Des femmes victimes d’elles-mêmes

En Allemagne, peu d’entreprises comptent une femme dans leur comité de direction. La faute à qui ? Aux femmes elles-mêmes, à en croire Bascha Mika, ancienne rédactrice en chef du Tageszeitung. Dans un brûlot, elle accuse ses semblables de « lâcheté » : « D’après Mika, même celles qui sont diplômées et soi-disant émancipées choisissent par confort de se conformer au modèle de l’épouse au foyer, de s’occuper des enfants », note le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Et Mika de s’interroger : « Pourquoi prenons-nous si facilement en charge les autres, mais pas nous-mêmes ? »

New York au miroir de Monrovia

On appelle « Little Liberia » l’avenue Park Hill, à New York, où vivent des migrants originaires de ce petit État d’Afrique de l’Ouest. La plupart ont fui la dictature et la guerre civile qui ont ravagé le pays entre 1980 et 2003. Jonny Steinberg, un célèbre essayiste sud-africain, a enquêté deux ans durant au sein de cette communauté de Staten Island et suivi le combat acharné que se sont livré en 2003 deux de ses membres pour la tête d’une organisation représentative locale.

« Il utilise les expériences personnelles des individus pour montrer combien la lutte pour le pouvoir au Liberia rejaillit sur l’organisation de structures communautaires plus petites, y compris de l’autre côté de l’océan », note le site sud-africain The Daily Maverick. Steinberg s’est rendu au Liberia pour mieux saisir les racines de ce conflit exporté, fondé notamment sur « la méfiance entre Libériens de souche et Libéro-Américains [descendants des esclaves américains libérés qui fondèrent la république du Liberia au milieu du XIXe siècle], le malaise quant au rôle joué par chacun pendant la guerre et la suspicion généralisée à l’égard de quiconque fait montre d’ambition ou de réussite ».

Le racisme à contre-pied

Ce petit guide est pour David Bullard « l’un des livres les plus démocratiquement “racistes” jamais publiés » en Afrique du Sud : les Noirs ne sont jamais stressés, les Indiens n’ont pas de biceps, les Afrikaners sont tous habillés pareils… Son auteur enchaîne les clichés pour mieux les tourner en ridicule.

« Une formidable collection de stéréotypes, rassemblés pour le plus grand amusement de ceux d’entre nous qui ne cultivons pas nos complexes d’infériorité », écrit Bullard sur le site Newstime, dans un article au ton corrosif et revanchard. Car Bullard, réputé pour son goût de la provocation, a été licencié en 2008 du Sunday Times de Johannesburg pour un article jugé raciste. Le livre de Simon Kilpatrick semble mettre tout le monde d’accord, puisque le même Sunday Times le trouve « léger et étonnamment drôle ».

Conversation avec un démographe indien

La plus grande opération administrative au monde a été lancée en avril 2010 : l’Inde compte ses habitants. Pas moins de 2,5 millions de fonctionnaires sont mobilisés pour procéder à ce recensement décennal qui doit durer un an et demi. Ashish Bose, l’un des démographes les plus célèbres du pays, habitué de l’affaire, témoigne de sa complexité dans un livre de mémoires, Headcount.

Le chercheur bengali y dit comment des villageois se sont amusés à lui raconter des sornettes pour le simple plaisir de berner un citadin. Il parle aussi de ces hommes qui se déclarent plus vieux qu’ils ne le sont, dans l’espoir d’être pris au sérieux. « Et des femmes qui, comme partout dans le monde, se rajeunissent de quelques années… » Le quotidien Hindustan Times s’amuse des anecdotes de l’octogénaire : « Après avoir posé la question apparemment simple de “Combien d’enfants avez-vous ?”, Bose a eu droit à toutes sortes de réponses. Certains comptaient les enfants de tous les frères de la famille. D’autres uniquement leurs filles non mariées (parce que les filles mariées “appartiennent” à l’autre famille). D’autres seulement les fils (les filles non mariées allaient appartenir à quelqu’un d’autre après leur mariage). » Beaucoup plus qu’une étude des taux de natalité, ce livre « est donc une chronique vivante de l’Inde de l’intérieur », poursuit le journal.

Le démographe est notamment connu pour avoir forgé dans les années 1980 l’acronyme « Bimaru », désignant quatre des États indiens les plus pauvres, situés dans le nord de l’Inde : Bihar, Madhya Pradesh, Rajasthan, Uttar Pradesh. Un acronyme non dénué de sens : en hindi, bimar signifie « malade ». Pour Bose, il s’agissait alors d’attirer l’attention sur ces régions, et de faire comprendre au gouvernement que, pour enrayer la croissance démographique, il fallait en finir avec une politique de contrôle des naissances inappropriée et encourager l’alphabétisation. « Ashish Bose commente en connaissance de cause et en toute franchise la politique des différents gouvernements », note Outlook India. Il surnomme Indira Gandhi « la despote bienveillante ». Mais son fils Sanjay s’attire ses foudres, pour s’être énormément impliqué dans les campagnes de stérilisation forcée ordonnées par Indira dans le cadre de l’état d’urgence (1975-1977).

« Ce livre n’est pas une autobiographie mais une série de petites histoires qu’Ashish Bose a notées au jour le jour », précise The Hindu. C’est sur un ton léger, proche de la conversation, qu’il s’étend sur ses rencontres au sommet avec Jawaharlal Nehru ou l’industriel JRD Tata, et ses séjours dans des villages reculés où les hommes et les femmes de son équipe évitaient de s’asseoir côte à côte pour ne pas choquer… « Bose est un conteur, vous pouvez l’imaginer assis face à vous, un verre de whisky à la main, en train de raconter à bâtons rompus l’histoire de sa vie », s’enthousiasme le Hindustan Times.

Intégrale de l’entretien avec Richard Lindzen

Quels sont les arguments qui vous font douter du bien fondé de la théorie selon laquelle l’homme réchaufferait le climat ?
La question initiale qui sous-tend les débats a souvent été « l’homme a-t-il ou non une influence sur le climat ? », qui est une question mal posée. Nous avons une tendance excessive à poser ce genre de questions fermées, même lorsqu’il n’y a pas de sens à répondre par oui ou par non. Si l’on m’y force, alors je répondrais oui, mais ce oui ne signifierait pas grand chose. La vraie question est celle de l’ordre de grandeur. Oui, l’urbanisation créé localement des îlots de chaleur, l’homme modifie donc de manière mesurable l’état de l’atmosphère. Mais il s’agit de modifications locales, tout à fait dérisoires à l’échelle de la planète. Poser la question en termes binaires permet d’avoir à bon compte la réponse que l’on souhaite, même si celle-ci ne signifie rien.

 

Comment, alors, convient-il de regarder le problème ?
La première chose qui frappe est la petitesse des modifications dont nous parlons : à peine 0,7°C d’augmentation de la température, en cent cinquante ans ! C’est tout à fait dérisoire. Nous subissons quotidiennement des écarts de température bien plus importants sans même nous en rendre compte. Bâtir des scénarios d’apocalypse à partir d’un phénomène aussi anodin est risible. L’évolution de la température moyenne n’est qu’un à-côté de la climatologie. Elle n’a guère de sens et d’intérêt en tant que telle, alors que ce sont pourtant ces mesures de températures qui ont posé les termes dans lesquelles la question du climat a été étudiée.
Enfin, les données dont nous disposons pour reconstituer le climat des siècles passés, ou même pour établir une « température moyenne » de la Terre, sont parcellaires et imparfaites. Ajoutez à cela que les prévisions sont obtenues en utilisant des modèles qui n’ont aucune fiabilité et vous aboutissez à la seule conclusion raisonnable : tout cela repose sur du sable.

 

Que reprochez-vous aux modèles climatiques ?
Un modèle peut donner d’excellents résultats lorsque les phénomènes sous-jacents sont bien compris. En revanche, le plus gros des ordinateurs ne peut pas penser à votre place : si vous n’avez pas une bonne compréhension des phénomènes, l’outil informatique sera dans le même cas. C’est précisément ce qui se passe ici. Les modélisateurs s’accrochent au peu de théorie disponible, qui provient essentiellement des lois de la thermodynamique et de la mécanique des fluides, et refusent de voir que trop de choses nous échappent encore. La situation des modèles en climatologie rappelle beaucoup celle des modèles en économie ou en finance, qui ont été incapables de prévoir la crise d’il y a trois ans.
Tout cela me rappelle une anecdote : en 1979, juste après le second choc pétrolier, pas moins de douze équipes du mit avaient fait des prévisions sur l’évolution du prix du baril. Toutes se sont trompées en surestimant les prix, la prévision la moins fausse ayant été la plus critiquée au départ pour son optimisme jugé déraisonnable ! Je ne pense pas que les choses aient beaucoup changées. Les gens n’ont toujours pas intégré le fait que, s’agissant de systèmes trop complexes, les modèles doivent faire des suppositions arbitraires, ils ne sont plus la simple intégration du connu. On ne peut rien déduire de résultats obtenus par des modèles qui ne disposent pas des bonnes informations.

 

Comme preuve de la théorie carbocentriste l’on présente souvent la situation des pôles, surtout de l’Arctique. Que vaut cet argument ?
L’Antarctique ne montre pas une activité climatique particulière. Si changement il y a, il va plutôt dans le sens de davantage de glace – mais cette tendance est mineure. Le seul point un tant soit peu notable est un réchauffement d’une petite partie, la Péninsule, un phénomène local dont il n’y a pas lieu de tirer quelque conclusion globale que ce soit.
Quant à la banquise Arctique, elle montre un comportement très variable. Son état actuel est comparable à ce qu’il était dans les années 1920, ainsi que dans les années 1950. La surface de glace que l’on y trouve est bien moins fonction de la température estivale (d’ailleurs très stable depuis cinquante ans) que des vents, qui jouent un rôle crucial dans cette partie du monde. Les Inuits le savent bien, eux qui disposent de six mots différents pour en désigner les différents types.

 

Parmi les conséquences supposées du réchauffement, l’on parle beaucoup d’un paradoxal refroidissement de l’Europe de l’Ouest, causé par le ralentissement, voire l’arrêt, du Gulf Stream. Qu’en pensez-vous ?
L’arrêt du Gulf Stream… tout est possible quand on suppose n’importe quoi. De même, si l’attraction terrestre venait à s’inverser, alors la pomme s’envolerait du front de Newton pour remonter jusqu’à la branche de l’arbre !
Les promoteurs de cette affaire de Gulf Stream commettent deux erreurs. La première est de croire que c’est le Gulf Stream qui réchauffe les côtes de l’Europe. La vraie explication est donnée par les vents, qui circulent d’ouest en est : pour continuer dans les suppositions gratuites, le jour où le sens de rotation de la Terre s’inversera, c’est la côte est des États-Unis qui aura le climat le plus tempéré, et non la côte ouest. La seconde erreur consiste à confondre le Gulf Stream avec la circulation thermohaline, qui est le mouvement permanent de l’eau des océans dont le moteur est à la fois la différence de température et de teneur en sel entre les masses d’eau.

 

Ne vous est-il jamais arrivé de douter de votre point de vue ?
Sur certains points de détail, mon avis a pu évoluer. Mais sur l’essentiel, non. La théorie qui nous est proposée reste incroyablement faible. En voici une illustration : si le climat était si sensible qu’on nous le dit, alors une modification ponctuelle devrait avoir un effet qui durerait un temps assez long. C’est là quelque chose que l’on peut tester, par exemple en mesurant l’évolution du rapport entre la température et le flux radiatif lors d’éruptions volcaniques majeures. Les résultats montrent que le climat n’est pas si sensible. Il ne l’est que dans les modèles climatiques, qui supposent que les rétroactions (les « effets des effets »), sont positives, c’est-à-dire qu’elles font s’emballer la machine. En réalité, les rétroactions sont négatives, elles vont dans le sens d’une atténuation. Pour le voir, il suffit de regarder comment l’évaporation évolue avec la température – encore un exemple où modèles et observations divergent.

 

Si le gaz carbonique que nous émettons n’est pas la cause de l’évolution actuelle du climat, quelle est la bonne explication ?
Il faut bien comprendre que le climat n’a jamais été « en équilibre » : il a toujours changé. Ensuite, les changements dont nous parlons sont si mineurs que je doute de l’utilité de leur rechercher à tout prix une cause. On peut bien sûr toujours trouver des corrélations avec ceci ou avec cela, mais je ne crois pas que la question posée soit digne qu’on y consacre tant de temps et d’énergie.

 

Que pensez-vous de ceux qui mettent en avant le rôle du Soleil et des rayons cosmiques ?
Ce genre de travaux a le grand mérite de montrer que la concentration en gaz carbonique n’est pas la seule grandeur physique qui permette de gagner au petit jeu des corrélations climatiques. Je suis cependant dubitatif sur les mécanismes proposés.

 

D’où vient cette théorie du réchauffement climatique d’origine humaine ?
Il est difficile de fixer une origine claire, car cette affaire s’est trouvée portée par la conjonction d’intérêts très divers. Au départ, il y a des théories comme celles d’Arrhenius, à la fin du xixe siècle. Il y a ensuite des observations, comme celle de l’augmentation du taux de gaz carbonique dans l’atmosphère, ou les calculs de température globale qui montrent un accroissement au cours du xxe siècle.
Parmi les protagonistes de l’affaire, une trajectoire intéressante est celle de Bert Bolin, un météorologue suédois qui a été le premier président du giec, lors de sa fondation en 1988, et jusqu’en 1997. Dès les années soixante était venue à Bolin l’idée que la question du climat, alors complètement inconnue du grand public, pourrait servir de levier puissant pour favoriser le transfert de richesses du Nord vers le Sud.

 

Vous voulez dire que la question climatique a été politisée avant même que le grand public n’en entende parler ?
Les choses se sont précisées à la fin des années soixante-dix et se sont cristallisées sous la forme que nous connaissons au début des années quatre-vingts, mais elles n’étaient pas encore très politisées. À mon sens, le décollage de la théorie a plutôt été le fait d’administrateurs d’instituts de recherche, qui étaient soucieux d’obtenir des financements pour leurs laboratoires. Pour cela, créer une peur collective autour d’un problème est une excellente méthode, qui a fonctionné au-delà des espérances.

 

Pensez-vous qu’il y a eu quelque chose comme un complot pour porter cette affaire ?
Non, je crois que la climatologie s’est tout simplement trouvée au carrefour de différents intérêts : des administrateurs soucieux de financements, des idéologues opposé à l’organisation des sociétés occidentales, des politiciens opportunistes, etc.

 

Qu’en est-il de la position des Académies des Sciences, notamment en France et aux États-Unis ?
L’Académie des Sciences américaine a été victime d’un entrisme forcené de la part d’activistes écologistes, qui ont exploité deux failles du système. En général, un candidat d’une section scientifique donnée ne peut être admis qu’avec le soutien d’au moins 85 % des membres de cette section. Ce mécanisme s’était toujours montré efficace, jusqu’au jour où, il y a une vingtaine d’années, une section temporaire pour l’« Environnement Global » a été créée. Cette porte dérobée a permis à nombre d’activistes de se faire une place dans l’Académie. Or il se trouve qu’un reçu à l’Académie n’est pas obligé de s’affilier à la section qui l’a coopté : il peut rejoindre la section de son choix. Les entrants « parallèles » ont ainsi investi d’autres sections et y ont exercé leur influence active. Des noms de membres recrutés de cette manière sont Paul Ehrlich, James Hansen, Steven Schneider, John Holdren, Susan Solomon, et jusqu’au président lui-même, Ralph Cicerone.
En France, il n’y a pas eu de phénomène comparable, ce qui explique que l’Académie soit toujours restée prudente sur la question climatique. Je lui reprocherais en revanche d’avoir un peu joué les Ponce Pilate.

 

En 1919, Max Weber écrivait que « chaque fois qu’un homme de science fait intervenir son propre jugement de valeur, il n’y a plus compréhension intégrale des faits. » Est-ce un bon résumé de ce qui se passe chez les scientifiques impliqués dans cette affaire de climat ?
À des degrés divers, nous faisons tous intervenir nos jugements de valeur dans notre travail scientifique, moi comme n’importe qui d’autre. Mais ces différences de degré peuvent être colossales. Ray Pierrehumbert, par exemple (cf. encadré), bien qu’ayant pris des positions très nettement politiques sur l’affaire, ne s’est jamais laissé dominer par elles dans son travail scientifique. Pour un Steven Schneider, en revanche, c’est différent : pour lui, la science n’est qu’un instrument de la politique.

 

Vous êtes considéré aujourd’hui comme le principal scientifique climatosceptique de par le monde. Quelle a été votre trajectoire dans cette affaire ?
Jusque dans les années quatre-vingts, tout cela m’était complètement étranger. Mon travail scientifique n’avait rien à voir avec cette histoire et, politiquement, je n’avais rien de très original : j’étais aussi liberal-democrat qu’on peut l’être sur un campus de New York ou du Massachusetts. C’est alors que j’ai reçu une note de Lester Lave, un économiste spécialiste de l’énergie à l’université Carnegie de Pittsburgh. Lave m’y écrivait qu’il avait participé à une audition du Sénat au sujet du réchauffement climatique, audition au cours de laquelle il avait exprimé ses doutes en raison des nombreuses incertitudes sur la question. Il ajoutait avoir été violemment pris à partie par Al Gore, lequel était allé jusqu’à lui dénier la légitimité de participer à cette audition. C’était vers 1988, et cela a été un gros choc pour moi. C’est là que j’ai décidé d’aller y voir de plus près.

 

Parmi les retombées de cette affaire pour la science elle-même, il y a l’afflux de financement pour la climatologie. Qu’en pensez-vous ?
Une idée naïve consiste à dire que ce financement accru est une bonne nouvelle. Pensez donc : des crédits de recherche multipliés par dix depuis l’administration Bush Sr., voilà largement de quoi faire avancer la climatologie ! C’est pourtant l’inverse qui se produit, et pour au moins deux raisons. D’abord, bien sûr, il faut faire avec le « réchauffement climatique d’origine humaine » et tout ce qui va avec, qui sont autant de fourches caudines qui orientent le travail scientifique dans une impasse. Mais, et c’est sans doute au moins aussi grave, cette manne financière a attiré en climatologie des personnes moins intéressées par la science que par l’argent. Le niveau général de la discipline  s’en ressent fortement : malgré ce que l’on pourrait croire en lisant les journaux, la climatologie progresse de plus en plus lentement. Et cette situation risque d’autant plus de se maintenir qu’une bonne partie de l’appareil administratif de nombreux organismes de recherche ne tient qu’au fil de ces financements exceptionnels, pour lesquels ils se battent donc becs et ongles. On en a eu une belle illustration lors de l’audition organisée par l’Université de Penn State suite au Climategate : le chercheur incriminé, Michael Mann, a été blanchi au motif que les nombreux financements de recherche qu’il obtient « prouvent » qu’il s’agit d’un grand scientifique !

 

Le Climategate a été, en novembre 2009, la divulgation d’une série de courriers électroniques et de fichiers informatiques en provenance d’un important centre de recherches lié au giec, l’Unité de Recherches Climatiques de l’université d’East Anglia. Que pensez-vous de cette affaire ?
Le Climategate a révélé au monde ce que beaucoup savaient déjà : la climatologie a été pervertie par des logiques de clan et de propagande. Mais les gens ne sont guère allés au fond des choses : alors que tous les fichiers sont disponibles sur internet, beaucoup se sont contentés d’écouter aveuglément les explications rassurantes pour leurs convictions. Le contenu des courriers est pourtant dévastateur.

 

Pensez-vous que la science en sortira affaiblie, ou que les gens vont vite oublier et passer à autre chose ?
Je suis pessimiste pour la science. Certes, les gens peuvent comprendre que la vérité scientifique du jour n’est pas toujours celle du lendemain. Cette fois-ci pourtant, il faut tenir compte d’autre chose : il leur a été demandé de payer pour « décarboner » la société. Et de payer cher. À mon avis, ils s’en souviendront.

Facebook m’a tuer

Moins de 30 ans : ignorez ce qui suit – non seulement cette lecture ne présente pour vous aucun intérêt, mais elle pourrait bien susciter de votre part des sarcasmes pénibles. Il va s’agir en effet de Facebook, pivot de votre vie sociale et phénomène interplanétaire, quoiqu’encore mystérieux pour la plupart de ceux qui n’appartiennent pas à la génération Y.

Les statistiques ultra précises présentées par Facebook lui-même, montrent en effet que la pyramide des âges des utilisateurs du « social network » ressemble spectaculairement à une toupie : la masse des 21 millions d’adeptes français sont dans les tranche 15-35 ans, avec un pic vers 25 ans ; passé l’âge de 35 ans, la pratique va s’effilant, avec cependant, il faut le souligner, un persistant petit stock de seniors !

Donc, pour tous ceux qui sont plutôt dans le manche que dans le corps de la toupie, voici quelques aperçus tirés de l’excellent ouvrage d’Alexandre des Isnards et de Thomas Zuber, Facebook m’a tuer (NiL, mai 2011). Ce que décrivent les auteurs, récidivistes du succès en anthropologie postmoderne (1), c’est une immense collectivité virtuelle, connectée « 24/24 et 7/7 », composée d’un assemblage de tribus au sein desquelles règne la transparence (quasi) absolue. Les membres de chaque tribu se communiquent à longueur de temps des informations sur leurs états d’âme et de corps (« Je suis au musée », « Je viens de manger une banane »). Ils se racontent leur vie en direct, en même temps qu’ils la vivent. À vrai dire, cette omni-transparence n’est pas exempte de dangers : tous les « amis Facebook » (120 en moyenne, beaucoup plus chez les utilisateurs sérieux) sont des agents des RG en puissance susceptibles de recueillir des informations sensibles, par exemple concernant « la situation amoureuse » du suspect (« en couple », « célibataire », ou « c’est compliqué »), voire carrément à charge.

Trompeuse intimité

C’est pourquoi les ambitieux ou les angoissés doivent veiller à ne pas laisser traîner sur Facebook ou sur le net d’images compromettantes ni d’infos désavantageuses. Combien de jeunes carrières tuées dans l’œuf par de malencontreux « déchets numériques », inopportunément mis à jour ? Le mieux, comme le suggère le président de Google, c’est encore de ne jamais rien commettre que l’on puisse plus tard regretter, car impossible de s’abriter derrière le secret de la vie privée, désormais 100% perméable aux rayons X du net.

Les membres des tribus Facebook se prodiguent mutuellement encouragements, réconfort, approbation (en cliquant sur le bouton « J’aime ») – bref, toute une cyber-affection qui permet d’économiser la vraie, chronophage et souvent décevante. Mais cette intimité que l’on dévoile si généreusement à ses myriades « d’amis » est une intimité maquillée, trompeuse : l’univers Facebook est soumis à la tyrannie du bonheur, et l’on ne peut afficher sur son « mur », sa vitrine, que des infos positives qui confortent l’image d’une marche irrépressible vers le succès. Un des paradoxes de Facebook, et non des moindres, c’est que ce formidable outil d’organisation de rencontres (ou de manifestations, comme les dirigeants arabes l’ont appris à leurs dépens), est en fait peu ou mal utilisé dans ce dessein. Alexandre des Isnards et Thomas Zuber offrent leur explication : après qu’on s’est « raconté notre quotidien formidable sur nos murs, que reste-t-il à nous dire dans le blanc des yeux ? Rien, si ce n’est ce qu’on ne dit pas sur Facebook, c’est-à-dire ce qui va mal ».

(1) L’open space m’a tuer, Hachette Littérature, 2009

Le deuxième séisme de l’Aquila

Urgence, pouvoir, liberté, avenir, affaires, participation : autant de mots qui racontent l’histoire d’un tremblement de terre et d’une ville à reconstruire, mais qui révèlent aussi les racines de la crise de la démocratie italienne. Ces mots reviennent comme des leitmotivs dans le livre Protezione civile Spa (« Protection civile SA ») et dans le film documentaire Comando e controllo (« Commandement et contrôle »), sortis en Italie en 2010. Tous deux sont l’œuvre d’un même auteur, le journaliste Alberto Puliafito, qui s’efforce d’y montrer comment la propagande a transformé la catastrophe de L’Aquila en une vitrine de l’efficacité du « gouvernement du faire (1) », et en une bonne occasion de s’enrichir pour un ensemble d’entreprises favorisées et protégées par des ministres et certains fonctionnaires.

Gestion opaque et « gélatineuse »
Les deux œuvres suivent la même trame narrative : constatant d’abord que personne n’a donné l’alerte alors même que les premières secousses se sont étalées sur les six mois précédant la catastrophe, Puliafito montre surtout les effets d’une gestion militarisée et autoritaire du service de secours italien (le département de la Protection civile). Il dévoile ainsi l’opacité d’un système qu’il qualifie de « gélatineux » et dont le but est de tirer profit, indistinctement et sans vergogne, des grands événements (manifestations politiques, culturelles ou sportives) comme des grandes tragédies nationales. La stratégie de communication adoptée à L’Aquila visait à obtenir le consentement aveugle de la population aux décisions du gouvernement, en la plaçant dans une logique de reconnaissance plutôt que de participation. C’est ce qui explique que l’état d’urgence, toujours en vigueur, ait pu être prolongé depuis plus de deux ans : il légitime l’intervention d’un commissaire de l’État pour gérer la situation. Or ce dernier intervient dans le cadre d’un régime d’exception, dérogeant à la législation et aux modalités courantes de contrôle des dépenses publiques et des appels d’offres. On a convaincu les Italiens qu’un véritable miracle s’était produit à L’Aquila : en quelques mois, toutes les personnes évacuées ont été relogées dans des maisons durables bien que provisoires – étrange tournure pour désigner les logements antisismiques construits dans les dix-neuf nouveaux quartiers résidentiels construits ex nihilo. En réalité, 14 279 des 70 000 habitants en ont bénéficié, tandis que 2 729 personnes habitent dans des préfabriqués, des « maisonnettes », comme les a appelées Berlusconi lors de ses déplacements à L’Aquila.
Les premières scènes du film de Puliafito, où deux mannequins, silhouettes inanimées, assistent au miracle de L’Aquila retransmis sur un écran de télévision vide, expriment ce décalage entre la propagande et la réalité. Dans le livre, l’analyse des décrets pris par l’État, des déclarations du commissaire Guido Bertolaso (le directeur de la Protection civile) et des informations publiées dans les quotidiens prouve à quel point la réalité a été manipulée pour faire accepter aux citoyens le pouvoir de décision absolu du chef de la Protection civile et empêcher tout contrôle démocratique sur son action. Après tout, la Protection civile, « c’est l’État dans toute sa bonté, qui ne peut ni ne doit être critiqué ». Sous couvert de belles paroles et sous prétexte que l’état d’urgence exige de prendre des décisions rapides et incontestables, on restreint les droits civils des habitants de L’Aquila réfugiés dans les campements ; et l’on tolère la mise en place d’un système d’attribution des marchés pour la reconstruction fondé sur la collusion d’intérêts entre Angelo Balducci, le président du Conseil supérieur des travaux publics (2), et l’entrepreneur romain Diego Anemone – ceux-là mêmes qui, ces dernières années, n’ont jamais manqué à l’appel quand il s’agissait de s’enrichir avec les deniers publics (3).
Documents à l’appui, Puliafito décrit minutieusement ce réseau de relations et d’échange de faveurs, qui a aussi conduit la justice à mettre en examen Guido Bertolaso, en février 2010, pour corruption dans l’affaire des appels d’offres du G8 organisé à L’Aquila en juillet 2009. L’enquête judiciaire a par ailleurs permis de bloquer un projet de loi visant à accorder à la Protection civile le statut de société anonyme (SA), pour accroître encore son autonomie et ses fonds. D’où le titre du livre, qui décrit un système de corruption reposant sur la suspension des règles démocratiques au nom de l’état d’urgence, et renvoyant par là même à la question plus complexe du rapport entre démocratie et gouvernance.
Voilà longtemps, en effet, que les observateurs nous expliquent que la bonne gouvernance d’un système est garantie dès lors que le pouvoir de décision est concentré entre les mains d’un petit nombre, car il peut alors être exercé rapidement et avec une compétence accrue. Mais l’histoire de l’après-séisme à L’Aquila montre au contraire combien la concentration du pouvoir, conjuguée à l’absence de contrôle, aboutit à moins de transparence, plus de corruption et encore moins d’efficacité, témoin le fait que les fameux « complexes antisismiques durables et écocompatibles » (les C.A.S.E.) voulus par Berlusconi ont coûté plus cher qu’un appartement de luxe (4). L’unique remède contre de telles dérives, c’est le partage du pouvoir dans le cadre d’une démocratie participative.
Habitants dignes et tenaces
Et c’est bien ce dont nous parle Puliafito lorsqu’il raconte, à travers la parole des intéressés, la façon dont les habitants de L’Aquila ont peu à peu pris conscience de leur mise à l’écart, se sont insurgés contre la passivité ambiante et ont revendiqué leur implication dans les décisions ayant trait à la reconstruction de la ville et à leur avenir. Au départ, le mouvement citoyen ne rassemblait qu’une minorité, mais il soulevait des problèmes concrets qui concernaient tout le monde. De telle sorte qu’il a fini par rassembler près de 5 000 personnes lors du fameux jour de la « révolte des brouettes », le 21 mars 2010, quand les habitants ont renversé les barrières qui interdisaient l’accès au centre historique de la ville et commencé à déblayer les décombres que personne n’avait encore songé à enlever. À partir de là, c’est une autre histoire de L’Aquila que nous conte Protezione civile Spa, celle d’une ville laissée à l’abandon, victime de l’illusion de la reconstruction facile. Cette dernière partie de l’ouvrage témoigne non seulement du professionnalisme et de l’engagement civique de Puliafito, mais aussi de sa proximité affective avec les sinistrés : lui qui n’était jamais allé à L’Aquila décida d’y rester plusieurs mois, vivant aux côtés des personnes évacuées et cherchant à poser sur les événements non pas le regard de l’observateur extérieur, mais le regard de ceux qui ont vu leur vie bouleversée. Si Protezione civile Spa dénonce les risques qu’encourt la démocratie lorsqu’on décrète l’état d’urgence, l’ouvrage parle également de la dignité et de la ténacité des habitants. Ce faisant, il laisse la porte ouverte à l’espoir.
Mais l’histoire de L’Aquila de l’après-séisme ne s’arrête pas là. Il s’agirait maintenant de raconter l’énorme travail accompli par les ouvriers, les enseignants de l’université, les étudiants et autres institutions pour éviter le dépeuplement de la ville. Il faudrait encore s’intéresser au rôle croissant que joue l’Église – financée par l’État et de plus en plus active sur le terrain – dans la reconstruction de la cité (des fonds ont été alloués directement à laCurie, y compris pour la restauration de biens appartenant au ministère des Biens et des Activités culturelles). Pour peu qu’il veuille poursuivre la tâche, Puliafito trouvera encore à L’Aquila une abondante matière pour affiner son portrait de l’Italie des fourbes et des puissants.
Cet article est paru dans l’Indice dei libri del mese en décembre 2010. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Les meilleures ventes d’essais au Brésil : L’Internet, martingale des éditeurs

1- 1822, Laurentino Gomes, Nova Fronteira

2- Comer, Rezar, Amar, (Mange, prie, aime), Elizabeth Gilbert, Objetiva

3- O Discurso do Rei, (Le Discours d’un roi), Mark Logue et Peter Conrad, José Olympio

4- 50 Anos a Mil, (« 50 ans à mille »), Lobão et Claudio Tognolli, Nova Fronteira

5- 1808, Laurentino Gomes, Planeta

6- Guia politicamente incorreto da História do Brasil, (« Le guide politiquement incorrect de l’histoire du Brésil »), Leandro Narloch, Leya Brasil

7- Mentes perigosas, (« Esprits dangereux »), Ana Beatriz Barbosa Silva, Fontanar

8- O doce veneno do escorpião, (« Le doux venin du scorpion »), Bruna Surfistinha, Panda Books

9- Bilionários por acaso, (La Revanche d’un solitaire. La véritable histoire du fondateur de Facebook), Ben Mezrich, Intrínseca

10- Comprometida, (Mes alliances), Elizabeth Gilbert, Objetiva

Veja, 30 mars 2011.

L’augmentation progressive des niveaux d’instruction et de revenu commence à faire le bonheur des éditeurs brésiliens : en dix ans, le nombre moyen de livres lus est passé de 1,8 à 4,7 par personne, soit un peu plus d’un livre par trimestre. Selon le ministère de la Culture, la passion des Brésiliens pour les livres religieux n’a pas faibli. Le plus lu reste la Bible, mais les ouvrages de développement personnel (comment être zen, trouver la paix de l’âme, l’amour, etc.), longtemps dominants sur le marché, ont laissé place à un nouveau genre de récits, comme le montre la liste des bestsellers publiée par l’hebdomadaire Veja.

Bien sûr, on y retrouve les grands succès internationaux propulsés par le marketing et le cinéma – deux ouvrages de l’Américaine Elizabeth Gilbert et Le Discours d’un roi, dont l’adaptation cinématographique vient de remporter l’oscar du meilleur acteur. Mais les maisons d’édition disposent d’un nouveau filon, avec les livres d’histoire consacrés à la formation du Brésil. Le recul des inégalités et la montée en puissance du pays sur la scène internationale ont redonné à la population une fierté qui l’incite à se pencher sur son passé. Après avoir séduit plus de 600000 lecteurs avec le récit de l’installation de la cour portugaise à Rio en 1808, le journaliste Laurentino Gomes caracole à nouveau en tête des ventes avec 1822, qui narre l’indépendance du pays [lire Books, n° 18, p. 13]. Un autre journaliste, Leandro Narloch, a conquis plus de 100000 lecteurs en s’attaquant avec humour aux mythes et tabous du passé dans son « Guide politiquement incorrect de l’histoire du Brésil ».

L’autre particularité du marché éditorial est le rôle qu’y joue de plus en plus le Web – les Brésiliens étant les internautes les plus accros aux réseaux sociaux de la planète (environ 95% d’entre eux les utilisent). En témoigne l’intérêt suscité par l’épopée des fondateurs de Facebook, relatée dans La Revanche d’un solitaire, ou le succès fulgurant du « Doux venin du scorpion ». Ce récit des aventures d’une jeune fille des beaux quartiers de São Paulo, devenue prostituée, a connu un triomphe dès sa publication en 2005, mais c’est d’abord grâce à son blog, dans lequel elle racontait par le menu ses rencontres avec les clients, que « Bruna Surfistinha » s’était fait connaître. Une récente adaptation de son histoire au cinéma a relancé le livre, le hissant de nouveau parmi les meilleures ventes. L’ancienne prostituée en a profité pour publier un nouvel ouvrage, « Au lit avec Bruna Surfistinha ». Cette fois-ci, outre les détails émoustillants sur ses relations avec les clients, le livre regorge de conseils pour dissuader un mari d’aller assouvir ses désirs dans les bras d’une professionnelle : les lecteurs des livres de la jeune femme, comme pour son blog, sont pour l’essentiel des lectrices.

Leur mémoire d’éléphant

Lorsque nous le rencontrons, Josh Foer est filmé par une équipe de télévision alors qu’il tente de mémoriser en moins de cinq minutes l’ordre dans lequel sont éparpillés deux jeux de cartes, grâce à un système qui inclut Michael Jackson (roi de cœur) déféquant (deux de trèfle) sur un sandwich au saumon (roi de trèfle) tandis que la serveuse de la série Cheers (dame de pique) fait une gâterie à un joueur de basket soudanais (sept de trèfle). La suite raconte le parcours labyrinthique qui a conduit notre auteur jusqu’à la finale du championnat de mémoire des États-Unis. Un itinéraire fascinant qui lui a permis de passer du statut de journaliste sceptique à celui de participant assidu. Je n’arrive pas à me rappeler depuis quand un ouvrage scientifique m’a intéressé à ce point.

À 25 ans, diplômé de Yale plutôt intello et ni plus ni moins distrait que la moyenne, Foer découvre l’univers borgésien des adeptes du « sport cérébral » pour les besoins d’un article. Après avoir interrogé quelques-uns des principaux « mnémonistes » mondiaux, il se persuade que n’importe qui peut accomplir des exploits similaires en adoptant leurs techniques de mémorisation. Et il décide de suivre une année de formation. Sa démarche aboutit à une enquête sérieuse sur le rôle de la mémoire dans la culture occidentale, de l’Antiquité à nos jours.
La mémoire extrême relève pour partie des annales de la psychiatrie, et Foer guide le profane vers son sujet en passant en revue une série de cas remarquables. Nous rencontrons ainsi un journaliste russe qui souffrait de synesthésie (1) et pouvait tout mémoriser (sa carrière professionnelle fut un échec et il devint une attraction de music-hall) ; il y a aussi Elizabeth, dotée de la seule mémoire photographique scientifiquement attestée, qui épousa le chercheur qui la suivait et ne fut plus jamais mise à l’épreuve ; et un laborantin à la retraite dont les lobes temporaux avaient été détruits par une bactérie, victime d’une amnésie hors du commun. Chemin faisant, le livre aborde des problèmes philosophiques plus vastes – sur le temps et la souffrance, par exemple –, et il est assez peu question de l’hippocampe et du néocortex. Foer sait entretenir le dynamisme de son récit.
Comment se fait-il, se demande-t-il, que certaines professions – serveurs, chauffeurs de taxi, acteurs – développent des aptitudes mentales spécialisées ? Cette question de la part de l’expertise et de l’instinct est étudiée en s’appuyant sur l’exemple des diplômés d’une école zen japonaise où l’on apprend à reconnaître le sexe des poussins (2). Foer participe ensuite, comme cobaye, à un projet de recherche du « Laboratoire d’étude des performances humaines » en Floride, pour voir comment son cerveau évolue à mesure qu’il pratique l’athlétisme mental. Son coach, Cooke, l’emmène pour sa première leçon à Central Park, lui demandant de mémoriser une liste hétéroclite, incluant « Tuba », « Courriel pour Sophia » et « Saucisses d’élan ».
Loin d’être modernes, les trucs de Cooke remontent à l’Antiquité classique, où ils faisaient partie intégrante de l’éducation. L’historien Pline, connu pour ses exagérations, nous assure que le roi Cyrus connaissait le nom de tous ses soldats. J’aime aussi l’histoire du Romain Calvisius qui, fatigué d’apprendre les œuvres des poètes, délégua cette corvée à ses esclaves. La technique principale est ici « le Palais de mémoire », qui consiste à imaginer des structures spatiales où l’on peut délibérément stocker l’information en séquences, comme durant la visite virtuelle d’un bâtiment familier. Ces associations d’idées doivent être aussi bizarres que possible, et apparemment, « ça aide d’avoir l’esprit tordu ». Foer commence donc à emmagasiner la première liste de Cooke en revisitant la maison de son enfance, où il situe « Claudia Schiffer, qui se lave adorablement avec une éponge dans un bain de cottage cheese ».
Ses exercices finissent par payer, et il part pour Oxford afin de rencontrer les participants au Championnat du monde de mémoire. Voici le champion Ben Pridmore, occupé à mémoriser les 50 000 premières décimales de pi, après avoir visionné tous les dessins animés produits par la Warner Bros entre 1930 et 1968. Le challenger Gunther Karsten arrive avec des protège-oreilles noirs et des lunettes opaques. Cooke lui-même n’obtient que des résultats médiocres. L’an prochain, ce sera le tour de Foer.
Son parcours explore les mille routes secondaires de l’esprit. Il propose une dissertation érudite sur la paternité des poèmes d’Homère et sur la tradition des bardes, l’invention de l’index, et les techniques de l’Actors Studio. Nous rencontrons des visionnaires de la Renaissance, comme Giulio Camillo, dont le « Théâtre de la mémoire » est célébré par certains comme l’ancêtre du tout-puissant Internet. Ou encore Giordano Bruno, dont les conceptions mnémotechniques étaient si révolutionnaires qu’il fut brûlé sur le bûcher. Plusieurs de ces savants se seraient sûrement sentis chez eux dans la cellule capitonnée la plus proche.
Cet article est paru dans la Literary Review, en avril 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Les contorsions du yoga

Certains hindous américains ont récemment émis l’idée qu’il leur fallait « récupérer le yoga ». Pour la Hindu American Foundation, en effet, « les textes fondateurs de l’hindouisme ont les premiers exprimé la philosophie du yoga, qui reste au cœur de l’enseignement hindou » ; le yoga est l’héritage d’une « sagesse indienne » éternelle. D’autres Américains abondent en ce sens : les hindous doivent reprendre le yoga… aux nombreux chrétiens qui l’ont adopté. Le pasteur Albert Mohler Jr., président du Southern Baptist Theological Seminary, recommande ainsi aux fidèles qui ont quelque égard pour leur âme (chrétienne) de renoncer au yoga. Cette querelle me rappelle ce sketch des Monty Python où philosophes grecs et philosophes allemands s’affrontent au cours d’un match de football, qui se termine sur Marx prétendant que le buteur grec était hors-jeu. Même en déclarant hors-jeu les baptistes du Sud (ou du moins le pasteur Albert Mohler), il n’est pas interdit de se demander pourquoi tant d’hindous américains se soucient de savoir si le yoga est hindou. D’ailleurs, l’est-il ? L’une des raisons de cette crispation nous est soufflée par les accents capitalistes des propos du Dr Aseem Shukla, urologue et cofondateur de la Hindu American Foundation : l’hindouisme a « perdu le contrôle de la marque » yoga ; il a été victime d’un « vol patent de propriété intellectuelle » par des gens qui ont « sacrifié la richesse spirituelle d’une religion sur l’autel du mercantilisme le plus grossier ». Autrement dit, le yoga est une vache à lait sacrée : environ quinze millions d’Américains pratiquent – et paient pour cela – une discipline qu’ils appellent yoga, faisant de cette pratique un secteur richissime.

Mais un casus belli plus sérieux réside dans la double revendication historique avancée par les hindous américains militants, selon laquelle le yoga : a) apparaît pour la première fois dans les textes védiques anciens de l’hindouisme ; b) a toujours constitué le noyau dur de l’hindouisme. Le profond investissement (pour filer la métaphore financière) dont ces revendications font l’objet a lui-même une histoire. Car l’obsession de l’homme pour les racines étant ce qu’elle est, ces prétentions prennent généralement la forme d’assertions sur les origines du yoga qui relèvent de la quête de pureté du lignage, de l’ascendance raciale sans tache, quête aussi insensée ici qu’ailleurs : l’histoire du yoga, comme la plupart des histoires, est un palimpseste.

 

Quatre revendications

Dans Yoga Body. The Origins of Modern Posture Practice, Mark Singleton entreprend avec brio de réfuter la thèse selon laquelle le yoga contemporain trouverait ses racines dans l’Inde ancienne. Les affirmations hindoues qu’il conteste, et les preuves qu’il invoque pour les corroborer ou les contredire, peuvent être rangées en une série chronologique de quatre revendications. Revendication 1 : le yoga est né au plus tard 2 500 ans avant J.-C., au sein de la civilisation de la vallée de l’Indus, à cheval sur le Pakistan et le nord-ouest de l’Inde actuels (une civilisation qui a laissé d’importants vestiges archéologiques, mais aucun texte déchiffré). Preuve : quelques minuscules sceaux de stéatite à l’effigie d’un homme assis ; mais sa pose peut tout aussi bien refléter la manière de s’asseoir de bien des gens – en tailleur, pieds joints ou jambes croisées – qu’une posture de base du yoga, comme la position du « lotus » (padma) ou la « position parfaite » (siddha), attestées dans des textes bien plus tardifs. Outre son caractère invérifiable, cette revendication postule que le yoga voit dans ses « postures » (asana, littéralement « manières d’être assis ») sa véritable essence, davantage que dans ses concepts philosophiques ou religieux. Cette hypothèse est contredite par la revendication suivante. Revendication 2 : le yoga est né vers 1500 avant J.-C. dans le Rig-Veda, le plus ancien texte sanskrit. Preuve : le mot « yoga » apparaît dans ce texte ; mais c’est seulement au sens premier d’« atteler » (yoking) des chevaux à un char ou des animaux de trait à une charrue (les mots anglais et sanskrit sont apparentés) ; puis, accessoirement, pour désigner l’effort de « s’atteler » (yoking) soi-même à une tâche physique. Aucune trace, ici, de yoga philosophique ou postural. Tentons notre chance encore une fois. Revendication 3 : le yoga est né quelque part au milieu du premier millénaire avant J.-C., dans les textes philosophiques sanskrits connus sous le nom d’Upanishad. Preuve : le mot « yoga » apparaît dans quelques brefs passages, pour désigner une pratique spirituelle de méditation liée au contrôle de la respiration, « attelant » les sens afin de contrôler l’esprit, puis « attelant » le corps à l’intellect, et enfin l’âme à l’esprit de dieu, pour accéder à un corps immortel « façonné par le feu du yoga ». C’est celui que Mircea Eliade a révélé à toute une génération dans Le Yoga. Immortalité et liberté (1).

Des sources bouddhistes de la même époque évoquent aussi des techniques de discipline de l’esprit et du corps, et le mot « yoga », qui doit autant au bouddhisme qu’à l’hindouisme, a bientôt désigné toute pratique mentale ou physique de cet ordre. C’est l’usage générique que la Bhagavad-Gita (2), quelques siècles plus tard, fait du mot « yoga » pour désigner trois itinéraires religieux différents (le yoga de l’action, le yoga de la méditation et le yoga de la dévotion). Mais ces textes ne disent rien des « postures » qui caractérisent le yoga contemporain.

Revendication 4 : le yoga est né en Inde dans les Yoga-sutra de Patanjali, probablement au IIIe siècle après J.-C. De nombreux adeptes contemporains du yoga voient dans ce texte le fondement de leur pratique. Mais Patanjali ne dit rien des « poses », parlant au contraire de cultiver l’« aversion pour son propre corps ». Il décrit, en revanche, les pouvoirs magiques (siddhi, littéralement les « perfections ») qui découlent de la maîtrise de l’esprit, comme voler, devenir invisible, marcher sur l’eau, avoir la prescience de la mort, la connaissance du passé et du futur, la capacité de pénétrer l’esprit d’autrui et de comprendre le langage des animaux, toutes revendications reprises plus tard à leur compte par des ascètes hindous qui se qualifieront eux-mêmes de « yogis ».

Le fait que l’ouvrage de Patanjali soit le texte fondateur de l’une des six doctrines philosophiques classiques de l’Inde ancienne, l’école méditative connue sous le nom de yoga, est à l’origine d’une certaine confusion. Cette philosophie est souvent qualifiée de « raja-yoga » (« yoga royal ») ou d’ashtanga-yoga (« yoga à huit membres »). Le mot yoga est ainsi devenu susceptible de désigner une pratique physique, une discipline mentale, ou une école philosophique particulière.

 

Malaise et suspicion

La confusion est encore amplifiée par l’existence d’ascètes souvent appelés « yogis », plus ou moins liés au yoga. Des preuves dispersées de cette tradition remontent au Rig-Veda, qui évoque ces hommes nus faisant usage de drogues et capables de « dompter le vent » (c’est-à-dire à la fois de voler et de contrôler leur respiration) ; on les associe à Rudra, l’ancêtre du dieu Shiva étroitement lié aux yogis, grand yogi lui-même et « seigneur des yogis » (Yogeshvara). Certaines traditions ultérieures cultiveront l’« aversion pour son propre corps » de manière plus radicale. Des textes des premiers siècles de notre ère décomposent ainsi le corps en ses éléments les plus abjects : excréments, urine, pus, et ainsi de suite. D’autres évoquent des hommes et des femmes qui, dans leur quête d’un dieu accessible uniquement à ceux qui sombrent dans la folie, se soumettent au jeûne, à des températures extrêmes et à d’autres formes de mortification physique, se promenant nus, mangeant parfois dans des crânes ou se nourrissant de charognes ou d’excréments, démontrant leur indifférence aussi bien à la douleur physique qu’aux conventions sociales, en une sorte de pied de nez à leur enveloppe corporelle. Ces disciplines comportaient souvent des postures difficiles, comme se tenir debout sur une jambe pendant plusieurs jours d’affilée.

Au XVIIe siècle, les positions de ce genre étaient devenues si célèbres qu’elles faisaient les frais de la satire ; le monumental bas-relief de Mamallapuram (l’actuelle Mahabalipuram) représente un chat (symbole de l’hypocrisie ascétique dans l’hindouisme) debout sur une patte, singeant un humain. De nombreux textes reflètent d’ailleurs le malaise et la suspicion qu’inspiraient au maître de maison hindou traditionnel ces groupes marginaux de yogis, considérés comme des déments ou des magiciens aux pouvoirs paranormaux. Les hindous savaient mieux que personne que le pouvoir corrompt, et que le pouvoir divin corrompt divinement. Le conflit n’a jamais cessé entre l’image du yogi comme super-héros idéalisé et comme super-vilain honni. Ces hommes étaient réputés source de pollution, voire de danger. Ils représentaient en outre une menace sexuelle, en vertu d’une ancienne croyance en leurs pouvoirs érotiques ; on disait l’authentique ascète capable d’utiliser sa puissance sexuelle inemployée pour fertiliser les femmes stériles, tandis que le faux ascète était soupçonné d’utiliser son statut pour s’octroyer un accès illicite aux femmes. La mauvaise réputation sexuelle des yogis fut encore exacerbée à l’époque médiévale par l’enchevêtrement du yoga et du tantra, un rite antinomiste et souvent sexuel (3). Un texte yogique composé entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, la Hatha-yoga-pradipika (« Lumière sur le yoga de la force »), décrit ainsi quinze postures. Ce traité évoque aussi la technique tantrique consistant à élever progressivement la puissance du serpent lové (la kundalini) le long de la colonne vertébrale jusqu’au cerveau à travers une série de chakras (« centres d’énergie »), ainsi qu’un procédé apparenté par lequel l’adepte aspire les fluides (comme les sécrétions de sa partenaire dans le rituel sexuel tantrique) par le pénis (technique du vajroli).

Les hindous les plus instruits n’avaient alors que mépris pour le yoga postural, bien que la discipline continuât d’être respectée comme pratique spirituelle. Les disciples du grand philosophe védique du VIIIe siècle Shankara décident de rejeter la pratique physique pour se consacrer exclusivement à la philosophie et à la méditation. La Hatha-yoga-pradipika devient un sujet d’embarras pour les hindous, qui inventent une histoire apocryphe à propos de Dayananda Sarasvati, fondateur au XIXe siècle de l’Arya-Samaj, un important mouvement de réforme de l’hindouisme : selon la légende, celui-ci sortit un cadavre d’un fleuve, le disséqua pour vérifier la présence des chakras et, ne les trouvant pas, jeta à l’eau son exemplaire de la Hatha-yoga-pradipika. Les Bengalis de bonne famille considéraient l’exercice en général comme une pratique des castes inférieures.

Quand les Britanniques débarquent en Inde au XVIIIe siècle, ils partagent vite une bonne partie de ces préjugés, encouragés en cela par l’aversion européenne pour la nudité et la torture de soi pratiquée par les ascètes les plus radicaux. Le yogi sur un lit de clous devient, aux yeux des Européens, le symbole par excellence de l’arriération morale et spirituelle de l’Inde.

Outre ces individus isolés, les groupes de yogis qui utilisent cette discipline pour parfaire leur corps à des fins martiales représentent souvent une menace militaire. Les yogis militants s’astreignent à des exercices censés les rendre suffisamment aguerris pour affronter les Britanniques. Ceux-ci arrêtèrent bon nombre de ces ascètes mercenaires et démantelèrent leurs organisations ; certains yogis se firent mendiants ou artistes de foire, exécutant comme des numéros de cirque les postures les plus extrêmes, telle la position du lotus en appui sur les mains.

 

Un mélange improbable

C’est alors que se produit une mutation, au fondement d’une nouvelle revendication sur les origines du yoga, qui n’émane pas des hindous. Revendication 5 : le yoga postural contemporain fut inventé en Inde au XIXe siècle. C’est la thèse la plus provocatrice de Singleton. Il soutient qu’un yoga international, anglophone, est né à cette époque, fruit du mélange improbable de la culture physique britannique, de la Science chrétienne (4), de la naturopathie, de la gymnastique suédoise et de la Young Men’s Christian Association (YMCA). Autant d’éléments qui se sont agrégés pour donner naissance à une forme réinventée de yoga postural, spécialement conçue pour le public occidental.

Les Britanniques ont toujours considéré les Indiens comme un peuple de gringalets, lesquels acquiesçaient, l’air penaud ; les écoliers indiens du temps de Gandhi avaient l’habitude de réciter un poème populaire : « Voici le puissant Anglais / Il règne sur le petit Indien, / Car étant carnivore / plus de deux mètres il fait. » Sans doute les terrains de jeux d’Eton College avaient-ils rendu l’Anglais téméraire, mais les exercices gymniques, qu’il importait désormais en Inde, y avaient aussi contribué. La musculation devint une religion qui resacralisait le corps, et les Britanniques firent du prosélytisme en Inde pour cette chrétienté athlétique, comme les missionnaires l’avaient fait pour leur chrétienté évangélique.

Dans les écoles indiennes, le professeur de gymnastique était en général un sous-officier britannique à la retraite, ignare et brutal, le plus souvent issu du corps des cipayes, ces Indiens servant dans l’armée coloniale. Ironie de l’histoire, les nationalistes s’emparèrent de cette technique censée former des soldats chargés de mater les races inférieures de l’empire, pour entraîner leur propre peuple à combattre les Européens. Même quand ils empruntaient les postures du hatha-yoga, ils les rebaptisaient et les interprétaient dans le langage de la gymnastique moderne.

Les Britanniques tentèrent ensuite de fermer les clubs de sport indiens : ils voulaient enseigner la gym à leur manière, et la contrôler, pour graver la culture physique britannique sur le corps indien. Mais les positions européennes furent alors réintégrées à la culture indienne. La passion britannique pour la culture physique, en envahissant le monde hindou, sauva le yoga physique de l’opprobre où il était tombé et lui rendit sa respectabilité. Le nouveau yoga s’appropriait désormais les techniques européennes et les exprimait dans le langage védique des Upanishad. De nombreux adeptes conjuguaient les postures les plus extrêmes, généralement associées aux yogis itinérants marginalisés, avec l’ancienne pratique méditative dominante, et considéraient ce yoga (non plus limité au contrôle de la respiration, mais étendu aux postures) comme une voie d’accès à l’immortalité. Et les positions extrêmes prirent le chemin de l’Angleterre. Dans ce pays, où des contorsionnistes se produisaient depuis des siècles, les yogis se mirent à exécuter des exercices comme la technique d’isolement abdominal du nauli empruntée au hatha-yoga, consistant à imprimer aux muscles de l’estomac un mouvement autonome en hélice. Le culturiste K. Ramamurthy se fit passer un éléphant de trois tonnes et une automobile sur le corps ; il intégra aussi au système indien de culture physique une série de sports, selon lui originaires d’Inde, dont le hockey, le cricket, le tennis, le billard et la boxe.
L’accent mis sur les postures physiques du yoga fut peut-être encouragé par la publication à grand bruit, en 1883, de la traduction anglaise du Kama-sutra, texte devenu célèbre pour ses « positions ». La tendance à confondre les enseignements du yoga avec le Kama-sutra a pu conduire à surestimer l’importance des « positions » dans l’un comme dans l’autre : le yoga, toujours associé à la sexualité en Inde, fut en effet érotisé en Angleterre, l’ignorance générale du contenu culturel du Kama-sutra n’ayant d’égale que l’ignorance du contenu philosophique du yoga (classique), dans l’un comme dans l’autre pays. Le yoga et le Kama-sutra satisfaisaient au mélange schizophrénique de condamnation publique et d’obsession privée dont le sexe faisait l’objet à l’époque victorienne. Des revues comme Health and Science publièrent des clichés incontestablement érotiques de femmes et d’hommes nus dans des postures de yoga, manière d’anthropologiser et d’orientaliser le sexe, de le mettre à distance et de le rendre inoffensif pour les lecteurs anglais en leur assurant, ou en faisant semblant de leur assurer, que ces images n’avaient rien à voir avec des corps réels, leurs corps, mais seulement avec les corps d’étranges individus à la peau sombre issus de contrées lointaines.

L’influence mutuelle poursuivit son mouvement de balancier, puisque les hindous réagirent aux nouvelles versions européennes du yoga en introduisant en Amérique une autre forme de pratique encore. En 1896, révulsé par les contorsions physiques et les corps entortillés des postures yogiques, Swami Vivekananda – l’un des philosophes qui firent connaître l’hindouisme en Occident – annonça qu’il abandonnait le hatha-yoga car il était trop difficile, long à apprendre, peu satisfaisant en termes d’épanouissement spirituel, et que l’objectif de faire vivre les hommes le plus longtemps possible et en parfaite santé était moins important que l’objectif spirituel poursuivi par le raja-yoga, qu’il entendait ressusciter. Vivekananda pensait toutefois que la culture physique, sous sa forme européenne, était essentielle pour la jeunesse indienne, et on dit qu’il considérait le football comme une meilleure voie d’accès à dieu que la Bhagavad-Gita.

 

Gymnastique féminine et mysticisme parachrétien

Mais le yoga védique de Vivekananda n’est pas le précurseur du yoga pratiqué aujourd’hui en Amérique. Si ce dernier puise à de nombreuses sources, il doit beaucoup à l’invention par T. Krishnamacharya, entre 1930 et 1950, d’une séquence de mouvements originale, en partie inspirée d’une tradition gymnique royale de Mysore, et à l’ouvrage de B.K.S. Iyengar, Light on Yoga, publié en 1966. D’autres techniques que nous identifions aujourd’hui comme du yoga constituaient déjà dans les années 1930 un pan de la culture physique occidentale, sans être encore associées d’aucune manière au yoga. Au même moment, certaines femmes commençaient à promouvoir une méthode « d’étirement spirituel et de respiration profonde » qu’elles appelaient « yoga pour femmes ». Car la pratique était désormais sexuée : tandis que le yoga postural s’est développé dans un environnement masculin, athlétique, chrétien, nationaliste et martial (il est encore pratiqué par les organisations nationalistes hindoues), le yoga « harmonique », fondé sur « les étirements et la relaxation », est une synthèse de gymnastique féminine et de mysticisme parachrétien. Les femmes sont encore aujourd’hui plus nombreuses que les hommes à pratiquer le yoga.

Après que Vivekananda a rejeté le hatha-yoga, les yogis hindous modernes se le réapproprièrent en en réécrivant la tradition : ils laissèrent de côté les postures jugées repoussantes ou tout simplement irréalisables, et associèrent à sa pratique un régime alimentaire, de la relaxation, la propreté et la respiration, tous ingrédients attestés dans certaines des nombreuses autres formes de yoga indien ancien. Ils remplacèrent les éléments désagréables par des éléments plus séduisants, ainsi que par de nombreux éléments nouveaux, prétendant que les yogis n’avaient jamais rien connu d’autre. Au total, de nouvelles combinaisons de méthodes occidentales et orientales de culture physique furent appropriées comme relevant d’un savoir hindou ancien.

Le yoga contemporain n’a plus grand-chose à voir ni avec les Upanishad ni avec le hatha-yoga. La plupart des nouveaux pratiquants occidentaux cherchent à se détendre après une dure journée de bureau, à renforcer leurs abdos et à réduire leur taux de cholestérol ou leur tension artérielle ; leur yoga axé sur la relaxation et les étirements peut aussi comporter des lavements réguliers, un traitement contre le mal de dos, une remise en beauté ou un régime végétarien à base de yaourt – et un cheminement vers dieu. Pour certains, le yoga est une méditation religieuse, pour d’autres une routine sportive, pour d’autres encore, les deux. L’union de la pratique physique et spirituelle était possible pour les Indiens de l’Antiquité et reste un objectif réel pour de nombreux yogis contemporains. Ce type de synthèse est affirmé par une vieille plaisanterie : un prêtre jésuite, alors que son évêque interdit de fumer en méditant, s’incline respectueusement mais déclare que nul ne verra sans doute aucun inconvénient à ce qu’il lui arrive de méditer en fumant. Pourtant, choisir de ne faire que fumer ou méditer est exclu aussi bien par les chrétiens du pasteur Albert Mohler que par les hindous de la Hindu American Foundation, tous d’accord pour voir dans le yoga un système intrinsèquement religieux.

Ces hindous américains, soucieux de leur image, craignent (non sans raison) de voir leur religion réduite par l’Occident au stéréotype d’une foi polythéiste faite « de castes, de vaches et de curry ». Ils cherchent à contrebalancer ces accusations en allant vers l’extrême inverse et en prétendant que tout, en Inde, est et a toujours été d’essence spirituelle, point de vue étriqué qui pousse certains à prononcer « Karma-sutra » au lieu de « Kama-sutra ». Ils affirment que le yoga – plus que les rites sacrés, le culte des images des dieux, ou d’autres formes d’hindouisme plus ferventes, plus collectives et répandues – est l’essence même de l’hindouisme, que le yoga a toujours été de nature purement spirituelle et hindoue.

Mais cette revendication ignore l’histoire complexe de cette pratique. Il existe bien un yoga indien ancien, mais il n’est pas à l’origine de l’essentiel de ce qui s’enseigne aujourd’hui dans les cours de yoga. Cette même histoire montre aussi, cependant, que le yoga postural contemporain a plus de racines historiques dans l’hindouisme classique que Singleton ne veut l’admettre. Les Européens ne l’ont pas inventé de toutes pièces, mais ils l’ont énormément adapté. Ils ont fait de ce sujet d’embarras un motif de fierté culturelle, et remplacé une tradition qui encourageait l’« aversion pour son propre corps » par une autre, enracinée elle aussi dans l’Inde ancienne et dédiée à la perfection physique. Les yogis indiens et américains modernes n’ont pas emprunté leurs méthodes à la gymnastique européenne, ils n’ont fait que les lui reprendre. Ce que Mark Singleton démontre, avec des preuves écrasantes, irréfutables, fascinantes et souvent hilarantes, c’est que le yoga est une construction interdisciplinaire riche, multiculturelle et en perpétuelle évolution, aux antipodes du purisme de certains de ses adeptes.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 4 mars 2011. Il a été traduit par Hélène Quiniou.