La meilleure façon d’engendrer la vie, « c’est encore la méthode de base, celle qui est utilisée avec succès des millions de fois par jour », relève Christopher Hudson dans le Daily Mail. Pourtant, les hommes semblent avoir éprouvé de tout temps le besoin d’y substituer des moyens artificiels, compliqués et moins agréables, que Philip Ball (un journaliste scientifique réputé) examine dans un ouvrage salué par le philosophe John Gray comme « une passionnante histoire culturelle du projet de “créer des humains” ».
Mêlant science, mythologie et histoire, Unnatural donne à voir la diversité – et souvent la cocasserie – des moyens, réels ou imaginaires, mis en œuvre pour créer ou répliquer la vie humaine. Cela va des procédés alchimiques ou magiques (statuettes sacrées, homoncules, golems, zombies) aux fabrications mécaniques (automates, androïdes, robots, poupées gonflables), auxquels il faut désormais ajouter toutes les « biotechnologies de la reproduction » : la fécondation in vitro, l’ectogenèse (l’implantation d’un embryon dans un utérus artificiel) et le clonage. Ball ne recule devant aucune précision technique… Par exemple, cette recette pour fabriquer un homoncule, lutin couvert de peau humaine et doté selon les alchimistes du Moyen Âge de divers pouvoirs : « Mélanger du sperme humain encore tiède avec une “pierre solaire”, et insérer la mixture dans les entrailles d’une vache aspergée de sang de brebis ; il faut garder la vache dans l’obscurité et lui fermer la vulve avec la pierre. Après l’accouchement, il faudra nourrir l’homoncule de sang menstruel humain », rapporte le Financial Times.
Manjit Kumar remarque dans le Guardian que nos ancêtres du Moyen Âge « ne trouvaient intrinsèquement rien à redire à la création d’humains et d’autres formes de vie ». Plus que de morale, on se préoccupait de questions strictement théologiques. Les homoncules avaient-ils une âme ? Étaient-ils entachés par le péché originel ? Adam (le premier individu jamais fabriqué) avait-il un nombril ? Et le Christ n’était-il pas lui-même une sorte d’artefact divin ?
Au XVIIIe siècle, les progrès de la mécanique et la découverte de l’électricité ouvrent de nouvelles perspectives. Le physicien italien Luigi Galvani a le premier l’idée – reprise ensuite par Mary Shelley dans Frankenstein – d’animer avec du courant électrique les cadavres de condamnés fraîchement exécutés ; il a réussi à provoquer des mouvements de mâchoire, des contorsions musculaires horribles, et même un soulèvement de paupière. Plus la science progresse, plus elle amène à s’interroger sur la définition même de la vie, de son origine. Apparaît-elle par « génération spontanée », comme on l’a longtemps cru des insectes ? Peut-on la répliquer ?
Aujourd’hui, c’est évidemment la génétique sous toutes ses formes qui tient la corde et focalise l’attention sur cette question fondamentale : qu’est-ce qui est « naturel » et qu’est-ce qui est « contre nature » ? « Ces deux notions ne sont pas des catégories scientifiques, rappelle Gray dans le New Statesman. Elles sont imprégnées des notions du bien et du bon, et véhiculent des jugements de valeur, reflets de nos peurs et de nos espoirs immémoriaux. » Pour Ball, il faut débarrasser les hommes de ces mythes qui continuent de façonner notre regard sur le progrès et amènent à considérer que ce qui est « naturel » est « bon » et ce qui est artificiel, donc, « contre nature ». Il plaide pour une approche rationnelle dans laquelle l’humanité utilise les progrès de la science, notamment en matière de reproduction, pour faire avancer le monde. Mais Gray, pourfendeur de l’athéisme et du fantasme d’immortalité, n’est pas d’accord : « Penser l’animal humain en termes strictement naturalistes, c’est peut-être bien ça qui est contre nature. » Le brillant ouvrage de Ball permet du moins de situer cet âpre débat dans une perspective elle-même « immémoriale ».
