Entre les littératures persane et française du Moyen Âge existe un étrange parallèle. Elles éclosent à peu près au même moment et connaissent pendant deux siècles une évolution étonnamment comparable. L’épopée fondatrice de l’Iran, le Shâhnâmeh (Livre des rois), est composée aux alentours de l’an 1000 par Ferdowsi 1. Notre épopée fondatrice à nous, La Chanson de Roland, est à peine postérieure. On la doit à un clerc du XIe siècle resté anonyme. Certes, la première est d’une ampleur sans commune mesure avec la seconde (plus de 60 000 vers contre environ 4 000), mais, dans les deux cas, on chante avant tout les exploits de héros guerriers à travers lesquels se cristallise l’identité d’une nation.
À peine quelques générations plus tard, le goût a changé, s’est affiné, et c’est là que la similitude des cheminements littéraires a de quoi stupéfier : aussi bien en France qu’en Iran, fini l’épopée, place aux romans (en vers). Nizami, le plus grand romancier de langue persane du Moyen Âge, et Chrétien de Troyes, le plus grand romancier européen du Moyen Âge, sont de quasi stricts contemporains. Ils écrivent l’essentiel de leurs chefs-d’œuvre au cours des mêmes décennies (1170 et 1180). Khosrow et Chirine remonte à 1180, Lancelot ou le Chevalier de la charrette et Yvain ou le Chevalier au lion sont composés entre 1175 et 1181 ; Layla et Majnûn date de 1188, Chrétien travaille à son Perceval ou le Conte du Graal de 1182 à sa mort, en 1190. Constructions complexes, personnages à la psychologie bien moins sommaire que dans l’épopée, thématiques plus variées, centralité de l’amour contrarié qui forme souvent la majeure partie de la trame, autant de traits nouveaux qu’on retrouve chez nos deux auteurs 2.
Comment expliquer de telles convergences ? Est-ce dû aux croisades qui, au-delà de la confrontation militaire, ont permis d’intensifier les échanges intellectuels entre Occident et monde musulman ? Il est plus vraisemblable que le passage d’une épopée puissante mais encore mal dégrossie à des romans plus ciselés et davantage tournés vers l’intériorité soit l’une des règles universelles de l’évolution des formes.
Du reste, Iraniens et Européens actuels entretiennent des rapports très différents à ces deux pôles majeurs de leur histoire littéraire. Le Shâhnâmeh demeure un ouvrage de référence que l’on cite jusque dans les taxis de Téhéran et dans lequel les classes cultivées continuent de puiser des prénoms pour leurs enfants, tandis que Nizami est jugé trop obscur, trop éloigné de l’âme perse. En France, c’est l’inverse : même si les manuels scolaires accordent la même place à La Chanson de Roland qu’aux romans arthuriens, la popularité des seconds écrase celle de la première. Dans leur édition de ces romans, parue au printemps dernier, Martin Aurell et Michel Pastoureau rappellent qu’il en fut ainsi dès le début : « L’écart quantitatif est considérable entre les manuscrits racontant les aventures d’Arthur et de ses compagnons et ceux qui portent sur les prouesses de Charlemagne, de Roland, de Guillaume d’Orange et des héros de chansons de geste. Pour un témoignage concernant ces derniers, on en possède cent ou davantage qui parlent de Lancelot, de Gauvain, de Tristan ou de Perceval. » Aujourd’hui encore, combien de romans, de films ou de séries télé inspirés par le héros de Roncevaux ? Fort peu. Combien inspirés par les chevaliers de la Table ronde ? Une foultitude.
La légende arthurienne imprègne l’imaginaire occidental comme aucune autre création littéraire du Moyen Âge. Le recueil d’Aurell et Pastoureau ne réunit pas l’ensemble de la littérature arthurienne (il aurait fallu bien plus qu’un volume de 1 000 pages), mais des œuvres choisies – et bien choisies. L’un de ses innombrables mérites est de montrer à quel point cette création fut progressive, collective et, si l’on peut dire, internationale. Le premier récit significatif sur le roi Arthur, Kulhwch et Olwen, qui ouvre le recueil, a été rédigé en moyen gallois vers 1100. La suite est, pour l’essentiel, française, et culmine avec les œuvres de Chrétien de Troyes.
Depuis des siècles, une question agite les érudits : y a-t-il un fondement historique aux aventures d’Arthur, Lancelot et consorts ? Dans leur appareil critique, Aurell et Pastoureau évoquent plusieurs hypothèses. Arth en langue celtique désigne l’ours. Arthur pourrait signifier « ours-homme » et renvoyer à un demi-dieu menant les Bretons à la victoire dans leur combat désespéré contre les envahisseurs germains du Ve siècle. Mais c’est là une origine mythique plus qu’historique. Dans la London Review of Books, le spécialiste de littérature médiévale Thomas Shippey, commentant un ouvrage sur la question, affirmait il y a peu qu’il était « à peu près certain » que le nom Arthur dérivait plutôt « d’un nom de famille romain, Artorius ». Le candidat le plus sérieux serait alors un certain Lucius Artorius Castus. Problème : sa carrière militaire et civile fut certes brillante, mais pas au point de susciter un culte posthume. Et puis, s’il séjourna en Grande-Bretagne, ce fut pour une durée fort courte. En réalité, il faut sans doute se résoudre à ne jamais tirer au clair ce mystère des origines d’Arthur qui, plus qu’aucun autre, n’aura fait, selon un médiéviste cité par Shippey, que « gaspiller le temps des historiens ».
Ce qui est à peu près certain, c’est que cette figure plus qu’à moitié légendaire est associée à la résistance des populations celtes refoulées par les Angles et les Saxons. Au départ, la littérature arthurienne fut ce qu’on pourrait appeler une littérature de « compensation » ou de « consolation » : il s’agissait de magnifier quelques rares victoires au milieu du désastre général et, en diffusant des prophéties annonçant le retour d’Arthur, d’entretenir l’espoir d’un avenir plus clément. Vaincus par les Romains, puis par les Germains et enfin par les Franco-Normands, les Celtes, dans leurs réduits du pays de Galles et de la péninsule armoricaine, eurent ainsi leur revanche symbolique.
La légende arthurienne telle qu’elle a peu à peu pris forme au fil des siècles raconte l’histoire d’un équilibre précaire, obtenu de longue lutte et qui finit par voler en éclats. En introduction de son remarquable « Dictionnaire des principaux personnages de la littérature arthurienne », qui clôt le volume, Pastoureau rappelle que « si l’on considère l’ensemble des textes littéraires produits entre le milieu du XIIe siècle et le milieu du XIIIe siècle, on constate […] que […] tout se déroule sur quatre générations ». Il y a d’abord celle d’Uther Pendragon (le père d’Arthur) et des rois qui, après sa mort, vont combattre Arthur ou, au contraire, le soutenir. Il y a la génération d’Arthur, qui, puisqu’il n’a eu que des sœurs ou des demi-sœurs, comprend pour l’essentiel ses beaux-frères, les rois Lot, Urien et Aguisant. La troisième génération, celle de Gauvain et d’Yvain (des neveux d’Arthur), de Lancelot, de Perceval, de Tristan, est celle des héros et « principales figures de la légende arthurienne ». La quatrième génération, « plus discrète et moins fournie », compte les rares fils de ces héros, Galaad, par exemple, fils de Lancelot, qui mènera à son terme la quête du Graal. Comme le résume Pastoureau, « il n’y a pas de cinquième génération, car après la découverte des amours adultères de Lancelot et de la reine Guenièvre [l’épouse d’Arthur], puis de la trahison de Mordred, fils incestueux d’Arthur, des guerres meurtrières opposent les différents lignages et finissent par entraîner la disparition de toute la chevalerie, la fin du royaume de Logres [le royaume d’Arthur] et celle des aventures de la Table ronde ».
Cette fin crépusculaire est le sujet du meilleur des romans arthuriens en prose, La Mort du roi Arthur, qui clôt le recueil d’Aurell et Pastoureau. Même si la civilisation qui y est évoquée est celle de l’Occident francophone des XIIe et XIIIe siècles, il est tentant d’y voir un écho lointain de ce que subirent les Bretons à la fin de l’Empire romain : l’effondrement d’un monde.
On sait que les Celtes, pour leur plus grand malheur posthume, refusaient l’usage de l’écrit. C’est ce qui a entraîné l’effacement définitif de l’essentiel de leur mythologie, de leur spiritualité, de leur intériorité. Seuls quelques rares et précieux fragments de l’« âme celte » nous sont parvenus. Force est de constater que les thèmes et les personnages de la légende arthurienne ont joué un rôle non négligeable dans ce sauvetage in extremis. Prenez Keu, le frère de lait d’Arthur, son plus ancien et fidèle compagnon, à défaut d’être le plus admirable et le plus sympathique : dans plusieurs romans des XIIe et XIIIe siècles, ainsi que le rapporte Pastoureau, « il peut respirer sous l’eau pendant neuf jours et neuf nuits ; il dégage une chaleur naturelle telle que tout ce qu’il touche sèche et que la pluie ne mouille pas le sol dans un rayon de deux toises autour de lui ; ses compagnons viennent s’abriter, se sécher ou se chauffer près de lui ; enfin, il peut grandir en taille à volonté jusqu’à dépasser la hauteur des arbres ». Ces propriétés surnaturelles suggèrent qu’il dérive d’une ancienne divinité du panthéon celtique.
Tout, bien sûr, n’est pas « celte » dans les romans de la Table ronde, loin de là. C’est leur grande force : une capacité stupéfiante à agglomérer au vieux fond celte des éléments originaux et souvent, il faut le dire, géniaux.
L’invention de la Table ronde elle-même remonte à 1155 et à la traduction en anglo-normand (le dialecte français parlé alors par les élites anglaises) que Wace proposa de l’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth. Cette Histoire, « rédigée dans une prose latine aussi élégante que sobre et efficace » et qui narre « l’ascension et les conquêtes d’Arthur, devenu roi de toute la Grande-Bretagne avant d’occuper une large partie du continent », fut, comme nous l’apprennent Aurell et Pastoureau, le plus grand best-seller médiéval en historiographie : 218 manuscrits (44 de plus que l’Histoire de Charlemagne, deuxième du classement). En le transposant en langage vernaculaire, Wace se permit quelques libertés dont cet ajout de la Table ronde autour de laquelle les chevaliers du roi Arthur se réunissent sur un pied de parfaite égalité.
Celle-ci devait satisfaire à l’inconscient égalitaire du nord de la France. Pour autant, ces chevaliers ne sont vraiment égaux ni en prouesses, ni en popularité. Lancelot est sans cesse qualifié de « meilleur chevalier du monde » et, de fait, semble quasi invincible. Pour Pastoureau, Arthur est en réalité au courant de sa liaison avec Guenièvre, et, s’il la tolère, c’est parce qu’il ne peut se passer de son soutien. Le lecteur moderne s’en étonnera peut-être, mais Lancelot n’était pas le plus populaire des chevaliers auprès du public. Chrétien de Troyes lui-même, bien qu’il ait été le premier à l’introduire, ne semble pas l’avoir beaucoup aimé : il n’achève pas le roman qu’il lui consacre, laissant à un autre le soin de le faire. Il préfère s’atteler à Yvain ou le Chevalier au lion, son ouvrage le plus personnel et le plus parfait.
En matière d’innovations géniales, guère de doutes : Chrétien surclasse tout le monde. On lui doit non seulement les personnages de Lancelot et de Perceval, mais aussi le Graal. Cet objet énigmatique a fait couler des hectolitres d’encre. De quoi s’agit-il exactement ? « Un graal, nous apprend l’universitaire Helen Cooper dans la London Review of Books, était un grand plat comme il en existait beaucoup au Moyen Âge : il apparaît de temps en temps dans les descriptions de festins ou dans les inventaires d’objets domestiques. Le mot dérive du latin gradalis, appliqué au Moyen Âge à un plat utilisé pour les services successifs. Il semble avoir été assez grand pour servir un gros poisson, et était régulièrement utilisé à cette fin. Chrétien de Troyes le décrit comme « le plat approprié pour un brochet, une lamproie ou un saumon ». Pourquoi, alors, poursuit Cooper, avoir, comme l’a fait Chrétien de Troyes, intitulé un roman Le Conte du Graal, autrement dit « l’histoire du grand plat à poisson » ? « L’ironie est que nous ne le saurons jamais. Chrétien […] est mort avant d’avoir achevé son œuvre, et avant que nous découvrions pourquoi le Graal méritait de donner son titre au roman. »
Rien ne dit que le Graal tel qu’il le concevait était avant tout chrétien. C’est Robert de Boron qui, à la toute fin du XIIe siècle, associa le mystérieux récipient au saint calice, cette coupe avec laquelle le Christ aurait célébré la Cène la veille de sa mort et dont Joseph d’Arimathie se serait ensuite servi pour recueillir son sang tandis qu’il agonisait sur la croix.
Avec le Graal, on a affaire à une création si extraordinaire qu’elle dépasse, pulvérise même, les intentions de son créateur, constituant une sorte d’éternelle question sans réponse. Perceval est mis en sa présence au château du roi Pêcheur, un seigneur infirme. Alors qu’il attend le souper en sa compagnie défile devant eux un cortège mystérieux : d’abord un jeune homme tenant une lance qui saigne, puis d’autres objets, dont le fameux Graal. Le jeune Perceval, à qui on a appris qu’un chevalier digne de ce nom ne doit pas poser de questions indiscrètes, tient sa langue malgré la curiosité qui le taraude. Tant pis pour lui, tant mieux pour le mythe.
Ainsi que le notait Pastoureau dès 1976 : « [Dans] le vide vertigineux laissé par le silence de Perceval, poètes et romanciers vont pouvoir organiser leur vision du monde et de la société, et le public laisser fleurir ses espérances et ses illusions. Si le jeune chevalier avait parlé, s’il avait posé la question fatidique, la littérature médiévale aurait perdu sa légende la plus troublante et la littérature universelle un de ses thèmes les plus poétiques et les plus ineffables. Mais, ce jour-là, Perceval avait rendez-vous avec le destin, et un auteur de génie a voulu que ce fût un rendez-vous manqué. » 3
— B. T.