La célèbre tour de Babel peinte par Bruegel l’Ancien impressionne par son architecture surréaliste en forme de spirale. À l’instar de ses contemporains, le peintre associait cet épisode de la Bible à l’extraordinaire expansion de la ville d’Anvers au cours du XVIe siècle. Cette ville était l’épicentre du « commerce du monde entier », selon l’expression du diplomate vénitien Bernardo Navagero. Un essor dû à l’ensablement du Zwin, ancien bras de la mer du Nord, vers 1500, qui avait rendu Bruges inaccessible par bateau et fait d’Anvers le port commercial le plus important d’Europe. On pouvait y acheter de tout : de la laine anglaise, des épices, du papier, des pierres précieuses, de la soie, de l’ivoire, de l’or, de la porcelaine chinoise, du vin, et bientôt des livres… Dans un ouvrage paru cette année, Michael Pye, historien et journaliste britannique, explore les « années fastes » d’Anvers, « ces quelques décennies fugaces pendant lesquelles elle a brillé de mille feux », souligne la London Review of Books. Un succès surprenant, car Anvers n’avait ni cour, ni évêque, ni dynastie régnante. « Une tolérance pragmatique » faisait de cette ville cosmopolite un endroit propice aux affaires. C’est là que prend racine la financiarisation de la vie et qu’apparaît, en 1531, la première Bourse au sens moderne du terme. Le vent tourne dans les années 1560, avec l’avènement de la Réforme. « Les ingrédients magiques qui faisaient le succès d’Anvers se sont dissous rapidement », écrit The Guardian. En 1585, la ville est mise à sac par les troupes de Philippe II d’Espagne. Vers 1600, les rues du centre sont quasi désertes. Les forces vives ont fui vers le nord, vers Amsterdam, qui devient le nouvel Anvers.