Une mère patrie

« Oum Saad, c’est moi ! », avait dit en substance le romancier et activiste palestinien Ghassan Kanafani, à propos de son personnage de Mère Courage, réfugiée dans un camp libanais, devenue comme lui un symbole de la lutte pour la terre perdue. L’auteur, tué dans un attentat à Beyrouth en 1972, reste une référence pour bien des intellectuels palestiniens qui continuent de s’approprier l’héroïne de son court roman.

La jeune critique et romancière Rihab Al-Khatib écrivait ainsi récemment, dans le quotidien Al-Qods de Ramallah : « Oum Saad c’est la patrie, et la patrie c’est Oum Saad. Une femme qui ne pleure pas la Palestine, puisqu’on pleure seulement les morts. Oum Saad, la mère qui a dû quitter sa terre et offre ses fils, l’un après l’autre, au combat pour la patrie, est le symbole de toutes les Palestiniennes victimes de l’exil. »

Les misérables de Luis Buñuel

D’avril à mai 1932, Luis Buñuel filma les paysages désolés de Las Hurdes, arpenta les montagnes arides de cette région de l’Estrémadure et mit en scène ses habitants-, aussi miséreux qu’hallucinés. C’est après avoir lu la thèse de doctorat de Maurice Legendre, directeur de l’Institut français de Madrid, consacrée à cette province parmi les plus pauvres d’Europe, que le cinéaste surréaliste eut l’idée de tourner un documentaire social de vingt-deux minutes, Terre sans pain. Très critiqué en Espagne, le film fut longtemps interdit de diffusion, sous la République comme sous Franco, en raison de l’image tiers-mondiste qu’il donne de cette enclave dans la Sierra de Gata, à la frontière portugaise : la majeure partie des habitants y sont malades, tous ont faim ; les enfants vont pieds nus, en haillons, mangent leur morceau de pain sec quotidien en classe et boivent au ruisseau avec les cochons ; une vieille femme erre dans la nuit en agitant une cloche et en psalmodiant une prière ; un âne est tué par des abeilles… Dans ces villages montagnards des confins de l’Espagne, la réalité même apparaît surréelle.

 « Aujourd’hui, à Las Hurdes, on aime et on hait à la fois Buñuel », écrivait Tereixa Constenla dans El País lors de la sortie à Madrid de Buñuel dans le labyrinthe des tortues, la bande dessinée que Fermín Solís consacre au tournage rocambolesque de Terre sans pain. « En visitant la région en 2008, explique l’auteur au quotidien madrilène, je me suis rendu compte que, soixante-seize ans plus tard, l’esprit de Buñuel était encore omniprésent. Les uns le décrivaient comme un ogre, les autres lui rendaient grâce d’avoir impulsé le développement de la province. » Dans Buñuel dans le labyrinthe des tortues, sorte de making of imaginaire, Solís brosse un portrait tout en nuances du maître du surréalisme, avec ses facettes multiples, sa personnalité complexe et fantasque. Car si Buñuel, artiste génial et visionnaire, se montre conscient de la misère dans laquelle vivent les habitants de ces montagnes oubliées, il n’en reste pas moins lui-même : dur, égoïste, suffisant. « Solís nous fait découvrir un Buñuel riche en contradictions, lit-on sur le site spécialisé Entrecomics.com : sensible et froid comme la pierre, bourgeois et révolutionnaire, pragmatique et idéaliste, antireligieux mais ne pouvant jamais se départir des symboles du catholicisme. » Sous le trait épuré du dessinateur espagnol, le maître du surréalisme n’hésite pas en effet à se déguiser en nonne pour choquer les villageois, ni à tirer sur une chèvre et la faire tomber dans un précipice pour les besoins de son film, sous les yeux d’une population affamée.

Un féminisme unidimensionnel

Cela fait maintenant plusieurs décennies que le mouvement féministe s’est imposé sur la scène publique comme une force critique incontournable dans les pays occidentaux. Malgré tout, de nombreuses inégalités persistent entre les hommes et les femmes. Ces inégalités se matérialisent en termes de salaires autant qu’elles se maintiennent dans les mentalités, sous la forme de stéréotypes de genre. Qu’est donc devenu ce mouvement qui engagea au cours du vingtième siècle un formidable bouleversement culturel, économique et social ? Quelle est la situation du féminisme aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, Nina Power débute La femme unidimensionnelle par un détour. Il y a près de cinquante ans, Herbert Marcuse publiait un essai dans lequel il avançait l’idée que la « société industrielle avancée » a pour propriété de façonner les désirs des individus, si bien que ces derniers, de leur propre volonté, se confortent aux exigences sociales dominantes (1). De son plein gré, l’esclave reproduit la volonté du maître. Son esprit se ferme, ses envies se calquent sur ce qu’on lui impose. Il devient peu à peu « unidimensionnel ». À l’heure où le « capitalisme » semble imprégner chaque facette de la vie des individus, peut-on appliquer aux revendications féministes la formule de Marcuse ? La femme d’aujourd’hui est-elle unidimensionnelle ?

Sarah Palin : « vraie » ou « fausse » féministe ?

Dans cet essai inégal et contradictoire, Nina Power propose quelques réponses. Elle cherche plus précisément à établir un état des lieux critique de la situation du féminisme contemporain. Dès le début, son constat est lancé : le féminisme va mal. Il souffre d’une « récupération » par des individus et des groupes qui le déforment, le contournent, le trahissent, et en définitive lui font perdre toute crédibilité. La philosophe de la Roheampton University s’engage alors dans une traque rageuse de ce qu’elle identifie comme étant les symptômes d’un féminisme en pleine dégénérescence.

Première cible : Sarah Palin, ancienne gouverneure de l’Alaska et candidate à la vice-présidence en 2008 pour le Parti républicain. Cette figure médiatique de la vie politique américaine se démarque parce qu’elle réussit à combiner deux éléments a priori incompatibles. Elle est une femme, qui revendique son identité de femme. Mais elle est aussi ultraconservatrice – dans une variante plutôt prononcée, fervente chrétienne et défenseuse des mères au foyer. Nina Power dissèque brièvement mais efficacement l’alchimie de ces deux ingrédients du point de vue médiatique. Elle constate à quel point la politicienne américaine réussit à jongler avec succès entre son rôle de femme indépendante bien déterminée à réussir sa vie professionnelle et celui de mère de famille qui a toujours du temps à consacrer à ses enfants. En quelques années de travail sur son image, Sarah Palin est devenue la brillante et nouvelle emblème d’un féminisme ultraconservateur.

Bien entendu, Nina Power s’insurge de cette « récupération ». Comment peut-on ainsi attribuer à la lutte des femmes pour l’émancipation des desseins si néfastes pour la cause féministe ? Cet argument recevable comporte toutefois de nombreuses limites. D’une part, voir en la personne de Sarah Palin le signe d’un féminisme à la dérive, n’est-ce pas confondre la réalité de ce mouvement avec des icônes médiatiques plus ou moins éphémères ? D’autre part, n’est-ce pas absurde de supposer que les femmes politiciennes devraient être, parce qu’elles sont des femmes, « meilleures » ou plus « gentilles » que les hommes ?

Peu nous importe si Sarah Palin incarne une forme de conservatisme antiféministe sous couvert de féminisme. Sa présence au premier plan de la scène politique américaine montre surtout que des femmes occupent peu à peu des positions de pouvoir et défendent des opinions divergentes ; ce qui pourrait être un idéal féministe. Cette réflexion s’applique d’ailleurs à tous les groupes dominés socialement. Doit-on systématiquement attendre que les individus d’origine étrangère luttent contre le racisme, que les politiciens issus des classes populaires prônent des mesures en faveur des quartiers défavorisés, que les juifs défendent Israël et les musulmans la Palestine ? Au lieu de ghettoïser les dominés en les renvoyant constamment à leur statut de dominés, ne faut-il pas plutôt fixer comme objectif l’obsolescence des catégories de la domination ? Tant que l’on attendra d’une femme politique qu’elle soit forcément féministe, comme le sous-entend Nina Power, on propagera l’idéal d’une société où les femmes resteront renvoyées à un rôle prédéterminé, celui de femmes devant être féministes parce qu’elles sont des femmes.

Quand les femmes dépensent trop d’argent en sacs à main

Quelques pages plus loin, tandis que Sarah Palin est repartie en campagne pour 2012, Nina Power s’enflamme toujours. Critiquant le « féminisme™ », c’est-à-dire la marchandisation de l’étiquette « féministe » et le fait que ce label soit devenu « à la mode », elle entreprend de critiquer quelques images sociales de ce nouveau marché. C’est alors qu’elle tombe dans un monumental amalgame. Elle esquisse une description de la féministe™, femme idéal-typique qui correspond, pour dire vite, aux héroïnes de la série Sex and the City. Elle raille littéralement ces femmes qui, comme Carrie, Samantha, Charlotte et Miranda, sous prétexte d’être émancipées, ne produisent en définitive qu’un vulgaire cliché capitaliste : accumuler les sacs à main, les hommes, les chaussures et les sex-toys. Si l’on prend ce point de vue, on rejoint aisément la critique de Marcuse. Si les femmes d’aujourd’hui ressemblent tant aux héroïnes de Sex and the City, oui, la femme contemporaine est unidimensionnelle.

Mais peut-on vraiment parler des femmes en ne mobilisant que des représentations de personnes conquérantes, blanches, riches, cette minorité dominante qui peuple Manhattan d’après les scénaristes étasuniens ? Revenons sur Terre. Des inégalités encore inadmissibles sévissent, notamment dans le monde du travail, où la répartition des salaires et des temps partiels subis joue en défaveur des femmes. La plupart des simples mortelles triment plus que les hommes pour accéder à un même statut social, sans compter les nombreuses autres manifestations ordinaires de la domination masculine dans la sphère privée, des simples inégalités dans la distribution des tâches ménagères aux actes de violence à destination des femmes (violences conjugales, viols, mutilations sexuelles, etc.). Dans ce contexte, beaucoup rêvent sûrement de profiter d’un modèle capitaliste certes peu spirituel, mais qui leur permettrait de subvenir aux besoins du quotidien tout en restant indépendantes de leurs éventuels conjoints.

En somme, quand toutes les femmes consacreront leurs cinq milles dollars de salaire mensuel à acheter des sacs à main… alors l’essai de Nina Power sera d’actualité. On en est loin.

Argent, sexe et chocolat

Une autre contradiction émerge du livre. L’auteure exprime deux positions sur la sexualité. Elle encourage d’abord l’expérimentation de modèles familiaux et sexuels alternatifs, constatant au préalable que le style de vie traditionnel mène systématiquement à reproduire des inégalités de genre. Elle défend également la pornographie, ce qui la distingue d’une partie des féministes. En même temps, elle dénonce la publicité du sexe et la tyrannie de l’apparence comme étant des valeurs capitalistes. D’après elle, les femmes qui se gaussent de leurs sex-toys et qui changent d’amants tous les jours seraient les victimes d’un système consumériste rabaissant le sexe au rang de marchandise. Il y aurait donc le vrai sexe, non consumériste, pur et alternatif, et le faux sexe, consumériste, récupéré par les industries du porno et entretenant les fantasmes de domination sociale (masculine). Cette vision profondément naïve laisse perplexe : ne faudrait-il pas ici contester plus largement les modes de production ? En effet, comme la sexualité est indissociable d’une forme de marchandisation, la question cruciale serait de trouver un moyen pour que son intégration dans le marché n’implique pas un phénomène d’aliénation démesurée ; question qui se pose, finalement, pour n’importe quel marché.

Un dernier exemple retiendra notre attention. Après avoir promulgué une féroce dénonciation de la couleur rose, Nina Power consacre quelques paragraphes de son essai à la critique… du chocolat. Cet aliment maléfique serait devenu un symbole, celui de la décadence féministe. Les femmes disent aimer le chocolat, et parfois même celles qui se disent féministes disent aimer le chocolat. Selon l’auteure, cet engouement apporte un témoignage supplémentaire de la superficialité qu’on attribue, dans les représentations sociales, aux femmes indépendantes. Un exemple trivial est livré : celui d’Anousheh Ansari, la première femme non-astronaute à être allée dans l’espace. Quelque temps avant son départ, un journaliste d’ABC News lui demande si elle appréhende la nourriture quand elle sera « dans les étoiles ». Elle répond qu’elle ne s’en soucie pas… « tant qu’il y a une chose – du chocolat ». Parmi les femmes blanches et riches qui peuplent l’essai de Nina Power, la seule femme iranienne (mais néanmoins riche) se voit ramenée au rang de mangeuse de chocolat. La philosophe ne nous dit malheureusement pas quels aliments les « vraies » féministes seraient censées préférer manger lorsqu’elles vont dans l’espace. Pour plus de précisions, il nous faudra attendre sa prochaine publication, probablement un manuel de bonne conduite.

Le féminisme doit-il être une norme ?

Malgré ses approximations, ce petit essai apporte toutefois quelques propositions intéressantes. Sa mise en question du modèle familial traditionnel – comme modèle de reproduction de la domination masculine – présente en particulier une certaine originalité. L’auteure évoque entre autres un fait divers, celui d’un « pacte de grossesse » conclu par un groupe d’adolescentes aux États-Unis. Ces dernières souhaitaient élever leurs enfants collectivement et indépendamment du père. Nina Power y voit une possibilité de concurrencer le schéma classique des familles nucléaires. Elle s’appuie, malheureusement, sur un argument biologique discutable – prétendant que des adolescentes de quinze ans seraient en meilleure forme physique pour avoir des enfants. Ainsi cette proposition, en plus de cibler un âge inadéquat, souffre d’un certain essentialisme en contradiction avec le désir d’émancipation prôné à d’autres endroits.

Plus généralement, La femme unidimensionnelle offre une critique sans concession de la récupération politique du féminisme, récupération indéniable mais dont la démonstration au fil des pages se perd trop souvent dans la confusion entre deux phénomènes distincts : d’un côté le féminisme, de l’autre les conséquences contradictoires de sa diffusion médiatique et politique. L’omission des progrès effectifs permis par ce mouvement en termes d’égalités hommes/femmes mène l’auteure à critiquer sans discernement « le » féminisme, ce qui l’écarte par ailleurs de la recherche de solutions alternatives aux rapports de genre tels qu’ils sont encore de nos jours, c’est-à-dire favorables aux hommes. Et cette absence de suggestions concrètes corrobore l’absence d’une approche vraiment critique quant à la place de toutes les femmes dans les sociétés contemporaines. Rien sur les femmes des milieux populaires et sur la dépendance économique. Rien sur les violences conjugales et leurs conditions sociales. Rien sur la stigmatisation des femmes musulmanes. Rien sur les pays non-occidentaux. Le féminisme de Nina Power reste abstrait et réducteur, uniquement revendicable par celles qui peuvent se le permettre.

Le pire écueil de ce petit essai est de passer à côté de la complexité des mouvements féministes, parcourus, comme tout courant politique, par des positions antagonistes et par des luttes de pouvoir. Elle ne semble pas voir dans la diversité des opinions et des modes de vie une richesse, mais un risque : celui que toutes les féministes ne défendent pas la même voie, la même représentation de la femme et de la sexualité, le même rapport à la société marchande. Ne peut-on pas être féministe et porter des talons aiguilles, féministe et dirigeante d’une entreprise cotée en bourse, féministe et rêvant au prince charmant, féministe altermondialiste, féministe libertine pro-sexe, et ainsi de suite ?

Obliger les femmes à « se libérer sexuellement » n’est pas mieux que de les obliger à « ne pas être libérées sexuellement ». Critiquer les femmes qui accordent de l’importance à l’épilation ou au contraire critiquer celles qui préfèrent lutter contre la tyrannie du « poil ras » n’est pas plus pertinent que de moquer leur soi-disant engouement pour la couleur rose. Le problème reste toujours d’imposer une norme pour toutes. Et même si l’on aboutissait, selon les souhaits de l’auteure, à une société où les femmes ne s’épileraient pas, ne mangeraient pas de chocolat et n’aimeraient pas le rose, on n’assisterait pas à une égalité symbolique entre les hommes et les femmes mais à un féminisme totalitaire, prédestinant les femmes à une seule manière d’être « véritablement » féministe et de s’afficher comme telle. Les femmes n’ont-elles pas déjà assez souffert d’être encadrées par un seul modèle pour qu’on les destine à un seul autre ? Ne peut-on pas les laisser choisir elles-mêmes ?

A la fin du livre, nous ne savons pas si la femme d’aujourd’hui est unidimensionnelle, mais nous savons que le féminisme proposé par Nina Power l’est.

Solenn Carof et Baptiste Brossard

 

(1) Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, Paris, Minuit, 1968.

Le sens de l’art du thé

À la fin du XIXe siècle, l’esthète japonais Kakuzo Okakura s’insurgea contre l’occidentalisation à marche forcée de son pays. L’ironie de l’affaire est qu’il écrivit son ouvrage le plus célèbre, Le Livre du thé, en anglais… 

Comme le remarque Bernard Manzo dans le Times Literary Supplement, à l’occasion de la réédition de ce chef-d’œuvre au Royaume-Uni, « bien que né et éduqué au Japon, Okakura est venu à la culture traditionnelle nipponne de l’extérieur ». À l’Université impériale de Tokyo, c’est un Américain, Ernest Fenollosa, qui lui transmet sa passion pour l’art ancestral japonais. 

Dans Le Livre du thé, qu’il rédigea à Boston (où il travaillait comme conseiller au musée des Beaux-Arts), « il voit la cérémonie du thé comme un art de l’éphémère : l’expression du fait que l’absolu n’est que changement perpétuel et que l’art de la vie consiste à s’adapter à ce “rythme des choses”, à percevoir ce rythme comme l’unique réalité », explique Manzo. Alors que la tradition occidentale a tendance à exalter la perfection, la cérémonie du thé est, selon les termes d’Okakura, une « célébration de l’imparfait » et un « sanctuaire » dans à un monde où simplicité et modestie ne sont en général guère de mise.

Jésus le cynique

« Jésus le chien » : il ne s’agit pas là d’un vil blasphème, mais du titre d’un livre allemand qui se propose d’explorer les racines grecques de l’enseignement du Christ. Selon Bernhard Lang, spécialiste de l’Ancien Testament, Jésus aurait subi l’influence de l’école philosophique cynique (dont le nom vient du terme grec kunos, qui signifie « chien », d’où le titre…) 

Mais « cet héritage aurait été gommé dans les premiers textes chrétiens parce que le christianisme se serait embourgeoisé et aurait craint le discours révolutionnaire des cyniques », rapporte le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Lang fait remonter au prophète Elie la naissance de ce qu’il identifie comme un cynisme juif, qui se serait ensuite mêlé, avec l’hellénisation de l’est de la Méditerranée, à la tradition cynique grecque. Jésus aurait été le légataire de cette hybridation. « Prédicateur errant, il critique la religion établie, ses prêches sont pacifiques et son enseignement tourné vers la pratique », souligne le Neue Zürcher Zeitung. Autant de traits typiquement cyniques.

Haïti côté polar

Haïti a fait une entrée remarquée dans la « série noire » d’Akashic Books, dont les recueils de nouvelles policières sont situés pour chacun dans un lieu différent (Brooklyn, Londres, Istanbul…). La romancière d’origine haïtienne Edwidge Danticat a réuni pour l’occasion une vingtaine d’écrivains, anglophones et francophones. Si certaines histoires contiennent les ingrédients classiques du polar, d’autres « étirent sa définition au-delà du crime, vers quelque chose de plus éthéré où l’on croise esprits et divinités », constate le Los Angeles Times. Haïti noir devrait paraître en France en 2012 aux éditions Asphalte.

Nouveau(x) Roman(s)

Philip Roth n’a pas le moral : « le roman est presque mort », se plaint-il à Tina Brown dans The Daily Beast. « Je ne lui donne pas 25 ans. Pour lire un roman, il faut une certaine concentration, une dévotion à la lecture. Mais de moins en moins de gens en sont capables. Non, le livre ne peut plus concurrencer l’écran. »
Heureusement, Roth nuance un peu son propos : « Le problème c’est le livre. L’objet lui-même. » De fait, l’objet-livre est happé à son tour par le maelstrom numérique. Mais celui-ci menace-t-il le contenu des livres – et notamment le roman ? Le net aurait-il donc tué la musique en même temps que le CD ?
Disparition, non ; mais transformation, à coup sûr. Et celle-ci est d’ailleurs largement entamée. Au Japon, où l’industrie du livre a décliné de 20 % depuis 2000, le roman est en pleine reviviscence, grâce au phénomène du « roman cellulaire », ou keitai shousetsu (1), « le premier genre littéraire engendré par cette technologie », selon Dana Goodyear du New Yorker. Mais cette littérature n’est pas restée confinée aux émois sentimentaux et biologiques de Japonaises pubescentes : elle s’est étendue à beaucoup de pays, jusqu’à l’Afrique du Sud (2), ainsi qu’à beaucoup de genres. On compte déjà au moins deux autres dérivations techno-littéraires du « roman cellulaire » : le roman collaboratif, et la « Twittérature ». Le premier n’est qu’un avatar postmoderne des ouvrages à plusieurs mains, un fantasme récurrent chez les littérateurs, depuis les « round-robin stories » américaines jusqu’aux « cadavres exquis » des surréalistes. La technologie mobile n’en change que le support, et le rythme ; rien de plus. Avec le second, en revanche, c’est la littérature elle même qui se transforme, pour venir se recroqueviller dans les 140 caractères du Tweet. On doit le concept de « Twitterature » à deux étudiants de Chicago, qui ont rétréci 81 chefs d’œuvre universels à la dimension d’un opuscule, réalisant, d’après le Guardian, un « prodigieux exploit de compression littéraire ». Le Huffington Post titre, mi- figue mi-raisin : « Un duo d’étudiants torpille sans le vouloir la civilisation occidentale. » Allons – le roman ne date pas d’hier, et, depuis Apulée, au IIe siècle de notre ère, il en a vu bien d’autres.

(1) voir Books n° 7.
(2) Voir le site Yoza, qui « publie » des M-Novels, des « romans qu’on lit d’une bouchée », en anglais, afrikaans, et isiXhosa.

La cruauté expliquée

Richard Holloway, ancien évêque d’Édimbourg, juge « important » le nouveau livre du biologiste de Cambridge Simon Baron-Cohen, pour qui la faculté de faire le mal est enracinée dans le cerveau. Spécialiste de l’autisme, Baron-Cohen voit chacun de nous se situer quelque part sur la « courbe en cloche » de l’empathie. Dans la partie haute de la courbe vient s’agglutiner le commun des mortels, doté d’une faculté moyenne d’empathie et de cruauté.

Seules les circonstances peuvent amener les individus à « fermer leurs circuits de l’empathie » et les faire basculer dans le mal, écrit Holloway dans la Literary Review. La base droite de la courbe désigne le petit nombre de ceux qui sont tout empathie et ignorent la cruauté. La base gauche de la courbe regroupe les psychopathes et autres tortionnaires, que leur cerveau a dotés d’un degré zéro d’empathie. Mais c’est là aussi que l’on trouve certains génies des mathématiques, qui ne feraient pas de mal à une mouche. En cause, les gènes et des accidents du développement embryonnaire, fœtal et infantile. L’ancien évêque observe qu’Augustin et Thomas d’Aquin avaient déjà décrit la cruauté comme l’indice d’un déficit de la psyché.

21 faits & idées à glaner dans le numéro 24

 

1) Alors que les Asiatiques représentent 13 % de la population californienne, leurs enfants constituent près de 40 % des inscrits à l’université.

► Lire « Les fausses griffes de Maman Tigre »

 

2) Personne ne défend la « méritocratie » américaine avec plus de vigueur que ceux qui jouissent d’une fortune et de privilèges hors normes.

► Lire « Les fausses griffes de Maman Tigre »

 

3) Si les femmes plus aisées sont de « mauvaises » mères quand elles travaillent, les pauvres, elles, sont de « mauvaises » mères quand elles restent à la maison. P. 26.

► Lire « Coupables, forcément couplables »

4) Dans les années 1970 et 1980, la psychiatrie imputait aux mères 72 pathologies de leurs rejetons, allant de l’incontinence nocturne à la schizophrénie, en passant par l’inaptitude à gérer le daltonisme.

 

► Lire « Coupables, forcément couplables »

5) L’allaitement prolongé réduit le risque d’affections gastro-intestinales mais est sans incidence sur le poids, la pression artérielle, les otites et les allergies. Les effets sur le QI ne sont pas probants.

► Lire « L’intox de l’allaitement »

6) « Quand j’entends dire que l’allaitement est gratuit, j’ai envie de hurler. »

 

► Lire « L’intox de l’allaitement »

 

7) Près de la moitié des Américaines de la cinquantaine qui ont fait carrière sont sans enfant, en général sans l’avoir voulu.

 

► Lire « La fuite des cerveaux féminins »

8) Les gagnants sont ceux qui peuvent aligner une semaine de 73 heures.

 

► Lire « La fuite des cerveaux féminins »

 

9) La question des soins aux personnes âgées est le problème majeur sur lequel nous nous voilons la face.

 

► Lire « La fuite des cerveaux féminins »

10) En Allemagne, 8 % seulement des 18-44 ans estiment qu’une jeune mère doit continuer d’exercer une activité professionnelle à plein temps.

► Lire « En Allemagne, enfants ou carrière, il faut choisir »

11) En Allemagne, 40 % des diplômées du supérieur n’ont pas d’enfant.

► Lire « En Allemagne, enfants ou carrière, il faut choisir »

 

12) Pour Rousseau, la bonne république dépend de l’ordre sexuel.

► Lire « En Allemagne, enfants ou carrière, il faut choisir »

 

13) D’un point de vue biologique, il n’y a guère de différence entre l’avortement, l’infanticide et l’abandon.

► Lire « L’instinct maternel, oui, mais… »

14) L’infanticide des filles était courant en Chine avant même la politique de l’enfant unique.

► Lire « L’instinct maternel, oui, mais… »

 

15) Il semble que les bébés faciles et agréables soient particulièrement négligés dans les périodes de sécheresse et de famine.

► Lire « L’instinct maternel, oui, mais… »

16) La sélection naturelle a pourvu les mères d’un système d’alerte précoce capable de les avertir du danger avant même que d’autres en soient conscients.

► Lire « Un amour à mort »

17) Les dix premiers emplois à plein temps aux États-Unis – secrétaire, serveuse, vendeuse, etc. – sont les mêmes qu’il y a trente ans.

► Lire « Le féministe malade de ses filles »

18) La haine de la mère fut la grande révélation féministe des années 1950 et 1960.

► Lire « Le féministe malade de ses filles »

 

19) Les Françaises sont aujourd’hui, en Europe, celles qui allaitent le moins.

► Lire « Badinter contre la  »mère écologique » »

20) Les ovaires d’une femme sont pratiquement identiques à ceux d’une femelle chimpanzé.

► Lire «  »La position d’Elisabeth Badinter est irresponsable » »

21) Les psychologues américains ont bâti une échelle de la propension à l’ennui allant de 1 à 7, comme pour les tsunamis.

► Lire « Eloge de l’ennui »

Pourquoi je quitte l’Afrique du Sud

Un million de citoyens, issus principalement de la minorité blanche et des classes moyenne et supérieure, auraient quitté l’Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid en 1991. Comme cette enseignante qui fut choquée en revenant récemment à Johannesburg, où elle n’avait pas mis les pieds depuis quinze ans : « Presque tous les murs devant lesquels nous passions étaient surmontés de fils barbelés », rapporte le site IOL. Elle décida de rester vivre au Canada. à l’inverse, l’écrivain André Brink, « après avoir sérieusement pensé à émigrer suite à l’assassinat sauvage d’un de ses neveux, a décidé de rester en dépit de la criminalité, de la violence, de la corruption, du népotisme. Mais concède qu’il ne peut dire “jamais” ». Le journaliste Ian MacDonald, lui, est rentré au pays en 2002, après avoir couru le monde. « Nous avons besoin que les gens éduqués, qualifiés et honnêtes qui peuvent partir restent, afin de prendre conscience de notre potentiel en tant que nation », affirme-t-il.