L’été, à Minsk, capitale de la Biélorussie, les jeunes couples louent des bateaux. Ils se laissent dériver sur la rivière Svislotch au gré du courant, apparemment sans but, jusqu’à atteindre un pont. Ils rament alors contre le courant aussi longtemps que possible, dans l’espoir de rester à la fois à l’abri du soleil et des regards indiscrets. Si l’on en croit Paranoïa, le roman de l’écrivain biélorusse Victor Martinovitch, trouver pareille tranquillité est impossible. Dans un État policier comme la Biélorussie d’aujourd’hui, qui atteint presque au contrôle parfait, il y a toujours quelqu’un qui regarde. Et les jeunes amoureux se surveillent l’un l’autre, consciemment ou pas. Le seul moyen d’être en sécurité, dans une société comme celle-là, est de renoncer à l’amour, mais la solitude véritable prête à la paranoïa.
Au début du roman, Anatoli, un jeune écrivain, se retrouve seul : Lisa, sa petite amie, a disparu de son appartement de la rue Karl-Marx. Il glisse des petits mots sous sa porte, où ils sont dûment interceptés, copiés et interprétés par le KGB. Ces documents de police ouvrent le roman, invitant le lecteur à voir le jeune homme du point de vue des autorités. Anatoli se souvient ensuite de cette relation amoureuse qui paraît de prime abord d’une pureté saisissante. Dans un café, un jeune homme accoste une jeune femme : « Vous attendez depuis longtemps ? » Réponse : « Depuis toujours. » S’ensuit une histoire d’amour si passionnée que les amants apprennent seulement le nom de l’autre au moment de leur première querelle. La raison de la discorde, c’est l’autre homme présent dans la vie de Lisa : Mouraviev, le ministre de la Sécurité intérieure, qui contrôle l’État (manifestement la Biélorussie), détient tous les postes importants et possède le pouvoir de faire disparaître les gens.
Mouraviev, dictateur mais aussi pianiste, n’est pas tant un Big Brother qu’un Big Lover ; dans Paranoïa, les conventions du ménage à trois s’enchevêtrent habilement avec celles du roman dystopique (1). Lisa semble être enceinte. Qui est le père ? Elle laisse entendre tour à tour à chacun des deux hommes qu’il s’agit de lui. Lisa semble avoir été assassinée. Qui l’a tuée ? Mouraviev prétend l’ignorer, ce qui semble improbable. Dans un premier temps, Anatoli part à la recherche de la jeune femme et a une explication avec Mouraviev, mais il finit par avouer le meurtre au cours d’un interrogatoire. Sa confession a-t-elle le moindre rapport avec ce qui s’est réellement produit ? Ou, en avouant le crime, Anatoli aide-t-il le régime à étouffer son dernier assassinat en date ? Lui et Mouraviev sont-ils, d’une certaine manière, également coupables ?
Les délices du pouvoir et du latte macchiato
Né en 1977, Martinovitch est devenu adulte sous la dictature fermement établie par Alexandre Loukachenko à partir de 1994 dans la Biélorussie postsoviétique. Avec Paranoïa, il reprend certains des principaux thèmes de la littérature dissidente. Le système, ce ne sont pas seulement les gouvernants, mais aussi les gouvernés. L’autosurveillance est plus importante que la surveillance ; les amants se trahissent, volontairement ou non ; et, pour finir, nous nous trahissons tous nous-mêmes. Avec Anatoli, Martinovitch fait le portrait d’un écrivain qui, tout en critiquant l’esthétique du totalitarisme, est attiré par le pouvoir. Anatoli semble désirer ce que possède Mouraviev. Il décrit longuement le latte macchiato que boit Lisa, artefact d’un mode de vie qui n’est réellement accessible qu’aux membres de l’appareil. Il est révulsé mais intrigué par sa voiture noire et ses plaques d’immatriculation du KGB.
La Biélorussie du roman ressemble fort à la dictature d’Alexandre Loukachenko. Cet État est-européen de taille moyenne est frontalier de la Pologne (à l’ouest), de la Russie (à l’est), de la Lituanie et de la Lettonie (au nord), et de l’Ukraine (au sud). Pendant un demi-millénaire, ce fut le cœur du grand-duché médiéval de Lituanie, puis de la fédération polono-lituanienne (2) ; mais, à la fin du XVIIIe siècle, il devint une marche de l’Empire russe. L’ensemble du territoire étant au XIXe siècle sous la férule des tsars, un mouvement national pouvait difficilement y émerger. La confession dominante était l’Église uniate, de rite oriental mais subordonnée au Vatican ; elle fusionna alors avec l’Église orthodoxe russe. La langue locale, le biélorusse, était assez proche à la fois du russe et du polonais pour que les élites locales désireuses d’ascension sociale choisissent d’adopter l’un ou l’autre. Le mouvement indépendantiste ne trouva ses premiers sympathisants qu’au début du XXe siècle, mais l’éphémère République biélorusse fut bientôt absorbée par la Russie bolchevique. Les dirigeants soviétiques encouragèrent d’abord la culture locale. Jusqu’à ce que Staline fasse exécuter la quasi-totalité des écrivains d’importance durant la Grande Terreur de 1937-1938.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les partisans soviétiques assassinèrent des instituteurs biélorusses, considérés comme des collaborateurs de l’Allemagne. Alors que les Juifs du pays s’exprimaient plutôt dans la langue locale, les exécutions massives de cette population par les Allemands firent quasiment disparaître la communauté du territoire : dans l’immédiat après-guerre, il ne restait qu’une synagogue active dans ce qui avait été un centre important de la vie juive.
Après la victoire soviétique, la Biélorussie s’étendit vers l’ouest aux dépens de la Pologne, et des dizaines de milliers de Polonais et de Juifs furent expulsés dans ce pays. Minsk revêtit les oripeaux d’une métropole soviétique, la langue russe fut fermement cultivée et les bases de l’Armée rouge ponctuèrent ce qui était alors la frontière occidentale de l’URSS.
La Biélorussie accéda à l’indépendance avec l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991. Trois ans plus tard, Loukachenko remportait des élections libres. Depuis lors, pas à pas, il a installé sa dictature. Les références historiques de Martinovitch ne laissent que peu de doutes sur le cadre de son récit. Le roman lui-même se déroule dans une ville qui ressemble en tout point à Minsk. Le défi au régime était d’ailleurs si clair que le livre fut retiré de la vente au bout de deux jours.
Entrer en Biélorussie ou en sortir, c’est faire connaissance avec le KGB. Dans l’aéroport européen où vous embarquez pour Minsk, un fonctionnaire – souvent une femme, d’apparence inoffensive – patrouille dans la salle de départ. À un moment donné, elle demande son passeport à chaque passager, sans que l’on sache très bien de quelle autorité elle se réclame. À l’aéroport de Minsk, au moment de quitter le pays, un fonctionnaire, manifestement membre du KGB, vérifie vos papiers une dernière fois. Puis il embarque avec vous. L’officier accompagne probablement un responsable biélorusse en déplacement à l’étranger : les ressortissants de quelque importance ne peuvent voyager sans chaperon. Mais peut-être vous surveille-t-il également. Si cette pensée vous effleure, cela signifie que vous êtes entré dans l’univers de paranoïa qui est au cœur du roman de Martinovitch.
Les aéroports sont parmi les rares endroits où l’on peut remarquer la présence du KGB, d’où la tentation d’essayer de repérer les agents en civil. Le KGB a le droit de pénétrer à tout moment dans n’importe quel édifice. Les nombreuses autres forces de police, au contraire, sont censées être très visibles. D’ordinaire, les tenues de camouflage sont censées permettre aux soldats de se battre sans être vus ; mais, sur le dos des troupes de choc qui arpentent les rues de Minsk, elles ont pour but de renforcer le caractère menaçant de leur présence. Aux coins de rue, sur les quais du métro, des agents du ministère de l’Intérieur se tiennent en tenue de cérémonie, munis de matraques ou d’armes de poing. Sans compter la police municipale en uniforme, omniprésente. Toutes ces forces sont contrôlées par Loukachenko, tandis que le ministère de l’Intérieur et le KGB sont sous la coupe de son fils Viktor.
Minsk grouille également de soldats et d’officiers. Environ un citoyen biélorusse sur quarante-trois sert actuellement dans l’armée, l’un des ratios les plus élevés au monde. La conscription et la durée du service militaire sont des outils de contrôle social. Les jeunes qui paraissent susceptibles de contester le régime sont appelés précocement sous les drapeaux et envoyés dans des bases éloignées de leur domicile.
L’espace public de Minsk, conçu par les autorités soviétiques après la destruction de la ville par les Allemands, n’autorise guère l’individu à s’isoler. Anatoli, le héros de Martinovitch, décrit une cité dessinée sur mesure pour le KGB, avec de longues et larges avenues et des espaces publics atrocement ouverts. La place de l’Indépendance, gigantesque esplanade au centre de la ville, n’offre aucune possibilité de s’asseoir. Et Minsk est si propre que Vienne, en comparaison, aurait presque l’air miteuse. Les rues sont constamment balayées par des équipes de nettoyage en uniforme.
La Minsk du roman de Martinovitch est pavoisée d’affiches aguicheuses montrant des officiers du KGB aux allures de Batman. Dans la réalité, des panneaux tournants célèbrent tour à tour la victoire soviétique dans la Seconde Guerre mondiale et des jeunes femmes en bikini. Presque tout le monde, à Minsk, se déplace à pied plutôt qu’en voiture ; les Biélorusses ont donc tout le temps de contempler les affiches de propagande. À en juger d’après les plaques d’immatriculation, bon nombre des automobiles qui circulent sont à l’usage de fonctionnaires de l’État.
80 % d’employés de l’État
« Ils rentrèrent chez eux, écrit Martinovitch à propos de ses amants. Où donc auraient-ils pu aller ? » Dans le centre de Minsk, les pâtés de maisons s’étendent sur des kilomètres sans un seul banc. Le message est sans ambiguïté : quand vous avez fini votre journée de travail, rentrez chez vous. Mais le domicile lui-même, comme dans le système soviétique dont le régime de Loukachenko est, à bien des égards, le prolongement, n’est pas à proprement parler une sphère privée. Bien que la propriété soit reconnue, elle peut être contestée à tout moment sous n’importe quel prétexte technique. Environ 80 % des salariés étant employés par l’État, personne ou presque n’a les moyens propres de payer un loyer ou de rembourser un crédit. La plupart des salariés de l’État ont un contrat d’un an seulement. La moindre velléité de désobéissance, et il suffit de ne pas renouveler le poste pour les priver, en toute discrétion, de leur gagne-pain.
En dépit des droits solennellement inscrits dans la Constitution biélorusse, tout ce qui n’est pas expressément permis est interdit. S’ils souhaitent se lancer dans quelque activité publique que ce soit, les citoyens doivent d’abord annoncer ce qu’ils vont faire et l’organisation dans le cadre de laquelle ils le feront. L’action et l’organisation doivent être explicitement approuvées et enregistrées par l’État. Quand les autorités souhaitent faire disparaître une association, elles menacent le propriétaire de l’immeuble où celle-ci a son domicile légal, jusqu’à obtenir son expulsion. Elles poursuivent ensuite ses membres pour participation illégale à un groupe dépourvu d’adresse. L’épouvantail de l’« enregistrement » relève d’une tentative de contrôle social total. Au moment des fêtes, à l’hiver 2009, quinze citoyens biélorusses, habillés en rouge et blanc et portant de fausses barbes, annoncèrent leur intention de propager l’esprit de Noël « en tant qu’association non enregistrée de Pères Noël ». Ils furent informés qu’un passage à l’acte leur vaudrait des poursuites. En mai 2010, la police anti-émeutes dispersa un petit groupe qui manifestait pour les droits des homosexuels. En juillet, plusieurs centaines de jeunes célébrèrent l’anniversaire d’une victoire militaire en organisant une bataille de polochons publique. Plusieurs dizaines de personnes furent arrêtées.
La bataille de polochons était, de fait, une « mobilisation éclair » [flash mob] organisée par des étudiants, utilisant des médias électroniques que les autorités ne maîtrisent pas encore parfaitement. Mais, d’une manière générale, l’Internet et l’université – nouveau et l’ancien bastion de la jeunesse rebelle – sont loin d’être sûrs. Les cafés Internet, de toute façon très rares, doivent signaler leurs clients à la police. Et seule 8 % de la population a accès à l’Internet.
Les universités, comme la vie publique en général, sont infiltrées par des associations contrôlées par l’État. Les lycéens sont informés qu’ils doivent rejoindre l’Union de la jeunesse s’ils veulent entrer à l’université. Leurs professeurs doivent assister à des sessions d’orientation idéologique hebdomadaires. Toutes les facultés et tous les établissements scolaires, y compris privés, sont sous le contrôle direct du ministre de l’Éducation. Et l’Académie des sciences obéit à l’autorité personnelle du président.
Le personnage principal de Martinovitch, Anatoli, considère que l’objectif du régime est la « stabilité ». Outre la domination de la sphère publique et l’isolement des citoyens, le régime poursuit également une troisième stratégie : l’« état végétatif ». La comparaison historique la plus pertinente avec l’idéologie de Loukachenko est peut-être celle de la France du maréchal Pétain : une idéalisation du foyer, une alliance inégale et écœurante avec un puissant voisin oriental, et une condamnation constante de l’étranger. La Biélorussie idéale de Loukachenko est un pays agraire. Comme il le dit lui-même : « Je ne suis pas un président comme les autres. Il y a de la vache en moi. » Loukachenko dirige un pays où l’agriculture est toujours collectivisée : lui-même est un ancien directeur de kolkhoze.
Cela signifie que les paysans sont des employés de l’État qui ne possèdent pas la terre et ont très peu de chances de la quitter. La pauvreté de la campagne est montrée sous un jour idyllique. Et la propagande de Loukachenko présente son propre peuple comme une nation politiquement immature – plutôt un groupe ethnique, des gens habillés en costumes folkloriques de l’époque soviétique, quelque part au milieu du bétail et des récoltes, principalement soucieux du gîte et du couvert.
Cette campagne de dénationalisation menée par Loukachenko, loin du primitivisme d’un politicard de province, fut une stratégie intelligente. Plutôt que de mettre l’accent sur les traits distinctifs du peuple biélorusse, le dictateur a transformé sa population en une sorte de matière première idéologique. Il a, pour ainsi dire, exporté la fierté nationale de son peuple en Russie, où les dirigeants nostalgiques de l’empire étaient désireux de croire que la réunion des deux nations serait un jour possible. En échange, Loukachenko a reçu du gaz naturel très bon marché. Il a flatté les dirigeants russes, d’Eltsine à Medvedev, avec sa rhétorique de l’infériorité : la Russie, selon Loukachenko, est la « maman » de la Biélorussie. Il a également accepté diverses formes d’union économique avec Moscou, et promis une intégration politique. Mais il s’est assuré qu’aucun de ces accords bilatéraux ne soit pleinement réalisé ; les subventions énergétiques russes lui ont simplement permis de satisfaire la majorité de la société biélorusse en lui assurant une certaine sécurité économique. En somme, il a à la fois réchauffé les cœurs russes avec sa rhétorique panslave et réchauffé les foyers biélorusses avec du gaz naturel à bon marché.
Au cours des quinze dernières années, les Biélorusses se sont vu raconter une fable pour justifier ce curieux arrangement. Alors que la plupart des États nouvellement indépendants glorifient le passé national, ce régime nie l’existence même de toute histoire biélorusse. Loukachenko a d’abord utilisé les manuels de l’ère soviétique, avant de charger Yakov Trechtchenok, qui avait été son propre professeur, d’écrire un nouveau livre pour les écoles du pays. Dans ce récit, l’histoire politique de la Biélorussie commence et s’achève avec l’histoire politique soviétique. Les Biélorusses ont développé une conscience politique grâce à la révolution bolchevique et prospéré sous la gouverne fraternelle de Moscou. Les Biélorusses et les Russes ont fait front ensemble contre l’invasion allemande. Par bonheur, le pouvoir soviétique a été restauré après la guerre et s’est même étendu vers l’ouest, rassemblant ainsi l’ensemble des populations biélorusses sous la houlette de l’URSS.
La rédemption par l’Armée rouge
Cette version des événements exploite la position historique très particulière du pays. Les Biélorusses sont seuls avec leur histoire récente, puisque pratiquement personne, à l’étranger, ne prend vraiment la mesure de la catastrophe qu’a représentée l’occupation allemande. En l’absence de récits alternatifs, cette souffrance même les pousse vers le vieux récit soviétique de rédemption par la libération de l’Armée rouge. Environ un cinquième de la population a péri durant l’occupation allemande. Plus de 300 000 Biélorusses ont été exécutés au cours d’opérations anti-partisans menées par l’armée allemande, et des centaines de milliers sont morts de faim dans les camps de prisonniers de guerre. Ce cataclysme a été exploité par les Soviétiques à des fins de contre-propagande. En 1940, le NKVD soviétique a massacré des officiers polonais dans la forêt de Katyn, à l’ouest de la Russie. Pour semer la confusion, les autorités soviétiques ont choisi un village biélorusse au nom similaire, Khatyn, pour ériger un mémorial à la destruction des villages par les Allemands.
En avril 2010, quand les dirigeants russes décidèrent d’organiser, en commun avec les Polonais, une commémoration publique des victimes de Katyn, la Biélorussie de Loukachenko fit une véritable crise de jalousie martyrologique. De même, l’histoire des Biélorusses, vus à la fois comme des victimes et des vainqueurs, ne peut faire de place à l’Holocauste. L’historien de cour de Loukachenko, Trechtchenok, rejette le classement ethnique des victimes, contribuant ainsi à passer sous silence le caractère particulièrement meurtrier de l’occupation allemande pour les Juifs : aucun peuple n’a souffert davantage durant la guerre que les Biélorusses, à l’exception des Juifs. Et pendant ce temps, on démolit d’anciens quartiers juifs et des synagogues. Loukachenko se présente lui-même comme un « athée orthodoxe », et ses idéologues estiment que la Biélorussie appartient à la civilisation chrétienne est-européenne. Les manuels n’ont pas grand-chose à dire sur les catholiques, ni a fortiori sur les Juifs. Et les historiens locaux ne sont pas en mesure de réviser ces positions fondamentalement soviétiques. Un mémoire sur la vie quotidienne en Biélorussie entre 1944 et 1953 a été rejeté (là encore par Trechtchenok) parce qu’il ne présentait pas la Russie comme la « mère » du pays.
En réalité, l’histoire de la Biélorussie est ancienne et passionnante. Durant des siècles, des chrétiens romains et orientaux, des juifs et des musulmans ont vécu ensemble dans le pays. Adam Mickiewicz, le poète national polonais, est né dans l’actuelle Biélorussie, qu’il appelait Lituanie, dans une ville peuplée de Juifs, non loin d’une mosquée. Les terres de la Biélorussie d’aujourd’hui se trouvent au centre du grand-duché de Lituanie, l’un des États les plus vastes de l’Europe médiévale. Les boyards locaux siégeaient au parlement de la République des Deux Nations que le grand-duché avait établi avec la Pologne au XVIe siècle. Jusqu’à l’époque moderne, l’histoire biélorusse était clairement distincte de l’histoire russe. Dans un manuel de seconde, écrit en russe par Trechtchenok, ces institutions, qui ont duré un demi-millénaire, sont traitées comme étrangères, alors que l’union avec la Russie est présentée comme la destinée de la Biélorussie. En témoigne notamment le traitement du soulèvement de 1863-1864, quand des nobles et des paysans se révoltèrent contre l’Empire russe. Plutôt que de célébrer les insurgés, le manuel fait l’éloge du responsable russe qui les fit pendre.
Big Mac rue Friedrich-Engels
Dans Paranoïa, Martinovitch préfère les clins d’œil à la culture occidentale aux références à l’histoire biélorusse. Mais son attaque la plus directe contre le régime est une référence implicite au soulèvement de 1863-1864. Le représentant impérial russe qui a ordonné les pendaisons s’appelait Mikhail Nikolaïévitch Mouraviev : le nom du ministre de la Sécurité intérieure, dans Paranoïa. Invoquer cette figure russe était une critique directe de l’idéologie du régime. En Europe de l’Est, Mouraviev – le personnage historique – est connu dans la mémoire collective sous le surnom de « bourreau ». Dans le manuel d’histoire qu’étudient les élèves de seconde en Biélorussie, Mouraviev n’est « pas seulement un “bourreau”. C’était aussi un administrateur et organisateur de grand talent ». Le roman de Martinovitch nous fait comprendre combien, précisément, cette combinaison particulière peut se révéler déplaisante.
Paranoïa saisit la vacuité du socialisme d’État biélorusse, soutenu par une consommation à l’occidentale financée par la dette. Il est possible de manger un Big Mac rue Friedrich-Engels. Il est possible de boire le Bela Cola du cru dans des bouteilles rouge et blanc au logo familier, mais aussi d’entendre des publicités radiodiffusées pour Coca-Cola dans les wagons du métro. La Biélorussie est endettée non seulement auprès des pays et des institutions financières d’Occident, mais aussi auprès de la Russie et de la Chine. Le régime changera probablement quand les dirigeants russes jugeront le moment venu de couper l’approvisionnement en gaz naturel bon marché. Ce moment pourrait être proche. En juillet 2010, l’une des principales chaînes de télévision russes a diffusé un documentaire consacré à Loukachenko, intitulé Le Parrain. Sa thèse principale (et plausible) est qu’un escadron de la mort du gouvernement est responsable de la disparition de cinq citoyens considérés comme des opposants. La chaîne de télévision en question est NTV, propriété du géant du gaz naturel Gazprom, dont l’essentiel du capital est détenu par l’État russe (3).
La Biélorussie de Loukachenko rappelle rien tant que les années 1970, quand le dictateur est entré dans l’âge adulte dans une ferme collective de la Biélorussie soviétique, en apprenant l’histoire soviétique. C’est peut-être pour cette raison que le roman de Martinovitch insiste de manière renouvelée sur l’individualité, comme le firent en leur temps les dissidents. Aussi importantes que puissent être les procédures démocratiques, les opposants au communisme en Europe de l’Est préféraient invoquer les droits de l’homme. Sans droits de l’homme, la démocratie peut être « gérée », comme on dit dans la région. Surtout, être libre signifie trouver cette place au frais sous l’arche du pont et y rester, en dépit du courant. Anatoli veut regarder dans les yeux quelqu’un d’autre et y déceler non pas la peur, mais un signe de reconnaissance. « Je sais, je sais, dit-il, c’est trop demander. » Mais c’est bien ce qu’il faut demander.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 28 octobre 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.