Urgence, pouvoir, liberté, avenir, affaires, participation : autant de mots qui racontent l’histoire d’un tremblement de terre et d’une ville à reconstruire, mais qui révèlent aussi les racines de la crise de la démocratie italienne. Ces mots reviennent comme des leitmotivs dans le livre Protezione civile Spa (« Protection civile SA ») et dans le film documentaire Comando e controllo (« Commandement et contrôle »), sortis en Italie en 2010. Tous deux sont l’œuvre d’un même auteur, le journaliste Alberto Puliafito, qui s’efforce d’y montrer comment la propagande a transformé la catastrophe de L’Aquila en une vitrine de l’efficacité du « gouvernement du faire (1) », et en une bonne occasion de s’enrichir pour un ensemble d’entreprises favorisées et protégées par des ministres et certains fonctionnaires.
Gestion opaque et « gélatineuse »
Les deux œuvres suivent la même trame narrative : constatant d’abord que personne n’a donné l’alerte alors même que les premières secousses se sont étalées sur les six mois précédant la catastrophe, Puliafito montre surtout les effets d’une gestion militarisée et autoritaire du service de secours italien (le département de la Protection civile). Il dévoile ainsi l’opacité d’un système qu’il qualifie de « gélatineux » et dont le but est de tirer profit, indistinctement et sans vergogne, des grands événements (manifestations politiques, culturelles ou sportives) comme des grandes tragédies nationales. La stratégie de communication adoptée à L’Aquila visait à obtenir le consentement aveugle de la population aux décisions du gouvernement, en la plaçant dans une logique de reconnaissance plutôt que de participation. C’est ce qui explique que l’état d’urgence, toujours en vigueur, ait pu être prolongé depuis plus de deux ans : il légitime l’intervention d’un commissaire de l’État pour gérer la situation. Or ce dernier intervient dans le cadre d’un régime d’exception, dérogeant à la législation et aux modalités courantes de contrôle des dépenses publiques et des appels d’offres. On a convaincu les Italiens qu’un véritable miracle s’était produit à L’Aquila : en quelques mois, toutes les personnes évacuées ont été relogées dans des maisons durables bien que provisoires – étrange tournure pour désigner les logements antisismiques construits dans les dix-neuf nouveaux quartiers résidentiels construits ex nihilo. En réalité, 14 279 des 70 000 habitants en ont bénéficié, tandis que 2 729 personnes habitent dans des préfabriqués, des « maisonnettes », comme les a appelées Berlusconi lors de ses déplacements à L’Aquila.
Les premières scènes du film de Puliafito, où deux mannequins, silhouettes inanimées, assistent au miracle de L’Aquila retransmis sur un écran de télévision vide, expriment ce décalage entre la propagande et la réalité. Dans le livre, l’analyse des décrets pris par l’État, des déclarations du commissaire Guido Bertolaso (le directeur de la Protection civile) et des informations publiées dans les quotidiens prouve à quel point la réalité a été manipulée pour faire accepter aux citoyens le pouvoir de décision absolu du chef de la Protection civile et empêcher tout contrôle démocratique sur son action. Après tout, la Protection civile, « c’est l’État dans toute sa bonté, qui ne peut ni ne doit être critiqué ». Sous couvert de belles paroles et sous prétexte que l’état d’urgence exige de prendre des décisions rapides et incontestables, on restreint les droits civils des habitants de L’Aquila réfugiés dans les campements ; et l’on tolère la mise en place d’un système d’attribution des marchés pour la reconstruction fondé sur la collusion d’intérêts entre Angelo Balducci, le président du Conseil supérieur des travaux publics (2), et l’entrepreneur romain Diego Anemone – ceux-là mêmes qui, ces dernières années, n’ont jamais manqué à l’appel quand il s’agissait de s’enrichir avec les deniers publics (3).
Documents à l’appui, Puliafito décrit minutieusement ce réseau de relations et d’échange de faveurs, qui a aussi conduit la justice à mettre en examen Guido Bertolaso, en février 2010, pour corruption dans l’affaire des appels d’offres du G8 organisé à L’Aquila en juillet 2009. L’enquête judiciaire a par ailleurs permis de bloquer un projet de loi visant à accorder à la Protection civile le statut de société anonyme (SA), pour accroître encore son autonomie et ses fonds. D’où le titre du livre, qui décrit un système de corruption reposant sur la suspension des règles démocratiques au nom de l’état d’urgence, et renvoyant par là même à la question plus complexe du rapport entre démocratie et gouvernance.
Voilà longtemps, en effet, que les observateurs nous expliquent que la bonne gouvernance d’un système est garantie dès lors que le pouvoir de décision est concentré entre les mains d’un petit nombre, car il peut alors être exercé rapidement et avec une compétence accrue. Mais l’histoire de l’après-séisme à L’Aquila montre au contraire combien la concentration du pouvoir, conjuguée à l’absence de contrôle, aboutit à moins de transparence, plus de corruption et encore moins d’efficacité, témoin le fait que les fameux « complexes antisismiques durables et écocompatibles » (les C.A.S.E.) voulus par Berlusconi ont coûté plus cher qu’un appartement de luxe (4). L’unique remède contre de telles dérives, c’est le partage du pouvoir dans le cadre d’une démocratie participative.
Habitants dignes et tenaces
Et c’est bien ce dont nous parle Puliafito lorsqu’il raconte, à travers la parole des intéressés, la façon dont les habitants de L’Aquila ont peu à peu pris conscience de leur mise à l’écart, se sont insurgés contre la passivité ambiante et ont revendiqué leur implication dans les décisions ayant trait à la reconstruction de la ville et à leur avenir. Au départ, le mouvement citoyen ne rassemblait qu’une minorité, mais il soulevait des problèmes concrets qui concernaient tout le monde. De telle sorte qu’il a fini par rassembler près de 5 000 personnes lors du fameux jour de la « révolte des brouettes », le 21 mars 2010, quand les habitants ont renversé les barrières qui interdisaient l’accès au centre historique de la ville et commencé à déblayer les décombres que personne n’avait encore songé à enlever. À partir de là, c’est une autre histoire de L’Aquila que nous conte Protezione civile Spa, celle d’une ville laissée à l’abandon, victime de l’illusion de la reconstruction facile. Cette dernière partie de l’ouvrage témoigne non seulement du professionnalisme et de l’engagement civique de Puliafito, mais aussi de sa proximité affective avec les sinistrés : lui qui n’était jamais allé à L’Aquila décida d’y rester plusieurs mois, vivant aux côtés des personnes évacuées et cherchant à poser sur les événements non pas le regard de l’observateur extérieur, mais le regard de ceux qui ont vu leur vie bouleversée. Si Protezione civile Spa dénonce les risques qu’encourt la démocratie lorsqu’on décrète l’état d’urgence, l’ouvrage parle également de la dignité et de la ténacité des habitants. Ce faisant, il laisse la porte ouverte à l’espoir.
Mais l’histoire de L’Aquila de l’après-séisme ne s’arrête pas là. Il s’agirait maintenant de raconter l’énorme travail accompli par les ouvriers, les enseignants de l’université, les étudiants et autres institutions pour éviter le dépeuplement de la ville. Il faudrait encore s’intéresser au rôle croissant que joue l’Église – financée par l’État et de plus en plus active sur le terrain – dans la reconstruction de la cité (des fonds ont été alloués directement à laCurie, y compris pour la restauration de biens appartenant au ministère des Biens et des Activités culturelles). Pour peu qu’il veuille poursuivre la tâche, Puliafito trouvera encore à L’Aquila une abondante matière pour affiner son portrait de l’Italie des fourbes et des puissants.
Cet article est paru dans l’Indice dei libri del mese en décembre 2010. Il a été traduit par Maïra Muchnik.