Pierre Laborie se sert du film Le Chagrin et la Pitié (1971) pour explorer plus largement la relation qu’entretient la France avec son passé récent. Son argument est complexe. Il s’appuie sur les recherches de toute une vie et expose certains de ses points de vue les plus intéressants dans les notes, abondantes, plutôt que dans le corps du texte. Pour résumer, il s’en prend à ce qu’il appelle la « vulgate » contemporaine. Selon celle-ci, au cours des vingt années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les Français ont conservé une perception exagérée de l’ampleur de la Résistance ; après quoi, au début des années 1970, leurs illusions ont volé en éclats. Ceci dans la foulée d’une série de livres et de films, dont Le Chagrin et la Pitié est l’exemple le plus notable, montrant que la Résistance n’avait mobilisé qu’une frange réduite de la population, tandis que la majorité des Français s’accommodait de l’Occupation.
D’après Laborie, cette vulgate est trompeuse à deux égards. Pour commencer, il n’y a jamais eu en France de « mythe de la Résistance », aucun du moins qui ait fait l’objet d’une adhésion globale. Dès la fin des années 1940, des journalistes et hommes politiques de droite – comme l’abbé Desgranges et René Malliavin (1) – s’en sont pris au « résistantialisme » (autrement dit l’exploitation politique de la Résistance) et affirmé que la majorité des Français avait en réalité soutenu le maréchal Pétain. Des auteurs comme Marcel Aymé ou Roger Nimier parlaient de la période de l’Occupation avec plus d’ironie que de révérence. Laborie souligne que les « nouvelles » interprétations des années 1970, souvent avancées par des gens qui se considéraient comme de gauche, étaient parfois fort bien accueillies par la vieille droite des années 1940. L’hebdomadaire de droite Rivarol a publié une critique favorable du Chagrin et la Pitié. Quoique Laborie – curieusement – ne le mentionne pas, on pourrait ajouter que Louis Malle, dont le portrait de l’Occupation dans Lacombe Lucien (1974) eut tant d’influence, était un grand lecteur des écrivains de droite, comme Nimier ou Drieu La Rochelle.
Ensuite, sans chercher à excuser les actes du gouvernement de Vichy ou à minimiser l’importance des crimes de certains Français durant l’Occupation, Laborie suggère que les interprétations récentes sous-estiment souvent le poids des contraintes qui pesaient sur les gens ordinaires. Elles ne distinguent pas ceux qui ont appris à vivre avec les Allemands de ceux qui ont cherché activement à les aider. Elles ne prennent pas suffisamment en compte les nuances et ambiguïtés d’opinion et ne permettent pas d’embrasser la diversité des moyens par lesquels les Français tentaient de résister à l’occupant.
L’impact paradoxal du procès Barbie
Bien sûr, la mémoire de l’Occupation revêt des formes multiples. Prenez, par exemple, le lien entre les procès et la recherche historique. Les historiens puisent des preuves dans les minutes des procès et en fournissent parfois à leur tour en tant que témoins experts, mais cette relation est rarement simple : l’historien Henry Rousso a un jour refusé d’intervenir comme témoin expert, invoquant le fait que l’historien et le juge cherchaient des « vérités » différentes. Le procès de Klaus Barbie (l’officier SS qui a commandité la torture de Jean Moulin) s’est tenu en 1987 ; celui de Maurice Papon (le haut fonctionnaire français qui a participé à la déportation d’enfants juifs) en 1997-1998. En toute logique, le premier aurait dû susciter un intérêt pour le conflit entre les Allemands et la Résistance, et le second pour le gouvernement de Vichy et la collaboration des élites françaises. En fait, c’est l’inverse qui s’est produit. Pendant la période qui a suivi le procès Barbie, l’attention portée par les écrivains et intellectuels à la Résistance a décliné au profit de celle portée à Vichy. Le procès Papon, en revanche, n’a pas appris grand-chose aux Français qu’ils ne savaient déjà sur le régime, mais il a précédé, et peut-être même stimulé, un regain d’intérêt pour l’histoire de la Résistance française.
En tout état de cause, ni les historiens ni les hommes de loi n’ont le monopole de la réflexion sur le passé. Le romancier Didier Daeninckx l’a remarqué, certaines vérités sur le passé de la France sont si évidentes que seuls les historiens les ignorent ; son roman policier Meurtres pour mémoire (1984) a été acheté par des milliers de personnes, dont beaucoup ont dû comprendre qu’il s’inspirait en partie de la carrière de Maurice Papon.
Laborie insiste sur la multiplicité des expériences sous l’Occupation ; spécialiste ayant beaucoup travaillé sur le Sud-Ouest, il excelle à décrire les particularités régionales. Il est bon aussi sur les contradictions et complexités de la mémoire d’après guerre. Il suffit de songer aux récents ouvrages de Daniel Cordier ou de Stéphane Hessel pour apprécier l’intérêt suscité récemment par la Résistance (2). Mais, selon Laborie, cet intérêt n’a pas pour autant remis en cause la « vulgate » établie dans les années 1970. Au contraire, l’accent mis dans les écrits récents sur la carrière tragique de Jean Moulin tend à souligner l’isolement des résistants au sein de la société.
Le portrait que dressent de l’Occupation les films et les romans soulève des problèmes particuliers pour l’historien. L’intérêt porté à la signification historique de certaines de ces œuvres est si intense qu’on en oublie, par exemple, que Patrick Modiano est un auteur de fiction né en 1945 et que ses livres ne relèvent pas de l’autobiographie. Dans une œuvre artistique, la question du genre et du style peut importer autant que le « contenu », plus évident. L’approche de Marcel Ophuls dans Le Chagrin et la Pitié avait à voir avec son intérêt pour la comédie musicale – certaines parties de son film le plus célèbre sont à vocation comique et auraient pu inspirer un Woody Allen. Les artistes se préoccupent parfois davantage de la cohérence de leur œuvre que de son lien avec une quelconque réalité extérieure. Louis Malle avait songé à choisir d’autres époques et d’autres lieux avant de situer l’intrigue de Lacombe Lucien dans la France de 1944. Certains films parlent principalement d’autres films. Lacombe Lucien, tourné en couleurs sur fond de jazz entraînant, est sans doute en partie une riposte à Un condamné à mort s’est échappé, un film édifiant sur la Résistance (en noir et blanc, avec une messe de Mozart pour fond sonore), au tournage duquel Malle avait travaillé plus jeune, en 1956.
Historien réputé pour ses recherches sur les modes d’interprétation de l’opinion publique sous Vichy, Laborie tient à mesurer l’impact des œuvres qu’il examine. La réception du Chagrin et la Pitié soulève des questions particulières. L’influence du film a parfois tenu précisément aux réactions d’opposition à l’interprétation qui semblait en être faite. Micheline Bood a publié son remarquable journal (Les Années doubles. Journal d’une lycéenne sous l’Occupation) en 1974, dans le souci de contester le portrait des écoles françaises dressé dans Le Chagrin et la Pitié.
Marcel Aymé et les réalités de l’occupation
Toute étude du comportement français sous l’Occupation se doit de prêter une attention particulière au travail de Robert Paxton. La figure de cet historien américain (plus ou moins contemporain de Laborie) domine le champ des études sur la France de Vichy. Son livre sur le sujet est paru aux États-Unis en 1972, peu après Le Chagrin et la Pitié. Paxton est éminemment respecté par ses confrères des deux côtés de l’Atlantique – bon nombre d’entre eux, dont Laborie, ont contribué au livre publié en son honneur en 2000 (3). Son influence s’est aussi étendue au-delà de la sphère académique : il fut un témoin important dans le procès de Maurice Papon. Cela étant, les travaux de Paxton ont toujours suscité une certaine réticence chez les historiens français, ceux en particulier qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale. Selon la rumeur, Pierre Nora aurait décrété que Gallimard ne devait pas publier la traduction française de son livre (4). Raoul Girardet a exprimé son admiration pour l’historien mais a suggéré que ses étudiants en apprendraient peut-être plus sur les réalités de l’Occupation en lisant Marcel Aymé.
Paxton est lui-même devenu un tel lieu de mémoire que l’on en oublie facilement les particularités de sa carrière. Il avait un statut assez marginal quand il a commencé à travailler sur la France en temps de guerre. C’était un Américain qui étudiait un sujet perçu comme spécifiquement français et il s’est intéressé à Vichy à une époque où la plupart des historiens français (mais pas tous) se concentraient sur la Résistance. C’était aussi plutôt un historien de la vieille école (à bien des égards, son travail sur Vichy relève de l’histoire diplomatique), à une époque où nombre de ses pairs se tournaient vers les nouveaux territoires ouverts par l’école des Annales (5). De fait, le courant historiographique transatlantique le plus fort, au milieu des années 1960, était plutôt l’influence exercée aux États-Unis par des historiens comme Emmanuel Le Roy Ladurie que celle exercée en France par un jeune Américain étudiant le sujet démodé de l’Armée d’armistice (l’armée de Vichy). Au passage, Le Roy Ladurie, qui est le fils d’un ministre du gouvernement de Vichy et qui a un jour publié un article sur Vichy sous un pseudonyme dans une revue anglaise, entretient une relation compliquée avec l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en France et – du moins je le soupçonne – avec Paxton lui-même (6).
L’impact du livre de Paxton sur Vichy a été considérable, mais il n’a pas transformé l’opinion des historiens français aussi rapidement ni aussi complètement qu’on le croit parfois aujourd’hui. La version originale en anglais n’a pas fait l’objet du moindre article dans la Revue historique, principal organe des historiens français. Elle a été traduite en français par Claude Bertrand, ancienne épouse du journaliste collaborateur Jean-Henri Azéma. L’édition française (1973) a suscité un grand intérêt mais, douze ans plus tard, elle s’était moins vendue que le livre de référence plus standard de Jean-Pierre Azéma, qui se trouve être le fils de Jean-Henri.
« Pétaino-résistance »
Paxton est une cible difficile à attaquer. C’est dû pour une part à la qualité exceptionnelle de son travail, pour une part à la désarmante courtoisie dont il a toujours fait preuve à l’égard de ses pairs, mais aussi au fait que toute offensive dirigée contre lui risquerait d’être interprétée comme une tentative de réhabiliter le régime de Vichy ou d’excuser ses crimes. À ce propos, Alfred Fabre-Luce, écrivain collaborationniste (pas un témoin désintéressé) a affirmé que plusieurs historiens français ont pensé rédiger une réponse méthodique à Paxton mais ont abandonné l’idée, persuadés que cela nuirait à leur carrière (7). Cela ne signifie pas pour autant que Paxton a raison sur tout. Son œuvre a toujours été caractérisée par une dichotomie. Ses observations sur la politique du gouvernement de Vichy et la mesure dans laquelle celui-ci a pris l’initiative pour mener telle ou telle politique plutôt que de se contenter de répondre à la pression allemande sont fondées sur une recherche approfondie dans les archives. Néanmoins, son travail est parsemé de remarques sur l’histoire sociale et l’opinion des Français ordinaires – ainsi l’affirmation très répandue que seule une petite proportion de la population française a participé à la Résistance – qui reposent sur des données moins fiables et relèvent en partie d’un goût de la provocation. Même à propos du gouvernement de Vichy, certaines généralisations de Paxton pourraient bien être remises en question aujourd’hui – en particulier à la lumière des récents travaux sur la « pétaino-résistance ».
Laborie a travaillé toute sa vie sur la France pendant la Seconde Guerre mondiale et il possède cette connaissance approfondie du territoire qui manque parfois aux travaux d’historiens étrangers. Il s’intéresse plus à la société française qu’au gouvernement de Vichy et son souci de la précision du sens des mots en fait parfois un historien plus scrupuleux (et moins agréable à lire) que Paxton. Laborie a déjà mentionné plusieurs fois ses points de désaccord avec Paxton, et il le fait à nouveau dans ce livre. Il pense, me semble-t-il, que Paxton a trop souvent tendance à considérer « l’opinion » comme une catégorie homogène et à sous-estimer les complexités de son analyse. Il soutient, par exemple, que Paxton ne mesure pas entièrement à quel point les auteurs de rapports de police projetaient leur propre vision des choses sur la population. Ce qui le gêne, en particulier, c’est la notion de « collaboration fonctionnelle » que Paxton semble parfois associer à ceux qui ne parvenaient pas à s’opposer à l’occupant. Il n’aurait pas été inutile que Laborie aborde ces désaccords plus en profondeur, et de manière plus systématique. L’approche de Laborie témoigne d’un curieux effacement. Il attire l’attention sur la possible influence de la vie de Paxton (Américain né dans le Sud du temps de la ségrégation, il a écrit à l’ombre de la guerre du Vietnam) sur son interprétation. Mais lui-même ne révèle rien de ses propres origines.
De fait, c’est justement ce caractère impersonnel qui surprend le plus dans ce livre. Certains des ouvrages les plus influents sur la France de Vichy sont des autobiographies ou des romans autobiographiques – souvent écrits par des fils ou filles de collaborateurs, comme Dominique Jamet, Pascal Jardin ou Marie Chaix. On voit à présent émerger une seconde génération d’auteurs (Marie Nimier, fille de Roger ; Alexandre Jardin, fils de Pascal) qui sont connus comme les enfants de ceux qui ont écrit sur l’Occupation (8). Ce goût pour l’autobiographie a influencé les historiens : même Gérard Noiriel, né en 1950, a écrit sur la façon dont l’expérience de la guerre dans sa famille a forgé sa conception de l’histoire (9).
Laborie est assez âgé pour se souvenir de « la guerre à 9 ans ». D’ailleurs, il a lui-même participé à nombre des « guerres de la mémoire » qui ont divisé la France au cours des quarante dernières années. Mais il n’en dit presque rien. Plus surprenant encore : il ne mentionne nulle part le fait qu’il a été conseiller historique du réalisateur Louis Malle durant le tournage de Lacombe Lucien (l’un des personnages du film s’appelle même Laborit (10)). J’aurais aimé en savoir plus sur la jeunesse et la famille de Laborie, connaître davantage son avis sur les croisements entre sa carrière académique et les débats sur le passé de la France – sur les manières, par exemple, dont l’équilibre du pouvoir entre historiens parisiens et provinciaux a pu affecter de tels débats. En bref, j’ai le sentiment que c’est un exemple d’histoire qui manque un tout petit peu d’ego.
Cet article a été traduit par Hélène Hiessler.