Freud et le judaïsme

Dernier ouvrage majeur du corpus freudien, Moïse et le monothéisme, paru en 1939, n’a rien perdu de son sel. Freud, qui n’a cessé de prendre publiquement ses distances avec la religion juive, y bouleverse de fond en comble tout ce que la tradition nous dit du fondateur du judaïsme : Moïse n’est pas juif mais égyptien ; son monothéisme est issu du culte solaire d’Akhénaton ; enfin, il est mort assassiné par ses disciples juifs. Dans son étude sur Le Moïse de Freud, rééditée chez Gallimard, l’historien Yosef Hayim Yerushalmi interprète ce livre comme un retour réflexif de Freud sur sa propre culture : « Yerushalmi pense que le problème central du livre n’est pas l’identité de Moïse ou l’origine du monothéisme, mais le problème de la tradition. »

Freud, « voyant autour de lui la puissance de la religion s’exercer sur ceux qui y adhèrent, cherche un moyen de l’expliquer », écrit William McGrath dans la New York Review of Books. Il s’agissait aussi pour lui, face à la montée du nazisme, d’« explorer les origines du judaïsme et ce que signifie être juif ».

Sylvia Plath, sombre Sappho

«La poésie traduite, c’est comme un baiser à travers un voile », dit le poète israélien Bialik. Les éditions Gallimard ont pourtant décidé de réunir pour la première fois en français les œuvres complètes de l’Américaine Sylvia Plath, dans la collection Quarto. Entreprise justifiée : Plath est un écrivain majeur, qui a reçu le prix Pulitzer à titre posthume en 1982. En outre, l’attrait de sa poésie repose, « au-delà des rythmes hypnotiques, sur un flux d’images brillantes, inoubliables, intenses », comme l’écrit Elizabeth Hardwick dans la New York Review of Books.

Des images concrètes et matérielles, plus aisément transposables d’une langue à l’autre. Ces métaphores domestiques, triviales même parfois, sont fabriquées « avec la matière première de sa vie quotidienne », poursuit dans la même revue le poète anglais Al Alvarez, « car Sylvia Plath est une alchimiste qui transforme le rebut en or ». Cette matière prosaïque nourrit aussi la noirceur, la brutalité et la fureur de ces textes, que Plath qualifiait de « jets de sang » : la vie de Plath ne fut, semble-t-il, que douleur, colère, et frustration. Son suicide à 30 ans, en 1963, était inéluctable, et même planifié.

Aujourd’hui, le nom de Plath est indissociable de cette existence courte et tragique. « Chez elle, affirme Al Alvarez, vie et œuvre sont virtuellement impossibles à distinguer. Sylvia Plath fait partie de cette curieuse bande de poètes – qui inclut Chatterton, Keats, Rimbaud – dont la gloire est inextricablement liée à leur vie ». Elle est en effet devenue, après sa mort, « la déesse d’un culte […] hélas ! davantage fondé sur son suicide que sur ses textes purs, tranchants, méthodiques » déplore le poète britannique.

Mais Plath est dans une grande mesure responsable de cette « hyper-biographisation » : elle a laissé, en plus de ses poèmes, un roman autobiographique, une abondante correspondance ainsi qu’un copieux journal, où l’on peut suivre sa quête de « la mort idéale, seule réponse à l’effroyable logique qui l’obligeait à vivre dans un tel monde, à un tel moment », estime pour sa part le critique Denis Donoghue dans le New York Times. Sa rage inextinguible était « ouvertement dirigée contre son père et, plus violemment mais sournoisement, contre son mari », précise Elizabeth Hardwick. Le premier, mort quand elle avait 8 ans, l’avait trop tôt faite orpheline ; le second, le fameux poète anglais Ted Hugues, la trompait assidûment. Il n’en fallait pas plus pour que les féministes s’emparent du souvenir de Sylvia Plath et en fasse la Sappho américaine. Elles furent un temps si déchaînées contre Ted Hughes, le mari infidèle et gardien du temple (à qui l’on reprocha d’avoir brûlé une partie du journal de sa femme et de n’en autoriser qu’une version expurgée), que le malheureux ne pouvait plus du tout paraître en public ! *

 

La consolation par l’islam

Parmi les dizaines d’ouvrages qui leur sont devenus accessibles depuis la chute de Ben Ali, les Tunisiens se sont rués sur la somme du prédicateur saoudien Aidh Al-Qarni, bestseller dans de nombreux pays arabes depuis sa parution à Riyad en 2004 et traduit en français en 2007.

Ne sois pas triste se veut un « remède pour qui vit un malheur, traverse des difficultés, subit un deuil, ou a tout simplement un souci ». « Il s’agit de l’un des plus célèbres titres de la littérature islamique contemporaine », rapporte Rachid Ould Bousiafa dans le quotidien algérien Al-Chorouq. À travers une compilation de récits sur l’histoire du prophète Mohammed et de ses compagnons, de sourates du Coran et de citations de savants et poètes musulmans, l’auteur prodigue des conseils pour consoler et soutenir les lecteurs en célébrant la vie et l’espoir dans la foi musulmane.
 

Galilée aux Enfers

C’est un épisode peu connu de la vie de Galilée. Quand il avait 24 ans, le jeune physicien donna à Florence, devant un parterre d’universitaires, deux doctes leçons sur l’architecture et la taille de l’enfer tel qu’il est décrit par Dante dans La Divine Comédie. « Tombées dans les limbes de l’histoire pendant plus de trois siècles, ces Leçons sur l’Enfer furent redécouvertes par un certain Ottavio Gigli en 1850 », rapporte l’historien des sciences Matias Alinovi dans Clarín à l’occasion de la première publication espagnole de ces textes en Argentine. « On y voit le père du raisonnement scientifique faire l’analyse mathématique de l’enfer, utiliser – avec le plus grand sérieux du monde – la règle de trois pour calculer la taille de Lucifer, démontrer que Dante et Virgile sont descendus au centre de l’enfer en marchant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre » et affirmer, passim, que la Terre est bien au centre de l’Univers. « Pourtant, des indices semés çà et là dans le poème, on ne peut déduire une architecture infernale univoque », s’amuse le physicien italien Riccardo Pratesi dans un entretien au quotidien argentin. « Galilée le sait, et le tait. »

C’est que, « pendant tout le XIVe siècle et une grande partie du XVe, l’affaire était entendue : l’incroyable vraisemblance des descriptions alliée aux mentions du type “j’ai vu avec certitude” étaient des preuves évidentes de la vérité de la narration dantesque ». En ne mettant jamais en doute la pertinence scientifique du poème, en faisant « comme si l’œuvre de fiction était la réalité même, Galilée décide de jouer le jeu devant les autorités – lui qui les défiera quelques années plus tard en contestant l’exactitude scientifique d’un autre texte canonique, la Bible », conclut Pratesi.

Traduire l’argot

En revenant sur le thème des mar¬ginaux, Maud Lethielleux a lancé « une sorte de bombe à retardement en France, où les sans-abri sont en constante augmentation », écrit l’hebdomadaire italien l’Espresso. Et sa langue « rend le réel plus vrai que le vrai ». Un vrai casse-tête pour la traductrice italienne, Luciana Cassinelli.

« La traduction doit porter le lecteur au texte et non le texte au lecteur, explique-t-elle à l’hebdomadaire. J’ai donc souvent opté pour des mots inexistants – par exemple créant le verbe squattare (de squatter). » Elle n’a pas hésité à tronquer la fin des mots, donnant depre pour (depressa, déprimée), ou para pour paranoïa. Autre problème : « En France, l’argot est standardisé sur tout le territoire. En italien, l’argot est régional. » Luciano Cassinelli a fait appel à une langue « néo-standard » de l’Italie centrale.

Le Paris des Argentins

« Paris est la calle Florida du monde », disait le poète César Fernández Moreno en se référant à la plus ancienne rue commerçante de Buenos Aires. De Borges à Cortázar, en passant par le chanteur de tango Carlos Gardel, tous les intellectuels argentins y ont vécu. « C’est ce Paris made in Argentina que le poète Jorge Fondebrider ressuscite », écrit l’historienne Lila Caimari dans le quotidien Clarín.

S’installer à Paris, c’est d’abord et avant tout se confronter à « une autre approche des relations personnelles », rapporte Caimari : « Car rien ne déconcerte plus les informels Latino-Américains que cette longue période dans laquelle il faut gagner progressivement la confiance des Français pour s’en faire des amis. Le jour où la boulangère vous réserve la baguette la plus croquante, vous avez franchi un pas décisif ! » Aujourd’hui, conclut Lila Caimari, l’intelligentsia argentine n’a plus cette relation exclusive à la ville : « La capitale française a bel et bien perdu la place consacrée qui était la sienne. »

Au bout de la nuit mexicaine

Les neuf récits de ce recueil exploitent tous les « thèmes de la violence et de la transgression », rapporte la Revista de letras. « Chaque nouvelle alterne entre deux plans narratifs : le premier correspond au présent et est introduit une fois l’action déclenchée ; le second rend compte du passé et nous révèle peu à peu des faits cachés. » Parra est un écrivain « du Nord », comme on dit au Mexique pour désigner les auteurs de ce courant réaliste qui tente de rendre compte de la violence qui règne à la frontière avec les États-Unis. Dans le portrait trouble qu’il brosse de la nuit mexicaine règnent la solitude, le désir de vengeance, le machisme, le nationalisme, la frustration sexuelle et la fascination pour la mort.

Petites magouilles entre fonctionnaires

L’argent, le pouvoir, l’ambition, les intrigues, les manœuvres de la bureaucratie – et même le sexe – pimentent les romans de Wang Xiaofang, passé maître dans l’art d’un genre nouveau, qui fait sensation en Chine, celui de la « fiction bureaucratique ». « Depuis le premier volume de la série, “Le directeur du bureau de Pékin”, publié en 2008, jusqu’au quatrième qui vient de paraître, l’engouement pour ses romans ne s’est pas démenti », rapporte le Beijing Times. Au total, ses livres se sont déjà vendus à « trois millions d’exemplaires », note pour sa part le Guardian dans l’article que le quotidien londonien consacre au phénomène.

L’auteur, lui-même ancien fonctionnaire, travaillait à la fin des années 1990 comme secrétaire de Ma Xiangdong, le maire adjoint de Shenyang, l’une des plus grandes villes chinoises, quand son patron a été arrêté, puis exécuté, pour corruption. D’abord accusé de complicité mais finalement innocenté, Wang Xiaofang a alors renoncé à toute carrière politique et décidé d’écrire sur le sujet.

Au travers d’intrigues bien ficelées, l’ancien bureaucrate dénonce le monde interlope des dirigeants chinois, prêts à troquer leurs principes pour de l’argent ou des maîtresses. Pour Luo Chang Wei, qui tente d’analyser le succès de la série dans les colonnes du Beijing Times, Wang Xiaofang dénonce « l’idée traditionnelle, enracinée dans la conscience populaire, que le pouvoir est aux mains des “bureaucrates” ». Il tourne en dérision la vénération dont les Chinois font preuve envers cette bureaucratie à laquelle ils rêvent d’appartenir depuis des siècles, pour pouvoir profiter des prérogatives qui accompagnent dans le pays les hautes fonctions administratives.

Dans « Notes d’un fonctionnaire », Wang brode « une histoire de pièges et de contre-pièges, où le protagoniste d’abord intègre est peu à peu manipulé et corrompu, comme une femme qui glisserait vers la prostitution », résume Luo Chang Wei dans le Beijing Times. « Il utilise les souvenirs de ce personnage très ordinaire pour décrire la faiblesse de l’individu face à la puissance du système », conclut l’article. Et si, pour l’universitaire chinois Bai Ye, interrogé par le Guardian, Wang Xiaofang est un meilleur écrivain que la plupart de ses confrères, « on n’achète pas ses romans pour leur qualité littéraire ». « Certains les lisent parce qu’ils s’intéressent à l’actualité », explique-t-il, mais la plupart le font « parce qu’ils veulent entrer en politique et espèrent glaner là des tuyaux. Ils y apprennent par exemple quel cadeau offrir à un supérieur ou encore l’art subtil d’interpréter une signature sur un document ! »

Agatha Christie : mystère éclairci !

Où donc la digne lady Mallowan, alias Agatha Christie, allait-elle chercher les ingrédients de ses livres cruels et machiavéliques ? Comment sa vie, longue mais terne (si l’on excepte sa curieuse disparition pendant onze jours, en 1926, et quelques voyages au Proche-Orient), a-t-elle pu fournir suffisamment de matière pour sept ans de lecture, à raison d’un roman par mois ? La réponse se trouvait dans soixante-treize carnets entreposés dans le grenier de sa maison d’été, Greenway, et récemment exploités.

On y découvre avec étonnement un processus de création qui est aussi désordonné que ses intrigues sont maîtrisées. Personnages se substituant les uns aux autres, idées recyclées au hasard, prédilection pour les empoisonnements et travail acharné : voilà les secrets de fabrication que révèlent ces notes à l’écriture presque indéchiffrable, entre listes de courses, brouillons de lettres et mauvais poèmes. « La grande révélation, c’est combien ses histoires étaient peu planifiées », s’étonne le Sunday Times. Agatha elle-même semblait ne pas connaître au départ l’identité du meurtrier : tous ses personnages principaux étaient d’emblée dotés de mobiles, et l’écrivain décidait du coupable seulement vers le milieu du récit.

Le grec ancien, c’est si moderne

La voix de Jacqueline de Romilly, la grande prêtresse de l’hellénisme, s’est tue, mais son message – que le sacrifice de l’enseignement des Humanités en France est une erreur tragique – retentit plus fort que jamais. Lors de l’hommage que le président de la Bibliothèque nationale de France, Bruno Racine, lui-même agrégé de lettres classiques, a eu l’excellente idée d’organiser dernièrement pour elle, on a pu réécouter certains de ses arguments, fort entendus et jusque dans le monde anglo-saxon. Car, pour reprendre l’expression de Dominique Lecourt, le directeur général de l’institut Diderot, on ressent aujourd’hui « une demande sociale d’Humanités » (dans une conférence du même institut, le philosophe Jean-François Pradeau a défini simplement le fluctuant concept « d’Humanités » comme « le fait de savoir que Athènes et Rome ont existé, avec tout ce que cela implique »).

Au premier niveau de l’argumentaire, donc : les incomparables mérites du grec, que Jacqueline de Romilly a recensés dans ses Petites leçons sur le grec ancien (Stock). Elle y décortique les particularités de cette langue subtile et analytique, exacte, et propice aux métaphores, qui encourage à la fois la précision de la pensée et la richesse de la poésie. Le français lui devrait non seulement une grande partie de son vocabulaire, mais beaucoup de ses qualités. Un exemple parmi d’autres : le fort utile article défini, qu’ignorait le latin.

Au deuxième niveau, le grec ancien est le vecteur de la civilisation européenne, car, comme l’a dit Paul Valéry, « toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée, et soumise quant à l’esprit à la discipline des grecs, est absolument européenne ».

Un enseignement essentiel

Le troisième niveau ne concerne plus seulement le grec mais les « études d’Humanités » en général, définies cette fois non seulement par leur contenu (un amalgame d’enseignement littéraire et linguistique avec un saupoudrage de culture générale), mais aussi et peut-être surtout par leurs outils – l’interrogation critique, la réflexion, l’imagination et le retour sur le passé. Cet enseignement (à géométrie très variable) est, selon des universitaires américains comme Martha Nussbaum (voir Books n°20 p. 63), essentiel « pour la constitution d’un esprit correctement structuré moralement, intellectuellement et civiquement ». Les Humanités sont indispensables, dit-elle, au bon fonctionnement de l’entreprise moderne. La littérature, notamment, stimulerait le sens critique, la propension à la remise en cause, l’empathie, la compréhension des peuples étrangers, et surtout la créativité et l’aptitude au fameux « lateral thinking » – toutes qualités non dépourvues d’utilité dans le monde impitoyable de la concurrence commerciale internationale. À quoi l’on rajoute, en France du moins, la capacité d’écrire correctement, importante dans un monde de plus en plus dominé – écran oblige – par l’écrit.

Les preuves du déclin de l’enseignement des Humanités en général, et du grec en particulier, sont malgré tout innombrables et faciles à apporter, car les chiffres sont là : peut-être à peine 500 étudiants en lettres classiques en France en 2010; fermetures en série de départements de Lettres dans les facultés américaines, etc. Les preuves  de l’existence d’une « demande sociale d’humanités » soutenue sont en revanche plus difficiles à produire. Mais la dernière publication de L’Apologie de Socrate aurait, par exemple, été vendue en France à 150 000 exemplaires. On peut donc tabler sur l’existence d’un vigoureux lectorat français – forcé ou non –, de Platon. En traduction, du moins. Mais c’est déjà ça.