Mère Teresa et Lady Gaga

Les différences entre la sainte femme et la pop star frappent moins que les ressemblances, note The Economist, après avoir ausculté un ouvrage sur la première et une étude de management sur la seconde. Les Missionnaires de la Charité, congrégation créée par Mère Teresa, sont implantés dans plus de cent pays et Lady Gaga va sans doute gagner plus de 100 millions de dollars en 2011. Elles ont manifesté tôt dans leur vie un beau talent pour la communication – par exemple en s’inventant un nom : Mère Teresa s’appelait Agnes Gonxha Bojaxhiu, Lady Gaga, Stefani Germanotta.

 

Une mère patrie

« Oum Saad, c’est moi ! », avait dit en substance le romancier et activiste palestinien Ghassan Kanafani, à propos de son personnage de Mère Courage, réfugiée dans un camp libanais, devenue comme lui un symbole de la lutte pour la terre perdue. L’auteur, tué dans un attentat à Beyrouth en 1972, reste une référence pour bien des intellectuels palestiniens qui continuent de s’approprier l’héroïne de son court roman.

La jeune critique et romancière Rihab Al-Khatib écrivait ainsi récemment, dans le quotidien Al-Qods de Ramallah : « Oum Saad c’est la patrie, et la patrie c’est Oum Saad. Une femme qui ne pleure pas la Palestine, puisqu’on pleure seulement les morts. Oum Saad, la mère qui a dû quitter sa terre et offre ses fils, l’un après l’autre, au combat pour la patrie, est le symbole de toutes les Palestiniennes victimes de l’exil. »

Lignes de faille

Le point de départ de ce numéro spécial fut la publication, aux États-Unis, du livre d’Amy Chua Tiger Mother. Pour cette universitaire d’origine chinoise, appartenant à l’élite de la société américaine, les Occidentaux feraient bien d’en finir avec leur attitude laxiste à l’égard des enfants et de tirer les leçons de la bonne tradition chinoise : l’éducation à la dure, sinon à la trique. Avec un soupçon d’ironie, Amy Chua, qui a martyrisé ses deux filles avec succès, se pose en parangon de la bonne mère issue d’une collectivité qui gagne. L’émoi déclenché par ce livre aux États-Unis nous a servi de fil conducteur pour construire ce dossier.

Qu’est-ce aujourd’hui qu’une bonne mère ou une mauvaise mère ? Jusqu’où peut, doit, aller son investissement dans ses enfants ? Pourquoi est-elle si couramment désignée comme coupable, voire haïe ? La mère absente, est-ce un drame ? Comment la tension entre travail et foyer est-elle vécue d’un pays à l’autre, d’une classe sociale à l’autre ? Quel est le bon âge pour devenir mère ? La femelle humaine reste-t-elle finalement proche de son état de mammifère et de primate, ou bien lui tourne-t-elle résolument le dos ? Doit-elle allaiter un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ? Comment interpréter l’abandon, l’infanticide ? Le refus d’enfant ? Ou, à l’inverse, la conviction qu’il existerait un droit à l’enfant ? Une femme peut-elle dire qu’elle aime son mari plus que ses enfants ? Une mère peut-elle cesser d’aimer ses petits ? Pourquoi, dans les pays riches, depuis des décennies, l’émancipation de la femme semble-t-elle piétiner ? Les mères auront-elles raison du plafond de verre ? Le monde de l’entreprise est-il voué à l’androcentrisme ? Le féminisme a-t-il encore un sens ? Les militantes auraient-elles définitivement perdu la partie ? Ou bien de nouvelles perspectives sont-elles en train de s’ouvrir, de manière peut-être inattendue ? Quelle est l’influence des médias, des intérêts financiers, de la publicité, du cinéma ? Un État, des lois, des institutions peuvent-ils faire la différence ?

Badinter contre la « mère écologique »

La philosophe Élisabeth Badinter divise depuis longtemps les féministes françaises, et son dernier livre, Le Conflit. La femme et la mère, n’a pas démenti la tradition. Elle y soutient que la sacralisation croissante de la « bonne mère », cette femme qui allaite longtemps, lave les couches, cuisine bio, et s’arrête de travailler un bon moment pour s’occuper de ses enfants – nouvelle orthodoxie que connaissent bien les Britanniques –, menace le modèle français traditionnel de maternité [lire « L’intox de l’allaitement »]. Mais toutes celles qu’on appelle les « néoféministes » l’ont accusée d’être « à côté de la plaque ». Qu’en est-il ?

Comme on le sait, l’État français pratique depuis longtemps une politique favorable à la fois à la natalité et au travail des femmes. Selon l’OCDE, le taux de fécondité est en France de 1,94, contre 1,8 au Royaume-Uni (deux chiffres supérieurs à la moyenne, de 1,63 dans les pays membres de l’Organisation). Parallèlement, 57 % des Françaises en âge de le faire travaillent, contre 67 % des Britanniques (la moyenne est de 56 % dans la zone OCDE, chiffre qui prend en compte aussi bien les temps pleins que les temps partiels).

Cela dit, la relation entre fécondité et activité est moins évidente qu’il n’y paraît. Au Royaume-Uni, une femme se voit généralement octroyer un an de congé maternité ; les six premières semaines sont payées à 90 % de son salaire, et les trente-trois suivantes à environ 33 %, aucune indemnisation n’étant prévue au-delà. En France, les femmes peuvent prendre seize semaines de congé, avant et après l’accouchement, tout en percevant l’intégralité de leur salaire ; elles sont donc censées recommencer de travailler lorsque le bébé est âgé de dix à douze semaines. Au Royaume-Uni, la reprise se situe généralement entre neuf et douze mois. (Le congé paternel, en revanche, est de deux semaines dans les deux pays).

Mais, à la différence du Royaume-Uni, la France dispose d’un système de crèches et de garderies subventionnées, facilement accessibles, bon marché. Des crèches municipales, coopératives et parentales accueillent les enfants dès 3 mois. À partir de 3 ans (2 ans dans les grandes villes), la maternelle prend en charge les enfants gratuitement huit heures par jour – avec possibilité de garderie jusqu’à 18 h 30. Les mères françaises peuvent ainsi concilier relativement facilement carrière et famille – en tout cas sur le plan financier.

 

Contre l’enfant roi et l’esclavage maternel

De fait, la langue française ne dispose d’aucune expression pour désigner la nécessité de « jongler » entre travail et enfants (1). L’Américaine Judith Warner, qui raconte son expérience de mère à Paris dans Mères au bord de la crise de nerfs (2), affirme que la maternité n’est pas en France « une si grosse affaire », à la différence des États-Unis et sans doute de la Grande-Bretagne : « Il n’y a tout simplement pas de culpabilité dans l’air, écrit-elle. Ce sentiment n’est pas considéré comme la conséquence naturelle du fait de travailler. […] La conviction française selon laquelle chacun doit avoir une vie “équilibrée” s’applique tout particulièrement aux mères – surtout quand elles sont au foyer et donc exposées au risque d’être obsédées par leurs enfants. Et ça, pour les Français, c’est mal. Pathologique. Inopportun. Carrément bizarre. »

Dans son enquête sur la France du début des années 1950, l’Américaine Martha Wolfenstein soulignait que, pour les parents parisiens, l’âge tendre n’était pas un temps de plaisir mais de préparation. Presque l’exact opposé de la vision américaine, qui voit dans « l’enfance une période quasiment idéale, de réjouissance, une fin en soi (3) ». En France, écrit-elle, « c’est une période de mise à l’épreuve où tout a un but – une phase peu enviable, du point de vue des adultes ». Contrairement aux Anglo-Saxons, tenants d’une éducation centrée sur l’enfant, les Français attendent de leurs bambins qu’ils ne perturbent pas leur vie et ne deviennent pas le principal sujet de conversation des adultes.

Marie-Anne Suizzo réaffirme cette thèse dans une étude plus récente, qui décrit deux traits distinctifs de l’éducation française (4). D’abord, la volonté de la mère de rendre ses enfants « débrouillards », c’est-à-dire préparés à la vie et capables d’atteindre leurs objectifs. Ensuite, la crainte universelle de voir la mère devenir l’esclave de ses gosses, au risque d’en faire des « enfants rois ». « C’est l’idée que les mères peuvent devenir dépendantes et même soumises à leurs enfants, explique-t-elle. Cette notion est très différente de la préoccupation omniprésente chez les parents des cultures individualistes : des enfants trop dépendants de leur mère. L’esclavage maternel est présenté en France comme une perte de liberté personnelle, avec des conséquences très négatives pour la femme. »

Selon Suizzo, la peur de ce type de servitude conduit les parents français à « préférer des relations plus distantes, un lit et une chambre séparés pour leur bébé, moins de contact physique – en partie parce qu’ils pensent que la séparation favorise l’émancipation de l’enfant. […] Ils évitent également de dormir avec lui. […] Tout est fait pour encourager l’indépendance du bambin ».

Dans Le Conflit, pourtant, Badinter déplore une évolution récente qui contredit cette éthique « traditionnelle » de la distanciation et réhabilite l’attachement, l’attention et l’épanouissement parental – ce que les spécialistes américains et britanniques appellent le « maternage intensif ». Pour la sociologue américaine Sharon Hays (5), la parentalité « idéale » ainsi définie (du moins pour la classe moyenne instruite) est très exigeante : elle pousse les mères à investir beaucoup de temps, d’énergie et d’argent dans l’éducation (« du temps, de l’énergie et du lait », écrit Badinter). Le rôle social du maternage s’étend dès lors à un éventail de tâches qui vont bien au-delà du simple fait d’élever des enfants. Les parents font bien plus que nourrir, loger et vêtir leur progéniture. Badinter souligne la multiplication des spécialistes et autres experts qui capitalisent sur cette nouvelle demande de « supplément », à l’instar des psychologues pour bébés ou des ostéopathes crâniens.

 

Une révolution insidieuse

La philosophe estime – et c’est à ses yeux le plus problématique – que ce modèle du « maternage intensif » conduit à penser la maternité comme une source d’épanouissement personnel pour la femme, de construction de son identité. Voilà qui renvoie à des tensions aussi vieilles que le discours féministe lui-même, tant le mouvement est divisé depuis toujours entre les deux perspectives. Pour Badinter, l’alliance qui se dessine entre les pratiques « écolo » et le féminisme est une véritable « révolution silencieuse » – une tendance particulièrement insidieuse, car bon nombre des pratiques encouragées (l’allaitement long, les couches lavables, etc.) comportent une dimension sexuée.

En France, le féminisme est traditionnellement associé à l’œuvre de Simone de Beauvoir et à son « féminisme existentiel ». Le Deuxième Sexe décrit comment la physiologie de la femme la soumet beaucoup plus lourdement que l’homme aux exigences reproductives de l’espèce. Simone de Beauvoir assimile ainsi l’allaitement à une sorte d’esclavage. (Et il est remarquable de voir Badinter faire du biberon un « objet moteur de l’égalité des sexes ».) Comme le soulignent Linda Layne et Jennifer Aengst (6), Beauvoir exalte la société qui domine son environnement : « La société humaine est une antiphysis – dans un sens, elle s’oppose à la nature ; plutôt que de se soumettre passivement à la présence de la nature, elle en prend le contrôle. »

Traditionnellement, la France a une conception « implicite » de la place de la nature qui s’oppose à la « visibilité » qu’on lui confère outre-Manche (où c’est une chose désirable, dont on doit chercher à « se rapprocher »). Le « retour à la nature » des années 1970, avec la floraison des mouvements en faveur de l’allaitement, n’a pas eu d’équivalent en France. Cette mode y est relativement récente et ne concerne, comme le souligne Badinter, qu’une frange privilégiée de la société – témoin le nombre croissant de magasins bio dans les quartiers riches, ou la nouvelle vague des « écoféministes ».

Un article récemment paru dans Elle illustre cette tendance. Intitulé « La fin du féminisme ? Quand Superwoman rentre à la maison », il met en avant des Françaises qui expriment leur féminisme à travers un discours « maternaliste » familier des Britanniques : l’accouchement naturel et l’allaitement sont émancipateurs, le travail salarié est « sans commune mesure avec l’expérience d’être mère », et ainsi de suite. Pour Badinter, c’est grave : « La “bonne maternité” impose de nouveaux devoirs qui pénalisent celles qui ne s’y conforment pas. C’est une représentation à rebours du modèle que nous avons suivi jusqu’à présent, qui rend impossible l’égalité des sexes et malvenue la liberté des femmes. C’est un retour en arrière. »

Le « maternage intensif » anglo-saxon conquiert ainsi d’autres cultures, via la globalisation de l’« éthique du care ». Mais l’analyse du cas français par Badinter montre que le lien entre la dynamique des relations proches et les tendances internationales plus vastes n’est pas direct : le regard que l’on porte sur les soins maternels appropriés varie d’une culture à l’autre (pour elle, du moins, car le caractère instinctif du maternage « intensif » a longtemps été considéré comme une entrave à la liberté de la femme). Mais les violentes réactions suscitées par son livre montrent à quel point l’évolution du modèle de maternité culturellement établi est un défi pour les féministes françaises.

Badinter ne mentionne pas le combat des nombreuses femmes qui aimeraient passer plus de temps avec leur nouveau-né durant les premiers mois, et souffrent de la pression sociale qui les pousse à reprendre le travail. Et elle ne fait qu’une référence de principe à l’intense besoin physiologique et affectif qu’éprouvent de nombreuses mères d’être auprès de leur enfant. Pourtant, Badinter montre bien que cette tension est elle-même le produit de l’évolution récente des dogmes culturels en faveur du maternage intensif, avec pour corollaire la montée en puissance d’un discours « culpabilisant ».

Les féministes n’ont pas fini de débattre de la façon dont Françaises et Anglaises, dans des contextes différents – prodiguant, pour l’un, un bon système de crèches et garderies ; pour l’autre, un généreux dispositif de congé maternité –, doivent se comporter face à ce changement. Comme l’écrit Badinter : « La majorité des Françaises concilient la maternité et la vie professionnelle ; elles sont nombreuses à travailler à temps plein quand elles ont un enfant. Elles résistent au modèle de la mère parfaite, mais pour combien de temps ? »

 

Cet article est paru dans la Spiked Review le 26 mars 2010. Il a été traduit par Hélène Hiessler.

Eigensinn

Eigensinn (nom allemand) : individu possédant une sorte de boussole intérieure, à laquelle il tient dur comme fer et qui dirige ses actes.

 

Le mot de Daniel Pennac :
« Je n’ai jamais connu de type plus constant et plus déterminé qu’Adolf dans l’élaboration de projets désastreux et le choix de solutions catastrophiques. Jusqu’à en mourir, figurez-vous ! Il fallut attendre les résultats de l’autopsie pour découvrir que son Eigensinn était complètement démagnétisé. »

 

Devinez le prochain mot manquant : il désigne le fait de se plaindre sans cesse de choses sans importance.

Règles du jeu
Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Nous entreprenons de constituer pas à pas le dictionnaire de ces mots manquants. Nos lecteurs sont invités à y contribuer, en nous écrivant à

 

Le choc de la maternité

Jusqu’en 2001, Rachel Cusk était une habituée des rayons littéraires des librairies. Ses trois premiers romans lui avaient valu une réputation de jeune auteur à suivre. Puis vint « le choc » de la maternité, explique une critique du New Statesman. « Choc de la grossesse. Quelque chose grandit à l’intérieur de vous […]. Choc de la naissance, une expérience sanglante, quelle que soit la façon dont elle se déroule. Choc du bébé lui-même – quelque chose est sorti de vous qui n’est pas vous. »

De tout cela, Cusk a décidé de témoigner dans un livre entamé durant sa deuxième grossesse, afin de « garder une trace d’états émotionnels et physiques que je n’allais probablement pas revivre ». Ce qui suivit la stupéfia : face à son récit hyperréaliste d’une expérience qui ne relève pas seulement du nirvana, des femmes lui adressèrent des critiques d’une extrême violence. Tant et si bien qu’elle a publié, sept ans après, un article sur ces réactions. « Je fus accusée de détester mes enfants, d’irresponsabilité, de prétention et d’égoïsme, explique-t-elle dans le Guardian. Avec le recul, je comprends mieux l’intolérance dont j’ai été victime. Elle découlait, comme toujours, de la dévotion à un idéal », celui de la « bonne » mère.

L’illusion égalitaire

Rebecca Asher a tout pour être heureuse : journaliste, elle fait une belle carrière à la BBC et forme avec son mari un couple égalitaire. Ou plutôt formait, car le partage équitable des tâches entre eux n’a pas résisté à la naissance de leur premier enfant. Comme d’autres femmes de sa génération, rapporte l’hebdomadaire The Economist, Asher découvre que « l’égalité qu’elles pensaient conquise est une illusion ».

Ni les structures sociales ni l’organisation des entreprises ne l’encouragent, et les mères, « désireuses de tout contrôler, découragent activement les hommes de prendre leur part du pouponnage », ajoute une critique du Sunday Herald. Asher en appelle donc à une « révolution », à la fois sociale et domestique : père et mère devraient être incités à prendre chacun à leur tour un congé parental de six mois rémunéré. Ils devraient ensuite pouvoir aménager leur temps de travail et bénéficier d’un système de garde efficace et peu coûteux.

Réaliste ? « Il est toujours tentant de copier les pays nordiques sur des sujets comme celui-ci, note l’hebdomadaire libéral. Mais la Grande-Bretagne est un pays rude, compétitif et inégalitaire […], à bien des égards plus proche des États-Unis où le gouvernement, chiche mais équitable, ne paie aucun des deux parents pour s’occuper des enfants. »

Les fausses griffes de Maman tigre

Nous autres, Chinois, serions-nous le pire peuple au monde ? Les êtres les plus déplaisants, les plus bornés, capables d’une compétitivité de robots et d’une excellence scolaire terrifiante ? La tempête médiatique déclenchée par le livre d’Amy Chua incite à le penser. « Pourquoi les mères chinoises sont les meilleures », a titré le Wall Street Journal en publiant un extrait de l’ouvrage. Au cas où vous ne l’auriez pas encore lue, je livre la recette de Chua pour avoir des enfants qui réussissent :

« Voici un certain nombre de choses que mes filles, Sophia et Louisa, n’ont jamais eu le droit de faire :
– passer la nuit chez une copine ;
– aller jouer chez une amie ;
– tenir un rôle dans un spectacle scolaire ;
– se plaindre de n’avoir aucun rôle dans un spectacle scolaire ;
– regarder la télévision ou jouer à des jeux vidéo ;
– choisir elles-mêmes leurs activités extrascolaires ;
– obtenir une appréciation inférieure à “très bien” ;
– ne pas être les premières en classe, dans une discipline autre que le sport ou le théâtre ;
– jouer d’un instrument autre que le piano ou le violon ;
– ne pas jouer du piano ou du violon. »

Des millions d’internautes ont poussé de hauts cris, hurlant à la maltraitance. De mon point de vue, tant les défenseurs que les détracteurs de Chua se trompent sur Tiger Mother. Mais, d’abord, reconnaissons que ce livre n’aurait évidemment pas suscité pareilles réactions si, dans leur for intérieur, les lecteurs ne soupçonnaient pas Chua d’avoir raison – à une époque où les enfants de la classe moyenne jouent si gros.

Même avant que l’ouragan Amy frappe, il fallait être aveugle pour ne pas remarquer qu’au jeu de la vie – de la vie scolaire, en tout cas – les jeunes Asiatiques semblent vainqueurs. Dans mon petit coin du sud de la Californie, tous les lycées publics de certaines villes (Arcadia, Cerritos, San Marino, Temple City) accueillent une écrasante majorité d’Asiatiques. Et dans plusieurs d’entre eux, ce sont les gosses de riches blancs qui font baisser le taux de réussite aux examens. À Lowell High School, établissement d’élite de San Francisco, près de 70 % des inscrits sont asiatiques ; alors que cette minorité représente environ 13 % de la population californienne, ses enfants constituent près de 40 % des étudiants à l’université. Et, le plus irritant, c’est que cette réussite repose parfois sur des manières totalement dénuées de charme. Témoin ce délire d’une tiger mother du nom de Hei Liu, sur Amazon.com : « Tous mes enfants finir ce qu’ils doivent faire dans les temps. Sinon, ils automatiquement faire 30 pompes, s’ils résistent, les 30 pompes deviennent 60, et finalement va jusqu’à 90. Je crois vraiment que la discipline stricte est la base pour tous ceux qui veulent réussir. »

Commentaire sarcastique de mon ami Todd, père nonchalant : « C’est les parents étudier la grammaire… et après faire 30 pompes, ou même 90 ! » Bien sûr, il est facile de se moquer de ce manque de maîtrise linguistique. Mais, alors que j’étais tentée de prendre la défense de mes congénères, étant moi-même la fille d’un père chinois de la même trempe que celui d’Amy Chua, je me suis rappelé une récente visite familiale à Shanghai. Certains aspects de la culture locale m’ont retourné l’estomac, surtout vus avec les yeux de mes filles occidentales (elles ont seulement un quart de sang chinois) et de leurs cousines, qui ont également grandi en Californie. Ce qui les a achevées, c’est le spectacle des crapauds-buffles auxquels on arrachait allègrement les pattes avec des pinces, au marché… Traumatisées par le sang qui jaillissait de ces malheureux amphibiens se débattant, les enfants déclarèrent que les Chinois étaient le peuple le plus cruel de la terre.

 

Comment aller à Carnegie Hall ?

En vraie citoyenne du monde, je me suis penchée et j’ai pris ma voix la plus suave pour leur donner une leçon de tolérance : « En Amérique, vous avez la chance de déguster tellement de bonnes choses, des fruits, des légumes, du pain, des yaourts, de la viande si bien préparée que vous ne la reconnaissez pas. Mais, dans certaines régions reculées de Chine, les gens sont tellement pauvres qu’ils n’ont à manger que des souris, des criquets ou… ou… des crapauds-buffles, sinon ils meurent de faim. » À ce moment-là, un ami peintre de Shanghai, un Chinois de Chine, se permit de me contredire poliment : « Mais non ! Voilà ce que je déteste chez les Chinois. Ils veulent que les animaux soient tués sous leurs yeux pour être sûrs que la viande est fraîche. Ils ont besoin de voir briller l’œil de l’animal pour être certains que le marchand ne les escroque pas. »

Oui, lecteur éberlué, je partage le dégoût qu’inspirent certaines mœurs chinoises. Mais le livre de Chua réserve bien des surprises. Même si, dans les familles de la classe moyenne instruite, son ouvrage a incontestablement mis le feu aux poudres chez ceux qu’obsède l’entrée à l’université, le sujet n’y est que succinctement évoqué. Sans doute est-ce en partie parce que l’admission des filles d’Amy Chua dans les meilleurs établissements n’a jamais fait de doute – étant donné le vaste réseau de relations dont disposent des parents tous deux professeurs de droit à Yale. Mais c’est surtout parce que le véritable propos du livre est le désir forcené de Chua de faire de ses enfants de grands musiciens classiques : « C’est l’histoire d’une mère, de deux filles et de deux chiens. J’y parle aussi de Mozart et de Mendelssohn, du piano et du violon, et je raconte comment nous sommes allées jusqu’à Carnegie Hall. » Bref, le message est aussi simple que la vieille boutade : « Comment fait-on pour aller à Carnegie Hall ? Le travail, rien que le travail. » C’est là que réside à mes yeux le nœud de l’affaire – et peut-être n’est-ce pas si chinois.

Je me souviens d’un dîner offert aux généreux mécènes d’un théâtre new-yorkais réputé. Mon voisin de table, un élégant septuagénaire, avait de hautes responsabilités au Crédit suisse. Il m’a montré avec amour la photo de ses trois enfants, qui sont tous passés par Harvard – université dont il m’a assuré qu’elle était pleine de jeunes tout à fait ordinaires, qui n’appartiennent pas à l’élite. À quoi attribuait-il la réussite de ses enfants ? Il frappa du poing sur la table, faisant s’entrechoquer nos verres, et se lança dans ce qui était de toute évidence son refrain préféré : « Parce que je leur faisais la lecture ! Je rentrais à la maison aussi tard et aussi fatigué qu’un portier portoricain, mais je prenais bien soin de leur LIRE UNE HISTOIRE CHAQUE SOIR. » Je n’ai pu m’empêcher de lui faire remarquer que, de son propre aveu, il n’avait pas non plus regardé à la dépense pour envoyer ses enfants dans les écoles privées les plus sélectives de Manhattan, et engager toute une écurie de nounous et de professeurs particuliers afin de leur dispenser les meilleurs cours possible en tête à tête pendant dix-huit ans. La théorie du banquier aurait peut-être pu se vérifier s’il avait inscrit ses enfants dans n’importe quelle école publique, avec ceux du portier portoricain, et s’il les avait laissés s’ébattre dans la cour de récré après les heures de classe dans le cadre des mêmes programmes d’activités nulles… sans oublier évidemment de leur faire la sacro-sainte LECTURE DU SOIR.

Mais personne ne défend la « méritocratie » américaine avec plus de vigueur que ceux qui jouissent d’une fortune et de privilèges hors normes. Pour revenir à Chua, je ne veux pas être rabat-joie, mais que signifie vraiment Carnegie Hall pour une fille de 14 ans – une salle accessible à tous ceux qui ont les moyens de la louer, et honneur accordé, en l’occurrence, à la lauréate d’un concours de jeunes pianistes ? Nul doute que cette adolescente soit magnifiquement précoce, mais son exploit est-il uniquement dû aux pratiques désuètes du travail acharné et du sacrifice consenti ? Jugeons-en avec ce passage à couper le souffle où Chua décrit les efforts de Maman Tigre : « Ce soir-là, j’ai envoyé deux e-mails cruciaux. Le premier, à Kiwon Nahm, violoniste récemment diplômée de la Yale School of Music, à qui j’avais parfois fait appel pour aider Lulu à travailler. Le deuxième, au professeur Wei-Yi Yang, dernièrement embauché par l’illustre faculté de piano de Yale, que tout le monde décrit comme un prodige sensationnel… Kiwon, qui a débuté à 12 ans comme soliste au Lincoln Center, a parlé de Lulu en termes élogieux à un ancien professeur, Almita Vamos. Mme Vamos et son mari Roland comptent parmi les principaux professeurs de violon au monde. Ils ont été invités six fois à la Maison-Blanche… Ils n’enseignent qu’à des élèves très doués, dont la plupart sont asiatiques » (c’est moi qui souligne).

Je suis peut-être handicapée par le fait de n’être qu’à moitié chinoise (ma mère nous poussait sans cesse à travailler, mais elle était allemande), mais le chemin qui mène à des élèves « très doués » me paraît assez tortueux. Je dois le reconnaître, Chua ne cherche pas à dissimuler le travail de titan qu’elle a accompli pour faire jouer ses relations, stratégie inaccessible à ceux qui ne sont pas au sommet de la méritocratie. Et en termes financiers, l’investissement est vertigineux. Quand les leçons mensuelles souhaitées avaient lieu à cinq États de chez elle, Chua n’hésitait pas à prendre l’avion. Certains des personnages les plus mémorables de Tiger Mother figurent dans le défilé de professeurs particuliers, de piano et de violon, visiblement très motivés, que Chua recrute pour ses filles. Ils viennent leur donner des leçons non pas deux fois, mais jusqu’à trois fois par jour ; pour faire passer la pilule des voyages qu’impose l’audition des fillettes, Amy les loge dans des hôtels de luxe et les paie à des tarifs horaires qui étonnent même son mari (l’un d’eux empoche ainsi 3 000 dollars pour un week-end).

 

Déclin générationnel

Je me suis interrogée en lisant la description sans vergogne que fait Chua de ses préparatifs extravagants pour les débuts de sa fille à la salle Weill de Carnegie Hall. Elle achète pour Sophia « une robe longue en satin anthracite » chez Barneys (pas question d’aller lui acheter un modèle quelconque dans une chaîne bas de gamme !), elle réserve la suite Fontainebleau de l’hôtel St. Regis, elle commande un somptueux festin : sushis, galettes de crabe, boulettes, quesadillas, huîtres à volonté, gambas, filet de bœuf, canard laqué, pâtes, gougères farcies, riz sicilien aux champignons sauvages et gigantesque buffet de desserts. Chua prétend que c’est l’attitude typique de la « mère chinoise », qui en fait des tonnes ; mais, moi qui ai été élevée par un grippe-sou de Shanghai (même quand j’achetais un livre à 1 dollar, il le balançait à travers la pièce, furieux), je trouve cette prodigalité moins spécifiquement chinoise que peut-être, si je puis me permettre, caractéristique de la classe supérieure juive des banlieues chics.

Chua affirme craindre le principe du « déclin générationnel » : la première génération d’immigrés travaille dur pour s’imposer dans le pays ; la deuxième, instruite (la sienne), se compose de cadres qui gagnent très bien leur vie ; et la troisième dépense la fortune ainsi acquise. Mais je ne sais pas trop laquelle des trois a l’habitude de dépenser un demi-million de dollars par musicien prodige.

Je ne pense pas que Chua cherche à nous snober en évoquant les dépenses colossales de sa famille pour la musique. Je pense qu’elle y voit sincèrement un exemple du bon usage des revenus dont disposent ceux auxquels ce livre est tout naturellement destiné, les parents des couches supérieures de la société. Quand elle assène que « les enfants occidentaux ne sont absolument pas plus heureux que les enfants chinois », il semble qu’elle parle moins de l’Amérique et de la Chine que des différents types d’éducation que l’on rencontre dans les très beaux et les moins beaux quartiers de New Haven, Connecticut. Dans un passage particulièrement acerbe, elle ironise ainsi : « Je ne suis pas comme mes amis occidentaux, à dire : “Ça me rend malade, mais je laisse mes enfants faire leurs propres choix et suivre leurs envies. C’est extrêmement difficile, mais je fais de mon mieux pour me retenir.” Puis à boire un verre de vin et se rendre à un cours de yoga. Je me dois de rester à la maison pour hurler et me faire détester par mes enfants. »

Mais, bien sûr, les enfants échouent parfois malgré toute la diligence de leurs parents. Dans le débat que le livre de Chua suscite parmi les mères d’élite, on oublie trop facilement que certaines choses échappent aux professions libérales. Évidemment, les professeurs de Yale qui écrivent des ouvrages d’économie sur les pays en voie de développement ne prennent pas souvent le bus dans les villes américaines, car ils pourraient y croiser, comme cela m’est arrivé, une serveuse guatémaltèque qui fait très sérieusement faire ses devoirs de mathématiques à son fils, et qui lui donne hélas les mauvaises réponses. (Mais, comme dirait mon voisin de table du Crédit suisse, il n’ira pas à Harvard parce qu’elle ne lui faisait pas LA LECTURE ! Elle ne lui faisait pas LA LECTURE !)

Cela dit, je resterai longtemps hantée par Tiger Mother, pour plusieurs raisons. Aux yeux de Chua, le violon symbolise depuis toujours non seulement « le respect de la hiérarchie, des normes et de la compétence » (on croirait entendre Edmund Burke, ce qui n’a rien de déshonorant (1)), mais aussi « l’excellence, le raffinement, la profondeur – tout le contraire des centres commerciaux, des Coca géants, de la mode adolescente et du consumérisme vulgaire ». Et, en effet, comment les parents qui réfléchissent un peu pourraient-ils ne pas être horrifiés par la culture américaine contemporaine ? J’admire le courage de Chua, moi qui suis une mère laxiste et pas fière d’elle-même, qui se reproche régulièrement d’exposer ses enfants à tous les maux de l’Occident. La semaine dernière encore, ma petite Suzi, 8 ans, a vu Yogi l’ours en 3D (avec Justin Timberlake prêtant sa voix à Booboo), elle a joué à un jeu sur ordinateur dans lequel elle coupait les ongles d’un chien, et elle a regardé en boucle des rediffusions d’une sitcom familiale assez peu édifiante, Ma famille d’abord, avec Damon Wayans. Tout en regardant la série et en gloussant, hilare, Suzy a terminé un devoir scolaire sur les chouettes. En voici un échantillon : « Les choses que je sais sur les chouettes, c’est qu’elles ont de grands yeux, une grosse tête, et qu’elles sont carnivores. Il y a des chouettes de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les tailles, et elles ont toutes un nom différent. Par exemple, il y a la Chouette des clochers, la Chouette des neiges, la Chouette cornue, la Chouette rayée, elles viennent toutes de la même famille, LES CHOUETTES ! Bon, c’est à peu près tout ce que je sais sur les CHOUETTES. »

Alors que je venais de terminer le livre de Chua, j’ai contemplé ce texte et je me suis dit : Elle n’a que 8 ans, mais quand même, c’est… nul ! Pourquoi nos enfants sont-ils si joyeusement paresseux ? Là encore, devrais-je m’en inquiéter ?

 

Caltech, et après ?

Car j’ai beau ricaner sur les craintes de Chua en matière de déclin générationnel, j’avoue que mes propres désirs obscurs pour mes enfants sont encore plus discutables. À vrai dire, je ne sais pas trop ce que je souhaite pour eux. Chapitrée par mon propre Papa Tigre, je croyais qu’il me fallait surtout être bonne en maths et, au départ du moins, je me suis conformée au stéréotype du bon élève chinois ; j’ai intégré la plus prestigieuse université scientifique au monde, Caltech (avec un an d’avance, en plus) ; j’ai réussi dans la discipline la plus exigeante, la plus austère, la physique… Et après ? J’ai presque 50 ans, j’ai obtenu mon diplôme il y a 30 ans, et quand je regarde mes anciens camarades, j’en conclus que le monde n’appartient pas aux as des maths. Les vrais génies, les artistes du monde scientifique, élucident peut-être les mystères de l’Univers, mais les étudiants simplement brillants comme moi ? Ils risquent de finir dans un boulot monotone de cadre sup, à mettre au point des économiseurs d’écran en forme de grilles de mots croisés ou peut-être à pirater le système informatique qui contrôle le débit de la bière à la pression chez Applebee’s. Comme nous le savons, dans cette nouvelle économie mondialisée, même les diplômes en médecine, et surtout les diplômes en droit se traduisent parfois par 250 000 dollars de dettes impossibles à rembourser et n’apportent aucune perspective d’emploi, malgré les efforts accomplis et toute la discipline qu’on s’est imposée (« 60 pompes ! 90 pompes ! »).

Toute cette polémique sur les différents types de mère me paraît, en fin de compte, absurde (dans le Westside, une mère en colère m’a dit : « Je pense que Chua a fait du mal à ses enfants. Elle leur a fait du mal ! »). Une « mauvaise mère », la romancière Ayelet Waldman, a réagi de manière amusante dans le Wall Street Journal, faisant mine de déplorer ses maigres performances de mère juive paresseuse [sur Ayelet Waldman, lire « J’aime mon mari plus que mes enfants »]. Mais personne ne peut vraiment s’inquiéter pour le sort de ses enfants, qui sont aussi ceux de Michael Chabon (2). Ou pour le sort des miens, d’ailleurs. Si mes gosses ratent leurs études (cf. le devoir sur les CHOUETTES), ils pourront toujours vivre à la maison avec leur mère, ce qui ne me déplairait pas. Nous qui parlons tant d’éducation, nous sommes des privilégiés : nos enfants ont un vaste filet de sécurité, et tout ce raffut à propos des mères paraît bien dérisoire.

Et pourtant… Mon secret inavouable, c’est que, moi aussi, j’enseigne le piano à mes filles. Certes, nos leçons se limitent à lire le premier volume de la méthode de John Thompson pour les tout-petits, où les doigts sont figurés par des numéros. Contrairement à Chua, je force mes enfants ordinaires à jouer en leur susurrant des phrases comme « Tu peux jouer avec tes gros sabots » ou « Tu n’es pas obligé de bien jouer ». Nous autres mères, nous enseignons ce que nous savons, et, comme auteur, je rédige mes textes selon la même méthode brouillonne, sans trop m’angoisser (en appliquant cette règle d’or : « Quand tu es en panne d’inspiration, revois tes exigences à la baisse et continue à écrire. ») Mais je mentirais si je prétendais que, malgré nos après-midi charmants, je n’ai pas un petit pincement au cœur quand je songe que mes filles ne sont pas près de jouer à Carnegie Hall. J’aimerais qu’elles aient au moins la possibilité d’apprécier la musique plus tard, qu’elles continuent de jouer, passé l’âge de 18 ans, au moins pour leur plaisir. Mais, assise au clavier, j’ai quand même le sentiment de n’avoir pas tenu toutes les promesses de mon enfance (comme mes frères et sœurs, j’ai reçu une formation rigoureuse, à la chinoise ; j’ai étudié le piano pendant quinze ans). Je ne sais plus faire mes gammes à toute vitesse comme quand j’avais 16 ans. J’ai l’impression, comme le Gollum de Tolkien, de ne cesser de déchoir.

Il semble que, de manière plus ou moins consciente, Chua exprime elle aussi le regret de n’avoir pas été à la hauteur de son aspiration à l’extrême beauté artistique. Selon moi, cette mélancolie est plus foncièrement chinoise que tous les exercices répétitifs infligés à ses enfants. Car, quelle que soit son admirable éthique du travail, même Chua avoue : « Les Chinois n’ont jamais atteint les sommets de la musique classique occidentale – il n’y a pas d’équivalent chinois de la 9e Symphonie de Beethoven – mais la grande musique traditionnelle est profondément enracinée dans la culture chinoise. »

 

Les notes, sans la magie

Pourquoi les enfants asiatiques précoces ne jouent-ils pas les œuvres de compositeurs asiatiques légendaires ? Eh bien, parce qu’il n’y en a pas. Je repense aux instructions de maniaque que Chua laissait chaque jour à ses filles (après avoir assisté à leur cours particulier), comme :

« a) Appuie moitié moins sur l’archet et glisse plus vite sur les accords. Baisse le coude. Garde ton violon immobile ! b) Travaille les petites notes (ta ta tam) pour qu’elles soient plus nettes, relâche plus vite les doigts et détends-les plus vite

« [Mesure] 21 : a) triolets sur la corde – 25 fois chaque ! b) Fais des croches plus nettes, entraîne-toi ! DÉTENDS tes doigts après avoir appuyé sur la chanterelle ! »

Je repense à Chua tentant de démontrer les qualités artistiques de sa fille en citant fièrement un extrait d’un devoir rédigé par celle-ci ; ce texte exprime en fait des idées qui pourraient aisément être dispensées dans le plus médiocre des cours de théâtre occidental (rien d’étonnant de la part d’une adolescente). Je repense à Chua avouant, à propos de l’un des concerts de Sophia : « Quand le grand jour est enfin arrivé, j’ai tout à coup été paralysée ; je ne pourrais jamais être pianiste de concert moi-même… Je l’ai regardée jouer son morceau… Elle semblait minuscule et courageuse au clavier, mon cœur s’est serré et j’ai éprouvé une douleur indescriptible. »

J’ai lu Tiger Mother comme une sorte d’Amadeus (3), l’histoire d’un amour non payé de retour pour la musique classique, racontée par une narratrice quelque peu monstrueuse qui ne comprend Mozart qu’en termes de notes et de concours. Les parents qui poussent leurs enfants comme des fous ressemblent à Salieri, le musicien jaloux de Mozart : ils connaissent les notes, mais ils ne maîtrisent pas la magie. Et je repense à mon propre père chinois qui a tant poussé ses enfants ; aujourd’hui âgé de 89 ans, il participe à des cours de chant pour personnes âgées. Apparemment, tous les autres Américains chantent sans effort de manière agréable, pour leur plaisir, des airs tirés de comédies musicales comme Cabaret ou des classiques du jazz comme Misty. De son côté, mon père insiste pour chanter des airs d’opéra, avec six bémols à la clef, qui ne sont ni dans son registre, ni dans sa langue. Le livret est en russe, en cyrillique. Il pense que n’importe qui peut chanter en anglais, alors il chante en russe. Mais mon père est incapable d’interpréter un air dans aucune langue. Il chante comme une casserole.

L’une des choses les plus douloureuses pour nous simples mortels est que nous aimerions être adulés comme Mozart, en vain. Quand je pense aux parents chinois, je les compare à tous les gens qui pleurent en écoutant Beethoven, mais qui ne parviennent pas pour autant à transmettre cette joie à d’autres. Nous y arrivons parfois, de manière fugace, tant que nos enfants sont encore jeunes, plusieurs décennies avant qu’eux-mêmes ne deviennent comme moi, quadragénaires, prodiges déchus, assis à leur piano au milieu des cris de leurs propres enfants et des aboiements de leurs chiens. Les parfaits pantins que nous étions se fustigent pour avoir perdu la technique qu’ils maîtrisaient autrefois.

Au bout du compte, l’art n’est pas une affaire de chiffres. Au bout du compte, il n’y a eu qu’un Mozart, et il n’était pas chinois. Alors, ne nous détestez pas parce que nous sommes travailleurs et que nous réussissons : dans un siècle, personne ne fredonnera nos mélodies.

Cet article est paru dans The Atlantic en avril 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Sarah Blaffer Hrdy : « La position d’Élisabeth Badinter est irresponsable »

 

Professeur émérite à l’université de Californie, Sarah Blaffer Hrdy a commencé sa carrière comme primatologue. Elle s’est peu à peu spécialisée dans l’analyse du rôle de la mère dans l’espèce humaine. Elle a publié Les Instincts maternels (Payot, 2004), ouvrage devenu un classique. Books a consacré en septembre 2009 un article à son dernier ouvrage, Mothers and Others (« La mère et les autres »), Harvard University Press, 2009 et l’a interviewée à propos de ce même ouvrage dans son numéro de mai-juin 2010. elle est membre de l’académie des sciences américaine.

 

« On peut le regretter ou s’en féliciter, mais la mère humaine n’a plus qu’un lien fort lointain avec sa cousine primate », écrit Élisabeth Badinter dans Le Conflit. Qu’en pensez-vous ?

Nous partageons 98 % de notre ADN avec les chimpanzés et les bonobos. C’est dû au fait que nous avions des ancêtres communs il y a quelque six ou huit millions d’années. Notre physiologie est très semblable. Les ovaires d’une femme sont pratiquement identiques à ceux d’une femelle chimpanzé. Le bébé naît avec le même besoin intense de s’attacher et de maintenir le contact avec la personne qui s’occupe de lui. Cela dit, je suis d’accord avec Badinter pour dire que nous sommes aussi très différents. Voici deux millions d’années, les hominidés, ces singes bipèdes dont est issu le genre Homo, ont adopté une manière d’élever les enfants qui n’a rien à voir avec la relation exclusive entre la mère et ses petits, qui caractérise les autres grands singes. Nous sommes devenus des éleveurs coopératifs : le père et d’autres membres du groupe s’impliquent dans les soins et l’approvisionnement jusqu’à ce que l’enfant soit capable de se nourrir lui-même (1). Si nos ancêtres n’avaient pas emprunté cette voie, le grand singe que nous étions n’aurait pas été capable d’acquérir les caractéristiques du genre Homo : des jeunes très coûteux qui restent dépendants longtemps, un cerveau développé et une propension extravagante à aider les autres et à partager la nourriture. Ce sont les traits qui ont rendu possible l’apparition du langage et de la pensée symbolique, voici deux cent mille ans.

 

Que pensez-vous des critiques formulées par Élisabeth Badinter à l’encontre de l’allaitement et de la « mère écologique » ?

Il est incontestable que les besoins du bébé entrent souvent en conflit avec les exigences du travail moderne et que l’allaitement pose un problème particulier. Je suis d’accord, aussi, sur le fait que l’introduction du lait pasteurisé et du biberon à tétine, à la fin du XIXe siècle, a permis aux nourrissons de survivre dans de bonnes conditions. Il ne fait aucun doute que l’avènement de méthodes sûres de contrôle des naissances a donné aux femmes une autonomie sans précédent et réduit l’incidence de la maltraitance des enfants, de l’abandon et de l’infanticide postnatal. Mais l’usage du biberon a eu aussi de sérieux inconvénients : le service rendu à la mère se fait au prix d’une fragilisation de la santé et du développement émotionnel du bébé [pour un autre point de vue, lire : « L’intox de l’allaitement »].

Badinter évoque les bénéfices médicaux attestés de l’allaitement, mais se moque de ceux qui en encouragent la pratique. Pour elle, la mère qui choisit d’allaiter a été poussée à le faire par des idéologues. Mais la plupart des femmes que je connais l’ont fait après s’être dûment informées et parce qu’elles voulaient offrir ce qu’il y a de mieux à leur enfant ! La philosophe fait bon marché des implications émotionnelles de l’allaitement pour la maman et le bébé. Elle ne mentionne pas les études comme celle qui a été conduite auprès de 6 621 mères australiennes, montrant que le risque de négligence maternelle ou de mauvais traitements est près de cinq fois supérieur chez celles qui n’allaitent pas (2). Sur les dizaines de milliers de Parisiennes qui, au XVIIIe siècle, ont expédié leur bébé chez une lointaine nourrice, aucune ou presque ne l’avait nourri au sein avant la séparation. Une fois amorcés, les liens émotionnels produits chez la mère et l’enfant par l’expérience neurophysiologique de l’allaitement auraient rendu la séparation bien moins supportable (3).

Cela dit, je suis intriguée par l’hypothèse émise par Badinter : selon elle, ce précédent historique pourrait contribuer à expliquer pourquoi les Françaises sont aujourd’hui, en Europe, celles qui allaitent le moins. Chez les primates, l’expérience a un impact significatif sur la façon dont la mère traite ses petits ; l’apprentissage jouant un rôle exceptionnel chez le primate humain, il semble plausible que la Française dont la mère n’a pas allaité sera tentée de faire de même. Badinter estime que la coutume de la distanciation émotionnelle de la mère vaut d’être sauvegardée, car elle sert la cause de l’indépendance de la femme. Je pense au contraire que celles qui choisissent d’allaiter ou de dormir avec leur bébé fournissent une excellente occasion de rompre avec une tradition qui dessert la sécurité émotionnelle de l’enfant.

 

« Le naturalisme, voilà l’ennemi ! », écrit Badinter. Que vous inspire cette formule ?

Considérer les acquis scientifiques comme « l’ennemi », c’est se priver d’importants moyens de se comprendre soi-même et de comprendre le développement cognitif et émotionnel ainsi que les besoins du bébé humain. Cela me paraît irresponsable. Une partie du problème tient à la confusion que fait Badinter entre le « naturalisme » et ce que des évolutionnistes comme moi savent être des hypothèses dépassées. Ainsi a-t-on abandonné l’idée qu’il existerait une « période critique » juste après la naissance, pendant laquelle la mère se devrait d’établir un lien fort avec le bébé, faute de quoi elle ne pourrait le faire par la suite (4). De même, si Darwin (comme Rousseau) considérait que, dans l’état de nature, la mère devait se dévouer totalement au soin de ses enfants, et si ce préjugé patriarcal a continué d’informer la pensée évolutionniste jusque dans le dernier quart du XXe siècle, cette conception est aujourd’hui enterrée.

Badinter ignore les changements de paradigme de l’anthropologie évolutionniste. Les scientifiques se sont débarrassés du vieux modèle du père chasseur apportant la nourriture et de la mère nourricière. Les travaux récents enlèvent tout fondement à l’idée que la mère active ne serait pas « naturelle » et devrait se sentir coupable en ne restant pas en contact permanent avec ses enfants. Dans les premières sociétés humaines, la mère travaillait, jouissait d’une autonomie et d’une liberté de mouvement considérables et apportait au foyer jusqu’à 60 % des calories consommées. La grande différence entre les femmes d’aujourd’hui et leurs ancêtres du Pléistocène, c’est que le bébé n’est plus le bienvenu sur le lieu de travail et que la mère moderne bénéficie d’un bien moindre soutien de la part de l’entourage, familial ou non. Évoquer les « lois naturelles » de notre passé lointain implique de reconnaître la pratique du soin partagé aux enfants, de l’approvisionnement par les alloparents et de schémas de résidence permettant aux femmes de passer d’un groupe à un autre pour profiter de la possibilité d’offrir et de recevoir de l’aide pour les petits. Un système de prise en charge des enfants gratuit et de bonne qualité fait ainsi écho à la façon dont nos ancêtres lointains vivaient « à l’état de nature ». J’entends par là un système doté d’un nombre élevé d’assistants par enfant, d’assistants réactifs, chaleureux, se comportant comme des parents.

Je suis par ailleurs d’accord avec Badinter, bien sûr, sur le fait que nous devrions favoriser la flexibilité du travail et que les deux parents devraient bénéficier de congés parentaux étendus. Mais, en lisant les pages de statistiques qu’elle présente, je suis frappée non seulement par sa quasi-indifférence aux besoins affectifs du bébé et au besoin de soutien social de la mère, mais aussi par le blanc-seing qu’elle accorde à l’homme. Badinter considère les exigences du soin aux enfants comme le principal obstacle entre la femme et l’activité professionnelle, mais elle ne souligne pas à quel point les lieux de travail ont été conçus pour un homme dont l’épouse est au foyer.

Selon elle, le bébé est « le meilleur allié de la domination masculine ». Dans une perspective évolutionniste, cependant, il n’y a pas de raison que l’homme ne s’implique pas presque autant que la mère dans l’élevage des enfants. Depuis une dizaine d’années, les biologistes savent que le mâle humain, comme dans les autres espèces pratiquant l’élevage coopératif, lorsqu’il cohabite avec la mère et est en contact intime avec le bébé, subit une transformation hormonale. Le niveau de testostérone décroît, le niveau de prolactine augmente (pas autant que chez la mère allaitante, mais le phénomène est sensible) (5). De même, le visage attractif du bébé stimule les centres de récompense du cerveau chez l’homme. La réaction est plus prononcée quand celui-ci a déjà l’expérience de la garde d’enfants. Badinter se réfère volontiers à l’« épanouissement » de la femme, mais il y a place pour un « épanouissement » considérable de l’homme s’il développe son potentiel d’empathie à l’égard des petits. Et je ne vois rien de libérateur à me conformer aux schémas verrouillés de la compétition masculine pour l’accès aux postes hiérarchiques dans des entreprises ou institutions androcentrées où mes aspirations de mère sont considérées comme un handicap.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Le mot du mois de juillet 2011

« Distrahit animum
librorum multitudo »

(Trop de livres distrait l’esprit)

Sénèque, Lettres à Lucilius, II, 3.