Un peu plus que de l’amitié ?

Goethe et Schiller s’adoraient (voir Books, hors-série n° 1). Mais s’aimaient-ils ? L’hypothèse d’une homosexualité latente entre les deux poètes avait déjà été partiellement soulevée par Thomas Mann, mais lui-même était un homosexuel refoulé et on pouvait soupçonner son regard d’être un peu biaisé. Cette fois, le pavé dans la mare tranquille des études weimarienne a été lancé par une personnalité au-dessus de tout soupçon : la vénérable Katharina Mommsen est, à 85 ans, professeur émérite de l’université de Stanford et l’une des plus grandes spécialistes de Goethe, rapporte le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Les deux secrets de la longévité

Mille cinq cents garçons et filles ont été suivis depuis 1921 à l’initiative du psychologue de Stanford Lewis Terman. Quatre-vingt-dix ans plus tard, les conclusions sont claires : la plus grande longévité revient aux profils consciencieux, prudents, scrupuleux, organisés, responsables. Pas à ceux qui s’amusent. Bref, pour vivre vieux, il faut être un peu ennuyeux. C’est le premier secret. Le second secret est qu’il faut travailler beaucoup et, ensuite, ne pas prendre de vraie retraite. Une activité soutenue à un âge avancé est le plus sûr moyen d’atteindre en bonne forme un âge encore plus avancé.

Ahimsa

Ahimsa. Nom sanscrit : refus absolu de causer de la douleur ou de faire du mal (himsa) à un être vivant, homme ou animal.

« Gauthier qui m’exploite, Grégoire qui me vole, Amélie qui me trompe, Oscar qui me ment et Simone qui m’espionne ne doivent d’être vivants qu’à la vertu de l’ahisma qui m’interdit de faire du mal à une mouche. »
Daniel Pennac

 

Devinez le prochain mot manquant : il désigne une personne qui prétend être un ami et rit avec vous mais en réalité prépare votre perte.

 

Règles du jeu
Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Nous entreprenons de constituer pas à pas le dictionnaire de ces mots manquants. Nos lecteurs sont invités à y contribuer, en nous écrivant à

Les livres de vérité de Wole Soyinka

« Les livres et toutes les formes d’écriture ont toujours été la terreur de ceux qui cherchent à supprimer la vérité. »
Wole Soyinka, The Man Died, 1972 (Cet homme est mort, Belfond, 1998).

Cervelle de singe

Pour l’avoir entendu raconter et vu dans des films, j’ai longtemps cru que certains restaurants chinois offrent de la cervelle d’un singe vivant dont le crâne émerge d’un trou au centre de la table, et dans lequel les convives puisent ad libitum. Journaliste au Japan Times, Mark Schreiber a enquêté : c’est un mythe, une légende urbaine née d’un article canular écrit par un journaliste en 1948. Schreiber a tout de même fini par trouver à Pékin un restaurant annonçant de la cervelle de singe au menu. Mais c’était un restaurant végétarien, le classique tofu étant parfois appelé nao (cervelle).
Car il y a même des végétariens en Chine, pays où j’ai mangé du chien et un serpent choisi par moi et tué devant moi. Le végétarisme est un choix culturel pratiqué depuis la haute Antiquité dans les sociétés complexes, multireligieuses, comme la Chine, l’Inde ou le monde grec anciens. Il ne semble pas exister d’ouvrage savant explorant de manière convaincante l’histoire longue du sujet.
L’industrialisation de l’agriculture en Occident a changé la donne, fournissant au végétarisme des bases nouvelles. Il se nourrit à la fois d’un sentiment de répulsion à l’égard de la souffrance infligée aux animaux de boucherie et du mouvement de défiance à l’égard du capitalisme. Un paradoxe souvent passé sous silence est que le premier pays à avoir adopté une législation en faveur du bien-être animal est l’Allemagne nazie. Après la Seconde Guerre mondiale, l’écologisme a donné au végétarisme une nouvelle dimension. Fait rarement observé, ce sont deux femmes qui ont jeté les bases de la cause écologiste et de la cause animale, à peu près au même moment : Rachel Carson avec Printemps silencieux, en 1962, et Ruth Harrison avec Animal Machines, en 1964.
Cette question ne laisse personne vraiment indifférent, qu’elle motive discrètement une règle de vie, génère une ironie facile ou soulève une passion extrême. Elle mobilise un nombre étonnant de grands ou beaux esprits, qui s’efforcent de mettre de la raison là où il n’y a souvent que du cœur.

Bestseller du passé : La reine des sagas à l’eau de rose

La « reine des auteurs de sagas familiales est morte », notait le New York Times en octobre 2010. Belva Plain, grand-mère américaine décédée à 95 ans après trois décennies d’une carrière littéraire aussi tardive que spectaculaire (20 romans, 28 millions d’exemplaires vendus !), possédait une recette infaillible : des récits qui embrassaient plusieurs générations, « bouillonnants de passion », avec des héroïnes ardentes confrontées à des familles juives-américaines traditionnelles. Traditionnelles, mais pas cliché ! « Elle voulait prendre le contre-pied des stéréotypes, comme celui de la mère juive qui rend son fils impuissant à force de le gaver », précise le Washington Post. La vieille femme ne faisait pas de concessions à l’air du temps. Elle écrivait à la main, et bannissait les scènes de sexe : « Je les trouve vulgaires. Elles n’apportent rien à la description de l’amour. »

L’enfant en son royaume

La chambre à coucher de mes souvenirs d’enfant est une petite pièce mansardée, sous le toit de la maison familiale, un pavillon jumelé d’Oxford. C’est là que j’ai dormi entre les âges de 5 et 19 ans. Au début, la pièce était décorée avec des animaux en bois rapportés du Kenya (où je suis né) et un ours en peluche fabriqué par ma mère. Puis, petit à petit, je me la suis appropriée. Tout au long de mon enfance, son contenu évolua au gré de mon identité, de mes intérêts et de mes aspirations. Parmi les personnages qui ont marqué l’histoire de ma chambre, il y a les figurines d’Action Man que j’avais achetées dans une brocante (dix pence chacune, je me souviens), une voiture Batman soutirée à un ami de mes parents, et Mumsie et Diddle-Dash, deux souris pour lesquelles j’avais construit un terrain de jeux à plusieurs étages avec des cagettes. À 9 ans, on m’a confié la responsabilité de choisir une nouvelle moquette. J’ai jeté mon dévolu sur un modèle en Nylon rouge vif à rayures noires et blanches. J’en étais alors très fier, mais je l’ai regretté quand, à l’adolescence, j’ai pris conscience de la mode. À 10 ans, obsédé par le hit-parade, j’utilisais les pages du magazine Smash Hits pour en décorer les murs, un pan étant dédié à Duran Duran et un autre à Madonna. Vinrent ensuite les affiches de l’armée, les posters de surfeurs, de Jimi Hendrix, des Rolling Stones et, avant mon départ pour l’université, des têtes d’affiche de la scène rave. Ma chambre était mon royaume.

En 2004, quand on m’a proposé de concevoir un projet photographique sur la question des droits des enfants, j’ai repensé à ma chambre, à l’importance qu’elle avait pour moi, à la façon dont elle reflétait ce que j’avais et qui j’étais. Il m’a semblé que l’une des manières d’évoquer la complexité des situations et des questions sociales touchant les gosses pouvait consister à montrer leurs chambres. J’ai refusé de me cantonner aux « enfants défavorisés » des pays en voie de développement. Je voulais réaliser un travail plus global, révélant des situations très différentes. Photographier les enfants eux-mêmes aurait un sens, mais à condition de les extraire de leur environnement familier, en utilisant un décor impersonnel : alors que les photos des chambres porteraient la marque des conditions matérielles et culturelles où vivaient ces gamins, les distinguant les uns des autres, les portraits les montreraient comme des individus égaux, des enfants tout simplement.

Au début, je voulais appeler ce projet « Chambres », mais j’ai vite compris que mon expérience d’avoir une « chambre » à moi n’était pas universellement partagée. Il existe à travers le monde des millions de familles qui vivent dans une seule pièce ; des millions d’enfants qui dorment dans des placards et non dans un endroit qu’ils peuvent décemment appeler leur chambre. J’ai compris à quel point j’étais privilégié d’avoir eu mon propre royaume pour dormir et grandir.

Ce projet est devenu l’occasion de réfléchir aux notions de pauvreté et de richesse, aux rapports qu’entretiennent les enfants avec ce qu’ils possèdent, et au pouvoir que les enfants ont – ou n’ont pas – de décider de leur vie. Mais ce n’est pas un livre militant. Il n’y a rien de scientifique dans cette sélection d’enfants : je suis allé où je pouvais, et bon nombre de ces images sont le fruit de rencontres fortuites, motivées par mon instinct de photographe. Je ne suis pas qualifié pour donner des leçons sur la condition des enfants d’aujourd’hui ou l’avenir de leurs droits. Ce livre ne reflète que mon parcours et ma curiosité, il n’exprime que le désir de partager en mots et en images les histoires qui m’ont intéressé et ému.

J’espère que les photos et les récits figurant dans ce livre parleront aux enfants ; pour que les plus chanceux d’entre eux (dont je fus) apprécient mieux ce qu’ils ont. Mais j’espère plus encore que ce livre les aidera à réfléchir aux inégalités entre les sociétés du monde entier, et en leur sein même, les incitera à s’interroger sur les manières dont ils pourront agir, au cours de leur propre vie.

 

Ce texte d’introduction à Where Children Sleep a été traduit par Laurent Bury.

 

 

Le Seigneur des anneaux, version russe

Peu de méchants inspirent aussi peu de sympathie que ceux décrits par Tolkien dans Le Seigneur des anneaux : ce sont, pour l’essentiel, des hordes de créatures monstrueuses, agissant sous l’emprise d’une force maléfique invisible. Heureusement, une coalition des peuples libres – des elfes, des hommes et des nains, tous ou presque nobles et vertueux – parvient à les vaincre… Le Russe Kirill Yeskov, paléontologue de formation, a tenté une curieuse expérience : dans un roman publié en 1999 en Russie, et qui vient d’être traduit en anglais* il réécrit cette intrigue manichéenne du point de vue des perdants. Le Mordor, fief des forces du mal, devient, selon les termes de Yeskov, une « incroyable cité d’alchimistes et de poètes, de mécaniciens et d’astronomes, de philosophes et de médecins, un îlot de civilisation qui a fait le pari de la connaissance rationnelle contre la vieille magie ». Les bons de la version originale sont désormais des obscurantistes brutaux et retors : Yeskov fait du sorcier Gandalf « un va-t-en guerre désireux d’anéantir les initiatives scientifiques et technologiques du Mordor, il transforme les elfes en impitoyables impérialistes et le brave Aragorn en un intrigant machiavélique qui finit par devenir la marionnette de sa femme, l’elfe Arwen », note Laura Miller sur le site Salon.

La critique ne peut s’empêcher de voir dans le Mordor, qualifié d’« empire du mal » par ses ennemis, un avatar de l’URSS du XXe siècle diabolisée par les Américains. « La juxtaposition d’un Occident délibérément féodal et arriéré, qui aime organiser des tournois dans ses châteaux forts, et d’un Mordor, qui cultive le savoir et embrasse le changement », n’est pas sans lui rappeler aussi « la confrontation entre l’Europe médiévale et les empires musulmans, beaucoup plus cultivés et sophistiqués ».

 

Lendemain de fête à Dubaï

Dubaï chancelle encore sous les effets de la crise financière mondiale lorsque j’atterris dans l’émirat. Sur Cheikh Zayed Road, l’artère principale qui longe le golfe Persique, c’est encore l’heure de pointe de la fin de journée, mais la circulation est quasi inexistante sur cette route que j’avais connue embouteillée jour et nuit. À l’approche du centre-ville s’égrène un long chapelet de gratte-ciel éclairés, tous flambant neufs. Couverts de fioritures architecturales tape-à-l’œil, beaucoup sont inachevés, avec leurs poutrelles à l’air et leurs grues pétrifiées ; presque tous arborent aux fenêtres des écriteaux « À louer ».

Derrière, j’aperçois le Burj Khalifa, cylindre effilé d’aluminium et de verre qui s’élève à 828 mètres au-dessus de la ville. L’immeuble le plus haut du monde ! Emaar, le promoteur public qui l’a construit, l’avait gratifié de ce boniment : « Je suis la puissance qui dresse fièrement la tête du monde vers le ciel, dépassant toutes les limites et toutes les attentes. » Mais cette tour restera à jamais l’emblème des récents revers de Dubaï.

À l’origine, elle devait s’appeler Burj Dubai, mais fut rebaptisée juste avant son inauguration, en janvier 2010, en l’honneur du président des Émirats arabes unis (EAU) et émir d’Abu Dhabi, le cheikh Khalifa ben Zayed al-Nahyane. Avec ses quelque 2 millions d’habitants, Dubaï est en effet l’un des sept émirats fédérés du golfe Persique, et Abu Dhabi, riche de son pétrole, est son principal voisin (1). Le cheikh Khalifa est venu à la rescousse de Dubaï en lui prêtant 25 milliards de dollars.

 

 

Une suite à 30 000 dollars la nuit

Le taxi quitte Cheikh Zayed Road pour entrer dans Jumeirah, l’un des quartiers les plus anciens et les plus opulents de la ville, le repaire des « Jumeirah Janes », les riches expatriées de l’émirat. Ici, les villas se cachent derrière de hauts murs et les allées tranquilles sont bordées de palmiers dattiers. À 270 mètres au large de la plage, le Burj al-Arab, un hôtel blanc en forme de voile de bateau, se dresse sur une petite île artificielle, avec ses suites à 30 000 dollars la nuit, sa piste d’hélicoptère et sa noria de Rolls-Royce franchissant la chaussée spécialement construite pour mener les clients jusqu’à l’entrée. Son image est souvent utilisée pour vanter les charmes de Dubaï. Le critique architectural du Guardian l’a décrit comme « fabuleux et hideux à la fois, le sommet du mauvais goût, une sorte de Las Vegas rénovée à coups de “cheikhs” en blanc ». Le seul « sept étoiles » au monde – qui n’aurait jamais fait le moindre bénéfice – a pour concurrents plusieurs autres hôtels aux tarifs exorbitants, bon nombre d’entre eux étant désormais à court de clients.

Routes désertes, chambres d’hôtel vides, kilomètres d’appartements et de bureaux invendus… ce ne sont pas là les perspectives que Cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum, le souverain de Dubaï, avait en tête en écrivant son livre sur l’émirat, « Ma vision. Les défis de la course à l’excellence », paru en 2006. « Dubaï est l’une des plus belles réussites de la planète en matière de développement, et l’émirat est une source de fierté croissante dans le monde arabo-musulman », proclamait avec emphase le communiqué de presse de l’éditeur. Al-Maktoum y explique comment, en l’espace de deux générations, ce coin perdu du désert est devenu la ville globale par excellence. Il compare Dubaï à Cordoue, la capitale de l’Espagne arabe, et vante son caractère multiethnique et multiconfessionnel, propice « aux relations humaines et à la compréhension mutuelle ».

Il y a toujours eu beaucoup de bla-bla dans la vision d’al-Maktoum, donnant le sentiment que son édifice était aussi instable que le sable sur lequel sont construits les archipels artificiels des Palm Islands et de The World – projet de 260 îles dont la silhouette imite la carte du monde. Avec l’argent facile des bailleurs de fonds étrangers, Dubaï a engendré une culture insipide, de partout et de nulle part à la fois, agrémentée de parcs d’attractions tape-à-l’œil qui défient l’environnement désertique : parcs aquatiques sophistiqués, bassins où l’on caresse les dauphins, gigantesques galeries marchandes en faux style arabe médiéval… L’un des plus courus est Ski Dubai, un paysage alpin de pacotille, avec sapins saupoudrés de neige et restaurant d’altitude, qui occupe une partie du Mall of the Emirates.

Grâce aux allègements fiscaux, à une architecture démesurée, à des services de sécurité efficaces et à une débauche d’air conditionné, al-Maktoum et l’équipe de la « marque Dubaï » ont réussi à faire parler de l’émirat et lui donner une image de lieu sûr et agréable à vivre. Ce fantasme a culminé avec la création de la bulle immobilière en 2002, quand le cheikh a encouragé les étrangers à acheter dans la ville (2). Résultat : une colossale pyramide de Ponzi, alimentée par le blanchiment d’argent et la revente en cascade de biens achetés avec pour seul versement un acompte de 10 %, qui a poussé les prix à des niveaux absurdes (3) ; l’investisseur final s’est retrouvé exposé de manière catastrophique quand la bulle a fini par éclater.

 

3 000 voitures abandonnées par les expatriés en fuite

Le boom de l’immobilier reposait en outre sur des conditions de travail dignes du XIXe siècle. Au plus fort du boom, des dizaines de milliers d’ouvriers originaires du Sud-Est asiatique, auxquels la législation de Dubaï interdisait de se syndiquer, travaillaient 80 heures par semaine pour construire cette ville factice, parqués dans des campements sordides en plein désert. Là, selon un reportage du Guardian, ils vivaient entassés « à douze par chambre, obligés de se laver dans une eau répugnante et de préparer leurs repas dans des cuisines contiguës aux toilettes qui débordaient ». En 2007, ces immigrés avaient commencé à se mobiliser contre les retards de paiement de leurs salaires. Une de leurs cibles était le système du kafala, qui oblige les travailleurs étrangers à avoir un « parrain » [généralement leur employeur, NdlR] pour obtenir un visa et prévoit leur expulsion immédiate en cas de perte d’emploi. Un ministre du gouvernement koweïtien a qualifié ce système d’« esclavagiste ».

En 2008, les dirigeants de Dubaï se sont d’abord accrochés à l’espoir que l’émirat échapperait à la crise financière qui se propageait. Mais, à la fin de l’année, les banques avaient coupé les crédits aux promoteurs de l’émirat, lourdement endettés, et la chute vertigineuse des prix de l’immobilier compliquait pour eux le remboursement des intérêts d’emprunts. En février 2009, un article du New York Times estimait que les prix de l’immobilier avaient baissé de 30 % en trois mois et que 3 000 voitures avaient été abandonnées à l’aéroport par des expatriés en fuite. En novembre 2009, Dubai World, le conglomérat qui gère un portefeuille d’entreprises et de projets pour le compte du gouvernement, annonçait qu’il ne pourrait effectuer un paiement de 10 milliards de dollars sur sa dette de 59 milliards (les trois quarts de la dette totale de l’émirat). Après la chute générale des marchés boursiers, la société avait licencié 10 500 employés dans le monde entier, près de 20 % de son personnel. Seule l’intervention de dernière minute d’Abu Dhabi sauva Dubaï d’un défaut de paiement potentiellement catastrophique.

L’émirat dispose encore de ressources considérables, grâce à sa position stratégique sur le golfe Persique, à son tourisme très développé et à ses sociétés de commerce international. La compagnie aérienne Emirates a commandé 32 nouveaux Airbus A380 en juin 2010, et elle connaît une croissance à deux chiffres. Malgré cela, Dubaï a sans doute perdu « 25 % de son activité économique » avec l’effondrement du secteur immobilier, me confie un journaliste financier britannique. L’émirat a plongé dans une récession profonde qui pourrait durer des années [voir encadré page ci-dessous].

Dubaï prétend depuis longtemps être une « ville mondiale », un lieu de rencontre entre l’Orient et l’Occident, un îlot de modération dans une région encline à l’extrémisme. Et le télescopage des nationalités – Iraniens et Américains, Français et Yéménites – dans ses centres commerciaux et ses parcs de loisirs a en effet quelque chose de stimulant. Mais cet air d’ouverture sur le mode du souk a son revers. L’entrepôt du désert qu’est devenu Dubaï en a fait une Mecque pour les entreprises illicites – du trafic d’êtres humains à la contrebande d’armes. Five khandred (« cinq cents », prononcé avec un faux accent d’Europe de l’Est), l’une des expressions de base du vocabulaire local, désigne le tarif en vigueur des prostituées russes qui fréquentent les bars d’hôtel et les centres commerciaux.

En 2001, un rapport de l’Organisation mondiale des douanes confirmait que Dubaï était un important carrefour de contrebande vers l’Europe ; la même année, le gouvernement américain accusait Dubaï de servir de plaque tournante pour l’or des talibans. A.Q. Khan, père de la bombe atomique pakistanaise et trafiquant notoire, a utilisé Dubaï pour transférer des composants nucléaires vers la Libye et la Corée du Nord ; Viktor Bout, le tristement célèbre marchand d’armes russe, gérait une importante entreprise de fret aérien à Sharjah, l’émirat voisin, et s’en servait pour expédier des armes aux génocidaires rwandais, aux guérilleros marxistes de Colombie et, dit-on, à al-Qaida.

Mahmoud al-Mabhouh, un agent du Hamas, était un acheteur d’armes présumé. Le 19 janvier 2010, ce quinquagénaire installé à Damas est arrivé à Dubaï, probablement pour acheter des armes à des marchands iraniens. Il est descendu au Al Bustan Rotana, un cinq-étoiles situé près de l’aéroport. Vingt-quatre heures plus tard, des employés de l’établissement le retrouvaient mort dans sa chambre. Une enquête diligentée par le chef de la police de Dubaï, Dahi Khalfan al-Tamim, a établi que ce meurtre était l’œuvre du Mossad. Ce policier chevronné a une réputation d’enquêteur hors pair. C’est aussi un nationaliste arabe et un ennemi d’Israël. Or, comme Abu Dhabi, Dubaï a toujours entretenu de discrètes relations commerciales avec l’État hébreu, autorisant de nombreux hommes d’affaires israéliens à s’installer dans l’émirat. L’assassinat d’al-Mabhouh menaçait de compromettre cette relation délicate et mutuellement profitable. Après deux semaines de conférences de presse quotidiennes – où il exigeait l’arrestation du Premier ministre Benyamin Netanyahu –, al-Tamim a apparemment reçu l’ordre de se taire.

Dans Dubai, Gilded Cage, le sociologue Syed Ali révèle la réalité souvent glauque qui se cache derrière la façade de la cité-État. Ali ne mâche pas ses mots lorsqu’il critique la culture « en toc » de Dubaï : sa « démesure grotesque », son architecture destructrice de l’environnement, les mauvais traitements réservés aux travailleurs « socialement avilis » qui ont rendu la croissance possible, un régime répressif et antidémocratique qui interdit les blogs critiques et incarcère les opposants, et une population de passage qui a signé un « pacte avec le diable » en troquant les libertés démocratiques contre un niveau de vie qu’on peut difficilement trouver dans un autre pays arabe ou d’Asie du Sud, voire en Europe ou aux États-Unis (4). Ali, qui fut expulsé pour avoir apparemment posé trop de questions (5), accuse les journalistes occidentaux de souscrire trop facilement au mythe de Dubaï, enthousiasmés par « la vision de Dubaï comme vaste cour de récréation pour Occidentaux, et pays de tous les possibles pour les immigrés du tiers-monde ».

 

 

Une des plus grosses bombes spéculatives de l’histoire

Le livre de Jim Krane, le correspondant d’Associated Press, City of Gold, verse parfois dans ce genre de naïveté (6). Krane est particulièrement impressionné par Mohammed ben Rachid al-Maktoum, « Cheikh Mo », comme on l’appelle à Dubaï, qui a accédé au pouvoir le 4 janvier 2006, à la mort de son frère aîné. Il possède, écrit Krane, « l’audace entrepreneuriale d’un Richard Branson [le patron de Virgin], la virtuosité urbanistique d’un Robert Moses (7) et l’ambition réformatrice d’Atatürk ». D’autres, à l’instar de Syed Ali, voient plutôt en lui un mégalomane qui a séduit la presse occidentale tout en tolérant le trafic d’êtres humains et le crime organisé, indifférent à l’endettement grandissant de son pays. Mohammed aimait à faire visiter Dubaï à des milliardaires comme lui, tel Bill Gates, en se vantant que les minivilles qui surgissaient sous leurs yeux – sur du remblai jeté dans la mer – ne représentaient que 10 % de ce qu’il prévoyait d’accomplir. C’était un argumentaire alléchant, et il a déclenché l’une des plus grosses bombes spéculatives de l’histoire.

Dubaï a été fondé en 1833, quand une branche de la famille Bani Yas – les 800 membres du clan al-Bu Falasah – a quitté son royaume d’Abu Dhabi pour s’installer le long de la crique de Dubaï, un bras naturel du golfe Persique. Comme l’explique en détail Christopher Davidson dans son livre Dubai. The Vulnerability of Success (8), les membres les plus puissants du clan étaient les al-Maktoum, qui ont dès lors pris le contrôle de ce coin perdu du désert. Grâce au soutien qu’ils apportèrent à la lucrative contrebande d’or, grâce à l’aide des administrateurs coloniaux britanniques et grâce à l’immigration de nombreux marchands iraniens et indiens, ils avaient fait du territoire, dès le milieu du XXe siècle, une plate-forme commerciale significative (9). Mais l’émirat restait notoirement sous-développé.

 

 

Beaucoup de gens sont en colère par ici

Tout commença à changer en 1966, avec la découverte de pétrole à une vingtaine de kilomètres du rivage. Cela procura au cheikh Rachid al-Maktoum, père de l’actuel souverain, les ressources nécessaires pour entreprendre une transformation radicale. Cet autodidacte parlant seulement l’arabe était à la fois dubitatif face à la modernisation et « ouvertement méprisant à l’égard de l’arriération », écrit Krane. En 1961, il ordonna le dragage de la crique, faisant de Dubaï le port le plus accessible du Moyen-Orient ; il introduisit l’électricité, fit construire les premiers hôtels de luxe et une cale sèche pour l’entretien des navires, transformant la cité-État en centre maritime international. Et il se joignit aux émirats voisins pour former une fédération très souple.

Rachid est mort en 1990 ; son fils Mohammed, pilote militaire formé en Europe, lui succéda et accéléra la croissance de Dubaï. Le développement de l’aéroport de Dubaï permet de prendre la mesure de la transformation de la ville sous son leadership : selon Krane, ce n’était en 1969 qu’un « endroit pouilleux avec un abri en béton où des fonctionnaires tamponnaient les passeports en suant à grosses gouttes ». En deux générations, c’est devenu le huitième aéroport de la planète, utilisé par 118 compagnies desservant 202 destinations et transportant près de 40 millions de passagers. Parmi eux, nombre d’expatriés séduits par les promesses de croissance quasi illimitée de Mohammed, les futurs comparses crédules de la bulle immobilière.

Aujourd’hui, un grand nombre de projets ont été annulés, et beaucoup de bâtiments ne sont occupés qu’à moitié (ou au quart). Le projet The World est peut-être le plus spectaculaire échec de Dubaï : 70 % de ses îles ont été vendues sur le papier à des prix allant de 20 à 65 millions de dollars, mais de nombreux promoteurs ont depuis fait faillite et presque rien n’a été construit.

Banquiers, journalistes, agents immobiliers, tous ceux avec qui j’ai pu discuter pensent qu’il faudra cinq ans pour que le secteur de la construction redémarre à Dubaï, et ils se demandent si la ville conservera en attendant son attrait. Beaucoup doutent que les problèmes financiers de l’émirat aient été totalement révélés. « Quelle est l’ampleur réelle de la dette ? Pourra-t-on payer les intérêts tant que l’économie n’a pas récupéré ?, s’interroge un homme d’affaires sud-africain qui vit ici depuis des années. Les gens sont terrorisés à l’idée qu’on leur cache la vérité. » Et si « le “cocktail Dubaï” fait de zones franches et de tourisme de masse ne marche pas, me confie un habitant de longue date, tous ceux qui s’en sont faits l’émule à travers le Moyen-Orient diront : “Et maintenant, on fait quoi ?” Il y a beaucoup de gens en colère par ici, et toute la région explosera d’ici dix ans si on ne leur procure pas d’emplois (10) ».

Ces temps-ci, paraît-il, Cheikh Mohammed essaie de faire face à l’effondrement de son rêve. Il ne s’est guère exprimé en public sur la crise, sinon à travers quelques déclarations optimistes. Mais « Cheikh Mo est un homme en colère », m’a assuré une source qui le connaît bien. Il se sent « trahi » par les promoteurs qui lui ont répété jusqu’au bout que leurs entreprises étaient saines, et s’est mis à se promener seul, la nuit, dans sa Mercedes. Il s’arrête devant les chantiers et contemple d’un air songeur les gratte-ciel inachevés.

 

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 19 août 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.

La surprenante épopée des Juifs de San Nicandro

L’histoire que raconte John Davis illustre à merveille ce vieil adage : « La réalité dépasse la fiction. » Qui peut croire qu’un groupe de quelques dizaines de paysans catholiques italiens ont décidé de se convertir au judaïsme sous le régime fasciste, qu’ils ont continué à se dire juifs alors même que l’Italie adoptait des lois antisémites, qu’ils ont pris contact avec des soldats juifs de Palestine servant dans l’armée britannique qui avait envahi le sud de l’Italie pendant la Seconde Guerre mondiale et qu’enfin, après vingt ans de dévouement et d’épreuves, ils ont subi la circoncision rituelle pour émigrer vers l’État d’Israël nouvellement créé ? C’est pourtant ce qui s’est produit à San Nicandro, bourgade de la région déshéritée du Gargano, en Italie méridionale.

Les Juifs de San Nicandro représentent, écrit Davis, « le seul cas de conversion collective au judaïsme dans l’Europe moderne ». Pourquoi est-ce arrivé à ce moment précis, aux heures les plus sombres, et dans une région où ne résidait aucun Juif ? La réponse tient au génie religieux – ou à la folie – de Donato Manduzio, fondateur du groupe de San Nicandro. Né en 1885, Manduzio grandit dans une misère typique de l’Italie du Sud de l’époque, sans jamais aller à l’école. Son premier contact avec le vaste monde a lieu lors de la Première Guerre mondiale : enrôlé dans un régiment d’infanterie, il contracte une maladie qui le laisse paralysé des deux jambes (1).

Après son retour à San Nicandro, Manduzio acquiert une réputation de guérisseur et de voyant. C’est l’un des nombreux éléments de son histoire qui évoquent davantage un personnage du Moyen Âge que du XXe siècle ; mais, comme l’explique Davis, la vie des Italiens du Sud était restée à bien des égards prémoderne. À la fin des années 1920, Manduzio lit l’Ancien Testament pour la première fois. L’Église catholique italienne dissuadait en effet les laïcs de lire la Bible ; et les Écritures n’étaient devenues accessibles que grâce à la distribution d’éditions en italien par des protestants évangéliques, souvent des Italiens qui avaient vécu aux États-Unis.

Manduzio est stupéfait par ce qu’il lit dans l’Ancien Testament. Et se convainc que « Jésus avait été un prophète, mais pas le Messie ». La déchéance du monde, fait de pauvreté et de souffrance, était la preuve que le Messie n’était pas encore arrivé. Lorsqu’il vit dans les dix commandements que Dieu avait établi le sabbat le samedi, il ne put comprendre pourquoi les chrétiens se reposaient le dimanche. Le salut, décide-t-il alors, « consiste à suivre la loi du Dieu d’Israël telle qu’elle a été révélée à Moïse sur le mont Sinaï ».

 

Il communiquait avec Dieu dans ses rêves

C’est exactement le genre de conversion qui, au XVIe siècle, avait poussé tant de protestants à rejeter les Églises établies et à identifier leur propre secte avec l’Israël antique. Mais Manduzio va plus loin en décidant qu’il doit réellement ressusciter la religion d’Israël. Car le plus remarquable, dans cette histoire, c’est qu’au moment de ces révélations, à la fin des années 1920, il ignore qu’il reste des Juifs dans le monde. « Manduzio crut d’abord que les Juifs avaient tous péri lors du Déluge et qu’il avait été appelé par le Tout-Puissant pour ranimer une foi disparue depuis longtemps de la surface de la terre », écrit Davis.

L’homme, qui se fait désormais appeler Levi, entreprend donc de convertir un petit nombre de ses voisins – au départ, 19 adultes et 30 enfants – à ce judaïsme de son cru. Il leur intime de ne pas manger de porc et de ne pas travailler le samedi, et leur ordonne de donner à leurs enfants des prénoms bibliques : Sara, Esther, Myriam, Gerson. Cette question provoqua d’ailleurs l’un des plus graves schismes au sein du groupe. Quand Concetta di Leo, la disciple préférée de Manduzio, donna naissance à un fils, son mari voulut le baptiser Vincenzo, comme son propre père, mais Concetta insista pour lui donner un nom de prophète biblique, et ils transigèrent sur Giuseppe (Joseph). Voilà qui donne une idée de l’emprise de Manduzio sur sa petite communauté. Paralysé et cloué au lit, il se fie à ses visions et à ses rêves pour communiquer avec Dieu, et édicte la loi d’une manière qui déplaît de plus en plus à ses disciples.

Quoi qu’il en soit, Angelo Sacerdoti, grand rabbin de Rome, finit par écrire à Manduzio, tout en restant prudent : « Vous et vos compagnons avez souvent exprimé votre désir de vous convertir au judaïsme, et je vous ai toujours dit combien cela m’étonnait. Je vous ai demandé à plusieurs reprises comment vous aviez acquis cette conviction, puisque vous n’avez eu aucun contact préalable avec des Juifs et que vous savez à peine ce qu’est le judaïsme. » Il est indubitable que le langage et la pensée de Manduzio sont profondément imprégnés de christianisme. Son service du sabbat, par exemple, comprend une lecture du Pentateuque et la récitation du Notre Père en latin. Comment aurait-il pu en être autrement, puisque le catholicisme était la seule religion qu’il ait jamais connue ?

 

Révélés par la 178e compagnie

Mais les sannicandresi étaient tenaces, et leur sincérité finit par convaincre les membres de l’establishment juif. Parvenu à ce stade, Davis brosse un portrait plus large de la communauté hébraïque italienne, petit groupe parfaitement intégré, qui entretint plutôt de bonnes relations avec le régime fasciste jusqu’à la fin des années 1930. Des Juifs en vue, notamment le groupe restreint mais influent des sionistes italiens, s’intéressent alors aux convertis de San Nicandro, voyant dans le zèle de ces Juifs autoproclamés un excellent exemple pour l’ensemble de la communauté. Raffaele Cantoni fut ainsi l’un des principaux défenseurs de la secte. Cet antifasciste courageux était bien placé pour aider le petit groupe, en raison de son action en faveur des réfugiés juifs avant, pendant et après la guerre. L’essentiel de la fin du récit de Davis est fondé sur la correspondance de Cantoni avec ses protégés, lettres où il tentait de trouver un équilibre entre le soutien prudent et l’agacement face aux querelles intestines des disciples de Manduzio.

La guerre, qui aurait pu signifier la fin des Juifs de San Nicandro, fut en fait leur véritable acte de naissance. Il se trouve que la maison de Donato Manduzio était située sur une grand-route empruntée par une unité de l’armée britannique, qui occupa la région après septembre 1943. Cette 178e compagnie était composée de Juifs de Palestine qui s’étaient enrôlés pour combattre l’Allemagne. Quand leurs camions, arborant l’étoile de David, traversèrent San Nicandro, les Juifs de la bourgade les saluèrent avec leur propre drapeau orné de l’étoile de David. C’est ainsi que l’existence des sannicandresi fut portée à l’attention du réseau de militants juifs – italiens, palestiniens et britanniques – qui s’organisèrent à travers toute la péninsule pour cacher les Juifs et les faire passer en Palestine.

Le judaïsme « maison » des Juifs de San Nicandro se transforma dès lors en un sionisme passionné. À partir de 1944, le but de la communauté fut d’émigrer et de participer à la création de l’État d’Israël. Cela n’avait rien de facile, comme le patient Cantoni ne cessa de le leur rappeler : les Britanniques étaient résolus à tenir les immigrés juifs à l’écart du territoire et les rares visas disponibles étaient réservés aux survivants de l’Holocauste. Pourtant, en novembre 1949, après une série de péripéties dûment racontées par Davis – et après la mort de Donato Manduzio, qui s’était de plus en plus aliéné ses ouailles –, les Juifs de San Nicandro purent accomplir leur aliyah. Davis n’évoque que brièvement leur existence en Israël, apparemment aussi pénible que celle de la plupart des autres migrants. Mais ces difficultés mêmes constituent peut-être la meilleure preuve qu’ils avaient enfin atteint leur extraordinaire objectif : devenir des Juifs ordinaires.

 

Cet article est paru sur le site de The New Republic le 10 novembre 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.