Mexique – Mexico, la surréaliste

Elena Poniatowska est, au Mexique, la plus influente des romancières. Depuis qu’elle a narré, dans La noche de Tlatelolco (« La nuit de Tlatelolco »), la révolte de la jeunesse du pays en 1968, cette « princesse polonaise en exil fait figure d’icône de la gauche nationale et de porte-parole d’une “société civile” qui l’idolâtre », rapporte Christopher Domínguez Michael dans Letras Libres.

Avec son dernier ouvrage, l’intellectuelle engagée a eu « la bonne idée d’abandonner les romans manichéens auxquels elle nous avait habitués, avec ses hymnes à la pureté de l’âme prolétarienne », se réjouit le critique. Leonora retrace la vie de l’artiste peintre Leonora Carrington, épouse de Max Ernst et elle aussi figure du surréalisme, qui s’est installée à Mexico en 1939 (elle y est morte le 25 mai dernier). « Poniatowska excelle à retranscrire l’atmosphère de cette aristocratie intellectuelle cosmopolite et avant-gardiste qui constitue son véritable milieu », poursuit Domínguez Michael. « Le plus beau passage du roman, conclut-il, est celui où Poniatowska évoque l’arrivée de Carrington dans le Mexico des années 1940, ce “lieu surréaliste par excellence” dont parlait André Breton. »

Le massacre des petites Chinoises

Xinran fait depuis longtemps entendre la voix des femmes chinoises, dont elle a recueilli les confidences à la radio dans les années 1990, avant d’émigrer au Royaume-Uni. Son dernier ouvrage – fondé sur des témoignages et des faits dont elle a été le témoin direct – traite du sort terrible souvent réservé aux filles et à leur mère, sur fond de politique de l’enfant unique.

« Il n’en existe nulle part de tableau plus sombre », estime Jonathan Mirsky, lui-même fin connaisseur du pays, dans le Spectator. Xinran raconte cette femme qui tente de se suicider après avoir étouffé ses filles à la naissance ; cette autre dont la fillette fut jetée dans un pot de chambre à la naissance par la sage-femme ; et celle que son père abandonne sur un quai de gare. Il faut chercher ailleurs, précise Mirsky, une analyse globale de la politique de l’enfant unique. Mais, « peu importe », car là n’est pas l’ambition du livre. « L’essentiel est dans ces histoires individuelles de mères qui ont perdu leurs filles. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas en être ému », écrit The Economist.

Un amour à mort

Le jour où Mary Stastch tua son enfant, le neuvième district de Chicago sentait le fruit trop mûr et le kérozène. D’après le Chicago Tribune du 29 juillet 1911, cette mère célibataire au chômage, récemment arrivée d’Autriche, avait quitté l’hôpital de Cook County deux jours plus tôt et « erré à travers Chicago à la recherche d’un travail avec son bébé dans les bras ». Mais, en cette période de crise, avec près de 250 000 personnes sans emploi, la tâche était déjà difficile sans nouveau-né à charge.

Comme si cela ne suffisait pas, le lendemain de sa sortie, 350 agents de police firent une descente dans le quartier à forte population étrangère de Maxwell Street, provoquant ce que les journaux décrivirent comme « une journée d’émeutes et de violence sauvage comme on en a peu vu à Chicago ». Au cours de la bataille acharnée qui opposa les marchands ambulants à la police et aux briseurs de grève, des chariots furent renversés, des vitrines d’épiceries brisées et des charrettes de fruits arrosées d’essence (1). Dans le silence irréel qui s’ensuivit, Mary Statch étrangla sans bruit son enfant. Berçant le nourrisson sans vie, elle porta le corps sur plusieurs kilomètres, jusqu’à l’endroit où il fut découvert, dissimulé derrière une résidence de Carroll Avenue.

Le meurtre d’un enfant par sa mère défie notre entendement et fait violence à nos émotions. « Les cas d’infanticide maternel sont captivants, explique la chercheuse Rebecca Hyman, parce qu’ils semblent violer une loi essentielle de la nature (2). » L’affection d’une mère pour son bébé est considérée comme absolue, un produit de l’évolution grâce auquel les femmes sont « dotées d’un instinct maternel nourricier ». Et pourtant, de la légendaire Médée aux faits divers tragiques de notre époque, l’histoire est hantée par ces femmes qui ont ôté la vie à leurs enfants dans des contextes variés. Voilà donc un trait de plus que les humains partagent avec les autres animaux, puisque les femelles de différentes espèces peuvent abandonner, maltraiter ou même tuer leur progéniture. Comment comprendre ce comportement ?

Un siècle après l’infanticide perpétré par Mary Stastch, un autre immigré de Chicago est peut-être en mesure d’apporter des éléments de réponse. Dario Maestripieri a consacré l’essentiel de sa carrière au comportement maternel chez les primates. Il s’est plus précisément intéressé aux facteurs qui influencent la motivation d’une mère à l’égard de ses petits. Professeur de développement humain comparé, de biologie de l’évolution, de neurobiologie et de psychiatrie à l’université de Chicago, il jouit du succès interdisciplinaire dont rêvent la plupart des chercheurs. Ses 153 articles et ses six ouvrages ont été cités plus de mille fois par des spécialistes (dont je suis) dans nombre de revues scientifiques de haut niveau (3). Sa dernière contribution est parue début 2011 dans l’American Journal of Primatology. Maestripieri y expose la thèse qu’il a développée au cours des deux dernières décennies : la menace la plus grave pesant sur le comportement maternel, aux conséquences potentiellement fatales, est un mal si répandu dans la société moderne qu’il passe presque inaperçu – le stress.

Le stress est une bonne chose et se révèle particulièrement adaptatif durant la maternité. Chaque fois que les animaux vivent une situation angoissante, qu’il s’agisse de traquer une gazelle, d’échapper à un faucon ou de proposer un rendez-vous à un gars séduisant, leur glande surrénale libère dans le sang des quantités massives de cortisol. Cette hormone accroît la production de glucose et contribue à la métabolisation des graisses, des protéines et des glucides pour augmenter encore la glycémie. En quelques instants, nous avons accumulé assez d’énergie pour attaquer ou fuir, selon les circonstances. Le stress prépare le corps à l’adversité.

Durant la grossesse et après l’accouchement, le taux de cortisol augmente de manière substantielle. Ce phénomène laisse penser que la maternité est une période particulièrement stressante – ce qui n’est pas pour nous surprendre. Dario Maestripieri a montré par le passé que cette réaction était directement liée aux comportements qui visent à tenir l’enfant à l’abri du danger. Une étude révèle ainsi que les mères macaques rhésus manifestant une forte anxiété (par exemple en se grattant de manière répétée, attitude associée à des taux élevés de cortisol) lorsqu’elles voient leur petit à proximité d’un membre dangereux du groupe, ont une bien plus grande propension à intervenir aussitôt pour le récupérer. « L’anxiété maternelle, explique Maestripieri, peut augmenter sensiblement les chances de survie de la progéniture et le succès reproductif du parent. » La sélection naturelle a pourvu les mères d’un système d’alerte précoce capable de les avertir du danger avant même que d’autres en soient conscients.

Cependant, contrairement à ce que dit le proverbe, abondance de biens peut nuire. En plus d’augmenter l’énergie disponible dans le corps, le cortisol inhibe également d’autres fonctions, comme la digestion ou le système immunitaire, dont le corps peut se passer à court terme. La raison en est relativement simple, comme le dit avec humour le neurobiologiste Robert Sapolsky dans son livre « Pourquoi les zèbres n’ont pas d’ulcères » (4) : « Vous avez mieux à faire, écrit-il, que de digérer votre petit déjeuner lorsque votre souci est de ne pas devenir le goûter d’un autre. »

 

Une surréaction potentiellement dangereuse

Mais des périodes de stress prolongé ou excessif peuvent causer de graves dommages physiologiques et accroître le risque de maladie. Elles peuvent aussi engendrer ce que Maestripieri appelle une « mauvaise régulation de l’émotion », c’est-à-dire une surréaction potentiellement dangereuse. « De nombreux indices, écrit-il, montrent que des taux de cortisol extrêmement ou chroniquement élevés en raison du stress peuvent perturber la motivation maternelle et engendrer un comportement mésadaptatif. »

Les nombreuses études conduites par Maestripieri établissent une corrélation entre de forts niveaux de stress et un mauvais traitement des enfants. Chez les macaques à queue de cochon, par exemple, la maltraitance maternelle est souvent précipitée par des événements stressants au sein du groupe. De même, les mères macaques rhésus qui commettent des sévices présentent un profil neurochimique similaire à celui des êtres humains souffrant de stress post-traumatique. D’autres études sur notre propre espèce ont produit des résultats comparables. « Il a été démontré, en particulier, que le stress est, chez l’être humain, un facteur de risque dominant dans la dépression postnatale, la négligence des devoirs parentaux et la maltraitance », explique Maestripieri. Mais ses dernières découvertes sont les plus éclairantes à ce jour sur la manière dont stress et maternité interagissent.

De l’extérieur, l’île de Cayo Santiago a des airs de paradis terrestre, avec ses eaux cristallines, ses palmiers et ses plages de sable blanc. Elle est pourtant un terrain propice à la lutte des classes. Durant plus de soixante-dix ans, cette île des Caraïbes a abrité une colonie protégée de macaques rhésus et elle offre des conditions idéales pour l’étude des effets du stress et des dynamiques de groupe.

Pendant deux ans, Maestripieri et sa doctorante Christy Hoffman ont mesuré la sécrétion de cortisol chez soixante-dix femelles qui avaient toutes déjà été mères, et prélevé régulièrement sur chacune des échantillons sanguins. Ils ont également étudié leur comportement pour déterminer leur place dans la hiérarchie. L’étude a confirmé des résultats plus anciens faisant état d’une plus forte réaction au stress chez l’ensemble des mères, du moment de la conception jusqu’au sevrage. Toutefois, les plus fortes variations se produisaient chez les femelles de rang inférieur, dont le taux de cortisol était quatre fois plus élevé. L’explication la plus probable tient au manque de contrôle : « Les mères de rang inférieur peuvent être plus enclines que les autres femelles à déceler chez les membres du groupe une menace pour leurs petits, estime Hoffman. Mais leur capacité de les protéger est soumise à davantage de contraintes. »

 

Pires que les macaques

À l’appui de cette interprétation, l’équipe a analysé les taux de mortalité enregistrés dans la colonie sur une période de dix ans : les enfants nés de mères subalternes risquent davantage que les autres de mourir avant l’âge de 1 an. Les femelles de rang inférieur vivaient ainsi dans un état de panique permanent. Elles voyaient leur progéniture menacée par les comportements hostiles des membres violents du groupe, mais n’avaient pas le pouvoir de s’y opposer. Incapables d’agir alors que leurs systèmes d’alerte innés étaient en activité maximale, elles voyaient leur anxiété croître démesurément – conséquence de leur statut social. La maltraitance maternelle n’entre pas dans le champ de l’étude menée à Cayo Santiago, mais des travaux plus anciens ont mis en évidence l’existence d’un lien entre l’infanticide et les cas extrêmes de stress maternel.

Ces découvertes sont-elles applicables à notre espèce ? Après tout, les êtres humains sont capables de faire des choix conscients et de concevoir des systèmes politiques qui protègent les plus faibles. N’est-ce pas là un mieux par rapport aux dures conditions de vie que connaissent ces singes, nos cousins éloignés ? La réponse ne saurait être plus claire : les êtres humains sont en effet très différents des macaques – ils sont bien pires. L’anxiété qu’engendrent les inégalités sociales parmi les hommes dépasse tout ce qu’on observe dans la nature. Pour bien souligner ce point, Robert Sapolsky abandonne un moment son ton badin pour décrire en des termes inhabituellement sombres les effets de la pauvreté humaine sur l’incidence des maladies liées au stress. « En inventant la pauvreté, écrit-il, les hommes ont trouvé un moyen de soumettre les individus de rang inférieur dont on ne connaît pas d’équivalent chez les primates. » Cela apparaît clairement dans les études consacrées aux inégalités humaines et aux taux d’infanticide maternel. Un rapport sur la violence et la santé de l’OMS révèle une forte corrélation, à l’échelle mondiale, entre inégalités et maltraitance, l’incidence la plus élevée étant constatée dans les populations où « le taux de chômage est fort et la misère extrême ». Une autre enquête internationale, publiée par l’American Journal of Psychiatry, fondée sur l’analyse des données sur l’infanticide dans dix-sept pays, a découvert, sans ambiguïté possible, « un schéma associant impuissance, pauvreté et aliénation dans la vie des femmes étudiées ».

Les États-Unis ont le taux d’infanticide maternel le plus élevé des pays développés, avec une moyenne de huit morts pour 100 000 naissances viables, plus de deux fois le taux canadien. Au terme d’une analyse systématique de l’infanticide maternel aux États-Unis, DeAnn Gauthier et ses collègues de l’université de Louisiane, à Lafayette, ont conclu que cet honneur douteux nous échoit parce qu’« une pauvreté extrême côtoyant une richesse extrême est un facteur de stress, et donc de violence (5) ». Cela explique pourquoi les taux d’infanticide les plus élevés se rencontrent non pas dans les États les plus pauvres, mais dans les plus inégalitaires, comme le Colorado, l’Oklahoma et l’État de New York, où ces taux sont trois à cinq fois supérieurs à la moyenne nationale. D’après ces chercheurs, les disparités tuent nos enfants, au sens propre du terme.

Le stress engendré par les inégalités a-t-il joué un rôle dans la mort de l’enfant de Mary Stastch ? Nous ne connaîtrons jamais les pensées et les sentiments qui habitaient la jeune femme mais, selon Michelle Oberman, qui a consigné son histoire, ce stress a été déterminant (6). « Elle avait probablement un besoin vital de nourriture, de vêtements, d’un abri et d’argent, écrit-elle. Il était presque inévitable que l’enfant soit touché. »

En tant que mammifères sociaux, les primates sont considérablement affectés par leur statut dans une société donnée. Même un lien aussi essentiel que celui qui unit une mère et son petit peut être rompu si les conditions sociales lui sont hostiles. Il ne suffira pas de tendre la main aux populations les plus exposées pour véritablement faire face au problème de la maternité dans notre société. Nous devrons aller à la racine des maux sociaux pour prévenir le risque avant même qu’il n’apparaisse.

 

Cet article est paru dans Scientific American le 22 novembre 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Italie – D’authentiques faux d’auteurs

« Depuis que l’homme a commencé d’écrire, note Francesco Prisco dans les colonnes d’Il Sole 24 ore, les ouvrages couronnés de succès ont toujours été plagiés par la suite. Certains critiques mesurent même la cote d’un écrivain au nombre d’auteurs qui ont essayé de copier son style ou ses thèmes de prédilection. » Mais cela suffit-il à expliquer l’incroyable succès que rencontrent ces dernières années dans les librairies italiennes les « faux littéraires » ? La maison d’édition napolitaine Guida a même créé une collection dédiée à cet exercice de style : « Autentici falsi d’autore » (« Authentiques faux d’auteurs »). Ainsi peut-on découvrir, en exclusivité, et pour la modique somme de 9 euros, le Livre XI de la République de Platon – imaginé par le philosophe Mario Veggetti –, ou encore un inédit d’Aristote, Eubule ou la richesse – tout droit sorti du cerveau d’Enrico Berti. « Deux pastiches qui se sont tout de même vendus à plus de 1 000 exemplaires chacun », rapporte Prisco.

Et lorsque le romancier à succès Andrea Camilleri s’applique à plagier l’un des pères fondateurs de la littérature italienne, les ventes explosent. La novella di Antonello da Palermo (« La nouvelle d’Antonello de Palerme »), titre phare de la collection sorti en 2007, est un inédit de Boccace qui, pour d’obscures raisons, « ne put entrer dans le Décaméron » ; l’auteur l’aurait emporté avec lui au Tyrol vers 1351, quand il était ambassadeur de Florence. Satire dans la satire, Camilleri explique comment il a retrouvé ce texte manuscrit « jugé trop licencieux » pour l’époque et produit un récit hilarant, écoulé à 7 000 exemplaires. À l’instar de celui-ci, « les dix-neuf faux littéraires publiés par Guida ont tous enregistré d’excellentes ventes », note Francesco Prisco, qui ironise : « Quand il s’agit de falsifier, Naples ne connaît pas de rivale. »

Ajoutant la reconnaissance critique au succès commercial, l’imposteur Camilleri avait reçu, en 2007, le prix Boccace pour La novella di Antonello da Palermo, ex aequo avec Il colore del sole (« La couleur du soleil »), une œuvre signée… Andrea Camilleri – le vrai, celui-là.

L’engouement pour le faux ne se dément plus dans la Péninsule, poursuit Prisco, en évoquant le récent succès de Sorry, mister Ungaretti. 59 falsi inediti ritrovati chissà dove (« Sorry, mister Ungaretti. 59 faux inédits retrouvés on ne sait où »), un pastiche déclaré de l’humoriste Vincenzo Vigo, écrit à la manière du père de l’hermétisme italien. Vigo a d’ailleurs rendu « plus familier » le personnage un peu austère d’Ungaretti, estime Prisco. Après tout, le pastiche relève souvent d’une intention louable : « Mieux vaut un faux déclaré que la sournoise imitation d’un médiocre. »

 

Comment ça, pas d’enfant ?

Voilà vingt ans que j’hésite à avoir un enfant. Comme la plupart des autres Australiennes qui n’ont pas mis au monde, au cours des deux dernières décennies, le million de bébés qui manquent si l’on se réfère au taux de natalité de 1982, je suis « sans enfant par accident », pour reprendre l’expression de Leslie Cannold. Mes semblables et moi-même avons déçu l’État, qui s’inquiète de la chute de la natalité ; nous avons déçu nos mères, qui voulaient des petits-enfants ; et nous nous sommes déçues nous-mêmes, car il fut un temps où nous croyions possible de tout avoir.

On sait peu de choses sur l’imbroglio auquel sont confrontées les femmes qui se retrouvent sans enfant sans l’avoir choisi ni souffrir de stérilité. Peut-être parce qu’il est angoissant de reconnaître le peu de prise que nous avons sur les questions de couple et de reproduction. Mais Leslie Cannold donne le ton de son enquête en identifiant une sorte de complot. Chercheuse associée à l’université de Melbourne, elle explique ainsi ce silence : « L’existence même de ces femmes pourrait attirer l’attention sur les mauvaises pratiques du monde du travail moderne, et sur l’apathie dont font preuve les gouvernements à cet égard. »

Plus de soixante pays ont un taux de fécondité insuffisant pour permettre le renouvel¬lement des générations. Un quart des Australiennes sont sans enfant, mais 7 % d’entre elles seulement ont choisi de ne pas devenir mère, tandis que 7 % seulement ont souffert de stérilité, deux chiffres qui n’ont guère évolué au cours des dernières décennies. Les autres sont des femmes qui voulaient un enfant mais ont laissé passer l’occasion. Elles sont de plus en plus nombreuses. Et ce dont elles ont besoin, explique Cannold, c’est de « la liberté de choisir la maternité », puisque la plupart la souhaitent. D’ailleurs, plus une femme est instruite et ambitieuse, plus elle désire des enfants ; mais les obstacles sont trop nombreux et trop hauts : un environnement professionnel sexiste et hostile à la famille, un partenaire réticent – ou pas de partenaire du tout –, un idéal de maternité impossible à atteindre, le manque de crèches, une horloge biologique peu en phase avec le cycle des relations amoureuses.

Le principal apport de Cannold au débat consiste à sonder l’ambivalence des femmes qui ne cessent de repousser à plus tard leur grossesse, ce groupe des « attentistes » qui laissent, dans l’ensemble, le destin décider à leur place. Ces trentenaires « craignent que la décision d’avoir des enfants ne rime à rien », mais n’en ressentent pas moins, comme le dit l’une d’elles, « le besoin viscéral d’avoir un bébé ». Si leur compagnon et leur entreprise ne sont pas d’un grand soutien, affirme Cannold, les attentistes ne surmonteront pas leur indécision, continueront de différer et se priveront, parfois involontairement, de cette grossesse désirée.

Les « mères contrariées » forment le second groupe de femmes accidentellement sans enfant que Cannold a identifié au terme de cinq années de recherches sur les Australiennes et les Américaines. Celles-ci aspirent éperdument à avoir un bébé, mais n’ont pas trouvé le père à temps ; une fois leur carrière bien entamée, quand elles commencent sérieusement à chercher le papa de leurs bambins, les hommes qui conviennent sont devenus « plus rares qu’une chaussure taille 38 à la fin des soldes ». Ces femmes étaient réticentes à parler parce qu’elles craignaient de « pleurer comme des hystériques » et se voyaient comme des « victimes » ou des « ratées ». Une gêne que l’auteur attribue à la pression sociale, tant « les sociétés libérales occidentales exigent des individus qu’ils maîtrisent leur propre vie ».

Cannold devient moins convaincante quand elle distribue énergiquement les blâmes ou propose des solutions. Elle se répand en injures contre les employeurs et les gouvernements, qu’elle accuse d’être rigides et sexistes, elle déplore la persistance du mythe inaccessible de la « bonne mère » et reproche aux hommes de ruiner les projets des femmes. Elle aurait pu s’attirer les faveurs de plus d’hommes d’influence si elle ne les traitait pas dans son livre comme de vilains garnements. En revanche, le mouvement féministe est dédouané, sans que rien ne soit dit de l’énorme impact de ses deuxième et troisième vagues sur le rapport des jeunes femmes au travail et à la maternité (1).

Cannold a néanmoins le mérite d’explorer un phénomène moins évident que la discrimination dans l’entreprise, mais peut-être tout aussi puissant. Dans une société dominée par les valeurs matérielles, fait-elle observer, avoir des bébés apparaît moins comme un choix rationnel que comme une option difficile ; on entend plus souvent parler du manque de sommeil que de la joie d’aimer un enfant. « Nous avons oublié à quel point il était important d’expliquer pourquoi la décision de devenir parent était moralement louable, et nous avons perdu les mots nécessaires pour dire qu’élever un enfant est un moyen de donner du sens à sa vie. »

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 15 juillet 2005. Il a été traduit par Laurent Bury.

Vienne – Gagarine, Laïka et l’aventure spatiale

« Son père était charpentier, il mourut à 34 ans et est allé au ciel. » Tobias Rüther résume ainsi, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, la vie du cosmonaute Iouri Gagarine, premier homme à voler dans l’espace. Une épopée de 108 minutes que commémore, cinquante ans après, une exposition à la Kunsthalle de Vienne. Le Russe n’eut pas droit pour son exploit aux 500 millions de téléspectateurs qui suivirent les premiers pas de l’homme sur la Lune. Sa mission fut tenue secrète jusqu’à son retour. Une vielle paysanne et sa petite-fille ont été les premières à venir à sa rencontre après qu’il eut atterri en parachute dans le champ d’un village kazakh. La paysanne se signa, mais Gagarine la rassura : « Je suis l’un de vôtres, je suis comme vous, un Soviétique. »

Il mourut quelques années plus tard dans un accident d’avion dont la cause continue de faire débat. Une « manœuvre brusque » fut l’explication officielle. Mais plusieurs collègues et la veuve du cosmonaute la rejettent encore aujour¬d’hui, comme le rapporte Ludmila Pavlova-Marinsly, amie de la famille Gagarine, dans l’ouvrage qu’elle consacre au héros soviétique : « On parle de scandale étouffé, d’une collision avec un autre avion ou avec un ballon-sonde. »

L’exposition viennoise ne se contente pas de rassembler quelques objets en rapport avec Gagarine. Elle entend replacer l’homme face à l’immensité de l’univers. On y retrouve également les photographies de la célèbre chienne Laïka, qui précéda Gagarine dans l’espace en 1957. « Quand on la voit dans sa combinaison spatiale et dans son étroite cabine, on a l’impression qu’elle savait comment cela finirait. Qu’elle mourrait », avance Rüther. De fait, Laïka ne s’endormit pas paisiblement au bout de quelques jours de vol, comme les Soviétiques l’ont longtemps prétendu. Elle succomba après seulement cinq heures, victime de la chaleur et du stress.

« Weltraum. Die Kunst und ein Traum » (« L’espace. L’art et un rêve »), jusqu’au 15 août à la Kunsthalle de Vienne.

L’avenir du livre – Le roman est mort, vive le roman !

« Le roman est presque mort », se désolait Philip Roth en 2009 dans un entretien accordé au Daily Beast. « Je ne lui donne pas vingt-cinq ans. Pour découvrir un roman, il faut une certaine concentration, une dévotion à la lecture. Mais de moins en moins de gens en sont capables. Non, le livre ne peut pas concurrencer l’écran. » Avant de nuancer un peu : « Le problème c’est l’objet lui-même. »

Mais si l’objet-livre est happé par le maelström numérique, ce dernier menace-t-il le contenu – et notamment l’histoire romanesque ? Internet aurait-il tué la musique en même temps que le CD ? Non, mais il l’a transformée. De même, la mue du roman est déjà largement entamée. Au Japon, où l’industrie du livre a vu son chiffre d’affaires décliner de 20 % depuis 2000, le roman est en pleine reviviscence grâce au phénomène des récits écrits sur téléphone mobile, les keitai shousetsu, « le premier genre littéraire engendré par cette technologie », commente Dana Goodyear dans le New Yorker [lire Books n° 7, juillet-août 2009]. Une littérature qui, loin de rester confinée aux émois sentimentaux et biologiques de Japonaises pubescentes, s’est étendue à d’autres pays et à d’autres genres.

On compte déjà au moins deux variantes techno-littéraires du « roman sur portable » : le roman collaboratif et la « twittérature ». Le premier n’est qu’un avatar postmoderne des ouvrages à plusieurs mains, fantasme récurrent chez les littérateurs, dont la technologie mobile ne change que le support et le rythme. Avec le second, en revanche, c’est la littérature elle-même qui se transforme, pour venir se recroqueviller dans les 140 caractères du tweet. On doit le concept de « twittérature » à deux étudiants de Chicago, Emmett Rensin et Alex Aciman, qui ont réduit 81 chefs-d’œuvre universels à une vingtaine de tweets chacun, réalisant, d’après le Guardian, un « prodigieux exploit de compression littéraire ».

Guglielmo Libri

Avoir un enfant est-il un droit ?

Face à la procréation assistée – insémination artificielle par le mari ou un donneur, fécondation in vitro, mère porteuse et clonage – l’opinion se divise grosso modo en deux camps. Pour les uns, questions financières mises à part, ceux qui réclament une aide à la conception y ont droit, du simple fait que tout le monde a le droit d’avoir des enfants. Dans Making Babies. Is There a Right to Have Children?, la baronne Warnock soutient que ce droit n’existe pas. De manière selon moi convaincante. Certaines personnes sont incapables d’avoir des enfants, voilà tout. Et si l’on adapte à cette problématique nouvelle la vieille maxime kantienne voulant que « devoir suppose pouvoir », ces individus n’ont pas plus le droit de concevoir que Warnock n’a le droit d’escalader l’Everest, comme elle le dit plaisamment.

Peut-être le droit en question est-il, alors, celui d’essayer (sérieusement) d’avoir des enfants ? Warnock répond par la négative. Un droit de ce genre à la procréation assistée n’a que deux fondements possibles. Le fait qu’un texte juridique l’accorde à l’ensemble des citoyens. Mais, comme le souligne Warnock, il n’existe « aucune loi en Grande-Bretagne […] ni nulle part ailleurs, qui donne aux individus le droit de concevoir, ou d’y être aidés ». La plupart des sociétés civilisées ont adopté des lois qui interdisent expressément d’empêcher certaines personnes d’avoir des bébés. Mais la question, en l’occurrence, ne concerne pas ceux à qui l’on défend de se reproduire, mais ceux qui ne le peuvent pas.

Un droit à la procréation assistée pourrait aussi – et c’est l’autre fondement possible – reposer sur l’idée qu’il s’agit d’un besoin fondamental de l’être humain, à protéger au même titre que le droit à la vie, à la liberté, à la nourriture, à un toit, etc. Warnock s’y oppose en rappelant que, si besoin fondamental il y a, il est invariablement ressenti par tous les individus. Le fait que nombre de gens sains de corps et d’esprit ne désirent absolument pas d’enfant compromet cette hypothèse. La soutenir revient à abolir la distinction entre nos besoins réellement essentiels et nos désirs les plus profonds.

 

Le devoir sacré d’enfanter

Cela étant, la procréation est pour bien des gens une puissante aspiration. À ce titre, plaide Warnock, le désir d’enfant – sans être un droit – fait obligation au médecin d’assister ceux que cet objectif ronge, avec la compassion qui « guide en général la profession médicale ».

L’autre camp considère la procréation assistée soit comme un mal absolu, soit comme un mal pour certaines personnes dans certaines circonstances. Il réunit, pour l’essentiel trois groupes dont la convergence n’a rien d’étonnant : d’abord, les croyants qui condamnent moralement tout usage de l’embryon ; ensuite, ceux qui voient dans la procréation assistée un feu vert donné à la conquête du monde par les homosexuels ; enfin, les détracteurs des femmes qui mettent entre parenthèses leur devoir sacré d’enfanter pour se consacrer à leur carrière ou s’amuser comme des folles.

Pour répondre à cette alliance de zélotes, d’homophobes et de tristes sires, Warnock attire prudemment l’attention sur ce que la société fait ou autorise déjà. Par exemple, « les homosexuels peuvent fonder une famille sans intervention médicale, dès lors qu’ils réussissent à convaincre quelqu’un de leur fournir sa semence ou de leur prêter son utérus ». Si la société permet déjà cela, pourquoi devrions-nous leur interdire la procréation assistée ? De même, prenons le cas de la danseuse qui fait congeler ses ovules afin de prolonger sa carrière : la société n’aurait aucun souci si elle tombait enceinte par hasard, à la quarantaine révolue, sans assistance. Alors, pourquoi l’empêcher de recevoir un traitement médical ?

Ceux qui ne partagent pas les intuitions de Warnock l’accuseront peut-être d’avoir une vision trop statique et individualiste des décisions morales. On pourrait notamment la juger insuffisamment sensible à la distinction entre ce que la société autorise et ce qu’elle encourage. Une communauté peut permettre toutes sortes de choses qu’elle ne favorise ni n’approuve, peut-être parce que cette permissivité est nécessaire à la poursuite d’autres objectifs (comme la liberté), qu’elle chérit. En filigrane, l’idée que la société peut autoriser ou tolérer les agissements d’un certain nombre de citoyens, pour autant qu’ils ne soient pas trop nombreux ; car s’ils le deviennent, la collectivité s’en trouve transformée. En conséquence, la société peut permettre certains actes mais certainement pas les encourager.

Cette analyse peut se conjuguer avec ce qui constitue sans doute le meilleur argument (et peut-être le seul) en faveur d’un certain conservatisme : l’argument d’ignorance. Honnêtement, nul d’entre nous ne peut réellement prévoir comment la vague actuelle d’innovations biotechnologiques – dont certaines seulement sont liées à la procréation – affectera le tissu social. Les changements seront peut-être spectaculaires, peut-être imperceptibles. Ceux qui prétendent les prévoir mentent ou se bercent d’illusions. Dans ces conditions, l’attitude la meilleure, la plus réaliste, est sans doute un conservatisme modéré, sans être fanatique.

Nous pouvons autoriser bien des choses car, dans notre société capitaliste, nous n’avons de toute façon guère le choix. Mais faut-il les encourager ? Ce livre est exactement ce à quoi Mary Warnock nous a habitués : un mélange de bon sens et d’argumentation claire, rigoureuse et surtout honnête. Mais personne ne sait, aujourd’hui, si l’avenir lui donnera raison.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 24 janvier 2003. Il a été traduit par Laurent Bury.

Paris – Le procès Eichmann en questions

Le récent ouvrage de l’historienne américaine Deborah Lipstadt sur le procès Eichmann a trouvé un large écho dans la presse anglo-saxonne. En particulier le chapitre consacré au traitement de l’événement par Hannah Arendt dans le New Yorker, ensuite publié sous le titre Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal.

Si elle ne rejette pas cette idée de « banalité du mal », Lipstadt « accuse Arendt d’avoir ignoré le facteur antisémite – et de n’avoir pas tenu compte de tout ce qui attestait la place centrale [du fonctionnaire nazi] dans la préparation du génocide, afin de pouvoir le décrire comme un bureaucrate pathétique », rapporte le New York Times. Plusieurs commentateurs volent au secours d’Arendt, comme la chercheuse Michelle Sieff, dans Forward, qui reproche notamment à Lipstadt d’appuyer sa critique sur « certaines preuves qui n’ont pas été présentées à l’audience et n’étaient donc pas connues d’Arendt ».

Parmi elles, des écrits rédigés par Eichmann au cours même du procès, dont des extraits sont actuellement exposés au Mémorial de la Shoah, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’événement. On peut aussi y lire une partie de la correspondance d’Arendt et y consulter l’intégralité des images du procès, filmé par Leo Hurwitz.

« Juger Eichmann, Jérusalem, 1961 », Mémorial de la Shoah, jusqu’au 28 septembre. Sur Hannah Arendt, lire « Une valeur fausse : Hannah Arendt » (Books, n° 11, p. 56).

Mon fils, cet assassin

 Dès la naissance de Kevin, sa mère Eva eut l’impression qu’il lui était hostile. À 4 ans, le gamin ravageait le joli bureau de sa maman. Plus tard, il lança des briques sur les voitures, trafiqua les freins du vélo d’un petit voisin, accusa à tort un enseignant d’aggression sexuelle… Et, la veille de ses 16 ans, il tua sept élèves de son lycée. Vint alors pour Eva le temps de l’introspection, dont témoignent les lettres qu’elle adressa au père absent de Kevin, qui sont au cœur de ce bestseller inattendu*. « De loin le meilleur livre que j’ai lu depuis des années », salue Cameron Woodhead dans le quotidien australien The Age. Eva porte-t-elle une responsabilité dans le crime de son fils ? La mère d’une des victimes en est convaincue, qui l’assigne en justice au motif qu’elle est un « mauvais parent ». « La romancière Lionel Shriver a touché de plein fouet deux cibles porteuses sur le marché éditorial américain : la peur des massacres en milieu scolaire et le sentiment de culpabilité des mères actives », analyse le Times Literary Supplement. Certains, comme Sarah A. Smith du Guardian, le lui ont reproché : « Hostile à la parentalité et aux enfants », ce livre « où absolument tout tourne mal » exploite abusivement, selon elle, les pires angoisses des adultes ; caricatural, il ne parvient pas à sonder aussi finement qu’il le prétend les ambivalences de l’amour maternel.

* Refusé par une trentaine d’éditeurs avant sa sortie en 2003, il s’est vendu à 600 000 exemplaires au seul Royaume-Uni. Lynne Ramsey vient de l’adapter au cinéma.