Allemagne – Sur la route de l’Est

Maik et Tschick, deux adolescents de 14 ans un peu marginaux, se lancent dans un périple sur les routes de l’est de l’Allemagne à bord d’une vieille Lada déglinguée. Ainsi débute Tschick, roman qui a défrayé la chronique outre-Rhin. Sorti en septembre 2010 en catimini (il n’était annoncé dans aucun programme et n’a bénéficié d’aucune promotion), l’ouvrage s’est peu à peu attiré les louanges de la critique et s’est hissé sur la liste des meilleures ventes. Les raisons de ce succès? « Les deux ados croisent des personnages étonnants, un ermite armé d’un fusil, un policier légèrement gaga, etc. Une multitude de curiosités surgissent, qui font de l’Allemagne de 2010 un pays aussi sauvage et haut en couleur que le Mississippi de Tom Sawyer et Huckleberry Finn », commente le Spiegel.

28 000 canards à la mer !

« As-tu vu la baleine blanche ? » C’est la question qu’un officier amoureux de Melville (1), embarqué sur un navire de recherche, pose à Donovan Hohn chaque fois qu’il le croise dans la coursive. « As-tu vu le canard jaune ? », répond gaiement l’auteur de l’éblouissant Moby-Duck.
La réponse est toujours non, mais cela modère peu l’enthousiasme de Hohn pour son Moby à lui : une cargaison de jouets de bain qui s’est répandue en 1992 dans le Pacifique Nord, après le naufrage d’un porte-conteneurs dans une tempête. Ce malheur maritime fit le bonheur des ramasseurs d’épaves, qui allaient retrouver pendant des années ces jouets sur les côtes nord-américaines. Il a aussi fourni des informations aux scientifiques qui étudient les courants océaniques. Et, dix ans plus tard, il a poussé Hohn, ce passionné de cartographie, à abandonner son petit boulot d’enseignant à Manhattan pour se lancer dans ce qui aurait pu être une enquête on ne peut plus simple : d’où venaient les canards, vers où avaient-ils dérivé et pourquoi ?
Mais Hohn n’est pas rédacteur en chef de Harper’s Magazine (et lauréat du prix de l’Académie des poètes américains) pour rien. Sa quête est également philosophique : il est question de la recherche d’un espace encore sauvage propre à « renouveler [sa] capacité d’émerveillement » et du désir de faire un voyage susceptible de « transformer une carte en un monde ». Il s’avère que le monde du canard est vaste, et l’envie de le cartographier conduit Hohn à s’embarquer sur des vaisseaux de taille et de qualité variables, avec leurs capitaines courageux et excentriques.
Aventure absurde
À la fois frivole et lourd de symbolisme culturel, le canard en plastique est un sujet idéal pour un écrivain ambitieux. « Quel est le misanthrope, le grincheux au cœur glacé qui, à la vue d’un canard en caoutchouc flottant à la surface, ne ressent pas la chaleur bienfaisante d’un rayon de soleil dessiné au crayon de couleur ? », demande-t-il. Mais il l’apprend bientôt, la naissance comme la vie du canard dans l’au-delà sont toxiques. À la dérive sur l’océan, les jouets peuvent se recouvrir de « polluants organiques persistants » comme le polychlorure de vinyle, le bisphénol A et les phtalates. Décomposés en petits morceaux, ils peuvent causer la mort des animaux marins qui les ingèrent, et durer pendant des années.
À cette dérive des canards répond donc celle de Hohn, des usines de jouets implantées en Chine aux arcanes de la chimie des polymères ; d’une histoire de l’enfance au caneton de bain d’Ernest et Bart dans 1, rue Sésame (2) en passant par le rôle des animaux dans l’art ; des premières missions d’exploration dans l’Arctique aux désastres maritimes modernes en passant par l’hydrographie. Hohn est prêt à en apprendre autant qu’il peut, et son érudition est impressionnante. Mais ses centres d’intérêt véritables sont plus abstraits. Ils portent sur la nature de toute quête, la frontière séparant la fable des faits, la distinction entre monde naturel et monde artificiel, l’impossibilité de comprendre pleinement la place de l’individu – et encore moins celle du canard en plastique – au sein de l’univers.
À maintes reprises, Hohn revient (comme Melville) aux thèmes de la mémoire, de l’enfance et de la paternité imminente. Il rumine sur la relation entre voir et savoir (à la poupe d’un bateau, il goûte « la réunion de la chose avec le mot »), et le problème que pose la traduction des mots en images et des images (comme les cartes) en mots. En suivant la piste illusoire des canards, écrit-il, « je me suis efforcé d’élever, ne serait-ce que d’un ou deux mégapixels, la résolution de ma propre représentation mentale du monde ».
Pourquoi cela importe-t-il ? Parce que la manière dont nous imaginons un lieu détermine, entre autres, la valeur que nous lui prêtons et, donc, le prix que nous sommes prêts à payer pour le « sauver ». Dans le cas des plages souillées, le salut vient soit d’en bas, comme lors des opérations de nettoyage par des citoyens vertueux, soit d’en haut, lorsqu’une décision politique réduit notre usage des plastiques superflus. À ce stade du récit, les canards ne sont ni un symbole ni une métaphore. Ils ne sont que pollution, et fournissent à Hohn l’occasion d’une critique nuancée de ces opérations de nettoyage et une analyse acérée des relations publiques, des faux-semblants, qu’elles dissimulent. Moby-Duck s’impose au lecteur comme une aventure absurde, un récit écologique édifiant, une déconstruction de la consommation, une méditation sur le rapport entre nature sauvage et imagination. Au cours de son errance, Hohn passe facilement du micro au macro, mêlant des anecdotes personnelles à ses considérations sur la science et l’industrie. Il s’offre le luxe de décrire longuement les objets, les énergumènes qu’il rencontre et ses réactions à tout ce qu’il voit. Dans une usine de jouets en Chine, il sort de sa poche un canard vieux de seize ans et le place dans son moule d’origine. « Pendant un instant, je m’attends presque à voir opérer une sorte de magie cosmique, des rayons de lumière jaune jaillissant du moule, un portail s’ouvrant dans le continuum espace-temps. Mais non, je reste là à marmonner comme un imbécile “Waouh… Waouh”. » Parfois, j’ai eu la même réaction face à Moby-Duck.
Cet article est paru dans le New York Times, le 4 mars 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Au pays des aveugles

De nombreux aveugles ont écrit leur autobiographie ; ces textes, à la fois poignants et édifiants, évoquent les conséquences affectives et morales de la cécité, ainsi que la volonté, l’humour et le courage nécessaires pour passer outre. Touching the Rock, où John Hull raconte son « expérience de la cécité », n’entre pas dans cette catégorie : ce livre n’a pas vraiment de commencement, de milieu ou de fin, il est dénué de toute prétention littéraire, il échappe même à la forme narrative. Et c’est, à mes yeux, un chef-d’œuvre.

Fils d’un pasteur méthodiste, John Hull est né en Australie en 1935. Il s’est installé en Angleterre dans les années 1950 et est devenu professeur d’études religieuses à l’université de Birmingham. Touching the Rock n’a pas été écrit d’une traite comme un récit, mais dicté par tranches, d’abord quotidiennes, puis plus espacées, après que le professeur Hull, dont les problèmes ophtalmiques avaient commencé dès l’enfance, a perdu complètement la vue à la fin des années 1970, vers la quarantaine. Il offre dans ce livre des remarques stupéfiantes de clarté et de véracité sur tous les aspects de sa vie et de son monde intérieur si atrocement transformés. Il dit ce que l’on éprouve quand il faut traverser une rue, la terreur ressentie quand on se perd complètement, la façon dont les autres vous ignorent ou vous infantilisent. Il dit comment le souvenir et l’image des visages qu’on ne voit plus – le sien inclus – se fossilisent quand ils ne peuvent plus être remis à jour, puis deviennent flous, avant de s’effacer tout à fait. Il dit comment les rapports avec la famille changent, comment les concepts mêmes de lieu et d’espace, d’ici et d’ailleurs, de présence et d’apparence perdent peu à peu tout leur sens. Personne n’a jamais raconté de manière aussi détaillée, fascinante (et terrifiante) la manière dont non seulement l’œil externe mais aussi l’« œil interne » s’éteignent peu à peu avec la cécité ; la perte inexorable de la mémoire visuelle, de l’imagerie visuelle, de l’orientation visuelle, des concepts visuels (à un moment donné, il ne se souvient plus si les boucles du chiffre 3 s’ouvrent sur la gauche ou sur la droite) ; le voyage implacable (qui a duré cinq années, dans son cas) vers l’état qu’il qualifie de « cécité profonde ».

L’observation est à la fois précise et pénétrante : tout est examiné, exploré à fond, chaque expérience est retournée dans tous les sens jusqu’à ce que la pleine signification en ait été récoltée. Le caractère incisif des remarques et la beauté de la langue font du livre de Hull un texte poétique ; la profondeur de sa réflexion en fait un ouvrage de philosophie. Si Wittgenstein était devenu aveugle, il aurait écrit un livre semblable à celui-ci, pour sonder les abîmes d’une phénoménologie de la perception en évolution constante. Et par son style, par son usage éblouissant de brefs croquis et d’aphorismes, Touching the Rock rappelle étrangement les Investigations philosophiques.

Touching the Rock offre, en fin de compte, un tableau, ou un album, absolument exhaustif, du paysage de la cécité profonde esquissé depuis cent points différents. Ce livre nous montre l’univers des aveugles comme ne pourrait le faire un récit plus simple, plus direct, plus linéaire. Tout n’y est pas que ténèbres. À mesure que disparaissent la vision et l’œil interne, d’autres sens, d’autres modes de perception deviennent plus intenses, notamment l’ouïe et le toucher. Certains des plus beaux passages de Touching the Rock portent sur cette évolution ; tout au long de l’ouvrage, la comparaison est constante entre la vue et l’ouïe, et Hull décrit le contraste entre expérience visuelle et expérience acoustique. Que la pluie (et le vent), pourtant, semble parfois rapprocher : « La pluie a l’art de faire ressortir les contours de toute chose ; elle jette un manteau coloré sur des objets jusque-là invisibles ; en lieu et place d’un monde intermittent et fragmenté, la pluie régulière crée un continuum d’expérience acoustique. […] D’habitude, quand j’ouvre la porte de ma maison, j’entends des sons isolés éparpillés dans le néant. Je sais qu’en descendant la marche du perron, mon pied rencontrera l’allée, et que sur la droite ma chaussure rencontrera la pelouse. […] Je sais que toutes ces choses sont là, mais je ne le sais que de mémoire. […] La pluie offre d’un seul coup la plénitude d’une situation complète, pas simplement remémorée, pas anticipée, mais réelle et présente. La pluie donne une sensation de perspective, elle rétablit les relations réelles unissant une partie du monde à l’autre. […] J’ai la sensation que le monde, d’ordinaire voilé jusqu’à ce que je le touche, se révèle soudain à moi. »

 

Pouvoirs de « compensation »

Même chose pour les mouvements autour de lui : « Je me rends compte que d’autres choses bougent grâce au bruit qu’elles font. Les voitures sifflent en passant, les pieds produisent un cliquetis de pas, les feuilles bruissent, mais quand elle est silencieuse, la nature est immobile. Voilà pourquoi, pour moi, les nuages ne bougent pas ; de l’autre côté de la vitre d’une voiture ou d’un train, le paysage ne défile pas. Si les mouvements des autres corps sont manifestés par les sons, les mouvements de mon propre corps sont révélés par le fait qu’il entre en vibration, ou parce que je sens la suspension osciller quand nous prenons un virage à grande vitesse.

» Mais cela veut dire que la connaissance que j’ai des mouvements de mon corps n’est pas comparable à celle que j’ai des mouvements des autres choses. Dans un cas, les indices viennent de sensations internes, dans l’autre, de bruits externes. Ce n’est pas vrai pour celui qui voit : la même faculté de vision lui permet de déterminer si d’autres choses bougent ou s’il bouge lui-même. Vous savez quand le train démarre en regardant par la fenêtre. Doué de la vue, vous vous en rendez compte en voyant que la relation change entre votre corps et le monde. Les différentes manières dont l’aveugle ressent le mouvement indiquent que la relation normale entre le corps et le monde a été rompue. »

Moi qui suis neurologue, passionné par les effets du déficit sensoriel et par les pouvoirs de « compensation » des autres sens, je suis fasciné par la précision et l’authenticité évidente de ces descriptions. On sait que, si les parties visuelles du cerveau sont endommagées, il peut y avoir perte non seulement de l’imagerie et de la mémoire visuelles, mais aussi de tous les concepts visuels, de toute la pensée visuelle, de l’« identité visuelle ». L’individu peut devenir entièrement non visuel. Les neurologues parlent alors de « cécité corticale » : le cerveau perd sa capacité de construire des images, malgré ses yeux intacts.

Quand Hull décrit la perte progressive de ses propres images, souvenirs et concepts visuels, son texte me rappelle fortement l’évolution de la cécité corticale : dans son cas, elle n’est pas due à une lésion au cerveau, mais au fait que le cortex visuel n’a plus aucun matériau sur lequel travailler. Il ne peut fabriquer des images à l’infini, dès lors qu’il n’y a plus aucun stimulus des yeux. Il peut aussi se produire un lent processus de dégénération du cortex, avec l’interruption des signaux nerveux transmis par l’œil. Dans un chapitre (« Je ressemble à quoi ?, 25 juin 1983 »), il mentionne la disparition de son épaule, de son visage, de son « apparence », de son moi. « Quand j’avais environ 17 ans, j’ai perdu l’œil gauche. Je me souviens avoir contemplé mon épaule gauche en pensant : “Eh bien, c’est la dernière fois que je te vois sans miroir !” Perdre une épaule est une chose, mais perdre son visage pose un problème nouveau. Je m’aperçois que je tente de me rappeler de vieilles photos, uniquement pour me souvenir de mon apparence. Je découvre, choqué, que je ne peux pas. Dois-je devenir un espace vide, sur les murs de mon musée interne ? Dans quelle mesure la perte de l’image du visage est-elle liée à la perte de l’image de soi ? Est-ce l’une des raisons pour lesquelles j’ai souvent l’impression de n’être qu’un fantôme ? » Fait intéressant, au cours de la première année qui suit la perte de la vue, ses images visuelles fantasmatiques s’intensifient : « Environ un an après que je fus déclaré aveugle, j’ai commencé à avoir du visage des gens des visions tellement fortes qu’on aurait cru des hallucinations. […] Je me trouvais dans une pièce avec quelqu’un, le visage dirigé vers mon compagnon, je l’écoutais. Tout à coup, une image se formait dans mon esprit, si vive que c’était comme regarder un téléviseur. “Ah ! le voilà, pensais-je, avec ses lunettes et sa barbiche, ses cheveux ondulés, son costume bleu à fines rayures blanches, sa chemise blanche et sa cravate bleue. Voilà ses chaussures cirées et sa sacoche, posée avec soin à côté de sa chaise.” Alors l’image s’effaçait, remplacée par une autre. J’étais maintenant en compagnie d’un gros homme au crâne dégarni, ruisselant de transpiration. Il portait une cravate rouge et un gilet, et il lui manquait plusieurs dents. »

Ce phénomène est proche des « voix fantasmatiques » décrites par David Wright dans son livre Deafness (1), voix qui se manifestent pendant les deux premières années suivant la perte d’audition. Évidemment, ces deux phénomènes sont apparentés au « membre fantôme » que les amputés sentent pendant un an ou deux après l’avoir perdu. En général, les membres fantômes commencent à devenir plus incertains, à rétrécir, et ils disparaissent au bout de quelques années, ce qui nous renvoie à la disparition finale des images visuelles, à cette « cécité profonde » qui affecte Hull alors qu’il est aveugle depuis plus de cinq ans.

 

Le voyage, l’océan et le tunnel

Ces phénomènes fondamentaux se produisent sans doute chaque fois qu’un apport sensoriel vital est interrompu. Mais, si les parties visuelles du cerveau cessent de fonctionner ou sont détériorées, d’autres aires, auditives et tactiles, semblent proportionnellement renforcées. Une amélioration comparable de la vision peut se produire chez les sourds. Le récit de Hull confirme ce renforcement des fonctions des cortex auditif et tactile en cas de cécité. À moins qu’il n’existe encore d’autres modes sensoriels (ou quasi sensoriels) qui permettent aux aveugles de sentir et de reconnaître ? C’est ce genre de possibilités qu’évoque le phénomène de la « vision faciale » (une sorte de sonar) et, assez mystérieusement, le caractère en partie visuel et en partie « autre » des rêves. Après avoir décrit un songe vigoureusement visuel, ou apparemment visuel, Hull remarque ainsi : « Dans mon rêve, j’étais conscient de la présence des autres, des couleurs de leurs costumes et de leurs robes. J’avais l’impression générale qu’ils étaient là, dans leur corps, visuellement, mais sans visages, et pourtant je savais qui ils étaient. Comment le rêveur savait-il qui étaient ces gens ? Le rêve n’était pas particulièrement auditif, donc ce n’est pas à leur voix que je les reconnaissais. Le rêveur a des moyens de reconnaître les gens sans savoir à quoi ressemble leur visage. Viendra-t-il un jour où le rêveur découvrira des moyens de savoir que les gens sont dispersés dans l’espace sans se les représenter corporellement, mais comme des taches de présence colorée ? » Ces rêves quasi visuels procurent à Hull un immense plaisir, ils lui offrent la seule expérience (ou l’illusion) de vision qui lui soit encore accessible.

Trois images sont filées d’un bout à l’autre du livre : le voyage, l’océan et le tunnel. Le monde visuel qui disparaît est la lumière qui s’éloigne derrière lui à mesure qu’il avance dans le tunnel, ce tunnel semblable à la mort au bout duquel aucune lueur ne brille, ce tunnel dont il n’a aucun espoir de sortir. Nous nous enfonçons avec Hull dans ce monde, ou plutôt ce non-monde de la cécité, jusqu’au moment où il ne peut finalement plus retrouver le souvenir des visages, des lieux, ni même de la lumière. C’est le tournant dans le tunnel, au-delà duquel s’étend la « cécité profonde ». Et pourtant, c’est à ce point le plus obscur, le plus désespéré, que se produit un mystérieux changement : à la torture de la sensation de perte, d’abandon, de désespérance, de deuil, succède un nouveau sentiment de vie, de créativité et d’identité. « On a le choix entre réinventer son existence ou se laisser détruire », écrit Hull, et c’est précisément la réinvention, la création d’une identité et d’une organisation entièrement neuves que décrivent les dernières pages de ce livre stupéfiant. Hull se demande alors si la cécité n’est pas un « sombre cadeau paradoxal », un cadeau non désiré, épouvantable, certes, mais qui donne accès à une forme d’être profonde et nouvelle. La « cécité profonde » révèle maintenant son autre facette, et Hull devient « voyant de tout son corps ».

Il écrit dans sa postface : « Être voyant de tout son corps, c’est se ranger dans l’une des conditions humaines concentrées. C’est un état comme la jeunesse, la vieillesse, l’appartenance au sexe masculin ou féminin ; c’est l’un des ordres de l’être humain. » Et dans la complétude de cet état se trouvent une organisation, une profondeur et une identité nouvelles. Après avoir sombré sans espoir dans un océan insondable, il découvre dans les abîmes son ancre et son âme : pour Hull, c’est cela « toucher le fond » (traduction littérale de Touching the Rock).

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 11 avril 1991. Il a été traduit par Laurent Bury.

Touche pas à ma prostate !

Voilà quelques années que la médecine cherche à étendre son influence au-delà du cercle restreint des malades en diagnostiquant, dans la cohorte infiniment plus nombreuse des bien-portants, des pathologies dont ils ne se savaient pas atteints – et en les traitant. Cette entreprise prend plusieurs formes : l’industrie pharmaceutique aime ainsi à prétendre que la tenson artérielle ou le taux de cholestérol moyen sont « trop élevés », et des millions de personnes prennent toute leur vie des médicaments pour les faire baisser. Il y a aussi le dépistage des cancers du sein ou du col de l’utérus, initiative qui n’est pas entièrement vaine, mais qui coûte cher, suppose une logistique complexe et ne va pas sans susciter beaucoup d’anxiété et des effets secondaires négatifs.
« L’invasion des voleurs de prostate » explique comment cette stratégie de conquête du marché des bien-portants peut totalement dégénérer. Dans cette histoire, tous les vices de la médecine – son apparence de savoir, son refus d’admettre ses erreurs, son aveuglement moral et sa cupidité – ont conduit à une catastrophe médicale d’une ampleur monumentale.
On a comparé la prostate à la Bulgarie : la plupart des gens ne savent pas trop où elle se trouve ni ce qui s’y passe. Et ce n’est guère étonnant, dans la mesure où cette glande, propre aux mâles, se situe au cœur du bassin, tout près d’organes vitaux comme l’intestin, la vessie et les nerfs érecteurs, qui remplissent la fonction fort utile de provoquer l’érection. C’est une zone dangereuse, même pour les chirurgiens les plus expérimentés. Elle est non seulement difficile d’accès, mais toute opération comporte un risque élevé de dommages collatéraux, comme l’impuissance et l’incontinence urinaire.
Pourtant, chaque année, des dizaines de milliers d’hommes, par ailleurs sains et sexuellement actifs, acceptent de se faire retirer cette glande dans le cadre d’une procédure au nom terrifiant : la prostatectomie radicale. Ils pensent, à tort, que cela prolongera leur vie en leur évitant de mourir d’un cancer de la prostate. Selon les estimations actuelles, 40 000 des 50 000 opérations pratiquées chaque année aux États-Unis sont pourtant « inutiles ».
Tests atrocement douloureux
Proposant le double point de vue d’un médecin spécialisé et d’un patient, les deux auteurs racontent, en alternant les chapitres, comment on en est arrivé à cette situation regrettable. Le docteur Mark Scholz présente les données scientifiques, tandis que l’anthropologue et romancier Ralph Blum témoigne de ses vingt ans passés à chercher une alternative à la prostatectomie et des nombreuses rencontres faites en chemin avec des membres peu scrupuleux du corps médical.
Tout remonte à la découverte d’un simple test sanguin pour l’antigène prostatique spécifique (PSA, en anglais), dont le taux augmente en cas de cancer de la prostate, mais aussi pour de tout autres raisons. Les hommes chez qui on détecte un niveau anormal doivent ensuite suivre toute la procédure du diagnostic. On leur insère une grosse aiguille dans le rectum et à travers la paroi de l’intestin pour de multiples biopsies de la glande (la douleur est atroce). Quand la biopsie est négative, le patient peut être « rassuré », du moins provisoirement. Mais le cancer de la prostate est très répandu : si l’on en croit les autopsies, on le trouve chez près des trois quarts des hommes de plus de 70 ans. Dans la mesure où seuls 3 % des hommes meurent de cette maladie, cela signifie que la maladie est « indolore » pour la grande majorité, et n’a aucune conséquence sur l’espérance de vie.
On peut établir le degré de gravité des tumeurs en fonction des risques de développement qu’elles présentent. Mais en pratique, la plupart des hommes atteints d’un cancer de la prostate optaient jusque récemment en faveur de l’ablation, soit par prostatectomie, soit par radiothérapie, beaucoup subissant ensuite les conséquences malheureuses évoquées plus haut. L’alternative de l’« attente vigilante » – retarder le traitement jusqu’à posséder des preuves claires de la progression du cancer – pourrait paraître préférable. Mais l’idée de passer un test PSA tous les trois mois et de nouvelles biopsies, avec toute l’inquiétude que cela engendre, n’est guère plus séduisante que la perspective d’une opération.
Dans sa contribution lucide, Mark Scholz analyse les nombreux facteurs qui contribuent à cet « holocauste de la prostate ». L’oncologue qu’il est se montre sans pitié pour l’attitude de ses collègues un peu trop zélés du scalpel. « Pour un chirurgien, apprendre à maîtriser cette procédure complexe représente un investissement personnel énorme, écrit-il. Néanmoins, chaque opération requiert un partenaire consentant. Sous le choc, le patient qui vient de se voir diagnostiquer un cancer ne prend souvent pas en compte l’impact de la perte de sa puissance sexuelle et des fonctions urinaires normales. Ces réalités terribles sont souvent passées sous silence. »
« Refuznik de l’ablation »
Dans certaines circonstances, un traitement est bien sûr indispensable. Mais, même dans ces cas-là, Scholz doute de l’opportunité de l’intervention chirurgicale. Le cancer de la prostate, souligne-t-il, est presque unique au sens où il est extrêmement sensible aux effets de la testostérone. Scholz conseille donc de contenir la maladie par un recours intermittent aux médicaments qui bloquent l’action de cette hormone sur la glande.
Le récit enlevé qu’offre Ralph Blum de ses pérégrinations de « refuznik de l’ablation » est également révélateur des motivations et du comportement du petit monde des chirurgiens. « Votre prostate, fait-il remarquer, vaut de l’or. » Son expérience montre aussi comment les craintes alimentées par le corps médical peuvent gâcher une vie. À la fin, au bord de la ruine, son couple brisé, il avoue souffrir « de stress chronique et de dépression » et se demande s’il n’a pas eu tort « de refuser un traitement qui lui aurait au moins permis de tourner la page ».
Blum et Scholz forment un duo bien assorti et il y a dans leur relation une forme d’excentricité charmante (du moins pour un lecteur européen). À chaque fois qu’ils se retrouvaient pour écrire, expliquent-ils, « nous récitions des prières afin que notre éditeur le trouve acceptable [!], qu’il rende service à beaucoup et qu’il plaise à Dieu ». Malgré cette touche d’exotisme, leur livre est une vraie réussite, qui intéressera non seulement tous les hommes (et leurs compagnes) pris au piège de cette kafkaïenne tragédie des erreurs, mais nous rappellera aussi à quel point la médecine a déraillé au cours des trois dernières décennies. « L’institution médicale est devenue une grave menace pour la santé », affirmait Ivan Illich dans Némésis médicale, en 1975. Rétrospectivement, son verdict semble d’une remarquable préscience.
Cet article est paru dans la Literary Review de février 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Avec les pirates de Somalie

Un jour du printemps 2009, Abshir Boyah, l’un des chefs des pirates de Somalie, m’emmena déjeuner dans un petit restaurant situé juste en face du siège du gouvernement régional semi-autonome du Puntland. Boyah est membre d’un comité secret de pirates appelé « La Corporation », responsable du détournement de dizaines de navires. Grand, très mince, il a un beau et long visage, des dents blanches éclatantes et un rire retentissant, formidablement insouciant. À la minute où nous entrions dans le restaurant, il était assailli d’admirateurs. Il avait dû serrer une demi-douzaine de mains avant même de s’asseoir à l’une des tables en plastique. Boyah semble entretenir d’excellentes relations avec les huiles du « gouvernement » du Puntland, une autorité à base clanique qui contrôle une partie du nord de la Somalie (1). Un commandant de police, notamment, est assis à côté de lui et l’appelle son « cousin ». J’ai vite compris que Boyah opère non seulement à visage découvert, mais qu’il est une véritable célébrité dans cette partie du pays.

 

150 000 dollars dans les poches

Lui et les siens (dont un grand nombre sont affublés, dans la plus pure tradition corsaire, de surnoms caractéristiques : Grande Gueule, Cul blanc, Petit Cul, Dent d’argent, Dents rouges, Abdi le Menteur) sont à la fois hâbleurs, directs et étonnamment accessibles. La plupart des bandes de pirates somaliens ont même un porte-parole officiel. De leur propre aveu, une seule chose les motive : l’argent. Mais leur entreprise criminelle florissante, établie le long de routes maritimes parmi les plus fréquentées de la planète, a eu un effet plus large. Ces dernières années, rien n’a davantage attiré l’attention du monde sur la Somalie – ni les famines, ni la guerre civile implacable – que les histoires vraies de ces boucaniers du XXIe siècle, qui lancent des grappins par-dessus les bastingages des plus gros navires, montent à l’abordage trempés jusqu’aux os et lourdement armés, et retiennent en otages des équipages pendant plusieurs mois, en attendant qu’une rançon de plusieurs millions de dollars leur tombe littéralement du ciel.

Depuis que son gouvernement central s’est effondré il y a vingt ans, la Somalie est devenue le parfait exemple d’un pays sans État. Rien n’y a fait : ni le débarquement de soldats américains en 1992 pour mater les seigneurs de guerre, dans le cadre de l’opération « Restore Hope » (ils repartirent deux ans plus tard, profondément humiliés par leur fiasco) ; ni l’intervention des 7 000 soldats de la mission de l’Union africaine en Somalie (Amison), qui combattent aujourd’hui dans les ruines de Mogadiscio (2). Des centaines de milliers de personnes sont mortes, victimes de la faim ou de la guerre. Et la violence ne cesse de croître à la faveur d’un conflit qui a, depuis peu, pris la forme d’une guerre religieuse opposant un gouvernement islamiste modéré – lequel reçoit des millions de dollars d’aide occidentale, mais ne contrôle quasiment aucun territoire – à une insurrection islamiste radicale soutenue par Al-Qaida (3). Des rivalités claniques profondément enracinées et les bonnes affaires des profiteurs de guerre alimentent à l’envi ce bain de sang. Les conditions idéales règnent, pour le développement de la piraterie : l’anarchie, quantité d’armes héritées de la guerre froide et un littoral de 3 000 kilomètres bordant le golfe d’Aden que parcourent chaque jour 20 000 navires.

Il a bien sûr existé dans l’histoire d’autres États faibles, ou relativement faibles, tels le Nigeria ou l’Indonésie, dotés de côtes stratégiques et où l’anarchie a engendré la piraterie. Et dont les flibustiers ont adopté nombre des modes opératoires que l’on retrouve en Somalie. Mais celle-ci diffère sur un point important, qui explique aussi pourquoi des personnages comme Boyah ont pu se montrer si intrépides : les pirates de Somalie ont à leur disposition l’espace entier du pays, un sanctuaire à peu près de la taille du Texas. Ils attaquent des navires, parfois jusqu’à plus de 1 500 kilomètres des côtes, puis les remorquent jusqu’à des repaires bien connus où ils se régaleront de la viande d’une chèvre fraîchement égorgée tout en négociant la rançon.

Pour les otages, commence alors une longue attente – souvent un véritable enfer. Paul et Rachel Chandler, un couple de retraités anglais, ont été détenus pendant près d’un an dans un village écrasé de chaleur à quelques kilomètres de la côte, après l’attaque de leur voilier en octobre 2009, au cours de ce qui devait être « le voyage de leur vie ». Lorsqu’en 2008 plus d’une douzaine de navires détournés, avec plus de 300 otages à leur bord, étaient retenus à quelques encablures de la côte somalienne, Pottengal Mukundan, directeur du Bureau maritime international (BMI) à Londres, me confiait : « Vous pouvez apercevoir ces bateaux sur Google Earth. Nulle part ailleurs dans le monde ce genre de choses ne pourrait être toléré. »

Plus de trente pays ont dépêché leurs navires de guerre dans les eaux somaliennes, mais Mukundan ne se fait guère d’illusion sur leur capacité à dissuader la piraterie, la zone à surveiller s’étendant sur plus de 5 millions de kilomètres carrés. Les puissances étrangères rechignent à attaquer les bases à terre, car il est beaucoup moins compliqué, et moins coûteux, de payer. Dans chaque cas considéré séparément, s’acquitter de la rançon peut paraître sensé. Mais, lorsque la pratique devient courante, elle ne fait qu’attirer davantage de jeunes Somaliens vers le secteur, et les rend toujours plus téméraires et avides. Les pirates de Somalie s’en prennent à tout ce qui passe au large de leurs côtes : des tankers longs de 300 mètres, de minuscules voiliers avec trois personnes à bord, des boutres traditionnels, des cargos remplis à ras-bord d’aide humanitaire ou d’armes, et même un pétrolier transportant du benzène extrêmement inflammable, dont les Américains ont un temps craint qu’il ne se transforme en une énorme bombe flottante. Les pirates ont même attaqué des navires de guerre, apparemment par erreur…

Personne ne connaît exactement le montant du butin amassé ces dernières années, mais on peut raisonnablement l’estimer à 100 millions de dollars au bas mot. Il n’est pas rare que leurs gains montent à la tête des pirates. Après le parachutage de 3 millions de dollars sur le pont d’un supertanker saoudien détourné par une bande de jeunes Somaliens, fin 2008, ces derniers se sont partagé les billets et ont pris la fuite à tombeau ouvert à bord de leurs canots pneumatiques, au milieu d’une mer déchaînée. Plusieurs embarcations ont chaviré. Le corps de l’un d’eux a été retrouvé sur la côte avec plus de 150 000 dollars dans ses poches.

Cette manne a donné naissance à une véritable culture de la piraterie : les mariages sont l’occasion d’invraisemblables fêtes qui durent deux ou trois jours ; les musiciens – et les mariées – arrivent de l’étranger par avion ou à bord de convois en 4 x 4 hors de prix. Les plus jolies jeunes femmes des villages de la côte rêvent d’épouser un pirate, et les jeunes garçons attendent avec impatience le jour où ils seront en âge de porter un AK-47 et de prendre la mer. Dans ces localités, l’économie tourne tout entière autour du détournement de navires. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont employés comme gardes, éclaireurs, matelots, mécaniciens, constructeurs de canots, comptables et… préparateurs de thé.

 

Une des régions les plus violentes

Cela ne fait par l’ombre d’un doute : en Somalie, le crime paie – c’est, à dire vrai, à peu près la seule activité qui rapporte. Il existe même, dans la localité de Xarardheere, une sorte de Bourse où les habitants de la région peuvent acheter des « actions » de 72 « compagnies » pirates et en obtiennent un bon rapport si la bande choisie réussit dans son entreprise. La majeure partie de l’argent, cependant, est dilapidée. Boyah, qui a gagné à titre personnel des centaines de milliers de dollars, sinon des millions, m’a réclamé des cigarettes quand je l’ai rencontré. Lorsque je lui ai demandé où était passée toute sa fortune, il m’a dit : « Quand quelqu’un qui n’a jamais eu d’argent en gagne tout d’un coup, ça lui file entre les doigts. »

Ces deux ou trois dernières années, certains pays ont tenté d’adopter une stratégie plus musclée. La marine indienne a récemment coulé un bateau pirate, tuant plusieurs de ses occupants avec leurs otages. De nombreux navires marchands embarquent désormais des gardes armés privés. Les pirates apprennent à leurs dépens qu’il devient de plus en plus difficile de détourner des navires et, selon une récente étude des Nations unies, leur taux de réussite est tombé de 63 à 20 %. Mais les actes de piraterie continuent. Au cours des huit premiers mois de 2010, les pirates avaient arraisonné 31 navires, soit à peu près l’équivalent des prises de 2009 sur la même période (4).

La corne de l’Afrique, cette pointe avancée du continent dans l’océan Indien, qui touche presque la péninsule Arabique, est l’une des régions les moins démocratiques, les plus sujettes à la famine et les plus violentes de la planète. Les États-Unis et l’URSS en ont fait l’un des champs de bataille de la guerre froide. D’énormes quantités d’armes ont été déversées sur des pays extrêmement pauvres, et les dictateurs de la région ont vite compris qu’il n’était nul besoin, pour se maintenir au pouvoir, de bâtir des institutions ou d’élaborer une idéologie convaincante. Il leur suffisait d’entrer en contact avec Washington ou Moscou et de leur demander plus d’armes.

La Somalie constitue probablement le pire exemple de la versatilité des alliances durant la guerre froide. D’abord un pion de l’URSS, le pays abritait à Berbera, sur le golfe d’Aden, une gigantesque base navale soviétique. À l’époque, les États-Unis soutenaient l’ennemi juré éthiopien, dont ils avaient fait un État client.

Mais tout cela changea subitement au milieu des années 1970, lorsque des officiers de l’armée éthiopienne assassinèrent le vieil empereur Haïlé Sélassié, et que le pays passa sous la coupe d’un régime marxiste. Les deux superpuissances permutèrent, les Soviétiques soutenant désormais l’Éthiopie et les États-Unis prenant pied en Somalie. Davantage d’armes affluèrent et, forts du soutien de leurs protecteurs respectifs, les dirigeants des deux pays se firent de plus en plus despotiques. En 1991, à la fin de la guerre froide, les régimes somalien et éthiopien s’effondrèrent rapidement.

La Somalie a toujours été difficile à gouverner, bien qu’elle soit l’un des pays les plus homogènes de la planète. La quasi-totalité de ses 7 à 8 millions d’habitants partagent la même langue (le somali), la même religion (l’islam sunnite), la même culture et la même appartenance ethnique. Mais les Somaliens sont divisés en un nombre ahurissant de clans, sous-clans et sous-sous-clans. Ni les Italiens ni les Anglais n’ont véritablement réussi à imposer des lois occidentales dans leurs zones coloniales respectives. « Tue-moi, et tu subiras les foudres de tout mon clan ! » : voilà à quoi se résumait l’ordre public pour une grande partie de la population. Les régions où les usages locaux furent le moins perturbés, comme le Somaliland sous domination britannique, dans le Nord, s’en sont mieux sorties sur le long terme que la Somalie du Centre et du Sud, où l’administration italienne avait accaparé des fonctions traditionnellement réservées aux anciens. La Somalie sud-centrale est encore aujourd’hui rongée par la violence, l’islamisme radical et la piraterie. Le Somaliland [qui a proclamé son indépendance en 1991], en revanche, vient de tenir des élections pacifiques qui – chose encore plus rare en Afrique – ont été suivies d’un transfert de pouvoir sans heurts.

Dans son dernier livre, Somalia, the New Barbary ?, Martin Murphy montre, archives coloniales à l’appui, que des pirates attaquaient boutres et chalutiers dans le golfe d’Aden dès les années 1950. Avant cela, il semble que les Somaliens se contentaient de piller les épaves des navires naufragés. Le territoire du pays se déploie sur une longue et étroite bande côtière, mais ses habitants ne sont pas des marins. Même lorsqu’elle jouissait d’une certaine stabilité, la Somalie n’a jamais véritablement développé le secteur de la pêche, même si les mers qui la baignent regorgent de thons, requins, homards, crevettes de haute mer et autres harengs. La culture somalienne traditionnelle est enracinée dans le pastoralisme. Dire de quelqu’un qu’il est un « mangeur de poisson » est une insulte.

Si les Somaliens ne se sont guère souciés de leur mer, d’autres s’en sont chargés à leur place. Au plus fort de la saison, des chalutiers affluent des quatre coins du globe. Nombre d’entre eux utilisent des techniques « sales », comme le dynamitage des récifs ou l’aspiration de tout ce qui se trouve au fond des océans – poissons, coraux, rochers, plantes aquatiques – à l’aide d’énormes engins qui déciment non seulement la pêche de l’année, mais aussi les générations futures.

Un grand nombre des pirates avec qui je me suis entretenu évoquent l’humiliation ressentie, alors qu’ils n’étaient encore que de pauvres pêcheurs, lors d’accrochages avec des bateaux étrangers. Ils racontent comment les plus gros navires coupaient leurs filets et faisaient chavirer leurs embarcations ; comment certains leur ont même parfois tiré dessus. Ils se plaignent aussi des barils de produits toxiques échoués sur le rivage, largués en toute illégalité à quelques kilomètres des côtes par des compagnies étrangères qui profitent de l’absence d’un État de droit susceptible de les poursuivre. Ces témoignages ont été corroborés par les organisations maritimes de la région.

 

La version offshore du banditisme somalien

Connu dans toute la Somalie pour avoir été l’un des pionniers de la piraterie, Boyah est né dans la ville côtière d’Eyl vers 1966, selon des documents du département du Trésor américain, qui a récemment gelé ses avoirs. D’après ce qu’il m’a dit, sa famille, originaire de l’arrière-pays, avait été relogée là dans le cadre d’un programme d’aide aux victimes de la sécheresse. Il a abandonné l’école vers l’âge de 8 ans et travaillé comme cuisinier sur un bateau avant de devenir lui-même pêcheur. Sa première attaque remonte à 1993. Il s’agissait d’un chalutier entré illégalement dans les eaux somaliennes. Boyah explique que la piraterie a commencé lorsque des pêcheurs comme lui ont pris les armes et se sont mis à arraisonner des chalutiers clandestins pour leur imposer une « amende », en général guère plus de quelques milliers de dollars. Mais les pêcheurs se sont vite aperçus que ces « amendes » leur rapportaient plus que les poissons. En 1999, le gouvernement du Puntland a bien tenté de s’opposer à la pêche illégale, avec l’aide d’une société privée de sécurité britannique. Mais l’initiative semble avoir échoué et n’a guère servi qu’à multiplier les hommes armés présents en mer. Au milieu des années 2000, de nombreux pêcheurs à la petite semaine étaient devenus des pirates à temps complet.

Les pirates s’organisèrent bientôt en gangs ou « compagnies » qu’ils baptisèrent « marines somalis », « garde-côtes de la Somalie centrale », « défenseurs des eaux territoriales somaliennes » et même « corps providentiel des océans », essayant de se faire passer pour les gardiens du littoral. Cette prétention semble de plus en plus absurde puisque leurs bateaux s’aventurent désormais à des centaines de milles au large des côtes, attaquant des navires plus proches de l’Inde que de l’Afrique. En réalité, les pirates ne sont que la version offshore du banditisme nourri à terre par le chaos somalien. Dans le vide laissé par la déliquescence du pouvoir central, des hommes charismatiques ont appris au cours des vingt dernières années à mettre à profit les liens claniques, l’accès facile aux armes, et une vaste main-d’œuvre de jeunes sans emploi et sans instruction. Ce sont eux, les marchands d’armes de contrebande, les trafiquants de drogue et d’êtres humains, les importateurs de produits frelatés, les seigneurs des bidonvilles, qui dominent aujourd’hui l’économie de la Somalie et sa vie politique toxique. Cette classe de profiteurs de guerre solidement implantée et puissante est l’un des problèmes majeurs du pays. Ses membres prospèrent depuis si longtemps grâce à l’anarchie qu’ils refusent de lâcher prise. Ils s’opposeront à toute tentative de rétablir un gouvernement, quel qu’il soit.

Les pirates ont réussi à faire de leur économie locale délictueuse un appendice de l’économie mondialisée. Au début, ils se contentaient de positionner leurs embarcations sur les voies de navigation encombrées du golfe d’Aden, et d’attendre. Mais maintenant que la présence de navires de guerre s’est accrue dans le Golfe, ils poussent plus au sud et plus à l’est, utilisant des navires ravitailleurs (le plus souvent des chalutiers volés) comme bases flottantes afin d’étendre leur rayon d’action. La zone située entre les îles Seychelles et la Tanzanie est désormais pour eux un terrain de chasse de premier choix.

Une fois à bord, les pirates vont directement à la passerelle, tiennent en respect les membres de l’équipage avec leurs armes et, en règle générale, les enferment dans leurs cabines suffocantes. Mais ils ne blessent quasiment jamais intentionnellement leurs otages. Beaucoup obéissent à un code de conduite strict qui condamne à des amendes les hommes ayant violenté leurs prisonniers. Il existerait même selon Boyah une copie imprimée de ces règles, appelée « Manuel du pirate ». Ils semblent l’avoir compris : commencer à maltraiter ou tuer les prisonniers, c’est donner aux puissances occidentales une bonne raison d’attaquer leurs bases côtières. Pour l’instant, tout le monde s’en tient à un jeu du chat et de la souris de plus en plus coûteux. Certains, cependant, perdent patience. Ainsi Nicolas Sarkozy a-t-il ordonné en avril 2009 l’assaut du voilier Tanit détourné avec une famille à son bord. Les membres du commando d’intervention ont tué deux pirates, en ont capturé trois et ont repris le contrôle du bateau, mais ils ont également tué le père au cours de l’opération.

Les navires de guerre étrangers ont intercepté d’innombrables jeunes Somaliens naviguant à bord de frêles embarcations, avec des armes lourdes et sans matériel de pêche. Cela ne suffit en général pas à les faire condamner : ils sont arrêtés trop tôt. Mais, une fois à bord d’un navire, il est trop tard pour essayer de les arrêter, en raison des risques encourus. En vertu de conventions internationales remontant à plusieurs siècles, à peu près n’importe quel pays peut juger un homme soupçonné de piraterie et capturé en haute mer. Les marines occidentales ont livré plus de cent suspects au Kenya, qui avait initialement accepté de les juger. Mais les autorités du pays se sont plaintes de ce que les Occidentaux n’aient pas versé les financements promis, et de nombreuses affaires sont restées sans jugement.

 

Au temps de la Barbarie

Martin Murphy est convaincant quand il écrit que, malgré tout le battage médiatique, la piraterie somalienne reste une entreprise artisanale, rudimentaire, et qu’elle est globalement peu structurée. Bien des rumeurs ont couru à propos d’hommes d’affaires apparemment bien sous tous rapports qui en tireraient les ficelles, depuis Nairobi, Dubaï, voire Londres. Mais je n’ai trouvé aucune preuve. On a également parlé de pirates qui investiraient astucieusement l’argent des rançons sur le marché immobilier de Nairobi, et utiliseraient la nuit des lunettes à infrarouges et même une peinture spéciale rendant leurs embarcations indétectables par les radars. Quand j’ai interrogé un autre chef pirate, Mohamed Abdi, également connu sous le nom d’Af Weyne, ou Grande Gueule, à propos de cette peinture invisible, il m’a regardé avec de grands yeux. Mon interprète a dû répéter la question. Deux fois. Puis Grande Gueule a rejeté sa tête en arrière et est parti d’un grand éclat de rire : « Foutaises ! » Il a trouvé tout aussi hilarant que je mentionne le fait que les Nations unies envisagent de geler les avoirs des pirates : « Quels avoirs ?! »

Le livre de Murphy offre aussi un aperçu utile de l’histoire récente de la Somalie, montrant comment elle a permis l’essor de la piraterie. Il soulève un point important en expliquant que les pirates « s’attaquent principalement aux faibles, aux éclopés, aux distraits ou aux malchanceux… Des bateaux au chargement précieux, avec des équipages motivés, prennent en général des précautions qui les mettent à l’abri du danger ».

Mais l’ouvrage manque de substance. On a presque l’impression, en le lisant, que Murphy n’a jamais mis les pieds en Somalie. Certains chapitres s’inspirent très largement de dépêches d’agence et d’articles de presse (notamment des miens). Murphy ne fournit aucune information nouvelle sur le Puntland, dont certains membres du gouvernement au moins semblent être de mèche avec les pirates – bien que personne, pas même les enquêteurs des Nations unies, n’ait apporté d’éléments solides à l’appui de cette thèse.

Murphy a cependant raison de souligner que « les parallèles dressés entre la piraterie somalienne et les corsaires barbaresques sont, au mieux, faiblards ». Les pirates de Barbarie étaient, certes, des musulmans qui opéraient à partir d’une région de l’Afrique où régnait un certain désordre, harcelant les plus grandes puissances du moment et esquivant leurs représailles (5). Mais leur activité découlait d’une politique officielle, elle n’était pas le produit de l’anarchie. La régence de Tripoli avait par exemple un ambassadeur en poste à Londres. Ces pirates travaillaient pour un gouvernement. Ils volaient, pillaient et rançonnaient pour le compte des maîtres de la côte des Barbaresques, lesquels prélevaient une part de leurs butins. Cependant, la leçon à tirer de cette époque a trait à la façon dont la piraterie fut finalement éradiquée : la jeune marine américaine bombarda Tripoli et les Français prirent Alger. La solution se trouvait à terre. Les mers sont tout simplement trop vastes.

Il y a très peu d’espoir pour que, dans un proche avenir, le gouvernement de transition en place à Mogadiscio devienne assez fort pour détruire les bases des pirates. Les insurgés islamistes radicaux qui contrôlent la plus grande partie de la Somalie ont un temps envisagé de mettre fin à la piraterie, mais l’argent qu’elle rapporte est trop précieux. L’un de leurs groupes, Hizbul Islam, s’est récemment installé à Xarardheere et prélève désormais 40 000 dollars sur chaque rançon. Al-Chabab, un autre groupe d’insurgés plus puissant, a passé un accord avec les pirates en vertu duquel il n’interfère pas dans leurs affaires, en échange d’un prélèvement de 5 % sur les rançons. On voit peut-être s’esquisser là ce qui pourrait devenir le pire cauchemar somalien de l’Occident : les deux produits phares du pays – la piraterie et l’islamisme radical – unissant enfin leurs forces.

Les forces de sécurité du Puntland ont arrêté Boyah en mai 2010, sous la pression internationale croissante, et du fait de la réprobation grandissante de cheikhs islamistes considérant que la piraterie est haram, « interdite ». Mais il n’a pas encore été inculpé. Beaucoup pensent qu’il ne le sera jamais. On dit notamment que Boyah et le président du Puntland appartiendraient au même sous-sous-clan. En Somalie, c’est souvent ce qui compte.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 14 septembre 2010. Il a été traduit par Philippe Babo.

Paris – Un road-trip énergétique

Entre 2003 et 2008, le photographe Mitch Epstein s’est mué, selon sa propre expression, en un « touriste de l’énergie », sillonnant vingt-cinq États américains à la recherche de centrales, mines et autres champs d’éoliennes à photographier sous les angles les plus inattendus. Son but : saisir la marque laissée par différents modes de production d’énergie – « propres » ou non – sur les paysages et sur les hommes. De la centrale thermique d’Amos, en Virginie-Occidentale, qui trône tel un spectre en arrière-plan d’une zone pavillonnaire, à la raffinerie de Carson, en Californie, barrée d’une immense bannière étoilée, en passant par les inquiétantes volutes d’une centrale de l’Ohio, Epstein donne « l’image d’une Amérique à la fois extrêmement favorisée, et qui semble être en train de compromettre son propre bien-être », notait un critique de BookForum en 2009, à propos du livre résumant ce travail, ouvrage traduit en français à l’occasion de l’exposition que lui consacre la Fondation Henri Cartier-Bresson (American Power, Steidl, 2011).

« Mitch Epstein. American Power », Fondation Henri Cartier-Bresson, jusqu’au 24 juillet. 

Kalachnikov success story

Le fusil automatique Kalachnikov est léger, portable et bon marché. Il ne s’enraye quasiment jamais, même dans les conditions les plus extrêmes – chaleur tropicale, froid arctique, marécages, déserts. Sa simplicité est telle que des « écoliers peuvent le démonter et le remonter en moins de trente secondes », dit-on. On en a fabriqué et distribué des millions d’exemplaires à travers le monde (1). Et cette arme est devenue la figure emblématique des guérillas anticoloniales et des mouvements terroristes ; on retrouve même sa silhouette caractéristique sur le drapeau mozambicain. Pour en revenir à l’essentiel, la kalachnikov a probablement tué plus de personnes que toute autre arme légère de l’histoire. Tout cela en fait l’une des grandes réussites industrielles des temps modernes.

Ce fut, on le sait, une réussite soviétique. Pour C.J. Chivers, va-t-en guerre froide rétrospectif, qui a grandi sous l’influence du discours dominant sur la supériorité du marché – on pourrait parler de lavage de cerveau –, cela pose un petit problème. L’industrie soviétique, entravée par les directives étatiques et la planification, non compétitive et sans la carotte stimulante du profit, n’aurait pas dû, en toute justice (ou en théorie), être aussi efficace. L’objet principal de son livre est de tenter d’élucider cette énigme. La solution a tout à voir avec la façon particulière dont la kalachnikov a été mise au point puis diffusée. Or, aux yeux de Chivers, c’est cela même qui, en soi, la rend bien plus diabolique que n’importe quelle autre arme comparable fabriquée dans le monde capitaliste – indépendamment même de toutes les morts qu’elle a causées.

Pendant des siècles, l’idée d’une arme capable de donner au simple fantassin un pouvoir disproportionné de tuer avait été le saint Graal des fabricants. (Au Moyen Âge, certaines arbalètes tiraient déjà en rafales.) Une quête souvent justifiée par de nobles ambitions. Mikhaïl Kalachnikov a toujours prétendu avoir conçu son fusil pour aider ses compatriotes à défendre la patrie soviétique contre les hordes capitalistes. Au XIXe siècle, les précurseurs imposantes de la kalachnikov, les mitrailleuses Gatling et Maxim, avaient donné un même avantage aux pelotons coloniaux européens, tellement inférieurs en nombre, et aux gardiens de prison américains confrontés à des émeutes ; plus tard, les fusils automatiques firent de même pour les peuples asservis qui se dressaient contre leurs maîtres coloniaux, dotés d’équipements plus lourds. Ils rendaient la partie plus égale. On demande toujours aux marchands d’armes de justifier leur macabre commerce ; voici une manière de le faire.

 

M. Kalachnikov, modeste sergent de l’Armée rouge

Celle de Richard Gatling était plus ingénieuse : puisqu’un fusil accomplissait à lui seul le travail meurtrier de cent fusiliers, expliqua-t-il, les quatre-vingt-dix-neuf autres pouvaient rentrer chez eux et vivre en paix. (Il doit y avoir une faille quelque part.) Puis vint l’argument qui accompagne toute arme radicalement nouvelle : « Avec quelques centaines de Gatling dans chaque camp, affirmait l’Indianapolis Sentinel vers 1880, les armées fondraient comme neige au soleil et les hommes ne tarderaient pas à apprendre à régler leurs différends par l’arbitrage. » Une fois de plus, c’était faux. La Première Guerre, mondiale fut particulièrement sanglante notamment en raison de la puissance de feu des mitrailleuses Gatling et Maxim. Lord Salisbury était plus près de la vérité en adressant ce faux compliment à Hiram Maxim lors d’un dîner organisé en son honneur à Londres, en 1900 : « Je considère M. Maxim comme l’un des plus grands bienfaiteurs que le monde ait jamais connus. » Comment cela ?, demanda le fabricant d’armes interloqué. « Eh bien, vous avez empêché plus d’hommes de mourir de vieillesse que tout autre. »

Gatling et Maxim étaient tous deux des capitalistes typiques : ils prirent des risques et amassèrent des fortunes colossales. Ce fut également le cas de l’inventeur américain du fusil-mitrailleur Thompson (ou « Tommy »), qui pesait à peu près autant que la future kalachnikov, pouvait être tenu sous le bras – ou dans un étui à violon – et connut une « trajectoire spectaculaire », explique Chivers, à la fin des années 1920 et dans les années 1930. De nos jours, on l’associe surtout à la pègre de Chicago, même si l’auteur estime que seules « quelques centaines » de mitraillettes Tommy sont tombées entre leurs mains. Elles étaient principalement achetées par les membres des classes possédantes pour défendre leurs foyers, leurs propriétés et leurs affaires.

Il est un peu curieux de constater que les États-Unis ont perdu leur avance dans ce domaine au profit des Russes dans les années 1940. L’Avtomat Kalachnikova 1947, pour reprendre son nom entier – d’où « AK-47 » –, fut une réussite toute soviétique. Son inventeur – ou ce qui s’en rapproche le plus – était un modeste sergent de l’Armée rouge doué pour la mécanique, dont la machine de propagande fit un citoyen soviétique modèle. Kalachnikov devint un héros du travail socialiste ; et, plus étonnamment, il conserva une aura suffisante pour être adoubé héros de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS. À 91 ans, il est toujours de ce monde, et donnait encore récemment des conférences aux États-Unis. Sa vie privée et son comportement semblent exemplaires comparés, par exemple, à ceux de Hiram Maxim, trigame cupide doublé d’un déserteur – à ce détail près qu’il est indirectement responsable de la mort et des blessures de tant d’êtres humains. « Pourquoi avez-vous fabriqué cet engin ? Vous n’aimez pas les gens vivants ? Vous êtes intelligent. Pourquoi ne pas faire quelque chose pour aider plutôt que pour tuer ? » : voilà ce qu’un Irakien rencontré par Chivers, horriblement mutilé par le fusil, a dit rêver de demander à Kalachnikov. Nous savons ce qu’aurait été sa réponse : « J’ai commencé à concevoir des armes à cause des Allemands. Sans eux, j’aurais construit des machines agricoles. » Il n’y a aucune raison de douter de sa motivation avant tout patriotique – « Je l’ai conçue pour protéger la patrie » – ou de sa tristesse à l’égard des usages ultérieurs de son arme. « Ce fut comme un génie sorti de la lampe, qui a commencé d’avancer seul dans des directions que je ne souhaitais pas. » Tout bien considéré, cependant, l’invention a été bénéfique « parce que beaucoup s’en servent pour défendre leur pays. Je dors à poings fermés ».

 

Le M16 : un « bon porte-baïonnette »

Mais la kalachnikov ne fut pas seulement une réussite individuelle. (Sinon, elle n’aurait pas été soviétique.) Le jeune ingénieur fut soutenu par un système industriel qui sut déceler les qualités de son arme et les optimiser. Un comité organisa un concours pour concevoir de nouveaux modèles, les testa avec rigueur, choisit le meilleur puis le produisit de façon rationnelle. Ce fut donc aussi un triomphe du socialisme. Cela irrita nombre d’Américains qui, au tournant des années 1950, ne voulaient pas croire que l’AK-47 puisse être une arme d’aussi bonne qualité qu’on le disait. Le capitalisme occidental aurait dû être au moins au niveau. Pourquoi ne l’était-il pas ?

La lecture de ce livre permet de s’en faire une idée. Ses pages les plus intéressantes ne sont pas celles qui concernent le secteur de l’armement russe, mais celles qui portent sur l’industrie américaine. L’histoire la plus désolante étant celle du fusil d’assaut M16, fourni aux troupes envoyées au Vietnam dans les années 1960, qui s’enrayait souvent. « Vous savez ce qui a tué la plupart d’entre nous ? », demanda, uniquement pour la forme, l’un des rares survivants d’un combat particulièrement meurtrier. « Nos propres fusils… Chacun de nos morts ou presque a été retrouvé avec son arme démontée à côté de lui ; il essayait de la réparer. » « C’était un bon porte-baïonnette », fut ce qu’un autre put en dire de mieux. Le M16 avait été « présenté comme le triomphe de l’industrie privée » ; mais l’industrie privée se révéla un mélange « de boniment, de fausse science, de dissimulations, d’arguties, d’incompétence, et d’une bonne dose de malhonnêteté de la part d’un fabricant d’armes [Colt] et d’officiers américains de haut rang ». On peut ajouter à cette liste la stupidité des militaires : ils reprochaient à la kalachnikov, outre d’être socialiste, de n’être pas précise. Mais qui a besoin de précision pour mitrailler les alentours ? Et plus un fusil est précis – plus il est ajusté –, plus il risque de s’enrayer. Les Russes l’avaient compris dès le début ; les pièces de l’AK-47 ne sont pas ajustées.

Mais les grands pontes de l’armée américaine semblaient obsédés par la précision du tir et – plus difficile à comprendre – par des expérimentations épouvantables pour découvrir quelles balles causaient les pires blessures. (On appelait cela la « balistique terminale ». À un moment donné, on importa d’Inde un lot de têtes humaines pour s’exercer.) À quoi cela pouvait-il bien servir ? Comme le fait observer Chivers, « il n’y a, après tout, qu’un seul degré de mort ». Exit, donc, « l’article de foi politique de Washington » selon lequel « l’entrepreneur américain était le plus astucieux du monde et l’ingénieur américain, le plus innovant » ; et, pourrait-on ajouter, selon lequel les généraux américains étaient des génies des Carpates.

Chivers semble toutefois réticent à verser au crédit du système soviétique la destinée de ce fusil. Premièrement, il affirme que ce n’était pas un test équitable du capitalisme. Le système de production d’armes américain « n’était ni capitaliste ni entièrement géré par l’État. C’était un hybride disharmonieux ». Et c’est la partie étatique de l’hybride qui a lâché. Deuxièmement, le système ne pouvait marcher que dans un « pays occidental stable, doté d’une police, de tribunaux et d’un corps législatif qui fonctionnent ». C’est pourquoi la mitraillette Tommy, en particulier, n’a pas décollé : l’une des conséquences de la guerre des gangs à Chicago avait été la promulgation de la loi nationale sur les armes à feu, en 1934, qui limita l’usage des fusils automatiques et réduisit par conséquent la demande, principal moteur de l’innovation et de la croissance dans un système capitaliste. Il va de soi que l’armée aurait dû analyser tout cela, mais elle était trop occupée à tirer sur des cadavres.

 

Instrument diplomatique

Nous ignorons si les Soviétiques se sont adonnés à des jeux similaires. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne se laissèrent pas distraire aussi facilement ; ni par ces jeux, ni par les milliers d’autres demandes qui caractérisent les sociétés de consommation, pour des réfrigérateurs ou des voitures, par exemple. L’AK-47 fut le « produit de l’État stalinien, et non d’un seul homme ». Ce fut « le produit sinistre de formes sinistres de gouvernement, qui s’est répandu dans le monde via de sombres processus qui étaient, et restent souvent, en grande partie incontrôlés ». L’AK-47 montre ce qui se passe quand la production d’armes est « déconnectée de l’économie de marché et liée à la production de masse dans les économies planifiées de pays opaques ou fragiles ».

Les kalachnikovs ont ensuite proliféré parmi « les guérilleros, les voyous, les enfants soldats et quantité d’autres utilisateurs en porte-à-faux avec les raisons déclarées, voire supposées, de leur conception ». Les chapitres consacrés à cet usage sont terribles : l’AK-47 (et ses copies) a fauché les manifestants antisoviétiques en Hongrie et dans d’autres États satellites ; est venue au secours des alliés de l’URSS ou des rebelles antisoviétiques, quand ils parvinrent à s’en procurer ; enfin, elle a armé les terroristes, les génocidaires et les pires réseaux criminels. Ce n’est peut-être pas ce que les socialistes avaient voulu. Mais c’était tout de même de leur faute, estime Chivers.

Les Soviétiques étaient responsables pour trois raisons. Premièrement, ils ont utilisé délibérément la vente et la licence de l’AK-47 comme instrument de politique étrangère : « Soutenez-nous et nous vous fournirons des kalachnikovs. » Aucun pays occidental, bien sûr, n’utiliserait les ventes d’armes comme instrument diplomatique ! Deuxièmement, ils ont « stocké » beaucoup plus d’armes qu’il n’était nécessaire, créant ainsi un surplus, « un comportement lié à la production excessive d’armes à feu dans les économies planifiées ». Mais Chivers n’apporte pas la preuve que ces armes étaient fabriquées en plus grand nombre que ce qu’un pays paranoïaque pouvait croire utile à ses besoins. Et puis, les États-Unis ne stockent-ils pas des armes – des têtes nucléaires, par exemple ? Enfin, l’effondrement de l’Union soviétique et le chaos qui s’ensuivit ont permis d’écouler les réserves. L’ancien système communiste, jusque dans son incapacité à empêcher son propre effondrement, fut à l’origine de tout.

Les meilleurs passages du livre sont les pages techniques concernant les armes ; les plus ennuyeux et inutiles sont les tirades sur les maux du soviétisme ; et les plus superficiels sont ceux où l’auteur fait étalage de son idéologie néolibérale étriquée. Ainsi, tout ce qui concerne les dangers liés au fait de « déconnecter » la production d’armes des « économies de marché » : Chivers croit-il vraiment que si le marché avait été plus libre en Russie dans les années 1950 et 1960, on aurait vendu moins de kalachnikovs ? Le lobby des armes américain nous dit toujours que ce ne sont pas les fusils qui tuent les gens, mais les gens qui s’entretuent. Mais c’est pire si les armes qu’ils utilisent peuvent tuer plusieurs personnes à la fois. Et pire encore, semble-t-il, si ces fusils sont communistes.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 janvier 2011. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Weimar – Goethe contre Newton

En 1810 paraissait l’ouvrage le plus volumineux et le plus contesté jamais écrit par Goethe : son fameux Traité des couleurs. Pour le bicentenaire de cette publication, qui demanda des décennies de recherche à son illustre auteur, le musée Goethe de Weimar organise une exposition qui s’achève ce mois-ci. On peut y voir les nombreux instruments optiques – verres, lunettes, prismes, chambres noires – au moyen desquels l’écrivain élabora sa théorie. Celle-ci prenait à contre-pied les travaux de Newton : « Goethe considérait que fragmenter un rayon lumineux au moyen d’un diaphragme et d’un prisme, par un beau jour d’été, dans une pièce obscure, c’était tout simplement torturer la nature. À ses yeux, la cruauté de Newton n’avait de comparable que les méthodes de l’Inquisition », explique Elisabeth von Thadden dans le Zeit.

Le Traité des couleurs se heurta à beaucoup d’incompréhension de la part de ses contemporains. On y vit un ouvrage rétrograde. Or il était à certains égards prémonitoire. « Son point de vue a été systématisé au XXe siècle par la physique quantique », écrit Gustav Seibt dans le Süddeutsche Zeitung. Le fond de son argumentation est un refus de voir la science s’approprier le monde en soumettant tous les phénomènes à une froide rationalité qui les calcule et les classe, comme si elle leur était tout à fait extérieure. Goethe n’accepte pas que l’on place le sujet et l’objet dans des espaces hermétiques l’un à l’autre : « Tout ce qui est dans le sujet est dans l’objet, et même un peu plus. Tout ce qui est dans l’objet est dans le sujet et même un peu plus. » Une idée qu’il condensa dans ce vers : « Si l’œil n’était ensoleillé, il ne pourrait voir le soleil. »

 

« Augengespenst und Urphänomen. 200 Jahre Goethes Farbenlehre » (« Spectre oculaire et phénomènes archétypaux. Le bicentenaire du Traité des couleurs de Goethe »), musée Goethe de Weimar, jusqu’au 19 juin.

La révolte des nonnes chanteuses

Les religieuses espiègles dont ce livre raconte l’histoire ne sont pas simplement des têtes de linotte, des feux follets et des pitres : ce sont des héroïnes passées sous silence, qui protestaient contre leur enfermement. De nos jours, quand des femmes se rebellent au sein de l’Église catholique, c’est pour se faire ordonner prêtres ; au XVIIe siècle, leurs méfaits allaient du commerce clandestin de broderies à l’incendie de leur propre couvent, en passant par le chant polyphonique et la magie noire.
Craig Monson est musicologue. Le travail de documentation qu’il a effectué pour ce livre est parti d’une enquête sur le thème débattu de la musique dans les couvents. Les religieuses ont toujours chanté, bien sûr, mais rarement des chansons comme celle-ci : « Vous avez ce petit bibelot, / Si délicieux et agréable. / Puis-je avancer ma main et la glisser / Sous l’aube et la soutane pour le serrer ? » Même quand la musique était plus proche du ciel que de la terre, seul le chant grégorien était toléré : les voix du couvent étaient réservées à Dieu et à personne d’autre. Le plaisir donné et reçu par les religieuses lorsqu’elles chantaient fit alors l’objet de débats passionnés parmi les évêques. La musique sacrée attirait les profanes et poussait les nonnes, comme l’écrit un ecclésiastique du XVIe siècle, à « s’évader dans leurs cœurs ».
Rituels sataniques
En explorant les archives secrètes du Vatican, Monson s’est vite retrouvé plongé dans les « Comptes rendus devant la Congrégation Papale des Évêques et des Fidèles ». Ce document du XVIIe siècle regorgeait de récits inédits mettant en scène des religieuses « bousculant le statu quo ». Il a donc fini par consacrer son livre aux trouvailles ingénieuses et variées au moyen desquelles les sœurs récalcitrantes se rebellaient contre leur claustration. L’auteur a retenu cinq exemples explosifs, qu’il examine en détail.
« Une femme doit avoir un mari ou un mur », décrète un proverbe de la fin du Moyen Âge. Dans le Milan du XVIIe siècle, 75 % des filles d’aristocrates avaient droit à des murs. Certains établissements religieux rassemblaient plusieurs générations d’une seule et même famille. Aucune des religieuses évoquées par Monson ne semble avoir répondu à l’appel de Dieu ; la plupart étaient placées là par leurs pères. Le rôle du couvent était moins de préparer les âmes à la vie éternelle que de préserver les richesses d’ici-bas. Une fille était synonyme de dot, les familles aisées enfermaient leur progéniture féminine pour conserver en leur sein leur fortune.
Les histoires révélées par Monson sont extraordinaires. Ainsi, le récit de la disparition d’un violon alto au couvent de San Lorenzo, à Bologne, aboutit, par le truchement d’une sœur musicienne partie rejoindre les musica secreta de Florence, à la découverte de rituels sataniques. Ailleurs, un groupe de religieuses issues de la même famille noble décident que le seul moyen de rentrer chez elles est de mettre le feu au couvent – après avoir pris soin de mettre à l’abri leurs biens temporels. Pour défendre leur honneur, leur chef de famille soutient que l’incendie était accidentel, provoqué par la « fabrication de claies pour vers à soie, qui nécessitait l’entretien d’un feu continu ». Au couvent de Santa Maria Nuova, toujours à Bologne, une religieuse sujette à des « délires pouvant durer dix-neuf heures d’affilée » à cause de divers « accès de maladie » conçut un programme d’ornement musical et artistique pour la chapelle du couvent, qui incluait la réalisation d’une série de tentures brodées. La couture, pensait-on, avait au moins l’avantage de ne pas faire de bruit et de ne pas conduire à la célébrité. Mais en l’occurrence, dès que les religieuses commencèrent à accepter des commandes venues de l’extérieur, ce travail eut pour effet de remplir les coffres de l’humble établissement. Les activités musicales du couvent nécessitaient le financement de célébrations liturgiques somptueuses. L’argent affluait, et l’on put reconstruire et remeubler la chapelle grâce aux bénéfices des religieuses ; mais on finit par craindre que les saintes sœurs ne deviennent les banquières du voisinage.
Nuns Behaving Badly est un recueil de contes chaucériens qui, comme le dit Craig Monson d’une façon charmante, aurait sa place sur les tables de chevet. Là, enfin, les sœurs à cornettes pourraient revoir la lumière du jour.
Cet article est paru dans la Literary Review, en décembre 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Le Tea Party vu par des conservateurs

En 2009, l’ancien président Jimmy Carter rappelait à ses concitoyens que le mouvement des Tea Parties avait un précédent récent dans la vie politique américaine : dans les années 1970, alors qu’il accédait à la Maison-Blanche, les conservateurs manifestèrent ouvertement leur opposition à la fiscalité du gouvernement fédéral et préparèrent ainsi le terrain à l’élection de Ronald Reagan en 1980. Dans une formule qui fit date, Pat Caddell, le conseiller en sondages de Carter, lui expliquait alors que "ce n’était pas seulement une révolte fiscale, mais une révolution contre le gouvernement". L’adage semble toujours valide aujourd’hui comme l’ouvrage de Scott Rasmussen et Douglas Schoen, Mad as Hell, cherche à le démontrer, et la référence historique est assumée avec l’expression du titre ("mad as hell") qui renvoie aux diatribes d’Howard Jarvits, le conservateur californien qui mena le combat victorieux en faveur de la proposition 13 en 1978. Au-delà des critiques contre l’impôt, les militants conservateurs, nous expliquent les auteurs, dénoncent un mode de gouvernance bien peu démocratique.

Tous deux proches du mouvement conservateur, Rasmussen et Schoen livrent un condensé des thèses en vogue parmi les militants. Le vernis universitaire (statistiques, références historiographiques, esquisses de sociologie politique) ne fait pas longtemps illusion. Ecrit dans la précipitation du temps éditorial et du calendrier électoral, dans la mesure où il devait sortir avant les élections de mi-mandat en 2010, le livre est souvent bâclé et approximatif, et s’appuie principalement sur des sondages comme base méthodologique. Si le livre a peu d’intérêt pour quiconque s’intéresse sérieusement aux formes de résistance fiscale et de mobilisation de la société civile, il permet de comprendre les thématiques, les griefs et les angoisses des conservateurs américains, ainsi que leur pouvoir de mobilisation à l’échelle locale et nationale.

Américains ordinaires

Dès l’introduction, les auteurs avancent trois propositions pour définir le mouvement Tea Party : 1) son ancrage local dans la société (grassroots) ; 2) la caricature du phénomène dans les médias traditionnels ; 3) la capacité du mouvement à dépasser le bipartisme de la vie politique américaine. Sur l’importance de la mobilisation grassroots, l’ouvrage est sans doute le plus convaincant. Souvent moqués pour être des jouets dans les mains de puissants milliardaires, les militants conservateurs ont depuis longtemps démontré leur capacité à se mobiliser à l’écart des structures traditionnelles dans des conseils d’école, des organisations de quartiers ou des associations politiques. Le mouvement en cours ne fait pas exception à la règle, et les auteurs ont raison de rappeler la présence d’Américains ordinaires au cours des milliers de manifestations tenues dans les villes américaines. Dans les analyses du Tea Party, ce point est souvent occulté, comme il le fut dans l’analyse du mouvement conservateur avant que les historiens ne se penchent sur la question. Pour les deux auteurs, cette omission est provoquée par l’establishment politique et médiatique, condescendant à l’égard du peuple. Si la critique des élites est fréquente dans la bouche des conservateurs, elle prend une tournure singulière dans le cas présent en raison de l’inscription du mouvement dans l’héritage historique américain : reprenant la geste des colons américains, les militants conservateurs s’opposent à leur tour à l’arrogance et au mépris des élites au pouvoir.

Si le procédé est habile, il renvoie plus à une vieille antienne conservatrice qu’à une réalité du moment. De la chaine de télévision Fox News aux puissants talk-shows radiophoniques, dont beaucoup vantent d’ailleurs les mérites de l’ouvrage sur la quatrième de couverture, les médias conservateurs ont joué un rôle décisif dans la mobilisation et la visibilité du Tea Party. A ce titre, la comparaison avec les mouvements des années 1970 est révélatrice : ce n’est qu’après la victoire du référendum sur la proposition 13 en Californie que les médias se sont intéressés à la croisade antifiscale des conservateurs. Cette lecture militante se retrouve également dans l’argument final de l’ouvrage sur la possibilité de dépasser le bipartisme américain pour créer un parti populiste et populaire. S’inspirant des travaux de Michael Kazin sur le populisme américain, les auteurs espèrent l’émergence d’une force politique transcrivant dans les urnes le combat des Tea Partiers et renouant ainsi avec l’essence même de la démocratie. Sur ce point, leur démonstration tourne court tant le mouvement est inscrit dans des codes, des pratiques et des logiques propres au conservatisme américain et n’apparaît guère capable de rallier des sympathisants en dehors des militants habituels. Les élections de mi-mandat ont d’ailleurs démontré que les candidats Tea Party n’ont pas réussi à dépasser les clivages partisans traditionnels.

Romain Huret