Facebook m’a tuer

Moins de 30 ans : ignorez ce qui suit – non seulement cette lecture ne présente pour vous aucun intérêt, mais elle pourrait bien susciter de votre part des sarcasmes pénibles. Il va s’agir en effet de Facebook, pivot de votre vie sociale et phénomène interplanétaire, quoiqu’encore mystérieux pour la plupart de ceux qui n’appartiennent pas à la génération Y.

Les statistiques ultra précises présentées par Facebook lui-même, montrent en effet que la pyramide des âges des utilisateurs du « social network » ressemble spectaculairement à une toupie : la masse des 21 millions d’adeptes français sont dans les tranche 15-35 ans, avec un pic vers 25 ans ; passé l’âge de 35 ans, la pratique va s’effilant, avec cependant, il faut le souligner, un persistant petit stock de seniors !

Donc, pour tous ceux qui sont plutôt dans le manche que dans le corps de la toupie, voici quelques aperçus tirés de l’excellent ouvrage d’Alexandre des Isnards et de Thomas Zuber, Facebook m’a tuer (NiL, mai 2011). Ce que décrivent les auteurs, récidivistes du succès en anthropologie postmoderne (1), c’est une immense collectivité virtuelle, connectée « 24/24 et 7/7 », composée d’un assemblage de tribus au sein desquelles règne la transparence (quasi) absolue. Les membres de chaque tribu se communiquent à longueur de temps des informations sur leurs états d’âme et de corps (« Je suis au musée », « Je viens de manger une banane »). Ils se racontent leur vie en direct, en même temps qu’ils la vivent. À vrai dire, cette omni-transparence n’est pas exempte de dangers : tous les « amis Facebook » (120 en moyenne, beaucoup plus chez les utilisateurs sérieux) sont des agents des RG en puissance susceptibles de recueillir des informations sensibles, par exemple concernant « la situation amoureuse » du suspect (« en couple », « célibataire », ou « c’est compliqué »), voire carrément à charge.

Trompeuse intimité

C’est pourquoi les ambitieux ou les angoissés doivent veiller à ne pas laisser traîner sur Facebook ou sur le net d’images compromettantes ni d’infos désavantageuses. Combien de jeunes carrières tuées dans l’œuf par de malencontreux « déchets numériques », inopportunément mis à jour ? Le mieux, comme le suggère le président de Google, c’est encore de ne jamais rien commettre que l’on puisse plus tard regretter, car impossible de s’abriter derrière le secret de la vie privée, désormais 100% perméable aux rayons X du net.

Les membres des tribus Facebook se prodiguent mutuellement encouragements, réconfort, approbation (en cliquant sur le bouton « J’aime ») – bref, toute une cyber-affection qui permet d’économiser la vraie, chronophage et souvent décevante. Mais cette intimité que l’on dévoile si généreusement à ses myriades « d’amis » est une intimité maquillée, trompeuse : l’univers Facebook est soumis à la tyrannie du bonheur, et l’on ne peut afficher sur son « mur », sa vitrine, que des infos positives qui confortent l’image d’une marche irrépressible vers le succès. Un des paradoxes de Facebook, et non des moindres, c’est que ce formidable outil d’organisation de rencontres (ou de manifestations, comme les dirigeants arabes l’ont appris à leurs dépens), est en fait peu ou mal utilisé dans ce dessein. Alexandre des Isnards et Thomas Zuber offrent leur explication : après qu’on s’est « raconté notre quotidien formidable sur nos murs, que reste-t-il à nous dire dans le blanc des yeux ? Rien, si ce n’est ce qu’on ne dit pas sur Facebook, c’est-à-dire ce qui va mal ».

(1) L’open space m’a tuer, Hachette Littérature, 2009

Le deuxième séisme de l’Aquila

Urgence, pouvoir, liberté, avenir, affaires, participation : autant de mots qui racontent l’histoire d’un tremblement de terre et d’une ville à reconstruire, mais qui révèlent aussi les racines de la crise de la démocratie italienne. Ces mots reviennent comme des leitmotivs dans le livre Protezione civile Spa (« Protection civile SA ») et dans le film documentaire Comando e controllo (« Commandement et contrôle »), sortis en Italie en 2010. Tous deux sont l’œuvre d’un même auteur, le journaliste Alberto Puliafito, qui s’efforce d’y montrer comment la propagande a transformé la catastrophe de L’Aquila en une vitrine de l’efficacité du « gouvernement du faire (1) », et en une bonne occasion de s’enrichir pour un ensemble d’entreprises favorisées et protégées par des ministres et certains fonctionnaires.

Gestion opaque et « gélatineuse »
Les deux œuvres suivent la même trame narrative : constatant d’abord que personne n’a donné l’alerte alors même que les premières secousses se sont étalées sur les six mois précédant la catastrophe, Puliafito montre surtout les effets d’une gestion militarisée et autoritaire du service de secours italien (le département de la Protection civile). Il dévoile ainsi l’opacité d’un système qu’il qualifie de « gélatineux » et dont le but est de tirer profit, indistinctement et sans vergogne, des grands événements (manifestations politiques, culturelles ou sportives) comme des grandes tragédies nationales. La stratégie de communication adoptée à L’Aquila visait à obtenir le consentement aveugle de la population aux décisions du gouvernement, en la plaçant dans une logique de reconnaissance plutôt que de participation. C’est ce qui explique que l’état d’urgence, toujours en vigueur, ait pu être prolongé depuis plus de deux ans : il légitime l’intervention d’un commissaire de l’État pour gérer la situation. Or ce dernier intervient dans le cadre d’un régime d’exception, dérogeant à la législation et aux modalités courantes de contrôle des dépenses publiques et des appels d’offres. On a convaincu les Italiens qu’un véritable miracle s’était produit à L’Aquila : en quelques mois, toutes les personnes évacuées ont été relogées dans des maisons durables bien que provisoires – étrange tournure pour désigner les logements antisismiques construits dans les dix-neuf nouveaux quartiers résidentiels construits ex nihilo. En réalité, 14 279 des 70 000 habitants en ont bénéficié, tandis que 2 729 personnes habitent dans des préfabriqués, des « maisonnettes », comme les a appelées Berlusconi lors de ses déplacements à L’Aquila.
Les premières scènes du film de Puliafito, où deux mannequins, silhouettes inanimées, assistent au miracle de L’Aquila retransmis sur un écran de télévision vide, expriment ce décalage entre la propagande et la réalité. Dans le livre, l’analyse des décrets pris par l’État, des déclarations du commissaire Guido Bertolaso (le directeur de la Protection civile) et des informations publiées dans les quotidiens prouve à quel point la réalité a été manipulée pour faire accepter aux citoyens le pouvoir de décision absolu du chef de la Protection civile et empêcher tout contrôle démocratique sur son action. Après tout, la Protection civile, « c’est l’État dans toute sa bonté, qui ne peut ni ne doit être critiqué ». Sous couvert de belles paroles et sous prétexte que l’état d’urgence exige de prendre des décisions rapides et incontestables, on restreint les droits civils des habitants de L’Aquila réfugiés dans les campements ; et l’on tolère la mise en place d’un système d’attribution des marchés pour la reconstruction fondé sur la collusion d’intérêts entre Angelo Balducci, le président du Conseil supérieur des travaux publics (2), et l’entrepreneur romain Diego Anemone – ceux-là mêmes qui, ces dernières années, n’ont jamais manqué à l’appel quand il s’agissait de s’enrichir avec les deniers publics (3).
Documents à l’appui, Puliafito décrit minutieusement ce réseau de relations et d’échange de faveurs, qui a aussi conduit la justice à mettre en examen Guido Bertolaso, en février 2010, pour corruption dans l’affaire des appels d’offres du G8 organisé à L’Aquila en juillet 2009. L’enquête judiciaire a par ailleurs permis de bloquer un projet de loi visant à accorder à la Protection civile le statut de société anonyme (SA), pour accroître encore son autonomie et ses fonds. D’où le titre du livre, qui décrit un système de corruption reposant sur la suspension des règles démocratiques au nom de l’état d’urgence, et renvoyant par là même à la question plus complexe du rapport entre démocratie et gouvernance.
Voilà longtemps, en effet, que les observateurs nous expliquent que la bonne gouvernance d’un système est garantie dès lors que le pouvoir de décision est concentré entre les mains d’un petit nombre, car il peut alors être exercé rapidement et avec une compétence accrue. Mais l’histoire de l’après-séisme à L’Aquila montre au contraire combien la concentration du pouvoir, conjuguée à l’absence de contrôle, aboutit à moins de transparence, plus de corruption et encore moins d’efficacité, témoin le fait que les fameux « complexes antisismiques durables et écocompatibles » (les C.A.S.E.) voulus par Berlusconi ont coûté plus cher qu’un appartement de luxe (4). L’unique remède contre de telles dérives, c’est le partage du pouvoir dans le cadre d’une démocratie participative.
Habitants dignes et tenaces
Et c’est bien ce dont nous parle Puliafito lorsqu’il raconte, à travers la parole des intéressés, la façon dont les habitants de L’Aquila ont peu à peu pris conscience de leur mise à l’écart, se sont insurgés contre la passivité ambiante et ont revendiqué leur implication dans les décisions ayant trait à la reconstruction de la ville et à leur avenir. Au départ, le mouvement citoyen ne rassemblait qu’une minorité, mais il soulevait des problèmes concrets qui concernaient tout le monde. De telle sorte qu’il a fini par rassembler près de 5 000 personnes lors du fameux jour de la « révolte des brouettes », le 21 mars 2010, quand les habitants ont renversé les barrières qui interdisaient l’accès au centre historique de la ville et commencé à déblayer les décombres que personne n’avait encore songé à enlever. À partir de là, c’est une autre histoire de L’Aquila que nous conte Protezione civile Spa, celle d’une ville laissée à l’abandon, victime de l’illusion de la reconstruction facile. Cette dernière partie de l’ouvrage témoigne non seulement du professionnalisme et de l’engagement civique de Puliafito, mais aussi de sa proximité affective avec les sinistrés : lui qui n’était jamais allé à L’Aquila décida d’y rester plusieurs mois, vivant aux côtés des personnes évacuées et cherchant à poser sur les événements non pas le regard de l’observateur extérieur, mais le regard de ceux qui ont vu leur vie bouleversée. Si Protezione civile Spa dénonce les risques qu’encourt la démocratie lorsqu’on décrète l’état d’urgence, l’ouvrage parle également de la dignité et de la ténacité des habitants. Ce faisant, il laisse la porte ouverte à l’espoir.
Mais l’histoire de L’Aquila de l’après-séisme ne s’arrête pas là. Il s’agirait maintenant de raconter l’énorme travail accompli par les ouvriers, les enseignants de l’université, les étudiants et autres institutions pour éviter le dépeuplement de la ville. Il faudrait encore s’intéresser au rôle croissant que joue l’Église – financée par l’État et de plus en plus active sur le terrain – dans la reconstruction de la cité (des fonds ont été alloués directement à laCurie, y compris pour la restauration de biens appartenant au ministère des Biens et des Activités culturelles). Pour peu qu’il veuille poursuivre la tâche, Puliafito trouvera encore à L’Aquila une abondante matière pour affiner son portrait de l’Italie des fourbes et des puissants.
Cet article est paru dans l’Indice dei libri del mese en décembre 2010. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Les meilleures ventes d’essais au Brésil : L’Internet, martingale des éditeurs

1- 1822, Laurentino Gomes, Nova Fronteira

2- Comer, Rezar, Amar, (Mange, prie, aime), Elizabeth Gilbert, Objetiva

3- O Discurso do Rei, (Le Discours d’un roi), Mark Logue et Peter Conrad, José Olympio

4- 50 Anos a Mil, (« 50 ans à mille »), Lobão et Claudio Tognolli, Nova Fronteira

5- 1808, Laurentino Gomes, Planeta

6- Guia politicamente incorreto da História do Brasil, (« Le guide politiquement incorrect de l’histoire du Brésil »), Leandro Narloch, Leya Brasil

7- Mentes perigosas, (« Esprits dangereux »), Ana Beatriz Barbosa Silva, Fontanar

8- O doce veneno do escorpião, (« Le doux venin du scorpion »), Bruna Surfistinha, Panda Books

9- Bilionários por acaso, (La Revanche d’un solitaire. La véritable histoire du fondateur de Facebook), Ben Mezrich, Intrínseca

10- Comprometida, (Mes alliances), Elizabeth Gilbert, Objetiva

Veja, 30 mars 2011.

L’augmentation progressive des niveaux d’instruction et de revenu commence à faire le bonheur des éditeurs brésiliens : en dix ans, le nombre moyen de livres lus est passé de 1,8 à 4,7 par personne, soit un peu plus d’un livre par trimestre. Selon le ministère de la Culture, la passion des Brésiliens pour les livres religieux n’a pas faibli. Le plus lu reste la Bible, mais les ouvrages de développement personnel (comment être zen, trouver la paix de l’âme, l’amour, etc.), longtemps dominants sur le marché, ont laissé place à un nouveau genre de récits, comme le montre la liste des bestsellers publiée par l’hebdomadaire Veja.

Bien sûr, on y retrouve les grands succès internationaux propulsés par le marketing et le cinéma – deux ouvrages de l’Américaine Elizabeth Gilbert et Le Discours d’un roi, dont l’adaptation cinématographique vient de remporter l’oscar du meilleur acteur. Mais les maisons d’édition disposent d’un nouveau filon, avec les livres d’histoire consacrés à la formation du Brésil. Le recul des inégalités et la montée en puissance du pays sur la scène internationale ont redonné à la population une fierté qui l’incite à se pencher sur son passé. Après avoir séduit plus de 600000 lecteurs avec le récit de l’installation de la cour portugaise à Rio en 1808, le journaliste Laurentino Gomes caracole à nouveau en tête des ventes avec 1822, qui narre l’indépendance du pays [lire Books, n° 18, p. 13]. Un autre journaliste, Leandro Narloch, a conquis plus de 100000 lecteurs en s’attaquant avec humour aux mythes et tabous du passé dans son « Guide politiquement incorrect de l’histoire du Brésil ».

L’autre particularité du marché éditorial est le rôle qu’y joue de plus en plus le Web – les Brésiliens étant les internautes les plus accros aux réseaux sociaux de la planète (environ 95% d’entre eux les utilisent). En témoigne l’intérêt suscité par l’épopée des fondateurs de Facebook, relatée dans La Revanche d’un solitaire, ou le succès fulgurant du « Doux venin du scorpion ». Ce récit des aventures d’une jeune fille des beaux quartiers de São Paulo, devenue prostituée, a connu un triomphe dès sa publication en 2005, mais c’est d’abord grâce à son blog, dans lequel elle racontait par le menu ses rencontres avec les clients, que « Bruna Surfistinha » s’était fait connaître. Une récente adaptation de son histoire au cinéma a relancé le livre, le hissant de nouveau parmi les meilleures ventes. L’ancienne prostituée en a profité pour publier un nouvel ouvrage, « Au lit avec Bruna Surfistinha ». Cette fois-ci, outre les détails émoustillants sur ses relations avec les clients, le livre regorge de conseils pour dissuader un mari d’aller assouvir ses désirs dans les bras d’une professionnelle : les lecteurs des livres de la jeune femme, comme pour son blog, sont pour l’essentiel des lectrices.

Leur mémoire d’éléphant

Lorsque nous le rencontrons, Josh Foer est filmé par une équipe de télévision alors qu’il tente de mémoriser en moins de cinq minutes l’ordre dans lequel sont éparpillés deux jeux de cartes, grâce à un système qui inclut Michael Jackson (roi de cœur) déféquant (deux de trèfle) sur un sandwich au saumon (roi de trèfle) tandis que la serveuse de la série Cheers (dame de pique) fait une gâterie à un joueur de basket soudanais (sept de trèfle). La suite raconte le parcours labyrinthique qui a conduit notre auteur jusqu’à la finale du championnat de mémoire des États-Unis. Un itinéraire fascinant qui lui a permis de passer du statut de journaliste sceptique à celui de participant assidu. Je n’arrive pas à me rappeler depuis quand un ouvrage scientifique m’a intéressé à ce point.

À 25 ans, diplômé de Yale plutôt intello et ni plus ni moins distrait que la moyenne, Foer découvre l’univers borgésien des adeptes du « sport cérébral » pour les besoins d’un article. Après avoir interrogé quelques-uns des principaux « mnémonistes » mondiaux, il se persuade que n’importe qui peut accomplir des exploits similaires en adoptant leurs techniques de mémorisation. Et il décide de suivre une année de formation. Sa démarche aboutit à une enquête sérieuse sur le rôle de la mémoire dans la culture occidentale, de l’Antiquité à nos jours.
La mémoire extrême relève pour partie des annales de la psychiatrie, et Foer guide le profane vers son sujet en passant en revue une série de cas remarquables. Nous rencontrons ainsi un journaliste russe qui souffrait de synesthésie (1) et pouvait tout mémoriser (sa carrière professionnelle fut un échec et il devint une attraction de music-hall) ; il y a aussi Elizabeth, dotée de la seule mémoire photographique scientifiquement attestée, qui épousa le chercheur qui la suivait et ne fut plus jamais mise à l’épreuve ; et un laborantin à la retraite dont les lobes temporaux avaient été détruits par une bactérie, victime d’une amnésie hors du commun. Chemin faisant, le livre aborde des problèmes philosophiques plus vastes – sur le temps et la souffrance, par exemple –, et il est assez peu question de l’hippocampe et du néocortex. Foer sait entretenir le dynamisme de son récit.
Comment se fait-il, se demande-t-il, que certaines professions – serveurs, chauffeurs de taxi, acteurs – développent des aptitudes mentales spécialisées ? Cette question de la part de l’expertise et de l’instinct est étudiée en s’appuyant sur l’exemple des diplômés d’une école zen japonaise où l’on apprend à reconnaître le sexe des poussins (2). Foer participe ensuite, comme cobaye, à un projet de recherche du « Laboratoire d’étude des performances humaines » en Floride, pour voir comment son cerveau évolue à mesure qu’il pratique l’athlétisme mental. Son coach, Cooke, l’emmène pour sa première leçon à Central Park, lui demandant de mémoriser une liste hétéroclite, incluant « Tuba », « Courriel pour Sophia » et « Saucisses d’élan ».
Loin d’être modernes, les trucs de Cooke remontent à l’Antiquité classique, où ils faisaient partie intégrante de l’éducation. L’historien Pline, connu pour ses exagérations, nous assure que le roi Cyrus connaissait le nom de tous ses soldats. J’aime aussi l’histoire du Romain Calvisius qui, fatigué d’apprendre les œuvres des poètes, délégua cette corvée à ses esclaves. La technique principale est ici « le Palais de mémoire », qui consiste à imaginer des structures spatiales où l’on peut délibérément stocker l’information en séquences, comme durant la visite virtuelle d’un bâtiment familier. Ces associations d’idées doivent être aussi bizarres que possible, et apparemment, « ça aide d’avoir l’esprit tordu ». Foer commence donc à emmagasiner la première liste de Cooke en revisitant la maison de son enfance, où il situe « Claudia Schiffer, qui se lave adorablement avec une éponge dans un bain de cottage cheese ».
Ses exercices finissent par payer, et il part pour Oxford afin de rencontrer les participants au Championnat du monde de mémoire. Voici le champion Ben Pridmore, occupé à mémoriser les 50 000 premières décimales de pi, après avoir visionné tous les dessins animés produits par la Warner Bros entre 1930 et 1968. Le challenger Gunther Karsten arrive avec des protège-oreilles noirs et des lunettes opaques. Cooke lui-même n’obtient que des résultats médiocres. L’an prochain, ce sera le tour de Foer.
Son parcours explore les mille routes secondaires de l’esprit. Il propose une dissertation érudite sur la paternité des poèmes d’Homère et sur la tradition des bardes, l’invention de l’index, et les techniques de l’Actors Studio. Nous rencontrons des visionnaires de la Renaissance, comme Giulio Camillo, dont le « Théâtre de la mémoire » est célébré par certains comme l’ancêtre du tout-puissant Internet. Ou encore Giordano Bruno, dont les conceptions mnémotechniques étaient si révolutionnaires qu’il fut brûlé sur le bûcher. Plusieurs de ces savants se seraient sûrement sentis chez eux dans la cellule capitonnée la plus proche.
Cet article est paru dans la Literary Review, en avril 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le tueur de bergers qui révolutionna la police

Les petits bergers, ces fidèles auxiliaires de l’Église, furent aussi d’un grand secours à la police. C’est en effet l’assassinat de onze d’entre eux, en France, entre 1894 et 1897, qui permit à deux fins limiers d’affiner leurs techniques d’enquête, et au journaliste scientifique américain Douglas Starr de déployer son talent de narrateur. Il décrit l’enquête du magistrat Fourquet, qui traque de département en département, jusqu’à la Bretagne, celui qu’il pressent être un meurtrier en série, un ancien soldat, Vacher, qui aimait à sodomiser puis torturer puis éviscérer les jeunes bergers (ou bergères) ; et son récit se double, écrit Elyssa East dans le New York Times, d’« une magistrale description de la province française à l’orée du XXe siècle * ». Mais l’objet du livre est en fait bien plus vaste : c’est, dit Drew DeSilver dans le Seattle Times, « l’irruption de l’esprit scientifique dans le monde du crime et de sa détection ».

La science provoque en effet, fin XIXe en France, un spectaculaire bond en avant de l’enquête policière, qui se réduisait encore aux brutalités – et les infortunés bergers ne sont pas pour rien dans cette évolution. La traque interdépartementale de leur meurtrier constitua une première « première » (à l’époque, il suffisait aux criminels de changer de juridiction, les pandores ne communiquant pas entre eux). Autre première : l’analyse psycho-scientifique au terme de laquelle Fourquet, l’ancêtre de tous les « profileurs », put établir un lien entre des atrocités commises à grande distance l’une de l’autre.

Et l’arrestation du serial killer ne marqua pas la fin de l’histoire, bien au contraire : car Vacher – autre première – invoqua d’emblée la folie pour échapper à la guillotine. Une folie mise en scène de longue date : encore libre, Vacher se promenait, avec tout son attirail de découpe et une pie dressée, coiffé d’un bonnet en lapin blanc, « signe de pureté » ; en prison, il évoquait sa mission divine, et agitait à tout bout de champ son trousseau de « clés du paradis ». C’est à un second limier, Lacassagne, qu’échut la tâche de débusquer l’homme sain – et très malin – derrière le faux fou. Et cette traque psycho-philosophique est encore plus captivante que l’autre, car elle s’accompagne d’une puissante réflexion « sur les sources de la criminalité », écrit Elyssa East, donc sur l’âme humaine et l’essence du mal, « jusqu’alors l’apanage des prêtres et des philosophes ». Le livre en profite aussi pour décrire avec force détails l’efflorescence de la science médico-légale, l’autopsie surtout – un art, en fait, que celui « de lire les cadavres » – dont Lacassagne était un pionnier enthousiaste. Au point, souligne Evan Goldstein dans The Chronicle Review, qu’« il fut lui-même, selon son désir, respectueusement disséqué par ses propres élèves et collègues au lendemain de sa mort ».

 

21 faits & idées à glaner dans le numéro 23

1) Les Brésiliens sont les internautes les plus accros aux réseaux sociaux de la planète.
► Lire « Les meilleures ventes d’essais au Brésil »
2) Depuis le XVIe siècle, la taille d’un livre est le plus souvent voisine de l’empan, l’écart entre le pouce et le petit doigt.
► Lire « A chacun son caractère »
3) La communauté égyptienne de Marseille fit l’objet d’une sorte de pogrom en 1815.
► Lire « Les Arabes en France à l’époque de Chateaubriand »
4) Olivier Roy avait raison avant tout le monde en annonçant, dans un livre paru en 1992, « la fin de l’islam politique ».
► Lire « Le fondamentalisme : une foi déracinée »
5) L’état de la banquise arctique est comparable à ce qu’il était dans les années 1920, ainsi que dans les années 1950.
► Lire «  » Le changement climatique est une illusion » »
6) Avant la guerre, Otto Abetz, futur ambassadeur du Reich à Paris sous l’Occupation, avait soudoyé les patrons de presse français pour qu’ils publient des articles proallemands.
► Lire « Une belle opération de séduction »
7) « Je ne méprise nullement l’idée de race, je me garderais plus encore de la nier », écrivait Bernanos en décembre 1940.
► Lire « Interprétations hâtives »
8) Il était possible de produire un art de grande qualité dans le Paris occupé par les nazis, d’une manière qui eût été inconcevable à Varsovie et même à Berlin.
► Lire « Une belle opération de séduction ».
9) Le principal objectif des initiatives culturelles allemandes en France était de faire du maximum de personnalités de premier plan des alliées du IIIe Reich.
► Lire « Il fallait bien vivre »
10) Si les parties visuelles du cerveau sont endommagées, il peut y avoir perte non seulement de l’imagerie et de la mémoire visuelles, mais aussi de tous les concepts visuels, de toute la pensée visuelle.
► Lire « Au pays des aveugles »
11) En moyenne, les stocks de poisson à l’échelle mondiale semblent stables ; ils augmentent au large des côtes américaines.
► Lire « Vers un monde sans poissons »
12) On a comparé la prostate à la Bulgarie : la plupart des gens ne savent pas trop où elle se trouve ni ce qui s’y passe.
► Lire « Touche pas à ma prostate »
13) Les insurgés islamistes radicaux qui contrôlent la plus grande partie de la Somalie prélèvent une dîme sur le butin des pirates.
► Lire « Avec les pirates de Somalie »
14) Les Américains importèrent d’Inde un lot de têtes humaines pour tester l’efficacité de la « balistique terminale ».
► Lire « Kalachnikov success story »
15) Une femme doit avoir un mari ou un mur.
► Lire « La révolte des nonnes chanteuses »
16) La population du Japon va passer de 127 millions d’habitants aujourd’hui à moins de 90 millions en 2055.
► Lire « L’avenir radieux des Japanoïdes »
17) Au Japon la proportion de femmes dans la population active est passée de 55 % en 1965 à 49 % en 2006.
► Lire « L’avenir radieux des Japanoïdes »
18) Le Rig-Veda évoque des hommes nus faisant usage de drogues et capables de « dompter le vent ».
► Lire « Les contorsions du yoga »
19) Même ce qui se fait en bande dessinée commence à se dégrader.
► Lire « Baranko, l’enfant terrible de la BD ukrainienne »
20) Dmitri Medvedev endort le public russe avec un prétendu cybercahier de doléances où chacun peut poster (avec prudence) ses récriminations.
► Lire « Internet et le  »printemps arabe » »
21) Chacun de nous se situe quelque part sur la « courbe en cloche » de l’empathie.
► Lire « La cruauté expliquée »

 

Une maison pour deux peuples

C’est l’histoire vraie d’une improbable amitié. En 1967, un mois à peine après la guerre des Six-Jours, Bashir, un jeune Palestinien, se rend à Ramla, à deux pas de Tel-Aviv. Il frappe à la porte d’une maison et rencontre Dalia, une jeune Israélienne, fille de Bulgares rescapés de l’Holocauste. Il lui explique que cette maison était la sienne et qu’il a dû la quitter vingt ans plus tôt (il avait 6 ans), expulsé avec toute sa famille par l’armée israélienne.

Depuis la guerre de 1948, il a vécu à Ramallah, avec interdiction de traverser la frontière. Celle-ci ayant à nouveau bougé avec la récente conquête de la Cisjordanie, il peut enfin réaliser son rêve. Bouleversés par cette rencontre, Bashir et Dalia décident de transformer cette maison en une école pour enfants arabes. Dalia devient une militante pacifiste, tandis que Bashir rejoint la résistance palestinienne. En suivant pas à pas ces deux êtres que tout, a priori, séparait, le grand reporter américain Sandy Tolan « retrace l’histoire de l’imbroglio israélo-palestinien », résume Kai Bird dans le Washington Post.
 

Affaire DSK : la dignité n’a pas de prix

Kanŋe waawaa loodde hersa : « L’or ne peut laver la dignité souillée. » Ce proverbe de Kaïdara, l’épopée peule que nous a transmise Amadou-Hampâté Bâ, nous rappelle que Kant n’est pas le seul à définir la valeur de la dignité humaine. La dignité est ce qui n’a pas de prix.

Seuls les acteurs de l’événement qui a fait la Une toute la semaine du 16 mai savent ce qui s’est passé dans la suite d’un hôtel de Manhattan désormais célèbre par un séjour qu’y fit l’ex-directeur du Fonds Monétaire International. Mais on ne peut qu’être choqué par l’accent mis partout sur ce qui semble être la seule valeur de notre monde, la valeur vénale. A propos de ce qui pourrait avoir été un viol, la discussion s’engage en termes de coûts de séjour, de libération sous caution, de compensations financières, en oubliant l’origine de la personne qui a pu en être la victime. C’est la personnalité de la jeune femme mise en cause qui me conduit à retourner aux origines de la civilisation peule. S’il est vrai qu’elle est immigrée au Etats-Unis, de première génération, il est probable qu’elle est née dans la culture du pulaaku, la règle qui définit l’identité de tous ceux qui appartiennent à l’ensemble Foulbé, depuis la Guinée jusqu’au centre de l’Afrique. Et l’identité ne se marchande pas.

Par sa nature même le viol est toujours ignoble. Et ce mot ici revêt son sens étymologique fort. Or, au delà même de l’affreuse violence que cela suppose, cet acte a une importance particulière dans la civilisation peule, parce que la sexualité a un caractère sacré et qu’elle définit l’identité même. L’être humain doit être dépositaire de ce semtenndé qui exprime pour l’essentiel ce qu’on a traduit par un sentiment qui semble avoir déserté le monde occidental, la pudeur, et son symétrique, la honte. La transgression, même involontaire et quelle qu’en soit la forme, d’un interdit qui définit la noblesse de l’être humain, conduit à une honte telle qu’il devient impossible pour celle ou celui qui en est l’auteur ou la victime d’apparaître au jour. Mais nous avons bien oublié ce qu’est la honte (peut-être pas tout à fait aux Etats-Unis, au moins dans le système judiciaire) et nous ne comprenons pas. Même s’il s’agissait d’un piège, nous devrions avoir honte de notre façon de commenter cet événement.

Il est probable que l’argent va continuer à occuper la scène. Et s’il ne s’agit pas d’un improbable guet-apens, qui rendra sa dignité à la jeune femme impliquée dans cette affaire, quelle qu’ait été sa vie antérieure ? L’argent ne le pourra jamais. La solution pourtant existe, comme parfois encore en Afrique, par le recours à la tradition initiatique. Et les avocats qui se soucient de recourir aux services de détectives privés, pour gauchir et détruire son passé feraient bien, plutôt, d’aller implorer l’« oreille de la brousse », le silatigui qui, sans doute, vivait près de ses parents, et de lui demander ce qu’il convient de faire pour restaurer son honneur. Elle pourrait alors revivre.

 

Kaïdara, récit initiatique Peul rapporté par Amadou-Hampâté Bâ et édité par ce dernier avec Lilyan Kesteloot (http://www.webpulaaku.net/defte/kesteloot/index.html), Classiques Africains, Julliard 1969

Et en anglais : Kaydara, translated by Daniel Whitman
with “Kings, Sages, Rogues: The Historical Writings of Amadou Hampâté Bâ” Washington, D.C. Three Continents Press, 1988.

 

 

Les années sida

« Événement » de la rentrée 2008, le jeune philosophe Tristan Garcia avait reçu pour son premier roman La Meilleure Part des hommes le prix de Flore à l’unanimité. Le voilà traduit aux États-Unis, sous un titre aussi éloigné que possible de l’original : Hate. A Romance, « Haine. Une histoire d’amour ».

Cela dit, ce titre décrit assez bien la trame du récit, qui met en scène les palinodies intellectuelles et amoureuses de personnages représentatifs de la scène parisienne à la fin des années 1980 : un philosophe de la gauche radicale passé au néoconservatisme, une journaliste de Libé et deux homos, dont un militant de la cause anti-sida et l’autre militant du barebacking, autrement dit des rapports sans protection.

Dans la London Review of Books, le journaliste britannique Theo Tait s’interroge sur le sens du livre et se demande si c’est du lard ou du cochon. Les personnages manquent de chair, et « la mise en scène d’émotions et de sensations fortes n’est pas le genre » de Garcia. Mais l’intrigue est bien nouée. Le style est enlevé, même s’il n’est « guère mieux que fonctionnel », et le texte, « souvent très amusant, est toujours intéressant ». L’intérêt vient en partie du tableau de ce que Garcia appelle le « presque contemporain ». Ses principaux personnages sont une transposition à peine déguisée : les deux homos ressemblent furieusement à Didier Lestrade, l’un des fondateurs d’Act Up, et à William Baranès, alias Guillaume Dustan.

Quant au philosophe, c’est un portrait détourné d’Alain Finkielkraut. Lequel n’avait guère apprécié : « Autrefois, la littérature avait un rapport avec la courtoisie et avec l’imagination. Il semble qu’aujourd’hui elle relève de plus en plus de la muflerie et du fantasme », avait-il déclaré à L’Express.

El Aswany, prophète en son pays

La présence médiatique d’Alaa El Aswany sur la place Tahrir n’est sans doute pas étrangère au regain d’intérêt qu’a suscité son recueil « Tirs amis » au lendemain de la chute de Moubarak. Paru initialement en 2004, l’ouvrage figure à nouveau parmi les meilleures ventes. Ce succès vaut à l’écrivain les foudres du quotidien Al-Wafd : l’organe du parti libéral, père de l’indépendance et l’un des plus vieux organes d’opposition du pays, accuse El Aswany de « récupérer le mouvement pour accroître sa célébrité ».

« Comment celui qui fustige les vices des Égyptiens a-t-il pu s’ériger en porte-parole de la révolution ? » s’insurge Al-Wafd. Chacune des nouvelles de « Tirs amis » dénonce en effet les mesquineries d’une société où la solidarité est sans cesse sacrifiée sur l’autel de l’égoïsme et de l’ambition. Les Cairotes, eux, considèrent manifestement que, de la pauvreté à la corruption et aux abus policiers, l’auteur de L’Immeuble Yacoubian a le mérite d’avoir décrit depuis longtemps les maux qui les ont conduits au soulèvement.