Attention gâtisme

Écrire ou faire des enfants, faut-il choisir ? La question a taraudé Marie Darrieussecq après la naissance de son fils, au point de hanter le livre qui raconte les premiers mois de leur vie commune. Ce questionnement a fort agacé la critique espagnole Amelia Gamoneda : si Darrieussecq est tourmentée, observe-t-elle dans la Revista de Libros, à l’occasion de la traduction du livre, ce n’est pas « parce que son travail d’écriture empiète sur le temps consacré à l’enfant, mais parce que ce dernier infantilise l’acte d’écrire ». Obnubilée par le sentiment que « le bébé rend les femmes idiotes », la romancière « se retient constamment d’exprimer sa tendresse, et tente d’objectiver les faits et les sentiments, ce qui fait des lecteurs les témoins à la fois des grimaces de l’enfant et des efforts déployés par la mère pour intellectualiser son propre état de ravissement ». Au point de tomber dans l’abêtissement qu’elle redoutait tant.

 

Esclaves de leur bébé

En 1963, Betty Friedan dénonçait l’idéal domestique qui enfermait les femmes dans leur rôle de mère et d’épouse. Son livre, La Femme mystifiée, s’est vendu à trois millions d’exemplaires en trois ans et a influencé toute une génération de féministes. Quarante ans plus tard, deux universitaires ont repris le flambeau pour dénoncer le « nouveau “momism” », un « idéal perfectionniste qui torture les femmes en prônant un modèle qu’aucun mortel ne saurait atteindre », rapporte Ann Crittenden dans The American Prospect.

Un idéal qui crée une « soumission non plus aux hommes, mais aux enfants ». Dans ce schéma, que les auteurs accusent les médias de propager – notamment au travers des portraits de stars devenues mamans –, la mère est dynamique, épanouie, attentive au moindre besoin de l’enfant et n’est jamais exaspérée ou épuisée… Une pure illusion, en somme. Reste à comprendre, s’interroge Crittenden, « pourquoi tant de femmes prêtent le flan à cette idéologie réactionnaire qui les dessert ».

 

J’aime mon mari plus que mes enfants

J’ai beaucoup fréquenté les groupes de discussion de mères, comme « Maman et moi » ou « Gymboree ». Jamais il n’a fallu plus de trois minutes pour que la conversation commence à tourner autour de la libido en berne des participantes. Chacune cherche à se rassurer sur le fait qu’il ne se passe rien non plus dans le lit des autres. Et je parle ici de femmes généralement bien dans leur corps et qui se trouvent désirables. Des épouses qui aiment leur mari ou leur compagnon. Pourtant, aucune ou presque n’a plus le moindre rapport sexuel.

Les raisons de cette abstinence font l’objet d’un consensus au sein du groupe : elles sont épuisées ; elles ont encore mal ; leur bébé les monopolise tellement – allaitement, câlins, soins divers – qu’elles ne voient pas comment elles pourraient se rendre physiquement disponibles pour qui que ce soit d’autre. Mais la vraie cause de cette absence de sexualité, ou du moins la plus profonde, est ailleurs : leur passion amoureuse a changé d’objet. Les enfants ont remplacé le mari. Alors que leur homme régnait autrefois sur leur univers amoureux, un nouveau soleil s’est levé, autour duquel gravite désormais leur existence. Une passion maternelle dévorante a remplacé la libido d’antan. L’unanimité est totale sur ce point si réconfortant : toutes les femmes sont pareilles.

Toutes, sauf moi.

Il semble bien que je sois la seule au sein du groupe dont la vie sexuelle continue… eh bien… à donner des signes de vie. Je pourrais en retirer un délectable sentiment de supériorité, m’asseoir au milieu de ces femmes et jubiler en pensant à mon merveilleux couple, à notre vie sexuelle épanouie (torride, même), encore plus intense et créative aujourd’hui qu’à nos débuts. Je pourrais ostensiblement jeter un œil à ma montre en me demandant si je n’aurais pas cinq minutes pour passer voir les nouveautés au sex-shop. Je pourrais même porter un regard plein de compassion sur les autres et les plaindre de ne pas éprouver un amour aussi ardent.

Mais je n’en fais rien. Je suis trop occupée à me demander ce qui ne va pas chez moi. Pourquoi, de toutes les femmes présentes, suis-je la seule à n’avoir pas accompli la transition érotique qui est le propre de toute bonne mère ? Pourquoi suis-je, seule, incapable de placer mes enfants au centre de mon univers sentimental ?

 

Belle, ma fille ?

Quand ma première fille est née, mon mari l’a prise dans ses bras et s’est exclamé : « Mon Dieu qu’elle est belle ! » J’ai écarté la couverture pour mieux la voir. Elle était de taille et de corpulence moyennes, avait de longs doigts effilés, le nombre d’orteils réglementaire, des yeux rapprochés et le nez crochu de son père – auquel cela allait nettement mieux. Bref, elle ressemblait à tous les nouveau-nés : une petite souris maigrichonne en train de couiner, la peau rouge et marbrée. Je ne sais plus ce que j’ai répondu. À vrai dire, je ne me rappelle pas grand-chose de ces premiers jours de maternité, engluée que j’étais dans le brouillard des analgésiques, hormis une voix hurlant au téléphone : « Est-ce que tu ne l’aimes pas à la folie ? » Bien sûr que je l’aimais à la folie. Mais pas mon bébé, mon mari.

J’adore ma fille, mais je ne suis pas amoureuse d’elle. Pas plus que je ne le suis de ses frères et sœurs. Oui, j’ai quatre enfants. Quatre enfants avec lesquels je passe beaucoup de temps. Je leur donne le bain, je les coiffe, je les aide à faire leurs devoirs, je les console quand ils ont du chagrin. Mais je ne suis amoureuse d’aucun d’entre eux. Je suis amoureuse de mon mari. Seul son visage m’inspire de la passion. Si être une bonne mère implique d’aimer son enfant plus que tout au monde, alors je n’en suis pas une. Je suis une mauvaise mère. J’aime mon mari plus que mes enfants.

Un exemple. Il m’arrive, comme à tous les parents, de jouer à me faire peur à grands coups de « Dieu m’en préserve ». Et si – Dieu m’en préserve – quel¬qu’un kidnappait mes gosses ? Dieu m’en préserve. J’essaie d’imaginer ce que je ressentirais si je devais en perdre un, ou même les perdre tous. Je serais détruite, anéantie de douleur. Et pourtant, dans ces cauchemars, j’entrevois toujours un après. Parce que si – Dieu m’en préserve – je devais perdre un enfant, ou même si – Dieu m’en préserve – je devais les perdre tous, il me resterait mon mari. Je suis en revanche incapable de me représenter l’existence après sa mort à lui. Bien sûr, il faudrait bien vivre. J’ai quatre enfants, un crédit à rembourser, des livres à écrire. Mais je ne peux envisager un seul instant de félicité sans lui.

Je ne pense pas que les autres mères du groupe « Maman et moi » ressentent la même chose. Je sais qu’elles seraient horriblement malheureuses si elles perdaient leur conjoint, mais elles seraient prêtes à tout sacrifier, lui y compris, pour leurs enfants.

Ne serait-ce pas la faute de mon mari si je suis une mauvaise mère ? Peut-être possède-t-il quelque chose de particulier qui provoque cette adoration totale ? Il fait la cuisine, le ménage, et s’occupe des enfants au moins autant que moi. Si – comme j’ai entendu certaines femmes l’affirmer – il n’existe pas de préliminaires plus excitants pour la mère d’un jeune enfant que de voir un homme remplir le lave-vaisselle et passer un coup de balai, alors c’est un maître en la matière. Il est beau, intelligent et couronné de succès (1). Mais il peut aussi être distrait, misanthrope et arrogant. C’est un mauvais danseur, et il s’intéresse un peu trop à mon goût à Star Trek et au groupe de rock Yes. Tout bien considéré, il n’est pas si exceptionnel. Le problème doit donc venir de moi.

Si j’essaie de me rappeler les semaines qui ont suivi l’accouchement, j’avoue que le désir n’est pas revenu tout de suite. Je ne voulais plus faire l’amour, ni même que nous nous touchions. L’idée m’a parfois effleurée que je pourrais lui déchiqueter la main à coups de couteau si elle venait à frôler accidentellement ma poitrine en attrapant le sel.

Encore aujourd’hui, il arrive que cela ne me dise rien. Une fois les enfants couchés, je suis aussi lessivée que n’importe quelle mère ayant passé la journée à travailler, faire le taxi, construire des châteaux en Lego, et rechercher les chaussures de foot idéale. Je suis aussi une lectrice compulsive. Alors, si vous ajoutez l’envie de terminer un livre à la fatigue, tous les ingrédients sont réunis pour la mort du sexe. Mais il suffit d’un coup d’œil à mon mari – à ses épaules douces et rondes, à ses beaux yeux bleus qu’agrandit la loupe de ses lunettes de lecture – pour que je referme mon livre.

 

Nos satellites adorés

Je me dis parfois que cette passion est à sens unique, que mon compagnon n’éprouve pas pour moi des sentiments aussi forts. Il aime ses enfants comme est censée les aimer une mère. Il les a placés au centre de son univers. Mais c’est un homme, et il est doté d’une libido vigoureuse. Même s’il a trouvé un autre astre pour me remplacer dans son ciel, il a toujours autant envie de me faire l’amour.

Pourtant, il affirme que je me trompe, qu’il m’aime autant que je l’aime. De temps à autre, nous nous échappons sans les enfants pendant quelques jours. Nous parlons d’amour, nous nous émerveillons de nos corps et de nos esprits, nous évoquons ce qui rend notre couple heureux. Ces délicieuses conversations s’accompagnent de caresses ; nous commençons à faire l’amour, nous nous interrompons. Au sortir de ces parenthèses, mon mari dit que nous formons, lui et moi, le cœur de son bonheur ; que les enfants, adorés, sont des satellites de cette planète.

Il n’a pas l’air perturbé le moins du monde de m’aimer davantage que ses enfants. Il n’a pas pour autant le sentiment d’être un mauvais père, l’impression d’être infidèle à sa progéniture.

J’imagine que je ne devrais pas non plus. Et que je devrais rayer de mon vocabulaire cette détestable expression de « mauvaise mère », ou au moins me dire que je ne suis pas nulle. Une chose est sûre : quand je jette un regard sur les autres mamans du groupe de discussion, je sais que je n’échangerais pour rien au monde ma place contre la leur.

J’aimerais tant qu’un éminent sociologue publie une étude incontestable portant sur des couples éperdument amoureux, qui s’aiment encore plus qu’ils n’aiment leurs bambins. Quelle merveille ce serait si l’on pouvait établir, une bonne fois pour toutes, que les enfants issus de ces unions réussissent mieux, sont plus heureux, vivent plus longtemps et en meilleure santé que ceux qui ont été au centre des désirs et de la vie affective de leur mère.

Il est plus que probable qu’une telle étude ne verra jamais le jour. Mais, même sans cela, il m’est impossible de me repentir du désir que j’éprouve pour mon mari, identique à celui qui m’a envahie il y a douze ans lorsqu’il est venu me chercher en bas de chez moi pour la première fois, un bouquet d’iris à la main. Je n’arrive pas à le regretter, même en me disant que je pourrais un jour être punie si – Dieu m’en préserve – mes enfants se droguaient, étaient incapables de nouer des relations épanouissantes et enchaînaient les histoires minables et frustrantes, ou vivaient des drames que je ne peux même pas imaginer. Et si mes enfants devaient un jour me reprocher de n’avoir été pour moi que des lunes et pas des soleils ? De ne pas les avoir assez aimés ? S’ils me traitaient de mauvaise mère ? Je leur répondrais que je leur souhaite de connaître un jour un amour aussi fort que celui que je ressens pour leur père. Je leur dirais que rien n’est trop beau pour mes enfants, et qu’ils méritent d’aimer et d’être aimés avec la même intensité. Je leur dirais de se contenter de rien moins que ce qu’ils voient lorsqu’ils me regardent moi en train de le regarder lui.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 27 mars 2005. Il a été traduit par Florence Hertz.

Chine – Grandeur et décadence de l’aristocratie Ming

Quand les frères Shen, hauts fonctionnaires dans la Shanghai du XVIe siècle, décident de quitter leur poste avant l’heure, c’est afin de profiter des douceurs de la retraite dans la campagne environnante. Ils se font construire un palais entouré de jardins parfumés et colorés pour recevoir et festoyer tout au long de l’année. Mais les coffres se vident à mesure que l’ennui grandit. L’âge d’or prend fin, laissant place à la misère. La famille déchue doit bientôt vivre des broderies confectionnées par ses servantes.

Dans son dernier ouvrage, Tianxiang (« Le paradis parfumé »), l’écrivain à succès Wang Anyi explore « la splendeur puis le déclin d’une grande famille chinoise du XVIe siècle », rapporte Wang Dewei dans le Dongfang Daily. Avec ce roman-fleuve aux accents épiques, l’auteur du Chant des regrets éternels remonte aux origines de l’art de la broderie de style Gu, sous les Ming, « loin de la Shanghai moderne qu’elle décrivait dans ses précédents livres ». « Nous sommes familiers de la cité qui a émergé des guerres de l’Opium » du XIXe siècle, quand la ville sous occupation étrangère a connu un formidable essor, relève le Dongfang Daily, mais « que savons-nous de la Shanghai d’avant cet âge d’or ? »

Du Xe au XVIe siècle, rappelle le journaliste chinois, « la cité n’était encore qu’un petit port spécialisé dans le commerce du coton. Le jardin des frères Shen décrit par Wang Anyi, ce “paradis parfumé” qui donne son titre au roman, en est l’allégorie » : « Un petit monde bigarré où se côtoient les êtres les plus raffinés et les plus vulgaires, les plus vertueux et les plus vils. » Car si, à l’époque, Shanghai est « épargnée par les troubles politiques qui agitent la capitale du Nord, elle connaît néanmoins des vicissitudes », explique Wang Dewei. D’où la réflexion que développe Wang Anyi sur l’organisation cyclique du monde.

Au-delà du récit sur la grandeur et la décadence d’une famille fortunée, au-delà de la « fable sur l’importance de l’essor économique pour l’harmonie sociale », l’auteur nous « rappelle avec cette histoire que la vie est faite de cycles et de transformations. Shanghai et ses habitants n’échappent pas à la règle ». La famille Shen est à cet égard emblématique : « Tandis que les frères retraités dilapident leur fortune, les jeunes mènent une vie dissolue dans les bas-fonds de la ville, comme si tous erraient dans l’attente d’une nouvelle ère de paix et de prospérité. » Avec Tianxiang, Wang Anyi livre un travail d’écriture qui n’a rien à envier aux « broderies les plus raffinées, conclut le Dongfang Daily. La délicatesse de sa plume est à couper le souffle. »

 

Mexicaines défaillantes

Une dizaine d’écrivains – tous des hommes – ont contribué à ce recueil qui vient bousculer ce monument national qu’est, au Mexique, la figure de la madre. Leurs textes, tantôt autobiographiques, tantôt fictifs, la présentent souvent comme un personnage ambivalent « qui tend à s’absenter physiquement et mentalement », observe Letras libres. À mille lieues, donc, du stéréotype d’un pays « où la mamacita est omniprésente » et le père démissionnaire, au sens figuré comme au sens propre, tant il est prompt à quitter femme et enfants.

Les mères de Todo sobre su madre semblent toutes aspirer à plus d’indépendance, suscitant volontiers chez leur fils un sentiment d’abandon. Hector de Mauleón, dresse ainsi le portrait d’une maman « refusant de rester tranquille à la maison, mystérieuse et inquiétante sous ses dehors de femme ordinaire ». Chez Fabrizio Mejia, on croise à l’inverse « une mère sophistiquée et incapable, dès la naissance de son enfant, d’assumer son statut ».

Éloge d’un plaisir tabou

Daphne de Marneffe évoque sans fard « le plaisir sensuel, physique que l’on éprouve en s’occupant d’un petit enfant ». Ce genre de propos est, selon cette psychologue, très mal vu aux États-Unis où « l’on dirait presque que le désir de materner a remplacé le désir sexuel féminin dans l’ordre des tabous ».

L’auteur veut légitimer et théoriser le choix qui fut le sien de mettre sa carrière entre parenthèses pour élever ses trois enfants – même si, précise le Boston Globe, « elle ne sous-estime pas le besoin qu’ont nombre de femmes de s’épanouir professionnellement ». Pour ce faire, elle inverse le raisonnement féministe traditionnel, estime Elizabeth Kolbert dans le New Yorker : « De son point de vue, rester au foyer n’est pas renoncer à son identité d’adulte, car c’est précisément en s’occupant des petits qu’on la forge. » Elle voit même dans les échecs des politiques de l’enfance le signe de l’ambivalence d’une majorité de femmes qui seraient au fond réticentes à laisser à d’autres le soin de leur bambin. Kolbert résume ainsi son propos : « Pour Marneffe, si nous voulions vraiment un système plus efficace en matière de garde d’enfants, nous aurions déjà contraint le gouvernement à nous le fournir. »
 

Israéliennes au bord de la crise de nerfs

En arrivant à l’école maternelle essoufflée, juste avant la fermeture, Michal Taitel était convaincue d’être la pire mère au monde. Sa réunion de travail s’était éternisée, les embouteillages avaient été épouvantables et elle s’était imaginé que sa fille pleurait à chaudes larmes. Mais l’enfant bavardait gaiement avec la maîtresse et demanda même à sa mère de venir désormais la chercher à cette heure tardive. Conseillère d’éducation de Givatayim [dans la banlieue de Tel-Aviv], Michal Taitel est mère d’une petite fille de 6 ans et d’un fils d’environ 6 mois. Elle confie que le cumul de son travail rémunéré et de son travail de mère lui en a donné un troisième, qu’elle appelle « conscience ».

La mauvaise conscience semble en effet être le lot commun des mères israéliennes. Esther Sivan – avocate, maman de deux fillettes de 4 ans et 1 an, et directrice d’association – témoigne du double message que la société adresse aux mères à travers ce commentaire qu’elle entend souvent, sur le mode : « Vous avez fait quelque chose d’important, mais qui s’est occupé de vos enfants pendant ce temps-là ? » Elle avoue être parfois tenaillée par le remords, pour ne pas se consacrer entièrement à ses filles.

Tout comme il y a cinquante ans – et malgré les avancées du féminisme –, les mères se sacrifient toujours exagérément pour les enfants, au détriment de leur épanouissement personnel. C’est ce qu’affirme Judith Warner dans Mères au bord de la crise de nerfs (traduction de Perfect Madness — « Folie pure »), un livre très remarqué dans la presse américaine. Les mères de la classe moyenne souffrent aujourd’hui du « problème qui n’a pas de nom », écrit l’auteur, qui fait ici délibérément le lien avec La Femme mystifiée publié en 1963 par Betty Friedan, l’une des premières pierres de la révolution féministe [lire « Le féminisme malade de ses filles »]. Pour Friedan, la « mystique féminine » était l’illusion entretenue par les médias dans les années 1950, selon laquelle les Américaines étaient satisfaites et heureuses de s’occuper de la maison et d’élever les enfants, et n’avaient pas d’autres besoins ni d’autres souhaits. Pour Judith Warner, la mystique de la maman est l’illusion entretenue par les médias au tournant du XXIe siècle selon laquelle les femmes d’aujourd’hui sont heureuses et satisfaites de leur choix d’être mères.

 

De la « folie pure »

Comme Betty Friedan, Judith Warner brise cette illusion en s’appuyant sur les entretiens qu’elle a menés avec cent cinquante mères instruites, issues de la classe moyenne, certaines actives, certaines au foyer. Toutes ont commencé par se réjouir de l’époque où elles vivent : « Notre situation n’a jamais été meilleure. » Mais toutes révèlent aussi qu’elles sont en réalité assaillies par la culpabilité et la frustration, et par ce sentiment de « gâchis », dit Warner, qui naît du gigantesque fossé entre les attentes et la réalité. « Si l’on en croit la mystique de la maman, nous sommes les femmes les plus vernies au monde, les plus libres, celles qui disposent du plus grand nombre d’options, ont les horizons les plus larges, la plus grande richesse, et cela nous a amenées à croire que chacune d’entre nous dispose d’un large choix. » En apparence, dit-elle, les femmes peuvent à la fois travailler, être mères, paraître sexy et créatives. Mais les possibilités sont en fait limitées. Nous sommes engagées dans une course éprouvante dont le but est incertain. « Nous nous consumons à tout faire pour les enfants – sur les plans intellectuel, psychique et physique – et cela laisse peu d’énergie pour s’occuper de soi. » Les mères ploient toujours sous le poids des responsabilités (que, de fait, leur compagnon n’assume pas à part égale). Celles qui appartiennent à la classe moyenne mènent aujourd’hui des vies étriquées, épuisantes et frustrantes.

La « folie pure » du titre désigne cette vie rendue frénétique par les enfants. Mais l’expression décrit aussi la folie inhérente au désir des femmes d’être les « mères parfaites » d’enfants « parfaits » (ou au moins « à la hauteur »). Elles renoncent ainsi à tout ce qui faisait auparavant leur personnalité – une multitude d’aspirations et de centres d’intérêt. On n’affiche jamais le prix de l’aura liée au statut de mère, dit Esther Sivan. Des femmes constamment évaluées, au contraire des hommes, sur plusieurs plans à la fois – maternité, travail, vie amoureuse, beauté –, ne peuvent s’investir à 100 % sur tous les fronts. Et cela génère rapidement des comportements où se mêlent culpabilité et frustration – en ce qui concerne l’investissement dans l’éducation, les activités parascolaires, les stimulants, jouets et autres spécialistes censés faire progresser les enfants. Une avocate et artiste de la région de Jérusalem, qui passe de nombreuses heures à peindre avec sa petite fille, confie qu’elle culpabilise parfois de ne pas chanter et danser avec elle. Une autre mère, qui occupe un poste à responsabilités et a trois charmants enfants, est mortifiée de ne pas se sentir¬ heureuse alors qu’elle a manifestement tout pour l’être. Anat Palgi-Hacker, psychologue clinicienne, raconte un atelier qu’elle a récemment animé avec des collègues qui sont aussi des mamans. Elles ont évoqué, dit-elle, l’impossibilité d’être une bonne mère et le caractère insupportable du fossé qui sépare le fantasme de la mère « comme il faut » et la réalité.

Le problème tient en grande partie à l’adoption en Israël du culte américain de la réussite. Ici comme aux États-Unis, les mères vivent dans l’obsession de l’excellence et le désir forcené d’être à la hauteur – il y a apparemment une seule bonne manière d’être parent et une seule bonne manière de grandir pour un enfant. Les élèves de l’école maternelle du quartier cossu de Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, suivent ainsi des cours « de rattrapage ». Une mère d’un quartier voisin, demandant à une amie ce que devaient « rattraper » des enfants qui ne sont même pas censés commencer d’apprendre, s’est entendu répondre : « Je ne pense pas non plus que ce soit nécessaire, mais tout le monde le fait, et je ne peux pas être à la traîne. »

 

L’épreuve des raisins secs

La pression se fait sentir dès la clinique pour bébés Tipat Halav, une institution jouissant d’une bonne réputation en matière de médecine préventive, dont n’importe quel pays serait fier. La quasi-totalité des mères israéliennes ont une anecdote à raconter sur une infirmière leur annonçant, par exemple, que la tête du bébé est trop petite. Ou trop grande. Ou qu’il ne la tient pas assez droite. Il y a aussi le cas de cette femme venue pour une visite de routine avec sa fille âgée de moins de 1 an, notamment pour vérifier si la coordination motrice du bébé était normale. La petite devait saisir un raisin sec entre le pouce et l’index. Elle n’y est pas parvenue, l’infirmière ne fut pas satisfaite et la mère paniquée s’est précipitée le jour même pour acheter 100 grammes de raisins secs afin de l’entraîner.

Quelle est la cause de cette pression ? La maternité est l’expérience la plus exposée à l’influence de la société et de la culture, fait remarquer le docteur Palgi-Hacker. Plus encore que la féminité. L’identité de la mère se construit en réaction à de multiples critiques, qui viennent d’abord d’elle-même : elle espère être aussi bonne que sa propre mère – ou, au contraire, ne pas faire les mêmes erreurs qu’elle. Elle subit aussi, bien entendu, de multiples contraintes sociales et culturelles. Les femmes se trouvent aux deux extrémités du problème – en tant que filles et en tant que mères. Leur conflit intérieur, conjugué aux pressions de la société, les enferme ; de même qu’il clôt l’espace psychologique interne nécessaire à la construction de l’identité maternelle. « J’en vois une bonne illustration, dit le docteur Palgi-Hacker, dans le succès actuel du concept du continuum, hostile à la séparation précoce du nourrisson et de la maman : en apparence, cela offre à la femme des possibilités de se réaliser individuellement et en tant que mère mais, en réalité, cela influe sur elle d’une façon encore plus tyrannique, persécutrice et contraignante (1). » Selon Judith Warner, cette pression incessante provient de la perception dominante selon laquelle le bien-être et l’avenir des enfants dépendent entièrement et exclusivement de la façon dont la mère s’investit en eux. Les nombreuses publications qui rendent la maman responsable des traits de caractère et des problèmes de leur progéniture attisent le sentiment de culpabilité. Il s’avère que les enfants de femmes obèses risquent davantage de devenir eux-mêmes obèses. Ceux des déprimées sont susceptibles d’avoir moins confiance en eux. Enfin, cerise sur le gâteau : les mères de prématurés qui continuent de se faire du souci pour eux nuisent à leur développement.

Il ne s’agit là que de quelques exemples. S’y ajoutent, écrit Judith Warner, les franches réserves qu’expriment les médias sur les femmes qui « abandonnent » leurs enfants à la crèche. Ou celles qui confient leurs petits à une nourrice, et mettraient ainsi leur vie en danger. La bonne mère, si l’on en croit les messages martelés dans les médias populaires, renonce à tout pour se consacrer à son enfant. Aux yeux de la société, les résultats du bambin sont le reflet direct du fonctionnement de la maman. Elle est censée l’emmener au Gymboree, cet espace d’activités doté d’équipements qui contribuent au développement du bébé et qui sert de lieu de rencontre pour les mères, avec des effets ambivalents : d’un côté, cela permet aux femmes de sortir de leur tête-à-tête avec le petit ; de l’autre, c’est l’occasion de se livrer à des comparaisons entretenant l’anxiété. La plupart des femmes qui participent à des activités comme les bébés nageurs (cela favorise la motricité) ou apprennent à les masser (pour resserrer le lien affectif) mettent aussi un point d’honneur à leur lire des livres (cela développe l’imagination) et, bien entendu, à leur faire écouter de la musique classique (c’est bon pour la sensibilité). Il va de soi qu’il faut également investir sans retenue dans les fêtes d’anniversaire.

Des parents relativement modestes sont ainsi susceptibles de dépenser quelque 400 shekels [un peu plus de 80 euros] pour inviter un clown à animer l’après-midi, mais certains anniversaires avec buffet et attractions coûtent 2 000 shekels [un peu plus de 400 euros]. Plus la fête est soigneusement préparée, plus on considère que la mère s’investit dans ses enfants. Selon Michal Taitel, le fait même qu’une femme travaille et ne consacre pas tout son temps à sa famille suscite en elle le besoin de compenser. Le double message de la société apparaît aussi dans le discours entre mères : de nos jours, il est permis – dans certains milieux – de se plaindre de ses enfants, de reconnaître qu’un après-midi sans eux est infiniment précieux – mais seulement s’il est entendu qu’ils sont en réalité les astres de votre vie et les êtres les plus merveilleux du monde.

 

En Israël, comme aux États-Unis, il n’y a pas d’aide de l’État

Ce rejet de toute la faute sur les mères entraîne chez elles un désir de contrôle excessif et conduit inévitablement à un sentiment d’impuissance – ce qui exonère la société et l’État de toute responsabilité. « Dans un pays comme le nôtre, explique la sociologue féministe Sylvia Foegel-Bizhawi, où 48 % de la population active est composée de femmes et où les deux parents travaillent dans la plupart des familles, il s’agit d’une question sociale, que l’individu ne devrait pas avoir à résoudre seul. »

La mère israélienne, ajoute Foegel-Bizhawi, « doit jongler entre son foyer, son emploi et, très souvent, des études. De fait, elle lutte à la fois dans la sphère privée et dans la sphère publique – seule. A fortiori quand son compagnon est mobilisé comme réserviste, par exemple. Cette question n’est l’objet d’aucun débat, et les organisations de femmes elles-mêmes ne l’évoquent pas. À vrai dire, personne ne se fait aujourd’hui le relais de ces questions qui concernent toutes les Israéliennes. La maternité, considérée ici comme une mission nationale, est placée sur un piédestal, mais les mères elles-mêmes n’ont aucune importance en tant qu’individus ».

Judith Warner fait valoir, elle aussi, que le débat public actuel est trompeur. En principe, les femmes n’ont qu’à choisir entre carrière et maternité. Mais cela s’applique seulement aux 10 % les mieux loties. La grande majorité n’a pas les moyens de choisir et doit conjuguer les deux. Dans des pays comme les États-Unis et Israël, contrairement à la France, par exemple, on ne peut pas compter sur une aide de l’État pour remplir cette mission impossible.

Judith Warner invite les mères américaines – et les organisations féministes qui les représentent – à changer leur manière de penser pour proposer une « politique de qualité de vie ». À ses yeux, le combat féministe s’est réduit ces dernières années, aux États-Unis, aux questions de maîtrise de son propre corps et de représentation paritaire, en occultant l’essentiel. La femme a besoin de pouvoir jouir d’une véritable qualité de vie, c’est-à-dire avoir une famille, subvenir à ses besoins tout en vivant une vie riche en émotions, intéressante et sexuellement épanouissante. Et cela sans être perpétuellement sous tension. Judith Warner, qui a vécu un certain nombre d’années à Paris, a découvert que ce n’est pas une utopie [lire « Badinter contre la mère écologique »]. En France, explique-t-elle, la qualité de vie pour les mères est un rêve devenu réalité parce que l’État les aide à élever leurs enfants. La loi française considère l’éducation comme une question nationale et propose des crèches, des écoles et un système de santé de grande qualité, à des tarifs raisonnables. En France aussi, dit-elle, on a du respect pour les mères, mais on n’attend pas des femmes qui ont donné la vie de n’être que cela. Ce n’est pas le cas aux États-Unis. Encore moins en Israël.

 

Cet article est paru dans Haaretz le 3 août 2005. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Royaume-Uni – Un infiltré à Auschwitz

Il n’y a pas d’âge pour écrire un bestseller. À 92 ans, Denis Avey, ancien prisonnier de guerre britannique, a stupéfié l’Angleterre « en racontant, après soixante ans de silence, comment il s’est, par deux fois, introduit dans le camp d’Auschwitz pour juger par lui-même de l’atrocité de l’Holocauste », écrit Mike Collet White dans The Scotsman.

Avey, détenu dans un camp de prisonniers de guerre voisin, a pu, en échangeant son uniforme avec celui d’un déporté qui travaillait sur le même chantier, passer deux nuits au cœur de l’horreur, « pour plus tard témoigner ». Mais la couverture médiatique dont a bénéficié le livre n’a pas manqué de susciter un choc en retour : beaucoup jugent le récit invraisemblable. « Ne s’agit-il pas là d’une supercherie qui insulte la mémoire des morts ? », s’interroge le Daily Mail. Faute de témoins vivants, le débat ne sera sans doute jamais tranché. « Je savais bien qu’on ne me croirait pas », a commenté l’auteur, à peine désillusionné. Mais « incapable d’expliquer les incohérences relevées dans son récit » par les historiens, souligne Guy Walters dans le quotidien.

Fauteuses de guerre

Dans son dernier roman, l’écrivain brésilien Bernardo Carvalho « donne de la mère une image pathétique », peut-on lire sur le site d’actualité UOL. Sur fond de guerre de Tchétchénie, il met en scène trois jeunes gens, le Russe Andrei, le Tchétchène Ruslan et Maxime, le voyou qui sévit dans les rues de Saint-Pétersbourg. Trois mômes égarés dans la violence, la solitude et le crime pour avoir eu un père absent et une mère défaillante, « incapable de protéger son fils ou s’obstinant à nier tout sentiment pour l’enfant abandonné à la naissance ».

Centrées sur l’amour dévastateur qui unit un fils à celle qui l’a enfanté, « les destinées de ’Ta mère convergent vers une même fin tragique », conclut la Folha de São Paulo. Ici, l’existence est présentée comme « une “damnation congénitale” et l’ambivalence des liens de parenté, entre attraction et répulsion, finit par engendrer des monstres ».

L’accusation la plus lourde est portée par Marina, militante de l’Association des mères de soldats et personnage secondaire du livre : « La mère a davantage à voir avec la guerre qu’elle ne l’imagine. Il ne peut y avoir de conflit sans mère. Nous sommes prêtes à défendre notre progéniture et notre clan envers et contre tous. Sans vouloir comprendre que c’est ainsi que naissent les guerres. »

L’intox de l’allaitement

Un après-midi de l’été dernier, sur l’aire de jeux, peu après la naissance de mon troisième enfant, j’ai commis l’erreur d’évoquer innocemment la question de l’allaitement auprès de jeunes mères avec lesquelles je venais de sympathiser. Cette fois-ci, déclarai-je, j’envisageais d’arrêter de donner le sein au bout d’environ un mois. À ces mots, une politesse glaciale remplaça l’atmosphère d’amitié spontanée qui s’était créée entre nous, et les mamans se dispersèrent bientôt pour aller récupérer leur petite Emma ou leur petit Liam sur le toboggan.

Sur l’aire de jeux en bas de chez moi, les mères modernes, avec leurs jeans moulants et leurs lunettes de soleil géantes, se jaugent à l’aune de toute une batterie d’indicateurs : la qualité bio des goûters, la marque des poussettes, la préférence pour les jouets en bois. Mais l’allaitement est le véritable sésame pour qui veut adhérer au club. Mes amies mères adorent raconter comment elles ont réussi à déjouer les contrôles de sécurité à l’aéroport pour faire passer subrepticement du lait maternel congelé (c’est désormais légal), ou échanger des anecdotes à propos de ces brutes, croisées au hasard des rues, qui n’aiment pas qu’on allaite en public.

À la seconde où une jeune mère met un pied dans la salle d’attente de l’obstétricien, elle est assaillie par l’antienne des parents des milieux aisés : « Breast is Best » [« Rien ne vaut le sein »]. Les revues de puériculture prodiguent « les 23 meilleurs conseils pour allaiter », des mises en garde contre les « obstacles à l’allaitement » et des pistes pour trouver votre consultant en lactation (note à l’attention des non-mères : oui, c’est un métier, et il est florissant). La plupart des articles sont assortis de suggestions du gourou de la pédiatrie, l’omniprésent Dr William Sears, dont le site Internet offre une liste complète des bienfaits du lait maternel. À commencer par : « Un cerveau plus performant ». Suivent : « Des scores de QI de sept à dix points supérieurs en moyenne ! » (Sears connaît bien son public.) Et cela se termine par une énumération des dangers évités, de la petite enfance à l’âge adulte : moins d’otites, d’allergies, de troubles gastriques ; des taux d’obésité, de diabète et de maladies cardiaques inférieurs. Enfin, pour faire bonne mesure, le site ajoute : des selles « au parfum de babeurre » et une « plus belle peau ».

Dans les jours qui ont suivi la naissance de mon premier enfant, j’appréciais¬ les conseils pratiques qu’affectionnent tant les magazines de puériculture¬. Je me souviens de la sage-femme, à l’hôpital, plaçant mon bras ici, la tête du bébé là, et tout s’imbriquant parfaitement. Mais, après trois enfants et 28 mois passés à allaiter (et à compter les jours), la ritournelle commence à m’agacer. Parfum de babeurre ? À présent, le Dr Sears ne me la fait plus. J’ai peut-être consacré moins d’années que lui à l’éducation des enfants, mais j’ai un peu de recul. Et quand j’observe les camarades de ma fille à l’école primaire, j’ai du mal à repérer les malchanceux : « Oh ! pauvre petite Sophie, que sa mère n’a pas pu allaiter. Voyez ce regard terne ! Cette pâleur maladive ! Et elle a déjà de l’acné ! »

J’ai consciencieusement nourri au sein mes deux premiers enfants pendant une année entière, comme le recommande la Société américaine de pédiatrie. J’ai connu ce qu’un article du magazine Babytalk appelait en 2005 le « nirvana maternel » procuré par l’allaitement. Mais, cette fois, nirvana n’était pas le mot : j’étais en train de lancer un nouveau site Internet, j’avais deux autres enfants à charge et un mari avec qui j’avais envie de parler de temps en temps. Rester clouée à la maison pour donner le sein alors qu’il partait travailler me mettait dans une rage folle, contre lui et le monde entier.

Du temps de Betty Friedan (1), les féministes se sentaient enchaînées au foyer par les tâches ménagères, le cycle interminable des courses, de la poussière et de l’aspirateur – l’attribut incontournable de l’« héroïne domestique comblée », comme l’appelait ironiquement Friedan. En regardant la photo en couverture de l’ouvrage de Sears, The Breastfeeding Book – une femme couchée, souriant tendrement à son bébé et toujours en peignoir alors que le soleil est déjà haut dans le ciel –, les écailles me sont tombées des yeux : ce n’était pas le Hoover qui nous opprimait, moi et mes sœurs du XXIe siècle, mais un autre bruit d’aspiration.

Et pourtant, je ne pouvais me résoudre à arrêter l’allaitement – trop d’années d’endoctrinement par Sears, trop d’espionnes sur l’aire de jeux. Comme bien des femmes avant moi, je me sentais prisonnière de cette frustration diffuse qui est le lot de la mère de milieu aisé : cafardeuse mais trop privilégiée pour éveiller la compassion, allaitant d’une main tout en répondant au téléphone de l’autre, et aboyant à ses aînés de boire leur jus biologique 100 % pur fruit – la version moderne, en mère multitâche, du « problème qui n’a pas de nom » identifié par Friedan.

 

Manque de preuves

Et j’y serais restée, dans cette prison, si le hasard n’était intervenu. Un jour, alors que je donnais le sein à mon bébé dans la salle d’attente du pédiatre, j’avisai un numéro du Journal of the American Medical Association de 2001 ouvert à la page d’un article sur l’allaitement : « Conclusions : le lien entre l’allaitement, sa durée, et le risque d’obésité infantile n’est pas établi. » Pas établi ? J’étais là, assise à moitié nue en public pour la dixième fois de la journée, la centième du mois, la millionième de ma vie – et le lien n’était pas établi ? La graine du doute était semée. Cette nuit-là, incapable de dormir, j’ai appelé une amie médecin pour lui demander ses codes d’accès à une bibliothèque médicale en ligne et j’ai lu des dizaines d’études sur le rapport entre l’allai¬tement et les allergies, l’obésité, la leucémie, la relation mère-enfant, l’intelligence et tous les points forts mis en avant par le Dr Sears. Au bout de quelques heures, il m’apparut clairement que la littérature médicale ne ressemblait en rien à la littérature populaire. Elle montre que l’allaitement est, peut-être, légèrement préférable ; mais nous sommes loin du monceau de preuves dont parle Sears. Certaines études montrent une diminution du risque d’allergies, d’autres concluent à l’absence de différence. Il en va de même s’agissant de la relation mère-enfant, du QI, de la leucémie, du cholestérol et du diabète. Même là où un consensus semble se former, les méta-analyses – qui font la synthèse des recherches existantes – dénoncent invariablement des biais, un manque de preuves et d’autres vices méthodologiques majeurs. « Les études ne démontrent pas la supériorité d’une méthode sur une autre dans tous les cas de figure » ; « elles ne justifient pas de laisser entendre à la mère qu’elle fait du mal à son enfant, sur le plan psychologique, si elle ne peut pas ou ne veut pas allaiter », concluait l’une des premières méta-analyses, qui fait toujours référence, dans une livraison de Pediatrics datée de 1984. Vingt-cinq ans plus tard, le paysage de la recherche n’a guère évolué. Alors, comment toutes les mères que je connais sont-elles devenues des fascistes de l’allaitement ?

Comme beaucoup de bébés de ma génération, je n’ai jamais été allaitée. Mes parents, des Israéliens de la classe ouvrière, vivaient à Tel-Aviv dans les années 1970 et aspiraient par-dessus tout à être modernes. Aux États-Unis, on voyait déjà d’un mauvais œil le lait maternisé et on faisait circuler des badges « No Nestlé ». Mais, en Israël, le lait en poudre était le dernier cri. En outre, ma mère croyait son pédiatre quand il lui disait de peser précisément la ration alimentaire de son bébé et de respecter des horaires réguliers.

Le lait maternisé est le fruit du désir de lutter contre des taux de mortalité infantile dramatiques, à la fin du XIXe siècle, en faisant de l’alimentation des nourrissons une science sous contrôle. La pédiatrie était une profession toute récente, dominée par des hommes qui ne devaient pas ménager leurs efforts, pendant le siècle suivant, pour tenter de convaincre les mères d’adhérer aux « lumières du laboratoire », comme l’écrit Ann Hulbert dans Raising America (2). Mais, de temps à autre, les mamans allaient contre-attaquer. Aux États-Unis, la révolte contre le lait en poudre a commencé à la fin des années 1950, quand des femmes de la banlieue de Chicago ont formé un groupe de défense de l’allaitement maternel qu’elles appelèrent La Leche League. Ces mères catholiques parlaient de l’allaitement comme du « dessein de Dieu pour la mère et son nourrisson ». Elles prenaient pour modèle l’Ève de la Bible : « Son enfant est venu. Le lait est venu. Elle a allaité son enfant », écrivaient-elles dans la première édition de leur manifeste, en 1958.

Le nom de la ligue, La Leche, était inspiré d’un lieu de culte dédié à la Madone près de Jacksonville, en Floride, Nuestra Señora de La Leche y Buen Parto : « Notre-Dame de l’heureuse délivrance et du lait abondant ». Un nom plus explicite avait en effet été jugé inapproprié : « Il était impossible d’imprimer le mot breast [sein], si ce n’est à propos de Jean Harlow », déclara sa cofondatrice Edwina Froehlich.

Les mères de La Leche League se rebellaient contre la vision de la mère comme assistante de laboratoire, préparant du lait maternisé pour le spécimen confié à ses soins. Elles voulaient « réunir à nouveau la mère et le bébé ». Avec le temps, le groupe prit une orientation féministe. Une publication de 1972 exhorte ainsi les mères à « prendre confiance en elles et en leurs sœurs plutôt que de s’en remettre passivement aux conseils de professionnels patentés ». « Oui, je veux m’émanciper ! Je veux être libre ! Je veux être libre d’être une femme ! », écrivait une militante dans une autre publication.

En 1971, le Boston Women’s Health Book Collective fit paraître Our Bodies, Ourselves (3), inaugurant la branche du féminisme connue sous le nom de Women’s Health Movement. Ses rédactrices étaient plus dans l’air du temps que les mères de La Leche League : elles portaient des jeans pattes d’éph, des sabots et des bandanas pour retenir leurs cheveux longs. Mais les deux mouvements avaient un point commun : Our Bodies était aussi le fruit de la « frustration et de la colère » vis-à-vis d’un milieu médical « condescendant, paternaliste, moralisateur et avare d’informations ». En apprenant à connaître leur propre corps, les femmes pourraient « avoir davantage confiance en elles, être plus autonomes, plus fortes », pouvait-on lire. Les seins n’étaient pas faits pour être sifflés et reluqués par les hommes, mais pour que les femmes nourrissent leur bébé de façon « sensuelle et épanouissante ». Le livre notait aussi, au passage, que l’allaitement était susceptible de « renforcer la résistance du nourrisson aux infections et aux maladies » – un avant-goût de ce qui devait bientôt devenir une obsession nationale : le lait maternel comme véritable vaccin liquide.

Les pédiatres s’intéressent de près au sujet depuis la fin du XIXe siècle. Mais le grand public n’y avait pas prêté attention avant que n’éclate le scandale international des « biberons meurtriers », dans les années 1970. Des études menées en Amérique du Sud et en Afrique montrèrent alors que le taux de mortalité des bébés nourris avec du lait en poudre était supérieur à celui des bébés allaités. Il s’avéra que la cause du problème était indirecte : les mères utilisaient de l’eau contaminée ou rationnaient la poudre, trop onéreuse. Mais, aux États-Unis, l’épisode fit des partisans de l’allaitement et des fabricants de lait maternisé des ennemis irréductibles. La guerre sans merci entre ces Montaigu et ces Capulet de l’alimentation infantile n’a pas cessé depuis [lire l’entretien avec Sarah Hrdy].

 

Des anticorps supplémentaires

Une partie de la pensée magique concernant l’allaitement vient d’une méprise courante. « Même de nombreux médecins pensent que le lait maternel est bourré d’anticorps qui sont absorbés dans le système sanguin du bébé », explique Sydney Spiesel, pédiatre clinicienne et professeur à l’école de médecine de l’université Yale. Et c’est bien ainsi que cela fonctionne chez la plupart des mammifères. Mais, chez les humains, le processus est plus prosaïque et moins efficace. Le bébé vient au monde déjà pourvu d’anticorps prélevés sur le placenta. Le lait maternel dépose une seconde barrière d’anticorps, principalement des immunoglobulines IgA sécrétoires, directement dans l’appareil digestif du nourrisson. Quand le bébé est allaité, ces anticorps supplémentaires fournissent une protection supplémentaire contre les infections, mais ils ne passent jamais dans le sang.

Depuis l’identification des IgA sécrétoires en 1961, les laboratoires ont cherché d’autres vertus prodigieuses. Les oligosaccharides présents dans le lait peuvent-ils prévenir les diarrhées ? Les acides gras favorisent-ils le développement cérébral ? Les dernières décennies ont vu se multiplier les pistes, les hypothèses et les théories prometteuses, jamais confirmées par les analyses biologiques. La plupart des revendications quant aux bienfaits de l’allaitement reposent au contraire sur des recherches menées loin des laboratoires : des comparaisons entre groupes de nourrissons allaités et groupes de nourrissons allaités à moindre dose, ou pas du tout. Des milliers d’études de ce genre ont été publiées, établissant des liens entre l’allaitement et le fait d’avoir des enfants plus sains, plus heureux, plus intelligents. Mais elles sont toutes entachées du même vice patent.

Une étude idéale devrait répartir une cohorte de mères en deux groupes de manière aléatoire, dire à l’un d’allaiter et à l’autre de ne pas le faire, puis mesurer les résultats obtenus. Mais les chercheurs ne peuvent pas, d’un point de vue éthique, dire aux mères comment nourrir leur bébé. Ils doivent se contenter d’enquêtes « d’observation », qui traquent simplement les différences entre deux populations, celle des bébés allaités et celle des bébés nourris au biberon. L’ennui, c’est que les petits allaités sont généralement élevés dans des familles très différentes des autres. Aux États-Unis, l’allaitement est en progression – 69 % des mères commencent à l’hôpital, et 17 % nourrissent leur bébé exclusivement au sein pendant au moins six mois. Mais ces pourcentages sont nettement plus élevés parmi les femmes blanches, plus âgées et ayant un bon niveau d’instruction. Les chercheurs essaient de prendre en compte toutes ces « variables confondantes » susceptibles d’avoir des effets sur la santé et le développement du bébé. Mais rien ne garantit qu’ils n’omettent pas un facteur. « Les études sur les bienfaits de l’allaitement sont extrêmement difficiles et complexes en raison des types de population concernés », explique Michael Kramer, un éminent chercheur de l’université McGill, à Montréal.

Cette dernière décennie, les chercheurs ont mis au point des méthodes de plus en plus élaborées pour démêler le vrai du faux. Un article publié en 2005 portait sur 523 paires de frères et sœurs nourris différemment, et ses conclusions ajoutent à toutes les recherches antérieures un vaste point d’interrogation. Les économistes Eirik Evenhouse et Siobhan Reilly ont comparé les taux de diabète, d’asthme et d’allergies, le poids durant l’enfance, diverses mesures de la relation mère-enfant et le niveau d’intelligence. Presque toutes les différences s’avèrent statistiquement insignifiantes. Pour l’essentiel, « les effets à long terme de l’allaitement ont été surestimés », écrivent-ils.

Presque tous les scientifiques que j’ai interrogés m’ont renvoyée à une série d’études menées par Kramer, dont les résultats furent publiés à partir de 2001. Il a suivi 17 000 nourrissons biélorusses tout au long de leur enfance. Il a mis au point une technique astucieuse pour rendre son échantillon le plus aléatoire possible, sans insulter l’éthique. Il a choisi des mères qui avaient déjà commencé d’allaiter, puis est intervenu auprès de la moitié d’entre elles pour les inciter à donner exclusivement le sein pendant plusieurs mois. L’opération produisit l’effet escompté : de nombreuses femmes donnèrent le sein plus longtemps. Et l’allaitement prolongé réduisit effectivement de 40 % le risque d’affections gastro-intestinales. Ce résultat semble cohérent avec la protection fournie par les IgA sécrétoires ; dans la vie réelle, ils évitent à environ 4 bébés sur 100 un épisode de diarrhées ou de vomissements. Kramer a aussi constaté une réduction des rougeurs infantiles. Pour le reste, ses études ont montré très peu de différences significatives : aucune, par exemple, au niveau du poids, de la pression artérielle, des otites ou des allergies.

L’étude de Kramer et celle concernant les frères et sœurs ont toutes deux permis de découvrir que les enfants allaités développaient de meilleures « capacités cognitives ». Mais l’intelligence est difficile à mesurer car elle est influencée par d’innombrables facteurs. D’autres études récentes, en particulier celles qui ont tenu compte du QI de la mère, n’ont constaté aucune différence entre les bébés nourris au sein et au biberon.

Les études de QI se heurtent au problème central des recherches sur l’allaitement : il est impossible de séparer la décision que prend la mère d’allaiter – et tout ce qui va avec – de l’allaitement en soi. Même les études sur les fratries achoppent sur ce problème. Avec son premier enfant, par exemple, une mère se montrera particulièrement attentive, tenant la progéniture contagieuse des voisins à distance et réprimandant la nounou qui lui aura donné un échantillon gratuit de lait maternisé. À son troisième enfant, elle n’allaitera peut-être plus – fournissant aux chercheurs la comparaison entre frères et sœurs dont ils ont tant besoin –, mais bien d’autres choses auront pu changer. Elle emmènera peut-être son bébé à la crèche, l’exposant à un risque accru de maladie. Elle ne se rendra sans doute pas compte que son deuxième enfant a la tétine du bébé dans la bouche, ni que le chat est endormi dans le berceau (je sais de quoi je parle). Elle ne contemplera pas non plus son bébé avec amour à longueur de journée, ne lui chantera pas une chanson à tout instant, n’enchaînera pas les histoires, car elle devra s’assurer que ses deux aînés ne sont pas en train de se noyer l’un l’autre dans la baignoire. Sur le papier, les trois frères et sœurs sont équivalents, mais leur vécu ne l’est pas.

Quelles conclusions tirer de tout cela ? L’allaitement aide à empêcher la survenue d’un épisode supplémentaire de maladie gastro-intestinale chez certains enfants. Nous observons des corrélations troubles avec toute une série de maladies de longue durée. Les résultats concernant le QI sont passionnants mais absolument pas probants, et suggèrent au mieux un léger avantage, peut-être de cinq points. Dans tous les cas, si une mère est malheureuse, stressée ou aliénée par l’allaitement, comme le sont beaucoup de femmes, si son mariage bat de l’aile et que le fait de donner le sein contribue à aggraver la situation, tous ces éléments auront certainement plus de conséquences sur l’avenir de l’enfant que quelques points de QI.

 

L’éthique de la « maternité totale »

Donc dans l’ensemble, oui, l’allaitement est probablement préférable. Mais pas au point de faire du lait maternisé une « menace pour la santé publique », au même titre que le tabagisme. En l’état actuel de nos connaissances, il semblerait raisonnable d’inscrire les bénéfices sanitaires de l’allaitement du côté positif du livre de comptes, et d’autres éléments – la pudeur, l’indépendance, la carrière, la santé mentale – du côté négatif, puis de les soupeser avant de prendre une décision. Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent en cette époque où tout risque est banni de l’éducation des enfants.

Au début des années 1990, un groupe de chercheurs s’est réuni pour revoir les recommandations officielles de la Société américaine de pédiatrie en matière d’allaitement. Ils étaient issus de la génération qui s’était battue contre le lait en poudre, et avaient connu l’époque où les maternités administraient systématiquement aux femmes des injections d’hormones pour bloquer la montée de lait. Publiées en 1997, leurs nouvelles directives préconisaient six mois d’allaitement exclusif, suivis de six mois d’allaitement partiel, avec d’autres apports alimentaires (4). L’Organisation nationale pour les femmes se plaignit de ce que cette politique pénalisait les mères actives, en vain. « Le fait que la principale instance pédiatrique du pays adopte une position définitive marqua un tournant », se souvient Lawrence Gartner, médecin néonatalogiste à l’université de Chicago, présidente du comité à l’origine des nouvelles recommandations. « Après cela, les principales organisations révisèrent leur orientation, et les médias populaires changèrent radicalement de discours. »

En 2004, le ministère de la Santé lança une campagne nationale de sensibilisation à l’allaitement. Un spot télévisé montrait deux femmes enceintes jusqu’aux yeux participant à une compétition de log-rolling [jeu de bûcheron consistant à faire tourner avec les pieds, sans tomber, un tronc d’arbre flottant] sous les acclamations du public. « Vous ne prendriez pas de risques avant la naissance de votre bébé », disait la légende. « Pourquoi commencer après ? Allaitez exclusivement pendant 6 mois », affichait aussitôt l’écran.

Cinquante ans après la fondation de La Leche League, « les lumières du laboratoire » – moralisatrices et absolutistes – ont de nouveau triomphé. La septième édition de The Womanly Art, parue en 2004, fait plus de 400 pages, et les dessins originaux ont été remplacés par des photographies. Mais le plus remarquable est le changement d’attitude. Chaque édition du livre a été augmentée de nouveaux témoignages d’experts sur le lait maternel comme « arsenal contre les maladies ». « La résistance aux affections procurée au bébé par le lait humain est irremplaçable », sermonnent les auteurs.

Dans sa critique de la campagne de sensibilisation, Joan Wolf, professeur d’études féminines à l’université A&M du Texas, met le zèle des spots publicitaires au compte d’une nouvelle éthique de la « maternité totale ». De nos jours, les mères sont censées « optimiser toutes les dimensions de la vie d’un enfant », écrit-elle. Les choix sont souvent présentés comme un conflit entre les désirs égoïstes de la mère et les besoins du bébé.

Il y a sept ans, j’ai rencontré la belle-sœur d’un ami, une jeune femme de Mont¬réal, en bonne santé et normale sous tous rapports, si ce n’est qu’elle refusait d’allaiter ses enfants. Elle ne travaillait pas, mais elle craignait d’introduire une dynamique inégalitaire dans son couple en allaitant – la mère, responsable de la subsistance même du nourrisson, devenant naturellement responsable de tout le reste. À l’époque, je n’avais qu’un enfant en bas âge, et je l’ai prise pour une Canadienne farfelue – et égoïste et irresponsable. Je sais maintenant qu’elle avait raison. J’ai eu pour elle une pensée amicale il y a quelques mois, à trois heures du matin, calée dans mon lit pour la deuxième fois de la nuit avec mon bébé (notez le « mon »). Son père a ponctué d’un grognement cette agitation venue troubler la paix nocturne, et voilà tout. Pourquoi devrait-il en être autrement ? Il est inutile d’avoir l’un et l’autre l’air d’une épave le lendemain matin. Mais il est difficile de ne pas bouillir de rage.

Nous avons été élevés dans l’idée qu’une prise en charge égalitaire de l’éducation des enfants était possible. Mais de qui nous moquions-nous ? Même dans le plus heureux des couples, les tâches domestiques échoient peu à peu, et souvent insidieusement, aux femmes. L’allaitement joue un rôle central dans cette évolution des rôles. Dans mon entourage, il ne viendrait à l’idée d’aucun mari de dire à son épouse qu’il est de son devoir de rester à la maison pour allaiter. Au contraire, les parents pèsent ensemble le pour et le contre avant de décider rationnellement et en connaissance de cause que c’est la meilleure chose à faire. Puis d’autres décisions en découlent : elle seule a nourri l’enfant, elle est donc naturellement la mieux placée pour le consoler, elle est donc meilleure juge pour lui choisir une école, une nounou quand il est malade, et ainsi de suite. Récemment, nous avons constaté mon mari et moi que nous avions atteint l’âge où nos amis du lycée et de l’université accédaient aux postes à responsabilité. Mais il a fallu se creuser la tête pour trouver une femme dans la liste. Où étaient passées toutes nos amies ? Pourquoi avaient-elles disparu dans les années où elles avaient eu des enfants en bas âge ? Le débat sur l’allaitement a lieu sans que soit jamais prise en compte la vie des femmes. Allaiter exclusivement représente un important investissement en temps qui empêche tout travail normal. Admettons qu’un bébé boive sept fois par jour et encore deux fois la nuit. Cela fait neuf séances d’environ une demi-heure chacune, soit plus d’une demi-journée de travail, tous les jours, pendant au moins six mois. Alors, quand j’entends dire que l’allaitement est « gratuit », j’ai envie de hurler. Il n’est gratuit que si l’on considère que le temps d’une femme ne vaut rien.

Dans son étude sur l’allaitement et le développement cognitif, Michael Kramer cite une recherche sur les effets à long terme de la pratique des rates, qui lèchent leurs petits pour faire leur toilette. Peut-être, écrit-il, est-ce « l’acte physique et/ou affectif d’allaiter » qui produit des effets bénéfiques. C’est la théorie qu’il préfère, m’a-t-il dit, parce qu’« elle met en avant un élément que les fabricants de lait maternisé sont incapables de reproduire ». Sans vouloir froisser Kramer, qui est certainement quelqu’un de formidable, c’est le genre de remarque qui me tape sur les nerfs. Si les chercheurs veulent simplement nous inciter à lécher et toiletter nos petits, pourquoi ne pas le dire franchement ? Chacune peut trouver sa manière à elle d’y parvenir. En réalité, en faisant du lait une sorte de vaccin, ils réduisent nos chances de vivre l’allaitement avant tout comme un acte d’amour – « agréable et reposant », pour citer le Our Bodies, Ourselves de 1971 – mais nous incitent plutôt à le voir comme une façon d’administrer un médicament.

Je continue d’allaiter mon dernier garçon de temps en temps – mais je ne le fais pas servilement. Quand je suis au travail, ou chez des amis le soir, je le laisse boire tout le lait maternisé qu’il veut sans me poser de questions. Je ne sais pas trop pourquoi je n’arrête pas complètement. Je sais que cela n’a rien à voir avec la science ; je ne me berce pas d’illusions sur le fait que je le rendrais ainsi svelte, robuste et intelligent. Je crois plutôt que c’est une chose que j’ai du mal à exprimer. L’allaitement ne relève pas du domaine des faits ; c’est beaucoup trop intime et viscéral. Il cristallise tout mon respect, mais aussi toute mon ambivalence à l’égard de la maternité. En ce moment, même à temps partiel, c’est une contrainte. Mais je sais aussi que c’est probablement la dernière occasion pour moi de sentir la chaleur d’un bébé contre ma peau, et qu’un jour cela me manquera.

 

Cet article est paru dans The Atlantic en avril 2009. Il a été traduit par Hélène Quiniou.