«Souvent, c’est comme s’il ne savait rien et comprenait tout », écrit Arno Geiger à propos de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer. Sur ce sujet délicat et à bien des égards répulsif, l’Autrichien signe, après Tout sur Sally, un nouveau bestseller. Le livre porte un titre shakespearien : « Le vieux roi en son exil ». Geiger y évoque le rapprochement entre son père et lui, à la faveur de la maladie. Leurs relations avaient longtemps été conflictuelles, l’écrivain ayant même fini par se résigner à ce que rien ne puisse jamais les lier. Les manies et le laisser-aller du vieil homme l’agaçaient tout particulièrement. Jusqu’à ce que l’on découvre qu’il s’agissait des symptômes de la maladie d’Alzheimer. « Après qu’il a reconnu la démence dans les tocades du père, l’improbable a lieu, rapporte l’hebdomadaire Die Zeit. Il peut de nouveau se rapprocher de lui et la maladie l’y aide. Parce que le vieil homme oublie tout, le fils peut lui aussi oublier leurs différends. Il peut renoncer à ses réserves et redécouvrir son père. Sans jamais oublier d’écrire. Tandis que l’un ne retient plus rien, l’autre se met à tout consigner sur papier. Le père devient pour lui un matériau. »
« Nous pouvons à présent nous parler autrement, plus librement, plus agréablement, plus intelligemment », écrit Geiger, pour qui la maladie du père constitue non seulement une source d’inspiration, mais un défi. Car, dans sa folie, le vieil homme a des fulgurances, qui rendent l’écrivain presque jaloux : « Les phrases qui lui venaient n’étaient pas seulement originales, elles avaient une profondeur qui me faisait me demander pourquoi il ne m’en vient pas de pareilles. Je m’émerveillais de la précision avec laquelle il s’exprimait, de la justesse de son ton, du choix de ses mots. » Ces phrases auraient pu être prononcées par « un héros de Franz Kafka ou de Thomas Bernhard ». Ainsi de ces sentences parfois sibyllines : « Je suis quelqu’un qui n’a rien à annoncer. Je n’ai plus rien à faire là. » Ou encore : « Il n’y a pas de miracle, mais des signes. » Parfois, on se croirait dans une scène du théâtre de l’absurde, comme quand le fils, pour aider le père à s’habiller, lui tend ses chaussettes, et que le vieillard s’étonne : « Où est la troisième ? » Pour Geiger, c’est une rencontre à la fois paradoxale et inespérée. À un moment, il lui demande : « Mais, papa, sais-tu au juste qui je suis ? » Et l’autre de répondre : « Comme si c’était vraiment intéressant. »