Quand l’oubli resserre les liens

«Souvent, c’est comme s’il ne savait rien et comprenait tout », écrit Arno Geiger à propos de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer. Sur ce sujet délicat et à bien des égards répulsif, l’Autrichien signe, après Tout sur Sally, un nouveau bestseller. Le livre porte un titre shakespearien : « Le vieux roi en son exil ». Geiger y évoque le rapprochement entre son père et lui, à la faveur de la maladie. Leurs relations avaient longtemps été conflictuelles, l’écrivain ayant même fini par se résigner à ce que rien ne puisse jamais les lier. Les manies et le laisser-aller du vieil homme l’agaçaient tout particulièrement. Jusqu’à ce que l’on découvre qu’il s’agissait des symptômes de la maladie d’Alzheimer. « Après qu’il a reconnu la démence dans les tocades du père, l’improbable a lieu, rapporte l’hebdomadaire Die Zeit. Il peut de nouveau se rapprocher de lui et la maladie l’y aide. Parce que le vieil homme oublie tout, le fils peut lui aussi oublier leurs différends. Il peut renoncer à ses réserves et redécouvrir son père. Sans jamais oublier d’écrire. Tandis que l’un ne retient plus rien, l’autre se met à tout consigner sur papier. Le père devient pour lui un matériau. »

« Nous pouvons à présent nous parler autrement, plus librement, plus agréablement, plus intelligemment », écrit Geiger, pour qui la maladie du père constitue non seulement une source d’inspiration, mais un défi. Car, dans sa folie, le vieil homme a des fulgurances, qui rendent l’écrivain presque jaloux : « Les phrases qui lui venaient n’étaient pas seulement originales, elles avaient une profondeur qui me faisait me demander pourquoi il ne m’en vient pas de pareilles. Je m’émerveillais de la précision avec laquelle il s’exprimait, de la justesse de son ton, du choix de ses mots. » Ces phrases auraient pu être prononcées par « un héros de Franz Kafka ou de Thomas Bernhard ». Ainsi de ces sentences parfois sibyllines : « Je suis quelqu’un qui n’a rien à annoncer. Je n’ai plus rien à faire là. » Ou encore : « Il n’y a pas de miracle, mais des signes. » Parfois, on se croirait dans une scène du théâtre de l’absurde, comme quand le fils, pour aider le père à s’habiller, lui tend ses chaussettes, et que le vieillard s’étonne : « Où est la troisième ? » Pour Geiger, c’est une rencontre à la fois paradoxale et inespérée. À un moment, il lui demande : « Mais, papa, sais-tu au juste qui je suis ? » Et l’autre de répondre : « Comme si c’était vraiment intéressant. »

Le tourisme sexuel en Thaïlande

Fruit d’une thèse soutenue par l’auteur à l’EHESS en 2009, ce livre interroge, à partir d’une enquête ethnographique conduite à Patpong, un quartier de Bangkok, les dessous des échanges prostitutionnels. Des vingt-deux mois passés par l’auteur dans cette ville entre février 2005 et septembre 2007, est sorti cet ouvrage, dense, copieux, mais rendu aisément lisible par un mode d’écriture mêlant analyse et phases monographiques. La table des matières en fin de volume et les sous-titres qui jalonnent le texte facilitent également cette lecture. Sébastien Roux allie le souci ethnographique (favorisé par le poste d’enseignant d’anglais qu’il a tenu dans une association thaïlandaise de défense des droits des prostituées) à une sociologie critique de la catégorie de prostitution. Les entretiens individuels menés par l’auteur auprès des prostitué(e)s et des clients ont été précédés par de longues fréquentations des lieux de prostitution et des échanges verbaux préalables. Cette méthode de l’entretien ethnographique montre ici ses bienfaits. Il questionne simultanément et de manière très pertinente les pratiques et outils d’analyse mobilisés pour en rendre compte. La seconde partie de l’ouvrage, consacrée à une généalogie critique de la catégorie de tourisme sexuel, vient lui donner une profondeur historique.

Pluralité des échanges

Le mérite principal de ce travail réside selon nous dans un refus constant de céder à une tentation moralisatrice et politiquement correcte consistant à réduire la prostitution touristique à l’expression d’une forme de domination. Cette forme de paternalisme inclinerait à manquer les « expériences subjectives » et la « compréhension des logiques qui animent les espaces concernés ou l’interrogation sur la pluralité des échanges » . Ces lectures, qui tirent leurs racines dans la critique féministe des années 1970-1980, tendent à faire abstraction de la diversité des réalités sociales, culturelles et historiques dans lesquelles s’insèrent les relations monnayées. De plus, elles ont tendance à se conformer à une seule et même représentation de ce que serait la « vraie » prostitution (celle des relations contractuelles explicitement conclues dans des bars spécialisés) et par là même passer à côté d’une multitude d’échanges a priori non économiques : « acquisition d’une place, estime de soi, respect, amour, désir, réalisation de soi, espoir d’avoir une vie meilleure ». Cette critique de la vénalité peut se formuler autrement : offrir à une étudiante de Bangkok un téléphone portable pour la séduire relève-t-il d’une logique différente de celle qui s’établit entre une danseuse de bar à go-go et son client ? N’y a-t-il pas un autre échange que de la rétribution matérielle ? Le risque également inhérent à une vision trop moralisatrice ou politique du tourisme sexuel consiste à considérer que la prostitution disparaîtrait avec la progression économique du pays, à penser qu’un fort taux de croissance serait le meilleur moyen pour lutter contre ce type d’activités, qui s’éteindraient mécaniquement. De même, selon cette représentation, la prostitution ne serait que le reflet d’une forme d’exploitation économique du nord sur le sud. Mais là encore, cette analyse de la prostitution comme dysfonctionnement socio-économique passe à travers la réalité des pratiques. Tout en négligeant les autres formes de rétribution, elle reconstruit de manière univoque une sexualisation abusive de l’Orient par l’Occident, elle oublie que le farang (l’Occidental de type caucasien) est lui aussi l’objet de fantasmes et de désirs pour les populations locales.

L’analyse menée par l’auteur des économies affectives sous-jacentes à ces rapports prostitutionnels permet de mettre en lumière ces projections croisées et leur impact concret sur la réalisation des relations. Bien conscient d’étudier un phénomène moralement et politiquement problématique, Roux ne le néglige pas et tente de se placer dans un interstice, celui de « la compréhension de cet entre-deux qui impose le respect tout à la fois des relations observées et de leur mode d’appréhension politique et moral ». Cette approche compréhensive du tourisme sexuel permet donc d’analyser la qualification des actes par les agents eux-mêmes et non par l’observateur, évitant ainsi, risque inhérent à toute sociologie empirique, le « plaquage » de catégories sur un phénomène plus complexe et diversifié qu’il n’y paraît.

Un tourisme sexuel mondialisé

Les différentes formes de prostitution (est également analysée la prostitution masculine) sont rapportées à une pluralité d’échelles. La mise en perspective des échelons locaux et nationaux de la prostitution avec les phénomènes de mondialisation conduit l’auteur à montrer que, contrairement à une idée répandue, la mondialisation « ne constitue pas un multiplicateur en soi de la violence des rapports de domination ». Cette mondialisation du tourisme sexuel produit en réalité des effets multiples et parfois contradictoires : politisation des questions sexuelles, émergence de nouveaux sujets politiques, évolution des dispositifs juridico-législatifs, circulation internationale des identités sexuelles. L’étude du processus de globalisation des échanges monnayés passe par la prise en compte de l’ensemble de ces logiques ; les pages qu’y consacrent l’auteur sont là encore tout à fait éclairantes.

Ce travail s’avère donc essentiel pour tous les lecteurs, qu’ils soient familiers ou non de ces questions, désireux de comprendre les logiques du tourisme sexuel. Il permettra également de rompre avec un certain nombre d’idées reçues concernant ces problèmes qui, bien légitimement, déchaînent les susceptibilités.

Pierre-Alexis Thchernoivanoff

Guerre et Paix en bon allemand

Que faire des innombrables passages en français de Guerre et Paix ? Pour les traducteurs français, le problème ne s’est évidemment jamais posé. Outre-Rhin, on l’avait résolu jusqu’ici en traduisant tout indifféremment en allemand. Et, pour rendre le style parfois emberlificoté de Tolstoï plus compréhensible, on coupait ses trop longues phrases… Barbara Conrad rompt avec ces pratiques dans une traduction qui conserve les passages en français et « revient à l’idéal stylistique de Tolstoï, lequel ne souhaitait pas écrire son intrigue d’une façon particulièrement élégante ou même “littéraire”, mais s’efforçait de rester aussi près que possible de la “réalité” », explique Ulrich Schmid dans le Neue Zürcher Zeitung.

Ce besoin de rendre compte le plus fidèlement possible du « réel » conduisit aussi Tolstoï à s’opposer à l’idéologie dominante des historiens de son époque : ils pensaient que les grands hommes déterminaient le destin des peuples, lui ne croyait guère aux grands hommes… « Pour Tolstoï, le pouvoir ne se réduit pas au commandement venu d’en haut, le pouvoir vient d’en bas ; c’est un feu qui devient vite incontrôlable », juge Schmid.

L’écrivain était si sûr de son affaire qu’il choisit pour illustrer sa théorie la figure historique qui semblait a priori le plus devoir l’invalider : Napoléon. « S’il y a un homme dans l’histoire de l’humanité à qui l’on puisse attribuer une influence directe sur le cours des événements, c’est bien l’empereur des Français. Or Tolstoï déploie tout son talent d’écrivain à démasquer Napoléon, à dévoiler en lui le parvenu et le cabotin. »
 

La vie secrète des djinns

Il était temps qu’un érudit occidental se penche sérieusement sur la vie des djinns, si présents dans le folklore musulman (même si ces génies « peuvent aussi être chrétiens ou juifs », précise arab news.com). C’est chose faite avec Robert Lebling, qui a étudié ces êtres supérieurs nés « d’un feu sans fumée », que l’on craint ou recherche, c’est selon, depuis l’Antiquité. On les retrouve, tantôts farceurs, tantôt effrayants, jusqu’en Asie. Mais leur refuge de prédilection se trouve dans la péninsule Arabique où « les Bédouins évitent encore aujourd’hui certaines zones du désert de crainte de les rencontrer ».

Le roman américain du moment

Sasha a 35 ans. Elle est l’assistante d’un producteur new-yorkais, et kleptomane. Bennie, le producteur, se met un jour à faire la liste des moments honteux de son existence : quand il a embrassé une bonne sœur sur la bouche, quand son coiffeur a trouvé des poux à son fils, quand une fille qu’il convoitait l’a surpris sur le trône. Bosco, ancienne rock star devenu obèse, organise une « tournée suicide » qui le verra probablement mourir sur scène. Comme tous les personnages du dernier roman de Jennifer Egan – acclamé par la critique –, Sasha, Bennie et Bosco se posent cette question : « Comment me suis-je perdu ? », écrit Cathleen Schine dans la New York Review of Books.

Egan, explique-t-elle, joue sur toutes les cordes du roman postmoderne : chronologie éclatée, voix narratives multiples – dont la risquée deuxième personne et un tour de force sous forme de présentation Powerpoint –, nombreux personnages allant et venant, saisis sous différents angles à différents moments de leur vie. Mais, sous ses airs de « pastiche postmoderne ironique », A Visit from the Goon Squad est « une bouleversante saga humaniste, une formidable épopée façon XIXe siècle ». Tout simplement « le meilleur livre de l’un de nos plus talentueux auteurs ».

Dans l’enfer du XXe siècle

« Le 11 août 1999, jour de la dernière éclipse solaire du siècle, un quadragénaire qui vient de perdre son père et son frère entreprend un voyage dans l’obscur royaume », à la recherche des êtres chers, note le Corriere della Sera à propos du dernier ouvrage de Giorgio Pressburger. Dans cette « surprenante réécriture de L’Enfer de Dante », l’écrivain italien, qui prend Freud pour nouveau Virgile, entraîne le lecteur dans une « traversée analytique du XXe siècle, celui des idéologies et de la barbarie », poursuit le Corriere.

Martin Heidegger et Hannah Arendt sont les Paolo et Francesca, ces incarnations de la passion amoureuse, des temps modernes. Au narrateur, qui lui demande comment elle a pu aimer un partisan du nazisme, la philosophe répond : « C’est ça, l’amour. Je n’aime pas des peuples, des groupes humains, je n’ai pas en moi l’Ahavat Israel (« l’amour d’Israel »). Moi, je l’aime lui, lui, sa personne, et seulement cela. C’est ça l’amour. »

Paris, village planétaire

Pour le Suisse Beat Wyss, l’Exposition universelle de 1889, la quatrième, marque une étape décisive dans l’histoire de la mondialisation. Les trois premières avaient été conçues comme des foires pour les producteurs et les commerçants. Mais « elles se transformèrent vite en gigantesques spectacles sur la scène desquels des artisans et des artistes de tous les coins du monde venaient présenter leur culture », note Peter Geimer dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

L’exposition de 1889 est l’acmé de ce processus : elle battit tous les records : 32 millions de visiteurs, 62 000 exposants venus de 54 pays. « Elle marque le début du tourisme de masse. Elle est aussi la première exposition universelle à attirer à ce point l’attention des médias du monde entier. » Pour la première fois, on voit apparaître, au pied de la tour Eiffel, un véritable « village planétaire ». Les échoppes proposant de la nourriture des quatre coins du monde rencontrèrent un immense succès et jouèrent un rôle crucial dans cette acclimatation. Selon Wyss, « manger exotique était une façon de cannibaliser la culture de l’autre. À travers l’acte de manger, la distance avec ces mondes lointains est abolie ». Il « montre à quel point cette entreprise fut une tentative de faire du monde un lieu homogène d’expérience, lisible pour le public de masse », explique Peter Geimer.

Wyss, qui est historien de l’art, présente une centaine d’illustrations tirées du journal hebdomadaire de l’exposition. Ces images « nous semblent aujourd’hui bien plus exotiques que les danseuses sacrées de Java ! », écrit Peter Geimer.

Le géant oublié de la poésie espagnole

«Il y a deux maîtres : Antonio Machado et Juan Ramón Jiménez […], grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, écorché par la réalité qui l’environne, incroyablement déchiré par des riens, à l’affût du moindre bruit, véritable ennemi de son exceptionnelle et merveilleuse âme de poète », déclara Federico García Lorca en 1936. L’œuvre de Jiménez, prix Nobel de littérature 1956, a profondément influencé les membres de la « Génération de 27 » – García Lorca, Rafael Alberti et bien d’autres. Arte menor, dernier volume d’une trilogie posthume du poète, a été récemment salué par la critique.

Juan Ramón Jiménez est né en 1881 dans la petite ville de Moguer, « blanche merveille » andalouse de la province de Huelva. Il publie ses premiers poèmes à l’âge de 19 ans, à Madrid. La même année, son père meurt subitement, plongeant le jeune homme dans d’intenses crises d’angoisse. Il en conservera sa vie durant un tempérament mélancolique et solitaire. Malgré tout, les premières années du siècle sont pour lui une période de grande créativité, sous l’influence des courants symboliste et moderniste. Il revient s’installer à Moguer, où il écrit sans relâche. Ce retour à la terre natale marque un tournant pour l’artiste, qui trouve dans les chansons populaires andalouses une nouvelle source d’inspiration. C’est à cette époque qu’il compose les poèmes inédits rassemblés dans Arte menor.

Ce recueil, datant de 1909, n’a jamais été publié comme tel du vivant de Jiménez. Il s’agit pourtant d’« un livre plein d’audaces métriques, rythmiques et stylistiques, de musicalité et de subtilité », écrit dans sa préface Jose Antonio Expósito Hernández, le chercheur qui a supervisé cette édition posthume. On y entend l’une des premières voix du poète, une voix de jeunesse qui expérimente, joue sur les rythmes et les cadences pour revivifier la poésie :

Luna sonámbula,
princesa de pena
casi sin luz,
casi deshecha ;
Oh, vida mía !
ciega azucena,
Luna sin luz,
ninfa viajera

(« Lune somnambule
princesse de peine
Presque sans lumière
Presque déshéritée ;
Ô, ma vie !
lys aveugle,
Lune sans lumière
nymphe voyageuse »)

Pour le poète José Manuel Caballero Bonald, qui commente l’ouvrage dans El Pais, on entend aussi dans Arte menor « un lyrisme d’origine populaire, comme sorti d’un recueil anonyme de chansons andalouses et, à ses meilleurs moments, précurseur du modernisme, bien qu’encore contaminé par les sortilèges romantiques ». Le recueil oscille entre ode à la vie et présence obsédante de la mort :

El silencio : todo
El silencio nada
Vida de la muerte
Muerte de la vida
Alma sin su cuerpo
cuerpo sin su alma

(« Le silence : tout
Le silence rien
Vie de la mort
Mort de la vie
Âme sans son corps
Corps sans son âme »)

La période dite « néopopulaire » de Jiménez touche à sa fin lorsque celui-ci rentre à Madrid, en 1913. Il y rencontre Zenobia Camprubi Aymar, traductrice en castillan de Rabindranath Tagore. Il tombe fou amoureux et l’épouse à New York. Il découvre la poésie américaine et s’oriente vers une lyrique plus sobre, plus intellectuelle. Moins centrée sur l’exploration du moi, son écriture tend maintenant vers la « poésie nue ». En 1936, Jiménez, qui est du côté des républicains, s’exile à Porto Rico. Celui qui déclara : « Écrire n’est qu’une préparation pour ne plus écrire, pour l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensitif. Devenir soi-même poésie, non plus poète », meurt à San Juan en 1958.

La politique-célébrité

Pour ceux qui ont suivi les modalités du déclenchement de l’intervention militaire française en Libye (rencontre au sommet entre Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy), un retour sur la seconde mouture du livre de Roger-Gérard Schwartzenberg consacré à « l’État spectacle » ne sera pas un luxe. L’occasion nous est fournie par un animal politique d’un genre particulier, le Britannique David Howarth. Il a lu l’ouvrage en français et dit tout le bien qu’il en pense dans le Times Literary Supplement. À ceci près que, selon lui, pour dévastatrice que soit l’analyse de son ancien collègue français, elle reste en deçà de la réalité. David Howarth a été député du parti libéral-démocrate (un Ovni), entre 2005 et les élections de 2010. Il avait annoncé bien avant ce scrutin son intention de renoncer à la carrière politique, à l’âge de 52 ans. Il semble lui préférer l’université, les Amis de la Terre et Amnesty International.

Schwartzenberg avait publié la première version de son livre en 1977, dans les années Giscard. La seconde est nettement plus ambitieuse. Les vingt années qui ont suivi lui ont permis d’affûter son regard et surtout d’appliquer son analyse aux principales démocraties ou pseudo-démocraties de la planète, jusqu’au Venezuela et à la Russie. Partout, il observe la confusion volontaire entre politique et show-business. Il s’est particulièrement intéressé au cas Tony Blair. Avec son conseiller en communication Alistair Campbell, celui-ci avait entrepris, écrit Howarth, « de faire appel sans vergogne aux émotions pour saper la réflexion ».

Schwartzenberg n’est certes pas le premier à identifier le processus, souligne Howarth. Nietzsche l’avait anticipé, qui écrivait en 1888 : « Dans les cultures en déclin, quand il revient aux masses de prendre les décisions, l’authenticité se fait superflue ; elle devient un handicap. Seul l’acteur génère le grand enthousiasme. On voit donc poindre l’âge d’or de l’acteur – pour lui et pour tout ce qui relève de son genre. » En 1962, le politologue américain Daniel Boorstin * notait l’essor de ce qu’il appelait les « pseudo-événements politiques » : des événements qui n’auraient simplement pas existé si les médias n’avaient pas été sollicités pour les couvrir. Le « pseudo-événement » par excellence ? La conférence de presse. En 1967, Guy Debord publiait sa sulfureuse Société du spectacle.

Pour Schwartzenberg, la politique se réduit progressivement à une compétition entre des « personnalités » largement construites par les médias et, plus généralement, à une manipulation des images. Conséquence : la défiance croissante à l’égard des institutions démocratiques. C’est là que Howarth se sépare du Français. La situation est pire encore, estime-t-il. Car, en réalité, les électeurs restent viscéralement sensibles aux cabrioles des faiseurs d’images. La télévision est le réel. Les candidats qui répugnent à le reconnaître, tel Lionel Jospin (il a refusé d’utiliser sa famille comme outil de campagne), jouent perdants à coup sûr. « La politique-célébrité est davantage le résultat du désengagement politique que sa cause. » Howarth félicite Schwartzenberg d’évoquer le point de vue du consultant américain démocrate James Carville, pour qui n’importe quel acteur hollywoodien capable de raconter une histoire peut être élu président. Mais c’est Carville qui a raison. Les candidats acteurs gagnent forcément.

Schwartzenberg se montre optimiste sur l’impact d’Internet et l’avènement du « journalisme citoyen ». Howarth n’y croit pas une seconde, tant les moyens utilisés par les adeptes de ce nouveau sport relèvent souvent de l’abus de confiance. Le Français appelle de ses vœux une moralisation de la politique. Howarth ne voit pas d’où elle pourrait venir, tant l’exercice lui paraît fondamentalement subordonné aux règles du show-business – même à l’échelon local.

* David Boorstin, The Image. A Guide to Pseudo-Events in America.

En marge de l’histoire de la Serbie,
les déshérités Grecs

Avec l’arrestation de Ratko Mladic revient l’horreur de l’histoire de la Serbie. Que d’événements depuis la Première Guerre mondiale ! Mais pour comprendre le soutien de bien des Grecs à la Serbie qui fut celle de Milosevic (ce qui nous paraît souvent incompréhensible), il faudrait savoir suivre le destin, un à un, de ces intellectuels apatrides qui sont parfois revenus dans leur pays, mais qui vivent aujourd’hui un peu partout dans le monde et contribuent beaucoup au succès scientifique des États-Unis. Cela nous met en mémoire le destin tragique qui a touché de nombreux Grecs, et nous rappelle que la poursuite de la guerre en Grèce après 1945 est un épisode presque entièrement occulté en Europe de l’ouest. Cet épisode, pourtant, explique encore beaucoup des alliances balkaniques souterraines, il fait comprendre pourquoi la Grèce soutient la Serbie, et il permet d’explorer pourquoi les Balkans ne font toujours pas partie de l’Union européenne. 
 
Mémoires et histoire, d’abord. La guerre civile inspire une littérature importante en Grèce, comme le livre de mémoires de Katina Tenda-Latifi, Ta apopaida («Les Déshérités», Exantas, non traduit en français), où l’on découvre l’horreur des massacres et l’extrême ambivalence des puissances occidentales après la victoire contre l’Allemagne. Ce livre est le récit d’une très jeune fille, qui témoigne de bien des illusions semblables à celles qui furent illustrées par André Malraux, à la fois généreuses et utopiques. Il raconte comment, à la suite de l’assassinat de son oncle et de dénonciations, elle s’est trouvée rapidement déportée, puis à la tête d’un bataillon de partisans de l’Armée Démocratique Grecque, perdant peu à peu du terrain, pour fuir ensuite par l’Albanie vers le monde communiste, et se retrouver enfin dans un long parcours d’apatride, avant l’amnistie de 1974 qui suivit la chute du régime des «Colonels». Ce moment de notre histoire a inspiré aussi, nous devons nous en souvenir, une part marquante du répertoire musical de Mikis Theodorakis, qui s’est dit bouleversé à la lecture de ces mémoires. Et ce texte, prélude à l’exil, nous montre aussi combien il serait important d’analyser, sans les diaboliser systématiquement,  les échanges, scientifiques en particulier, qui ont eu lieu avec l’Europe de l’est, en particulier dans le domaine médical, entre 1945 et 1980.

La vie romanesque des savants

La science et l’histoire se mêlent aussi souvent que l’histoire se mêle à la littérature. Il n’est pas nécessaire de revenir à Ambroise Paré pour trouver que les progrès de la chirurgie, de la neurochirurgie en particulier, ont été dus aux guerres. Et cela va beaucoup plus loin que la technique : Aleksandr Luria a ainsi « bénéficié » du nombre immense des blessés de Stalingrad pour explorer les fonctions du cortex frontal (en français : Les fonctions corticales supérieures de l’homme, PUF) et nous donner une vision qui sert encore aujourd’hui de référence. La vie des savants et médecins peut être romanesque. La guerre est prétexte à de nombreux écrits où la science est centrale: On célèbre aujourd’hui en Grèce l’histoire de Petros Kokkalis (1896-1962) avec la publication à Athènes de la monumentale histoire de sa vie. Ce spécialiste de la chirurgie cérébrale fut démis de ses fonctions en 1942 en raison de son refus de collaborer avec l’occupant nazi. Il devint ensuite chirurgien de guerre par la force des choses et ministre du gouvernement du maquis de la résistance grecque (1945-1949 : mais oui, souvenez-vous ! après la « fin » de la deuxième guerre mondiale). Interdit de séjour dans son pays, Kokkalis fit des avancées importantes en neurochirurgie, d’abord à Athènes avant la guerre, puis par les opérations qu’il dut réaliser sur les résistants blessés, dans les ténèbres et l’inconfort sinistre des grottes à la frontière de la Grèce et de l’Albanie. Privé de sa nationalité, il poursuivit son travail à l’Université von Humbolt, en Allemagne de l’Est. La fondation qui porte son nom, désormais liée à un empire commercial, a créé à Athènes un hôpital spécialisé en chirurgie du cerveau, mais aussi un centre de recherche et d’enseignement en informatique, associé à l’université de Harvard. Dans un pays comme la Grèce, où la participation du gouvernement à l’effort de recherche scientifique est très faible, c’est une contribution très importante et un retour de la Grèce vers la Science dont elle fut l’origine.
 
Références (en grec) :
Katina Tenda-Latifi, Ta apopaida, Exantas, 1999.
Voir aussi ce blog consacré à la grotte de Kokkalis, le lieu où Petros Kokkalis opérait les soldats blessés de la résistance grecque.