l’audience et n’étaient donc pas connues d’Arendt ».

Parmi elles, des écrits rédigés par Eichmann au cours même du procès, dont des extraits sont actuellement exposés au Mémorial de la Shoah, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’événement. On peut aussi y lire une partie de la correspondance d’Arendt et y consulter l’intégralité des images du procès, filmé par Leo Hurwitz.

« Juger Eichmann, Jérusalem, 1961 », Mémorial de la Shoah, jusqu’au 28 septembre. Sur Hannah Arendt, lire « Une valeur fausse : Hannah Arendt » (Books, n° 11, p. 56).

Mon fils, cet assassin

 Dès la naissance de Kevin, sa mère Eva eut l’impression qu’il lui était hostile. À 4 ans, le gamin ravageait le joli bureau de sa maman. Plus tard, il lança des briques sur les voitures, trafiqua les freins du vélo d’un petit voisin, accusa à tort un enseignant d’aggression sexuelle… Et, la veille de ses 16 ans, il tua sept élèves de son lycée. Vint alors pour Eva le temps de l’introspection, dont témoignent les lettres qu’elle adressa au père absent de Kevin, qui sont au cœur de ce bestseller inattendu*. « De loin le meilleur livre que j’ai lu depuis des années », salue Cameron Woodhead dans le quotidien australien The Age. Eva porte-t-elle une responsabilité dans le crime de son fils ? La mère d’une des victimes en est convaincue, qui l’assigne en justice au motif qu’elle est un « mauvais parent ». « La romancière Lionel Shriver a touché de plein fouet deux cibles porteuses sur le marché éditorial américain : la peur des massacres en milieu scolaire et le sentiment de culpabilité des mères actives », analyse le Times Literary Supplement. Certains, comme Sarah A. Smith du Guardian, le lui ont reproché : « Hostile à la parentalité et aux enfants », ce livre « où absolument tout tourne mal » exploite abusivement, selon elle, les pires angoisses des adultes ; caricatural, il ne parvient pas à sonder aussi finement qu’il le prétend les ambivalences de l’amour maternel.

* Refusé par une trentaine d’éditeurs avant sa sortie en 2003, il s’est vendu à 600 000 exemplaires au seul Royaume-Uni. Lynne Ramsey vient de l’adapter au cinéma.

Le féminisme malade de ses filles

Difficile, pour qui s’est un tant soit peu impliqué dans la politique et la pensée féministes, d’ignorer une caractéristique chronique du mouvement des femmes aux États-Unis : souvent, et en dépit de ses nombreuses victoires, il semble buter sur une ligne de partage « mère-fille ». Une rupture générationnelle sous-tend la plupart des pathologies qui touchent depuis longtemps le féminisme américain – mobilisations éphémères suivies de longues périodes d’hibernation ; âpres querelles sur la sexualité ; répudiation réfléchie de ses incarnations antérieures, de ses fondatrices et même de son nom. Aujourd’hui, le mouvement des femmes semble condamné à combattre sur deux fronts : la guerre des sexes et celle des âges (1).

Combien de fois a-t-on entendu : « Jamais une femme plus âgée que moi ne m’a aidée dans ma carrière – mes mentors ont toujours été des hommes » ? Combien d’enquêtes ont montré que les jeunes femmes ne veulent pas d’une patronne, ou s’en méfient ? Combien de fois, au cours de la dernière élection présidentielle, a-t-on entendu cette génération exprimer son rejet d’Hillary Clinton « qui me fait penser à ma mère » ? Pourquoi le « nouvel » activisme féministe, les « nouvelles » études féministes montrent-ils tant de mépris pour les travaux et les idées de leurs aînées ? Pour inélégantes que paraissent ces attitudes, elles se fondent sur une triste réalité : si le féminisme américain s’est longtemps battu, et avec succès, pour obtenir des hommes qu’ils donnent aux femmes une partie du pouvoir qu’ils réservaient à leurs fils, il n’a pas su transmettre son héritage à ses filles. Son inaptitude à concevoir sa succession a paralysé le progrès des femmes, non seulement au sein du mouvement, mais dans tous les secteurs de la vie publique américaine. Le mouvement a connu une longue première « vague » puis, avec des oscillations de plus en plus courtes, une deuxième et une troisième ; aux dires de certains, nous assistons désormais à une quatrième vague [lire ci-dessous « Les trois “vagues” du féminisme »]. À chaque cycle, les femmes obtiennent quelques avantages, mais le mouvement ne semble jamais capable de s’assurer un droit de cité durable et une descendance – de se reproduire comme une force puissante et robuste.

J’entends sans cesse des femmes dire « Pourquoi cette sensation de perdre du terrain ? » ou « Comment se fait-il que le mot “féministe” soit devenu une insulte ? ». Souvent, ces commentaires s’agrémentent de considérations générationnelles : « Le féminisme de nos mères n’est plus adapté », « Les jeunes femmes sont d’un narcissisme absolu et se moquent de la politique. » La rancœur est palpable. J’ai vu un jour, au cours d’un déjeuner, une spécialiste d’études féministes exploser après avoir passé une heure à parler de ses étudiantes, que l’histoire des femmes ennuie à mourir, de l’obligation de les attirer en insérant les mots « fille » et « sexe » dans chaque intitulé de cours : « Ces jeunes femmes nous mettent vraiment en rage, n’est-ce pas ? » Et inversement.

J’ai assisté à un « dîner mères et filles » féministe où le parti pris de resserrer les liens a dégénéré en un feu croisé de plaintes et de récriminations, les plus jeunes se déclarant excédées d’entendre chanter les jours glorieux du féminisme des années 1970, les aînées excédées de se voir jetées aux poubelles de l’histoire. J’ai aussi assisté à un conclave féministe consacré à la question intergénérationnelle où aucune jeune femme n’avait été invitée. Après plusieurs heures passées à déplorer la préférence supposée de la nouvelle génération pour une nouvelle libération, celle de la fille hypersexy, girly girl affichant sa féminité, une participante a suggéré d’inviter une jeune femme à la prochaine réunion – et s’est fait descendre. J’ai donné des conférences sur l’état de la condition féminine devant de jeunes étudiantes dont les commentaires en fin de séance portaient sur le potentiel libérateur de la minijupe ou du strip-tease, et le besoin de prendre leurs distances vis-à-vis du féminisme à l’ancienne, si « gonflant ».

Âgée de 51 ans, je n’appartiens ni à la deuxième ni à la troisième vague, mais je n’en suis pas moins concernée. Quand j’ai commencé à écrire sur les droits des femmes voici près de vingt ans, je disais volontiers que le féminisme se résumait à la pancarte brandie par une petite fille lors de la grève des femmes pour l’égalité en 1970 : « Je ne suis pas une poupée Barbie (2). » À présent, je n’en suis plus si sûre.

Il serait inexact de dire que le schisme générationnel est le problème du féminisme. Les principaux obstacles auxquels doit faire face le mouvement sont aussi les plus persistants. Les éléments de base d’une politique sociale à l’intention des mères actives font encore défaut. La discrimination sexuelle dans l’entreprise et la féminisation de la pauvreté qui en résulte sont toujours là. Les dix premiers emplois à plein temps pour les femmes aux États-Unis – secrétaire, serveuse, vendeuse, etc. – sont les mêmes qu’il y a trente ans, et les Américaines gagnent en début de carrière 38 % du salaire des hommes. Ceux-ci occupent entre 80 % et plus de 95 % des postes de haut niveau dans le milieu politique, le monde des affaires, l’armée, la religion, les médias, la culture et les loisirs. Les violences sexuelles et domestiques sont toujours de proportion épidémique (près de 20 % des Américaines disent avoir subi une agression sexuelle ou un viol, et 25 % sont brutalisées physiquement ou sexuellement par leur compagnon, ancien ou actuel). Et la liberté de procréation, fondamentale, est constamment menacée : restrictions légales croissantes, attaques violentes contre les centres de planning familial, aucun service d’IVG dans plus de 85 % des comtés…

Mais ces obstacles extérieurs masquent des dynamiques internes, moins visibles, qui jouent le rôle de détonateurs et provoquent l’autodestruction épisodique du féminisme. Comment les femmes pourraient-elles à vaincre l’ennemi quand elles sont résolues à dynamiter leur propre maison ? Voici une bonne décennie, dans une « Lettre ouverte aux mères institutionnelles », chronique de sa douloureuse expérience du conflit de générations lors d’un congrès d’études féministes, la chercheuse Rebecca Dakin Quinn écrivait : « Mères et les filles campent sur leurs positions. À quand l’échec final ? »

En juin 2009, le rassemblement annuel de la National Organization for Women (NOW, « Maintenant ») emplissait la plaza du Sheraton d’Indianapolis de tous les accessoires habituels. Barboteuses et pancartes annonçaient des séminaires sur tous les sujets, allant de la discrimination dans les assurances (« Assurance automobile en fonction de la classe, de la race et du sexe : la fin est en vue ») aux moyens d’améliorer la vie sexuelle des handicapés (« Orgasme accessible : les femmes souffrant d’incapacité et l’autonomisation sexuelle »). Dans des enceintes plus intimes, les organisatrices préparaient leurs listes et comptaient leurs troupes en vue de l’événement qui serait l’apogée du congrès et peut-être le point d’orgue de l’histoire politique de l’organisation, comme l’espéraient de nombreuses militantes (3) : l’élection d’une présidente pouvant pour la première fois déclarer sans mentir que « le flambeau a été transmis à la nouvelle génération » – pour emprunter au discours d’investiture de Kennedy de 1961.

La présidence de Kim Gandy, 55 ans, avait duré huit ans. Son départ ouvrait une perspective prometteuse. La candidate qui semblait en tête, Latifa Lyles, 33 ans, était une oratrice charismatique en phase avec la sensibilité des jeunes, une Noire prônant un recrutement plus diversifié, une stratège rompue aux nouvelles technologies, qui avait doublé le montant des fonds collectés sur Internet et suscité l’enthousiasme d’une foule de blogueuses féministes. Militante depuis l’âge de 16 ans – du jour où elle raconta à sa mère qu’elle avait une sortie scolaire et courut rejoindre la manifestation de 1992 pour le droit à l’avortement à Washington (4) –, Lyles avait gravi les échelons de NOW. Elle remplissait depuis quatre ans les fonctions de vice-présidente nationale chargée du recrutement, sous la tutelle de Gandy, qui soutenait sa candidature : « Il est difficile d’ignorer la mutation générationnelle qu’a connue ce pays, et toute organisation qui refuse de l’admettre vit dans le passé. » « Jamais de ma vie je ne m’étais intéressée à une élection de NOW, jusqu’à ce que j’apprenne que Latifa se portait candidate, a déclaré Jessica Valenti, fondatrice de Feministing.com, un site influent. Cela peut être l’occasion pour l’organisation de retrouver toute sa pertinence pour le mouvement féministe. » Si elle était élue, Lyles serait la plus jeune présidente de NOW, et la première Noire depuis Aileen Hernandez, qui avait occupé le poste pendant un an au début des années 1970. Sa victoire semblait acquise. Sa déclaration de candidature, au printemps précédent, n’avait rencontré aucune opposition.

Le samedi matin, depuis l’estrade de la salle de bal de l’hôtel, entourée par un groupe de militantes et assistantes de campagne, Lyles aborda la question épineuse de l’âge : « Pourquoi m’est-il arrivé d’être la plus jeune femme de la salle ? » La candidate interpellait une organisation qui se devait, dit-elle, de représenter plus qu’une vague générationnelle. « La grande force et le pouvoir de notre image, c’est de ne pas être la première ou la deuxième ou la troisième vague, mais la vague de l’avenir. » Ses paroles déclenchèrent chez les plus jeunes, dont bon nombre participaient pour la première fois à un congrès de NOW, des hurlements d’extase et une explosion de bruit.

Quelques semaines auparavant, une autre candidate avait surgi. Terry O’Neill, 56 ans, souligna qu’elle représentait les préoccupations des adhérentes plus âgées, plus traditionnelles. Elle avait recruté deux jeunes femmes pour composer son ticket, mais sa campagne était conçue pour les femmes de sa génération : leur cri de ralliement était un retour au militantisme de rue dans le style des années 1960, et leur réaction à l’usage des réseaux sociaux par les jeunes féministes allait de la tolérance à la stupeur.

Le premier jour du congrès, j’étais en train rouler ma valise le long du couloir du Sheraton quand une phalange de fidèles de O’Neill fit irruption sur le palier après un séminaire stratégique dans le salon de réception de la candidate, et fit halte pour bavarder. Leur conversation tournait autour d’un thème principal : « J’en ai plus que marre de ces jeunes femmes qui nous traitent comme une bande de vieilles peaux bonnes à virer », « J’en ai même entendu une qui disait : “On n’a plus besoin de féministes à la Gloria Steinem !” (5) », « Elles n’ont aucune envie de faire le genre de travail de terrain que nous avons fait. Tout ce qu’elles veulent, c’est s’asseoir devant un ordinateur et bloguer »…

 

Marketing, Twitter et talons aiguilles

Les tropismes du camp juvénile s’exhibèrent sans retenue le lendemain après-midi à l’atelier des jeunes féministes : tuyaux sur l’art et la manière de recruter d’autres militantes de leur génération (« surtout, n’utilise pas le logo NOW quand tu annonces ta manifestation »), séance de formation au marketing Twitter animée par une jeune femme perchée sur des talons aiguilles – le tout assaisonné de tirades sur les fautes commises par les anciennes, « tellement grincheuses que, en tant que jeune qui débarque dans ce congrès, tu te dis, genre “Jamais je remettrai les pieds ici” », ou « Combien de fois j’ai entendu : “Pourquoi tu portes des talons hauts ? On s’est battues si longtemps pour que tu ne sois pas obligée de mettre ça.” »

Les débats en ligne sur l’élection ont dégénéré en accusations acerbes de part et d’autre. Comment ne pas déceler, dans ces diatribes, les éclats de voix d’une bonne vieille dispute entre mère et fille ? Après avoir entendu quelques anciennes déclarer que Lyles n’avait pas « l’instruction et l’expérience » requises pour la fonction, les jeunes se sont plaintes du fait que leurs aînées les infantilisaient – à quoi une ancienne répliqua : « Je me tiendrai tranquille quand on cessera d’attaquer des personnes sous prétexte qu’elles sont “plus âgées”. » Les jeunes critiquant l’entrée tardive de O’Neill dans la compétition se virent accuser par les aînées d’être des « enfants ignorantes » qui « trépignent pour exiger ce qu’elles croient leur être dû ».

Au cours des dernières années, ces failles sismiques entre générations se sont plusieurs fois affichées publiquement. Partout dans le pays, les féministes ont organisé des événements pour tenter de faire face à une division qui ne leur paraît que trop réelle. En 2007, trois jeunes essayistes, Courtney Martin, Kristal Brent Zook et Deborah Siegel, ont organisé un spectacle ambulant féministe, Women, Girls, Ladies, pour engager une « nouvelle conversation » entre générations. « Il est grand temps que les femmes de tous âges parlent et s’écoutent, au lieu de ressasser les mêmes plaintes sectaires », déclara Martin. Mais la nouvelle conversation s’est bien vite enlisée dans les rancunes familières. Pendant la campagne pour la présidentielle de 2008, Courtney Martin avoua « un sale petit secret politique » sur le blog Glamocracy du magazine Glamour : « [Un secret qui] me donne le sentiment d’être sotte et de trahir le féminisme… Je ne soutiens pas Hillary Clinton – et c’est au moins en partie parce qu’elle me rappelle les sermons de ma mère. » Elle se fit aussitôt tirer les oreilles sur Slate par la juriste Linda Hirshman, qui l’accusa d’être de ces féministes à la nique-ta-mère n’ayant que mépris pour Hillary Clinton et ses partisanes de la vieille garde.

Les mises en accusation générationnelles fleurissent dans les réunions de militantes et les conclaves académiques, sur les forums électroniques, dans les revues et les livres. Avec des titres éloquents : « Esprits mesquins : la politique du mépris entre générations féministes », « Les jeunes sont-elles en train de bazarder le féminisme ? », « La guerre entre mères et filles » et « Suis-je la féministe de ma mère ? ». La réponse à cette dernière question était formulée clairement dans le Manifesta de Jennifer Baumgardner et Amy Richards, cri du cœur de la troisième vague publié en 2000, dont un chapitre était intitulé : « Comme ta mère tu ne deviendras (6) ».

En 2003, le comité directeur de NOW invita une féministe de la troisième vague à prononcer un discours lors de son congrès annuel. La jeune conférencière, Rebecca Walker, cofondatrice de la Third Wave Foundation au début des années 1990, fille de l’illustre auteur féministe Alice Walker, saisit l’occasion pour étriller les aînées qui « n’écoutent pas » les jeunes. Son discours n’aurait pas dû surprendre, car elle avait exprimé ses griefs huit ans plus tôt dans To Be Real, anthologie de textes féministes de la troisième vague où elle reprochait aux anciennes d’avoir bridé la liberté d’expression de sa génération (7). Une anthologie assez légère sur le plan politique, mais lourde sur le plan de l’expression du « moi » – à travers, entre autres, la bagarre, la nudité en public ou le fait de se masturber au récit d’un viol collectif. De quoi troubler même les plus tolérantes des anciennes. Dans la préface, Gloria Steinem, de longue date le guide spirituel de Rebecca Walker mais aussi sa marraine, s’étonne de la tendance à traiter le féminisme en « mère géante rendue responsable de presque tout, tandis que le patriarcat se voit remercier pour les maigres faveurs qu’il accorde ».

La campagne de Walker a atteint un sommet en 2008, lors de sa tournée de promotion pour le récit Baby Love (compte rendu de sa première grossesse à l’âge de 35 ans), gifle médiatisée infligée aux impétrantes de la deuxième vague en général et à sa propre mère en particulier. « La vérité, c’est que j’ai failli ne jamais être mère – simplement parce que j’avais été élevée par une féministe enragée pour qui la maternité était bien la pire chose qui puisse arriver à une femme, déclara Walker dans un article du Daily Mail britannique portant sa signature. Je crois sincèrement qu’il est temps de briser le mythe et de révéler ce à quoi ressemblait la vie d’un enfant de la révolution féministe. » Le Mail avait intitulé l’article : « Comment les opinions fanatiques de ma mère nous ont démolies ». « Je n’ai jamais traité ma mère de fanatique », me confiait récemment Rebecca Walker, assurant que le texte était un « article de tabloïd » rédigé par quelqu’un d’autre à partir d’une interview qu’elle avait accordée. Mais à la radio, elle a déclaré avoir bel et bien dit « 95 % de ce que raconte l’article ».

Même lorsque l’opposition entre féministes ne porte soi-disant pas sur le conflit de générations, il semble en être souvent le sous-texte. Dans « Je ne suis pas la sœur de ma mère », exploration perspicace des efforts faits par les jeunes féministes pour donner une identité à la troisième vague, la sociologue Astrid Henry observe que bon nombre des combats actuels du féminisme – sur les questions raciales, l’orientation sexuelle et la sexualité en général – fonctionnent également comme des expressions codées de l’animosité générationnelle. En décrétant que seule leur vague est réellement « interraciale », les nouvelles féministes s’opposent à une deuxième vague soi-disant exclusivement blanche – posture qui, comble de l’ironie, efface de l’histoire bien des aïeules noires du mouvement. De la même manière, les jeunes militantes lesbiennes rejettent leurs aînées en assimilant les homosexuelles des années 1960 à de grosses mémés mal fagotées préparant des pains nutritifs à la farine de noisette, tandis que leurs friponnes de filles démolissent les ressorts de matelas avec force jouets érotiques et autres harnais.

Le sexe est la ligne de démarcation du mouvement, aujour¬d’hui comme dans les années 1980, quand on parlait de « guerres du sexe » pour désigner les affrontements à propos¬ de la pornographie. Ces vieilles querelles sont à présent réinventées par des filles de la troisième vague trop jeunes pour les avoir vécues en termes d’épreuve de force intergénérationnelle, alors même que leurs aînées étaient partagées sur le sujet. Le sexe est moins la source du fossé entre les générations féministes que sa métaphore dominante, utilisée selon Astrid Henry pour confondre pouvoir et pudibonderie. Comme lorsque Merri Lisa Johnson, de la troisième vague, assimile le féminisme à « une prof sévère qui a un besoin urgent de se faire baiser ». Encore et toujours, la transmission du féminisme semble s’échouer sur l’écueil perfide des relations mère-fille. Encore et toujours, une génération nouvelle renie le mouvement comme une fille renie sa mère.

Il y a dans tout cela une effroyable ironie. Il n’en est pas toujours allé ainsi dans l’histoire américaine. Et il n’en est surtout pas allé ainsi dans le mouvement féministe. À bien des égards, celui-ci est né comme une entreprise associant mères et filles. La conscience politique des Américaines a connu sa montée des eaux au cours des décennies suivant la Révolution, quand les fondateurs de la nation imposèrent le concept de « féminité républicaine » à la citoyenneté des femmes. Plutôt que de devenir électrices, elles étaient invitées à participer à la démocratie indirectement – en tant que gardiennes pures et pieuses de la pouponnière, élevant des fils parés de vertus civiques. C’était un déni de droits, mais aussi la reconnaissance d’un pouvoir que les mères apprendraient à développer et exploiter. Comme l’a résumé l’historienne Linda Kerber, « la républicaine modèle était une mère ».

La féminité républicaine représentait une rupture radicale avec la version puritaine de la maternité, qui jugeait les Américaines moins vertueuses que les Américains, trop irrationnelles et émotives pour se voir confier le salut religieux des enfants (8). L’extension des devoirs moraux de la mère républicaine peut ne pas paraître la meilleure voie d’accès au vaste monde de l’engagement civique. Puisqu’elle tirait vertu de ne pas être souillée par la boue et les compromissions de la vie politique. Mais ce fut le trou de souris par lequel les Américaines se faufilèrent dans l’espace public. Au cours du XIXe siècle, celles qui souhaitaient pénétrer dans la sphère démocratique transformèrent l’ange républicain du foyer en croisée du bien commun, inaugurant ce que les réformatrices appelleront l’« empire de la mère ». La maternité en vint à justifier – avec le « pouvoir des mères » pour carburant – tous les assauts contre les forteresses politiques (que les assiégeantes fussent ou non réellement des mamans). Et les femmes ont de plus en plus utilisé ce pouvoir pour rehausser le statut des filles, dûment parées de vertus civiques.

Les aspects problématiques du protectionnisme maternel victorien sont bien connus – sa sentimentalité étouffante, sa consécration de la piété et de la pureté sexuelle « féminines », l’attitude condescendante envers les personnes issues des minorités, de l’immigration, et de la classe ouvrière, sa rhétorique « protectrice », qui présentait souvent les femmes comme de faibles créatures. Ce qu’on néglige parfois, c’est l’ardeur de plus en plus radicale des mères à vouloir armer leurs filles au sens propre et figuré contre la domination masculine, en particulier la domination sexuelle. La croisade des « mères » lançait un défi à l’essence même de la chevalerie masculine.

On avait longtemps dit aux femmes qu’elles avaient besoin de sauveurs pour les protéger des autres hommes. Jeu de dupes que les féministes des années 1970 ont nommé le « racket de la protection ». Plus que le viol par un inconnu, c’est le mariage précoce et les grossesses venues trop tôt qui menaçaient l’intégrité et la vie de la femme victorienne. En étendant leur influence dans la sphère publique, les réformatrices du XIXe siècle ont entrepris de perturber ce racket de la protection. Ce seraient elles qui délivreraient leurs filles à la fois du violeur et du sauveur. En faisant campagne pour la tempérance, l’abolition de l’esclavage et l’interdiction de la prostitution, elles se sont emparées du fantasme de sauvetage masculin et l’ont changé en récit de l’émancipation mère-fille.

 

Dieu, cet « esprit maternel en couvaison »

C’est la figure centrale de la littérature et de la rhétorique abolitionnistes : via leurs écrits et pétitions, les femmes condamnent sans relâche l’esclavage comme une violation des droits maternels. La « Mère endeuillée » était la figure vedette de maints pamphlets, poèmes, et chants abolitionnistes, et les histoires d’esclaves célébraient une maternité héroïque, où la mère combattait pour échapper avec ses filles à l’exploitation sexuelle du servage. La même mission maternelle a inspiré d’autres tentatives réformatrices à la fin du XIXe siècle, depuis les organismes de « protection » des jeunes filles gérés par des femmes, jusqu’aux maisons d’accueil du settlement movement (9) qui a inventé la notion de « mère sociale » et en a fait une « force révolutionnaire », selon les termes de sa fondatrice Jane Addams. Les collèges universitaires réservés aux femmes à l’époque ont créé des campus que le pouvoir masculin ne pouvait investir, et où les enseignantes assuraient une forme de « maternité spirituelle » auprès de leurs étudiantes.

Le mouvement de réforme le plus vaste et le plus vigoureux du XIXe siècle fut celui de la tempérance. Forgé dans la révolte – quand les Daughters of Temperance se virent expulsées en 1853 d’un Congrès mondial de la tempérance exclusivement masculin (qu’elles rebaptisèrent Congrès du demi-monde) –, le mouvement s’est construit autour d’une vision protectrice de la relation mère-fille. Ses adhérentes se donnaient couramment entre elles les noms de « mère » et « fille ». Frances E. Willard, ou « Mère Frances », redoutable présidente de l’Union chrétienne des femmes pour la tempérance (WCTU), a rallié ses ouailles sous l’égide d’un Dieu qu’elle décrit comme « un vaste esprit maternel en couvaison », et imaginé un gouvernement transformé en « État-mère ». Willard adorait sa propre mère – notamment parce que celle-ci s’était abstenue de leur inculquer à elle et sa sœur les règles de la féminité traditionnelle. Elle a passé toute sa vie auprès d’elle, lui a consacré une biographie digne de l’épopée, A Great Mother, et a fait déposer ses cendres dans le cercueil maternel.

Willard affichait pour devise « La protection du foyer », mais derrière cette façade sentimentale, elle menait une campagne systématique pour libérer les filles américaines de la tyrannie domestique des hommes. Sous sa direction, le mouvement a étendu ses objectifs bien au-delà de la prohibition de l’alcool – considéré par les militantes comme un catalyseur de la prédation sexuelle masculine et des violences familiales. Le WCTU a mené campagne pour élever l’âge du consentement au mariage, créer des programmes d’éducation sexuelle (dispensés de préférence par les mères), éliminer la servitude domestique, améliorer les conditions de travail, ordonner un clergé féminin et, but ultime, conquérir le droit de vote.

Le mouvement pour le suffrage – point culminant de tous ces efforts – a présenté sa cause à maintes reprises sous les traits de mères protégeant l’intégrité physique et renforçant le pouvoir de leurs filles, un message martelé dans la littérature, les discours, chants, œuvres d’art et annonces publicitaires. La harangue la plus célèbre de la fondatrice du mouvement, Elizabeth Cady Stanton, fut son allocution aux jeunes Américaines intitulée « Nos filles ». Sa propre enfant, Harriot Stanton Blatch, a joué un rôle décisif en relançant le mouvement suffragiste au début des années 1900. Après quoi elle commémorera sa lutte en organisant un événement mère-fille à Seneca Falls, où Elizabeth Cady Stanton avait lancé le manifeste fondateur du mouvement pour les droits des femmes en 1848.

Le 3 mars 1913, veille de l’investiture de Woodrow Wilson, sur l’escalier de marbre du ministère des Finances américain, une femme majestueuse brandissant une lance d’or et portant la tunique grecque, l’armure pectorale et le casque à plumet de Columbia (10) descendit les marches au son de l’hymne américain, bientôt rejointe par d’autres femmes plus âgées nommées Justice, Liberté, Paix, Espérance, chacune accompagnée de ses héritières symboliques, des jeunes filles en tunique et écharpe qui semaient des pétales de rose et jonglaient avec des balles dorées. Ce type de spectacle somptueux, autour d’un thème récurrent, était un rite symbolique de l’ère des suffragettes. Pendant la dernière décennie de la longue lutte pour le vote féminin, les nombreux cortèges similaires organisés à travers le pays prenaient pour leitmotiv l’élément qui brillerait le plus par son absence près d’un siècle plus tard – la célébration du lien mère-fille et la transmission de l’autorité et du pouvoir féminins d’une génération à l’autre.

Qu’est-ce qui a bien pu transformer l’alliance originelle en ce dysfonctionnement cauchemardesque qui hante le féminisme cent ans après ? Les premières fissures sont apparues avant le tournant du siècle, lorsque les filles se sont vu entraîner loin de leurs amarres maternelles par l’attrait d’une société urbaine industrialisée, combiné aux nouvelles opportunités éducatives et économiques pour lesquelles les réformatrices avaient combattu si énergiquement. Le « néo »-féminisme, qui émergea vers 1910 chez les filles instruites et citadines, a épousé l’élan moderniste qui dictait d’abandonner le passé. Mina Loy écrivait dans son Feminist Manifesto de 1914 : « Il nous faut rejeter des siècles de mensonges […]. Rien, sinon une démolition complète, ne pourra amener la réforme. » De plus en plus, cela passait par la démolition des aînées réformatrices.

La rupture finale fut féroce, un cataclysme qui s’appelle les années 1920. Le changement provoqué par cette décennie pourrait être illustré par deux couvertures du magazine Life. La première, le 28 octobre 1920, servait d’écrin à une Columbia altière en casque et tunique grecque flottante, félicitant une jeune Femme nouvelle tenant à la main un bulletin de vote, pour célébrer la ratification du suffrage féminin. Les réjouissances furent brèves. Sur sa couverture du 18 février 1926, Life faisait entrer la nouvelle Femme nouvelle, une fringante jeune mondaine qui danse le charleston avec un riche vieillard. La garçonne, icône délurée des années 1920, se trémoussera d’un magazine à l’autre sur des dizaines de couvertures, dansant le jitterbug avec de vieux et généreux galants, roulant à vive allure avec de jeunes étudiants, admirant son propre reflet dans un miroir – sans jamais partager la scène avec une aînée, ni d’ailleurs aucune autre femme.

Le spectacle populaire des suffragettes a subi la même mutation. Cet étalage de virginité sacrée a survécu, mais sous une forme grotesque – celle du concours de beauté Miss America, inauguré en 1921, un an après la conquête du vote féminin. La figure qui dominait les « jeunes beautés » de ce premier concours n’était plus Columbia mais le « roi Neptune », un homme de 68 ans arborant la couronne et le trident de Poséidon. Les candidates n’étaient plus présentées comme « les filles de Columbia », mais « les ravissantes filles de l’Oncle Sam ». Elles recevaient leurs lauriers des mains d’un jury entièrement masculin. La gagnante, Margaret Corman, n’avait que 15 ans quand elle fut sélectionnée. Elle est décrite comme la plus petite des compétitrices, 1,55 mètre, et des mensurations « de poupée », 75-60-80. Les reporters lancés à sa poursuite pour en obtenir une phrase à citer l’ont trouvée dans une cour de récréation en train de jouer aux billes.

 

L’autoflagellation des mères

Le cérémonial dominant des années 1920 ne se contentait pas d’infantiliser la jeune fille. De manière plus alarmante, il évinçait aussi la mère. Les forces mobilisées contre elle étaient multiples. Certains de ses adversaires se présentaient comme des alliés, des « experts » amicaux sachant beaucoup mieux qu’elle comment s’acquitter de sa tâche. À en croire le nouveau règne des psychologues « béhavioristes », les mères ne comprenaient rien à l’éducation « scientifique » d’un enfant, et pouvaient lui causer un tort irréparable si elles suivaient leurs propres instincts au lieu d’écouter les autorités masculines [lire « Coupables, forcément coupables ? »]. John Watson, le « père » du béhaviorisme – par ailleurs cadre dirigeant de l’agence de publicité J. Walter Thomson – fulminait contre les « dangers d’un excès d’amour maternel » dans son bestseller « Psychologie de l’éducation du bébé et de l’enfant ». Le magazine populaire Parents, lancé en 1926 par George Hecht, un célibataire de 30 ans, publiait des chroniques prescriptrices de pédiatres hommes et des articles d’autoflagellation de mères coupables. Tel ce témoignage de Stella Crossley, en mars 1927, « Confessions d’une mère amateur », avec cette accroche aguicheuse : « “D’une ignorance criminelle !”, telle est l’accusation que porte cette jeune mère contre elle-même et ses semblables ».

Dans les réclames pour les produits industriels naguère fabriqués par les mères – des robes aux pâtisseries –, le message claironnait que les talents maternels étaient désuets, peu fiables ou contraires à la diététique. Les jeunes femmes se voyaient recommander d’apprendre les arts ménagers et culinaires auprès de « professionnels » plutôt que de leurs mamans – dans des instituts voués à la domesticité et à la cuisine installés par des entreprises comme General Electric et Westinghouse. « Les filles, fraîches émoulues de leur école de sciences domestiques, rapportaient les sociologues Robert et Helen Lynd dans leur grand classique de 1929, Middletown, ridiculisent les méthodes approximatives héritées de leur maman, qu’elles estiment “démodées”. » La mère était jugée incapable ne serait-ce que de conseiller sa fille sur le chapitre de la menstruation, désormais fief de la nouvelle industrie de l’« hygiène féminine ». La première campagne publicitaire de Johnson & Johnson pour les serviettes hygiéniques dans les années 1920, intitulée « Moderniser Maman », présentait des jeunes filles dynamiques se gaussant de leur mère vieux jeu qui rechignait devant les tout derniers produits et styles de consommation avec des slogans du genre, « Fais pas la poule mouillée, Maman, c’est sans danger », et « Accélère, Maman, c’est pas une polka ». Le texte rendait hommage à « la fille moderne », « adepte de toute innovation qui ajoute au plaisir et au confort de l’existence », qui « refuse de tolérer les traditions et les corvées dont sa mère était l’esclave ».

Les lois du marché des années 1920 ont inversé la relation d’autorité entre les générations : la mère pouvait progresser en suivant les consignes consuméristes de sa fille, mais celle-ci n’avait rien à gagner de l’expérience sociale et politique de sa génitrice. Dans les films et romans à succès de cette période, la mère est absente, vaincue ou littéralement assassinée. En matière de mode, les courbes généreuses et maternelles jusqu’alors en vogue cèdent la place à la silhouette de planche à pain de la garçonne. La nouvelle culture consumériste substitue la libération sexuelle au pouvoir politique, place les « choix » de l’acheteur avant les options possibles dans la vraie vie et promet aux jeunes femmes la « liberté » d’exhiber leur corps, boire et fumer comme les garçons, et adopter l’optique masculine. Comme le note avec satisfaction le New York Times en 1922, la jeune fille moderne « prend le point de vue d’un homme comme jamais sa mère ne l’aurait pu ». Dans les médias, une avalanche de récits d’« ex-féministes » témoigne de l’aversion des jeunes pour l’« agitation militante » de leurs mères. Comme l’écrit Dorothy Dunbar Bromley dans Harper’s en 1927, « “féminisme” est devenu un terme chargé d’opprobre dans la bouche de la jeune femme moderne ».

Quelques années seulement après la conquête du vote, des journalistes relevaient joyeusement le manque d’ardeur électorale des jeunes femmes, preuve que le suffrage était « un échec ». Les démarches législatives des féministes avortaient, un nombre dérisoire de femmes se présentaient à la députation, et l’un des rares points du programme en faveur des mères qui parvint à franchir les obstacles du Congrès – un projet de loi d’aide à la maternité et à la petite enfance – fut abandonné en 1929. Les rares femmes qui avaient réussi une percée en politique avaient le sentiment d’être des Columbia sans filles.

Une grande partie du discours et des images de la culture populaire et psychologique adressés aux femmes s’apparentait à un combat pour la garde des mineures. Qui obtiendrait la garde de la petite ? La mère victorienne réformatrice, naguère vénérée par ses filles, reléguée désormais au rôle de harpie grincheuse et prude ? Ou bien l’expert masculin dont l’avis acquiert alors une autorité digne du Magicien d’Oz, caché derrière le rideau de la culture commerciale ascendante ? Les jeunes femmes saisiraient-elles le flambeau de la liberté que Columbia brandissait dans les spectacles de suffragettes ou les « flambeaux de la libération », ces cigarettes que la Compagnie américaine des tabacs érigeait en nouvelles messagères de l’émancipation ? En 1929, Edward Bernays, l’inventeur des relations publiques et consultant de la firme American Tobacco, mettait en scène une parade pour les temps nouveaux : un défilé sur la Cinquième Avenue, parsemé de débutantes et de secrétaires recrutées par Bernays, pour exiger le « droit » des femmes à fumer des Lucky Strike en public.

L’héritage qu’a laissé la trahison des années 1920 hante le féminisme moderne. Le mouvement des femmes s’est éteint pendant près d’un demi-siècle. Quand il s’est réveillé, dans les années 1960 et 1970, le lien mère-fille avait cessé de dominer. Un conflit semblait l’avoir remplacé. Même si la deuxième vague donna l’impression de rejeter les ingérences du mercantilisme des années 1920 – son premier grand moment fut, après tout, une manifestation contre le concours Miss America, en 1968 –, elle retint de la période cet autre code, qu’elle prit pour trait fondateur : le principe directeur du matricide. Les jeunes femmes rassemblées autour de la Poubelle de la Liberté lors du rassemblement contre Miss America y jetèrent leur gaine, mais aussi la notion même d’armature maternelle.

Une autre grande manifestation radicale de 1968 fut l’« enterrement » parodique de la féminité traditionnelle au cimetière militaire d’Arlington, où les jeunes dénoncèrent le rôle dévolu à leur sexe (11). Administrer les derniers sacrements à la mère devint un motif en vogue. La poétesse Adrienne Rich a rendu un diagnostic célèbre à propos de cette nouvelle version du mouvement de libération des femmes : « matrophobie ». « Des milliers de filles estiment que leur mère leur a enseigné un sens du compromis et une haine de soi dont elles veulent à tout prix s’affranchir », écrivait Rich dans « Née d’une femme » : « La mère représente la victime en nous, la femme captive, la martyre (12). » Pour nombre de militantes de la deuxième vague, le mouvement n’a pas jeté un pont entre les générations, mais dressé un pare-feu.

« La haine de la mère, a dit la critique littéraire Elaine Showalter, fut la grande révélation féministe des années 1950 et 1960 », que sa génération, la deuxième vague, a faite sienne. Betty Friedan [auteur en 1963 du bestseller La Femme mystifiée] écrivait alors : « Je voyais ma mère et son amertume, que je ne parvenais pas à comprendre. Je ne voulais pas être comme elle… Rien de ce que nous faisions ne semblait jamais la satisfaire. »

Nombre de jeunes féministes radicales de la période voyaient en leur mère une cruche consumériste et en leurs aînées les dupes d’un système capitaliste que leur génération mettrait en pièces. Elles allaient s’en passer, qu’elle soit biologique ou politique, et construire une base politique fondée sur un groupe d’égales, unies autour du slogan « Le lien sororal fait la force ». « Nous nous considérions comme des filles sans mère, se souvient Phyllis Chesler, psychologue féministe de la deuxième vague. Nous formions une bande de sœurs de même souche. » Mais le soupçon d’un lien maternel, même s’il s’exerçait entre « sœurs », persistait à se mettre en travers du chemin. Dans son essai de 1976, « À la poubelle. La face sombre de la sororité », la féministe radicale Jo Freeman fait observer que les femmes les plus souvent attaquées au sein du mouvement étaient celles qui incarnaient le mieux le rôle maternel : « L’ironie veut que leur aptitude même à jouer ce rôle inspire du ressentiment et crée une image de pouvoir que leurs associées trouvent menaçante. » Privé des ancrages de l’expérience et de l’histoire des générations précédentes, le lien sororal engendrait le sororicide.

L’un des rares efforts faits par les jeunes féministes pour nouer une relation avec la première vague a fini en désastre. En 1969 les Radical Women de New York invitèrent une suffragette légendaire, Alice Paul, à leur manifestation anti-investiture [de Nixon]. Au grand désarroi de cette octogénaire qui avait fondé le Parti national de la femme, enduré la prison et l’alimentation forcée pour obtenir le droit de vote, les jeunes militantes lui demandèrent de les rejoindre sur scène pour « rendre ce droit » – en brûlant leur carte d’électrice.

La cassure générationnelle des années 1920 projette son ombre sur les féministes des générations suivantes, celles de la deuxième vague révoltées contre le matérialisme et celles de la suivante qui s’y sont ralliées. Les militantes des années 1960-1970 rejetaient la culture consumériste et la sexualité mercantilisée parce qu’elles considéraient leurs mères comme des victimes du matérialisme d’après guerre et leur en gardaient une rancune féroce. Par ce rejet, elles répétaient le péché de matricide des années 1920. Les féministes de la génération suivante ont abandonné en partie la rigidité idéologique et la rancœur des militantes de la deuxième vague envers les mères. Mais elles ne sont pas plus libérées de la malédiction des années 1920. À bien des égards, la ligne politique de la troisième vague et les études postmodernes sur le genre ont quitté le champ de bataille doctrinaire des années 1970 pour gagner le terrain de jeu intellectuel de l’exhibition corporelle et d’une théorie favorable à la culture populaire – un féminisme, pour emprunter les termes de Courtney Martin, dont l’objet est surtout de « se montrer (13) ». Ce faisant, les militantes de cette nouvelle génération sont tombées dans le piège des années 1920 : utiliser un ersatz commercial de libération pour saper la mobilisation politique de leurs mères.

Avant même le dernier jour de la convention électorale de NOW à Indianapolis, le thème de l’« unité » était devenu une vaste plaisanterie. Les séances plénières se divisaient férocement et frémissaient de rumeurs et de sous-entendus. Les troupes de soutien à Lyles avaient-elles enrôlé de jeunes rabatteuses ? Les adjointes de O’Neill avaient-elles recruté d’anciennes disciples de Hillary Clinton devenues avocates de Sarah Palin pour faire basculer le vote à la dernière minute ?

La clôture du scrutin eut lieu samedi soir. J’étais dans le salon de réception de Lyles quand les résultats ont été annoncés : Terry O’Neill l’emportait par huit voix, 206 contre 198. Sous le choc, la pièce sombra dans le silence. Lyles est montée sur une chaise et a prononcé un discours bref et résolument optimiste. « Je sais que nous gardons la conviction d’être le leadership de l’avenir, dit-elle. Le féminisme du XXIe siècle existe toujours. » Ses troupes n’en étaient pas convaincues. Les jeunes femmes parlaient de renvoyer leur carte d’adhérente, et les conseillères de Lyles ont commencé à supputer l’intérêt de former leur propre organisation. Plusieurs étoiles montantes dans leurs rangs ont démissionné de leurs fonctions d’administratrices de NOW, et Lyles a pris un poste de direction au Bureau des affaires féminines du ministère du Travail américain.

Au printemps 2010, la promesse d’une montée en puissance des jeunes m’a paru plus près de s’accomplir lors d’un congrès auquel j’assistais à la New School de l’université de New York, intitulé « Fini l’exil », consacré à l’héritage et à l’avenir des études sur le genre. Si coups il y avait, c’étaient plutôt les aînées qui encaissaient. Les portraits des fondatrices de l’école, Emily James Putnam et Clara Mayer, placés comme des chaperons de chaque côté de l’estrade, ont été deux fois jetés à terre par inadvertance lorsque de jeunes oratrices les ont frôlés en allant prendre la parole.

La salle bouillonnait de ferveur pour le féminisme académique théorique et saturé de consumérisme. Judith « Jack » Halberstam, professeur d’études sur le genre à l’université de Californie du Sud, qui a un penchant pour la coupe en brosse et les costumes masculins, était l’oratrice la plus en vue. Son livre de 1998, « Masculinité féminine », remet en cause les notions étroites d’identité sexuelle par une théorie de l’hybridation des genres. Au micro, elle promit d’« écrabouiller » ce qu’elle nommait « cet espèce de truc mère-fille qui revient tout le temps sur le tapis », entendant par là qu’elle allait écraser uniquement la partie mère de l’équation. « Quand des personnes d’une génération se plaignent que la génération suivante ne les lit pas, laissez tomber !, dit-elle. Si vous n’êtes plus dans le coup, vous ne l’êtes plus. Dégagez ! »

 

Rompre avec le passé

Si les féministes érudites d’un certain âge n’étaient plus « dans le coup », qui l’était ? Halberstam avait une réponse : Lady Gaga. Elle alluma son PowerPoint pour nous montrer un extrait du clip Telephone, dans lequel Lady Gaga, arborant diverses tenues loufoques sur son torse de mannequin, est jetée en prison, (mère)sécutée par des matonnes musclées, et lorgnée par des bombes sexuelles crêpeuses de chignon – jusqu’à ce que la bombe de Beyoncé libère Gaga de sa geôle, et que les bimbos filent au resto, où elles empoisonnent tous les hommes (et les femmes, et un chien), avant de partir vers des cieux inconnus dans leur « Pussy Wagon (14) », sous l’ombre projetée d’un hélicoptère de police. Dans « le meilleur des mondes de la féminité à la Gaga » de Telephone, déclare Halberstam, « nous voyons quelque chose qui ressemble à l’avenir du mouvement. Ce que nous voulons susciter, ce sont des travaux où le féminisme sera presque indétectable ; ce que j’appellerai désormais le féminisme Gaga ». Ce savoir féministe rompra avec « Dieu aide-nous, longévité », pour commettre des actes de « déloyauté », de « trahison et de rupture », et même renier son sexe : « Au lieu de devenir femme, nous devrions dé-devenir femme – car cette catégorie est problématique. » Ce genre de sentiment a fort déconcerté les pionnières des études féminines présentes, qui en savaient long sur la trahison et la rupture.

Les antipathies n’ont cessé de monter au cours des deux jours de colloque, entre les fondatrices des études féminines, à présent âgées d’une soixantaine d’années, et la génération des 30-40 ans adeptes des études sur la sexualité et la théorie queer vouées aux écoles critiques post-structuraliste, postcoloniale, voire même « postgenre ». Chelsea Estep-Armstrong a résumé ainsi le thème dominant : « Si seulement nous parvenions à rompre tout lien avec le passé – créer une nouvelle vague, une nouvelle école, une nouvelle théorie –, nous pourrions nous délivrer du poids de l’histoire. » Mais dans quel but ? Pour créer une table rase, où le passé ne sert plus à rien et où chacun peut faire ou faire de soi tout ce qu’il veut ? Où tout est relatif et tout « choix » aussi légitime que n’importe quel autre ? Autrement dit, le règne en apesanteur du tout commercial, royaume anhistorique qui promet à ses habitants un jardin d’enfants perpétuel où personne n’est obligé de grandir. Le rêve féministe de l’« empire de la mère » du XIXe siècle, qui avait abdiqué d’abord devant l’espoir que « la sororité fait la force », puis devant l’ineptie du « pouvoir des filles », est aujourd’hui menacé d’expulsion par une force transgressive encore plus infantile (« le meilleur des mondes de la bimbo Gaga » ?), une révolte cosmétique qui a moins de points communs avec le féminisme qu’avec les garçonneries des années 1920. Elle postule un monde où l’on fomente des révolutions sans jamais les réussir ni désirer les voir aboutir, où la « libération » commence et finit par les jeux de mots, les pastiches de la culture pop et les bas résille, où tous les besoins trouvent satisfaction sur le sein généreux du commerce, le marché simulacre de la mère nourricière.

Le dernier jour du congrès, j’ai pu aborder Halberstam à la réception de clôture. Je lui ai dit que je ne comprenais pas comment le Telephone de Lady Gaga pouvait être l’« avenir du mouvement ». « S’adapter ou crever !, m’a-t-elle répondu gaiement. C’est chez les pop stars qu’il faudra trouver l’inspiration du féminisme. » Mais en quoi Telephone peut-il inspirer le féminisme ? Halberstam a souligné la façon dont le clip traitait la rumeur de la nature hermaphrodite de Lady Gaga. « Elle ne l’a pas contredite. Elle a joué avec. Tu as ce moment formidable où les matonnes lui retirent ses vêtements en disant : “Dommage qu’elle ait pas de queue…” » Je suis repartie vers la salle de conférence chercher mon manteau. Le hall était presque vide, à part une femme solitaire aux cheveux grisonnants, qui rassemblait ses affaires dans une besace. Elle s’est présentée. C’était Barrie Karp, qui pendant vingt-six ans a enseigné les études féminines et la philosophie à la New School. Très au fait des récents développements de la théorie critique féministe, elle a témoigné de son enthousiasme – ses programmes de cours incluaient quantité de ces penseuses, de Judith Butler à Luce Irigaray – et m’a dit avoir apprécié l’exposé d’Halberstam. Pourtant, sa modernité n’a pas suffi à la protéger du fléau générationnel. Malgré les nombreuses théoriciennes contemporaines dont elle prescrivait la lecture, on lui a reproché dans sa dernière évaluation d’enseigner un féminisme des années 1960 « démodé », qui « n’est plus acceptable ». Son programme d’études du genre a été absorbé puis dissous par le département de la culture et des médias de la New School, et Karp a été poussée vers la sortie.

 

Cet article est paru dans Harper’s en octobre 2010. Il a été reproduit avec l’autorisation de l’agence Melanie Jackson, et traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Carrière et instinct maternel

Toutes les femmes n’ont pas envie d’enfant. Toutes ne sont donc pas habitées par l’instinct maternel. Du moins si l’on entend par là le fait de rechercher la maternité, un comportement propre à toutes les jeunes femelles en bonne santé dans le monde animal. Dotée par la nature d’un gros cerveau, Femina sapiens s’est en partie détachée de la nature. Qu’une femme venant d’accoucher abandonne son bébé, voire le tue, ne plaide pas non plus pour l’universalité de l’instinct. Du moins si l’on entend par ce mot le fait de s’investir pleinement dans les soins apportés à l’enfant. Cependant, l’affaire est plus complexe, car un tel comportement « contre nature » existe aussi dans le monde animal, y compris chez les primates.

Une lecture « naturaliste », évolutionniste, de l’abandon et de l’infanticide est possible. De même, si la majorité des Parisiennes ont, pendant un temps, au XVIIIe siècle, abandonné leur enfant à une nourrice lointaine, au risque de sa vie, ce n’était pas forcément un signe d’absence d’instinct maternel. D’autant qu’elles laissaient leur bébé dans les 72 heures après sa naissance, comme cela se voit chez les primates qui abandonnent leur petit ; avant, donc, le déclenchement des mécanismes hormonaux d’attachement créés par l’allaitement.

Une manière plus simple d’aborder ce débat est de voir que, partout dans le monde, la plupart des femmes souhaitent avoir au moins un enfant, s’y attacher et tout faire pour maximiser ses chances de réussite. La forte voix de la nature continue de se faire entendre, même si la natalité a beaucoup baissé dans certains pays, au point d’annoncer çà et là un déclin démographique. Mais nous ne pouvons plus écrire, comme Rousseau : « Y a-t-il au monde un spectacle aussi touchant, aussi respectable, que celui d’une mère de famille entourée de ses enfants, réglant les travaux de ses domestiques, procurant à son mari une vie heureuse et gouvernant sagement la maison ? » La mère moderne a le droit de vote, rarement un domestique, et a fait des études lui permettant d’exercer une profession, au même titre que l’homme. Or, de manière plus ou moins insidieuse, comme l’illustre ce numéro spécial, la plupart des sociétés actuelles ne favorisent pas la poursuite simultanée du métier de mère et d’une carrière professionnelle.

Les Japonaises sous l’empire du bento

Les petits Japonais qui se rendent à l’école pour la première fois emportent avec eux leur déjeuner, dans une boîte préparée par leur mère à la maison. Ces bentos sont généralement très élaborés : une multitude de mini-portions modelées avec art et disposées avec précision dans une jolie barquette. La maman y consacre énormément de temps et d’attention, pour faire plaisir à son enfant et montrer qu’elle est une bonne mère. Agencer des aliments dans un bento fait partie du quotidien au Japon : on en vend dans les gares et dans les établissements de restauration rapide, on les emporte au bureau. Son adoption dès la maternelle peut donc paraître parfaitement naturelle aux habitants de l’Archipel et anodine aux étrangers. Mais, dans ce pays, rien de ce qui concerne la nourriture n’est ordinaire ni fantaisiste. Le petit élève devant avaler rapidement et entièrement son bento, celui-ci doit être conçu par la mère de manière à lui faciliter la tâche. Anthropologue et mère d’un enfant qui a fréquenté une école maternelle de Tokyo pendant quinze mois, je fonde mon analyse sur mes propres observations, mes conversations avec d’autres mères ou la maîtresse de mon fils, la lecture de magazines et de livres de cuisine consacrés au bento, la participation aux sorties et autres rituels scolaires, les réunions de l’association des mères, ainsi que sur les multiples expériences vécues par mon fils et moi-même à l’épreuve de cette boîte-repas quotidienne.

 

Stressant à la fois pour le parent et pour l’enfant

« La préparation du bento est l’une des responsabilités les plus angoissantes incombant à la mère d’un enfant qui va à l’école pour la première fois », explique un magazine spécialisé. Ces publications de format moyen, sur papier glacé, bourrées d’idées, de recettes et de photographies, sont disponibles dans toutes les librairies du pays. « Les premiers bentos sont stressants à la fois pour le parent et pour l’enfant », renchérit une autre revue.

Car aucune nourriture n’est purement alimentaire au Japon, comme le révèle au premier coup d’œil un bento d’enfant, cette petite boîte contenant un repas miniature de cinq ou six plats dont les différentes portions sont parfaitement découpées et disposées avec art. Pourquoi un tout-petit, doté d’un appétit limité et, sans doute, d’un intérêt tout aussi restreint pour la gastronomie, est-il gratifié d’un repas aussi sophistiqué et minutieusement préparé ? À l’évidence, le bento est investi d’une signification qui va bien au-delà du simple fait de nourrir un enfant. Cette remarque valant pour tous les mets au Japon, il n’est pas inutile, avant se pencher plus précisément sur le sens du bento des enfants, d’examiner les codes généralement associés à la cuisine nipponne. L’apparence est ici l’élément essentiel : les aliments doivent être rangés, disposés et stylisés encore et encore pour former un motif visuellement agréable. La présentation est au moins aussi importante que le goût, la valeur et les qualités nutritives du repas. Et son style obéit à un certain nombre de conventions. Il y a d’abord la finesse, la séparation et la fragmentation ; chaque portion est de la taille d’une bouchée et servie dans un plat minuscule. La présentation doit aussi obéir à la règle du contraste. Les ingrédients sont découpés ou hachés de façon à créer des dissonances de couleur, de texture et de forme. Ils sont censés s’opposer et se heurter : du rose contre du vert, des aliments ronds contre des aliments anguleux, des substances molles contre des substances solides. Ce code s’applique au sein de chaque plat et entre les différents plats, mais aussi entre les mets et les récipients : une boule dans une assiette carrée, une préparation terne dans une coupelle de couleur vive, un dessert translucide dans un bol de texture grossière.

L’accent est mis sur la maîtrise, la façon dont la nourriture a été reconstituée et disposée de façon à paraître parfaitement naturelle quant à l’esthétique et à la fraîcheur. Mais l’injonction n’est pas seulement de conserver, autant que possible, le naturel d’origine des ingrédients – en faisant ses courses tous les jours pour disposer d’aliments frais, souvent servis crus ou à peine cuits –, mais aussi de recréer la promesse et l’apparence du « naturel ».

Une première méthode consiste à suggérer et à se réapproprier constamment la nature au moyen de décorations qui rappellent la saison – une feuille d’érable à l’automne ou une fleur au printemps –, au moyen des aliments eux-mêmes – fruits et légumes de saison – et au moyen d’une vaisselle assortie au moment – du verre l’été ou du grès l’hiver. Une autre méthode, dans une certaine mesure inverse de la première, consiste à magnifier et à perfectionner la préparation au point de rendre les aliments plus parfaits que nature. La cuisine japonaise ne se contente pas d’intégrer la nature ; elle s’en empare.

C’est cette capacité de s’approprier la nature « réelle » (la feuille d’érable sur le plateau), tout en jugeant « naturelle » sa reconstitution humaine, qui permet à l’art culinaire japonais de revêtir des significations que l’on peut qualifier de mythologiques. Au premier rang desquelles l’identité nationale : être Japonais, c’est manger japonais. Et les principes qui président à la préparation des aliments sont au cœur de cette identification à la culture collective : la perfection, le travail, de petites portions distinctes, des morceaux contrastés, la beauté et l’empreinte de la nature. Autant de codes précis que dominent deux principes régissant très directement la préparation et l’appropriation idéologique du bento en maternelle. Premièrement, les aliments obéissent à un ordre – il y a une bonne façon de faire les choses, où tout a sa place et où chaque place est fonction de toutes les autres. Deuxièmement, la personne qui prépare le repas prend la responsabilité de respecter les normes de perfection et d’exactitude de la cuisine nipponne. Ces deux règles transmettent un message, tant sur l’ordre social que sur le rôle de l’identité sexuelle dans la perpétuation de cet ordre.

Si l’école apprend aux enfants comment et quoi penser, elle les prépare aussi aux fonctions qu’ils occuperont à l’âge adulte. Autrement dit, l’organisation de la société selon le sexe, le pouvoir, le travail et la classe compte autant que l’apprentissage des rudiments de la lecture et de l’écriture. Mieux : elle est transmise par ces leçons et scellée dans celles-ci.

L’école maternelle (yochien) n’est pas obligatoire au Japon, mais la plupart des enfants de 3 à 6 ans la fréquentent. Et, à la différence du hoikuen, plus proche de la crèche, le yochien est communément perçu comme une institution éducative, qui conditionne aux habitudes et aux structures du système scolaire. Les enfants apprennent moins à lire et à écrire qu’à devenir des élèves japonais, et un même accent est mis sur ces deux termes. Les règles et modalités de la vie de groupe – le shudan seikatsu, idéal social martelé par les dirigeants politiques, les chefs d’entreprise et les éducateurs de tout le pays – sont ainsi présentées pour la première fois à l’enfant au yochien.

Le début de l’école maternelle est un passage – l’éloignement de la maison et l’entrée dans le « monde réel » – jugé difficile, voire traumatisant, pour le petit. Les Japonais parlent à cet égard de soto et d’uchi : soto évoque l’extérieur, froid et hostile ; uchi définit comme chaud et confortable ce qui est intérieur et familier. En confectionnant ce bento qui vient du foyer, la mère prépare et incite son enfant à affronter le monde extérieur ; elle rend le soto de l’école plus supportable.

Le bento représente la mère et la maison notamment par le travail qui y est investi. En moyenne, les Japonaises passent de vingt-cinq à quarante-cinq minutes tous les matins à cuire, préparer et agencer le repas d’un seul enfant. Elles auront, en outre, prévu et accommodé la veille un dîner en pensant aux restes pour le bento du lendemain. Les femmes échangent des idées, parcourent des livres de cuisine ou des magazines spécialisés à l’affût de recettes, achètent ou fabriquent des objets pour décorer ou contenir des éléments du repas, et congèlent de petites portions pour les futures boîtes.

 

Une épreuve pour les petits

La désinvolture n’a pas sa place. Ce travail témoigne que la femme s’investit dans son rôle et incite le petit à faire de même en tant qu’élève. Le bento est ainsi une représentation de la mère et du devenir de l’enfant. Ce cadeau qui rappelle la maison fait office de modèle en matière de rapport à l’école. L’une des règles de la maternelle met en évidence cette relation : il faut finir son bento. Cet impératif, à première vue insignifiant et terre à terre, est pris très au sérieux par les enseignants, et les tout-petits ont du mal à le respecter. En filigrane, l’idée qu’il est temps pour l’enfant de répondre à certaines attentes. Après tout, l’un des principaux objectifs du yochien est d’initier aux structures et aux rigueurs d’un système éducatif où l’amusement n’est pas de mise.

Apprendre est difficile et laisse peu de place au choix et au plaisir. Même les bentos faits maison prennent fin quand l’enfant entre en primaire. Là, les repas sont institutionnels : généralement ternes, peu attrayants, ils ont un but purement nutritionnel. Pour faciliter l’adaptation de l’enfant à ces futures routines (éducatives, sociales, disciplinaires, culinaires), les bentos du yochien sont conçus pour être agréables et personnalisés. Mais ils sont aussi pensés comme une épreuve (au sens d’examen) pour l’enfant – et le double sens n’est pas fortuit.

La maîtresse inspecte les boîtes des enfants, veille à ce qu’il ne reste rien, encourage les uns, gronde parfois les plus lents. Ceux qui traînent ont du mal avec ce rituel car ils retardent les autres qui, en tant que pairs, surveillent aussi la façon de manger. Mon fils se plaignait souvent d’un camarade dont la lenteur contraignait tout le monde à rester à l’intérieur (plutôt que de jouer dans la cour) pendant une grande partie de l’heure du déjeuner. Mais c’est l’enseignant qui est officiellement chargé de veiller au bon déroulement du repas. Une vigilance qui porte à la fois sur l’élève et sur la mère. La maîtresse de mon fils me parlait chaque jour des progrès qu’il faisait dans la consommation de son bento. Si David était le sujet explicite de la discussion, l’essentiel du propos s’adressait à moi et portait sur ce que je pouvais faire pour l’aider à avaler son déjeuner.

À l’époque, le sérieux de ces conversations me paraissait étrange. Nous venions de nous installer au Japon et mon fils, un enfant qui s’exprimait beaucoup, fréquentait une école étrangère, où l’on parlait une langue qu’il ne maîtrisait pas encore. C’était le seul étranger de l’établissement. Son comportement était alors souvent perturbateur : par exemple, pendant la gymnastique matinale, il remontait la rangée d’élèves en frappant chaque enfant sur la tête. Mais Hamada-sensei préférait parler des bentos. Je pensais, pour ma part, que l’adaptation de David à cet environnement dépendait davantage de l’apprentissage du japonais. C’était pourtant le bento qui était l’objet de discussions si précises – « David a mangé tous ses petits pois aujourd’hui, mais il a fallu que je lui demande trois fois de finir ses carottes » – et si sérieuses que je trouvais cette attention mal placée. Explicitement, il s’agissait de boîtes-repas mais, implicitement, ne s’agissait-il pas d’autre chose ?

Il y avait, bien entendu, un message sous-jacent pour moi et mon enfant : l’injonction de suivre les instructions, d’obéir aux règles et d’accepter les structures de pouvoir du système éducatif. Autant de prescriptions ancrées dans certains rituels et inculquées à travers eux : à l’école maternelle, comme dans la quasi-totalité des pratiques sociales et institutionnelles au Japon, l’activité est si fortement ritualisée que la forme même du cérémonial prend un sens et une valeur en soi. En maternelle, la journée, hormis deux temps libres, est ainsi organisée en routines précises – gymnastique matinale, travaux manuels, éducation physique, chant. L’énergie est galvanisée par ces activités qui exigent un degré d’ordre, de discipline et de maîtrise de soi susceptible d’étonner bien des non-Japonais.

Ce n’est pas un hasard si la maîtresse de David a jugé de la réussite de son intégration par sa maîtrise non de la langue ou d’autres aptitudes culturelles, mais des habitudes quotidiennes : avancer en rang, se brosser les dents après le déjeuner, arriver tôt à l’école, participer avec enthousiasme aux cérémonies de bienvenue et de départ, et terminer son bento dans les temps. Non seulement il s’était adapté, mais il s’était aussi fait accepter comme membre du groupe. En d’autres termes, ce qui lui avait été imposé de l’extérieur lui était devenu désirable ; les pratiques routinières n’étaient plus étrangères mais familières, il les avait faites siennes. Mon enfant américain devait, en un sens, devenir japonais, et sa maîtresse reconnaissait cette japonité dans les rituels quotidiens comme le fait de finir son bento.

Il incombe à la mère d’obtenir que l’enfant mange ce qu’elle a préparé. Une grande partie des textes, conseils et discussions ayant trait au bento ont pour but avoué d’aider les Japonaises à préparer des mets que les enfants avaleront. Remplis de recettes, d’illustrations et d’idées, les magazines mettent en tête de chaque page des conseils « utiles », comme : « Préparez-le de façon à faciliter le maniement des baguettes par l’enfant » ; « Décorez-le et remplissez-le de beaux rêves (kawairashi yume) » ; « Quand votre enfant sera habitué, mêlez aux aliments qu’il aime des aliments qu’il n’aime pas », etc.

Un certain nombre de principes sont distillés à travers les livres de cuisine et magazines spécialisés, dans les directives de l’école concernant le bento envoyées tous les quinze jours à la maison avec le bulletin, et via les discussions entre les mères et les enseignants : 1. les aliments doivent être coupés pour pouvoir être manipulés facilement avec les doigts ou des baguettes, des cuillères et des fourchettes (de taille enfant), des brochettes ou des piques ; 2. les portions doivent être petites ; 3. il faut ajouter progressivement les produits qu’un enfant n’aime pas encore pour qu’il ne devienne pas tatillon (sukikirai) dans ses habitudes alimentaires ; 4. le bento doit être joli, mignon et d’aspect varié ; 5. il doit contenir des accessoires fabriqués autant que possible par la mère. Les contraintes énoncées par les publications semblent infinies. Mais ce sont les mères elles-mêmes qui accordent la plus grande importance à l’attrait visuel. En revanche, l’utilisation du bento comme méthode d’apprentissage – ajouter de nouveaux aliments, apprendre à manier les baguettes – est une directive de l’école.

L’esthétisation du bento est de loin son aspect le plus fascinant pour une anthropologue. Les catégories et codes stylistiques généralement à l’œuvre dans la cuisine japonaise sont appliqués, après adaptation, dès l’école maternelle. Les substances sont manipulées intensivement, souvent pour transformer et déguiser les aliments. Comme l’a souligné une mère, un ours confectionné avec des hamburgers miniatures et du riz, ou une fleur avec une pêche aident l’enfant à s’intéresser à ce qu’il mange. Mais même les mères des moins difficiles poursuivaient tout au long de l’année leurs efforts pour créer des plats artistiques.

À l’évidence, le travail consacré au bento poursuit un autre projet que simplement celui de faire manger son enfant. Deux autres enjeux sont en effet très présents. D’abord, le bento n’est qu’un aspect de l’investissement beaucoup plus vaste et permanent que la mère est censée faire pour son enfant. Kyoiku mama (« mère éducatrice ») : tel est le nom que l’on donne à une femme qui supervise et gère l’éducation de sa progéniture avec une vigueur excessive. Pourtant, cet excès est exigé par l’État dès l’école maternelle, et il est classiquement déployé par les mères, dont le rôle est jugé décisif pour l’avenir de l’enfant dans ce système scolaire très sélectif.

La mère est généralement considérée comme le soutien, l’aiguillon et la protectrice de l’élève. Elle exécutera une multitude de tâches pour l’aider dans ses études : tailler ses crayons et préparer une collation de minuit pendant qu’il fait ses devoirs, étudier elle-même pour s’améliorer dans les disciplines où il possède des lacunes, se renseigner pour savoir quelle est l’école la plus appropriée et s’entre¬tenir avec ses professeurs. Si l’enfant réussit, la mère est félicitée ; s’il échoue, elle se sent coupable.

Ainsi, dès l’école maternelle, les mamans se préparent à leur futur rôle. Mais les tâches et l’énergie exigées d’elles sont incroyablement dévorantes. Elles doivent assister aux réunions de l’association des mères, accompagner les sorties scolaires et être, en règle générale, disponibles. À l’école de mon fils, très peu de femmes pouvaient se permettre de travailler, ne serait-ce qu’à temps partiel ou de façon temporaire. Celles qui le faisaient le cachaient en général, faute de quoi elles essuyaient les reproches de la maîtresse, convaincue qu’elles négligeaient leur enfant. Autrement dit, la maternité est institutionnalisée – à travers l’école et des activités routinières telles que la préparation du bento – comme un travail à domicile à plein temps.

Mais les femmes préparent aussi le déjeuner de leur enfant avec soin pour une autre raison : le bento est pour elles un moyen d’affirmer leur identité. Les femmes travaillent pour elles-mêmes, indépendamment des préoccupations de l’école concernant la boîte-repas. En d’autres termes, le rôle de ménagère, mère et épouse que les Japonaises sont fortement incitées à assumer, comporte aussi, outre des responsabilités lourdes et incessantes, l’opportunité de se divertir et de créer.

 

Le plaisir de la créativité

Cette remarque ne doit pas conduire à nier les contraintes et la surveillance à laquelle les Japonaises sont soumises dans la préparation du bento. Elles sont observées non seulement par la maîtresse, mais aussi par les autres mères ; et elles perfectionnent ce qu’elles créent, au moins en partie, pour être reconnues par leurs semblables comme des mamans consciencieuses. L’ardeur avec laquelle elles se dévouent à cette tâche est, de ce point de vue, comparable à l’intériorisation par mon fils des routines de l’école : la tâche n’est plus imposée de l’extérieur mais acceptée comme étant la leur. La confection du bento est donc une arme à double tranchant pour les femmes. En prenant plaisir à cette création (malgré le travail intensif que cela exige, je n’ai entendu qu’une ou deux fois une mère s’en plaindre), les Japonaises s’abandonnent à la ritualisation et à la sujétion du statut de mère.

Minami-san, l’une de mes interlocutrices, m’a révélé à quel point les rituels quotidiens de la maternité sont à la fois contraignants et agréables. Mère de deux enfants, l’un de 3 ans et l’autre en maternelle, Minami-san était chanteuse d’opéra avant de se marier, relativement tard, à 32 ans. Son emploi du temps quotidien est désormais régi par les activités liées au yochien : préparer le bento, emmener sa fille à l’école et aller la chercher, assister aux réunions de l’association des mères, inviter d’autres enfants à venir jouer et veiller à la propreté de l’uniforme. Minami-san souhaiterait reprendre le chant, même à temps partiel, mais les exigences liées à la maternité, en particulier celles imposées par l’école maternelle, contrecarrent selon elle ce désir. Minami-san regrette de ne pouvoir consacrer que quelques minutes par jour à la pratique du chant. Être mère au Japon, confie-t-elle, signifie être mère à l’exclusion de presque tout le reste.

Toutefois, Minami-san n’a rien d’une femme frustrée. Elle consacre à sa fonction de mère une énergie, une créativité et une intelligence impressionnantes. Elle prévoit des sorties spéciales pour ses enfants au moins deux ou trois fois par semaine, organise des jeux dont elle sait qu’ils leur plairont et développeront leur intelligence ; elle invente des histoires et crée des costumes ; et elle fait chaque jour les courses pour les repas qu’elle prépare en ayant à l’esprit les aliments préférés des petits. Malgré son désir de chanter davantage, Minami-san ne se plaint jamais de ses enfants, ni des tâches liées à l’éducation, ni du fait d’être mère. Et ce sont ses bentos qui incarnent le mieux sa motivation. Il n’y en a jamais deux pareils, chacun contenant au moins quatre ou cinq portions, et elle teste en permanence de nouvelles idées. Cette créativité n’a cependant rien d’exceptionnel.

En témoigne cet exemple, tiré d’un magazine spécialisé, de bento-poupée : dans une boîte à deux compartiments, on dispose quatre boules de riz d’un côté, dont chacune contient en son centre un élément différent ; de l’autre côté, deux poupées faites d’œufs de caille pour la tête, auxquels on a ajouté les yeux et la bouche, et de concombre pour le corps ; elles sont disposées comme si elles étaient allongées, avec deux carottes crues pour l’oreiller, une fleur pour les couvertures, une carotte cuite découpée, deux morceaux de jambon, des morceaux d’épinard cuit, et les différentes parties des poupées sont maintenues ensemble par des brochettes de plastique coloré.

Toutes les mères que j’ai rencontrées possédaient leur propre répertoire de techniques pour transformer, façonner et déguiser les aliments ; techniques auxquelles tous les magazines consacrent une rubrique spéciale. La liste suivante est tirée du même journal : des tranches de citron disposées en forme de papillons, une saucisse découpée en forme de fleur, un œuf dur décoré pour ressembler à un bébé, un morceau de pomme en forme de feuille, un bateau avec une voile en concombre, un œuf de caille en forme de cerise, une saucisse découpée en forme de crabe, une fleur en feuille de chou, une carotte représentant une chaussure rouge, une pomme imitant un ananas, etc.

 

Une structure sociale plus esthétique

Mais on ne se contente pas de transformer la nature ; on y ajoute des objets achetés en magasin ou faits maison et disposés avec précision dans la boîte-repas. Les premiers proviennent de toute une industrie consacrée à la préparation du bento : des rayons entiers vendent des boîtes de bento, des petits récipients complémentaires, des sacs, des tasses, des rangements pour les baguettes et les ustensiles (tous décorés de divers personnages ou motifs mignons), des serviettes, des boîtes en aluminium, du ruban ou de la ficelle colorés, des brochettes en plastique, des piques à cocktail ornées de drapeaux en papier. On encourage les mères à fabriquer elles-mêmes certains de ces accessoires – et on les félicite si elles le font : des sacs à bento, des serviettes et des mouchoirs avec des motifs personnalisés ou avec le nom de l’enfant brodé dessus. Ces accessoires, la disposition des mets et les séparateurs de compartiments (amovibles et adaptables) pourvoient à l’ordre du bento. Tout semble frais et bien rangé.

Agencer les aliments de façon à former un décor reconnaissable par l’enfant est cité comme un idéal par un grand nombre de mères et de livres de cuisine. Les animaux, les êtres humains et d’autres mets (un ananas fait avec une pomme, par exemple) prédominent, peut-être tout simplement parce que les enfants les connaissent bien et que les mères peuvent les reproduire facilement. Mais le double principe de la manipulation de la nourriture et de l’ordre est constant dans la cuisine japonaise en général, et il est également au cœur de la préparation du bento de maternelle. L’imagerie réaliste est avant tout le moyen d’apprendre les codes de la manipulation et de l’ordre à l’enfant et de les lui rendre agréables. En reconstituant un ananas à partir d’une pomme, il s’agit donc moins de voir un ananas dans une pomme (une forme particulière) que de construire autre chose avec la pomme (le processus de transformation).

L’intensité du travail et de l’attention que demande un bento lui confère des significations multiples. L’esthétisation de l’ordre social japonais domine tout le reste. Une mère ne rend pas seulement les aliments plus savoureux pour son enfant, elle crée des mets qui reflètent une structure sociale plus esthétique et agréable. Le message du bento est le suivant : le monde est construit avec une grande précision et tout Japonais doit y jouer son rôle avec la même précision. La production est exigeante, et le producteur doit à la fois respecter les limites de son rôle et travailler dur.

Le message indique aussi que ce sont les femmes, et non les hommes, qui soutiennent l’enfant en le nourrissant. Elles constituent le socle idéologique de la culture inhérente à cette nourriture. L’homme se voit assigner une position dans le monde extérieur, où il occupe un emploi pour gagner sa vie ; il est identifié principalement par son lieu de travail et dévoué à ce dernier. Participer aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants n’est pas une préoccupation des Japonais. Les femmes restent au centre du foyer, et ce message est lui aussi transmis explicitement, tant dans la création que dans la consommation du bento. Une certaine division sexuelle du travail est ainsi fermement établie.

Reste une question : les femmes ne pourraient-elles pas subvertir l’ordre idéologique en repensant le bento ? J’ai posé cette question à une amie japonaise. Bien que sa mère ait été conformiste dans la plupart des autres domaines, elle préparait pour ses enfants des bentos qui ne respectaient pas les conventions courantes. Selon Sawa, les caractéristiques de base de ces bentos, simples et rarement artistiques, ressemblaient aux principes qui avaient régi son éducation en général. Elle était traitée comme une personne, et non pas « simplement comme une petite fille », et on lui laissait une marge pour penser par elle-même. C’est aujourd’hui une femme exceptionnellement indépendante qui vit aux États-Unis, loin de sa patrie et de ses parents. Elle adore la cuisine japonaise, mais apprécie depuis peu le bento simple que sa mère lui préparait lorsqu’elle était enfant. Il la nourrissait mais ne la liait pas culturellement ou idéologiquement. Sawa dit aujourd’hui en être contente.

 

Ce texte est une version abrégée du chapitre « Japanese Mothers and Obentos » paru dans Permitted and Prohibited Desires, d’Anne Allison (University of California Press). Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Anatomie du vampire

L’un des premiers vampires attestés fut Peter Plogojowitz. En 1725, dans les Carpates, mort et enterré depuis dix semaines, il profita de son état pour occire une série de braves gens. Sa tombe fut ouverte par les autorités. Il avait la bouche ensanglantée, les ongles longs, la peau en bon état et « d’autres signes inquiétants ». Un pieu lui a été enfoncé dans le corps et il fut incinéré. Rien de si étonnant, observe l’Américain Michael Sims. Après la mort, la peau se contracte, faisant « apparaître les ongles comme anormalement longs ». L’épiderme s’étiole, ce qui donne pendant quelque temps à la peau un aspect vermeil. Surtout si le mort est enterré face contre terre, le sang peut venir se concentrer autour des cavités faciales. Quant aux « autres signes inquiétants », il est courant que « les parties génitales gonflent pendant la décomposition ».