Vichy or not Vichy ?

Pierre Laborie se sert du film Le Chagrin et la Pitié (1971) pour explorer plus largement la relation qu’entretient la France avec son passé récent. Son argument est complexe. Il s’appuie sur les recherches de toute une vie et expose certains de ses points de vue les plus intéressants dans les notes, abondantes, plutôt que dans le corps du texte. Pour résumer, il s’en prend à ce qu’il appelle la « vulgate » contemporaine. Selon celle-ci, au cours des vingt années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les Français ont conservé une perception exagérée de l’ampleur de la Résistance ; après quoi, au début des années 1970, leurs illusions ont volé en éclats. Ceci dans la foulée d’une série de livres et de films, dont Le Chagrin et la Pitié est l’exemple le plus notable, montrant que la Résistance n’avait mobilisé qu’une frange réduite de la population, tandis que la majorité des Français s’accommodait de l’Occupation.

D’après Laborie, cette vulgate est trompeuse à deux égards. Pour commencer, il n’y a jamais eu en France de « mythe de la Résistance », aucun du moins qui ait fait l’objet d’une adhésion globale. Dès la fin des années 1940, des journalistes et hommes politiques de droite – comme l’abbé Desgranges et René Malliavin (1) – s’en sont pris au « résistantialisme » (autrement dit l’exploitation politique de la Résistance) et affirmé que la majorité des Français avait en réalité soutenu le maréchal Pétain. Des auteurs comme Marcel Aymé ou Roger Nimier parlaient de la période de l’Occupation avec plus d’ironie que de révérence. Laborie souligne que les « nouvelles » interprétations des années 1970, souvent avancées par des gens qui se considéraient comme de gauche, étaient parfois fort bien accueillies par la vieille droite des années 1940. L’hebdomadaire de droite Rivarol a publié une critique favorable du Chagrin et la Pitié. Quoique Laborie – curieusement – ne le mentionne pas, on pourrait ajouter que Louis Malle, dont le portrait de l’Occupation dans Lacombe Lucien (1974) eut tant d’influence, était un grand lecteur des écrivains de droite, comme Nimier ou Drieu La Rochelle.
Ensuite, sans chercher à excuser les actes du gouvernement de Vichy ou à minimiser l’importance des crimes de certains Français durant l’Occupation, Laborie suggère que les interprétations récentes sous-estiment souvent le poids des contraintes qui pesaient sur les gens ordinaires. Elles ne distinguent pas ceux qui ont appris à vivre avec les Allemands de ceux qui ont cherché activement à les aider. Elles ne prennent pas suffisamment en compte les nuances et ambiguïtés d’opinion et ne permettent pas d’embrasser la diversité des moyens par lesquels les Français tentaient de résister à l’occupant.
L’impact paradoxal du procès Barbie
Bien sûr, la mémoire de l’Occupation revêt des formes multiples. Prenez, par exemple, le lien entre les procès et la recherche historique. Les historiens puisent des preuves dans les minutes des procès et en fournissent parfois à leur tour en tant que témoins experts, mais cette relation est rarement simple : l’historien Henry Rousso a un jour refusé d’intervenir comme témoin expert, invoquant le fait que l’historien et le juge cherchaient des « vérités » différentes. Le procès de Klaus Barbie (l’officier SS qui a commandité la torture de Jean Moulin) s’est tenu en 1987 ; celui de Maurice Papon (le haut fonctionnaire français qui a participé à la déportation d’enfants juifs) en 1997-1998. En toute logique, le premier aurait dû susciter un intérêt pour le conflit entre les Allemands et la Résistance, et le second pour le gouvernement de Vichy et la collaboration des élites françaises. En fait, c’est l’inverse qui s’est produit. Pendant la période qui a suivi le procès Barbie, l’attention portée par les écrivains et intellectuels à la Résistance a décliné au profit de celle portée à Vichy. Le procès Papon, en revanche, n’a pas appris grand-chose aux Français qu’ils ne savaient déjà sur le régime, mais il a précédé, et peut-être même stimulé, un regain d’intérêt pour l’histoire de la Résistance française.
En tout état de cause, ni les historiens ni les hommes de loi n’ont le monopole de la réflexion sur le passé. Le romancier Didier Daeninckx l’a remarqué, certaines vérités sur le passé de la France sont si évidentes que seuls les historiens les ignorent ; son roman policier Meurtres pour mémoire (1984) a été acheté par des milliers de personnes, dont beaucoup ont dû comprendre qu’il s’inspirait en partie de la carrière de Maurice Papon.
Laborie insiste sur la multiplicité des expériences sous l’Occupation ; spécialiste ayant beaucoup travaillé sur le Sud-Ouest, il excelle à décrire les particularités régionales. Il est bon aussi sur les contradictions et complexités de la mémoire d’après guerre. Il suffit de songer aux récents ouvrages de Daniel Cordier ou de Stéphane Hessel pour apprécier l’intérêt suscité récemment par la Résistance (2). Mais, selon Laborie, cet intérêt n’a pas pour autant remis en cause la « vulgate » établie dans les années 1970. Au contraire, l’accent mis dans les écrits récents sur la carrière tragique de Jean Moulin tend à souligner l’isolement des résistants au sein de la société.
Le portrait que dressent de l’Occupation les films et les romans soulève des problèmes particuliers pour l’historien. L’intérêt porté à la signification historique de certaines de ces œuvres est si intense qu’on en oublie, par exemple, que Patrick Modiano est un auteur de fiction né en 1945 et que ses livres ne relèvent pas de l’autobiographie. Dans une œuvre artistique, la question du genre et du style peut importer autant que le « contenu », plus évident. L’approche de Marcel Ophuls dans Le Chagrin et la Pitié avait à voir avec son intérêt pour la comédie musicale – certaines parties de son film le plus célèbre sont à vocation comique et auraient pu inspirer un Woody Allen. Les artistes se préoccupent parfois davantage de la cohérence de leur œuvre que de son lien avec une quelconque réalité extérieure. Louis Malle avait songé à choisir d’autres époques et d’autres lieux avant de situer l’intrigue de Lacombe Lucien dans la France de 1944. Certains films parlent principalement d’autres films. Lacombe Lucien, tourné en couleurs sur fond de jazz entraînant, est sans doute  en partie une riposte à Un condamné à mort s’est échappé, un film édifiant sur la Résistance (en noir et blanc, avec une messe de Mozart pour fond sonore), au tournage duquel Malle avait travaillé plus jeune, en 1956.
Historien réputé pour ses recherches sur les modes d’interprétation de l’opinion publique sous Vichy, Laborie tient à mesurer l’impact des œuvres qu’il examine. La réception du Chagrin et la Pitié soulève des questions particulières. L’influence du film a parfois tenu précisément aux réactions d’opposition à l’interprétation qui semblait en être faite. Micheline Bood a publié son remarquable journal (Les Années doubles. Journal d’une lycéenne sous l’Occupation) en 1974, dans le souci de contester le portrait des écoles françaises dressé dans Le Chagrin et la Pitié.

Marcel Aymé et les réalités de l’occupation

Toute étude du comportement français sous l’Occupation se doit de prêter une attention particulière au travail de Robert Paxton. La figure de cet historien américain (plus ou moins contemporain de Laborie) domine le champ des études sur la France de Vichy. Son livre sur le sujet est paru aux États-Unis en 1972, peu après Le Chagrin et la Pitié. Paxton est éminemment respecté par ses confrères des deux côtés de l’Atlantique – bon nombre d’entre eux, dont Laborie, ont contribué au livre publié en son honneur en 2000 (3). Son influence s’est aussi étendue au-delà de la sphère académique : il fut un témoin important dans le procès de Maurice Papon. Cela étant, les travaux de Paxton ont toujours suscité une certaine réticence chez les historiens français, ceux en particulier qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale. Selon la rumeur, Pierre Nora aurait décrété que Gallimard ne devait pas publier la traduction française de son livre (4). Raoul Girardet a exprimé son admiration pour l’historien mais a suggéré que ses étudiants en apprendraient peut-être plus sur les réalités de l’Occupation en lisant Marcel Aymé.
Paxton est lui-même devenu un tel lieu de mémoire que l’on en oublie facilement les particularités de sa carrière. Il avait un statut assez marginal quand il a commencé à travailler sur la France en temps de guerre. C’était un Américain qui étudiait un sujet perçu comme spécifiquement français et il s’est intéressé à Vichy à une époque où la plupart des historiens français (mais pas tous) se concentraient sur la Résistance. C’était aussi plutôt un historien de la vieille école (à bien des égards, son travail sur Vichy relève de l’histoire diplomatique), à une époque où nombre de ses pairs se tournaient vers les nouveaux territoires ouverts par l’école des Annales (5). De fait, le courant historiographique transatlantique le plus fort, au milieu des années 1960, était plutôt l’influence exercée aux États-Unis par des historiens comme Emmanuel Le Roy Ladurie que celle exercée en France par un jeune Américain étudiant le sujet démodé de l’Armée d’armistice (l’armée de Vichy). Au passage, Le Roy Ladurie, qui est le fils d’un ministre du gouvernement de Vichy et qui a un jour publié un article sur Vichy sous un pseudonyme dans une revue anglaise, entretient une relation compliquée avec l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en France et – du moins je le soupçonne – avec Paxton lui-même (6).
L’impact du livre de Paxton sur Vichy a été considérable, mais il n’a pas transformé l’opinion des historiens français aussi rapidement ni aussi complètement qu’on le croit parfois aujourd’hui. La version originale en anglais n’a pas fait l’objet du moindre article dans la Revue historique, principal organe des historiens français. Elle a été traduite en français par Claude Bertrand, ancienne épouse du journaliste collaborateur Jean-Henri Azéma. L’édition française (1973) a suscité un grand intérêt mais, douze ans plus tard, elle s’était moins vendue que le livre de référence plus standard de Jean-Pierre Azéma, qui se trouve être le fils de Jean-Henri.
« Pétaino-résistance »
Paxton est une cible difficile à attaquer. C’est dû pour une part à la qualité exceptionnelle de son travail, pour une part à la désarmante courtoisie dont il a toujours fait preuve à l’égard de ses pairs, mais aussi au fait que toute offensive dirigée contre lui risquerait d’être interprétée comme une tentative de réhabiliter le régime de Vichy ou d’excuser ses crimes. À ce propos, Alfred Fabre-Luce, écrivain collaborationniste (pas un témoin désintéressé) a affirmé que plusieurs historiens français ont pensé rédiger une réponse méthodique à Paxton mais ont abandonné l’idée, persuadés que cela nuirait à leur carrière (7). Cela ne signifie pas pour autant que Paxton a raison sur tout. Son œuvre a toujours été caractérisée par une dichotomie. Ses observations sur la politique du gouvernement de Vichy et la mesure dans laquelle celui-ci a pris l’initiative pour mener telle ou telle politique plutôt que de se contenter de répondre à la pression allemande sont fondées sur une recherche approfondie dans les archives. Néanmoins, son travail est parsemé de remarques sur l’histoire sociale et l’opinion des Français ordinaires – ainsi l’affirmation très répandue que seule une petite proportion de la population française a participé à la Résistance – qui reposent sur des données moins fiables et relèvent en partie d’un goût de la provocation. Même à propos du gouvernement de Vichy, certaines généralisations de Paxton pourraient bien être remises en question aujourd’hui – en particulier à la lumière des récents travaux sur la « pétaino-résistance ».
Laborie a travaillé toute sa vie sur la France pendant la Seconde Guerre mondiale et il possède cette connaissance approfondie du territoire qui manque parfois aux travaux d’historiens étrangers. Il s’intéresse plus à la société française qu’au gouvernement de Vichy et son souci de la précision du sens des mots en fait parfois un historien plus scrupuleux (et moins agréable à lire) que Paxton. Laborie a déjà mentionné plusieurs fois ses points de désaccord avec Paxton, et il le fait à nouveau dans ce livre. Il pense, me semble-t-il, que Paxton a trop souvent tendance à considérer « l’opinion » comme une catégorie homogène et à sous-estimer les complexités de son analyse. Il soutient, par exemple, que Paxton ne mesure pas entièrement à quel point les auteurs de rapports de police projetaient leur propre vision des choses sur la population. Ce qui le gêne, en particulier, c’est la notion de « collaboration fonctionnelle » que Paxton semble parfois associer à ceux qui ne parvenaient pas à s’opposer à l’occupant. Il n’aurait pas été inutile que Laborie aborde ces désaccords plus en profondeur, et de manière plus systématique. L’approche de Laborie témoigne d’un curieux effacement. Il attire l’attention sur la possible influence de la vie de Paxton (Américain né dans le Sud du temps de la ségrégation, il a écrit à l’ombre de la guerre du Vietnam) sur son interprétation. Mais lui-même ne révèle rien de ses propres origines.
De fait, c’est justement ce caractère impersonnel qui surprend le plus dans ce livre. Certains des ouvrages les plus influents sur la France de Vichy sont des autobiographies ou des romans autobiographiques – souvent écrits par des fils ou filles de collaborateurs, comme Dominique Jamet, Pascal Jardin ou Marie Chaix. On voit à présent émerger une seconde génération d’auteurs (Marie Nimier, fille de Roger ; Alexandre Jardin, fils de Pascal) qui sont connus comme les enfants de ceux qui ont écrit sur l’Occupation (8). Ce goût pour l’autobiographie a influencé les historiens : même Gérard Noiriel, né en 1950, a écrit sur la façon dont l’expérience de la guerre dans sa famille a forgé sa conception de l’histoire (9).
Laborie est assez âgé pour se souvenir de « la guerre à 9 ans ». D’ailleurs, il a lui-même participé à nombre des « guerres de la mémoire » qui ont divisé la France au cours des quarante dernières années. Mais il n’en dit presque rien. Plus surprenant encore : il ne mentionne nulle part le fait qu’il a été conseiller historique du réalisateur Louis Malle durant le tournage de Lacombe Lucien (l’un des personnages du film s’appelle même Laborit (10)). J’aurais aimé en savoir plus sur la jeunesse et la famille de Laborie, connaître davantage son avis sur les croisements entre sa carrière académique et les débats sur le passé de la France – sur les manières, par exemple, dont l’équilibre du pouvoir entre historiens parisiens et provinciaux a pu affecter de tels débats. En bref, j’ai le sentiment que c’est un exemple d’histoire qui manque un tout petit peu d’ego.
Cet article a été traduit par Hélène Hiessler.

L’amour à 40 ans

D’Eightball à David Boring, en passant par Ghost World (adapté au cinéma par Terry Zwigoff), Daniel Clowes a construit ces dernières décennies une œuvre graphique en forme de portrait désenchanté de l’Amérique des petites et moyennes villes : les cafétérias sans âme, les donuts et les bouchées de crabe surgelées, les rediffusions de séries télé. D’abord publié sous forme de feuilleton dans les pages du New York Times Magazine, Mister Wonderful (que publient en français les éditions Cornélius) s’affiche comme une love story – ce genre un peu ranci que Clowes a décidé de dépoussiérer.
Le dessinateur y retrace douze heures de la vie de Marshall, homme d’âge mûr qui se rend à un rendez-vous arrangé par des amis avec une certaine Natalie. Tous deux sont supposés se retrouver autour d’un café, vers 18 heures, mais Natalie n’arrive pas. Alors Marshall prend un verre. Puis un autre. Quand Natalie finit par se montrer, avec quarante minutes de retard, il essaie tant bien que mal de rassembler ses idées pour l’impressionner. Malheureusement, notre héros n’a rien pour plaire. Il est mou, sans emploi, désargenté et perd son sang-froid quand un sans-abri insiste pour obtenir une pièce. Natalie, elle, sort à peine d’une longue histoire d’amour, qui a manifestement laissé des cicatrices.
Malgré toutes les bulles de dialogue extérieur présentes dans la BD, le lecteur de Mister Wonderful ne sort jamais réellement de la tête de Marshall. C’est à travers son monologue intérieur qu’est racontée l’histoire. Déversées en un flux qui frise gentiment la psychose, ses pensées intimes permettent flash-backs, apartés et autres éclairages émotionnels sur le personnage, avant même que le moindre mot ait été prononcé.
Plein d’esprit, ouvertement satirique, mais doué aussi d’une réelle profondeur affective, Mister Wonderful est, pour Brian Heater, qui commente la bande dessinée sur le site spécialisé The Daily Cross Hatch, « une élégie sur les difficultés de l’amour à l’âge mûr, quand chacun est déjà désillusionné et doit lutter contre lui-même pour accepter de laisser un autre être entrevoir sa vraie personnalité ».

Mariés au bord de la crise de nerfs

Sweet (« tendre »). Tel est l’adjectif qui revient le plus dans la presse américaine pour décrire la dernière bande dessinée d’Adrian Tomine. Étonnant, pour un auteur plutôt connu pour ses histoires austères et sarcastiques, mettant en scène des jeunes gens mal dans leur peau, égoïstes, jaloux, mesquins. « D’habitude, les personnages de Tomine semblent être étrangers au bonheur ou même à la satisfaction », rappelle The Economist en se référant à la série la plus connue de l’auteur, Optic Nerve. Mais avec Scènes d’un mariage imminent, Tomine a décidé de s’offrir un « détour amusant ».

L’idée est née d’un petit recueil que le dessinateur avait offert aux invités de son propre mariage. Devant l’enthousiasme général – un peu irrité quand même d’en trouver un exemplaire en vente sur eBay –, il a décidé de l’étoffer et de le proposer à son éditeur. Le dessin, simple et élégant, est à la hauteur de ses œuvres antérieures. Et les dialogues se rapprochent, pour une partie de la critique, des scénarios de Woody Allen.

« Ce que Tomine décrit le mieux, résume l’hebdomadaire West Ender, c’est comment même les personnes les plus raisonnables peuvent tomber dans un état frénétique, obsessionnel compulsif. » Sarah, toujours pendue au téléphone, essaie d’organiser le mariage de ses rêves. De son côté, Adrian fait ce qu’il peut pour la satisfaire : les cours de danse, la sélection du DJ… Non sans opposer un peu de résistance : mais pourquoi diable ne peut-il porter la cravate qu’il a achetée l’an passé pour l’enterrement de sa grand-mère ? Quant à la liste des invités, le débat est sans fin. « Tu dois arrêter de croire que tu fais une faveur aux gens en ne les invitant pas », explique Sarah à Adrian, qui répond : « D’accord, mais je crois aussi que tu dois arrêter d’en profiter pour te réconcilier ou reprendre contact avec tous les gens que tu as rencontrés dans ta vie. »

Le couple sait qu’il est privilégié et reste toujours sceptique face à l’agitation démesurée que provoque ce mariage. Malgré tout, les futurs époux ne peuvent s’empêcher de se prendre au jeu. « C’est ce semi-détachement, la distance ironique des tourtereaux vis-à-vis des traditions, auxquelles ils cèdent pourtant, qui font de l’ouvrage une réussite : à la fois tranchant et tendre, blasé mais excité », conclut l’article du West Ender.

« Le moment le plus fort du livre, estime pour sa part The Daily Cross Hatch, survient quand la fête est finie. Comme pour nous rappeler qu’une fois que le DJ a éteint ses platines et que le bar est fermé, il ne reste plus que deux personnes, qui se sont promises l’une à l’autre. » Il est plus de quatre heures du matin. Assis sur le lit de l’hôtel où ils ont prévu de passer leur nuit de noce, Sarah et Adrian mangent, affamés, et se regardent. « P…, dit Tomine, on est mariés. »

17 faits & idées à glaner dans le n°22

Il y a plus d’un point commun entre l’itinéraire du rappeur Jay-Z et celui de George Washington.
Sous-estimer le goût du public est un excellent moyen de faire fortune.
Dans les cultures en déclin, quand il revient aux masses de prendre des décisions, l’authenticité devient un handicap.
 Ce sont bien les Flamands qui ont inventé le tableau au sens moderne du terme.
Si les Juifs étaient traités comme du bétail, il ne s’ensuit pas que le bétail est traité comme les Juifs.
Nous devons agrandir le cercle de ceux dont nous nous préoccupons.
La très grande majorité des animaux sont des insectes.
Les jeunes Biélorusses qui paraissent susceptibles de contester le régime sont appelés précocement sous les drapeaux.
Auprès de moi toujours, de Kazuo Ishiguro, est l’un des romans dystopiques les plus étranges et surprenants de la dernière décennie.
Contrairement à une idée reçue, le yiddish n’est pas menacé.
Tchaïkovski fut le premier compositeur d’envergure à avoir considéré le ballet comme un art à part entière.
Pas moins de 2,5 millions de fonctionnaires sont mobilisés pour procéder au recensement démographique en Inde.
3,1 millions de soldats soviétiques prisonniers de la Wehrmacht ont été exécutés ou sont morts de faim.
Les premiers sous-marins furent testés dans la Tamise en 1620.
En 1825, personne n’avait entendu parler de Vermeer.
Le génocide arménien peut être considéré comme un dommage collatéral de la politique allemande.
Certaines généralisations de Robert Paxton sur la France de Vichy et même son gouvernement pourraient bien être remises en question.

 

Aux racines de l’adultère

« Tu ne commettras point l’adultère »… surtout si tu es une femme. Ce constat de la « condamnation systématique de la femme adultère » dans la tradition judéo-chrétienne, alors que l’homme « jouit d’une liberté sexuelle absolue », n’est pas nouveau. Mais il résonne de façon particulière en Italie, où les frasques de Silvio Berlusconi ont récemment poussé des centaines de milliers de femmes à descendre dans la rue pour manifester leur ras-le-bol du sexisme. L’historienne Eva Cantarella et le théologien Paolo Ricca ont étudié cette asymétrie de l’Antiquité à nos jours et montrent « de façon lumineuse comment un passé qui semble révolu a laissé des traces dans notre quotidien », rapporte le Corriere della sera. Ils expliquent ainsi que les juristes grecs et romains fondaient l’honneur d’une famille sur « la certitude de la filiation et le comportement vertueux des femmes du groupe », souligne Europa, le quotidien du Parti démocrate italien. Et si les Romains étaient dans les faits beaucoup plus conciliants que les Grecs, c’est la tradition juridique athénienne qui eut le dernier mot.

Pieds et yeux bandés

Ce fut le dernier soubresaut de l’époque mao. 1974  : la philosophe Julia Kristeva publiait Des Chinoises aux Éditions des femmes. Elle y expliquait que la pratique féodale du bandage des pieds témoignait d’un pouvoir féminin secret. Trois ans après la publication du livre de Simon Leys Les Habits neufs du président Mao, qui avait fourni la publicité nécessaire aux horreurs de la « grande révolution culturelle », l’écrivain Philippe Sollers se costumait mao et tapissait de dazibaos les bureaux de sa revue, Tel quel, hébergée par les Éditions du Seuil, rue Jacob, à Paris. Kristeva et Sollers, accompagnés de Roland Barthes, se rendirent cette même année en pèlerinage¬ en Chine, tous frais payés et toutes visites dûment orchestrées. Les raisons de cette « maomanie » et ses avatars ultérieurs sont explorés par Richard Wolin, historien des idées américain, dans un livre ausculté par Sudhir Hazareesingh dans la Literary Review britannique.

Il en ressort que la Chine n’était pas un modèle, comme avait pu l’être l’URSS, mais « une métaphore, un véhicule permettant à ces intellectuels d’asseoir leurs théories et leurs visions millénaristes ». Selon Wolin, cet épisode a marqué « la transition d’une gauche idéologiquement sclérosée vers une gauche dynamique et plurielle », écrit Sudhir Hazareesingh. Lequel n’est pas convaincu. Pour lui, Wolin exagère l’impact de cette idiosyncrasie maoïste. Celle-ci lui paraît surtout avoir été l’expression d’une hallucinante naïveté politique. Au contraire de Wolin, il voit dans ce moment un signe avant-coureur de l’ère de « l’individualisme creux, hédoniste et nombriliste » dont l’époque Sarkozy est l’expression.

L’intelligence des « Tanguy »

Non, « cet enfant de 25 ans qui dort dans votre chambre d’amis ne fuit pas ses responsabilités. Il a observé la situation économique et estimé, à raison, que remettre à plus tard le mariage, la propriété de son logement et un emploi stable pour prolonger ses études était la meilleure chose à faire ». L’on se gardera, après avoir lu Philip Delves Broughton dans le Telegraph, de se moquer de nos chers « Tanguy » (du nom de ce personnage d’un film d’Étienne Chatiliez qui ne veut pas quitter le nid). Le critique est frappé par l’enquête qu’ont menée un sociologue et une journaliste sur les 18-34 ans aux États-Unis. Leur constat : « Le marché du travail est désormais clivé entre des emplois bien rémunérés et très qualifiés, d’une part, et les emplois mal rémunérés et précaires du secteur des services, d’autre part. L’entre-deux s’est vidé », explique The Economist. Dans ce contexte, le diplôme n’a jamais autant compté pour sécuriser son parcours, les situations de départ dans l’emploi étant de plus en plus difficiles à corriger en cours de carrière. En conséquence de quoi les parents doivent investir plus longtemps dans les « parcours universitaires » de leurs enfants, sauf à les condamner à vivoter dans la catégorie de « ceux qui font du surplace », ainsi que les auteurs désignent les laissés-pour-compte du système.

L’odeur de la féminité

Cette histoire d’amour entre une jeune Française et un universitaire tunisien aurait pu être banale. Une variation de plus sur le thème de la rencontre et du choc entre deux cultures. Mais le récit de cette passion ravageuse a valu une belle reconnaissance à son auteur, le Tunisien Habib Selmi. Roman finaliste du prix Booker arabe en 2009, Les Humeurs de Marie-Claire avait pourtant été interdit aux Émirats arabes unis en raison de son « impudeur ».

« Selmi s’y emploie à décrire, sur un mode plus olfactif que visuel, la vie intime de ce couple, rapporte Chaâbane Harbaoui dans la revue littéraire Lettres tunisiennes. Nue ou couverte, éveillée ou endormie, Marie-Claire est d’abord un corps qui se sent, une féminité qu’on renifle. La gamme des odeurs est aussi large et complexe que les instants sensoriels de bonheur ou de dépit tour à tour vécus par le narrateur. »

Bogart, un homme, un vrai

Pas de scoop dans cette énième biographie du légendaire acteur. « Mais le livre de Stefan Kanfer a tout pour plaire à ceux qui n’ont tout simplement jamais assez d’Humphrey Bogart », se réjouit la critique du New York Times Michiko Kakutani. Son enfance dans une famille aisée de New York, sa jeunesse chaotique, ses premiers rôles, l’alcool, les femmes… rien ne manque au portrait de celui qui demeure à Hollywood l’irremplaçable figure du mâle, ainsi que le souligne une autre critique du Times.

La belle asymétrie du monde

La physique contemporaine irait-elle dans la mauvaise direction ? Dans L’Univers imparfait, Marcelo Gleiser, professeur de physique et d’astronomie au Dartmouth College, dénonce la quête d’unité et de symétrie qui gouverne la recherche scientifique et étudie les présupposés « métaphysiques » de ses collègues. « Depuis les Grecs, la science cherche à réduire le monde à de belles équations mathématiques. De nos jours, les savants s’appuient sur leurs accélérateurs de particules et leurs télescopes géants pour tenter de construire des modèles mathématiques de plus en plus englobants, découvrir une théorie de plus en plus unifiée de la nature », commente Adam Franck sur le site de la radio publique américaine NPR. Mais les résultats expérimentaux valident-ils vraiment cette approche ?

Depuis l’adoption du « modèle standard », au début des années 1970 – une théorie qui, si elle permet de décrire trois des quatre forces fondamentales ainsi que l’ensemble des particules de la matière, ne constitue pas une théorie complète de la physique –, maints scientifiques tentèrent de lui substituer une « théorie de la grande unification », rappelle Lee Smolin dans The American Scientist. Fausses ou impossibles à tester, elles n’ont pas débouché sur la révolution espérée. Dans un style très personnel, Gleiser raconte comment cette désillusion a transformé son rapport à la physique. « En utilisant des exemples d’asymétrie tirés de l’étude du temps, de la matière et de la vie, il s’applique à montrer que l’asymétrie et l’imperfection sont aussi souvent à l’œuvre dans l’Univers que l’inverse. »